Début août, j’ai retiré les applications Facebook et Messenger de mon téléphone, je pense que d’autres vont suivre. J’ai mis fin à cette course à la dilatation de la distance et du temps qui m’emprisonnait comme elle emprisonne chacun d’entre nous désormais. Ce matin, pour voir, je me suis connecté à Facebook pour la deuxième fois depuis. La première fois, il y avait des dizaines et des dizaines de notifications. Je pensais que m’étant éloigné cette fois-ci serait différente, et je me trompais. « 111 notifications ». Des groupes, des suggestions d’amis, des commentaires… Parallèlement, avant de supprimer les applications, j’ai posté ce message,
« Vous lisez mon dernier message écrit à l’aide de l’application Facebook pour iPhone. Après l’avoir écrit, je vais effacer l’application de mon téléphone. Je vais également retirer l’application de gestion de Pages, devenue au fil des ans la « suite business ». Sur ce point Facebook a raison: tout le temps que nous passons sur ce réseau génère des milliards quand pour nous il s’agit d’une perte de temps et donc d’argent colossale, sans parler du syndrome de Babel qui fait que nous nous retrouvons cloisonnés et incapables de nous parler à force de tourner en rond dans le bocal narcissique de notre addiction à nous-mêmes. Je vais enfin effacer également l’application Messenger que je n’utilise pas ou très peu. Je continuerai bien sûr à visiter Facebook, mais uniquement à partir de mon ordinateur, c’est à dire de façon ponctuelle, volontaire et non addictive. Vous pouvez également me contacter sur Messenger et visiter ma page. De toute façon, au fil des ans j’ai constaté une baisse de fréquentation de mon site, quand on a « 1500 amis » et qu’on plafonne à 50 lecteurs par jour lors de nouvelles publications, soit j’écris de la merde, soit je ne vous intéresse pas en dehors de Facebook, ou les deux, ou alors Facebook vous empêche inconsciemment de prendre le temps d’aller sur mon site malgré les partages réguliers bref, je n’attends plus rien ici, j’y perds mon temps. Prochaine étape, Instagram. J’y ai partagé plus de 6000 photographies. Et finalement même chose, peu de retours et peu d’abonnèses malgré mes « 1500 amises » sur Facebook. En fait, c’est un peu comme quand je militais. Mon père me l’avait dit, d’ailleurs. Je perdais mon temps pour les autres pendant qu’élis faisaient leurs études, nourrissaient leurs réseaux. Moi, je distribuais des tracts et je collais des affiches. Faut être con, hein… Bref, passée la publication de ce message, j’efface. Je reviendrai une fois par jour ou peut-être moins. Vous pouvez toujours me joindre sur Messenger si vous voulez. Je ne m’inquiète pas, je ne vous manquerai pas. Et si je vous manque, vous pouvez toujours faire l’effort de venir chez moi, sur mon site. »
Et je ne me suis pas trompé. Il n’y a eu aucune hausse de fréquentation de ce site, ni par article, ni en abonnements. Quand on a 1500 « amises », une telle indifférence est assez révélatrice du vide des réseaux sociaux. Le manque s’est manifesté parfois, et puis le sevrage est passé, la drogue n’opère plus. Je comprends les gamins qui n’y vont plus depuis des années, ces réseaux sont « prise de tête ». Dans une très intéressante interview sur Blast, Samuel Laurent, journaliste au Monde, raconte l’appréhension qu’il avait à se connecter chaque jour sur Twitter. Jusqu’à ce que les espèces de guerres qu’il y livrait et qu’il subissait ne touchent sa compagne et avant qu’elles ne l’atteignent lui. Et ainsi sa décision de quitter Twitter, un « petit monde » coupé du monde. Combien de fois je l’ai eu, cette boule au ventre, après avoir laissé un commentaire ou publié quelque chose sur mon mur, ou pire, avant de renoncer à publier quelque chose. Ce ne sont pas les individuses qui sont responsables, c’est l’outil lui-même. Quand on commente, on écrit souvent en vitesse, à chaud, exactement comme on parlerait. Les autres, élis, recevront ce commentaire à froid, hors contexte, se sentiront agresséses, contreditses. C’est tout le problème de l’écrit instantané. Dans une lettre, on développait sa pensée, on ne répondait pas entre le dessert et le café, on prenait le temps de s’assoir, de raturer. De penser. Les réseaux sociaux ont aboli tout cela. Alors c’est la guerre, ou c’est la bulle, un univers clos où n’existent que célis avec lesquelleses on est d’accord. Un univers toxique, improductif, où au hasard on fait de belles rencontres que rapidement l’algorithme s’évertuera à ensevelir dans le flot insipide de ses équations.
Je quitte Babel, ravi.
J’aimerais retrouver le contact charnel de la lettre ou celui plus moderne de l’email, la longue conversation. Je suis face à cette page blanche que je n’ai pas retrouvé depuis un moment, il n’y a pas de musique, dehors le soleil réapparait – nous avons eu un été épouvantable. J’ai besoin de ce silence, et les réseaux sociaux sont une caisse de résonance de toute la débilité du monde dont il me faut totalement repenser l’utilisation. J’ai besoin de silence autours de moi et en moi, ou pour être plus exact, j’ai besoin de me vider du brouhaha inutile. Tous ces réseaux sociaux sont autant de pollution que la télévision constamment allumée. Je suis content d’avoir débranché. Ma décision n’est pas aussi radicale que l’est celle de Pacôme Thiellement, qui, lui, quitte définitivement les réseaux sociaux. Ou peut-être est-ce moi qui suis plus radical. Je ne quitte pas Facebook ni les réseaux sociaux, je les laisse pourrir, je ne m’en servirai que pour partager ce que je publie ici. Une publicité gratuite, en quelque sorte. Mais qu’on ne compte plus sur moi pour commenter, je crois que ce temps est révolu. Je vais louper beaucoup de choses, des « amitiés » nouvelles. Mais je retrouve le silence, le grand silence d’avant. C’est au passage beaucoup plus risqué pour moi, je ne suis pas connu du tout, mais ça ne sert à rien d’être « visible » si la notoriété n’est qu’un objet de pacotille. Facebook me donne le sentiment de n’être qu’un « fraud », un usurpateur.
Vous serez environ 50 à lire ce billet, qu’importe. Tout le temps qui se libère à ne plus être perdu à parcourir, à lire en diagonale, à commenter, à tchatter sur un réseau social dont les algorithmes biaiseront mon existence, tout ce temps retourne au silence, et du silence retourne à moi. Et en réalité, avec un maximum de 50 lectures par articles récemment, je me demande même si je ne devrais pas renoncer à un partage sur les réseaux sociaux. Je suis d’ores et déjà retourné à l’anonymat du net, à la mort sociale de l’internet… Je me suis noyé dans les réseaux, j’en suis mort. C’est fini.
Tu ne peux pas imaginer à quel point je suis fatigué d’ici, je veux revoir les horizons de brume de l’ouest de la France, je veux revoir la Sarthe, je veux m’arrêter au hasard des gares, visiter la cathédrale de Chartres
Je ne peux pas imaginer les japonais dans un état où il faudrait se rationner en eau. L’hygiène est incroyablement importante, bien plus qu’en France, pour tout dire, et on passe son temps à tout laver.
J’y vais à reculons, je ne suis pas du tout motivé, je n’en ai pas envie. Trop de choses en tête, récemment, je mange mal, je crains vraiment le choc. J’ai des troubles de l’alimentation, je souffre de crises de boulimies quand je stresse ou quand j’ai un passage à vide, alors je grossis, et puis alors je fais un régime. C’est ainsi depuis mon adolescence et il n’y a que très peu de temps que j’en ai vraiment conscience. C’est de maman que je tiens cela. Maman était dépressive, elle s’enfermait dans la cuisine, et elle grignotait. Et elle faisait toujours des régimes.
Récemment, je mange mal. Ce n’est pas tant de la boulimie que le fait de rentrer très tard, véritablement affamé, et alors je mange trop. Et comme je ne suis guère satisfait – comment le serait-on quand on mange trop vite -, j’ai par moments des envies de trucs sucrés.
Alors le jeûne du mois de Ramadan…
Et puis, non, en fait. Icels qui pratiquent disent qu’il s’agit d’un cadeau qui nous est fait, et je l’ai vécu. Je sais que c’est vrai. Il faut en avoir fait l’expérience pour comprendre qu’en effet, la faim et la soif, qui sont bel et bien réels, la fatigue aussi, surtout dans les premiers jours, sont compensés très rapidement par une sorte de lucidité supérieure assez unique. Et puis le jeûne fixe un cadre très strict, une sorte de contrat avec soi. Le croyant y ajoutera sa foi. J’y ajoute mon ouverture sur l’autre. Tout est plus sensible, durant ce mois.
