Derniers adieux

D

Maman est partie il y a deux ans. Il y a deux ans, je me levai le matin, trouvant le bref message de mon frère m’annonçant la nouvelle. La veille, j’avais téléphoné à l’hôpital, ou peut-être plutôt envoyé un message, et puis j’avais acheté en urgence un billet d’avion pour le mercredi soir, espérant qu’il soit encore temps.

Ce mercredi matin, je m’étais rasé, j’avais taillé ma moustache, j’avais coupé mes cheveux, préparé un bagage, prévenu mes élèves, j’étais allé travailler l’après-midi et le soir j’étais allé à l’aéroport de Haneda, vol Qatar Airways. En chemin, j’avais surpris la lune, une lune magnifique, pleine cette nuit là, lune m’accompagnant vers la France dans ce ciel d’un jour nouveau ne cessant de se lever à bord de l’Airbus A350, mes yeux rivés sur l’astre brillant. En France, un temps magnifique, ensoleillé pour ce qui reste en ma mémoire mon plus beau séjour en France.

Je suis arrivé, c’était le printemps, la lune était nouvelle et les arbres fleurissaient.

Deux ans ont passé. Deux ans ont passé et il me faut désormais tourner cette page définitivement.

De ces journées est sorti un billet de blog que j’ai écrit et publié l’an dernier, un billet au titre mûri durant des années, car je m’y étais préparé, à ce jour. Un très long billet pour raconter maman, raconter maman dans notre famille, maman et moi, et dresser avant tout le portrait d’une femme dont seule la mort m’a révélé l’existence. Le femme et non la mère.

Le billet partagé, le deuil était accompli, j’avais écrit tout ce que je pouvais écrire et il ne me restait plus qu’à le partager avec vous. Ce billet, un des billets les plus importants qu’il m’aie été d’écrire, je l’ai « épinglé » sur Twitter comme sur Facebook, permettant au lecteur de passage de pouvoir le lire, car ce billet me raconte en filigrane plus que beaucoup d’autres et qui sait, plus que tout autre.

Deux ans ont passé et depuis le début de cette année je sais que le moment est venu de désépingler ce billet, de le laisser rejoindre le passé duquel je tente désespérément de le retenir, sachant également que ce billet ne sera pas perdu, qu’il est toujours sur mon site, et que j’ai veillé pour le protéger de mes soucis professionnels et financiers du moment, à payer une autre année d’hébergement.

Avec ce retour timide à l’écriture ressurgit dans mes yeux, ou pour être plus exacte, dans ma mémoire visuelle, cette lumière brumeuse de mes promenades du matin, à La fermé Bernard.

C’est beau, la campagne de l’ouest de la France, quand à l’orée d’une nouvelle journée ensoleillée une brume épaisse enveloppe tout.

Cette fin mars, les arbres étaient encore rachitiques, dépourvus de feuillages mais ici et là apparaissaient les premières pousses. J’ai aimé cette petite ville du Perche, cette petite ville de ce qui fût autrefois le duché du Maine, là où quelques Francs nommés Robert, au VIIe siècle, allaient donner naissance à deux dynasties, la Plantagenet qui règnerait sur l’Angleterre bien entendu, mais également la Capétienne. Et La Ferté-Bernard, aujourd’hui petite ville coquette mais oubliée, fût une de ces villes importantes des Comtes du Maines et des Ducs d’Orléans.

Depuis, ces paysages ne me quittent pas, ils sont gravés en moi, et en écrivant, c’est comme si les arbres refleurissent au dedans de mois dans ces promenades sarthoises de ce mois de mars 2019.

Comment cela a-t-il pu être possible que ce voyage devienne si parfait, si heureux, si ensoleillé. Peut-être finalement ai-je pu enfin comprendre toute l’affection que j’ai reçu, peut-être ai-je pu percevoir mes parents au delà de la contingence, le manque d’argent, les colères et cette violence parfois, les mots qu’on ne disait pas mais qui explosaient sous d’autres formes, surtout ne pas dire la peur de tout perdre, de se  retrouver à la rue, la peur d’être jugés, par la famille, les voisins, les autres, la peur d’échouer, et la peur de perdre ses enfants.

Deux ans et le sentiment d’une page qui se tourne. C’est une expression un peu étrange, une page qui se tourne, une sorte de tarte à la crème, car il y en a, des pages et des pages tournées. Le décès de maman a marqué un tournant, et aujourd’hui, ce n’est pas la page qui va se tourner, c’est moi qui vais la tourner, en désépinglant cet article et en publiant celui-ci pour, une dernière fois, dire au revoir à celle qui plus que me donner la vie, m’a accompagné sans jamais m’oublier ni me juger, qui toujours avait ce mot réconfortant, « si c’est ce que tu veux faire… », ambigu et généreux à la fois.

Allez, à Dieu, maman. Adieu.

commentaires

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  • Oui il arrive le temps où ne sommes plus enfant , ou presque : car la perte des parents nous laisse orphelin et en nostalgie de cette enfance ou n’attendions rien. Toutes mes pensées de réconfort DomiH

  • Merci Madjid, tes mots sont beaux, pleins, et doux, ça me fait du bien de te lire je pense et me prépare à ce moment aussi, c’est con let bizarre à la fois la vie. Je pense que c’est bien d’être acteur de la vie, plutôt que spectateur, c’est bien de tourner soi-même la page . Un jour j’irai dans la Sarthe, un jour je retournerai à Alger. Tendres pensées.

    • Merci Arezki. J’espère un jour pouvoir te croiser, que nous puissions partager un café.
      Amitié.

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