Écrire Kevin… et “Projet X”

Je m’égare, je réfléchis trop. « Idiot », dirait Karim à Kevin, tiens.

Ça fait longtemps, hein… Ce n’est plus un blog, ce n’est plus un site, c’est un gruyère rempli de trous. Non, en fait, c’est un fantôme. Je me demande d’ailleurs moi-même si ce n’est pas moi, le fantôme, le passager de ma propre vie passant à côté de sa propre vie. Et puis non, je vis quand même, et je vis au Japon où j’ai décidé de vivre. Mais quand même, comment ai-je pu décider de m’éloigner de tout ce qui comptait pour moi, de tous ceux et toutes celles qui comptaient pour moi.

Je m’égare, je réfléchis trop. « Idiot », dirait Karim à Kevin, tiens. Il y a longtemps, quand je lisais le cycle arthurien, c’est certainement le personnage de Perceval qui m’a le plus troublé. Perceval est pur, et pourtant il pêche par son incapacité à être dans le moment, à oser être. Il part sans comprendre que sa mère se tord de douleur à son départ. Puis il assiste à des événements étranges sans interroger, se contentant de n’être qu’un spectateur. Perceval est un enfant qui regarde le monde et n’agit pas tout en s’en rêvant le héros.

Et pourtant, plus tard, finalement, il sera élu et participera à la découverte du Graal. Lancelot, lui, l’être fort et parfait par excellence, le héros vaillant qui agit va se perdre dans son amour adultérin (et donc voué à l’échec) pour Guenièvre. J’ai admiré Lancelot, brillant, sûr de lui, tout ce que je n’ai jamais été au fond de moi. Moi, je donne souvent l’apparence de Lancelot quand en dedans je ne suis que Perceval. Je n’ose pas, je passe à coté de moi, et puis après, je regrette. Mais trop tard.

Mais peut-être il n’est pas trop tard, finalement. Après tout, Perceval aura su vivre, comprendre et dépasser ses échecs là où le brillant Lancelot se sera perdu en cours de route… Si seulement.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis que je vous confiais avoir terminé ma mue. Je confirme. Je suis sorti de cette langueur dans laquelle j’étais englué depuis plusieurs années au point de ne plus rien faire l’an dernier, perdu à contempler chaque jour qui passe la reproduction du même, c’est à dire ma marche inexorable vers la mort. En passager, encore une fois.

Décider de rentrer en France a été le premier pas, et puis le temps a passé.

Je vous ai parlé de Kevin, ce projet de nouvelle qui maintenant prend la forme d’un mini roman. L’histoire a depuis pas mal évolué. C’est un récit riche, et c’est un peu comme pour chaque personnage du cycle arthurien, tiens, c’est l’histoire d’une initiation. Je suis enfin parvenu à un début qui me satisfait et qui installe vraiment Kevin. En 10 lignes, même pas, en trois lignes, on a compris. Il a 19 ans, mais il arrive déjà en fin de course. On n’en parle jamais, mais il y en a beaucoup, des Kevin. Je me souviens, à Londres, on en voyait plein quand j’y habitais, venus du nord de l’Angleterre pour dormir dans la rue. Kevin, il fait des passes pour manger, mais c’est pas du tapin chic Only Fan, c’est plutôt tarif négociable dans un coin de parking ou dans la cabine d’un semi-remorque.

Autrefois, on disait un pauvre gosse.

Kevin Minh Tran. 19 ans et SDF, tapin occasionnel.

L’histoire est une sorte de Boys Love, c’est un peu un dorama. Complètement par hasard, il rencontre Karim, un vieux pédé qui va dès leur rencontre devenir alternativement son père, son grand frère, son ami et même éventuellement son amant. S’installe entre eux une relation toxique (c’est le principe même des BL).

Je suis en plein dedans, l’histoire me hante totalement depuis des mois. Cependant, je ne suis parvenu à une fin satisfaisante qu’il y a à peine une semaine, alors que j’étais à Kyoto pour quelques jours. Reste à écrire, ça va être un peu long, ça va demander du travail mais ce récit, je peux l’écrire d’une traite, c’est en ce sens que j’en parle comme d’une nouvelle. Aucune recherche n’est nécessaire, c’est une structure très classique et c’est de la pure fiction. Les personnages sont assez simples, Kevin, Karim, Ludo, Bernard, Cédric… Même l’appartement de Karim, c’est comme si j’y habitais, c’est vous dire.