Je l’ai fait pour la première fois il y a trois ans. Ce fut une véritable révélation. J’ai véritablement aimé qui j’étais, ce que j’étais durant ce mois. Le mois de Ramadan élève icel qui le fait. Il y a deux ans, j’ai attaqué tambours battants, tout heureux, et le mois s’est avéré plus difficile. Pas pénible, mais frustrant. Il manquait quelque chose. Il y a une an, je l’ai fait presque automatiquement, comme une machine et, je n’en doute pas, comme un grand nombre de gens.
Cette année, je vais essayer de le faire différemment. Je vais essayer de me changer, de ne pas me limiter à la nourriture.
Il faut dire que je ne suis pas du tout pratiquant. Je ne prie pas et je ne suis pas du tout religieux. Ma Foi est quelque chose de très particulier dont je parle très peu. Je ne suis ni athée, ni agnostique. C’est beaucoup complexe que cela et ne comptez pas sur moi pour élaborer sur ce sujet sur ce blog.
Il n’en demeure pas moins que jeûner comme le commande l’islam quand on ne pratique pas et quand on vit à 10.000 kilomètres de chez soi, c’est assez vide de sens. Et je pense avoir ressenti cela l’an dernier.
Alors cette année, je vais tâcher de donner un sens à mon jeûne. Je vais essayer de contrôler tout ce que je fais, et je vais aussi essayer de vivre ma Foi. Cela ne me pose aucun problème de vivre cette expérience solitaire. Au fond de mois, j’ai toujours eu quelque chose, disons une relation très particulière, avec l’ascèse et la solitude. Je ne vis pas au Japon par hasard. Je me suis intéressé au Bouddhisme il y a très longtemps. La solitude ne me pèse pas, et j’aime le silence. Je vais donc essayer de m’ouvrir au silence durant ce mois. Je vais lui donner un peu de temps.
Peut-être faudra-t-il que je disparaisse des réseaux sociaux durant un mois afin d’éviter de m’y perdre et de me bercer de l’illusion d’un monde qui n’existe pas. Peut-être faudra-t-il que j’écrive sur ce blog pour créer la communauté de mes lecteurs.
Mais je suis décidé à mettre de l’ordre tout en m’ouvrant aux autres afin de faire de ce mois autre chose qu’une histoire de bouffe.
L’écriture fait de nouveau partie de ma vie, mais d’une façon nouvelle. Je vous parlais il y a un mois d’un chantier, ce n’est plus un chantier. C’est désormais bien rangé. Mon roman est désormais rangé, tel qu’il est et dans l’état où il est, dans un logiciel d’écriture. Scrivener, pour icels qui connaissent. Ce logiciel est vraiment incroyable et je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt.
Je ne vais pas vous expliquer en détail ce que l’on peut y faire, mais schématiquement, c’est très simple: on n’a pas besoin d’ouvrir les documents un à un, ils sont tous disponibles, organisables, dans des dossiers, des sous-dossiers, etc On peut également faire des fiches immédiatement disponibles, on peut y ranger des photographies, des pdf, des sites web, tout cela disponibles immédiatement, sans latence ni attente.
Je me suis également acheté une application iPad destinée à l’écriture et à la prise de note. Je peux désormais écrire et dessiner directement au format pdf, organiser mes notes en dossiers, sous-dossiers etc. Je vais m’acheter un film d’écran texturé histoire d’avoir une sensation « papier » quand j’écris sur mon iPad.
J’ai enfin trouvé également mon plan et ma façon d’écrire. Sur mon ancien MacBookPro. C’est une vieillerie datant de 2012, mais pour écrire, il est tout simplement parfait.
Écrire
Mon roman enfin bien organisé
Je me suis aperçu que j’avais besoin de faire des recherches, beaucoup de recherches. Et puis de prendre des notes.
J’ai repris l’écriture aussi, commencé à reprendre un chapitre commencé l’hiver dernier, quand le désir de m’y remettre est revenu. Je crois vous en avoir parlé. Un personnage, Pierre. Il apparait dans la première partie, peut-être dans le dernier chapitre, et c’est lui qui conclut la deuxième partie dans un addendum de quelques lignes.
Mes personnages ont désormais tous repris vie dans ma tête, mais le nouveau travail que j’entame dans ma refonte du premier chapitre leur donne également de la densité. Là où un personnage central parlant à la première personne dominait le chapitre, voilà désormais plusieurs personnages. Ce personnage (Karim) qui dominait et qui pouvait être vu comme un double auto-fictionnel de moi, ce qu’il n’était pas, est désormais une sorte de passager ne faisant que passé mais dont on perçoit qu’il est bien un personnage du roman. Mais oui, dans le premier chapitre, il ne sera qu’une sorte de passager, de passant, et c’est le lieu de l’action qui se révèlera l’acteur principal, un lieu rempli de vie.
Je dois donc travailler ces personnages que Karim va croiser, et qui vont croiser Karim.
Je veux enfermer le monde dans 500 pages.
Il y a beaucoup de recherche aussi. Les lieux, les noms des rues, des endroits, le contexte, ce qui se passe en fond, n’est pas dit mais peut surgir au hasard.
Il y a dix ans, quand j’ai commencé, je voulais me contenter d’écrire, mais je n’étais pas mûr, je me suis retrouvé dépassé sans trop savoir pourquoi.
Écrire un blog, écrire une nouvelle (comme Mortage story et Debt Fiction que je vais reprendre en y ajoutant un épilogue, que je vais éditer grâce à Scrivener et vous offrir gratuitement sous forme de epub), c’est très différent de l’écriture d’un roman.
Je me fiche désormais complètement des débats théoriques sur la pertinence du roman en 2021, sur sa mort, sur la vacuité du genre. Je m’en fiche d’autant plus que j’appartiens à la catégorie née au 21e siècle, la catégorie blogueur. J’écris assez librement, sur de nombreux sujets et je n’ai donc absolument rien à prouver en ce qui concerne un quelconque talent. Je n’écris pas pour « être écrivain », j’écris parce que j’aime ça, j’y trouve un réel plaisir, et je pense avoir des choses à dire. Avec plus de 1000 billets, depuis 2004, non, vraiment, rien à prouver. Vous avez le droit de ne pas aimer. Mais moi, j’ai pris un réel plaisir à écrire chacun de ces billets de blog, les quelques nouvelles qui s’y trouvent et mes articles pour minorités.
Alors s’il s’agit d’un roman, je suis obligé de placer la barre beaucoup plus haut. Je n’ai pas d’autre choix. Ce roman doit être fondamentalement différent de ce blog, tant dans l’objet, la forme, le style.
Voilà pourquoi le travail de recherche est nécessaire, quelque chose que je ne soupçonnais pas il y a 10 ans. Voilà pourquoi mes personnages doivent être beaucoup mieux définis, « vivants ». Simplement parce que je ne raconte pas l’histoire d’un mec. Dans Mortgage Story et Debt Fiction, je n’avais eu aucun mal car je maîtrisais parfaitement le sujet en fond, à savoir la crise économique de 2008 et les conséquences de l’élection de Barack Obama aux USA. En était sortie une nouvelle complexe en ce qui concernait le sujet, mais les personnages coulaient de source, en tout cas pour moi, et forcer leur traits de personnalité n’avait pas vraiment d’importance, cela concourait même à rendre la lecture amusante. Et il faut un certains talent, pour rendre amusante une histoire de Credit Default Swaps et de Mortgage Back Securities. Non?
Là, c’est très différent. Mais quelque part, je pense que je vais travailler un peu de la même façon en travaillant ma préparation, mes recherches et en ayant une idée très précise des rebondissements de l’histoire.
Comme je vous ai dit, j’ai une ébauche de fin. Vous aimerez, je le sais. L’histoire de Pierre va être également quelque chose que vous aimerez (et que d’autres détesteront). Karim, bien sûr, traversera ce roman du début à la fin et c’est lui qui clôturera le récit, je pense que vous aimerez comment ça se termine. Les lieux composent la trame invisible du récit en formant un peu comme trois unités de lieu même si ce n’est pas tout à fait cela, on peut aussi dire qu’il s’agit d’une sorte de récit initiatique. Karim, Luc, Alexandre, Thierry, la Duchesse, Fred, Fabien, Rachid… et les autres.
