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  • PD (court métrage)

    PD (court métrage)

    Je suis tombé sur ce court-métrage par hazard, sorte d’écho cinématographique d’un billet de blog que j’ai écrit il y a presque deux ans. Un thème récurrent dans ce blog car il s’agit également de ma propre vie, de ma propre expérience. Je n’ai jamais été victime d’homophobie pour la simple raison, je pense, que j’ai immédiatement pensé comme le dit l’un des personnage de ce film, que ce n’était pas à moi de changer, mais aux autres.

    Et pourtant, je l’avais entendu, ce « PD », une insulte dont la plupart de celles et ceux qui l’utilisent ne comprennent même pas le sens, sorte de truc venu du fond des âges. Pour moi, ça a été vers l’âge de 14 ans que j’ai compris, j’entends par là que j’ai ouvert les yeux sur moi, et sitôt cette révélation de cette nature que j’avais toujours ressentie, à tâtons et sans comprendre, le résultat a été très simple. Tout le monde l’a su et je ne l’ai pas caché. Au collège d’abord, au lycée ensuite, pour mes copains du cours d’arabe, tout le monde a été au courant, et cela ne venait pas d’une rumeur ni d’une insulte mais de mon propre comportement.

    Je l’ai dit.

    Le fait que cela choque était le dernier de mes soucis, et ce faisant, j’ai entamé un lent processus de guérison intérieure car l’enfant que j’avais été avait été un enfant très perturbé, dépressif, colérique en dedans et fortement déstructuré. L’acceptation de mon homosexualité a été le premier choix majeur, car si on ne choisit pas d’être homosexuel, on a le choix de l’accepter, et le plus tôt, et le plus radicalement est le mieux, si bien entendu l’environnement le permet, et c’est précisément ce choix assumé qui permet à d’autres d’avoir accès à ce choix.

    Je suis homosexuel, et de façon très radicale, c’est à dire d’une façon terriblement banale, en tout cas à mon niveau: c’est dit, et puis c’est fini, hop, on n’en entendra plus parler, si ce n’est dans ma façon très banale également de parler d’histoires de mecs sans trop me soucier de mon auditoire. Je ne suis pas out, je suis plus que out, c’est à dire que je me fiche complètement de mon homosexualité, il y a juste qu’il ne faut pas qu’on me marche sur les pieds.

    Ce processus a été lent à certains égards car je viens d’un âge où c’était encore quasiment interdit par la loi, c’était une atteinte aux bonnes moeurs et le ministère de l’intérieur contrôlait un fichier des « invertis », notre sexualité s’apparentant de par la loi à une maladie aussi dangereuse que la tuberculose et le cancer… On revient de loin, et ce n’est pourtant pas si ancien. Imaginez, ces fameuses années 70 enchantées aux dires des boomers, eh bien c’en était la loi. Pour les boomers, l’homosexualité était cool. Je t’en ficherais, moi, du cool. Bon, heureusement, c’est également à cette époque que les premières organisations de libération ont émergé, et enfin un premier discours radical, en rupture et avec l’ordre dominant, et avec le cool de l’époque.

    On en a fait, du chemin. Aujourd’hui, on servirait presqu’à vendre de la lessive, un candidat aux élections ou des guerres impérialistes. On a été incorporés à la démocratie libérale de marché, on nous aime, on se réclame de nous. Je t’en ficherais, moi, de l’amour. Je n’ai strictement rien à faire d’être aimé par des gens que je ne connais pas, je demande juste de droit de ne pas me faire casser la gueule ou dégager de chez moi à 15 ans. Et c’est assez intéressant de voir que la petite musique sur « le séparatisme », si on la laisse se répandre, elle finira immanquablement par se retourner contre nous. Nos bars non mixtes, notre presse, nos espaces non mixtes. Tiens, ça vous rappelle pas quelque chose, ce « non mixte »? Ben voilà.

    Très joli court métrage, tendre, à l’image de son époque. Bon, j’avouerai que le professeur d’histoire, c’est le moment Balasko, là où on a un peu l’impression d’avoir à avaler un baba au rhum enrobé d’un discours d’Emmanuel Macron, genre il faut apprendre à s’aimer, gna-gna, le moment boomer, quoi. 5 minutes d’une fadeur affligeante, le moment tolérance assorti d’un discours historiquement très discutable, disons, approximatif. Mais bon, très vite le court-métrage abandonne cet échouage digne d’un salon philosophique du PS, reprend son rythme et le fil d’une histoire à la fois difficile et délicate, incroyablement tendre et dont la trame pourrait être qu’il n’y a pas un chemin qui conduit à l’acceptation de sa nature profonde.

    Allez, je vous laisse le regarder.

  • Avec retard…

    Avec retard…

    Samedi 23 janvier 2021. Quel retard, mais bon, il faut bien commencer. Alors, d’abord et avant tout, bonne année, comme on dit.

    Dehors il pleut et le weekend s’annonce très froid avec un peu de neige dans la matinée de dimanche. Un temps parfait pour écrire, pour lire et pour mettre de l’ordre dans mes tiroirs. Je vous l’avais dit, décembre a été un mois de rangement, désormais, je dois m’attaquer à deux tiroirs envahis de trucs en vracs. Et puis oui, je dois me mettre devant mon ordinateur et écrire.

    Ça ne se voit pas, mais j’ai passé deux semaines à « optimiser » ce site, qui est non seulement devenu plus sûr mais qui est maintenant devenu aussi bien plus rapide.

    C’est un truc que je tiens de ma mère, quand ça ne va pas trop, je déplace des trucs, mais avec les années j’ai appris à utiliser cette façon de distraction. Ce sont devenus des moments d’apprentissage, de rationalisation et, concernant ce site, je suis très heureux du résultat. Que l’envie me vienne d’écrire tous les jours et je n’aurai pas trop de difficulté pour améliorer mon référencement sur internet.

    Je vais donc mettre sur ce billet les quelques lignes écrites la semaine dernière et que finalement je n’ai pas postées.

    Écrit, donc, le 16 janvier,

    « Un jour banal de janvier. Ciel bleu et températures incroyablement douces. Seuls les arbres décharnés pour rappeler que ce n’est pas bientôt le printemps.

    Je suis au travail, entre deux leçons. J’ai du mal à me concentrer sur ce billet, autours de moi les voix des autres professeurs qui travaillent, les samedis sont toujours très occupés, bruyants.

    Hier, j’ai retiré le sapin que j’avais fait avant Noël, j’ai fait le ménage et j’ai lavé plein de linge. J’ai repositionné le tapis que j’avais déplacé et j’ai longuement passé l’aspirateur. Ensuite, je me suis occupé de ma moustache, je me suis coupé les cheveux et rapidement il a été temps d’aller à l’école. J’ai également écrit un long message à mes collègues sur le groupe de conversation que j’ai créé sur Line pour pouvoir échanger au sujet de la situation de l’école. J’y reviendrai.

    A l’école j’avais deux leçons seulement, ça a été rapide même si la première étudiante est un calvaire indescriptible, j’ai l’impression d’être puni. Je suis rentré assez tôt, donc, et j’ai fait quelques courses. Le soir, j’ai regardé deux épisodes de The assassination of Gianni Versace. Et puis je suis allé me coucher. Ce matin, je commençais tôt.

    Tout au long de cette soirée, j’ai pensé qu’il était temps de revenir à l’écriture, d’écrire mon premier billet de l’année, de dire,

    Bonne année

    J’ai préparé 2021 tout au long du mois de décembre, sachant très bien que ce serait une année déterminante, et puis mon f…..g patron m’a annoncé une semaine avant les vacances qu’il entendait changer les contrats de tous les professeurs. Pour la première fois de ma vie, je crois, je n’ai pas entendu ce genre d’annonce avec crainte, avec panique. Avec appréhension, oui, bien sûr, car ce n’est pas du tout ce qu’on souhaite entendre, mais j’ai presque ressenti une libération.

    Je vais perdre beaucoup d’argent, que j’accepte ce contrat ou que je ne l’accepte pas.

    Il veux désormais nous payer à l’heure enseignée, et avec la baisse d’activité, ça va être une perte d’un tiers de mon salaire. Je n’ai pas un gros salaire, c’est une vrai catastrophe, mais j’ai accueilli cela avec un certain calme.

