Solange Ben Chikh. Une vie.

S

Une vie. La vie d’une femme appelée Solange. Ma mère.

Lors de mon séjour en France après le décès de maman, j’ai du me plonger dans son courrier, et ça a été quelque chose de difficile tant il y en avait et tant il en reste certainement encore partout: maman souffrait du « syndrome de Dyogène », cette pathologie qui consiste à ne rien jeter, à tout garder et tout entasser, quel foutoir
Elle n’était pas bordélique, elle était malade. Très malade, et il m’a fallu de longs mois de silence sur ce blog, peut-être même ces dernières années, pour pouvoir enfin vous en parler, pour commencer à affronter cette maladie qui explique beaucoup de choses sur son histoire et me renseigne sur la mienne. Et raconter.
Dans les semaines qui ont suivi son décès, une nouvelle image s’est progressivement dévoilée dans ma mémoire en sa complexité de femme et plus seulement de mère et au delà, c’est également la personne de mon père qui s’est complexifiée. Des choses que l’analyse m’avait laissées entrevoir mais que je ne pouvais pas comprendre car alors j’étais beaucoup trop jeune.
Il faut un certain âge pour voir la femme derrière la mère, l’homme derrière le père, pour être enfin détaché de l’enfant et n’être plus qu’un adulte face à un autre adulte. Être prêt aussi et enfin à regarder l’autre dénudé de l’apparat social, à le regarder seul chez lui dans le silence, fragile. Je vois maman, maintenant, j’aperçois papa, et soudain je me trouve si proche de maman pour la simple raison que j’en ai passé, du temps, avec elle… J’ai été dans ma petite enfance le témoin d’un drame dont les fils se sont étirés jusqu’à sa disparition l’an dernier.

Je me suis plongé dans ses papiers, donc, et j’ai alors reçu une très violente leçon de vie, une baffe monumentale, un véritable coup de poing dans la gueule du petit garçon capricieux et égoïste que j’avais pu être et que je peux être peut-être encore parfois. Le prix de l’argent.
Oui, l’argent a un prix, l’argent fait mal, l’argent torture, on meurt à cause de l’argent et l’argent ruine les vies de ceux qui n’en ont pas. Comme il a ruiné celle de mes parents.

Je le savais, bien sûr, j’ai moi-même été confronté au chômage, au RMI, mais c’était comme une reproduction de quelque chose qui m’avais été transmis quand je n’avais en réalité aucune raison de me laisser aller à cette époque. Les lecteurs de ce blog connaissent l’histoire de ma dépression nerveuse et de comment je me suis laissé abattre.
Là je l’ai vu, je l’ai touché, je l’ai ressenti, ce prix de l’argent, j’ai vu ma mère seule dans ses courriers, dans ses factures, certaines annotées, dans ces avis de paiements, dans ces relevés de La Poste et dans toute une histoire que je connaissais mais où je ne percevais pas à quel point elle avait été seule, anéantie, minée dans un combat qu’elle avait mené non seulement pour elle, mais également pour mon frère et moi. Surtout pour mon frère et moi.
Voilà donc une histoire que je voulais vous raconter depuis des années, mais que je ne pouvais pas. Il y avait une pudeur, une douleur aussi, et puis de la honte aussi. Et puis en me plongeant dans les papiers, il n’est plus resté que de la colère, et il m’a fallu aussi la combattre, cette colère, la calmer. C’est chose faite, et je peux enfin écrire.
Le prochain que j’entends quelqu’un dire que le roman est mort, je lui explose de rire à la figure de son ignorance de petit bourgeois vide et inconsistant. La vie des pauvres, au delà de leur incroyable dignité, est un roman qui mérite d’être raconté. Je ne vous livre ici pas un roman mais un récit. Mais des romans, il y en a des milliers à écrire. J’t’en ficherais, moi, de la fin du roman.

Nos derniers mots… Les miens ont été « je t’aime, maman », et les siens ont été « moi aussi je t’aime », après, il y a eu un long silence de son côté, elle était très fatiguée au téléphone, j’ai un peu parlé mais elle ne répondait plus, je n’entendais qu’un râle, et puis mon frère a pris le combiné et m’a dit qu’elle était fatiguée. Le temps est passé désormais. Plus de colère, non, beaucoup de tendresse.

Si ces vingt dernières années m’ont profondément changé, l’année qui s’est écoulée a achevé de me travailler à l’intérieur et de me faire mûrir. Elle m’a fait beaucoup plus solide aussi. Je tenais à partager cette histoire avec vous. Car maman m’a fait un cadeau beaucoup trop grand, beaucoup trop beau pour moi tout seul.

I

Maman et papa se sont mariés dans les années 60 mais ils se sont rencontrés à la fin des années 50. C’était la guerre en Algérie, maman avait deux frères appelés là-bas, deux oncles. J’imagine ces deux jeunes garçons, vaillants et le sourire qui barre le visage, la vie ouverte devant eux encore, même pas vingt ans, il faut quitter la ferme et les champs de l’ouest de la France, le village, prendre le train, transiter par Paris, une caserne, l’uniforme, le train encore, Marseille, le bateau, Alger, le soleil qui tape, un train ou un camion, et aller faire la guerre dans des coins inconnus, sous un soleil inconnu, perdre les copains au combat, avoir peur, tout ça pour une raison qui leur échappe et des intérêts qui ne les concernent même pas, perdre deux ans de leur vie et puis faire le chemin inverse, même pas merci, voilà.

(debout, mon grand-père et mon oncle René et devant, de gauche à droite, maman, mon oncle Gaston, ma grand-mère avec mon oncle Roland, ma tante Louisette et mon oncle Fernand. Photo de famille retouchée par mes soins)

Maman, elle, c’était l’ainée de sa fratrie, de dix ans plus jeune que le plus grand, elle avait quitté le village bien longtemps avant, elle n’était même pas majeure, à 17 ans, plein de rêves dans la tête et l’envie d’une autre vie, elle était allée au Mans et avait commencé à faire des ménages « chez des gens », et puis elle était montée à Paris, elle avait acheté un dictionnaire et appris le français, je veux dire par là accroitre son vocabulaire et travaillé dur à perdre son accent de sarthoise, certainement le parlé le plus ridiculisé à Paris, avec ses « r » qui roulent et son intonation typique, le plus « bouseux » comme le pensaient les gens « bien », vous savez, Bécassine, puis elle avait étudié la couture, et encore et toujours travaillé « chez des gens », comme elle disait.

Dans une des familles où elle avait travaillé, une famille anglo-française, le fils était Harold Kay, le célèbre animateur radio à cette époque. Je pense qu’elle en pinçait un peu pour lui. Elle était jeune, à cette époque. Une petit sarthoise de 22 ou 23 ans, pas d’argent mais les espoirs de cette époque.

Les dimanches, elle ne travaillait pas. Elle se faisait un Thermos de café et elle restait au lit, elle lisait. Tout ce qui trainait. Des magazines et des tonnes de bouquins qu’elle achetait d’occasion sur les quais ou encore ceux qu’elle récupérait chez les gens chez qui elle travaillait. L’après-midi, elle se promenait sur les boulevards avec son amie de l’époque, Lucette. Une femme assez âgée. Maman était très économe, elle ne dépensait rien du tout, ne sortait pas, elle avait une vie très simple faite de joies très simples. Une jeune fille de l’ouest de la France.

Elle était bonne couturière, elle arrangeait ses vêtements, coquette comme les jeunes filles de cette époque. Tricot, crochet. Elle a gardé ses vieux vêtements toute sa vie. Ils seront jetés, c’est dommage.

Elle était entrée au Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, et vers 1956, elle visitait des hôpitaux. Elle rendait visite à un blessé de la guerre d’Espagne qui y finissait sa vie. Elle aimait Pierre Mendès-France, elle était contre la guerre en Algérie. Une petite Sarthoise de 23 ans, catholique, un simple certificat d’études, et ouverte au monde. Très conservatrice au fond, mais très ouverte aux autres.
C’est un peu normal qu’elle ait rencontré papa. Il était exactement comme elle.

Papa, bien que pauvre, était issu d’une famille de la noblesse religieuse, descendant d’un « Saint » célèbre du 15ème siècle d’où ce nom qui est le nôtre, Ben Chikh « Fils de Cheikh » (et bien que ce ne soit pas notre vrai nom mais le nom donné par un quelconque bureau arabe à l’époque de Napoléon III). Il était le second d’une famille de deux à cette époque. Son frère était parti du village sans plus jamais y retourner. Leur mère était morte en 1941 lors d’une grande épidémie de typhus. Mon grand père s’est remarié par la suite et a eu d’autres enfants.
Papa était venu en France une première fois en 1947 avec un cousin, et puis il était reparti quelques années plus tard. Là-bas, il avait été marié à une cousine lointaine fin 1955. Il avait 30 ans.
Et puis il était reparti vers la France début 1956, il fallait gagner sa vie. L’existence était simplement misérable, pour les algériens, particulièrement dans le pays intérieur ou en Kabylie. La guerre avait commencé depuis deux ans déjà. Et puis cette femme avait donné naissance à une fille et sans prévenir était repartie dans sa famille. Une raison mystérieuse… La séparation avait été actée selon les rites traditionnels et conformément aux usages du Code Indigène que la France avait établi: il n’y avait aucun registre de mariage.

Papa a continué sa vie à Paris, il est rentré dans les réseaux clandestins du FLN, il collectait des fonds, se promenait avec une arme à feu. Il était ouvrier, habitait rue Caillé avec d’autres Algériens comme lui dans une chambre exigüe. Très conservateur au fond, mais très ouvert aux autres.
C’est un peu normal qu’il ait rencontré maman. Elle était exactement comme lui.

Ils ont commencé à se fréquenter. Ils passaient leurs dimanches ensembles, mangeaient des sandwich de sardine, flânaient dans Paris. Papa était un de ces algériens de l’époque, un peu dandy, amateur de beaux costumes et de rumba, maman était habile de l’aiguille et adorait les comédies musicales de Luis Mariano. Les parisiens de cette époque étaient des gens de hasard venus chercher à Paris ce que leurs pays (on dit « région », de nos jours, en une tragique réduction sémantique) ne leur apportaient pas mais aussi un petit truc en plus, ce truc qui donne des rêves, la magie de « la capitale ». La chanson de Josephine Baker, J’ai deux amours. Mon pays, et Paris.

La fin de la guerre est arrivée et il a été temps de présenter papa à la famille. Ça a été LA douche froide. La famille de maman n’a jamais accepté papa, mais cela ne les a finalement pas empêchés de se marier. Maman était d’un caractère très fort. Solide.
Un peu avant leur mariage, en 1963, papa était retourné en Algérie et avait demandé un certificat de divorce de son premier mariage, ce qui n’avait bien entendu pas été possible: il n’était pas « légalement » marié, les mariages coutumiers non enregistrés n’étant pas reconnus par la nouvelle administration et de toute façon sa femme avait quitté le domicile depuis plusieurs années.
Un certificat de célibat lui avait donc été remis dans la foulée et le mariage de mes parents a donc pu avoir lieu un an plus tard. Un seul de mes oncles, Gaston, est venu. Il a été le témoin de maman. Cet oncle et sa femme, Virginie, ont toujours été aux côtés de maman, quoi qu’ils aient pu penser de ce que mes parents allaient traverser. Gaston était le « petit frère » de maman, et maman était la « grande soeur » de mon oncle. Quand à Virginie, elle a été une des personnes dans cette familles qui a le plus compté pour moi dans mon enfance.

L’autre femme, elle, revenue dans sa famille, a refusé catégoriquement d’envoyer sa fille en France comme le lui avait demandé mon père. Elle n’a ainsi jamais été scolarisée. Maman aurait voulu que papa la fasse venir, elle me l’a souvent dit, et d’ailleurs elle était prête à partir vivre en Algérie. Ça, c’est papa qui n’a pas voulu, il voyait bien comment ça tournait, là-bas, et puis il voyait plus d’opportunités pour lui en France. Des années durant, mes parents ont envoyé de l’argent là-bas, même quand on n’en avait plus.

Je suis né en 1965, alors que Barbara triomphait à Bobino, ce qui donnera naissance à sa chanson, Ma plus belle histoire d’amour. La grossesse avait été difficile et maman avait pris trente kilos, elle avait été immobilisée durant quatre mois et avait du prendre des tonnes de pénicilline. Mes premières dents étaient toute noires. J’en ai bu, du lait, mangé, des yaourts.

Quelques mois après ma naissance, papa est rentré à la maison, il avait signé un bail pour ouvrir une épicerie. Ça a du être leur première grosse dispute: il ne l’en avait pas informée.