Beaucoup de monde. Et puis un personnage invisible.
J’ai donc totalement recomposé le premier chapitre pour directement y donner vie à un lieu et à quelques personnages qui reviendront tout au long de l’histoire.
Vous comprendrez que je ne peux pas du tout vous raconter et que ce que je viens d’écrire, c’est un peu « tourner autours du pot ».
J’ai lu ici et là en cherchant un logiciel d’écriture qu’il y avait deux sortes d’écrivains. Les architectes et les jardiniers. Les uns planifient tout, les autres écrivent et voient ce que ça donne. Un auteur sur un blog sur lequel je suis tombé réfute cette idée et ajoute qu’il y a aussi les bricoleurs.
C’est une catégorisation assez étrange. Et pour tout dire, je n’y crois pas. Je veux dire, pas du tout. En tout cas pour moi.
Quand j’écris un billet de blog, aucun doute, j’écris au fil de l’eau. J’ai en général une vague idée de ce dont je vais parler, et puis j’écris. Ça colle parfaitement avec le cadre du blog. C’est libre, spontané, ça peut être redondant parfois, il y a des fautes de frappe, des erreur de style mais en réalité, c’est un peu le but. Il s’agit pour moi d’écrire, d’écrire encore, de laisser ma pensée guider le flot et de parvenir à taper sans entrave. Plus j’écris sur ce blog, plus l’écriture est fluide. Et plus l’écriture est fluide, plus facile est la rédaction de textes plus élaborés.
Bref, sur ce blog, je suis résolument un jardinier.
Mais cela ne veut pas dire que c’est ma « personnalité d’auteur ». Pour tout vous dire, j’aurais assez honte de vendre un bouquin que j’aurais écrit comme un blog, et pourtant, je vous le garantis, il y en a aussi, du travail. J’écris, j’efface parfois, je réfléchis « j’écris ça ou pas », et ça prend environ une à deux heures. Parfois plus.
Mais je ne voudrais jamais vous vendre un truc écrit comme ça, j’aurais l’impression de vous voler votre argent. C’est pour cela que ce blog est gratuit, sans publicité. C’est mon univers en liberté, c’est mon semi journal, mon journal partagé, avec juste ce qu’il faut de pudeur pour ne pas m’étaler trop sur mes problèmes.
Ensuite, si je pense à Mortgage Story et Debt Fiction, s’il est vrai que je les ai écrites au fil de l’eau, donc en « jardinier », c’est sans compter qu’à la relecture, je constate quand même qu’il faudrait un sérieux travail d’editing. Et surtout, c’est sans compter les dizaines de bouquins d’économie que j’avais lus dans l’année qui avait précédée, sans penser écrire à ce sujet. C’était également sans compter les billets de blog écrits à ce sujet. C’était sans compter l’année passée à suivre l’actualité américaine, les blogs US et les émissions de MSNBC. Bref, j’étais dans le bain et je considère cela aussi comme une réelle préparation. Jardinier, éventuellement, mais j’avais quand même défriché le jardin, alors.
Si je me place sur le terrain de la nouvelle Trente Glorieuses, c’est écrit au fil de l’eau, mais là encore, il y a ma culture historique, musicale et politique qui m’ont permis d’écrire une histoire qui, au passage, mériterait un sérieux editing pour en purger les horribles fautes d’orthographe, de conjugaisons et d’accords du participe qui la traversent.
Bref, pour ce roman, j’ai besoin de faire de la recherche, de prendre des notes, de dessiner, d’organiser le récit, de bien définir les personnages. Et ça, c’est quand même très architecte. Et ça ne veut pas dire que j’écrirai comme un control freak, non, car j’aime beaucoup écrire comme ça vient.
Il y a juste qu’ensuite, il faudra certainement tout reprendre pour obtenir la bonne balance au niveau du style.
Ce qui en tout cas est très intéressant, c’est que le sujet m’occupe et, qui sait, il va peut être être ce qui va m’occuper le plus durant ce mois de Ramadan…
Sinon, j’ai un petit pépin du côté de mon projet politique. J’ai de la paperasse à faire, mais ce sera fait dans la semaine. Une fois cela fait, je vous en parlerai. Je dois impérativement régler ça.
Je pourrai aussi vous dire que je tchatte plus souvent avec mes amis qu’auparavant, particulièrement avec Tarika. Et ça aussi, c’est bien. Bien, je vous laisse.
Maman est partie il y a deux ans. Il y a deux ans, je me levai le matin, trouvant le bref message de mon frère m’annonçant la nouvelle. La veille, j’avais téléphoné à l’hôpital, ou peut-être plutôt envoyé un message, et puis j’avais acheté en urgence un billet d’avion pour le mercredi soir, espérant qu’il soit encore temps.
Ce mercredi matin, je m’étais rasé, j’avais taillé ma moustache, j’avais coupé mes cheveux, préparé un bagage, prévenu mes élèves, j’étais allé travailler l’après-midi et le soir j’étais allé à l’aéroport de Haneda, vol Qatar Airways. En chemin, j’avais surpris la lune, une lune magnifique, pleine cette nuit là, lune m’accompagnant vers la France dans ce ciel d’un jour nouveau ne cessant de se lever à bord de l’Airbus A350, mes yeux rivés sur l’astre brillant. En France, un temps magnifique, ensoleillé pour ce qui reste en ma mémoire mon plus beau séjour en France.
Je suis arrivé, c’était le printemps, la lune était nouvelle et les arbres fleurissaient.
Deux ans ont passé. Deux ans ont passé et il me faut désormais tourner cette page définitivement.
De ces journées est sorti un billet de blog que j’ai écrit et publié l’an dernier, un billet au titre mûri durant des années, car je m’y étais préparé, à ce jour. Un très long billet pour raconter maman, raconter maman dans notre famille, maman et moi, et dresser avant tout le portrait d’une femme dont seule la mort m’a révélé l’existence. Le femme et non la mère.
Le billet partagé, le deuil était accompli, j’avais écrit tout ce que je pouvais écrire et il ne me restait plus qu’à le partager avec vous. Ce billet, un des billets les plus importants qu’il m’aie été d’écrire, je l’ai « épinglé » sur Twitter comme sur Facebook, permettant au lecteur de passage de pouvoir le lire, car ce billet me raconte en filigrane plus que beaucoup d’autres et qui sait, plus que tout autre.
Deux ans ont passé et depuis le début de cette année je sais que le moment est venu de désépingler ce billet, de le laisser rejoindre le passé duquel je tente désespérément de le retenir, sachant également que ce billet ne sera pas perdu, qu’il est toujours sur mon site, et que j’ai veillé pour le protéger de mes soucis professionnels et financiers du moment, à payer une autre année d’hébergement.
Avec ce retour timide à l’écriture ressurgit dans mes yeux, ou pour être plus exacte, dans ma mémoire visuelle, cette lumière brumeuse de mes promenades du matin, à La fermé Bernard.
C’est beau, la campagne de l’ouest de la France, quand à l’orée d’une nouvelle journée ensoleillée une brume épaisse enveloppe tout.
Cette fin mars, les arbres étaient encore rachitiques, dépourvus de feuillages mais ici et là apparaissaient les premières pousses. J’ai aimé cette petite ville du Perche, cette petite ville de ce qui fût autrefois le duché du Maine, là où quelques Francs nommés Robert, au VIIe siècle, allaient donner naissance à deux dynasties, la Plantagenet qui règnerait sur l’Angleterre bien entendu, mais également la Capétienne. Et La Ferté-Bernard, aujourd’hui petite ville coquette mais oubliée, fût une de ces villes importantes des Comtes du Maines et des Ducs d’Orléans.
Depuis, ces paysages ne me quittent pas, ils sont gravés en moi, et en écrivant, c’est comme si les arbres refleurissent au dedans de mois dans ces promenades sarthoises de ce mois de mars 2019.
Comment cela a-t-il pu être possible que ce voyage devienne si parfait, si heureux, si ensoleillé. Peut-être finalement ai-je pu enfin comprendre toute l’affection que j’ai reçu, peut-être ai-je pu percevoir mes parents au delà de la contingence, le manque d’argent, les colères et cette violence parfois, les mots qu’on ne disait pas mais qui explosaient sous d’autres formes, surtout ne pas dire la peur de tout perdre, de seretrouver à la rue, la peur d’être jugés, par la famille, les voisins, les autres, la peur d’échouer, et la peur de perdre ses enfants.
