Et puis un jour, ma dépression…

C’est étonnant, ce qu’une musique insipide peut réveiller de choses enfouies auxquelles on ne pensait plus, non?

(écrit vite fait pour fixer le moment sans trop me soucier du sens ni du style, mardi dernier. Je l’ai un peu corrigé et complété ce matin).

Je n’avais aucun souvenir de quand c’est arrivé précisément, de ce jour-là en particulier, ni des premiers symptômes tangibles de ma dépression mais hier matin, alors que j’écoutais ce truc insipide de Valérie Dore datant de 1984, c’est revenu en un flash, une sensation très nette, et du moment, et du lieu.

Bon, si j’écoutais ce truc, c’est parce que je stream sur Qobuz et que je m’amuse. La musique, c’est ma madeleine à moi. Vous comprendrez un jour…
J’ai intégré ce morceau dans une playlist il y a plusieurs mois, et je ne savais pas pourquoi ce morceau résonnait particulièrement. Quel souvenir je pouvais bien avoir avec ce machin datant de 1984, cette sorte de Jeanne Mas de l’Italo-disco. Et puis ce matin…

Je l’avais dans les oreilles ce matin, et je le sentais, j’approchais. Et puis d’un coup, un flash, je suis chez moi, il fait gris, et il y a France-Inter, et je suis pris dans une de mes premières crises pyjama. On doit être en 84 ou 85.
C’est vers cette époque que j’ai commencé à traverser des pertes d’énergie, à ne plus du tout avoir le goût de faire quoi que ce soit et à m’enfermer un, deux, trois, quatre jours chez moi. À ne pas me raser, à ne pas me coiffer, à ne pas m’habiller. Et surtout à m’isoler, avec des peurs que je ne cernaient pas mais qui me servaient d’autant d’excuses…

Ou alors si, je sortais, mais alors c’était pour aller chez mes parents de chez qui j’avais fui – presque fugué – durant des années et de chez qui j’étais parti, moi qui avait bataillé pour vivre seul, qui était si actif, énergique. Je me souviens une fois, j’avais 17 ans, il est 23:30, et je cours vers la gare de Bondy pour prendre le dernier train. L’appel du Broad… Une autre fois, je me lève à quatre heures du matin et je cours vers la gare pour retrouver ce garçon… Une autre, j’avais couru d’un endroit à un autre, et d’un mec à un autre durant trois jours. Le monde était une aventure.

Et un jour, le coup d’arrêt, France-Inter en fond, et l’insipide bande son des matinées avec Jacques Pradel. Progressivement et au fil des ans, à cet enfermement j’ai ajouté les joints, beaucoup de joints, énormément de joints, histoire de bien m’assommer, et la nuit, à commencer à errer dans Paris, complètement drogué. Quai de Jemmapes ou bordel de la rue Saint-Maur.

Vers 1984, ce n’était vraiment que le début, ça ne durait pas longtemps, et puis je reprenais ma vie, mais quelque chose de l’énergie vitale s’était comme épuisé, et puis ça a empiré au fil du temps et à partir de 1991, c’était totalement hors de contrôle. Je me suis mis à ne plus vivre, à ne voir personne, à m’enfermer chez moi et à ne plus vivre que dans ma tête, à avoir le coeur qui bat au moindre bruit dans l’escalier, à trainer dans le silence de la nuit, à mourir à petit feu, jusqu’à ce que je comprenne au cours de l’été 92 que j’étais en train de me suicider. Quand j’ai contacté celle qui allait devenir ma psy, elle m’a demandé pourquoi je voulais la voir, ça a été un très simple “je ne vais pas bien”. Elle m’a proposé un rendez-vous quasi-immédiat.

Ce matin, je me suis revu dans un de ces premiers moments, et ce devait être vers 1984 ou 85. Je n’étais pas bien, tiens, justement, cette année-là. J’avais cloisonné mes vies. La politique, ma vie pédé, ma vie rock, enfin, celle-là touchait à sa fin, je commençais mon exploration de la musique baroque. C’est elle qui m’a sauvé. La voix d’Emma Kirkby, notamment (notre Callas, à nous les amoureux des musiques anciennes “sur instruments anciens” comme on disait alors, elle, avec sa voix toute fine, loin des voix toute en vibrato des chanteuses dites “classiques”, ici, l’enregistrement du Messiah, en 1984).
Ah, et mes visites de plus en plus fréquentes chez mes parents. Vous vous rendez compte, avoir fui ses parents dès l’âge de 15 ans, et se retrouver à y passer quasiment tout son temps…?

Et puis quand ce souvenir a ressurgi, il y a eu cet autre souvenir, je me suis revu dans le métro, ce devait être vers 1983, en direction de Clignancourt, je rentrais chez mes parents où j’habitais encore, à Bondy. J’étais pourtant bien, à cette époque j’étais rempli d’une énergie incroyable, je courais, je marchais, je m’aventurais partout, Paris était mon territoire…
J’ai regardé par la fenêtre, et d’un seul coup, j’ai ressenti une sorte de noeud dans le ventre, une angoisse sans mots, et un gros sentiment de fatigue. Et la sensation d’avoir oublié quelque chose. Je me suis presque vu ressentir tout cela, je veux dire, je me suis pensé vivant cette sorte d’angoisse, et l’espace d’un instant, j’ai été abattu.

Je suis arrivé, je suis descendu et tout est redevenu normal. En y repensant, je pense que c’est durant l’été 83, quand je travaillais dans un Félix Potin près de la Gare de Lyon, et que je partageais le reste de mon temps entre le Broad et chez mon amie Freddie.

Ce noeud, je l’ai eu dans le ventre pendant toute la durée de ma première séance en septembre 1992. Une angoisse qui m’a empêché de parler pendant près de 40 minutes avant que quelque chose n’explose littéralement.
C’est ce noeud que Sartre raconte, dans Le mains sales, vous savez, les fauteuil défoncés dans ce café avec la buée sur les vitres. Le même noeud, que Vian raconte dans l’univers qui se rétrécit de L’écume des jours…
Et au fil du temps, me voilà incapable de sortir, coincé chez moi, pris dans le gris du ciel, les musiques flasques de France-Inter et des journées sans forme.

J’ai compris en analyse que j’avais développé des symptômes de dépression assez tôt dans ma vie, mais cette semaine, je me suis souvenu très précisément que là, dans ce métro, à ce moment précis, ça été la première fois que je remarquais que quelque chose était bizarre. Un sentiment de manque et d’absence. Un thème qui a nourri mes dix ans passés à (me) comprendre et à (me) chercher.

C’est étonnant, ce qu’une musique insipide peut réveiller de choses enfouies auxquelles on ne pensait plus, non?

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