Papa était un immigré, et comme tous les immigrés, il voulait « réussir », il aurait même aimé ouvrir un bar restaurant, comme un de ses amis qui lui aussi avait épousé une française, mais maman était une femme de l’ouest, une catholique assez traditionnelle, et il était hors de question qu’elle soit associée de près ou de loin à un débit de boisson. Pour elle, c’était « alcool et compagnie », comme elle disait.
Quand j’entends les laïcards prêter aux musulmans l’exclusivité de certaines répulsions, ça m’amuse un peu car à cet égard, de mon père et de ma mère, je crois que c’était maman qui était la plus conservatrice.

Alors ça a été l’épicerie, et on a donc quitté Paris, le dixième où on habitait dans une petite pièce que maman avait achetée seule avec ses économies de 15 ans de ménages, pour Épinay-sur-Seine.

L’épicerie était un rez-de-chaussée et l’appartement était derrière, au dessous du niveau de la cour. C’était humide et sombre, un deux pièces cuisines sans salle de bain, les toilettes à la turque étaient sales et dans la cour. J’avais peur d’y aller, le soir. J’imaginais des fantômes, et puis l’hiver il faisait froid. La boutique était au dessus d’une vaste cave qui tenait lieu de réserve. Je revois les longues étagères de ce commerce sombre, le comptoir en bois, les piles de conserves, le truc qui coupe le jambon, la vitrine, le frigo.

Dans mon enfance, tout ce qui m’entourait était un monde vieux, avec des objets et une esthétique ancienne qui a nourri mon imagination.

J’ai passé mes premières années dans ce monde en transition qu’on aperçoit dans les vieux films en noir et blanc, la banlieue d’avant les HLM qu’on voit dans les vieux cinq dernières minutes, un vieux quartier comme dans le film Le chat. Au dessus de chez nous vivait madame Hazard, une femme âgée assez forte qui avait une télévision-à-une-chaine-dans-un-coffre-en-acajou énorme mais avec un tout petit écran, une télé qui chauffe. J’allais chez elle et des fois, elle me préparait un goûté. Un jour, « elle est partie », on a récupéré de vieux livres d’images avec une grosse couverture rouge cartonnée moulée du 19ème siècle qui doivent finir de moisir dans le capharnaüm de la maison de maman.

Le concierge s’appelait Victor, il passait son temps à picoler, à hurler et à battre ses filles. L’une d’elle particulièrement, la plus calme et la plus douce. L’autre, Brigitte, avait décidé de s’échapper de tout ça et de n’en faire qu’à sa tête, elle portait des mini-jupe mini-mini et avait des petits copains. Ça faisait beaucoup causer. J’aimais bien Brigitte et ses mini-jupe, elle était marrante.

Au troisième étage, il y avait Cécile. J’étais copain de leur fils qui avait mon âge. Cédric. Leur fille s’appelait Yvette. Je ne peux m’empêcher d’associer Yvette à de la tristesse et à du sérieux laborieux, je ne sais absolument pas pourquoi, peut-être parce qu’elle étudiait beaucoup, en tout cas, c’est ce qu’on me disait. Je l’associe à Françoise Hardy jeune et à du noir et blanc. Ils avaient voyagé une fois en Espagne d’où ils m’avaient rapporté des castagnettes. Et puis comme ils étaient bretons, ils m’avaient offert un bol, un vrai. Je l’ai cassé dans un de mes déménagements.

Un jour, ils ont déménagé dans un HLM vers Villetaneuse, dans une tour. C’était « le progrès ». C’était haut et quand on se penchait par la fenêtre à deux doigts de tomber, on pouvait « voir la Tour Eiffel ». Maman, elle, quand on est partis de chez eux, a dit à papa que le silence dans l’appartement lui avait fait mal aux oreilles.

Il y avait les voisins bouchers. Ils avaient une fille, Elise, avec qui je jouais à la dinette et au papa et à la maman, et un fils, Laurent. Il avait une cicatrice au visage, il s’était brulé la tempe. Il était plus grand que moi.

En face de chez nous, de l’autre côté de l’avenue de la Marne, il y avait « le père Odinot », comme l’appelait maman qui avait gardé le parlé ancien. Un vieux monsieur, veuf, super gentil et qui accueillait les gamins du quartier chez lui, on pouvait jouer dans son jardin et même dans sa maison. Elle était grande, on jouait là dedans à cache-cache comme si ça avait été un château. Il nous préparait des goûters aussi, et à l’étage il y avait aussi une télé qui chauffe. Un énorme poste avec le gros coffre en bois verni qui me fascinait. Il flottait chez lui comme une odeur de miel, peut-être la cire des parquets, je ne sais pas. Un jour, « il est parti », et on n’a plus eu le droit de traverser. C’est dans son jardin qu’on avait enterré « le rouquin », mon chat, après qu’il fut renversé par une voiture. Je me rappelle, il était rentré, il avait titubé, et du sang était sorti de son petit nez. J’avais beaucoup pleuré en essayant de faire bouger son petit corps tout dur, je ne voulais pas m’en séparer, on n’avait pas pu me dire qu’il « était parti » lui aussi. J’espérais qu’il recommence à bouger.

Plus loin, il y avait « la mère Michel », ça ne s’invente pas, une dame qui habitait seule et toujours habillée en noir, maman allait chez elle, des fois. La femme faisait un café et sortait des biscuits d’une boîte en fer. Chez elle aussi, ça sentait le miel. Quand la mère Michel « est partie », maman a récupéré tous ses romans de Zola et de Roger Martin du Gars, elle les a dévorés pendant des semaines.

Vers chez « la mère Michel », il y avait « Cauvé », le magasin Philips© où je m’arrêtais pour regarder ce truc tout nouveau, ces meubles énormes avec un écran tout bombé, les « télés couleur ».

Plus loin, c’étaient des chemins en terre battue avec des maisons et des jardins où il m’arrivait d’aller chercher des escargots et où habitait mon copain Serge. Il se faisait tabasser par son père, je le sais parce que je me souviens que papa et maman en parlaient. Son père ressemblait à un musicien de jazz célèbre qui passait à la télévision, Moustache.
Quand on traversait le quartier rempli de pavillons, on arrivait à la rue derrière et là il y avait un autre copain dont j’ai oublié le nom. Bruno, je crois. Ensemble, des fois, on entrait dans un jardin pour regarder les poissons rouges dans un bassin, et puis un jour le propriétaire nous avait vus, on était partis en courant le bonhommes hurlant derrière nous. C’est par là aussi qu’on achetait des Roudoudous et ces colliers avec des bonbons de toutes les couleurs.
Et puis en remontant la rue, il y avait le salon de coiffure, maman était très amie de la patronne, madame Brassac. C’est là qu’elle se faisait faire sa permanente. Je me souviens de mai 68 chez eux, la télévision faisait des images ondulées, c’était les employés en grève de EDF qui baissaient le courant. Moi, j’aimais beaucoup leur fille, elle s’occupait de moi quand on allait les voir, elle me coupait les cheveux. Annie. Elle était super gentille. J’étais allé à son mariage et maman m’avait fait un joli costume. J’y étais allé tout seul et j’étais persuadé que je m’étais marié avec elle. Elle a déménagé, après, et je ne l’ai revue qu’une fois, elle habitait dans un petit studio avec son mari. J’avais pris un bain, là-bas, je crois que c’était la première fois de ma vie.

Et puis au début de l’avenue de la Marne, il y avait un couple dans un tout petit appartement, le mari était algérien. C’est lui qui m’a enlevé l’habitude de sucer mon pouce: un jour, il me dit qu’il avait un super bonbon mais que ça se mettait sur le doigt. Il a frotté mon pouce avec du piment. Je n’ai jamais plu recommencé. C’est avec lui aussi qu’un hiver, j’avais fait mon premier bonhomme de neige.
On allait chez eux de temps en temps. Je me souviens d’une soirée, ils nous avaient invités à diner, elle avait cuisiné des pains de viande, je m’étais régalé et j’avais insisté les jours suivant pour que maman en fassent aussi. Ils avaient une fille qui portait des pantalons patte d’éléphant à taille haute comme ça se faisait à cette époque là. Ils ont déménagé un jour dans une cité. On y était allés, c’était d’une tristesse…

Parfois, à cette époque, mon oncle Gaston venait chercher maman en voiture et ils allaient voir une cousine à eux, Colette, qui avait un cancer du sein et qui a bien dû agoniser à l’hôpital pendant deux ou trois ans. Ma grand-mère, que je n’ai pas connu, est morte aussi d’un cancer du sein, maman a eu une trouille bleue du cancer quand elle a eu 45 ans.
Chaque fois qu’elle rentrait de l’hôpital, elle pleurait et parlait de cette cousine, de ses enfants.

Epinay, c’était donc mon petit monde de fils unique, j’y étais le centre de ma vie, je passais mon temps à courir, à aller ici et là, on avait une vie sociale. Je connaissais tout le monde, les employés du magasin de bricolage Turpin en face de chez nous, la boulangère chez qui j’allais chercher du pain comme un grand. Et puis il y avait l’école, aussi, où j’avais des copains et des copines, et puis cette institutrice que j’adorais, madame Coqueret. Et puis cette autre qui n’était restée que quelques mois et ressemblait dans ma tête à Nana Mouskouri, peut-être à cause de la coupe de cheveux et des lunettes, je l’appelais « mamouskouri ». Le soir, je restais à la garderie, je dessinais. Madame Coqueret m’avait appris à dessiner les fleurs et les cheveux des dames. On goutait, c’étaient de petits pains avec du beurre et de la confiture. On jouait, aussi. J’adorais la garderie. Quand je suis rentré à l’école primaire, je suis resté à l’étude aussi. J’aimais bien, je faisais mes devoirs, et puis je jouais après.

Avec maman, on allait de temps en temps chez son ancien docteur, à Belleville, un vieux monsieur juif « qui s’était caché durant la guerre » et dont j’ai oublié son nom. Lui aussi, un jour, « il est parti », et on n’y a plus été.
Enfant, j’étais toujours malade, qu’est-ce que j’y suis allé, chez le médecin, et qu’est-ce qu’il y en a eu, des antibiotiques, des visites de nuits. Qu’est-ce que j’en ai fait, des fièvres à plus de 40, et des cauchemars, et des toux avec les poumons qui font mal. Qu’est-ce qu’elle a du avoir peur que je meurs…

Quand on allait « à Paris », on déjeunait parfois dans un self-service le midi. Un jour, j’ai piqué une crise parce que je pensais que le voisin avait volé ma tarte aux fraises. Je pense que je devais tout simplement être fatigué. Une autre fois, le portillon sur la quai du métro s’était fermé, maman avait du courir un peu plus vite que moi et nous étions retrouvés séparés, je m’étais mis à hurler et à pleurer, je croyais qu’elle partait sans moi. Elle m’avais grondé mais ce dont je me souviens, c’est cette foule, j’étais terrorisé. Je me souviens une autre fois, on était allés aux Halles, c’était une cohue indescriptible, elle avait acheté des fromages. À cette époque encore, elle adorait Paris. Et ce tour aux Halles, je l’ai encore dans les yeux comme une promenade fascinante, magique. Je crois que c’est ce soir là que je suis tombé amoureux de Paris.

II

On avait une vie sociale, mais en réalité le décors de l’enfermement était déjà bien planté. La famille de maman n’avait pas accepté papa. Seul mon oncle Gaston faisait un effort par affection pour maman. Quand les problèmes ont commencé à apparaitre, je peux imaginer les « on te l’avait dit » et les « tu n’as pas voulu nous écouter » voire les « ils ne sont pas comme nous ». J’ai 55 ans, je connais bien la vie, je les ai entendus, ces propos. C’est peut-être pour cette raison que j’ai toujours essayé de ne pas trop exprimer mes sentiments au sujet de la vie privée des autres. Je ne sais pas, je me sens mal à l’aise, de me mêler de leur histoire.

Maman, une jeune Sarthoise (photo retouchée par mes soins)

Peu de temps avant de mourir, papa m’avait dit de ne pas leur en vouloir, que leur réaction avait été naturelle, qu’ils avaient simplement voulu protéger leur soeur, que c’était ça aussi, une famille, et qu’en réalité même s’ils avaient été racistes, leur racisme était simplement de la bêtise et de l’ignorance mais pas de la méchanceté. Papa savait qu’au fond de moi, avec les ans, je m’étais mis à la détester, cette famille que je rendais responsable de tous nos maux.