Deux ans et le sentiment d’une page qui se tourne. C’est une expression un peu étrange, une page qui se tourne, une sorte de tarte à la crème, car il y en a, des pages et des pages tournées. Le décès de maman a marqué un tournant, et aujourd’hui, ce n’est pas la page qui va se tourner, c’est moi qui vais la tourner, en désépinglant cet article et en publiant celui-ci pour, une dernière fois, dire au revoir à celle qui plus que me donner la vie, m’a accompagné sans jamais m’oublier ni me juger, qui toujours avait ce mot réconfortant, « si c’est ce que tu veux faire… », ambigu et généreux à la fois.
Je me suis retiré sans vraiment le faire des réseaux sociaux, j’y ai réduit ma présence. Je suis amusé par l’indifférence générale quand on n’y est plus, ça aide à bien comprendre l’illusion dans laquelle ils nous enveloppent, celle de compter, d’exister, d’être importants quand en réalité on n’y est qu’une « information », un « data » parmi d’autres piégés dans d’autres bulles. Disparaissez, vous ne manquerez à personne. Personne ne vous enverra un message « on ne te voit plus, ça va? », ni même un « quoi de neuf ». Je n’attendais rien heureusement, mais ça m’amuse de constater cela.
Le résultat de cette semi-retraite est une vie désorganisée. Tout le temps que je perdais, je me suis mis à tourner en rond, passant désormais du temps sur un YouTube qui de fait a progressivement remplacé et Facebook, et l’addiction ancienne, remontant à l’enfance, à la télévision. Celle-là, je m’en étais guéri mais comme toute addiction, elle n’attendait qu’une occasion pour ressurgir.
C’est comme un sevrage. Il faut réapprendre le silence, l’ennui, le vide.
Pourtant, progressivement, ma « consommation » de YouTube a évolué, passant d’une roue de secours dans un temps qu’on ne veut pas voir passer, à l’exploration d’une véritable mine d’or. Je suis bilingue anglais et j’avoue, YouTube, c’est extraordinaire. Ainsi cette semaine, j’ai regardé le dernier documentaire de Adam Curtis. Incroyable comment depuis trente ans il réalise le même documentaire en l’affinant, en allant plus loin dans sa recherche d’un récit global, avec toujours ce moment clé, ce tournant, l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher dont chaque fois il affine l’analyse. Et tout cela avec l’élégance d’une oeuvre contemporaine, image et son.
J’ai regardé pas mal de vidéos en tout genres et découvert des pépites que je vais progressivement utiliser pour écrire. Au milieu, beaucoup de vidéos ayant trait à l’histoire de l’homosexualité, des horreurs, des trucs qui font sourire, des trucs qui font pleurer aussi, des trucs qui racontent une histoire qui est la mienne, qui forment une identité complexe et dont j’ai recommencé à me nourrir pour finir ce travail dont je vous ai maintes fois parlé. Ce matin, ça a été le Chris Donahue show de 1989.
Concernant ce travail, qui bien entendu est un serpent de mer, « mon premier roman », je suis enfin arrivé à ce que je recherchais à tâtons. C’est amusant, en écrivant ces mots, en remplaçant les formules tarabiscotées pour « l’évoquer » à défaut d’en parler (« ce qui m’occupe en ce moment », « mon travail du moment », « ce projet dont je vous ai parlé », etc), je m’aperçois que le tabou est enfin tombé et qu’il n’y a aucune honte à porter durant des années un travail avec toutes les difficultés que cela suppose. Oui, ce roman, le premier d’une série de trois, devrais-je dire. Là, je vous vois venir, « il a même pas écrit le premier qu’il nous dit qu’il veut en écrire trois ». Ben ouais, mais c’est le projet de départ, et cela depuis le premier jet il y a environ dix ans. Un équivalent de 150 pages peut-être, du premier tome dont je garde le titre secret. Le titre, c’est étrange, c’est comme si je l’avais toujours eu en moi…
J’y travaille de nouveau, j’écris de nouveau, et je place la barre encore plus haut. C’est tout ce que j’ai en moi ou ce ne sera rien du tout. Je veux écrire un roman, un vrai roman, de ceux qui restent après avoir lu la dernière ligne.
Alors, après avoir fait des élagages, des révisions, des changements dans ce qui est déjà écrit en suivant quelques retours dont je vais un peu vous parler ici, je me suis aperçu que. Non.
Désolé les gars, désolé les filles, désolé les autres, mais il faudra vous farcir des passés simples, des futurs antérieurs, des subjonctifs passés, des conditionnels passés, des doubles pronoms, de longues phrases avec de la ponctuation et des parenthèses (de celles dont il m’est arrivé de vous abreuver sur ce blog…).
Après une très longue révision de ce que j’avais écrit, laissé en plan, je suis arrivé à une conclusion. La richesse de la grammaire de la langue française permet de faire respirer un texte, un récit d’une façon incroyable, d’élargir le champs en des sensations d’une très grande richesse que rien, dans une réduction à une grammaire simple, ne peut égaler. La langue française est le reflet de la gastronomie française, c’est une langue magnifique que j’ai appris à aimer jusque dans ses retranchements en l’enseignant. Ce serait dommage de ne pas le faire comme je sens, de ce côté là.
Et pour tout dire, c’est toute cette articulation complexe qui me ressemble car elle offre la possibilité incroyable, en créant des contrastes, de faire surgir le passé ou le présent dans toute leur violence et leur beauté avec la précision du photographe qui retouche une photo pour en faire ressortir un détail.
Bousculer l’ordre, même et surtout avec l’écriture, c’est s’amuser avec. Ferré a écrit que le désordre, c’était l’ordre, moins le pouvoir. Et je suis totalement en accord avec cela. Mon écriture doit me ressembler, elle doit se faire mon joujou et non chercher à se mouler ni dans des conventions, ni dans des hésitations et encore moins dans les conformismes de notre époque.
Je veux m’amuser avec les registres de la langue, et tout le réclame, tout. Alors il y aura des passés simples à foison quand cela me fera plaisir malgré les réserves qu’un de mes lecteurs a formulé à ce sujet, une remarque qui a mis du doute dans mon élan quand au même moments mes amis ne me faisaient aucun retour – peut être avaient ils cru que je racontais ma vie.
C’est que je voulais aussi jouer avec les sujets, écrire « je », un je polyphonique car c’est ce je qui est le cœur même du récit, à défaut d’en être le personnage principal qui, lui, est invisible, tapi, caché.
C’est difficile, écrire un roman avec un, deux, trois, quatre, cinq personnages différents tout en donnant leur place à d’autres encore même si on ne les croisera qu’une fois et en même temps expérimenter des formes d’écriture qu’on ne maîtrise pas, du moins dans les premiers jets.
J’avais adoré Manhattan Transfer, j’avais adoré le deuxième tome des Chemins de la liberté (Sartre a lu Dos Passos en anglais dans les années 30 et il est évident que le deuxième tome des Chemins est un hommage à Dos Passos qu’il a lu précisément à l’époque où se situe le récit).
A la relecture toutefois j’ai finalement compris que ça ne collait pas, que le procédé était maladroit.
Pour m’y remettre, je me suis replongé dans l’esquisse du dernier chapitre, la fin, quoi, et même si l’écriture m’a semblé forcée, une sorte de grande prise de note, j’ai été surpris d’y avoir laissé tout ce qu’il fallait, en faisant une esquisse assez réussie. Une sorte de testament adressé à moi-même et que je viens seulement de déceler. Et je l’aime, cette fin.
Je regrette d’écrire sur ordinateur car cela aurait mérité d’être jeté sur le papier. Elle ne doit pas faire plus de 15000 signes, ce qui est très peu, mais j’y ai retrouvé l’essentiel et, pour tout dire, comme c’est par cette esquisse que je me suis replongé dans ce roman laissé en plan il y a dix ans, elle a réveillé tout le récit, toutes les intentions encore non écrites tout comme les personnages encore piégés dans ma tête et qui ne demandent qu’à sortir.
La platine disque, et puis ce retrait des réseaux sociaux, et puis ces tchats que je fais plus souvent depuis un ou deux mois, cette reprise de contacts avec celles et ceux qui comptent pour moi, c’est la solitude nécessaire qui m’a tant manqué. C’est la solitude devant la feuille blanche et le plaisir qui va avec aussi, c’est le bras qui se pose sur un vinyle sans que je ne me retrouve le nez collé sur mon ordinateur.
C’est important, la solitude, pas la solitude forcée, tragique. Non, la solitude de fait, ces moments de silence que j’apprécie.