    Durant mon séjour à Kyoto, j’ai mis tout cela derrière moi, je n’y ai pas trop pensé, et j’ai pu penser à ce séjour sans me dire, comme je l’avais fait l’été dernier, que c’était mon dernier séjour à Kyoto. J’ai très bien profité de ce break. Avec le nouveau contrat, la fermeture de l’école durant les vacances ne sont plus payées. Je vous dis, un salopard. Je pourrais faire la guerre, refuser de signer, réclamer mes congés payés, et j’obtiendrais quoi? Beaucoup de stress, ne penser qu’à ça, y mettre beaucoup d’énergie, et tout ça pour gagner quoi? De l’argent? Dans un an? Deux ans? Et perdre mon travail entre temps? Bref, ce serait lui le gagnant. Et je peux vous assurer, ce mec est un nul.

    Non. Il est pris à la gorge, il veut vraiment qu’on accepte tous ce contrat, surtout moi, alors j’ai opté pour obtenir des modifications des clauses du contrat tout en y laissant les trucs illégaux pour plus tard. Des trucs qui peuvent s’apparenter à du harassement. Pour plus tard. J’ai obtenu des améliorations substantielles. La plupart de mes collègues ne sont guère diserts, c’est chacun pour sa gueule. J’ai pourtant essayé de créer un groupe, mais bon…

    Tenir. Et travailler. Croire en moi et faire ce que j’ai à faire. L’an dernier, mon motto était cette idée tirée du Chêne et le roseau.

    Je plie, et ne rompt pas.

    Laisser aller. J’ai finalement terminé 2020 bien mieux que je ne l’avais commencé, même financièrement, et cela malgré une perte de revenus.

    Cette année, c’est cette morale du Lion et le rat,

    Patience et longueur de temps
    Font plus que force ni que rage

    Elle m’est venue comme ça, sur mon vélo, à Kyoto. Et je trouve qu’elle correspond bien à ma situation. Travailler, ne pas me laisser perturber, et avec finalement cette conclusion résignée, accepter le contrat de travail de mon enflure de patron. J’ai un peu d’argent d’avance, et en plus j’ai obtenu quelques trucs par écrit dans le nouveau contrat deux améliorations importantes. Je vais donc avoir un peu plus de temps, en tout cas jusqu’à ce que l’épidémie se calme.

    Alors, j’aurai plus de cours, plus d’argent et surtout plus d’opportunités de quitter cette taule. J’ai aimé cette école durant des années, avec des hauts et des bas, mais désormais, avec ce contrat que je ressens comme une insulte qui n’a d’égale que la pleine conscience de sa totale illégalité puisque je suis un employé permanent, je ne vois plus de différence avec un McDonald. Aucune.

    Ce qui m’incline à accepter, en plus d’une certaine tranquillité, de ne pas avoir à me bagarrer, c’est le fait de garder, sur mon CV, l’ancienneté de mon travail dans la même école, et le fait de ne pas être demandeur d’emploi, la pire situation quand on cherche du travail.

    En revanche, je ne me sens plus aucune obligation morale d’aucune sorte avec cette école. Aucune, d’aucune sorte. Et je suis très conscient que nous allons perdre un ou deux professeurs. L’enflure doit en être parfaitement conscient, il alourdira l’emploi du temps des professeurs restants et en cherchera des nouveaux. On n’est que de la chaire à gagner de l’argent.

    L’esprit libéré de l’urgence, je vais pouvoir continuer mon chemin et sortir de cette distraction qu’a été 2020. »

    Voilà, vous savez tout. J’ai plusieurs sujets de billets, je dois maintenant les écrire, l’esprit libéré de cette mise au point sur moi-même après un très long silence.

    Je vaux mille fois mieux que la situation dans laquelle je suis. Je vais me/vous en donner la preuve cette année.

  • Nous en étions où…?

    Nous en étions où…?

    L’année s’achève… Une année longue, éprouvante, avec cette disruption, une épidémie inattendue qui a surgi de nulle part et est venue interrompre nos élans, nos espoirs, nos ambitions ou nos modestes rêves.
    Pour moi, 2020 avait commencé baroque, vous vous souvenez? C’était avant, avant qu’on ne pense plus qu’à survivre. Ce n’est pas tant la maladie, que je craignais, que la peur de perdre mon travail, de devoir rentrer en France de façon soudaine, dans une économie ravagée par cette expérimentation sociétale incroyable, le « shut down » de l’économie.
    On attendait l’effondrement, nous avons eu l’interrupteur.
    À l’école où je travaille, mars et surtout avril ont été déserts, avec des annulations se succédant les unes après les autres. On ne parvenait pas vraiment à s’y faire, c’était trop rapide. Tôkyô qui jusque mars était pleine de touristes s’est vidée, les trains, les rues, mon quartier. Le spectacle d’une humanité confinée, évaporée. Parallèlement, les cours que je donne dans des maisons de quartier ont été suspendus. Je n’ai vécu qu’avec mon (maigre) salaire et, à partir de mai, mon directeur a commencé à ne payer les heures non-travaillées qu’à 60% (c’est la version japonaise du travail partiel). J’ai perdu environ 10% de mon salaire.
    J’ai arrêté d’aller au restaurant et je me suis mis à refaire la cuisine. Les premiers plats étaient simples mais progressivement je me suis remis à faire des gâteaux, des sauces. Et puis j’ai découvert un supermarché que je ne connaissais pas, Okay Store, qui vend du fromage à des prix inimaginables au Japon. Déjà, dans les supermarchés, il n’y a pas de fromage, juste du plastique à base de lait fait à Hokkaidô. Non, là, il y a du Brie, du bleu danois, pas mal de fromages italiens, du vrai camembert pas trop cher, du vrai Cheddar anglais et même du Stilton ou du fromage de brebis italien. Je me suis mis à manger énormément de fromage, et je me suis donc remis à manger du pain.
    Le résultat est implacable, j’ai pris 10 kilos, entre plus de calories et moins d’exercice.

     