Ce sentiment a disparu au fil des ans mais quelque chose était irréversiblement brisé entre eux et moi, parce qu’enfant, je les avais beaucoup aimés sans être conscient de tout ce qui se tramait derrière, ce que la simple absence de papa lors de nos séjours là bas traduisait.

Et puis, lors de l’enterrement de maman, je les ai vus, j’ai vu cette fratrie déchirée par l’âge et par les deuils successifs et je m’en suis voulu de ma haine de jeunesse et de mon indifférence à leur égard. Je les ai regardés tels qu’ils étaient et non tels que mes sentiments les avaient reconstruits, j’ai vu de braves gens pour qui la vie n’avait pas été toujours très simple.
Dans la montagne de courriers que j’ai épluchés, je suis tombé sur les cartes de vœux qu’ils nous envoyaient. Des cartes de mes cousins, de mes tantes. Maman « oubliait » de répondre et ne nous en parlait pas, de ces cartes, elle les mettait quelque part, peut-être notre situation ne lui donnait pas la force de répondre, et moi, je ne savais même pas qu’ils nous écrivaient…

Ce ne sont pas des gens riches, les Boutier, non, ce sont des travailleurs, oui. J’ai en les regardant éprouvé une incroyable tendresse et je ne leur en veux même plus, ils n’étaient pas responsables de ce que l’Éducation Nationale leur avait mis dans le crâne en terme de préjugés, et encore moins de ces 27 mois passés en Algérie à faire une guerre qui avait marqué leur jeunesse pour une cause qui n’était même pas la leur. Si le décès de maman m’a apporté quelque chose, c’est d’avoir fait ma paix intérieure avec eux. J’aime ces gens. Profondément, ils me racontent comme ils racontent maman.

Un jour, un de mes oncles a confessé à mon frère que finalement, papa s’était bien occupé de maman, et je crois que ça veut dire beaucoup de choses, cette reconnaissance tardive…

Maman a entamé une guerre monumentale avec elle-même pour perdre son poids. Elle a passé des années à « faire un régimes » pour revenir à ses « 48 kilos » de jeunesse. Elle passait son temps à essayer ses anciens vêtements, ceux qu’elle avait faits ou arrangés durant sa jeunesse, devant une glace et moi j’étais et le témoin et le complice de cette bataille désespérée contre le temps qui passe et la course au raccommodage d’un couple que l’épicerie avait esquinté.

C’est quand elle est morte que j’ai réalisé que tout ça, ce petit monde d’Épinay, les régimes, elle avait trente-sept, trente-huit ans. En prenant conscience de son âge alors, j’ai alors deviné la femme, la personne, l’être que la mère cachait. J’ai été son égal.

Ce dont je me souviens le plus, à cette époque, c’est maman qui pleure. L’épicerie ne marchait pas du tout, on perdait de l’argent: c’était l’époque des supermarchés. Qui donc aurait voulu faire ses courses dans une épicerie sombre de banlieue, une épicerie à l’ancienne, avec comptoir et même pas en libre service… Alors on s’est mis à faire des dettes, papa a du reprendre un travail à l’usine pour les éponger pendant que maman tenait la boutique, seule. Les jours de fermeture, elle se plongeait dans les papiers et elle pleurait, elle me disputait des fois quand je lui parlais. Elle piquait des crises et elle me frappait, aussi.

L’appartement de l’épicerie ne favorisait pas l’intimité, elle ne pouvait pas se cacher quand elle allait mal. C’est à cette époque qu’elle a commencé à entasser un peu, « pour plus tard ». Je n’ai pas le souvenir que ce fut particulièrement encombré, mais c’est à cette époque que ça a commencé. Il faut avouer que ce n’était pas très grand.

Mon frère est né à une époque où elle avait enfin perdu tout son poids, elle avait 36 ans. Je suis le fils de l’amour, mon frère est celui de l’espoir en un nouveau départ.
Depuis un ou deux ans déjà, on avait commencé à aller dans la Sarthe, dans sa famille. Ou peut être je ne me souviens pas des fois d’avant. Je me rappelle une fois qui me semble la première fois. On avait pris un taxi jusqu’à la gare maman et moi, puis un train, on avait pas mal marché à travers champs et on était allés chez mon oncle Fernand. La ferme était une ferme à l’ancienne, c’était sombre dedans et ça sentait le feu, la campagne.

Grande table. Odeurs de ferme, vaches, poules et canards, une mare, une grange, un tracteur, les haies avec plein de ronces et des barrières en bois qu’on peut franchir en passant par dessus, de petits cours d’eau, des balades à travers champs et des paysages d’une incroyable beauté qui me marquent aujourd’hui encore bien qu’ils aient disparu. Le monde de Daniel et Valérie. Ça surprendra ceux et celles parmi vous qui ne me connaissent pas et qui voient à juste titre un parisien en moi, mais j’ai compris l’an dernier qu’il y avait aussi un sarthois en moi, et que j’étais profondément enraciné à ce pays du Perche sarthois comme elle l’appelait. C’est tellement amusant que Didier Lestrade habite désormais par là-bas, je me suis dit un jour.

En devenant adolescent j’ai eu de plus en plus de problèmes relationnels avec mes oncles et mes tantes, mais je n’y ai jamais associé mes cousins et cousines que j’adorais et que je continue d’aimer au fond de moi malgré le temps, la distance et, reconnaissons-le, l’oubli. Le temps est passé, c’est tout, et nous avons fait notre vie.

Depuis l’enfance, je garde un souvenir d’eux comme de véritables copains. J’aimais Martine, c’était la fille sérieuse qui avait mon âge, j’aimais mes cousins Alain, Claude et Daniel, plus grands, les enfants de mon oncle Fernand, l’oncle qui avait gardé la mine du garçon qui aimait faire des blagues, l’espiègle. Maman m’a tant de fois raconté les bêtises qu’il faisait, enfant… Et puis aussi mon cousin Eric, le fils unique de ma tante Louisette, fâchée avec mes autres oncles. Un truc de campagne, un truc de famille

Adolescent, j’admirais Daniel, il était grand, beau, drôle et super gentil; chez lui, il y avait quelque chose de libre qui le distinguait de tous les autres. J’étais peut-être un peu amoureux, un truc de gamin, vous savez, comme dans Le Grand Meaulnes, une admiration amoureuse d’adolescent, une envie de lui ressembler. Vers mes 14 ans, je prenais mon vélo, il prenait sa mobylette et on allait se balader. Une fois, en allant à la piscine, pour aller plus vite, je m’étais accroché à lui, et bien entendu, j’avais fini par tomber. Mon pantalon était déchiré au genoux. J’ai dit que j’étais tombé dans une pente. Mais je crois que personne ne m’a cru et qu’ils ont suspecté que j’étais monté sur la mobylette.
Il était très différent. Libre.
Adulte, il a fait des rallyes à moto comme le Rallye des Pharaons et même essayé le Paris-Dakar (oui, je sais…), et ça ne m’a jamais étonné. Chaque fois que je passais par la Sarthe, je demandais de ses nouvelles à maman et j’écoutais le récit de sa vie, de ses aventures de tête brûlée qui aujourd’hui encore forcent mon admiration. Ça me faisait rire, ces histoire de travaux qu’il commençait chez elle et qu’il laissait en plan parce que des copains de passages l’embarquaient dans une nouvelle aventure dont il ne reviendrait que des mois plus tard. Maman en riait un peu moins en me racontant ça devant un évier en chantier, mais ça l’amusait quand même, « c’est un gentil garçon », qu’elle disait. Maman adorait ses neveux.

Toutefois, c’est chez mon oncle boulanger, Gaston, que je suis allé le plus souvent. Videlle, Pontault, Mary-sur Marne, Montgeron…
A Videlle, il y avait un vrai four à l’ancienne, un four à pierre dans lequel on met du bois pour faire une grande flambée avant d’enfourner le pain. Quand on allait chez eux, on faisait une grande promenade l’après-midi avant de rentrer chez nous. J’adorais ma cousine Christine et mon cousin Patrick. Ils étaient de vrais copains. Maman était la marraine de Christine qui même le jour de l’enterrement ne l’a pas appelé Solange mais « ma Marraine ».

Et puis, et puis il y avait Donata, on disait Dona, une amie de mon père et ma mère. Pour être exact, Donata était la femme d’un copain d’un collègue de mon père, Amar, ils se sont rencontrés tous ensemble un jour, et une amitié est née.
Maman aimait beaucoup Dona. Qu’est-ce qu’on en a passé, des dimanches après-midi chez eux, qu’est-ce qu’ils y sont venus, chez nous. Dona a été la seule grande et véritable amie de maman, jusqu’à leur mort à toutes les deux.
Elle travaillait sept jours sur sept, du matin au soir, faisait des ménages dans des bureaux, chez des gens, chez Boussac. Son mari, lui, « ne travaillait pas », il « avait de l’asthme ». Une italienne du sud avec un très fort accent. Maman avait une photo d’elle, jeune. C’était une méditerranéenne d’une incroyable beauté, grande, avec des cheveux ondulés noirs.
Donata est morte quelques mois avant maman. Quand elle venait chez nous, elle apportait toujours un immense bouquet de glaïeuls et aujourd’hui encore, quand je vois des glaïeuls, c’est à elle que je pense, j’entends encore sa voix et ces grandes conversations de dimanches après midi à Epinay ou plus tard à Bondy, ou à Belleville quand on allait chez eux.

Elle avait deux filles, Zohra et Nadia. On me fichait toujours avec Nadia qui avait mon âge, et c’est vrai que je m’amusais bien avec elle, mais qu’est-ce que j’adorais Zohra, Zozo, qui était un peu comme une grande soeur pour moi.
Ils habitaient à Paris, à Belleville donc, avant que le quartier ne devienne une antre à petits bourgeois intellos. Les rues étaient défoncées, parfois il y avait des rues dépavées avec un filet d’eau continuel guidé par des espèces de serpillères grisâtres à la couleur incertaine, les immeubles étaient noirs et souvent à moitié en ruine, ici et là ça ne sentait pas bon.

Ça me faisait toujours rire qu’on appelle ce quartier Belleville tellement c’était crasseux.

Quand on allait les voir, on en profitait pour aller au Tati de République ou de Barbès avant de rentrer par Saint-Ouen puis de prendre le bus 237 jusqu’à Epinay. Je me rappelle, on voyait la tour Pleyel, en construction d’abord, puis construite. Je me rappelle des métros de l’époque et notamment le bruit des pneus de la ligne Clignancourt. Ou du métro en bois qui faisait un drôle de bruit de moteur. Et dans les tunnel, Dubo-Dubon-Dubonnet…

Un jour de mai 1970, quand mon frère est né, le soir, on m’a envoyé dormir chez Cécile, et le lendemain mon oncle Gaston et ma tante Virginie sont venus me chercher, on est allés à l’hôpital à Saint-Denis visiter maman mais moi, on m’a demandé d’attendre devant la porte de la chambre, c’était gris, sur le palier de l’hôpital, et après, je suis parti quelques jours chez eux. J’étais content. Bien sûr, je savais que j’allais avoir « un petit frère ou une petite sœur » vu que maman s’était fait mettre une petite graine à l’hôpital, mais je ne réalisais pas bien ce qui se passait car je n’avais vu ni maman ni mon frère. Et puis je suis rentré. Il y avait des fleurs aux fenêtres, des pensées, maman portait une très jolie robe, elle était mince, je la trouvait très belle, il faisait un temps magnifique et tout le monde regardait le bébé, tout le monde entourait la mère sans se soucier de moi.

Je me souviens avoir passé mon temps à tout regarder, les fleurs, la robe de maman, maman rayonnante, belle, et ces gens qui parlaient et semblaient être totalement détachés de moi. J’avais été le centre du monde, de mon monde et voilà que j’étais mis de côté.

C’est à cette époque que j’ai commencé à développer des troubles graves du comportement que personne n’a diagnostiqué. Je suis redevenu sale, et ça les a rendus furieux d’avoir un fils qui faisait dans sa culotte, j’ai commencé à faire des colères inexpliquées, j’ai commencé à garder mes sentiments pour moi, voire à nourrir des sentiments méchants et tristes à la fois. Par exemple, que je mourais, et qu’ils étaient bien punis, c’était bien fait pour eux. À 7 ans.
On a longtemps dit que j’étais jaloux, ma tante notamment qui me disait aussi que mon frère était le chouchou, mais je n’étais pas jaloux: en fait, je ne savais plus exactement quelle était ma place après ce moment duquel j’avais été exclu, envoyé ailleurs pour finir rajouté sans jamais avoir été associé. Et je ne savais pas bien qui était mon frère.

