Je vous raconte en trois morceaux du “pape” de la HiNRG qui en a composé et produit des centaines, comment le bigot évangélique Bobby O. Orlando est devenu synonyme de l’âge d’or de la culture gay avant son effondrement.
En guise d’introduction rapide, je précise pour celleux qui ne me connaissent pas, que je ne suis pas du tout spécialiste de ce genre de musique et encore moins de Bobby Orlando. C’est en revanche une musique qui a compté à un moment de ma vie, suffisamment pour que j’écrive quelques lignes et vous mixe dans cette vidéo YouTube trois morceaux de l’année 1982, quand ce genre a émergé et que moi, jeune pédé de 16/ 17 ans, j’ai commencé à sortir dans les bars et les boîtes gays.
Souvenirs d’un jeune pédé des années « gay »
J’ai mis les pieds dans un bars gay pour la premières fois, je n’avais pas encore 16 ans. Ah, cet été 81…
C’était Le Duplex. J’avais rencontré aux Tuileries ce chauffeur de taxi à moustache, un mec dans sa trentaine très sympa. C’était l’été, on était allés chez lui, on avait baisé, et puis il m’avait proposé d’aller prendre un verre avant de me raccompagner chez moi. C’était excitant, entrer dans un bar de mecs pour la première fois…
Au Dupleix, la musique était bien. Je me suis mis à y retourner seul, par la suite durant mon année de première.
Vestige des années clandestines, le Cactus
Par la suite, il y a eu d’autres bars, d’autres boites. Par exemple Le Cactus près de la Gare de l’Est, un bar de quartier « normal » avec son billard, son flipper, son bar tout en longueur et sa clientèle âgée. Un bar de l’époque d’avant les gays. J’y allais avec deux copains plus âgés avec qui je trainais épisodiquement l’année de première.
Je m’y ennuyais ferme, mais c’était amusant. Je tapais de clopes à ces mecs plus âgés dont je n’étais pas le genre et qui n’étaient pas le miens mais qui étaient tous gentils avec moi… Ils me fichaient la paix, je jouais au flipper en buvant les bières qu’on m’offrait. J’avais 16 ans…
Le bar à pas d’heure, le BH
Il y a eu le BH aussi, fin 1981, avec les deux même copains. Un bar assez normal, assez grand, avec du funk en fond sonore mais pas de piste de danse, juste des mecs de trente ans qui buvaient leur bière en bavardant et draguant. Et aussi un « bordel soft » du quartier des Halles.
Je dis « bordel soft », parce que la backroom, cet endroit sombre destiner à baiser sur place, il fallait vraiment vouloir y aller. Il fallait monter un escalier, elle ressemblait un peu à une prison, avec des barreaux, un genre de truc qu’on retrouvait dans les films pornos Falcon avec Jeff Striker, la queue la plus célèbre de l’époque.
Je ne m’en suis approché qu’une seule fois, par curiosité, l’endroit était pas très sympathique, je peux même dire la date parce que c’était la veille d’un concert de Cure, donc le 14 mai 1984. Cet après-midi là, je m’étais engueulé avec mes parents à cause de ma coupe de cheveux, on avait des invités à la maison.
J’ai immédiatement rebroussé chemin… Je m’en souviens aussi parce que ce soir là, j’ai vu apparaître un mec que, ben je ne sais pas, c’était comme si je l’avais reconnu de toujours. On est allés chez moi, et au réveil, il était parti, il avait laissé un mot sur la table….
Et puis, un jour de la fin de l’été 1982, il y a eu Le Broad.
Dès l’entrée, le morceau de musique qui passait m’a littéralement hérissé. Un truc d’une agressivité métallique particulière, une sorte de disco unapologetic, comme on dit en anglais: qui n’a rien à faire de s’excuser. Il n’y a pas de mot équivalent, en français. On dit “cash”, des fois. Oui, c’est ça, c’était cash! Comme les gays.
Aujourd’hui encore, je repense à ce style de musique comme la « musique des gays », la musique de cette époque, une époque où les homos ne demandaient pas aux hétéros de les aimer à coup de vidéos de « coming out » larmoyantes “oh, je t’aime maman” et d’icônes néolibérales à la Lady Gaga, tu sais, « born this way ».
Être gay, c’était un truc très particulier, une sorte de masculinité très forte, la gym, la moustache, enrobée dans des expressions féminines et les effluves des parfums Kouros ou Drakkar. Une masculinité de copines.
Et comme je l’ai dit, unapologetic. C’était à prendre ou à laisser, et les bandes de gays dans le métros n’avaient strictement rien à faire de la gène de leurs voisins hétéros quand ils parlaient de leur soirée de baise au sauna Continental. Ils étaient rigolos, les gays. Combien de fois, avec mes copains de l’époque, on parlait de bites à voix haute dans le métro, histoire de les faire chier, les hétéros!