Je me souviens, durant mon analyse, j’avais parlé à la psy de ce que j’avais ressenti en regardant Mes voisins les Yamada, quand, toute la famille sortie, la mère se retrouvait seule à la maison, mettait la machine à laver en route dans le silence de la maison. J’avais effleuré des souvenirs d’enfance, ce même silence à la maison, et maman qui travaillait ces matins où, malade, je restais au lit dans un demi-sommeil.
Cette même qualité de silence. Maman était seule, alors, et à bien y penser, ce n’est pas cette solitude qui lui pesait, je crois qu’elle faisait partie de ces femmes qui prenaient un réel plaisir à s’occuper de la maison, à faire la cuisine. Une autre époque, une autre génération. Effleurer cette qualité de silence, c’est presque retrouver le bonheur qui s’y cache. Sans musique ni vidéo et encore moins de réseau social pour meubler.
Je peux, alors, rentrer dans le jeu de l’écriture et voir, entendre, il ne me reste plus qu’à décrire et raconter. Ce matin, j’ai « torturé » un des chapitres pour le rendre plus direct comme deux personnes me l’avaient conseillé, et à la relecture j’ai pensé que non, ça ne me plaisait pas, que ce n’était pas moi.
Et alors cette histoire de passé simple a été réglée. J’aime le passé simple, simplement parce que ça permet, entre autre, de s’en passer. Et de fait garder ce style que certains jugent ampoulé m’oblige à écrire avec plus de rigueur, à nourrir mes phrases plutôt qu’à en changer le style, car je sais pourquoi j’écris ainsi. Moi.
Les quelques retours qui me sont revenus il y a dix ans ont brisé l’élan certes, ils sont surtout révélé la très grande fragilité de mes propres convictions concernant ma propre écriture. En fait, je n’avais jamais réfléchi à pourquoi j’écrivais d’une certaine façon, ni pourquoi j’écrivais d’une autre façon sur mon blog, ni encore pourquoi ça sortait différemment pour ce roman.
Et en réalité, c’était tellement évident…
Après toutes ces années le fantasme d’écriture est mort, il ne me reste qu’un travail, avec beaucoup de travail, une histoire compliquée à écrire mais très claire, et puis aussi un plaisir avec lequel je renoue très timidement.
J’ai 55 ans. Mon travail à l’école me gave comme ce n’est pas permis. Je ne retrouverai jamais un autre travail. La seule reconversion qu’il me reste est d’être écrivain.
Ça fait 20 ans que je repousse cette échéance…
Bonjour… Hmmm, par quoi commencer. Février a été rapide, fulgurant même. Me voici donc de nouveau travailleur précaire au Japon, avec un contrat aléatoire dans un marché du travail qui ne l’est pas moins. Février, ça a donc été faire les démarches administratives qui vont avec, l’agence pour l’emploi, etc Ce n’est pas une situation aisée car cela me ramène à mon histoire familiale, la pauvreté, la crainte de manquer, les angoisses de mon père de se voir retirer son autorisation de séjour quand il a perdu son travail, les angoisses de maman pour boucler les fins de mois. On ne sort jamais indemne d’une histoire difficile, tout au plus on apprend à faire la part des choses et à bien comprendre qu’on n’est pas ses parents et qu’il n’y a aucune raison de revivre une histoire qui n’est pas la sienne. Mais comme toujours, cela agit « en toile de fond ». Cela étant, passée l’espèce de sidération qui a accompagné ma nouvelle situation, la colère aussi, j’ai finalement relativisé. Il y en a tellement qui en ce moment sont en train de tout perdre, de souffrir… J’entre, à reculons certes, dans quelque chose de nouveau où il va falloir que je me détache de beaucoup de mes habitudes mais en attendant, ça devrait finalement assez bien se passer. J’aborde les mois qui viennent assez calmement. Tout ça pour vous dire que je n’ai pas trop eu la tête à venir sur mon blog – partager mes humeurs ne valait pas trop la peine car dans de telles circonstances, on finit toujours par beaucoup plus s’épancher et tourner en rond, c’est fatigant pour vous, c’est fatigant pour moi.
Vieux projet datant de plusieurs années et sans cesse repoussé je ne sais pas trop pourquoi, j’ai enfin une platine disque. Un très bel objet datant de 1984 en très bon état, une Denon dp37f. Visiblement, la dp-47f, le modèle du dessus, était très prisée à l’époque et du coup, il est impossible de la trouver pour pas cher, mais la dp37f à qui elle a fait de l’ombre, on la trouve à de bons prix. Je sais que par chez vous, les importateurs la revendent à prix d’or mais ici, pour le moment, c’est très raisonnable. Un très bel objet, donc, comme on n’en fait plus pour moins de 1000 euros. Fabriquée au Japon, avec une jolie caisse en bois verni, en très bel état, très lourde bien sûr et dotée des « dernières technologies » de ce qui a été l’âge d’or de la platine disque – entrainement direct et vitesse contrôlée par processeur « quartz », contrôle électronique du bras (poids, anti-skating, déviation, etc), totalement automatique -, je l’ai adoptée dès que je l’ai vue. Auparavant, je voulais une platine actuelle, mais très vite j’ai découvert qu’à moins de 1000 euros, les platines actuelles sont de moins bonne qualité que ce qui se faisait dans les années 80. J’ai donc commencé à regarder les platines d’occasion, et esthétiquement, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Le bras tout fin, droit et très long enveloppé dans sa coque « servo-drive », les très belles proportions, elle offre un très bel équilibre entre formes rondes et formes carrées. Elle est en très bon état. Que je vienne à devoir m’en séparer, je pourrai sans problème la revendre au même prix voire même plus cher. J’ai acheté un pré-ampli puisque les platines en ont besoin et que mon amplificateur n’en a pas. Là, j’ai fait dans le pas cher, Audio-Technica. Il a toutefois eu de très bonnes revues.
Il ne restait plus qu’à acheter quelques disques. J’ai fait ça un peu à l’arrache, j’avais peu de temps et je me suis littéralement noyé dans la boutique, et puis surtout il était hors de question de dépenser une fortune. Il y avait des bacs à 100 yens, des bacs à 300 yens… Pour 450 yens (3,50 euros), j’ai acheté un « objet », un truc que je n’aurais jamais pensé à acheter autrement qu’en vinyle: Ça, c’est paris, サ、セパリ, un coffret « luxe » de deux albums « hi-fi stéréo » de chansons sur Paris. Yves Montand, Juliette Gréco, Patachou… C’est surtout l’objet qui m’a fait sourire, avec ses photos du « Paris éternel » qui a du faire rêver son propriétaire il y a une cinquantaine d’années.
Pour 450 autres yens, un double-album de Yves Montand de 1976, encore un truc que je n’aurais ni même acheté autrement, ni même pensé à écouter, mais je ne sais pas, l’album m’a fait de l’oeil et il y a dedans quelques chansons que j’aime comme Les feuilles mortes ou Bella Ciao, Les grands boulevards, Battling Joe ou L’âme des poètes.
Pour 450 yens encore, l’album de Bronski Beat, The age of consent. Je n’ai même pas hésité (contrairement aux deux autres). C’est un album beaucoup trop important, un album qui raconte une part importante de mon identité comme de mon histoire même si, lors de sa sortie, je n’aimais pas, ce n’était pas mon genre de truc. Il a fallu que je vois Partying Glances en 1986 pour littéralement absorber la signification profonde de cet album. La couverture m’a toujours fasciné. Les textes sont très beaux.
Pour 750 yens, un des albums que j’étais parti pour acheter, Roxi Music, Flesh and Blood. Je l’ai en version haute qualité mais je voulais l’objet. À mes yeux, le meilleur album du groupe, une incroyable maturité. J’arrive à la caisse et le caissier me dit que si j’achetais 5 albums à un certain prix, j’avais droit à une réduction de 1000 yens. Je n’avais pas le temps, je venais de me noyer une fois dans un trop plein d’albums, limitant mon choix à des trucs soldés, et ça a été « panique à bord ».
Je me suis souvenu avoir vu un maxi de Simple Minds, Someone Somewhere (in Summertime), un titre que j’aime beaucoup, 750 yens, je l’ai acheté, ce qui m’a fait économiser 250 yens!
Je veux y retourner, mais cette fois il me faudra deux ou trois heures et quelques pistes d’achats possibles. J’avais pensé à quelques albums mais il n’y avait que le Roxy Music. Par contre, de bacs en bacs, c’était comme si ma vie défilait sous mes yeux au hasard de l’exploration. Et surtout, je me suis beaucoup amusé de voir bradés ici ces « pressages japonais » qui coûtaient une fortune il y a 40 ans. Seuls « Ça c’est Paris » et Roxi Music sont des « pressages japonais ». Bronski Beat est un pressage canadien, Montand un pressage français, Simple Minds un pressage anglais.