Un jour, j’ai voulu aider maman à le changer et il a failli tomber. Maman m’a hurlé dessus, m’a accusé d’avoir voulu le tuer, et moi je pleurais, je pleurais, en disant que non…
Une autre fois, on sortait, la boutique était fermée, seule la porte vitrée était ouverte, mon frère était dans son landeau sur le pas de la porte, j’ai voulu aider, sortir le landeau qui s’est renversé, et j’ai été sévèrement puni, on m’a accusé de vouloir le tuer encore une fois, « il est jaloux de son frère ». Tout le monde a dit ça durant des années.

Mais en fait, ce qui était incompréhensible pour moi, c’est que durant des années j’avais été seul, courant partout et me mêlant de tout, j’allais à l’école comme un grand, j’allais chercher le pain comme un grand, j’allais dire bonjour à tout le monde comme un grand et d’un seul coup, je me retrouvais mis de côté. Inutile.
J’en ai développé un caractère maladroit, inconfortable, timide et aussi un peu lâche, le gamin qui se sauve en courant pour ne pas être suspecté ou puni, alors que durant des années j’avais été un petit garçon franc, direct, bavard et entreprenant. Un petit adulte, « on en fera un politicien, plus tard », disait madame Hazard.

III

1971. Exit l’épicerie, bonjour la blanchisserie. Cette fois, maman était seule à la boutique et papa était redevenu ouvrier à plein temps. Il fallait éponger les dettes. On en a mangé pendant des années, des conserves qui restaient de l’épicerie.

Au premier plan, c’est maman au début des années 60, “la” fois où elle est allée sur les Bateau-Mouches (photo retouchée par mes soins). Une sarthoise devenue parisienne et qui faisait ses vêtements elle même: veste tricotée et robe en coton faite main. Après sa mort, je me suis souvenu cette femme élégante, je l’avais connue quand j’étais enfant. On allait se promener ensemble. Je l’ai “revue” comme si elle était là, devant moi. Et moi tout petit.

Là encore, ça a été une catastrophe car avec la sortie de terre des quartiers HLM à Villetaneuse, des coins où durant quelques années on allait jouer dans les terrains vagues avec mes copains, les teintureries pas chères sont apparues. On s’est remis à perdre de l’argent. Encore.
Et un jour, comme pour empirer les choses, l’usine de nettoyage a pris feu. Je me souviens notre visite là-bas, je crois que c’était en bord de Seine ou en bord de Canal Saint-Denis, c’était tout noir là-dedans.
Maman a donc continué à pleurer, elle faisait des crises de colère folle, des fois. Elle perdait sa concentration sur ce qu’elle faisait, elle disait qu’elle « perdait la tête », qu’elle «était bonne à rien » comme« disait papa » (son père). Elle commençait un truc, passait à un autre et si j’avais le malheur de faire une bêtise à ce moment là ou de demander quelque chose, elle piquait une véritable crise où il lui arrivait de finir par fondre en larme. Je la revois très bien, maintenant.

Elle avait environ 38 ans, était seule toute la journée, avec deux enfants dont un tout petit, et un commerce qui coulait. Par moment, dans sa tête, ça devait tourner en rond, je connais ça, je l’ai vécu: quand on n’a pas d’argent, tout est insoluble, on ne pense qu’à ça, et puis cet appartement était déprimant, sombre, humide et désormais vraiment trop petit.

Vers 1972, je ne sais pas qui en a eu l’idée, ils ont pensé à déménager pour prendre une loge de concierge. Maman avait fait des ménages, et puis une loge, c’est gratuit, avec un petit salaire en plus. Maman passait les journées de fermetures de la boutique à visiter des loges avec mon frère qui avait tout juste deux ans et moi, le midi, je mangeais un sandwich dans la rue. Elle me le laissait sur la porte de l’appartement dans mon petit sac en coton orange avec une pièce de un franc et j’allais m’acheter une glace à la boulangerie. Comme un grand.
Une fois, elle avait du penser pouvoir rentrer le midi mais elle n’avait pas pu, je suis resté à la porte en pleurant et en donnant des coups de pieds. La voisine Cécile a entendu, elle m’a invité chez elle.

J’étais désespéré, je me sentais seul, abandonné. J’avais sept ans.

Même s’il y avait bien entendu eu des problèmes à la maison et si mes premières années avaient été bien réglées, désormais tout mon univers se désintégrait. Le désespoir maternel commençait à imprimer ma personnalité. Mais pour mes parents bien entendu, c’était bien pire et j’imagine que pour maman, en proie au bruit de fond « on te l’avait bien dit », ce devait être intenable. Elle avait 39 ans.

Elle n’abhorrait rien plus qu’avoir des dettes. Et ils étaient désormais endettés jusqu’au cou. Son rêve, ça avait été un petit pavillon, là, oui, ça aurait valu la peine de faire un crédit. Elle avait économisé 15 ans sous après sous pour s’acheter cette petite pièce à Strasbourg-Saint-Denis, elle le disait souvent, ça aurait fait un bon apport personnel.
Elle aurait eu un jardin, et puis quatre ou cinq enfants. Mais une épicerie ou une blanchisserie, tout ça pour finir sous l’eau… Elle a recommencé à reprendre du poids, enchainant les régimes, et puis elle a continué à entasser des trucs, « pour plus tard ». Une fois, la voisine d’à côté à Strasbourg Saint Denis lui a proposé d’acheter son appartement. Maman voulait, papa a refusé.

En 1973, en juin, fin de CE1, l’école était presque finie, on m’a demandé si je voulais partir chez mon oncle et ma tante, j’étais trop content, on avait pris l’habitude d’y aller souvent, j’allais retrouver Cricri et Patrick, on allait bien rigoler, alors j’ai dit oui. Je nous revois sur le pas de porte de la boutique, il y a papa, maman, peut-être mon frère, on me dit de vite monter dans la voiture, il faisait beau, ce jour là. Je suis monté dans la GS break beige métallisée et je n’ai jamais revu Epinay. Mon ami Serge à qui je n’ai pas pu dire au revoir a hanté mes rêves pendant des années dans d’interminables ruelles de terres battues dans lesquelles je me perdais.

J’ai passé un an à Pontault-Combault. Passé l’été où on avait pas mal bougés dans l’Estafette de mon oncle et notamment dans la Sarthe, feu d’artifice au Luce, et puis Rouen, et puis Le Mans, il y avait maman et mon frère avec nous, il n’y avait pas papa, je suis rentré à l’école à Pontault. Mes cousins Patrick et Christine avaient été, eux, « placés en pension » à Saint-Maur et à Joinville, ils ne rentraient chez eux qu’une fois ou deux par mois en dehors des vacances.
Ça a été comme si j’avais pris leur place, trop heureux de redevenir le centre d’un monde, presque le fils du boulanger. Maman est vite venue travailler chez eux, vendeuse, j’étais avec elle, comme ça. Pour moi, tout était redevenu normal. Papa, lui, il était à Paris. Il ne nous a visité que très rarement, cette année là.
Ils s’étaient installés à Strasbourg Saint Denis dans la pièce de maman. Je me rappelle, quand on l’a visité, ce devait être au printemps 1973, papa et maman parlaient de « faire ci », « faire ça », moi, je ne comprenais pas bien ce qu’on était venu faire là… Quand j’y suis revenu une fois, quelques mois plus tard, elle était remplie de cartons  du sol au plafond et c’est là qu’à 3 ils habitaient quand maman ne venait pas avec mon frère à Pontault.

Nos meubles, eux, étaient dans un hangar chez mon oncle et ma tante. Maman avait 40 ans, papa en avait 47. Malik en avait trois.
J’écris ces lignes, j’en ai 54. Je suis assez âgé pour mesurer l’horreur de leur situation, le sentiment d’échouage mais aussi pour mieux « entendre » certaines conversations entre mon oncle et ma tante au sujet de « Solange ». Plus tard, l’analyse m’a permis de comprendre à quel point cette année où finalement j’avais été heureux, j’avais été séparé et de mon père, et de mon frère, et de ma propre vie. Abandonné.

Papa travaillait désormais en usine, et durant ses vacances il faisait de l’intérim: il fallait payer les dettes. Et puis, il fallait trouver un logement.

Pour moi, tout allait bien, j’allais à l’école, j’avais des copains, je « jouais » au fils du boulanger, je vendais les bonbons des fois, mais dans le fond, cette situation était une dévastation totale car je vivais dans un monde irréel total, pire, un monde irréel et réel à la fois, à une place qui n’était pas la mienne, un mensonge total de stabilité qu’il m’a fallu quitter un jour de la même façon que j’y étais entré. Et puis la famille de maman avait désormais pris la place de papa dans ma vie. Lui, il avait totalement disparu.
Enfant, papa et moi on avait été très proches, on se promenait ensemble, on allait voir les trains à vapeur, on allait dans des cafés kabyles, j’y regardais des Scopitones de chanteurs algériens ou arabes, j’y jouais au baby-foot avec les enfants de ses copains, on était même allés à ce concert pour le dixième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Il me parlait en kabyle.
Cette année là, il a disparu.

En 1974, mon oncle et ma tante ont décidé de vendre la boulangerie. Ma tante était souvent malade et elle ne supportait plus le contact avec la clientèle. Elle avait fait deux attaques à cause de son hypertension dont une, elle s’était ouvert la tempe assez méchamment après un vertige. Maman était venue la remplacer à la boutique pendant un mois.

Autant je n’ai jamais été associé à la recherche d’un logement ou d’une loge avec maman et papa, autant j’ai accompagné mon oncle et ma tante dans leurs visites de maisons dans toute la Seine-et Marne. Il y a de très jolis coins, là bas. Je me suis mis à rêver de maisons, et j’ai commencé à développer des troubles compulsifs obsessionnels, « je veux ça », une voiture « comme tonton », une maison « comme tonton », « une télé couleur », de la margarine ou du riz qui-colle-pas « comme tata », un véritable trouble, je dessinais ce que je voulais qu’on achète, j’imaginais qu’on l’achetait et le bonheur qui en découlait,  je recherchais des informations. Valait peut-être mieux ça que comprendre ce qui était en train de nous arriver, le cerveau est une machine fantastique.

Un jour, je suis monté dans l’Estafette comme d’habitude, on m’a dit que j’allais chez mes parents, puis on a chargé les meubles. Et aussi vite que j’étais parti d’Epinay, je me suis retrouvé à Bondy dans un appartement de trois pièces que je n’avais jamais vu de « la cité du stade ». Avec moi, mon oncle a laissé les meubles. Et puis ils sont repartis. Je suis allé là où on m’avait dit qu’était ma chambre, je me suis couché sur le lit du dessus des deux lits superposés que je ne connaissais pas, j’ai regardé le papier peint, j’ai commencé à pleurer et puis j’ai fermé les yeux en espérant me réveiller à Pontault-Combault, en espérant que ce ne soit qu’un rêve et que tout redeviendrait normal.

Ça ne s’est pas fait.

Je n’étais plus le centre de rien. Je ne savais plus du tout d’où j’étais. Je ne connaissais même plus la vie de famille, le lieu m’était étranger. Au soleil de mon enfance, aux courses dans les rues, à mon petit monde avec plein d’adultes et plein de copains, je suis rentré dans un monde gris et triste. Mon frère et moi on a commencé à aller jouer en bas, on a commencé à se faire des copains. Et puis rapidement papa et maman ont mis le holà à nos sorties dans le quartier, imaginez pour moi qui durant des années avait tant aimé courir… Papa et maman ne voulaient pas qu’on « traine », alors désormais il a fallu rester à la maison. Maman entassait de plus en plus de trucs, le balcon où au début on dinait les soirs d’été s’est vite retrouvé encombré.

Et puis en peu de temps papa a été licencié, il a perdu son père, puis son frère et il a commencé à s’enfermer dans la solitude et à s’accrocher à la religion. Il s’est mis à passer son temps à étudier, réciter, prier. Il s’est replié sur lui-même, est devenu taciturne. Tant d’efforts pour arriver à ça… La religion l’a empêché de descendre plus bas encore. Quand la gauche a perdu en 1978, je l’ai vu pleurer: le Programme Commun prévoyait la nationalisation de son usine. C’était fini.

