La mort, finalement

Je vis avec ma mort à venir. On se connaît bien.
Je vis avec celle de mes amis, à venir, et soudain j’ai hâte de rentrer en France.

Chaque mois, chaque semaine, chaque jour parfois, quelqu’un qui a marqué ma vie s’en va. Sa mort, chaque fois, je l’accueille d’une façon assez bizarre, indifférente, distante et concernée à la fois, triste. Catherine Ringer n’échappe pas à la règle, sa disparition me touche et en même temps, ça me semble si lointain, si ordinaire. La mort, c’est normal, non?

La mort a frappé à ma porte, je devais avoir 15 ou 16 ans avec cet entrefilet de quelques lignes dans un journal que ma mère avait rapporté de chez monsieur Quenard, un vieux monsieur chez qui elle faisait des ménages trois fois par semaine. Le Quotidien de Paris. L’entrefilet rapportait cette maladie, un cancer de la peau, qui frappait les homosexuels de New York. On y évoquait le poppers et leur sexualité SM. Quelques lignes.

Quand j’ai lu sur Bloomberg, fin décembre 2019, ces quelques lignes concernant une épidémie de pneumonie en Chine, ça a réveillé quelque chose, le pressentiment de quelque chose de grave.
C’est que cet entrefilet qui m’avait fait un effet bizarre, très concerné puisque moi-même j’avais commencé à baiser avec des mecs, il ne m’a jamais quitté.
Il m’est revenu en pleine figure avec ce Paris-Match de 1983, les photos terribles d’un malade du SIDA.

On en a parlé tout l’été.

Par la suite, c’était ce refrain lors des Tea Dance du nouvel an, « t’as des nouvelles de Machin? », « t’es pas au courant? ». Et puis le bruit a amplifié, moi, je me suis terré dans ma dépression à m’exploser au shit, à l’alcool, à ne plus sortir de chez moi que pour des errances nocturnes où je me suis surpris, à l’été 1992, à baiser sans capotes. Ça a été l’éclair de lucidité, le moment où j’ai compris que j’avais besoin d’aide car j’étais en train de me tuer à petit feu à force de refuser de regarder le monde tel qu’il était. À force de vouloir rester un petit garçon.

La mort a été une sorte de compagne avec qui j’ai appris à vivre sans avoir jamais rien demandé. Mon père est mort, et peu de temps après, ça a été cet ami, Jacques. Je n’ai pas pleuré, pas tout de suite. J’ai juste ressenti une sorte de vide en moi, je l’ai barricadé, et puis ensuite, tout s’est effondré. Lors de ma première séance, aucun mot n’est sorti.

En fait, je n’avais plus ni carte d’identité, ni sécurité sociale, ni travail. Je m’étais progressivement coupé de tous mes amis, je ne voyais plus ni Tarika, ni Freddie, ni Tim ni personne et ne savais plus du tout communiquer. J’avais de nouveaux amis, des amis de lieux de drague, mais même avec eux, la communication devenait difficile car je me défonçais en permanence. Guillaume, qui deviendra par hasard mon voisin à Pelleport, Philippe le niçois reparti à Nice après avoir appris sa contamination. J’errais dans la nuit, comme je l’ai déjà raconté. Et puis je commençais à accumuler des factures, des dettes. Je recevais des lettres d’huissier. Parfois, un bruit dans l’escalier et, assis contre un mur, je prenais peur.

Je faisais le mort.

Et quelque part, j’étais un peu mort, et au fond de moi, je voulais mourir, ne plus supporter ce poids de je ne savais pas trop quoi. Pendant les quarante minutes qu’ont duré ma première séance, si pas un mot n’est sorti, je n’ai eu qu’une seule pensée piégée au milieu de ce vide béant dans lequel je me débattais.

Je n’ai pas d’argent, comment je vais pouvoir la payer? Et plus cette idée m’obsédait, et plus elle bloquait toute autre pensée.

Je gigotais sur le fauteuil. J’étais incroyablement mal à l’aise.

Quand j’ai compris que rien ne sortirait et que mon temps était passé, quelques mots ont jailli, d’une incroyable précision, et sans que je n’aie eu trop le temps d’y penser. Ma Psy ne m’a même pas parlé d’argent, et son silence m’a donné une crampe dont j’ai mis des jours à me débarrasser. J’avais eu mal, j’avais mal encore, physiquement et psychologiquement, mais je n’étais plus mort.

Réveillé, j’ai été pris d’une boulimie de lecture, et je suis arrivé à ma deuxième séance en conquérant, plus vivant que jamais, libéré, pantalon en cuir, he he, je suis pédé et je vais lui montrer que ça va!