    Et puis l’été est arrivé, les étudiants ont commencé à revenir, les transports à se remplir, et le nombre des contaminations à baisser, et puis augmenter de nouveau, avec en août de nouveau des appels à ne pas sortir.
    Kyôto, cet été, était désert… D’une incroyable tristesse.
    Pour l’an prochain, mon directeur nous a annoncé un changement de nos contrats qui commencera particulièrement à m’affecter. Pour tout dire, j’ai la possibilité de refuser. J’ai un contrat depuis 11 ans, je suis employé fixe. D’un autre côté, le marché du travail est déprimé, la perspective du chômage ne m’inspire guère. Roseau, Madjid, sois roseau, ai-je pensé début mars quand j’ai compris qu’une catastrophe était imminente. Alors je serai roseau. Je connais ma valeur, désormais, et elle ne réside pas dans un contrat de travail, tout précaire qu’il fut. Cette fois, je vais perdre environ 30/40% de mon salaire, nous ne seront plus payés qu’aux heures effectuées, et nous avons perdu beaucoup d’élèves. La raison, c’est la protection sociale que je vais devoir payer moi-même. J’ai heureusement mes deux classes dans des maisons de quartier qui vont me permettre de ne pas couler, il faudra juste faire très attention à ne pas dépenser plus que je ne peux. Ce système commence en février, ce sera donc pour mon salaire de mars. J’ai le temps de voir venir d’une part, j’ai un peu d’argent de côté, et puis j’ai le temps de trouver quelque chose. Je ne me sens plus aucune loyauté aucune. Aucune.
    Ce changement ne me trouble pas, au contraire, il y a presque quelque chose d’excitant, de stimulant. Et comme je l’ai écrit, j’ai un peu d’argent de côté. Pas beaucoup, vraiment très peu, même, mais c’est la première fois de ma vie. Mieux, j’en ai plus en ce moment qu’il y a 6 mois. Et pourtant, j’ai investi.
    Nous avons reçu du gouvernement un paiement de 100.000 yens (environ 750 euros). Ça a aidé, aussi.
    Investissement. Juillet. J’ai acheté un appareil photo, d’occasion bien entendu, un Olympus OMD-EM1 MII. Il valait 150.000 yens à sa sortie, je l’ai eu dans un état quasi neuf pour 70.000 yens, avec sa boîte et tout, et seulement 2400 déclenchements au compteur. Olympus a en effet sorti la nouvelle version du EM1, et en plus, ils ont vendu leur division « photo » à un fond d’investissement. Les magasins d’occasion se sont retrouvés avec des tonnes d’appareils Olympus vendus par leurs propriétaires, pressés de s’en débarrasser. J’en ai profité. Je vais vendre mon appareil précédent, le EM5 MII, cet après-midi. J’ai un autre appareil à vendre par la même occasion.
    Investissement. Décembre. Il y a quelques semaines, j’ai fait la mise à jour de mon iMac sous Big Sur et il a dû se passer quelque chose, il s’est mis à prendre au moins 15 minutes à booter. J’ai décidé de la formater et refaire l’installation proprement. Et alors j’ai eu l’idée d’acheter un disque SSD externe pour gagner en vitesse. Apple, ce sont des radins, ils équipent les iMac de disques durs avec 32Go de mémoire SSD « turbo drive ». Tu parles d’un turbo, le système prend 15 Go à lui seul. Après recherche, j’ai découvert que les SSD sont devenus incroyablement bon marché. J’ai acheté un SSD de 1 To en USB-C 3.1, et j’y ai mis tout mon système, mes applications, la musique, etc. C’est le jour et la nuit, ce n’est plus du tout le même ordinateur, j’ai la rapidité d’un MacBook sur mon iMac. Un iMac que j’ai acheté il y a deux ans et demie et à qui j’ai redonné une seconde jeunesse.
    Investissement. Avril. Un four.
    Investissement. Novembre. Des étagères afin de réorganiser ma cuisine (minuscule) et avoir plus de place pour cuisiner. Désormais, j’ai un plan de travail, tout est à portée de main.
    Investissement. Décembre, juste un jour avant l’annonce de mon directeur. Après des années à tourner autours, j’ai finalement acheté une Apple Watch. Là, il s’agit d’un vrai pschitt, d’un achat non nécessaire. J’ai acheté la SE, le modèle « économique », et même si c’est un pur achat plaisir, le simple fait de passer mon temps à monter les escaliers à pieds, à marcher et éviter les transports, à suivre mon activité physique, eh bien ça valait la peine car cette année j’ai vraiment beaucoup moins bougé et je dois impérativement changer cela.
    Investissement. Décembre. Un site internet en préparation pour trouver du travail en free lance.
    Investissement, janvier. Une flûte traversière baroque faite main. En résine MAIS faite main. Ça, c’est un investissement spécial. Maman nous/m’a aidé en me laissant un petit quelque chose malgré la merde dans laquelle elle se débattait financièrement, et pour moi, cela m’a permis de rembourser les dettes accumulées durant des années à cause du chômage en 2007, en 2009 et du séisme aussi. Et je serai malhonnête de ne pas rajouter à cause de moi. C’est aussi pour cela que je dois les vendre, ces deux appareils…
    Cette flûte, c’est ce qu’il me restera de maman, c’est mon lien avec elle, c’est intime et douloureux à la fois, c’est aussi ma promesse de ne plus me comporter comme un gamin avec l’argent, avec ma propre vie. C’est assez marrant, dépenser de l’argent dans quelque chose qu’éventuellement je n’utiliserai pas, quelque chose de coûteux pour me rappeler que je ne dois pas balancer mon argent par les fenêtres. Et puis cette flûte, c’est une retrouvaille avec moi-même.
    Et si j’en arrive à cette flûte, c’est parce qu’elle était au commencement de cette année et que malgré toutes les incertitudes, je pense avoir gardé le fil et avoir tenu ma promesse. J’ai fortement réduit mes dépenses, en cuisinant beaucoup plus et en n’allant quasiment plus au restaurant, en devenant avare quand il s’agit de trouver un hôtel pour mes vacances, quitte à rogner un peu sur le confort: cette année, les hôtels un peu « jolis » sont incroyablement moins chers, mais j’ai finalement opté pour les moins chers cet été et pour la semaine prochaine, et cela à chaque fois sans bénéficier de la campagne GOTO!
    Mes quelques gros achats ont été des investissements. J’avais un peu peur que le EM1 soit un pschitt, et vraiment, non, il est aussi agréable que mon EM5, mais en plus rapide, avec un meilleur capteur. J’ai finalement le EM ultime, quasi neuf et prêt pour m’accompagner durant des années. La vente des deux autres couvrira la moitié du prix. Idem pour le SSD, mon iMac est devenu réactif, et puis surtout, c’est le miens. Mieux, le disque dur va devenir ma Time-Machine. L’Apple Watch, elle, c’est la conscience de mon âge, de la nécessité de prendre soin de moi, et c’est aussi m’être fait plaisir.

    J’aborde donc cette fin d’année positif, ouvert, résolument roseau mais avec des racines profondes. Je me résigne à vivre au Japon, à ne pas rentrer en 2021 ou 2022 comme je m’y préparais car par chez vous tout va être beaucoup trop difficile, et ce que je me suis promis, c’est de ne plus me faire souffrir par des coups de têtes irréfléchis au moins aussi débiles que mes achats compulsifs.
    Mieux, j’ai gardé le fil esquissé au début de l’année, ou plutôt renoué le fil très ancien, cassé mais jamais perdu de vue. Je garde en moi cette longue marche de nuit sous le ciel étoilé de la Sarthe, quand maman est partie. Je crois que quelque chose à définitivement changé ce soir là, alors que la route n’en finissait pas, et que je riais au éclats ou chantais à tue-tête des chansons inventées, ou La pêche aux moules ou Mamzelle Angèle dans l’obscurité totale de cette route de campagne, durant ces 15 kilomètres, avec parfois, sorties de nulle part, des voitures qui passaient à toute allure et qui auraient pu me faucher, mais non, je riais tellement je me trouvais idiot d’avoir pris la décision de rentrer à pieds, et soudain la révélation d’un ciel étoilé incroyable, une beauté qui ne m’a plus quitté et que je garde en moi. Et puis ces brumes matinales sur La Ferté-Bernard avec le soleil qui tente des percées, les arbres en fleurs, ces champs à perte de vue avec les différents bleus du ciel, le coucher de soleil mauve, cette lumière si spéciale de l’ouest de la France, de ce pays appelé Le Perche, avec ses vallées, ses collines, ça monte ici, ça descend là. Lointain écho de la lumière bleuté au petit matin dans les montagnes du Djurdjura, on va cueillir des figues avec les cousins, certainement un des plus beaux souvenirs de ma vie, je ne voulais plus rentrer en France.

    Ces émotions ont laissé une emprunte, il m’a fallu du temps pour écrire sur maman. Mais quand par hasard je suis tombé sur une vidéo de François Lazarevitch et Jean Rondeau, c’est comme si je m’étais trouvé face à celui que j’étais destiné à être et que jamais je ne serai. Plus qu’un couturier, il y a en moi un musicien. La musique a toujours été mon amie. Je ne me suis pas suicidé au début des années 90 car il y avait la musique.
    Pas n’importe quelle musique. La musique baroque, cette tendre et fidèle amie qui depuis l’enfance toujours m’a accompagné. En regardant la vidéo, en écoutant, pour la première fois depuis des années et des années, mes doigts ont accompagné le phrasé du flûtiste, et j’avoue avoir passé mon temps à regardé Jean Rondeau. Le clavecin, le continuo, c’est l’âme de la musique baroque, et dans les regards du claveciniste se cache l’intimité de cette musique, sa force vitale. La flûte, elle, c’est le discours, un discours dans lequel se cache aussi parfois une tragédie, ce qui n’est pas le cas ici. J’ai depuis des années un abonnement à Qobuz, et je possède une impressionnante collection de musique baroque, mais dans les semaines qui ont suivi il y a eu une boulimie incroyable.
    Acheter une flûte, cela faisait sens. J’en ai fait 7 ans, et la musique baroque ne m’a jamais quitté. Il y a dans ma flûte les brumes sur la campagne au petit matin, le champs des oiseaux, les gelées matinales, la couleur des pierres calcaire de l’ouest que je connais si bien.
    Alors que l’année s’achève, je me retrouve exactement où j’étais au début de l’année, mais nourri de l’année écoulée, beaucoup plus solide et quoi qu’il arrive l’an prochain, j’aurai dedans ma part de choix, ma part de décision. Je n’ai pas fait des achats, cette année, j’ai investi. Je pense n’avoir besoin de rien, j’ai tout ce dont il me faut. Mieux, j’ai drastiquement réduit mes dépenses usuelles et j’ai pu investir tout en continuant à mettre un peu de côté malgré des baisses de revenus.
    Je pense être en réalité avoir été très chanceux. Beaucoup ont perdu leur travail. À commencer par les artistes. J’écris « artiste », je déteste cette appellation d’intermittents du spectacle. On devrait dire artistes et métiers du spectacle. Réduire ces métiers à leur statut de chômeur, c’est accepter qu’ils ne portent aucun savoir faire, aucune maitrise. À moins que ce ne soient les restaurateurs, les cuisiniers, les serveurs et serveuses qui ont été littéralement broyés, sacrifiés. Et que dire de ces employés de l’hôtellerie…
    J’ai encore un travail, et malgré mes 55 ans, j’ai des qualifications, j’ai une personnalité.
    J’ai ressorti la flûte, ma révolution est accomplie.