Maman était désormais totalement seule, piégée dans une vie qu’elle n’avait pas choisie. Elle a recommencé à faire des ménages ici et là, chez des gens que lui avaient trouvés Donata. Je crois que ça lui faisait du bien, ça lui faisait une vie en dehors de ce qui commençait à ressembler à un drame entre quatre murs, un endroit où bavarder loin du piège qu’était devenue notre vie.
Quand elle revenait, en fin d’après-midi, le mercredi, j’allais la chercher à la gare, et on bavardait. Je l’aidait à faire rouler la poussette dans laquelle elle transportait les fruits et légumes qu’elle avait ramassés sur un marché, ou les courses qu’elle avait faites. On parlait de l’école, du tour de France ou de Roland Garros que je regardais à la télévision, je lui parlais de mon dernier « j’veux ça », elle me donnait des nouvelles de Donata si elle était passée la voir, de ses filles Nadia et Zohra, des gens chez qui elle travaillait.
On était très proches, durant ces quelques minutes qui menaient de la gare à la maison, je redevenais le petit garçon d’Épinay qui causait comme un grand.
De son côté, pour un rien, papa piquait des colères inexpliquées. Il essuyait les remarques racistes des employeurs ou des fonctionnaires de l’agence pour l’emploi, « vous avez qu’à rentrer dans votre pays ». Ça le minait.
Alors maman allait s’enfermer dans la cuisine, elle y passait des heures. Je l’imagine, 45 ans, deux enfants, plus d’argent du tout, ramasser des fruits et des légumes dans les fins de marchés, un mari écrasé par la culpabilité, le racisme, le sentiment d’être de trop, la responsabilité d’une famille, la tentation de tout quitter et l’échec qui ne communiquait plus.
Pour tous les deux, même pas les moyens de se faire enfin sa dépression. Un truc de riches, la dépression nerveuse. Chez les pauvres, on n’a pas le temps d’y penser ne serait-ce qu’une minute parce qu’une minute, c’est le temps qu’il faut pour perdre pied et se retrouver à la rue.

Et pourtant, elle restait souriante quand elle mettait le nez dehors. Elle avait toujours son avis sur tout, ce qu’il faut faire, comment bien ranger une maison, alors que chez nous elle se battait pour ne pas perdre le contrôle.

La maison est d’ailleurs vite devenue une sorte de capharnaüm. Parfois, je rentrais de l’école et elle était en train de déplacer tout de fond en comble, c’était son « grand ménage », l’aspirateur n’arrêtait pas de marcher, tout changeait de place et elle trouvait le moyen de dégager de l’espace.
Un an plus tard, tout serait encore plus encombré et elle recommencerait. À partir de l’âge de 13/14 ans, j’ai commencé à explorer ces espaces encombrés, à y trouver des vieux magazines, des vêtements des objets…
Les cartons étaient partout, elle ne jetait désormais plus rien.

Papa avait renoncé, il y avait eu des disputes pour jeter tel ou tel truc, mais elle ne voulait rien entendre et elle avait un argument imparable, « on en aura besoin ». Il n’y avait plus d’argent, ben oui, on pourrait en avoir besoin. Papa se sentait coupable, il acceptait cette situation. Des fois, elle voulait qu’il fasse des trous à tel endroit pour fixer de nouvelles étagères. Il détestait bricoler, à moins qu’il ne redoutât un nouvel empilement incontrôlé…

Elle avait 45 ans, je ne peux pas m’empêcher d’être frappé par cet âge finalement si jeune quand tous les deux se sont retrouvés dans la dèche totale.

Et puis un jour, maman devait avoir 47 ans, elle est allée « mendier » à la mairie. J’écris mendier car toutes ces années jamais maman n’avait demandé une aide sociale. C’était une femme de l’ouest, catholique, une terrienne et pour elle, pas plus qu’on ne s’endette on ne va « demander l’aumône ». Elle s’y est résolue finalement, la honte dans le ventre j’imagine, ce qui veut dire qu’à ce moment la situation devait être désespérée. La mairie « d’union de la gauche » n’a rien fait, juste un coupon pour des vêtements. Il faut dire que Bondy était à cette époque la troisième ville la plus pauvre de France. Par contre, l’assistante sociale est venue nous voir et a suggéré de nous placer, mon frère et moi. Pourriture d’assistante sociale (là, c’est moi qui parle).

Maman n’est plus jamais retourné voir un service social par la suite, et je me souviens que c’est une époque où mes parents se disputaient beaucoup puis ne se parlaient plus, maman s’enfermait dans la cuisine où elle devait grignoter des trucs car elle recommençait à prendre du poids bien qu’elle n’arrêtait pas de dire qu’elle faisait un régime.

Elle redoublait d’imagination pour nos recettes de pauvres. Le pâté de cous de dindes. La compote de fruits et les confitures, les stocks de « beurre de Noel », ce beurre stocké et congelé par l’Europe pour réguler le prix et vendu trois fois moins cher. Il devenait rance, alors elle le faisait fondre, retirait l’écume et s’en servait pour faire la cuisine, « il est aussi bon qu’un autre ». Le dimanche, en général c’était un poulet et elle faisait en même temps un ultra grand gâteau qui n’avait pas beaucoup de goût mais qui tiendrait toute la semaine pour le goûter. Des fois aussi, elle faisait un crépiau, une sorte d’omelette sucrée, avec des pommes ou de la banane.

Quand je suis rentré au lycée, que j’ai recommencé à me faire des amis et que je les invitais à la maison, elle redevenait la femmes souriante et chaleureuse qu’elle était au fond, curieuse et intentionnée. Elle nous apportait des biscuits. Je n’avais pas conscience de l’aspect irréel de l’endroit où j’habitais, je ne me rendais pas compte de cette pauvreté, mais mes amis devaient être scotchés.

Moi, c’est l’époque où j’ai commencé à m’éloigner. C’était étouffant tout ça, et en même temps j’avais été surprotégé. Un ancien fils unique surprotégé, ça donne un teenager capricieux. J’ai été affreux avec eux, manipulateur aussi. Je jouais papa contre maman, maman contre papa. Ils le savaient très bien, papa me l’a dit une fois. C’est leur couple qui avait flanché, c’est tout, et moi, je n’étais qu’un gamin en qui ils avaient mis plein d’espoir. J’étais bon à l’école, ils ont donc essayé de faire en sorte que je tienne jusqu’au bac.

Moi. Printemps 1984. 18 ans.

Alors globalement, je me suis mis à fuguer. Pas de vraies fugues, pas durant des jours, non, plutôt une vie en dehors de la maison. Je ne m’en rendais même pas compte. Je sortais et je rentrais super tard, et des fois je ne rentrais pas. Ça a d’abord été la vie au lycée, mes virées avec Freddie puis Maria, et progressivement l’entrée dans ma vie d’homosexuel. Le Broad, le Dupleix, les Tuileries…
Ça va peut-être vous surprendre mais je pense sincèrement que si je ne me suis pas flingué à cette époque, si je ne suis pas mort ou si je ne suis pas devenu toxicomane comme plein d’autres, c’est avant tout parce que ma vie d’homosexuel et la politique m’ont donné une porte de sortie de cet univers étouffant, de cette prison. Être ouvertement homosexuel m’a aidé à me définir dès l’âge de quatorze ans, à me trouver une place. J’ai reconstruit ma personnalité en assumant ma sexualité, je me serais détruit si je n’avais pas eu ce courage.

Maman était devenue pour moi un tout petit bout de bonne femme, toute petite. Un mètre quarante sept. Elle avait cessé de se teindre les cheveux depuis des années, elle se faisait des teintures à l’huile de cade. Je me suis aperçu qu’elle était toute petite le jour où j’ai voulu lui parler, plein d’enthousiasme de Purcell, le compositeur anglais. Elle m’a dit qu’elle aimait beaucoup, et puis soudain j’ai compris qu’elle me parlait de Franck Pourcel, le roi de la muzak. J’ai été vanné, je l’ai regardée.
Longtemps, je l’avais vue avec des yeux d’enfant, elle « aimait les livres »,  et ce jour là je l’ai vue avec mes yeux de grand, elle mesurait 30 centimètres de moins que moi, elle était devenue une petite dame boulote et malgré ses efforts, elle ne connaissait pas Purcell pas plus qu’elle ne connaissait ce que je commençais à découvrir en étudiant. J’ai essayé de lui expliquer, elle m’a répondu « ah bon ».

Progressivement, une sorte de complicité complexe s’est instaurée entre nous alors que je commençais à me rapprocher de papa. La politique me rapprochait de lui.
Maman, elle, était de droite. Elle haïssait Mitterrand, elle avait en travers de la gorge les trahisons du Front Républicain de 1956, la promesse de mettre fin au début de guerre en Algérie, la promesse d’un gouvernement Mendès, de négociations, et à l’arrivée le gouvernement socialiste SFIO de Guy Mollet, les tomates à Alger, l’envoi du contingent et la guerre totale, la torture.
Elle était devenue gaulliste, une inclinaison qui cadrait mieux avec son fond terrien et catholique, finalement, et puis surtout la fin de la guerre en Algérie, un truc que les socialistes avaient été incapables de faire, au contraire.
En 1981, elle avait lâché un « j’aurais encore préféré Georges Marchais que ce satané Mitterrand ». C’est marrant, cette histoire de francisque qui est sortie en 1994, moi je savais, maman en parlait souvent, de Mitterrand « décoré par Pétain ». Et si maman savait, ça devait se savoir partout.

Si ce n’était pas la politique, c’est ma liberté qui me rapprochait d’elle. Elle voyait en moi les mêmes audaces que les siennes dans sa jeunesse, elle comprenait mon étouffement. Maman s’était brisé les ailes, elle m’a protégé autant que possible pour que je ne me les brise pas. Et c’est ainsi qu’à 18 ans, j’ai quitté mes parents et suis allé vivre dans cette pièce qui lui appartenait, à Strasbourg Saint Denis, inconscient du fait que ce faisant, je me créais un nouveau cordon ombilical qui allait m’attacher à maman pour deux décennies…

Je me souviens, un midi, elle était passée me voir. Moi, j’étais sorti au Broad et j’avais ramené chez moi un garçon, Speddy qu’il se faisait appeler. C’était un régulier à intervalles espacés, nous dirons. Je ne sais pas pourquoi, quand on se croisait, il me mettait le grappin dessus… Je l’aimais bien, pour tout dire, il était tout doux, tout gentil et il me faisait rire. Maman est entrée donc, et elle a vu des chaussures qu’elle ne connaissait pas.
Des chaussures d’hommes, et des vêtements en bouchons.
Elle m’a dit qu’elle me laissait une brioche, et puis elle est partie. Elle ne m’a plus jamais revisité. Aujourd’hui encore, j’en éprouve de la peine. Peut-être ce jour là j’ai manqué une occasion de lui parler.
Mais moi, après cette longue histoire déjà, j’étais complètement fracassé en dedans, je ne le savais juste pas encore. J’étais capable de vivre une vie à peu près libre en dehors mais il m’aurait fallu une solidité que je n’avais pas du tout.

Vers 1986. Elle a 53 ans, elle parle, je la prends en photo, et puis elle me dit “t’es bête”, comme elle avait l’habitude, en souriant.

Maman et moi, avec les ans, on n’a plus su communiquer, un mur s’est installé. Par contre, papa et moi, on avait trouvé un moyen. Une fois, il m’a dit en pleurant qu’il ne comprenait pas pourquoi je ne l’avais pas visité quand il était hospitalisé. Au moins il me l’a dit, et on a eu une longue, très longue conversation, une vraie conversation de père à fils. « Je ne sais pas, papa ». Je ne lui ai pas dit que je n’aimais pas les hôpitaux comme quand tel ou tel ami me posait la même question, je ne lui ai pas menti, et c’était vrai que je ne savais pas.
Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en fait, depuis la naissance de mon frère, j’étais rentré une dépression nerveuse, que je ne savais même plus où était ma place, que je ne comprenais plus rien ni à ma vie, ni à mon environnement et que ma vie depuis mes quinze ans n’était qu’une sorte de fuite en avant. La dernière année avant sa mort, on a beaucoup parlé d’homme à homme. Des conversations qui m’ont permis de me rebâtir par la suite.
Maman et moi, cela n’a été qu’une succession de rendez-vous manqués. On avait été si proches…

J’ai écrit un billet au sujet du temps, eh bien voilà. Je ne saisissais pas ce truc du temps qui passe. Je n’étais pas adulte. J’étais resté un enfant et mon papa, un jour, m’emmènerait de nouveau voir les trains à vapeur, et maman serait toujours là…

Quand maman est morte, pendant quinze jours le petit bout de bonne femme qui avait vieilli s’est soudain effacé et a cédé la place à une femme élancée, un peu élégante et qui marche devant moi. J’ai « revu » MA maman. Elle me donne la main, on est dans le métro sur la ligne Clignancourt, les rames à pneus, les murs beiges de cette époque, Dubo-Dubon-Dubonnet entre les stations, les portillons qui ferment quand le métro arrive, le self-service, une marche dans Saint-Maixent avec une petite valise, un large sourire qui plisse ses yeux, le sapin de Noël dans la boutique… Maman

IV

Vas dans ta chambre, j’ai appelé le docteur, ton père ne va pas bien.