Des achats de hasard, donc, mais qui m’ont permis, lundi soir, de tester mon nouveau joujou. Je ne me souvenais plus du son des disques. Les petits craquements, et puis un je ne sais pas trop quoi, un son plus plein. Les CD, c’est très clairement fatigant, l’aigu grince. Le mp3, je n’en parle même pas, une simple écoute comparative avec un CD, on perd toute l’ampleur du son. La HighRéso, c’est vrai qu’on a tout mais là, c’est ailleurs que ça se situe. C’est une musique invisible, et c’est trop parfait. Le disque, lui, a une présence incroyable, il est là, il est tangible et il se fait l’intermédiaire avec l’artiste, il est la preuve que quelqu’un a fait la musique. J’avais oublié cette sensation.
Et puis aussi on ne m’enlèvera pas de l’esprit qu’il y a beaucoup plus d’informations gravées. Certes, la Haute Résolution est infiniment plus exacte – j’utilise le logiciel Audirvana qui déconnecte tous les filtres de l’ordinateur pour envoyer le signal intact à l’ampli-DAC sans aucune interférence, mais ce n’est pas pareil, le son n’en est pas moins tranché, réduit en des impulsions qui seulement à la fin deviennent des vibrations. Le vinyle, c’est du son du début à la fin, et malgré ses imperfections, ce qui est gravé est l’exacte emprunte de ce que l’artiste a fait. Aucun saucissonnage. J’ai lu beaucoup d’articles sur les limites de l’auditions, on parle de Nyquist du nom d’un scientifique qui a mesuré tout ça il y a une centaine d’années, mais je ne suis pas vraiment d’accord. La science ne mesure pas tout. Il est admis que l’oreille moyenne ne mesure pas vraiment de différence entre un mp3 à 320 et un CD, et qu’un CD est techniquement équivalent à un disque vinyle voire supérieur. Et pourtant, dès le milieu des années 80, le débat a commencé à monter dans la communauté audiophile, chez ceux qui écoutaient de la musique classique particulièrement, l’idée qu’il y avait une certaine « fatigue » après une heure à écouter un CD. On dit beaucoup que ce sont les DJ qui ont sauvé le vinyle, c’est oublier un peu vite les audiophiles qui ont continué d’écouter de la musique sur des platines disques aux formes délirantes pesant plusieurs kilos, isolant le moteur, le disque et le bras. Les audiophiles ont abandonné le CD au milieu des années 90 après en avoir été les supporters 10 ans auparavant.
Pour ma part, je confirme, l’écoute d’un opéra à un certain volume avec un CD provoque une fatigue, une envie d’écourter l’expérience que je n’ai jamais ressentie avec un disque. Ça crie. Quand à la haute résolution, je ne sais pas si c’est purement psychologique, il y a vraiment toutes les informations, le son est plein, il est ample et pourtant il y a quelque chose de « transparent », et je me demande si finalement on ne préfère pas la façon dont les ingénieurs du son mixaient à l’époque du vinyle, quand ils compressaient les sons du fait de la limitation technique du disque. Les « piano » étaient moins « piano », les « fortissimo » étaient moins « fortissimo » mais quelque part à l’arrivée le son remplissait la salle d’écoute quand les enregistrements modernes, terriblement précis, nous laissent seuls dans notre 15 mètres carrés avec les réverbérations d’une cathédrale du 14e siècle dans laquelle notre expérience auditive se noie. Plusieurs fois ça m’a fait cette impression d’une acoustique qui ne cadre pas avec mon expérience. En « compressant » pour le disque et en évitant les effets de réverbération, les ingénieurs du son rendaient l’expérience plus vivante, plus présente, palpable. Ce chanteur, là-bas, au fond, ben il était là. Désormais, il est bel et bien là mais toute la profondeur qui l’entoure ne colle pas avec l’expérience.
J’aime bien, quand je me fais un peu geek, ça m’amuse.
Et puis surtout, c’est un achat de décontraction, un truc qui m’a permis de sortir du stress lié à mon contrat. C’est important, quand on traverse un moment difficile, de s’accorder de la marge si on en a la possibilité. Pour un malade de faire un voyage. Pour un chômeur de s’accorder un truc, un achat pas nécessaire. Pour un étudiant en échec, une semaine sans étudier du tout. Pour un artiste sans travail de s’investir dans un nouveau projet même si à priori ça n’ira nulle part. Pour un obèse malade et luttant pour reprendre le contrôle de son poids, de s’accorder une folie, un truc pas raisonnable. C’est important car c’est une distraction, au vrai sens du terme, et surtout cela permet de fixer une limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne le sera pas. Je me suis acheté un objet qui n’étais pas nécessaire mais je n’ai pas explosé mon budget, et en ayant recours à l’occasion, je me suis acheté un bel objet, d’une qualité bien supérieure à ce que j’aurais pu m’acheter pour le même prix, un objet que j’ai adopté au premier regard et qui m’a fait plaisir tout de suite même s‘il m’a fallu attendre 8 jours pour le recevoir, me permettant au passage de ne pas céder totalement à l’achat compulsif qui est un achat immédiat. Je me suis fait plaisir en achetant quelques albums au hasard mais à l’arrivée, 15 euros pour 5 albums, là non plus je n’ai pas été déraisonnable. En fait, il y avait une sorte de limite en moi que je n’ai pas franchie. Je voulais une platine, la musique est pour moi quelque chose d’important, cela faisait longtemps, je suis amené à être chez moi beaucoup plus souvent qu’avant, c’était le moment. Financièrement, ça l’était moins. La limite s’est définie progressivement, quand j’ai commencé à regarder des platines plus chères et « mieux », et que je me disais que « non », je ne pouvais pas, revenant sans cesse à une produit d’exposition un peu abîmé et bradé dans une boutique à Akihabara. Une platine multi-primée ces dernières années. Je suis allé la regarder, il y avait quelque chose de vilain dans son état, mais « je la voulais ». Ça, c’est l’achat compulsif typique. J’ai repensé à mes parents qui, malgré les problèmes d’argent, n’achetaient que des objets soldés ou d’occasion, mais de qualité. Et c’est ainsi que je suis arrivé à ma platine Denon. Elle m’a coûté moins cher que l’autre, elle est dans un très bel état, et elle est d’un tout autre niveau. Et comme je l’ai dit plus haut, si je dois m’en séparer, je n’aurai aucun mal à la revendre au même prix ou même plus cher. D’ailleurs, comme sa grande soeur la dp47f explose les prix, il y a un engouement sur la dp37f qui se développe et les prix ne tarderont certainement pas à monter.
Alors quoi… Ben je me suis fait plaisir, et c’est quelque chose d’important quand par ailleurs je limite mes dépenses pour m’ajuster à ma nouvelle situation. J’ai fait toute la paperasse nécessaire car il y a des aides ciblées de mon arrondissement et de l’ambassade de France, et je les ai demandées. Je ne sais pas si j’aurai droit à toutes malgré une chute de plus de 1/3 de mes revenus. Ce qui compte est que je les ai demandées. Je me suis fait plaisir pour me sortir la tête du mode panique dans lequel j’ai parfois été en janvier. Pour me prouver peut-être inconsciemment que ça va, et quand on cherche un emploi, quand on cherche à rebondir, c’est certainement le plus important. J’aide mon amie Tarika a refaire son site internet, ça m’a demandé un peu de temps, mais son site était une véritable horreur, or elle en a besoin pour trouver du travail: elle est danseuse. Son site est totalement nouveau maintenant, propre, moderne et prêt pour recueillir tout ce dont elle a besoin. Je la coache un peu car pour les artistes, en ce moment, c’est la catastrophe. Disons plutôt que nos conversations la maintiennent dans la focus. Et ce faisant, je m’aide également dans ce qui s’annonce comme ma reconversion. Quelque part, en la coachant, elle me coache indirectement car je focalise sur ce qui est important pour elle, et donc pour moi.
De la même façon que la flûte baroque que j’ai achetée l’an dernier est l’objet par lequel j’ai dit au revoir à maman tout en renouant le fil avec tout un pan de ma propre histoire, cette platine disque est le symbole du chemin dans lequel je m’engage et me désembue l’esprit. C’est fini, la bagarre…
Je me suis replongé dans un grand chantier laissé en plan il y a des années, un truc alors trop ambitieux pour moi. Cet énorme chantier sous les yeux, je me suis senti bête, j’avais un bijou magnifique et je l’ai laissé en plan, sans aucune attention, en train de prendre la poussière. Et quand je dis un bijou, c’est vraiment ce que j’ai compris.