J’avais écrit cette nouvelle pour Minorités, Debt Fiction, exactement comme je suis en train d’écrire en ce moment. J’ai le fil, les personnages et c’est une écriture « tout de go ». Voilà.

Pour tout dire, cette nouvelle est un parfait exercice pour recommencer à écrire. Je place la barre très haut, c’est un peu comme reprendre la gym après 20 ans sans en faire en décidant tout de suite de revenir à un entrainement professionnel. Mais vous savez quoi? Je peux le faire! Ce qui compte, c’est avoir l’histoire, et ensuite c’est travailler.

Pour ce faire, j’ai déplacé mon bureau. Il fait face à mon salon, maintenant, et j’ai la fenêtre dans le dos. Je suis donc totalement coupé de la pièce, je dois « passer derrière le bureau ». Ça n’a l’air de rien, mais en réalité, une fois que je suis assis, je me sens moins distrait, je dois vraiment contourner le bureau pour retourner dans le salon.

Et puis j’ai commencé à coller des trucs au murs. Pour l’instant, c’est sur le mur à gauche (à droite, c’est une gigantesque plante verte que je dois également contourner pour me « libérer » du bureau). C’est la base pour revenir à “ce roman”, vous savez, mon serpent de mer…

Si Kevin est un exercice, le roman que je reprends totalement à zéro et qu’on appellera, disons « projet X », tiens, eh bien il nécessite énormément de travail avant de passer à l’écriture. C’est ce manque de travail qui avait conduit à une impasse. C’est un peu comme une dissertation, on peut avoir un plan et le fil du devoir, s’il n’y a pas de contenu, on se noit dans du bavardage. Et la vache, putain que c’était verbeux! À me relire, j’ai été vraiment choqué de constater à quel point c’était empesé, lourd, mal écrit, ampoulé.

Le problème, c’était que je voulais « tout mettre » au fil de l’écriture, et sans organisation préalable, cela donnait une sorte de gloubiboulga indigeste.

MAIS. Mais il n’empêche que l’histoire, elle, ne change pas. Mon mur commence donc à se couvrir de l’univers de l’histoire….

Et puis si l’histoire de Kevin est assez simple parce que ni Kevin, ni Karim ne sont moi, dans « projet X », c’est un peu plus compliqué. Ce n’est ni autobiographique, ni encore moins de l’autofiction, mais il est évident que c’est ma vie qui nourrit le récit et ce qui arrive aux personnage qui, là, sont très nombreux (autre difficulté, mais très loin d’être le plus difficile).

Les personnages? Il y a Karim (est-ce le même, est-ce un autre, cela n’a en réalité aucune importante), il y a Petit Luc, Alex, André, Fabien…
Nous dirons que le récit tourne autours de Karim, sorte de personnage principal qui ne l’est pas vraiment tout en l’étant (oui, je sais, c’est compliqué).

Là aussi, je suis enfin arrivé à un début satisfaisant, mais alors là, il m’a fallu repenser aux romans du 18e siècle, quand le genre n’est pas encore fixé et que les auteurs pouvaient expérimenter. Ou à certaines nouvelles de science-fiction. Vous verrez. Le début, c’est une demi-page, et puis on rentre dans le premier chapitre. Je prends des notes, je n’écris pas. Je suis tout dans Kevin. Projet X ne m’habite pas, mais par contre, j’ai trouvé le fil, le guide de cette longue aventure. Le fil est aussi sur le mur à côté de moi. Je le regarde tous les jours. Quand j’aurai terminé mes recherches et que Kevin sera totalement écrit, il sera temps de commencer à le remonter, ce fil, et à le laisser m’absorber comme Kevin est parvenu à le faire…

Je vais certainement ennuyer beaucoup de monde, parce que mes recherches, ce n’est pas toujours évident, de Tôkyô. Je vais saoûler avec des questions, mais j’ai besoin de vous. L’histoire se passe à Paris. Imaginez, depuis tout ce temps, j’ai oublié le nom de certaines rues, j’ai oublié les trajets en métro. J’ai donc imprimé des plans d’arrondissements qui désormais tapissent le mur de droite. J’ai trouvé un plan de Paris de 1937, je pense que ça fera l’affaire…

Rechercher, c’est vraiment pas évident, je n’en suis qu’à l’organisation.