Ce jour là, papa « est parti ».

Ce n’était plus ma chambre, normalement j’habitais seul, mais dans mon errance, j’allais de plus en plus chez eux et je squattais dans la chambre de mon frère, je dinais, j’emmenais des courses de chez eux. J’étais devenu une sorte de parasite chez mes parents. Le petit garçon vivant qui courait partout et qui était devenu un adolescent capricieux était devenu un adulte égoïste et lui aussi piégé, enfermé. Ce n’était pas volontaire, c’était juste comme ça. J’avais 24 ans.

Le décès de papa m’a dévasté. Pas tout de suite, non, en profondeur. Je me suis écroulé en dedans.

A gauche. Une jeune sarthoise d’une dizaine d’années, c’est la pièce de théâtre de fin d’année. Photo retouchée par mes soins. Au fil des ans, de conversations en conversations, j’ai pu reconstituer un peu le fil de sa vie.

Pour maman, qui n’avait que 56 ans, ça a du être un vide énorme. Toutes ces années où papa était malade, elle allait à l’hôpital tous les jours, même quand ça a été le sanatorium en Essonne à près de deux heures de chez nous. Papa me l’avait dit avant de mourir: maman avait été un modèle d’épouse, la meilleure.

Elle ne se plaignait pas vraiment, juste de la fatigue, c’était loin. Elle faisait tout ça parce que c’était comme ça. Elle a été aux côtés de papa tout ce temps. Depuis 1986, il était à la retraite après les 10 années de chômage, leurs revenus avaient soudainement remontés. À cette époque, la retraite était calculée sur les 10 meilleures années, et papa avait eu quelques bonnes années, c’est qu’il en avait fait, des heures supplémentaires et passé des vacances à travailler.

Quand il est mort, je ne l’ai pas vue pleurer, je l’ai vue fatiguée. Très très fatiguée. Peu de temps après, elle est partie dans la Sarthe et finalement elle n’en est pas revenue, en gros, elle a retrouvé son village natal et dans sa maison un espace comme sa cuisine, un espace où s’enfermer, mais avec l’espoir que, « plus tard », elle pourrait… Elle pourrait je ne sais pas. Maman, à cette époque, s’est souvent mise à dire « plus tard ». Elle avait 57 ans, mais je crois qu’elle ne percevait pas vraiment son âge, que tout était passé très vite, trop vite, qu’elle avait dû se battre, tout tenir toute seule et que là, alors qu’enfin tout semblait pouvoir se stabiliser, elle pouvait s’assoir un peu et réfléchir à la suite. En évitant le vertige face au temps passé.

La maison, c’était une maison de famille, un vieux corps de bâtiment trop grand pour elle, en assez mauvais état mais « qui lui suffisait », comme elle disait. Et puis surtout il y avait le jardin, gigantesque, en trois morceaux, un derrière, un devant et encore un autre de l’autre côté de la route, sans aucun vis-à-vis car face à un espace protégé et inconstructible, un gros morceau de terre dans lequel les années suivantes elle a planté des arbres fruitiers, des légumes, des fleurs, et où elle a commencé à élever des poules, des lapins, des canards et même des oies.
Des fois, quand on est privé de manger, au premier repas on se bâfre, eh bien maman a fait cela avec son jardin. Toutes ces années passées à faire des ménages, à s’enfermer dans une cuisine de 6 mètres carrés, elle s’en est libérée avec une énergie incroyable en s’investissant dans son jardin.

Malik, lui, a continué d’habiter dans l’appartement à Bondy, et moi, dans la pièce à Strasbourg-saint-Denis.

Fin 1992-début 1993, elle a finalement fait le déménagement, et mon frère est venu habiter avec moi. On a habité ensemble trois ans, jusque fin 1995 quand je suis parti habiter à Pantin avec Julien. Quand maman est venue passer la nuit à Strasbourg-Saint-Denis, juste une nuit après le déménagement, j’ai été incroyablement froid, distant. Je n’arrivais pas à mettre de mots sur ce qui me submergeait, et je crois qu’elle même ne savait pas trop. On s’est peu parlé, et c’est vraiment idiot de ma part. Je commençais mon analyse à cette époque, les mots sont sortis la séance d’après. C’est ridicule, parler à un psy quand on a tant de choses à dire à sa mère.

J’avais commencé mon analyse en septembre 1992. Je suis très vite « revenu à la vie », j’ai recommencé à lire, à dessiner, j’ai même repris des études, arrêté de fumer, fait de la politique, recommencé à revoir du monde même si il m’a fallu des années pour ne pas retomber dans ces abattements qui régulièrement me prenaient en me privant de l’envie de faire quoi que ce soit. De vivre. Ce truc, cette boule dans le bide, je le tenais d’elle, quand enfant je la voyais en robe de chambre rose, assise à la table dans des papiers, le visage rougi par les larmes à cause des dettes ou à cause de ce corps déformé après ma naissance, ou encore pour d’autres raisons que j’ignore. Ou encore enrhumée, un état qui la déprimait totalement. Une boule dans bide.

La maison de grand-père, telle qu’elle est maintenant, bien différente de ce qu’elle était en son temps, “modernisée”. Son adresse? “La Croix”. La maison de maman est juste derrière.

Chaque année, je suis allé dans la Sarthe, chaque été, mais aussi pour les vacances d’hiver. C’est chez elle, ces étés, que je prenais la pause nécessaire et que je me suis reconstruit, que je me ressourçais. Pas avec ma psy. Chez maman, j’étais chez moi, ces années là et malgré le désordre, je retrouvais ma place, mon rôle.
J’ai renoué avec la vieille habitude de l’enfance, les vacances dans la Sarthe. Un de mes souvenirs, c’est, enfant, durant les vacances de février, maman qui faisait des crêpes et tous mes cousins qui venaient, et quand je dis tous, c’étaient vraiment tous, même Éric, le fils de cette tante à qui mes oncles ne parlaient plus pour des histoires typiques de ces fratries de plusieurs enfants.
J’aimais bien Éric, il était gentil, solitaire, et j’aimais aussi beaucoup Claude, Alain, Martine et Daniel, et avec maman, tout le monde se retrouvait chez grand-père où elle s’était imposée.

Grand-père n’était pas ravi de nous voir, en fait, ça, je ne m’en apercevais pas mais à y repenser, je me rappelle sa froideur à notre égard. Il nous tolérait. D’autant que maman était « l’alliée de Fernand et Gaston ». Maman, elle, en grande soeur, parlait avec tout le monde.

Les premières années, on s’installait dans une chambre dans le corps principal de sa maison, et puis à partir d’une certaine année, maman avait libéré une pièce séparée où on s’installait quand on venait. Elle y avait déniché des magazines des années 50 que je dévorais et qui ont nourri mon imagination, des femmes New-Look, des publicités pour des télévisions comme chez Mme Hazart ou Mr Oudinot présentées comme le summum de la technologie, des publicités pour des postes radio-tourne-disque en acajou avec « oeil magique » et chargeur automatique de disques dont le son est « incroyablement réaliste ». Ces magazines racontaient le monde et les espoirs de l’époque de maman.

Je crois que c’est dans ces magazine que j’ai développé mon goût pour l’histoire et ma perception d’un temps présent voué à disparaitre et à être remplacé par autre chose qui le rendra obsolète. Et aussi cette quasi-nostalgie pour les choses du passé dont le perçois, à leur contact, toute la contemporanéité.

Un gros poste en acajou, on en a eu un. Papa et maman avaient fini par céder à mon insistance d’avoir un « tourne-disque », je voulais écouter de la musique, Vivaldi, j’étais tombé dedans en école maternelle, mais on n’avait pas d’argent, ce devait être vers 1975, et déjà l’usine de papa tournait au ralenti avec de plus en plus de grèves et de chômage technique.

Un soir, papa était arrivé avec un gros machin énorme qui devait faire un mètre vingt de haut, en bois et super lourd. Exactement le même que celui sur cette photo.

Sur le dessus, quand on soulevait le capot, il y avait « l’électrophone » (la platine disque, en gros), et dans le corps, une radio avec « oeil magique », cette espèce de petite lampe dont la couleur passait au orange à l’allumage avant de devenir vert-bleu et osciller en fonction des fréquences quand on écoutait la radio. Il n’y avait pas la FM, bien entendu. J’étais familier de cette odeur spéciale des vieux postes à lampe…

Pour moi, c’était extraordinaire car on allait pouvoir enfin écouter des disques.

Vers 1977, on a acheté un électrophone Philips©, le même que sur cette photo, car le gros machin était toujours en panne. La stéréo est entrée à la maison. J’étais content. Chaque année, une dame chez qui maman travaillait m’offrait un disque pour Noël. J’ai eu les concertos pour flûte Op. 10 de Vivaldi, et puis l’année suivant les concertos pour piccolo. Des interprétations qui me feraient sourire aujourd’hui, mais elles étaient plutôt bonnes pour l’époque.
Maman achetait des disques en solde, des trucs pas chers, des horreur, en grande majorité. Il y avait ces trucs appelés « Hit Parade chante », des reprises de trucs célèbres, bien ringards. Il y avait des trucs classiques interprétés généralement par des orchestres inconnus mais aussi dans le lot des enregistrements anciens par des orchestres célèbres. Certains d’entre eux n’étaient pas mauvais, ils étaient suffisant pour nourrir mon imagination.

Et puis il y avait des disques de Luis Mariano, de Dario Moreno, de Paulette Merval et Marcel Merkès, de Yvonne Printemps, de Damia, et puis les Mélodies de Paul Delmet, et puis des chansons auvergnates, des chansons bretonnes, et puis des comiques, Henri Salvador, Raymond Soupleix et Jeanne Sourzat, Robert Lamoureux… Mon imaginaire s’est nourri de ces artistes anciens, de l’époque d’avant le rock and roll, d’avant-guerre même.

La télévision est arrivée à la maison quand je devais avoir 3 ou 4 ans. Exactement la même que sur cette photo.
Je me souviens Daniel Gilbert et Jacques Martin ensembles dans le programme du midi, mais ce que j’adorais, en plus des programmes pour enfants, Aglae et Sidonie, les marionnettes d’André Tahon et Papotin, Toutou, Pépin la Bulle, Nounours et Colargol ou Déclic  c’était quand il y avait grève. Ce jour là, alors que les programmes habituels étaient absents, le midi, il y avait Ma sorcière bien aimée, et j’en était super fan.

Sur notre vieux poste noir et blanc en acajou Schneider acheté d’occasion à la fin des années 60 et remplacé par un téléviseur plus moderne noir et blanc arrondi en plastique blanc Continental Edison acheté d’occasion lui aussi vers 1975, on regardait beaucoup ces vieux films avec Fernandel, Bourvil, Gabin, des films qui s’assortissaient bien à la musique que maman écoutait et à tous ces vieux magazines des années 40/50 qu’elle ne jetait pas et que je dévorais.

Je crois que c’est dans ce méli-mélo de choses variées, anciennes et presque anachroniques que j’ai intuitivement appris à ne pas concevoir une histoire qui serait détachée de la culture, à la regarder comme une reconstitution précise de tout l’univers mental, économique, social et culturel qui la produit, et cela de façon « totale ».
Une tentative d’une reconstitution d’un présent venu du passé. Moi, je suis né dans les années 60 et maman vivait un peu dans les années 30-50… Elle me racontait des trucs sur la vie au village dans son enfance, un autre monde…

La vie de maman s’est finalement stabilisée dans les années 90, elle a franchi les 60 ans. Hélas, dans le déménagement précipité, elle a perdu ou jeté des tonnes de fiches de paie. Elle avait bien du cotiser une bonne vingtaine d’années, ce qui avec la réversion lui aurait donné une petite retraite suffisante, mais ça n’a pas été possible. C’est quand même étonnant, on cotise et il faut garder des bouts de papiers, visiblement l’administration est incapable de garder sa comptabilité quand il s’agit de débourser… C’est pourtant simple, non.