    https://youtu.be/A0P297zdCTM

  • Merci, Anne Sylvestre

    Merci, Anne Sylvestre

    Salut très cher,
    J’ai la douleur de t’annoncer le décès d’Anne Sylvestre
    Je pense à toi
    Bises
    Alain

    C’est Alain qui m’a envoyé un court message, juste quelques mots. Ben oui, moi, le décès d’Anne Sylvestre, ça me touche, il le sait bien, Alain.
    C’est rare quand le décès d’un artiste me touche, très rare. Bien sûr, quand c’est un artiste que j’ai apprécié, ça me fait un truc, mais c’est très rare quand la disparition me touche personnellement.
    Je me revois il y a environ 25 ans sous le ciel gris d’un petit cimetière, on n’est pas nombreux mais nous sommes venus parce que c’était important, et en tout cas ça l’était pour moi. On n’était pas nombreux à l’enterrement de La Dame en noir dans ce petit cimetière sous un ciel gris de novembre. Barbara était partie, et nous étions orphelins de sa voix, de sa présence et de ses mots qu’elle assemblait pour nous remuer en dedans comme on racle la vase et faire éclore les nénuphars multicolores. Elle était à peine partie qu’elle nous manquait déjà et nous ne savions plus trop quoi faire de ses mots trop forts, trop lourds pour la petite foule d’amoureux orphelins et veufs à la fois. Nous savions que c’était cuit, qu’elle ne reviendrait plus et qu’elle n’était pas partie cueillir les première fraises des bois, c’était novembre et ce n’était pas une chanson pour une absente, nous étions venus au rendez-vous, et puis voilà, hop la…

    Anne Sylvestre m’a suivi depuis l’enfance. Nous habitions dans le sombre et minuscule appartement derrière l’épicerie sombre que papa avait prise et où maman déprimait en entassant les factures et les dettes de ce commerce qui très rapidement avait du affronter la concurrence des Carrefours et autres Franprix. L’appartement était en dessous du niveau de la cour et jamais la lumière n’y entrait, privilège accordé à l’humidité qui, elle, ne se gênait pas. Deux pièces, une cuisine. Ni WC ni salle-de-bains, une épicerie à l’ancienne barrée d’un grand comptoir en bois avec la balance, le tranchoir et la caisse, pas de libre-service, le client devait demander ce qu’il voulait, de longues étagères avec plein de conserves et au bout, une trappe avec une cave où étaient stockées d’autres conserves et les bouteilles de vin. Une épicerie à l’ancienne, quoi, où pendant cinq ans mes parents s’étaient amusés à perdre de l’argent…
    J’ai mis des années en psychothérapie à m’extirper de cette grisaille inscrite au fond de moi. L’appartement était gris, sombre, triste, et la situation de mes parents ne valait pas mieux. Papa avait repris un travail destiné à éponger les dettes pendant que maman s’occupait seul du commerce transformé en blanchisserie, et pendant ses vacances d’été, il faisait de l’intérim pour éponger les dettes. Quand je vous dit que c’était triste. Je me permets une pensée pour les petits commerçants, artisans qui se retrouvent dans la même situation, avec des dettes à éponger quand la covide sera passée.
    On a déménagé à Bondy, mais la grisaille était bien incrustée en moi. Il y avait la télévision, et sur la première chaine, il y avait la très jeune Dorothée, peut-être seize ans à l’époque, avec une marionnette en smoking noir et chapeau haut-de-forme, Blablatus, une sorte de type qui savait beaucoup de choses et bavardait avec Dorothée. Et puis de temps en temps, il y avait cette chanteuse aux longs cheveux bruns accompagnée d’une guitare.
    Anne Sylvestre.
    Je ne sais pas pourquoi mais sa présence m’électrisait et je reprenait ses chansons. J’adorais sa voix, je crois même que j’avais envoyé un dessin de la maison pleine de fenêtres.
    Anne Sylvestre avait un côté grande soeur, un côté copine, un côté maitresse d’école, un peu tout ça à la fois, et ses chansons avaient quelque chose de gentil qui m’attrapait littéralement. Quand elle n’était pas là, ce n’était pas pareil, elle manquait. Et souvent elle manquait…
    À la maison, on n’écoutait pas RTL ou Europe 1. Maman n’aimait pas les publicités, le football et les bavardages permanents. On écoutait France-Inter le midi, le Jeu des Mille francs, le feuilleton et le journal à 13:00. Et FIP en mâtinée ou l’après-midi. Anne Sylvestre se mariait bien avec la tonalité musicale de ces radios.
    Elle était finalement un de ces petits rayons de soleil dans l’enfance, dans une enfance grise et pas très heureuse souvent.
    En grandissant, j’ai continué à aimer ses chansons, j’ai découvert ses chansons pour adultes, amusantes, parodiques ou tendres.
    Quand je me suis installé au Japon, j’ai passé plus de 6 mois à écouter certaines de ses chansons, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être cette intimité derrière la moquerie de façade, une certaine retenue dans les sentiments.
    On dit maintenant que « la chanteuse féministe est morte ». Quelle vulgarité ont ces hommages rendus aux artistes, à l’artiste ignorée des chaînes de télévision qui aujourd’hui l’encensent. Encore un effort, ils en feront une icône de « la république contre le séparatisme islamogauchiste », vous verrez…
    Mais la dame n’est pas récupérable, toujours il y aura ses mots acérés contre les hypocrites en tout genre, les bien-pensants, les bigots, et Anne Sylvestre, qui s’y frotte s’y pique. Non, comme le Roi Léo, ils ne la canoniseront pas. Anne Sylvestre n’était pas une chanteuse engagée, elle était une artiste profondément humaine et elle faisait de cette humanité une cause.

    Pour lui dire au revoir, je choisirai une chanson très simple, de ces chansons que presque tous les artistes de cette génération ont chanté, leur bohème, du temps de cette jeunesse faite de pas d’argent, de petites chambres sans confort où obstinément ils poursuivaient leur rêve de devenir des chanteurs et des chanteuses. Des vies qui sont de véritables modèles pour les plus jeunes, aux antipodes de cette culture du succès foudroyant en quelques clics suivi du vide béant de l’absence de tout talent, de tout effort.
    On n’est pas artiste pour être célèbre, on est artiste parce qu’on a la rage de dire et la rage de le hurler de toutes les façons possibles, et cette rage est celle qui donne la force de tenir encore et toujours, malgré la dèche, malgré la covide, malgré tout et encore plus…
    Je lui dirai donc au revoir dans ce blog avec cette chanson qui me raconte un peu, comme toutes les chansons sur Paris, sur la Seine et sur la nostalgie de la jeunesse, parce qu’elle me rappelle quand je me suis installé à Tôkyô, parce qu’elle me rappelle ces quais qui m’ont accueilli tant et tant d’années, souvenirs de drague, de baises fugitives, de discussions, de ballades, de contemplation aussi devant cette ville si belle. Paris est une ville magnifique même quand on n’a pas trop de sous, si, si et en tout cas bien plus belle qu’une ville avec vue sur échangeur routier. Elle est un privilège pour toutes celles et tous ceux qui savent s’en contenter. Je le sais, je l’ai vécu…
    Et c’est peut-être cette petite porte sur la poésie qu’Anne Sylvestre avait entr’ouverte quand j’étais enfant qui a glissé en moi ce petit quelque chose qui en grandissant m’a fait tel que je suis. Elle ne m’a pas fait, elle a juste mis cette petite épice de poésie à la vie, à ma vie, ce petit rayon de soleil dans mon ciel gris qui m’a appris à attendre les ciels bleus et les regarder quand ils étaient devant moi, magnifiques.

    Au revoir, Madame, et mes amitiés à Barbara quand vous la rencontrerez.