Faites-vous plaisir, même si c’est à la limite du raisonnable. Faites-vous vraiment plaisir, c’est à dire explorez toutes les possibilités de ce qui vous plairait vraiment. Si c’est un voyage, ne soyez pas radins, si pour un peu plus vous avez le voyage de votre vie, choisissez celui-là. Si c’est un gros gâteau, n’allez pas au Carrefour, choisissez le meilleur pâtissier que vous connaissiez. C’est pas une question de marque, ce n’est pas une question de prix, c’est avant tout la valeur que vous donnerez à ce qui est déraisonnable, pour n’avoir aucun regret, pour être pleinement satisfait, rassasié et le coeur rempli de tout ce que vous en attendiez pour faire par ailleurs les sacrifices que vous êtes condamnés de faire. Pour moi, c’est un énorme ajustement financier, heureusement en partie accompli depuis l’an dernier: quand la crise de la Covid a commencé, j’ai immédiatement freiné dans tous les sens et je suis parvenu à épargner un peu. Je ne culpabilise absolument pas sur mon achat, je vous en parle au contraire parce que j’en suis très content, et qu’il est une promesse que je me fais à moi-même, celle d’utiliser la situation comme une opportunité. Cet achat définit en quelque sorte une limite à tous les niveau, il m’émancipe. C’est lui qui m’a conduit à oser regarder cet immense chantier laissé en plan, avec dans le coeur le sentiment d’un immense gâchis, d’être bête. Et avec une certaine impatience aussi d’avoir à retrousser les manches et m’y mettre. C’est lui enfin qui me fournit l’occasion, aujourd’hui, de revenir sur mon blog après avoir passé le mois de février à l’optimiser, à payer une année de serveur en avance, sans y écrire. Alors faites-vous plaisir, mais faites de ce plaisir un totem, un moment important chargé de sens et sur lequel vous pourrez vous appuyer pour accomplir les efforts que vous avez à accomplir.
Je suis dans le métro, j’ai mon vieux MacBook sur les genoux. La nuit dernière, comme c’est le cas depuis plusieurs nuits, j’ai ouvert les yeux à 4 heures du matin, et le problème est que je suis allé au lit vers une heure. S’en est suivie une série de sommeils et de réveils me laissant une sensation de fatigue à laquelle j’ai du mettre fin en décidant de me lever. Il commençait à être tard et je devais quitter la maison à 9 heures 10 au plus tard.
Aller au lit beaucoup plus tôt est une nécessité, en tout cas en ce moment. Un an a passé et je ne parviens pas à me lever à 6 heures alors que j’aime tellement cette sensation de journée longue, et c’est d’autant plus bête que 5 à 6 heures de sommeil me suffisent. Ce doit être ce nouveau contrat qui me hante. Je ne peux pas dire, mes rêves sont plutôt simples et je ne me lève pas avec une quelconque sensation étrange. Il y a juste que je me réveille tous les jours à la même heure, et c’est beaucoup trop tôt, et cela me perturbe par la suite.
Je vais trouver une solution.
J’ai ce matin modifié mon profil sur LinkedIn, enfin, pas vraiment modifié, j’ai juste ajouté le badge de recherche d’emploi. Ça me fait tout drôle, après toutes ces années, mais bon, c’est la situation. J’ai un travail en ce moment mais les nouvelles conditions le rendent totalement banal, sans absolument rien de spécial. Et l’école est loin bref, désormais les inconvénients l’emportent sur les avantages. Je perds en plus une grosse somme d’argent, près de la moitié de mon salaire, au passage.
Vraiment. Mon patron n’avait pas le droit de me faire une saloperie pareille. Un salopard.
Il y a un an, il a voulu faire un peu la même chose à un autre professeur. Après une discussion avec cet autre professeur, j’ai suggéré à mon patron de le licencier afin qu’il puisse collecter le chômage. C’est ce qu’il a fait et Justin a pu retrouver un autre post assez rapidement, bien mieux. Moi, personne n’a suggéré ça, et mon patron savait très bien que s’il me licenciait il devrait mettre la main à la poche. Si je démissionnais, je ne pouvais encaisser le chômage qu’après trois mois. Je n’ai donc eu aucun autre choix que d’accepter des conditions dégradantes.
Oui, je dis bien dégradantes, car elles ne tiennent pas compte de mon ancienneté, de mon expérience. J’ai du réclamer des changements pour que le contrat soit, éventuellement, plus « tolérable ».
Je ne vais pas pleurnicher, il y a cette année des millions de gens qui sont dans des situations bien plus cruelles, après tout, je garde un emploi. Mais plus que la perte d’argent, c’est le sentiment de n’avoir pas été respecté qui m’est insupportable. Je suis fermement décidé à non seulement quitter ce poste, mais à le faire exactement comme on le fait quand on a un contrat aussi précaire que ça.
Cette année, hélas, les conditions sont difficiles, il y a beaucoup moins de travail. Tous les professeurs de l’école on eu à estimer la situation.
Je vais trouver, mais ça va prendre un peu de temps. En attendant, je suis employé par la même entreprise et c’est ce qui est le plus important. En terme d’ambition, je n’en place plus aucune côté travail, je veux dire je suis prêt à accepter le même salaire et la même précarité pourvu que ce soit dans Tôkyô, c’est à dire à portée de bicyclette. Le temps est désormais le critère le plus important. On revient à cette fameuse heure de réveil et de coucher dont je vous parlais tout à l’heure.
Dimanche, je suis allé me promener à Kamakura. Grand beau temps, presque doux. Peu de gens, les temples étaient presque à nous. En marchant, je comprenais, et c’est vraiment un sentiment nouveau qui a germé au fil de l’année écoulée, que je valais bien mieux que ce que je vis, qu’il me reste des cartes. Il n’est pas, il n’est plus question de réfléchir à cette décision que j’ai prise de venir ici, non, il est plus question de voir ce qui vient maintenant, et de la même façon que j’ai choisi de quitter la France, je dois être totalement maître de ce qui vient et de ce qui, in fine, me conduira en France. Il y a juste que pour le moment, ce serait me faire souffrir, il n’y a déjà plus de travail pour tant de monde…
Non, je vais rester mais ma priorité est ailleurs. Je me suis emprisonné dans ce travail à cause des dettes que j’avais accumulées au fil des ans. C’est fini. J’ai besoin de bien moins d’argent qu’il y a des années et je peux réellement m’investir dans ce que je désire.
Kamakura me fait toujours autant de bien, et je ne sais pas pourquoi mais j’ai repensé à la Sarthe et à ses paysages, à sa campagne, à une vie possible, et comme ressourcé j’ai retrouvé le fil de ce qu’il me reste à faire et que 2020, cette fichue année, m’avait fait mettre de côté.
J’ai fait beaucoup de photos, les premières fleurs de pruniers, les temples, des trucs et des machins. La nature est en berne en apparence, les arbres sont rachitiques, dénudés et pourtant je sais que leurs racines puisent ce qui bientôt leur donnera la force de revivre. Cette simple idée me suffit, il y aura encore des fleurs et des feuilles dans les arbres.
Malgré cette catastrophe qui telle une guerre est en train de faucher cette jeunesse belle, amusante, souriante à coup de confinements, de répression et d’isolement, il y aura un après. Alors non, je ne pleurnicherai pas. J’ai quelques projets encore et finalement rien pour le moment ne m’empêche de les concrétiser, que moi, et moi seul.
L’alternative est simple: c’est mon patron, ce crétin fini à moitié conspirationniste, nationaliste et sans aucune culture, ou c’est moi. Tout, autours de moi, les arbres, les plantes, le vent, l’aube bleutée de Kabylie, le petit matin brumeux des vallées sarthoises, mes amis, cet oiseau sur un toit dimanche après-midi, le soleil, la lune, Allah, tout me crie cette évidence qu’il m’a fallu tant de temps à entendre. Papa me dit de penser à moi, maman me dit de faire comme je veux mais de bien faire attention.
Désolé de vous saouler avec tout ça, mais ce blog est aussi un rendez-vous avec moi-même. Je suis seul, et je n’ai que moi à qui parler, pour ne pas devenir fou, crever de solitude, me perdre en dedans de moi dans un travail qui finalement n’en est pas un.