Elle s’y est fait. De toute façon, son jardin produisait trop. Je me rappelle cet été 1992, ça débordait de fruits et légumes, c’était Eden… J’en avais rapporté plein, avec de la confiture aussi. Elle n’avait pas beaucoup de besoins, et elle s’est mise à économiser, « ce sera pour vous, plus tard », qu’elle disait.
Maman pouvait vivre avec trois fois rien, sa pension équivalente à l’époque à 800 euros (à cette époque un peu moins que le SMIC) lui suffisait donc, elle ne demandait pas plus. Quand j’allais là-bas, je constatais qu’elle vivait simplement tout en s’autorisant quelques extras, un abonnement à Rustica et à un magazine de couture, des livres neufs ou d’occasion, une pâtisserie de temps en temps, du bon café. Elle n’allait pas au restaurants, ne s’achetait pas de vêtements. Elle avait appris à vivre de rien, sa petite retraite était donc en quelque sorte un progrès, surtout qu’aucune surprise n’était à l’horizon.

Quand papa était tombé au chômage en 1978, ça avait été très différent, il y avait eu les allocations « coupées par erreur », puis la fin des allocations, combien de fois on avait du être au bord de se retrouver à la rue sans que je ne le sache, maman faisait des ménages trois fois par semaine à Paris, papa trouvait parfois une mission d’intérim, ménage, gardiennage, mais c’était fini, on ne surnageait plus.
Moi, ça ne me semblait même pas bizarre, que mes parents ramassent des fruits et des légumes à la fin du marché, qu’ils récupèrent des vêtements jetés. Mais ça devait bien l’être, dans le fond, puisque passé 15 ans, j’ai en quelque sorte disjoncté de cette réalité et j’ai commencé à fuir la maison et sa réalité. Après tout, j’avais déjà connu cette expérience, cette année passée chez mon oncle et ma tante.

Dans la Sarthe, le « syndrome de Dyogène » pouvait désormais s’exprimer à plein régime et dans toute sa plénitude, elle en avait, de la place.

Elle a inauguré ce que j’appelle ses « périodes ». Chaque fois que je venais la voir, l’encombrement d’un espace allait inaugurer l’installation dans un nouvel espace sensé être « plus agréable » ou « plus pratique ».

Sa maison consistait en un corps de bâtiment composé de trois maisons. L’une, une grande pièce avec cheminée jointe à une seconde pièce, incroyablement humide, avec à l’arrière une grande cave et un accès au jardin arrière. Une seconde maison, au milieu, vaguement refaite par son précédent habitant à l’aide de placoplâtre masquant vraisemblablement l’humidité, et composée de deux petites pièces. Enfin, une troisième, deux petites pièces accédant à des caves arrière. On pouvait voir un four à pain à l’extérieur, jouxtant la première maison.

La description peut sembler alléchante, sachez juste que l’estimation pour la revente, avec 22 acres de terrain, c’est une bouchée de pain. Pour en faire un truc bien, il faudrait dépenser pas mal d’argent. Il y a de quoi en faire un truc vraiment bien pourtant, pas de vis à vis, par exemple, un terrain arrière superbe incroyablement calme bordé par le verger du voisin, et puis un corps de plus de trois cent ans: c’était la maison du receveur des taxes du château. Mais bon. Maman n’avait pas les moyens de ces travaux.

Il y a eu la période « grande pièce », et on déjeunait dehors sur une table de jardin en été. Il y a eu la période « tonnelle », elle avait fait isoler un espace, avec plantes grimpantes, c’était ombragé en été. Il y a eu la période « arrière », elle avait fait couvrir un espace à l’arrière de la seconde maison et là elle faisait la cuisine. La première maison était désormais inhabitable, encombrée, les meubles et livres ramenés de Bondy faisant doublon avec ceux d’avant le déménagement y étaient entassés et y périssant dans l’humidité. Et puis il y a eu la période « maison du milieu », quand la pièce « arrière » a été trop encombrée, elle s’y rendait seule pour cuisiner. Et puis elle a fini par s’installer dans la plus petite maison, la troisième, réservant la seconde à la cuisine et dormant dans le capharnaüm de la plus petite pièce de la première maison.

Vers la fin des années 90, la situation n’était toutefois pas trop mauvaise, c’était essentiellement la première maison qui était un véritable foutoir, le reste était encombré mais tenu, peut être cela se serait stabilisé ainsi s’il ne lui était pas tombé cette énorme nouvelle sur la figure et les conséquences qui iraient avec.

Vers 2000, dans son jardin.

J’aimais lui rendre visite. Maman était une femme gentille. Conservatrice, réactionnaire parfois mais avec un très bon fond et beaucoup d’humanité. C’est pour ça peut être que je n’ai pas supporté ces portraits de gilets jaunes en homophobes-sexistes-racistes qui ont délecté le pouvoir et certains médias. Oui, il y a des réac, dans le peuple, oui, il y a des cons, mais ce n’est pas en les toisants du haut de notre savoir qu’on les ouvrira. Et des cons, j’en ai aussi rencontré chez des Bourges qui se croyaient cultivés, des types à la Macron qui préparaient l’ENA. Maman pouvait être très réac, des fois, genre sur la peine de mort, et on s’engueulait pas mal, mais jamais elle n’aurait souhaité du mal à une personne. C’est ça, l’ambiguïté du prolétariat, du peuple.
On n’est pas anticapitaliste parce que le peuple est bon. On n’est pas anticolonial parce que les peuples colonisés sont sympa. On n’est pas contre l’islamophobie parce que les Musulmans sont gentils. On n’est pas contre l’antisémitisme parce que les Juifs sont formidables. On n’est pas contre la négrophobie parce que les Noirs sont trop cools. On est anticapitaliste, anticolonial, contre l’islamophobie, contre l’antisémitisme, contre la négrophobie parce le capitalisme, le colonialisme, l’islamophobie, la négrophobie sont des systèmes de pensée immoraux. Point barre.

Le peuple n’est pas « bon », le peuple n’est pas « antiraciste », le peuple n’est pas « pro-LGBTetc », le peuple n’est pas « progressiste » ni « cool ». C’est pas une question de religion, c’est pas une question de méchanceté, c’est une question de priorité dans la vie, vivre ou survivre, c’est une question d’éducation et c’est une question de rencontres. C’est pour ça qu’il faut des idées. C’est pour ça qu’il faut du militantisme, pas du militantisme de plateau télé, mais du militantisme de quartier, du militantisme « avec », du militantisme de lutte et du militantisme solidaire, du militantisme du quotidien. C’est pour ça qu’il fallait être avec les Gilets Jaunes.

Avec maman, on discutait de plein de trucs, elle me parlait de papa, de l’époque de la guerre d’indépendance, de l’époque où elle avait rencontré Donata, de son enfance, de sa famille. Quand mes questions se faisaient plus personnelles, elle se fermait, changeait de sujet, une tendance qui s’est renforcée au fil des ans.

Saint-Maixent, c’est un petit village avec un peu de “patrimoine”. Chaque été, c’est à côté du lavoir que j’allais lire pendant une ou deux heures les fins d’après-midi.

Et puis elle partait faire une sieste ou travailler dans son jardin. Moi, je menais une sorte de vie d’aristocrate, je ne faisais rien, je partais me promener, j’écoutais France-Culture ou France-Musique, je bouquinais, j’écrivais mon journal pendant des heures, je lisais Le Monde, elle ne me dérangeait pas, tout au plus venait elle me demander vers 16 heures si je voulais un thé, et alors je faisais un break, et on le buvait ensemble en bavardant. En repartant elle me demandait ce que je voulais pour diner. Chaque fois que je voulais l’aider, elle refusait.

Elle m’a vu changer à cette époque, elle m’a vu mûrir, j’en suis sûr, elle m’a vu passer du garçon instable et capricieux super égoïste à un jeune homme plus calme tentant de reconstruire sa vie. Sa vie. Je lui rendais visite deux fois par an, je lui écrivais. Noël, c’était chez elle. Souvent, j’arrivais le jour de Noël à 9 heures à la Ferté-Bernard, et je marchais les 13 kilomètres qui séparaient de chez elle, comme je l’ai fait l’an dernier, comme j’ai tenu à le faire, une dernière fois  .

J’arrivais vers midi. Généralement, j’apportais des gâteaux, une bouteille et le pain.

Parfois, je quittais Paris le 24 décembre dans l’après-midi pour passer le réveillon avec elle. Ce n’était pas un vrai réveillon, mais elle n’était pas seule ce soir là. L’été, j’y passais une semaine, parfois deux.

Elle était désormais un tout petit bout de bonne femme toute ronde, les cheveux blancs et toujours ce grand sourire qui lui barrait le visage et fronçait son regard. Ses frères étaient comme ça, et de ce côté là, elle était assortie à papa qui lui aussi avait ce grand sourire. Je sais de qui je tiens mon sourire… De mes deux parents.

Physiquement, j’ai vraiment la bouche de papa et je ris comme lui, on me dit des fois que je lui ressemble. Et maman aussi avait ce très grand sourire, elle ne pouvait s’empêcher de sourire quand elle accueillait quelqu’un.

V

Et puis…

Je suis parti à Londres en octobre 1999. Je m’y suis installé. Je me souviens de ce jour, j’habitais à ce moment là chez Alain qui m’hébergeait le temps que je trouve un truc. Un jour, donc, je reçois un courrier. Elle m’écrivait un truc hallucinant, le truc qui lui a bousillé ses vieux jours, qui a détraqué cette sorte de routine tranquille dans laquelle elle était en train de s’installer.

La première épouse de papa a fait enregistrer son mariage en 1995. Oui, je sais, se marier avec un mort, c’est illégal car le mort ne peut pas dire s’il est consentant, mais en 1995, l’Algérie était en pleine guerre civile et cette bonne femme n’a visiblement pas eu trop de mal à trouver un avocat véreux qui, je n’en doute pas un instant, en empochant sa commission, s’est fait un malin plaisir à l’assister.

J’aurais du mal à dire que j’en veux à cette bonne femme, c’est plus compliqué, c’est pas mes oignons ni ma copine, et puis de toute façon, elle est morte il y a pas mal d’années de ça. Ce que je sais, c’est qu’elle avait quitté papa de son plein gré après la naissance de sa fille, elle avait refusé de revenir au village pour une raison qui reste mystérieuse puisque papa était en France à ce moment là et que le mariage avait été dissout selon le droit coutumier et qu’en plus papa avait du payer une forte somme d’argent pour sceller le divorce. Et qu’enfin, comme le mariage n’avait pas été consigné sur les registres puisqu’il n’y avait pas de registres, il n’y avait pas eu besoin de faire inscrire le divorce puisqu’il n’y avait pas eu légalement de mariage.

Maman a pris dix ans, physiquement, ses cheveux sont devenus tout blancs et elle a été marquée de rides très profondes au front; les insomnies, les larmes, le choc et la douleur de se retrouver, encore une fois, dans la précarité. Et puis encore ces « on te l’avait dit » et « ma pauvre Solange », ces trucs qui minent encore plus quand l’autre pense les dire pour montrer de la sympathie…
Maman s’est tournée vers la justice pour faire valider son mariage. À la vue des documents présentés par cette bonne femme, une escroquerie visible à l’oeil nu, le juge a confirmé le mariage de maman sans aucune difficulté.
Il a demandé à la CNAV de revenir sur sa décision, ce qu’elle n’a pas fait. Pire, la CNAV a divisé la pension de reversion de moitié et appliqué l’accord entre la France et l’Algérie au sujet des mariages avec plusieurs épouses de 1980, bien que le juge, en reconnaissant le mariage de maman, a de fait cassé la validité du pseudo-mariage de cette bonne femme, un « mariage » réalisé « devant les époux et devant témoins ». 6 ans après le décès de papa. Et je passe sur d’autres trucs bien gros sur ces documents.

Pour une femme comme elle, catholique et d’une morale traditionnelle, être ravalée au rang de « fille mère » a dû être un choc très douloureux. Et puis toutes ces années partagées avec papa, l’épicerie, la blanchisserie, l’humiliation de la pauvreté, les quolibets, la misère, la maladie de papa et les visites quotidiennes, tout, elle a du tout revivre et en face une administration décidait de façon purement arbitraire de tout effacer de cette vie commune pour une bonne femme qui avait quitté papa et sa famille après avoir donné naissance à une fille puis reçu une somme d’argent scellant la séparation 40 ans auparavant.
Maman, elle, en tant que « seconde épouse », ne pouvait entreprendre aucune action en Algérie. Son avocat a essayé, contacté l’administration, l’assurance vieillesse mais il s’est heurté à un mur. Et pourtant quand on les regarde, les documents fournis par cette bonne femme, on la voit, l’escroquerie: toutes les personnes ayant vu le dossier ont été hallucinés par l’obstination de la CNAV.
En fait, un type a mis un coup de tampon sans chercher à lire les pièces, considérant que « c’est une histoire de mariage multiples » et à la suite ça a été validé sans double examen. La décision du juge n’a pas été appliquée. En 2000, maman a basculé dans le « minimum vieillesse ». 500 euros.