  • 3 décembre 2020

    3 décembre 2020

    Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…

    Il y a un truc absolument redoutable quand on écrit un article de blog, voire même quand on écrit un bouquin, quand on fait un film ou quand on peint, et puis même quand on a un gosse, tiens. Donner un nom.
    C’est gavant, des fois, vous ne pouvez pas imaginer, quoi que si vous avez des gamins, vous voyez de quoi je veux parler. Bon, chez moi, c’est une sorte d’engueulade intérieure, je m’y prends et je m’y reprends à deux fois, à trois fois, parfois lors du pré-enregistrement, l’url est affublée d’un -2, ce qui veut dire qu’un autre billet porte le même nom, c’est malin, hein, imaginez, c’est comme si vous aviez deux garçons qui s’appellent Patrick ou Kamel. Alors il faut s’y remettre, et souvent, je sèche.
    Pour celui-là, je ne vais pas me fouler, allons-y directement avec la date. Clair, net précis, compact, et hop!
    Bloguer, c’est un peu comme le sexe au 21e siècle. Autrefois, l’écriture, c’était une question de temps, de rencontre, de hasard, de charme aussi, et puis une question d’avoir envie, on essayait un truc, et puis un autre. Regardez Balzac, ses longues étreintes de plus de 600 pages pour les Splendeurs et misères des courtisanes, bon, des fois, on s’ennuie un peu, mais bon, comme on avait aimé les longs débordements des Illusions perdues, on a eu envie de remettre ça, et bon, la deuxième fois, c’est toujours un peu moins bien. Si on enchaine avec Le cousin Pons, on atteint l’extase totale… Mais bon, on arrive à un pavé de près de 2000 pages, quand même, et on en rêve toute sa vie. Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…
    De nos jours, il faut que ça file, il faut que ça jette. Sur Instagram, les filles se mettent des filtres pour ressembler à une « bombasse », c’est à dire à Kim Kardashian, vous savez, la fille qui est maquillée comme une hôtesse de l’air Emirates, avec des cheveux passés au fer à repasser et des seins injectés de la graisse liposucée dans la taille. Les mecs passent des heures à la gym au lieu de bouquiner, et quand ça fait du sexe, c’est comme dans les films qu’ils mâtent depuis l’âge de 11 ans. Ben pour écrire, pour bloguer, c’est la même chose, c’est fatigant. Je suis parisien, moi, j’aime bien passer des heures en terrasse d’un café avec un petit café devant moi, pourquoi je devrais migrer vers un Starbucks avec un Frappuccino Latte au caramel et aux granulés de chocolat sous un coulis de framboise dont l’employer voudra me retirer l’espèce de truc en plastique « recyclable » quand j’en aurai « bu » (avalé?) les deux tiers pendant qu’une « chanson » totalement identique à la précédente et agrémentée d’une voix moulinée à l’autotune sur une espèce de « rythmique » venue de la planète business tournera en boucle…

    S’il y a bien un truc auquel je rêve, des fois, c’est d’une récession telle que tous ces machins disparaissent pour de bon et pour toujours histoire de retrouver un peu de temps, un temps rare mais précieux. Le mois dernier, j’ai volontairement mis la pédale douce sur le blog, mais je suis content de mon article sur Dior, parce que je voulais l’écrire, j’avais un truc optimiste en tête, et il y a de quoi être optimiste malgré tout, mais pour cela, il faut sortir la tête du présent et regarder un peu plus large. En profondeur, beaucoup de choses changent, à commencer par la jeunesse qui, en France, est incroyable, est belle, est merveilleuse.
    J’écris pour les gamins, je dis toujours.

    Décembre. Il y a quelques mois, j’ai commencé à penser que je voulais faire quelques petits aménagements chez moi. Ben je l’ai fait cette semaine, j’ai commencé lundi, j’ai mis le paquet hier. Ma cuisine qui est un truc ridiculement petit, a changé et désormais je peux y faire la cuisine, tout est à portée de main. Je vais « attaquer » la chambre, c’est à dire que je vais jeter des vêtements, je pense. Le salon viendra en dernier.
    En regardant la lune, sur mon vélo, lundi soir, une lune brillante, brillante, et toute ronde, pleine, j’ai pensé très fort que ce mois-ci, ce sera la maison. J’ai fixé mon cap, et ça tombe bien car au Japon, justement, on s’occupe de la maison en décembre en faisant un grand ménage.
    L’année a été assez pesante et elle laisse derrière elle un sentiment de doute, de fragilité. Je ne suis même pas sûr si école sera encore en vie au printemps, mais c’est quelque chose contre lequel je ne peux absolument rien, et je sais qu’il y en a beaucoup qui ont d’ores et déjà tout perdu, travail, commerce. Pour moi, ça continue tant bien que mal et j’ai fini par accepter cette fragilité-là. Si je perds mon travail, j’aurai toujours mes allocations et mes deux boulots du lundi et du mardi matin ainsi que plein de temps pour moi. Et comme ça arrivera quand l’économie recommencera à croitre, il y aura des possibilités. Je dis ça, je n’en sais rien, mais il sera temps alors d’y penser.
    Et puis, et je reviens à la maison, je veux me sentir bien chez moi. Je me suis délivré de l’idée de rentrer en France. Ce n’est pas que je ne veuille pas rentrer en France, mais notre époque, cette année en particulier, nécessitent d’être roseau et non chêne. Avec plus d’un million de chômeurs et une économie à la peine, ce serait très difficile de rentrer, alors je vais me poser ici comme si j’étais destiné à rester, quitte à partir quand l’occasion se présentera, mais il est désormais totalement hors de question que je m’inflige cet arrachement, et alors, je dois sérieusement me poser. « La maison », je vous dis.
    Et que fait-on à « la maison »? On travaille, parce qu’on est chez soi, et qu’on a du temps devant soi.

  • Un type bien: Laurent Jacqua

    Un type bien: Laurent Jacqua

    Un matin de 1984, c’était le lendemain d’une de mes émissions de radio, j’étais rentré au petit matin, ça tape à la porte, avec insistance. J’émerge, j’enfile une robe de chambre et je vais ouvrir.
    À la porte, un homme et une femme que je ne connais pas mais qui ne tardent pas à se présenter après avoir confirmé mon identité. C’est la police. Mon coeur se met à battre, je me demande ce qui se passe.
    J’habite seul depuis septembre 1983, c’est la première fois

    que j’ai la police qui débarque, comme ça. Ils me demandent ce que je faisais à une certaine date, puis ils me demandent si je connais un certain … (désolé, je ne me rappelle même plus son prénom… ça fait tellement longtemps), mais je ne tilte pas, et puis ils me disent, « peut-être vous le connaissez sous le nom de Snuff ». Et là, ben oui… Ils me tendent une convocation pour l’après-midi dans un commissariat du 11e arrondissement.
    La vache, qu’est-ce qui se passe?
    Snuff, quand on était un rocker, ou qu’on traitait dans les concerts parisiens, on le connaissait. Moi, je le connaissais un peu plus, il était venu squatter chez moi quelques fois, et puis, on avait même essayé de le faire décrocher de l’héroïne. Je me revois, avec une amie, on allait de pharmacie en pharmacie pour acheter je ne sais plus quel médicament qui pouvait aider. Quand j’ai vu Trainspotting, le personnage de Spud m’a fait penser à lui. Snuff était un garçon super gentil, très très doux mais avec un allure à filer la trouille à plein de monde. Un fils de prolétaire qui était devenu punk au tournant des années 70, avait trainé avec Métal Urbain, mais qui n’avait pas eu les moyens d’atterrir par la suite, et qui s’était enterré dans la came.
    On était devenus copains, on ne trainait pas ensemble, pas la même tribu, mais je le trouvais super drôle. Quand il débarquait chez moi, je lui proposais de rester, je lui faisais le petit déjeuner, et on bavardait de plein de trucs. Il connaissait « tout le monde », à Paris. Physiquement, il n’avait pas d’âge, la drogue l’avait bouffé.
    Une fois, il s’était pointé avec une fille, une suédoise. Je les avais laissés ensemble, mais il avait pigé que ça me faisait chier qu’il prenne mon hospitalité pour un squat. Il n’avait pas recommencé.
    Je suis allé au commissariat l’après-midi, et là, j’ai appris l’histoire.. Bon, en fait, j’en avais entendu parler, on ne parlait que de ça depuis quelques jours dans le milieu rock, mais je n’en savait pas beaucoup plus. Il y avait eu des tirs devant le Cithéa, un bar-concert rue d’Oberkampf, après une bagarre avec des skin-heads. En fait, ça faisait plusieurs mois que les soins provoquaient régulièrement et qu’il y avait des descentes suivies d’agressions. Cette fois-là, un skin avait été tué et un autre blessé.
    Le récit que m’ont livré les policiers était assez détaillé et il y avait un problème, deux suspects, dont Snuff, restaient introuvables. Ils m’ont posé des questions, j’avoue, je n’avais pas grand chose à répondre, je n’y étais pas, je leur ai expliqué que moi, depuis plusieurs mois, j’écoutais de la musique psychédélique et que donc je ne trainais plus avec les gens qui allaient au Cithéa. Ils m’ont demandé comment j’avais connu Snuff, je leur ai parlé de mes émissions de Radio, je leur ai dit que « tout le monde » connaissait Snuff. Je crois que mes explications les ont hallucinés.
    Je continue, par contre, de me demander qui a bien pu leur donner mon adresse et mon identité.