Et puis, c’est peut-être l’effet bureau (et j’avoue, j’adore comment je l’ai installé), mais j’ai vaguement repris l’écriture de mon journal. Timidement, mais ce journal va m’accompagner dans l’écriture de Kevin, et surtout, de « Projet X ». J’avais bien aimé la lecture du Journal des Faux monnayeurs, Gide raconte l’écriture, ses difficulté, ce qu’il cherche. C’est un exercice très différent du blog.

Sur mon bureau, il y a plusieurs cahiers. Je ne sais pas trop comment m’organiser. La fac, c’est loin, et pour tout dire, écrire un roman, c’est vraiment un exercice inédit pour moi. J’ai regardé plein de vidéos sur YouTube, et la conclusion, c’est qu’il n’y a pas une façon de s’organiser, le plus important, c’est de trouver sa façon, de cerner les difficultés (et pour moi, en ce moment, c’est la recherche, la chronologie du récit, le background des personnages, leurs différentes interactions, pour aboutir, à la fin seulement, au plan définitif, et, enfin, à l’écriture, d’un trait, de tout le récit, nourri de toute la recherche et bien organisé). Et la persistance.

Ces dernières années, j’utilisais le logiciel d’écriture Ulysses. C’est pas mal, mais j’ai redécouvert Scrivener, beaucoup moins sexy mais incroyablement flexible. Je l’ai acheté il y a longtemps, mais je l’avais abandonné au profit de Ulysses. Dans Scrivener, on peut tout faire. J’y ai même rentré des pages internet, des photos, des calendriers… Et cela pour chaque projet. J’écris ce billet dans Scrivener. C’est mon projet « blog ». Il est totalement indépendant de mon projet Kevin. Pour Kevin, il y a les pages de background, par exemple. L’enfance et l’adolescence de Kevin Minh Tran ou la vie de Karim Cheikhaoui. Ou les angoisses existentielles du petit bourgeois intello de gauche Ludovic Girardin, dit Ludo.

« Projet X » est un chantier très bien organisé avec plein de dossiers et sous-dossiers qui se rempliront au fil de mon travail.

Le plus marrant est que je sais d’avance qu’une fois tout le travail effectué, je ne jetterai pas un oeil dans tous ces dossiers. Je fonctionne comme ça. J’absorbe et prendre des notes, c’est ma façon de mémoriser. Rien n’empêchera, par la suite, quand je corrigerai, de revenir sur les notes, mais ce n’est plus du tout le même travail, hein…

Voilà. Maintenant, vous savez où j’en suis. Je pense que je vais acheter 3 ans d’hébergement pour ce site parce qu’avec cette guerre, les prix vont exploser… J’ai acheté plein de lessive, de sacs poubelle, de paracétamol, d’eau de Javel, etc. Je me demande même si je ne devrais pas changer mon ordinateur maintenant parce que les prix vont également s’envoler (pénurie d’hélium).

J’avais prévu de commencer à envoyer des colis vers la France dès la fin de cette année, pour amorcer mon déménagement, mais ça ne va pas être évident, tout ça. Il va peut être me falloir quitter le Japon sans rien… Ce n’est pas si grave, finalement. Les iraniens, les libanais et les Palestiniens vivent un truc autrement plus difficile que mes interrogations sur la possibilité d’envoyer des colis de 29 kilos de trucs qui, quelque part, ne sont pas si nécessaire…

Bon, à part ça, comme je le confiais à mon ami Ian, je suis vraiment devenu pédé radical, et je hais les hétérosexuels en tant que groupe social. Je reviendrai là dessus…

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