Jamais de ma vie je ne me suis senti aussi con que devant elle ce jour là. La deuxième séance a été encore plus éprouvante que la première, car en fait, j’avais peut être dévoré deux ou trois bouquins de Freud dans la semaine, mais je n’avais pas fait un pas pour résoudre le problème principal: comment payer? La crampe dans le ventre s’est faite plus insistante, rien ne voulait sortir, et en plus je me trouvais complètement nul, con, ridicule, complètement à côté de tout.

Le temps est passé et je n’avais pas pu décrocher un mot. Moi? Quand on me connaît, c’est très, très difficile à imaginer.

Je me suis senti piégé au dedans de moi. Alors, j’ai tenté quelque chose, et quelques mots sont sortis. Elle ne m’a pas parlé d’argent cette fois encore, et son silence a achevé de me filer une honte monumentale, la honte de toute une vie.

J’avais tout pour être un jeune homme brillant, j’avais tout pour rencontrer un mec bien avec qui vivre quelque chose de bien, j’avais tout pour créer, vivre, exister, et je n’étais plus rien, ma vie était réduite aux trucs que je vendais pour subsister, et il ne restait plus rien à vendre.

Ce dimanche-là, je suis allé aux puces, et j’ai vendu mon pantalon en cuir, des trucs et des machins qui restaient. J’ai rangé toute ma fierté, j’étais entouré de clochards et d’Africaines qui vendaient du maïs. Et jamais depuis des années je ne me suis senti si vivant, si réel, et si fier quelque part.

J’ai mis mes deux flûtes traversières au Mont de Piété. Je suis allé dans le douzième enregistrer ma sécurité sociale, j’ai fait faire ma carte d’identité et je suis allé au service social de la mairie du dixième pour demander le RMI (RSA) ainsi que demander une aide d’urgence et ma carte Paris Santé. Et puis j’ai cherché un boulot, n’importe lequel. Ça a été un CES, mais c’était à Montmartre, et c’était une compagnie théâtrale. Un cirque, pour être exact. J’ai encore du mal à réaliser comment en quelques semaines je suis parvenu à revenir à la vie.

La troisième séance, j’y suis allé avec une modestie nouvelle, j’ai parlé de ce que j’avais fait, et j’ai beaucoup pleuré quand j’ai parlé de ma flûte, réalisant que je venais de tourner une page un peu contraint et forcé. Ça a été mon premier deuil. Perdre mes flûte voulait dire tellement…
Je savais que je ne les reverrais jamais.

Mais bon, désormais, j’étais vivant, et je me sentais vraiment vivant. J’ai souvenir de ces premières séances, à ma sortie, l’air était comme plus transparent, la lumière plus vive, plus belle.

Un jour, je suis sorti du métro et m’apprêtais à rejoindre un rassemblement de Act Up à Strasbourg Saint Denis, et je tombe nez à nez sur Didier Lestrade, pancartes à la main, il me fait un grand sourire. On ne se connaissait pas, peut-être il m’avait vu lors d’une AG, je ne sais pas, mais son grand sourire a donné encore plus de sens à la séance d’où je revenais.

J’ai écrit à un peu tout le monde. Demander pardon à telle personne, lui expliquer pourquoi j’avais disparu. C’était horriblement maladroit, terriblement gauche. Je me souviens d’être allé voir Tim qui désormais habitait l’appartement du dessous de son ancien appartement.

Il était fatigué. Le VIH… J’avais fait un gâteau, un quatre-quarts ou un truc dans le genre. Je ne me souviens que très peu de notre conversation, je me souviens que je me sentais terriblement fragile, coupable de ne pas avoir été là, et du goût de déception en le quittant en me sentant encore une fois complètement à côté car en réalité j’aurais surtout voulu lui dire que je l’aimais et et j’étais désolé d’avoir été absent, mais en même temps je me suis dit que, ben voilà, être absent, ça avait aussi été moi.
Retrouver Freddie, retrouver Tarika. Revivre…

L’été 93 a été le plus bel été que j’ai vécu depuis des années, et pourtant il ne faisait pas très beau. Ma semaine dans la Sarthe a été incroyablement vivante. J’ai retrouvé les routes de campagne à bicyclette sous le soleil. J’ai arrêté de fumer la cigarette cet été là, chaque fin de matinée j’allais au café du Village, j’y achetais Le Monde que je lisais, ou alors j’allais à La Ferté et prenais mon temps dans un café. J’écoutais France-Culture. C’est comme ça que j’ai décidé de reprendre des études.