    Je vous raconte ça car comme je ne suis pas bien l’actualité française depuis mon départ, je n’ai pas suivi les reportages ni la libération de Laurent Jacqua, celui qui a été inculpé dans cette affaire avant au bout d’un moment de s’évader et de devenir un braqueur.
    Je suis tombé sur un de ces reportages, celui de Karl Zéro. J’ai écouté son récit de cette soirée là, un récit un peu différent de celui qui avait circulé dans Paris à cette époque-là, assez différent aussi du récit que la police m’avait fait et qui avait conduit Snuff à quitter Paris pendant deux ans.
    Vers 1987, un soir, j’allais à une soirée House rue Ponthieu, une bande de motards Hells Angels passent, un type me regarde, il s’arrête et me fait un grand sourire. C’était Snuff. Ça m’a fait super plaisir de le voir, on se fait la bise, on bavarde, et puis il repart.
    Il était désormais Hells Angels et évangéliste.
    Il est mort quelques années plus tard du SIDA comme plein d’héroïnomanes. Je crois que c’est mon ami Xavier qui m’a appris ça. Laurent Jacqua lui-même est séropositif. La drogue…
    J’ai cherché sa fiche Wikipédia. Depuis sa libération, il s’occupe de la commission « prison » à Act-Up, a écrit des bouquins. Incroyable, dans l’interview, sa façon de parler, un gars des faubourgs, j’ai pensé. Ça en ferait, un beau film, sa vie.

    Voilà. Je n’ai pas pu m’empêcher de gratter dans mes souvenirs, et il me semble, je dis bien il me semble entrevoir qui c’est, dans ce brouillard qui enveloppe le passé ancien et qui souvent, aussi, nous trompe. Même si son récit est différent de celui qui m’a été rapporté, si la police recherchait Snuff, c’est que Laurent Jacqua trainait avec lui, et comme il m’arrivait encore de croiser Snuff à cette époque, il me semble bien apercevoir quelqu’un souvent avec lui. Mais peut-être je me trompe. C’est juste que le souvenir de cette convocation à la police un lundi, et puis cette histoire, et puis la disparition de Snuff, ça ouvre la boîte à souvenirs, et j’aime ça, vous le savez bien.

    Un parcours triste, littéraire au plein sens du terme, dans lequel il ne s’est pas laisser enfermer: malgré les braquages, un type bien, Laurent Jacqua, qui le prouve depuis une dizaine d’années. La rédemption.

  • 55

    55

    J’ai 55 ans depuis lundi. Je voulais écrire, je ne l’ai pas fait. Je me suis beaucoup reposé, il y avait deux jours fériés cette semaine, mais aussi je me suis levé plus tôt, vers six heures trente. Un vrai progrès, encore insuffisant, mais sur la bonne direction. Dans la matinée je n’ai rien fait, j’ai laissé passer cette « seconde journée » de ma journée, j’ai pu constater à quel point cela m’en donne, du temps. Je vais tenter de repousser encore un peu mon heure de lever, et puis il va bien falloir travailler.

    J’écris, je suis noué, les mots viennent difficilement, ils s’entrechoquent en moi, et même là, dans cette ligne, quand j’ai écrit « mot », sans trop comprendre c’est « mort » que j’ai tapé. « Les morts viennent difficilement ».

    Cette année, mon application de calendrier m’a envoyé une notification pour l’anniversaire de Julien. Le 17 septembre. Maman, c’était le 19 septembre, et moi, c’est le 21.

    17. 19. 21.

    Je n’ai pas peur de mourir et je ne pense pas que ce soit une quelconque suite prémonitoire. Non, ça a été plutôt un sentiment d’absence, un sentiment de solitude, un sentiment de manque. Maman est partie le jour du printemps, le 20 mars. Je suis né le 21 septembre, la fin de l’été ou le premier jour de l’automne, ça dépend des années.

    19. 20. 21.

    Je ne sais pas pourquoi cette année j’ai pensé à ces suites de nombres. Peut-être envie de m’en libérer. J’ai juste été très triste encore de la disparition de Julien, et puis cela m’a ramené à la disparition de maman. De là, je reviens encore à l’éloignement, au départ, à l’absence, à la séparation. Et peut-être est-ce avant tout un sentiment simple. Si je devais quitter le Japon, je ne me remettrais pas de ma séparation d’avec Jun. J’ai toujours pensé revoir mes amis, je n’en ai jamais douté, il y a juste que je ne mesurais pas bien le temps ni son effet, on n’y pense pas trop. Mais si je venais à quitter Jun, ce serait une vraie séparation car je ne reviendrais pas au Japon. Et je sais très bien qu’avec le temps, la langue elle-même s’évaporerait.

    Je crois qu’il est là, ce noeud en moi, là, en ce moment, devant cette page blanche.

    Je me souviens de mes sentiments, quand maman me disait, alors qu’elle avait déjà plus de 75 ans, « quand je serai vieille ». Je contenais une colère, j’avais envie de lui hurler qu’elle l’était déjà, et que ces décisions qu’elle reportait, c’était maintenant, c’était à ce moment là qu’il fallait les mettre en oeuvre. Moi, je vois le compteur an qui continue de passer, et je ne veux pas jouer avec, je sais qu’il va bien falloir que j’empoigne mon courage et que je quitte le Japon. Pas cette année, non, mais conformément à ce que j’avais prévu l’an dernier quand je me donnais environ deux ans. J’ai signé un nouveau bail pour mon appartement en juin, un bail de deux ans, et cela veut dire pour faire court que ce sera mon dernier bail.

    Ou alors. Ou alors je dois véritablement choisir de rester ici. Ce n’est pas mon choix, mais si je reste plus longtemps, ce doit être un choix assumé, calculé et mesuré, en aucun cas une lâcheté de ma part.

    Je parle de lâcheté sans brutalité dans la signification, mais avant tout parce que reporter une décision difficile, c’est un manque de courage, et ce manque de courage, c’est de la lâcheté.

    Je ne me vois pas vieillir ici.

    Ce n’est pas que j’idéalise la situation en France, loin de là, et la gestion de la situation sanitaire en ce moment, avec la bande de Charlot aux commandes ne m’inspire rien de bon quand à l’avenir de la France, de ses habitants et du climat qui va y régner dans les années qui viennent. J’ai lu ce matin que Marseille allait avoir un nouveau couvre-feu pour ses bars et ses restaurants, autant dire que la moitié d’entre eux ne survivront pas, et qu’avec c’est tout un tissus social qui va périr pour être remplacé par des Séphora, des Halles aux Chaussures et des Flunch.

    Tout cela je le sais, mais je ne sais pas trop quel est mon avenir ici. Je ne sais pas trop non plus quel est mon avenir en France non plus, comment le saurais-je, il y a des millions de français qui ne le savent pas non plus. Alors imaginez, mon avenir à moi, français, au Japon…

    Comme toujours dans ces hasards de mes questionnements, l’Algérie est venue frapper à la porte. Ça a été Maria d’abord, elle est devenue fan des romans de Yasmina Khadra et, malgré toute la corruption qu’il y décrit, elle rêve d’aller y faire un tour. Elle m’a encore dit ça dimanche. Et puis ce sont quelques informations que j’ai lues, et voilà ce pays qui tape à ma porte. Comme si j’y avais une place, là-bas. Il n’y en a même pas pour les algériens, alors moi… Et pourtant, chaque fois que ce pays frappe à ma porte, je suis enveloppé d’une incroyable tendresse. Cette fois, ça a été le reportage de M6 qui a tant énervé le gouvernement et enflammé les réseaux sociaux. Ben oui, les algériens sont fiers, c’est le dernier truc qui leur reste vu que le système politique leur a volé tout le reste, alors ça non, ils n’ont pas apprécié qu’une chaine étrangère, française de surcroit, vienne comme ça parler d’eux, de « leur » hirak (soulèvement).

    Ben moi je l’ai trouvé bien, ce documentaire. Ben oui, les commentaires étaient bardés de clichés, c’est le style même de la télévision privée, et de la Villardière, bien connu pour avoir bidonné certains reportages, n’hésite devant rien pour ajouter du croustillant qui permettra de vendre de la pub. D’ailleurs, visiblement, M6 est candidate pour diffuser directement en Algérie, c’est à dire avec de la publicité ciblée. C’est raté, le reportage a outré Son Excellence le Président de la République Démocratique et Populaire Algérienne Abdel-Madjid Tebboune, M6 est désormais bannie du pays. Une vraie démocratie, un authentique démocrate.

    Mais une fois qu’on retire ces commentaires allumeurs, il reste un portrait de quelques jeunes qui se sont retrouvés dans la rue malgré des profils très différents, et on ne peut pas ne pas éprouver de sympathie envers eux, leurs situations si différentes.