Ça peut paraitre banal, mais je rappelle que l’homosexualité a été dépénalisée en 1981…
Native Love: Divine par Bobby O.
Bref, la première fois que je suis entré au Broad, il y avait Native Love (Step by Step) plein tube, ce truc de Divine produit par Bobby Orlando.
Moi, j’étais un « curiste », fan de Cure, Joy Division, Siouxsie… Bref, la musique des clubs gays où j’étais allé jusque là, je ne supportais pas, disco, funk, etc mais là, ce son, la voix de Divine, c’était too much, une espèce de détestation fascinée: entre le synthétiseur, la voix rauque de Divine, le choeur braillé et surtout les percussions, le souvenir que j’ai, c’est une agressivité quasi-punk dans une musique de discothèque.
Les gays, c’était un peu une famille
Dans les semaines qui ont suivi, je me suis familiarisé avec la boite et j’ai dû « subir » cet autre morceau écrit et produit par Bobby O, chanté par The Flirts, Passion. Il m’en a fallu, des années, pour la retrouver, la madeleine… C’est que tous ces trucs, ce n’était pas ma musique, bref, je ne connaissais ni les titres, ni les artistes.
The Flirts, ça a passé tout l’hiver cette année là. Cette boîte à rythme, ce côté ultra répétitif, ça reste pour moi la signature de mon année du bac.
J’aimais pas, mais ce n’étais pas grave, parce que le Broad était un lieu à part, que je m’y amusais où que je m’y ennuyais, c’était unique. C’était un peu ma, notre maison.
Le Mac Donald de la pop!
Bobby Orlando a produit la première version de West End Girl des Pet Shop Boys comme il a produit des centaines d’autres trucs, plagiant, s’auto-plagiant et se revendiquant le Mc Donald de la Pop!
Pour assaisonner et compléter afin d’arriver aux trois morceaux qui font cette chronique, j’aurais pu ajouter I’m so hot for you, un truc qui passait aussi à l’époque, mais non, je rajoute le sublissime She has a way, qui résume à lui seul ce son agressif, limite vulgaire, avec la boîte à rythme et la séquence glacées, les synthétiseurs répétitifs, et surtout ce truc, les percussions, sa signature à lui assez unique pour de la musique 100% synthétique de discothèque.
Moroder, gna-gna-gna
Tout le monde rappelle, et ça en devient gavant, qu’il a piqué la séquence à Moroder. Oui, et c’est normal venant d’un type qui passait son temps à plagier ET se plagier. Mais il y a un truc qui est très différent: I feel love reste encore dans ces sonorités synthétiques éthérées et quasi-futuristes des musiques au synthétiseur de la fin des années 70. Ça reste une sorte d’entre deux, c’est disco ET synthétique.
Orlando, lui, réchauffe le tout à coup de percussions, de voix haut perchées venues de la disco la plus basique, on n’est plus du tout dans le « futur », on est dans de la pure musique de boîte, et à bien écouter, on est presque dans les morceaux de dance des années 90.
Il est le père des musiques de merde « euro beat », en gros.
La culture gay, c’est avant le SIDA
Avec ce maître de la HiNRG, le genre musical de l’époque gay par excellence, on met un pied dans la culture gay d’avant le SIDA, c’est unapologetic, c’est masculin ET pédé, c’est de la musique pour danser avant d’aller se faire sauter dans un backroom, puis remonter sur la piste à s’exploser le nez au poppers (le vrai…) et finir la soirée aux Perroquets à discuter de la taille de la queue des mecs avec une pute homophobe qu’on finira par faire rire à l’heure où les bouchers mangent leur soupe à l’oignon… puis enchaîner à Tata Beach et s’enduire de crème qui pue la coco afin de profiter des premiers rayons du soleil.
Ils étaient rigolos, les gays.
Moi, comme plein d’autres de mon âge, j’ai pas vraiment eu le temps de le devenir, gay. Il y avait de la lumière, on a regardé avec de grands yeux, et puis on a assisté à un naufrage…
Un bigot évangélique?
On rapporte que Bobby Orlando, le maître de la HiNRG, était un bigot « born again » vaguement homophobe, ce qui n’a pas empêché de devenir littéralement la bande son de l’époque gay, au temps où les pédés passaient leur temps à baiser, ce qui a quelque chose d’ironique, non? (certains parlent de placard, mais bon, hein…)
Ah, je rajouterai pour finir. De grace, quand vous passez cette musique dans une soirée, passez la version originale. C’est comme la musique baroque, c’est bon uniquement sur instruments d’époque. C’est comme les parfums, une reformulation, ce n’est plus le même parfum. Bref, les remix, c’est saoulant.
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