Avec vous, à tâtons, je reprends le fil mais surtout, je commence à entrevoir la lumière.
Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier. Et pourtant c’est sur ses pas que je vais tenter de m’aventurer, parfaitement conscient que jamais je n’égalerai celui qu’il convient bien d’appeler un modèle indépassable. Il est un maître, et si hier je vous parlais de respect que je voue à certaines personnes, un respect que je ne distribue qu’avec parcimonie je le reconnais, eh bien il me faudrait mettre Nicolas Bouvier parmi eux.
Son destin n’a rien d’un destin politiquement comme-ci, il n’a pas même été un auteur de romans, non, Bouvier, c’est sa vie et c’est l’oeuvre littéraire qu’il en a faite, c’est l’oeuvre « totale » qu’il a su créer puisque non content d’écrire, Nicolas Bouvier a également su dessiner et photographier. On ne peut pas avoir à un quelconque moment de sa vie aimé le Japon sans s’être intéressé à lui, à son lien intime, profond, avec ce pays ainsi qu’avec sa population. Bouvier était un baroudeur, un voyageur comme la première moitié du vingtième siècle en a fait quelques uns, un destin de hasard qui au bout d’un long périple à travers l’Asie a fini par échouer en rade de Yokohama, sans argent ni projet, commençant une vie d’errance qui le mènera à Asakusa, dans mon quartier, encore balafré par la guerre, rongé par la pauvreté et de quasi-bidonvilles. Là, il va se lier avec des sans rien avec qui il va partager la même errance dans un pays secoué par le double poids de sa défaite militaire et d’une destruction qu’on a peine à imaginer aujourd’hui tant tout est pimpant, propre, riche.
Il va apprendre la langue, les habitudes, les gestes, dans un quasi-dénuement tout juste pondéré par la possession de l’appareil photo par la grâce duquel il va se faire connaitre. Il se promène à Ueno et son regard est attiré par une sorte de trace sur un mur, celle-ci semble avoir été tracée par les piétons. Quelques mois plus tard, le journal Asahi lui propose de photographier la ville, ses habitants, et c’est comme cela que nait le Nicolas Bouvier que nous avons découvert, nous, les amoureux du Japon. Sa connaissance non seulement de la langue, mais également de la langue populaire, des habitudes et de la culture vont l’amener à aller là où aucun étranger n’avait jamais été, à rencontrer des artistes de rue, des gens de peu, des vieillards, des artisans, des paysans. Son appareil fixe un pays en pleine transformation mais où le poids du passé n’a pas encore été effacé par son rapide développement économique, la société de consommation et la déferlante du baby-boom.
À cet incroyable talent de photographe qui fait de lui un incroyable humaniste au sens le plus pur du terme, celui qui aime l’humain tel qu’il est, sans aucun jugement moral ni aucune supériorité s’est très vite ajouté une plume incroyable, drôle et mélancolique, tendre et acide. Il s’emporte ici contre tel trait de caractère ici avant de s’émerveiller d’un geste ou d’une marque de gentillesse. Honnête, son écriture raconte le pays à travers ses yeux de suisse. Jamais il ne remet en cause la centralisé occidentale de son regard et en cela il nous permet de percer ce que peuvent être de vrais universels. Il ne veut en rien que les japonais changent, mais il s’agace de tel ou tel trait de leur caractère parce que précisément il est occidental. Ce qui l’attendrit, ce qui le surprend n’en trouve alors que plus de force car on y devine le suisse confronté à ce mieux que l’Occident qu’apporte le regard honnête sur une autre culture, une autre civilisation.
En nait un dialogue réel qui font de ses livres de véritables trésors pour celles et ceux qui veulent découvrir ce pays tout en comprenant que ce n’est pas à nous de changer le Japon, mais que peut-être nous pouvons, nous, accepter que le Japon nous change un peu.
Moi, c’est cela que je tire de Nicolas Bouvier. C’est bien simple, il est tout ce que jamais Caroline Fourest ou Alain Finkelkraut ne seront, il est leur contraire total. Il est un pur produit de cette époque, l’après-guerre, qui a vu fleurir des auteurs et des penseurs tournés vers l’autre, il est le contemporain de Leiris et Jean Rouch dévoilant l’Afrique débarrassée du prisme colonial, de Levi-Strauss qui fait de peuples océaniens des humains à part entière dotés d’une culture tout aussi respectable que la nôtre, de Beauvoir racontant le Brésil et troublée par cette rencontre d’une culture qui l’interroge sur ses certitudes, il est un contemporain de cette époque façonnée par l’expérience de l’échouage totalitaire et raciste de la civilisation occidentale.
Son oeuvre n’est en rien politique au sens de volontairement politique. Il n’est qu’un voyageur dévoilant les peuples et les paysages rencontrés, en Afghanistan, en Inde, en Chine, en Corée ou au Japon, avec un oeil honnête « centré-décentré ». Il reste un suisse, un occidental, portant un regard sur des peuples qu’il met au centre de sa narration, de ses photographies, pour nous présenter leurs gestes, leurs visages. L’autre n’est alors plus ce japonais sur la photo, mais c’est le photographe, sorte d’invité par effraction et tentant de s’effacer pour nous livrer une vérité autre. Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier, mais il y a une chose qu’avec lui je partage. J’ai appris à ne pas me penser comme le centre de tout, et chaque jour je me trouve être un invité, agacé par ce statut qui fait de moi un autre, et en même temps cette position, je l’ai choisie en venant ici. Il y a juste que je n’en mesurais ni le poids, ni la difficulté.
Elle m’apporte ses lots d’agacement, de colères rentrées, de frustrations, mais également ses moments magiques où je perce quelque chose chez l’autre, et ici cet autre est forcément japonais.
J’ai eu l’idée de ces chroniques de ma vie au Japon il y a quelques jours. J’avais besoin d’un sujet d’écriture pour me re-familiariser avec ce travail, d’un joujoux en quelque sorte, et voilà que le sujet est tout trouvé. Mes 15 ans au Japon sont une incroyable source de récits. Je ne vous raconterai pas au jour le jour, non, j’ai plutôt envie de vous parler de ce que j’ai vu, appris, regardé, aimé, haïs, adoré, ce qui m’a retourné, troublé, agacé ou émerveillé. Je ne sais pas photographier les gens, je me sens gêné, et puis il y a tout un côté légal maintenant, le droit à l’image, mais je pense être capable de les raconter. Et il y en a, à raconter.
Oui, j’ai eu l’idée de ces chroniques il y a quelques jours. J’étais à la poste, j’envoyais à mes trois étudiantes de Kawasaki les petits cadeaux que j’avais achetés pour elles à Kyoto, cadeaux que je n’ai pas pu leur offrir à cause de la suspension de leur classe pour cause de covid. La première employée a été très normale, polie comme les sont les employés de la poste, mais la seconde, quand j’ai eu fini de remplir ma boîte et d’y écrire l’adresse, elle a été plus que polie. Elle a été souriante, elle ne m’a pas dit que je parlais bien japonais, ce truc qui m’agace à un point vous ne pouvez pas vous imaginer, non, elle m’a expliqué tout très simplement, avec un sourire très simple que je pouvais deviner malgré le masque dans le plissé des yeux, et puis une fois que tout à été fini, elle s’est inclinée comme on le fait ici et je me suis senti moi-même m’incliner légèrement en répétant mes remerciements.
Et là, soudain, j’ai compris que je devais raconter cela, parce qu’au delà des agacements, les moments d’enchantement ne manquent pas et surtout je mesure à quel point le Japon m’a changé, a changé mon regard, mes attitudes, ma perception du monde. C’est ce contact permanent avec ce pays qui me fait tel que je suis aujourd’hui, et je pense avoir beaucoup à partager, avec l’espoir aussi que cela aiguisera mon regard sur cette expérience.
Je n’ai aucun regret d’être venu ici. Et que demain je revienne en France, cette part de Japon est maintenant profondément inscrite en moi, elle ne tardera pas à créer les mêmes agacements et les mêmes émerveillements sur la France, des sensations que je n’aurais certainement jamais été amené à ressentir si je n’avais choisi, voulu, avec force et obstination, de venir ici.
Je ne suis pas Nicolas Bouvier, et je n’ai absolument pas le désir de le devenir. Je suis Madjid Ben Chikh, un solitaire sociable et moderne qui a fait sa vie au Japon.
Et ainsi s’achève ce premier billet de chroniques, ce sera notre contrat, avec moi, avec vous, et avec ce pays et ses habitants.
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