De cette année j’ai gardé le souvenir d’être revenu d’une première mort, d’un suicide inachevé.

Je vis un peu avec le souvenir de cette mort qui n’a pas eu lieu. Comme je le dis souvent, on ne guérit pas une dépression, on vit avec. Cette première année de psychothérapie a été une renaissance, comme mon retour à la fac a été une deuxième jeunesse, plus intense, plus vivante, plus riche que la première, et bien plus construite. C’est à cette époque que je me suis mis à sérieusement écrire mon journal, à tenter d’écrire des trucs, et à dessiner, aller aux expos. Je suis redevenu mobile.

En mars 2019, ma mère est partie. Encore une fois, je n’ai pas pleuré, au contraire, j’ai passé le plus beau de mes séjours en France. Enfin, si, une fois, j’ai beaucoup pleuré, cette fois où j’ai visité l’église Saint-Julien à La Ferté-Bernard. Il faisait beau, les arbres étaient en fleurs, l’église était magnifique et le prêtre y répétait des pièces à l’orgue. C’était trop de beauté, et soudain, j’ai compris que je ne reverrais plus ma mère.

Je suis sorti de l’église rempli d’un bonheur très rare. Réel, généreux. C’est dans les mois qui ont suivi, alors que je nourrissais ce long billet sur elle que j’ai vraiment ressenti l’absence, la réalité palpable de la mort.

En août 2019, j’ai reçu un message que je n’aurais jamais voulu recevoir. Julien venait de mourir au Canada. Ça a été comme pour la mort de Jacques. Pire et mieux à la fois. Mieux parce que je n’ai pas sombré, alors que pour Jacques, ça avait été le début de la fin.

Mais pire dans le sens où j’ai pour la première fois laissé ma tristesse parler totalement. J’ai été pris de crises de larmes durant plusieurs semaines. Julien avait 44 ans, je l’avais vu quelques mois auparavant, c’était un mecs les plus gentils que j’ai rencontré dans ma vie, et puis on avait cohabité pendant trois ans, fait des fêtes, été à la fac ensemble, c’était un Spont’Ex. On était très proches même de loin. Et mourir déchiqueté par un grizzli, même aujourd’hui, je ne peux pas m’en remettre…

Au fil des dernières années, j’ai enfin compris les cauchemars de Louis XV à la fin de sa vie.

Je vis avec ma mort à venir.

On se connaît bien. Je vis avec celle de mes amis, à venir, et soudain j’ai hâte de rentrer en France. Il y a quelques années Tim a eu un cancer. Je l’avais vu à l’hôpital. Et puis on s’est revus. Et puis le cancer est revenu, et cette fois j’étais piégé ici.
J’ai été en colère contre moi-même de ne pas être en France. D’être, encore une fois, à côté. Pas à la bonne place. Philippe, son mari, m’a tenu au courant, c’était rassurant, mais ça ne l’était qu’à moitié.

Et puis… À mon âge, les célébrités de ma jeunesse meurent.

Hier, on a donc appris le décès de Catherine Ringer. Je ne voulais pas lui rendre hommage en saluant l’artiste, pas mon genre… mais si vous me connaissez un peu, vous pouvez deviner que c’est une sacré baffe.
La mort d’un artiste, d’une artiste, n’est pas la mort d’une amie, d’un ami. C’est distant, même si c’est un peu un morceau de soi qui s’en va.

Catherine Ringer me raconte, le temps qui est passé peut être un peu mieux que d’autres artistes car oui, Rita Mitsouko est un groupe qui a compté, qui m’a accompagné. Je ne les ai vus que deux fois, en 1984, et Catherine Ringer une fois vers 1996 à la Cité de la musique, avec mon ami Alain.

Raconter le temps, la mort, les souvenirs, c’est ma façon de rendre hommage. Ces longues tartines sirupeuses se la presse ne sont pas pour moi. La mort, la vraie, celle à laquelle je ne pourrai échapper nous rapprochera tous de toute façon. Quelqu’un se souviendra de moi à travers lui, à travers elle, à travers le temps qui a passé dans sa vie avant que je ne m’évanouisse pour toujours dans ce monde.

Un peu bouddhiste, je redoute un peu de revivre ma vie, et en même temps, si c’était le cas, j’espère la revivre un peu mieux, y être un peu plus présent pour les personnes qui ont compté, qui m’ont aimé et que je n’ai pas su aimer comme il le fallait.

Merci pour ces moments, ces chansons qui m’ont accompagné et me raconte un peu, et que j’ai, pour le coup, su aimer. Au revoir, Catherine Ringer

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