Maman avait passé sa vie à se battre, elle était fatiguée. 

Peut-être peu d’entre-vous le savent, mais le « minimum vieillesse » a été réformé en 2005 par Nicolas Sarkosy « pour améliorer le sort des petites pensions ». Ce n’est plus un minimum social mais une avance d’argent sur hypothèque, dite Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées (ASPA).
Le passage dans le nouveau système étant facultatif, maman a d’abord refusé de signer car elle ne voulait pas hypothéquer la maison, son seul bien. L’Assurance Vieillesse l’a donc forcée en lui coupant sa maigre retraite pendant plusieurs mois. Elle a fini par céder. Moi, j’étais au Japon, elle m’a parlé d’un viager.
C’est étonnant, cette histoire de viager, et j’aimerais bien savoir ce qu’ils lui ont dit, voir les papiers qu’ils lui ont fait signer car non, la loi ne prévoit pas de viager. Jusqu’à sa mort, pourtant, elle n’en a jamais démordu, ce n’est pas d’hypothèque dont elle  parlait, mais de viager. Il a d’ailleurs fallu que je montre les documents correspondants sur le site officiel de la CNAV pour que frère se sorte lui aussi de l’idée de viager car c’est de cela dont maman lui avait parlé.
Deux fois encore, ils lui ont coupé sa retraite. Une fois, « parce qu’elle était morte ». Ils lui ont également supprimé ses droits à la CMU. Et ils se sont mis à la nommer par son nom de jeune fille, « la république française ne reconnait pas la polygamie ».

Régulièrement, elle relançait la CNAV pour demander une réouverture de son dossier, elle faisait intervenir le maire (mon cousin Éric), des élus, même l’assistant de François Fillon, alors député de la Sarthe, a écrit à la CNAV. La réponse était toujours la même. Elle n’était pas légalement mariée avec papa « car la France ne reconnait pas la polygamie », et par conséquent leur décision était sans appel, et cela malgré la décision d’un juge qui, lui, avait confirmé la légalité de son mariage et malgré le fait que la CNAV n’a jamais fait appel de ce jugement.

J’au recommencé à venir en France à partir de 2013, pour revoir mes amis bien sûr, mais surtout pour la revoir, elle, et cela même si c’était dur. La maison était désormais globalement inhabitable. Elle avait passé sa vie à se battre, elle avait abandonné. C’était poussiéreux, sale, encombré, le jardin en friche. Son chien était mort et elle n’en avait pas repris un. Elle n’avait plus qu’un chat pour lui tenir compagnie.
Et malgré cela, malgré la boule dans le ventre les jours qui précédaient, malgré le haut le coeur en arrivant avec ma valise, sitôt franchi le seuil de la maison et l’espèce d’hallucination devant ce spectacle, l’appréhension disparaissait, et j’étais heureux d’être là, de revoir ce petit bout de bonne femme, « j’ai fait du canard, ça te va? ».

Pour les visites régulières, désormais mon frère avait pris ma place. Avant que j’arrive en 2013 il m’avait mis en garde sur le bordel, chez elle. Paradoxalement, c’était moins pire que ce que j’avais pensé. Enfin, dans la troisième maison, car ailleurs, c’était désormais totalement totalement hors de toute compréhension rationnelle.

En 2016, en partant, j’ai dit « ah, j’ai oublié la photo ». Sur le cliché pris à la va vite alors que le taxi attendait, il y a moi, mon frère et elle. Elle est avec ses deux fils, et je crois que c’était tout ce qui comptait le plus pour elle. L’espace d’un instant, elle est la maman, elle est le poteau de cette famille, elle est celle qui a évité qu’on soit à la dérive et malgré tout, finalement, on est encore là.
Son grand fils vient chaque année du Japon, ça a l’air d’aller pour lui maintenant, ça aide à faire face aux craintes sur l’avenir du second, victime de la crise en 2008. Ça a été dur. Mais bon, sur cette photo, on est là tous les trois.

ÉPILOGUE

Et puis on lui a trouvé un cancer dans la bouche en janvier 2017. Après, ben, je crois avoir raconté. Elle est morte, après trois opérations, en mars 2019. Elle avait 85 ans. La dernière fois que j’y suis allé, son lit était au centre de cette petite pièce encombrée mais au désordre maitrisé. Sa voix était rauque, ben oui…

J’ai pris cette photo en décembre 2017. Elle était convalescente de sa première opération. Elle avait 84 ans.

En partant, je l’embrasse, et elle me dit « tu sais, je suis pas sûr de te revoir ». J’ai entendu, je n’ai pas écouté…
J’en suis depuis un peu comme Perceval, je regrette de ne pas avoir plus profité de ces derniers instants, de ne pas être resté un jour de plus, je ne sais pas. Et en même temps, c’était tellement le foutoir, je me sentais presque comme un intrus. Pas à ma place, encore une fois, une dernière fois. Si je bougeais quelque chose, elle disait, « ben non, ne bouge pas ça, ce n’est pas sa place », ou « vas-y critique », alors je préférais ne rien toucher, c’était un peu comme si je n’avais plus de place pour moi. Avant ma visite, j’avais même cherché un hôtel, mais tout était loin…

Mon frère, lui, est allé habiter chez elle car il ne trouvait pas de travail et que son bail avait expiré, le propriétaire voulait tout refaire pour adapter l”immeuble au quartier. Il habitait en effet dans un de ces nouveaux boboland en périphérie de Paris, un coin où personne ne voulait habiter il y a 20 ans mais que les petits bourges intellos de gauche friands d’intersectionnalité et de légumes bios adorent, alors il a du partir comme le font tous les pauvres et tous les arabes. Et puis maman était malade, elle s’était faite insistante, et mon frère est un garçon d’une incroyable fidélité.
Dans cette maison, il n’avait lui-même pas de place, alors moi…

En mars, dans cette maison, vide, alors que mon frère était parti pour son travail, j’ai commencé à mettre de l’ordre comme je le pouvais dans les papiers, tout était éparpillé dans des magazines, de vielles enveloppes…

Je suis tombé sur les lettres aux députés, les lettres des députés, les réponses glaçantes de la CNAV, les factures annotées. Et puis aussi lors de l’enterrement, j’ai croisé ces petits vieux à qui elle rendait visite ou qu’elle rencontrait aux soirées du club des anciens du village, deux fois par semaine. Une dame, devant l’église où a eu lieu la cérémonie, m’a demandé si je reviendrais un jour. J’ai failli exploser en larmes. J’ai gardé le contrôle…

Maman, jusqu’au bout, avait eu une vie sociale, jusqu’au bout, elle avait fait la conversation, aidé, bavardé. Mon frère a reçu d’une de ses amies de « la Maison des anciens » une photo d’elle, incroyablement souriante, quelques mois avant qu’on lui trouve ce cancer. Pour mon frère et moi, une sorte de révélation… Elle donnait chaque année pour la recherche contre le cancer, elle donnait pour la recherche contre les maladies rares. J’ai dans ce fatras de lettres et de relevés découvert une femme que je ne connaissais pas, une femme que la mère m’empêchait de voir.

Une femme gaie, qui aimait cuisiner, bavarder, curieuse des autres, soigneuse aussi surprenant que ça puisse paraitre, coquette dans le bon sens du terme et sans excès, « à sa place » comme le sont ces gens terriens de l’ouest qui ne cherchent pas « à péter plus haut que leur derrière », incroyablement forte finalement, et qui avec papa s’est évertuée autant que faire se peut à nous protéger de leur échouage social en nous transmettant une certaine qualité humaine.

Tous ces papier, toute cette vie qui soudain s’est imposée avec évidence, c’est la dernière leçon qu’elle m’a transmise. Une leçon qui ne s’est pas faite de mots. Une leçon de vie. Peut-être la seule que je pouvais entendre et que je pouvais écouter, finalement.

Je ne sais pas comment dans le futur je vais pouvoir être à la fois futile, souriant, gratuit en n’étant plus ni l’égoïste, ni le capricieux petit garçon, ni le fils unique cajolé par sa maman qui, devenu adulte, n’a rien compris au prix de l’argent et dépensait aujourd’hui en se disant qu’il verrait bien comment payer demain.

Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que toutes ces lettres et tous ces relevés, toute cette douleur, tout cet appel au secours que l’administration n’a pas voulu entendre, je ne l’ai moi-même pas entendu. Elle ne se plaignait pas, je savais des trucs, mais je ne cherchais pas à savoir plus. Alors oui, au Japon, durant cinq ans, ça a été difficile, le chômage et plus de thune du tout deux fois, et puis le séisme, d’accord, ma propre maladie aussi, j’avais mes problèmes, et j’essayais de ne pas l’y associer non plus pour ne pas l’inquiéter, mais quand même.

J’ai pu lui dire que je l’aimais, elle a pu me dire qu’elle m’aimait. De cela, même s’il a fallu la mort imminente pour nous offrir l’occasion de nous le dire, je suis profondément heureux. On ne se l’était jamais dit, et ça, je le regrette profondément.
Dites à vos parents que vous les aimez. Même si ça vous semble indécent, impudique, difficile. Surtout si ça vous semble indécent, impudique, difficile

La leçon qu’elle me transmet, c’est une vie. Elle était parvenue à économiser, et je mesure le prix de ces économies. J’ai pu me libérer de mes dettes grâce à elle. Le minimum que je peux en faire, c’est désormais de ne plus vivre comme je l’ai fait et respecter l’effort qu’il y a derrière l’argent. Mon effort aussi car derrière l’argent que je gagne, il y a la valeur de mon travail, et reconnaitre la valeur de mon travail, c’est aussi me respecter moi-même. Et puis reconnaitre la dette que j’ai désormais vis à vis d’elle.

Ma dette, c’est que tout ça ne devra pas avoir été vain.

Voilà pourquoi je recommence à écrire sur ce blog. C’était devenu de plus en plus difficile, je tournais autours du pot, ces dernières années. Depuis sa disparition, le noeud progressivement s’est dénoué et je suis prêt à tout dire, à tout regarder en face et à tout entreprendre. Quand j’ai commencé à écrire ce long récit, les mots sont venus à nouveau, et j’ai pu recommencer à écrire comme je le fais depuis deux mois. J’ai pu me confier enfin, rouvrir mon coeur. Libéré de mes dettes, le monde est de nouveau ouvert. Je m’étais élaboré une stratégie pour le faire, une stratégie en trois ans, et voilà que grâce à elle, c’est fait.
Voilà pourquoi je me lève tôt le matin, voilà pourquoi j’ai décidé de rentrer en France, voilà pourquoi je suis condamné à recommencer à faire de la politique, et voilà pourquoi désormais, je cesse de dépenser mon argent n’importe comment. Ça fait des mois que je ne le fais plus.

Voilà, ça va mieux. Maman vient de partir une deuxième fois, cette fois au bout de mes doigts. J’ai accompagné sa vie, elle a toujours veillé sur la mienne. Il m’a fallu relire, il m’a fallu choisir quelques photographies, un jour j’ajouterai cette photographie que je n’ai pas ici et où ils sont tous les deux, papa et maman, vers 1960, ou leur photographie de mariage, je les réunirai à jamais sur ce blog, je mettrai cette photographie de Donata, jeune, des glaïeuls dans les bras.

Et après les semaines de rédaction, de corrections et de réécriture, une fois ce billet en ligne, je vais être triste. Une page de ma vie s’est achevée il y a presqu’un an, et il m’en a fallu, du temps, pour l’écrire, cette page dont le titre était dans ma tête depuis des années sans que je sache exactement ce qui en sortirait…

Voilà, maman. Merci. Je vais tâcher désormais d’être à la hauteur de ta vie, à la hauteur de vos ambitions à tous les deux. Tu m’as donné la vie, désormais tu me confies la tienne.
Je t’aime très, très fort. Bienvenue sur Le Blog de Suppaiku où tu as toute ta place.

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Très touchée par ce récit, par votre fidélité. Je vous lis régulièrement. Je ne commente jamais, c’est ma lâcheté à moi…. Je vous souhaite de conserver cette paix que vous s3mblez avoir trouvée.

  • Merci Madjid. J’aime lire vos écrits tout en simplicité et en fluidité. Quel courage de nous révéler tout ça, de nous mettre dans la confidence. Merci !

    • Merci beaucoup pour ce petit mot tout simple mais qui me touche beaucoup.
      Amitiés,
      Madjid

  • J’ai adoré voir les photos, j’ai adoré voir les Pchiits… Mais j’ai pas tout lu… car je chiale déjà à moitié … j’en garde pour une autre fois! Bises Merci pour cet écrit très intense!

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