    J’ai beau être français, j’ai un lien très intime, très profond avec ce pays, l’Algérie, et ce n’est pas que par mon père. C’est aussi visuel, olfactif, auditif. L’autre jour, je me promenait et dans la rue, l’espace de deux secondes, il y a eu une odeur, je ne sais pas ce que c’était, et cette odeur m’a renvoyé à la Kabylie. J’ai au fond de moi deux régions natales, l’une dans l’ouest de la France, c’est là que s’est inscrit un sillon très profond dont je n’ai mesuré l’emprunte qu’au décès de maman. Et puis il y a l’Algérie qui elle s’inscrit dans les sens, ce n’est pas un sillon, tout juste une caresse, une esquisse, un possible qui n’est jamais advenu. Nedjma. Je ne parle pas du site, non, quoi que, un peu, peut-être aussi.

    Alors voilà, nous sommes en 2020, c’est l’automne, le monde est traversé par une pandémie qui va ruiner les vies de millions de personnes à travers le monde, et j’ai très peu de temps pour engager ce que j’ai décidé il y a de cela un an. Et dans la balance, il y a quelqu’un que je ne veux pas quitter.

    On dit souvent que poser un problème c’est déjà commencé d’y répondre. Certes, mais c’est quand même un peu plus compliqué que ça, et à mon avis icel qui a dit ça n’a jamais eu beaucoup de problème dans sa vie…

    Côté travail, ce qui est inquiétant, c’est la très nette perte de motivation de mon patron qui désormais se contente du minimum. Son père est malade, alors il passe son temps à regarder des vidéos et lire des livres sur la santé. C’est un control freak, ça lui passera mais en attendant, il n’a pas l’énergie qu’impose la situation. Il est très passif. Hier, la secrétaire a un peu craqué et m’a confié qu’elle en a marre, qu’elle se demande si elle ne va pas chercher du travail ailleurs parce qu’elle commence à douter de tout, de la survie de l’école, de son travail.

    Ça ne m’a pas surpris, je ressens exactement la même chose. Ça ne me fait rien non plus, j’ai pas mal envisagé la situation ce printemps, je l’accepte et de toute façon, elle fait partie de ces changements qu’il va bien falloir que je conduise pour ne pas les subir.

    Si j’étais amené à perdre mon travail, je toucherais le chômage durant 6 mois, et j’ai aussi mes leçons du lundi et du mardi bref, j’aurais 6 mois de délai. Mais 6 mois, ça passe vite. Et d’un autre côté, qu’est-ce que ça me laisserait comme temps pour faire plein de choses…

    Quand elle m’a dit ça, j’ai juste pensé que je dois déposer ma demande de visa permanent. Pas pour rester, juste pour avoir des options, des possibilités.

    À 55 ans, ce qui compte, ce sont précisément les possibilités, et mon idée centrale est de n’en laisser aucune de côté.

    Et puis il y a, surtout, le travail. Pas le travail salarié, il y a ce travail dont je ne cesse de vous parler et que je repousse, exactement comme maman le faisait. Quelque part, j’ai beau avoir un appartement bien rangé, avec plein de petit désordre élégant tout plein qui se range en 15 minutes, j’ai beau ne pas accumuler de trucs à jeter, sur mon Cloud, j’ai un véritable bazar de textes, à relire, à corriger, à terminer, terminés mais que je ne veux pas publier mais éparpillés au milieu de textes à terminés. Et ce travail, c’est précisément le travail, le vrai travail que je reporte indéfiniment alors que je constate à chaque anniversaire que le temps est passé.

    17. 19. 20. 21. 55. 56. 57…

  • D’un Paris à un autre…

    D’un Paris à un autre…

    Il y a très longtemps, ce devait être quand j’avais 20 ans, j’ai fait un rêve assez bizarre, très profond, et qui me marque aujourd’hui encore. J’étais vieux, ce n’est pas que je me voyais vieux, mais je l’étais, c’était évident. J’étais devant un bureau, et c’était le bureau où j’écrivais. Dans mon rêve, je n’écrivais pas mais c’était évident aussi. Le bureau était contre un mur blanc, en tout cas je pense. Cette pièce pouvait être une chambre, je ne sais pas, peut-être était-elle sous des combles, c’est possible mais je ne sais pas bien. Ce qui m’a le plus marqué, c’est que le bureau était installé contre un mur blanc, son coin droit également collé au mur, et à ma droite, il y avait une fenêtre. Je devais être au premier ou au deuxième étage, je jetais un coup d’oeil par la fenêtre, elle donnait sur une courte pleine de verdure, calme. Mes sentiments dans ce rêve étaient tristes, je ne sais pas pourquoi. Et mon regard se tournait de nouveau vers mon bureau.

    Je n’ai retenu que cela de ce rêve, rien d’autre, mais ce rêve a laissé un goût très étrange, je serai vieux comme cela, là, à cet endroit. Un endroit que je connais pas, que j’ai certainement « recomposé » à partir de lieux connus, les bureaux de l’Assemblée Nationale où, jeune militant socialiste, j’allais faire des photocopies et envoyer les courriers de la section, ou bien l’appartement de la famille M. où j’ai travaillé durant deux ans, vers 1986, un appartement lui aussi au deuxième étage d’un petit immeuble de la rue d’assis, vers Port Royal, avec sa cour qui ressemblait à un jardin. Mais tout de même, en même temps ce lieu, la disposition du bureau, cette fenêtre, ce sentiment d’être vieux et malgré le charme du lieu, ce sentiment de tristesse malgré le fait que je sois écrivain, je n’ai jamais trop su quoi en penser. Pourquoi m’y sentais-je triste alors que finalement je me retrouvais dans un appartement du 6e ou du 7e arrondissement?

    J’y ai repensé après avoir « redécouvert » le 14e, car le 14e arrondissement possède aussi ce côté provincial, en retrait, calme, avec ce ciel ouvert que je garde de ce rêve. Et il y a aussi de nombreuses cours intérieures, vers Vavin et Denfert. Pour icels qui connaissent. C’est amusant, moi qui n’ai vécu ma vie que sur la rive droite, et j’avoue aimer la rive droite, la rive gauche vers Montparnasse m’a fait un effet très spécial. La lumière.

    Il y a quelques jours, j’ai fait un autre rêve qui me fait réfléchir. Au bout d’un rêve sans réel intérêt, je me retrouvais dans un sorte de voiture, plutôt un camion sans toit, je ne sais pas trop, qui fonçait sur une route de campagne, j’étais avec plusieurs personnes et il y avait Jun, et Jun me disait qu’il ne verrait plus jamais Freddie… et s’éloignait de moi.

    Cette route était une route entourée de champs, longue, très longue, et la voiture était rapide, elle nous, elle m’emportait. Je dois cesser de me mentir, ce n’est pas la peur de ceci ou de cela qui me retient au Japon. Il n’y a qu’une seule chose, ou plutôt une seule personne qui m’y retient et qui donne encore un sens à y rester. Pour le reste, d’ici je suis las. Et oui, j’ai envie de rentrer en France.

    Ce n’est finalement pas à vous qu’il faut cependant que j’en parle, et c’est une question que je vais devoir travailler. Parmi beaucoup d’autres question, même si en ce moment toutes mes réflexions tournent finalement autours de cette idée: j’avais dit deux ans l’an dernier. Et un an a passé. Le coronavirus vient tout compliquer, ou peut être n’est-ce pas au contraire l’opportunité qui se présente, un immense coup de chance, ce renversement de l’époque, enfin, avec le renouveau et le renouvellement de tout, de la musique, des vêtements, de la littérature, de la politique, de tout. Une époque fascinante qui ne demande qu’à être racontée, épiée…

    Vous voilà surpris peut-être, mais depuis juillet, je suis de plus en plus persuadé que c’est le moment qu’intimement j’avais toujours attendu, et que j’y étais prêt.

    J’ai finalement regardé Les chansons d’amour. Le film est simplement parfait, jusqu’aux titres de fin, avec la chanson de Barbara « j’étais partie ce matin au bois… » qui figure au Panthéon de mes chansons préférées de Barbara, ne serait-ce que par ce « j’étais partie ce matin au bois, bonjour, mon amour, bonjour ».

    Je crois que m’être ouvert hier sur ce manque de la capitale m’a permis de passer outre la nostalgie, cette tristesse « un peu comme si la ville jetait un sort sur ses habitants et les ensorcelait dans une mélancolie à vie qui s’amplifie à mesure qu’on s’en éloigne. En vivant à l’étranger, je ne peux pas voir un film qui met Paris en scène sans la larme à l’oeil, surtout quand le film ressemble un peu à ma vie parisienne » comme le commentais mon amie Joelle, partie il y a des années.

    Le film se déroule en hiver, et si c’est vrai que Paris est magnifique en été, il n’en reste pas moins qu’on ne peut être parisien si on ne sait pas y vivre en hiver, si on n’y a pas enduré l’hiver. J’ai aimé retrouver tous ces petites métiers du quartier de la Porte Saint-Martin, y voir ces boutiques afro. Lors de mes derniers passages, malgré la super gentrification, j’ai pu voir à quel point ce quartier reste un quartier de marge, et le choc économique qui va se répercuter sur la bulle immobilière va certainement permettre de le sauver, en tout cas pour un temps, de la hype qui l’a saisi. Je ne m’attarderait pas sur le scénario, un scénario qui donne envie d’être amoureux, et d’être malheureux d’amour, et d’être heureux d’amour, et je ne m’attarderai que sur la dernière scène dans le 14e au cimetière du Montparnasse, et ça, pour moi, c’est une petite marque du destin… « Aime-moi moins, mais aime-moi plus longtemps »

  • Le mal de Paris…

    Le mal de Paris…

    Introduction passagère
    Hmmm… Je suis au travail. Impossible d’écrire ces deux derniers jours, et notamment hier: j’ai attrapé un 夏風邪 « rhume d’été », mon plus violent depuis des années, avec la températures qui est montée à 38,6. Le rhume d’été, c’est un violent coup de froid dû à l’air conditionné. Je me suis levé hier avec de la fièvre, des courbatures, et en prime la peur du covid…
    Finalement, la nuit dernière a été plutôt bonne, j’ai beaucoup transpiré, et ce matin tout était quasiment normal. C’est le truc, avec ce type de coup de froid. Casser la fièvre, prendre une douche très chaude, se couvrir pour dormir, et suer.

    Comme toujours, les maladies sont chez moi des avant-après, une occasion de décréter qu’à partir de ce jour bla-bla-bla etc C’est un peu bébête, mais finalement, tomber malade un mardi 8 septembre, c’est être fin prêt pour une rentrée le mercredi 9.
    Non?

    Des chansons, de Paris, de ma vie
    Il y a des chansons, il y a des vidéos et des films qui me parlent beaucoup, et même plus.
    Il y a 10 ans, quand j’avais vu le film de Cédric Klapisch, Paris. La scène de la soirée, ça avait été comme une baffe que je n’avais pas réussi à comprendre mais qui est très claire maintenant. Je m’étais dit que c’était sympa, que ça me manquait un peu. Non, ça ne me manquait pas « un peu ». J’en crevais, oui…

    Il y a quelques années, il y a eu cette vidéo trouvée au hasard d’une chanson d’Etienne Daho, Paris le Flore, avec Virginie Ledoyen et Benjamin Biolay. Un tout qui rassemblait Paris, mes souvenirs de rue, presque tactiles, olfactifs, auditifs. Le Quartier Latin. Des rues que je connais, des attitudes que je connais, des regards, des gestes, des trottoirs, des boutiques, un café, des artistes de rue avec une foule autours. Le sac FNAC qui sert de sac avec les clés, les cigarettes, un cahier et un stylo, un bouquin. Joseph Gibert, des bouquins achetés au hasard après les avoir feuilletés. La ballade au fil des rues en rentrant chez soi comme si on allait vers nulle part parce qu’on les connait, ces rues, elles sont comme un pull qu’on enfile, on s’y sent bien.

    Lors de chacun de mes séjours ces dernières années j’ai fini par retrouver cette sensation, une familiarité avec cette ville que tout le monde déteste et que moi, sans aucun complexe, j’aime malgré tout, elle est mon village, elle est mon pull. Et ici, des fois, je me sens dénudé.
    On ne peut pas aimer Paris plus que tout, ça, c’est pour les wannabe qui achètent des trucs à pas de prix avant de passer leur temps à faire des pétitions contre le bruit. Non, quand on aime Paris, on l’aime malgré tout. Paris est une ville triste, et peut-être finalement l’est-elle depuis longtemps, et c’est peut-être pour cela que nous, les parisiens, on est souvent un peu superficiels, qu’on fait la gueule tout en s’y accrochant comme des malades. Qu’on y aime, qu’on y sourit quand même et qu’on y savoure des plaisirs uniques. Qui n’ont pas de prix. Un coucher de soleil sur la Seine, un baiser volé sur un quai de métro. Baiser au petit matin sur l’ile Saint-Louis au bas du Square Sully après avoir regardé les canards se réveiller. Et puis nos fêtes…
    Souvenir fugitif de nos soirées avec Julien rue Pelleport, quarante, cinquante personnes, peut-être plus, dans notre deux pièces, ça se bouscule et ça s’amuse, je passe la musique ou bien c’est quelqu’un venu avec des platines…

    Et puis il y a eu cette chanson chantée par Louis Garrel, Les Yeux Au Ciel, dans le film Les chansons d’amour. C’est Alain qui m’en a parlé. Un texte magnifique qui résume mieux que tout ce qu’est une chanson, une vraie, avec un texte qui narre une histoire et qui touche là où ça fait mal. Et puis… Cette ville, ce quartier, cette démarche assurée mais qui ressemble à une fuite vers nulle part, le pull. Paris. Mon quartier. Je n’ai jamais rencontré de tokyoïte me disant qu’iel aimait déambuler, flâner. Toujours iels trouvent cela inutile, une perte de temps. Moi, Paris, je m’y faufilais, je m’y glissais, je m’y évanouissais et chaque fois que j’y retourne, je m’y retrouve.
    Je regarde et j’écoute ces quelques minutes, je suis Louis Garrel, mais je me suis absenté de moi, je me manque à moi.

    Ces rues, ces gens, et jusque ce ciel gris et toutes ces tronches qui font la tronche sont un grand vide en dedans de moi. Ce film, Les histoires d’amour, je l’ai depuis des années et je ne peux pas, je ne veux pas le voir parce que j’ai peur de ce que je vais voir, et j’ai peur aussi de ne pas voir le film. Ce film, c’est mon quartier, ce sont mes errances, c’est ma dépression, c’est Maria qui vient me rendre visite le sac plein de cosmétiques au rabais de la pharmacie du Faubourg, « j’ai fait des économies », c’est les six premiers mois de ma vie, c’est mon faubourg Saint-Denis, c’est la dame du kiosque avec son berger allemand, une facho, ce sont les livreurs dans les rues, les embouteillages, ce sont mes premières promenades solitaires quand j’arrivais de la gare de l’Est, c’est la concierge portugaise qui ne fait pas le ménage sauf avant le nouvel an mais qu’on aime bien parce qu’elle est sympa, c’est les différentes boulangeries, l’une pour le pain, l’autre pour les croissants, c’est le pédé du kiosque rue du Château d’eau, les épiceries turques, c’est… ce sont…

    Tabous…
    Vide en dedans. J’ai comme ça quelques tabous, des trucs que je dois faire mais que je mets de côté. Pas des trucs importants, non. Juste des tabous. Je n’ai pas regardé Les chansons d’amour. Je n’ai pas regardé 120BPM et pourtant je l’ai acheté. Je n’ai pas dépassé 100 pages de La mise à mort, d’Aragon.
    Je sais très bien pourquoi je ne veupeux pas regarder Les chansons d’amour, j’ai trop peur de pleurer Paris qui me manque et la vie que j’ai quittée en partant. Je sais parfaitement pourquoi je ne veupeux pas regarder 120BPM, j’ai trop peur de me trouver face à un chantier que j’ai démarré et dans lequel je me suis noyé. Je sais pourquoi je ne veupeux pas finir La mise à mort, la politique a bouffé ma jeunesse sans même que je m’en aperçoive, et je me suis imbibé des mythes de l’époque d’avant, 36, la guerre d’Espagne, les espoirs de la libération et tant d’autre de ces naufrages qui ont englouti. C’est dur d’avoir une culture politique et de regarder nos naufrages. Je parle de culture, je ne parle pas de connaissance, ici. La révolution espagnole, il faut lire Trostky, il faut lire Broué, et se laisser pleurer pour comprendre. Alors, lire Aragon contemplant sa vie… Chaque fois, j’ai eu le sentiment de m’essouffler, de me voir couler dans ce naufrage, dans cette perte de soi. Ça a commencé à Londres, ce devait être en janvier 2000, et un noeud s’est noué en moi alors que je lisais, quand il parle de ce miroir à trois face dans lequel il a perdu son image, et qu’il revient encore une fois sur la nappe Vichy dans ce café durant l’été du Front Populaire en y ajoutant encore quelques réflexions sur son image qui avait disparu et sur les achèvements de la révolution russe. Une grosse boule dans le vide.
    Tiens, la perte de soi, Paris, la politique, oh la la… Bon, il va falloir dénouer tout ça alors.