Premier mardi du mois

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Je suis dans le métro, j’ai mon vieux MacBook sur les genoux. La nuit dernière, comme c’est le cas depuis plusieurs nuits, j’ai ouvert les yeux à 4 heures du matin, et le problème est que je suis allé au lit vers une heure. S’en est suivie une série de sommeils et de réveils me laissant une sensation de fatigue à laquelle j’ai du mettre fin en décidant de me lever. Il commençait à être tard et je devais quitter la maison à 9 heures 10 au plus tard.

Aller au lit beaucoup plus tôt est une nécessité, en tout cas en ce moment. Un an a passé et je ne parviens pas à me lever à 6 heures alors que j’aime tellement cette sensation de journée longue, et c’est d’autant plus bête que 5 à 6 heures de sommeil me suffisent. Ce doit être ce nouveau contrat qui me hante. Je ne peux pas dire, mes rêves sont plutôt simples et je ne me lève pas avec une quelconque sensation étrange. Il y a juste que je me réveille tous les jours à la même heure, et c’est beaucoup trop tôt, et cela me perturbe par la suite.

Je vais trouver une solution.

J’ai ce matin modifié mon profil sur LinkedIn, enfin, pas vraiment modifié, j’ai juste ajouté le badge de recherche d’emploi. Ça me fait tout drôle, après toutes ces années, mais bon, c’est la situation. J’ai un travail en ce moment mais les nouvelles conditions le rendent totalement banal, sans absolument rien de spécial. Et l’école est loin bref, désormais les inconvénients l’emportent sur les avantages. Je perds en plus une grosse somme d’argent, près de la moitié de mon salaire, au passage.

Vraiment. Mon patron n’avait pas le droit de me faire une saloperie pareille. Un salopard.

Il y a un an, il a voulu faire un peu la même chose à un autre professeur. Après une discussion avec cet autre professeur, j’ai suggéré à mon patron de le licencier afin qu’il puisse collecter le chômage. C’est ce qu’il a fait et Justin a pu retrouver un autre post assez rapidement, bien mieux. Moi, personne n’a suggéré ça, et mon patron savait très bien que s’il me licenciait il devrait mettre la main à la poche. Si je démissionnais, je ne pouvais encaisser le chômage qu’après trois mois. Je n’ai donc eu aucun autre choix que d’accepter des conditions dégradantes.

Oui, je dis bien dégradantes, car elles ne tiennent pas compte de mon ancienneté, de mon expérience. J’ai du réclamer des changements pour que le contrat soit, éventuellement, plus « tolérable ».

Je ne vais pas pleurnicher, il y a cette année des millions de gens qui sont dans des situations bien plus cruelles, après tout, je garde un emploi. Mais plus que la perte d’argent, c’est le sentiment de n’avoir pas été respecté qui m’est insupportable. Je suis fermement décidé à non seulement quitter ce poste, mais à le faire exactement comme on le fait quand on a un contrat aussi précaire que ça.

Cette année, hélas, les conditions sont difficiles, il y a beaucoup moins de travail. Tous les professeurs de l’école on eu à estimer la situation.

Je vais trouver, mais ça va prendre un peu de temps. En attendant, je suis employé par la même entreprise et c’est ce qui est le plus important. En terme d’ambition, je n’en place plus aucune côté travail, je veux dire je suis prêt à accepter le même salaire et la même précarité pourvu que ce soit dans Tôkyô, c’est à dire à portée de bicyclette. Le temps est désormais le critère le plus important. On revient à cette fameuse heure de réveil et de coucher dont je vous parlais tout à l’heure.

Dimanche, je suis allé me promener à Kamakura. Grand beau temps, presque doux. Peu de gens, les temples étaient presque à nous. En marchant, je comprenais, et c’est vraiment un sentiment nouveau qui a germé au fil de l’année écoulée, que je valais bien mieux que ce que je vis, qu’il me reste des cartes. Il n’est pas, il n’est plus question de réfléchir à cette décision que j’ai prise de venir ici, non, il est plus question de voir ce qui vient maintenant, et de la même façon que j’ai choisi de quitter la France, je dois être totalement maître de ce qui vient et de ce qui, in fine, me conduira en France. Il y a juste que pour le moment, ce serait me faire souffrir, il n’y a déjà plus de travail pour tant de monde…

Non, je vais rester mais ma priorité est ailleurs. Je me suis emprisonné dans ce travail à cause des dettes que j’avais accumulées au fil des ans. C’est fini. J’ai besoin de bien moins d’argent qu’il y a des années et je peux réellement m’investir dans ce que je désire.

Kamakura me fait toujours autant de bien, et je ne sais pas pourquoi mais j’ai repensé à la Sarthe et à ses paysages, à sa campagne, à une vie possible, et comme ressourcé j’ai retrouvé le fil de ce qu’il me reste à faire et que 2020, cette fichue année, m’avait fait mettre de côté.

J’ai fait beaucoup de photos, les premières fleurs de pruniers, les temples, des trucs et des machins. La nature est en berne en apparence, les arbres sont rachitiques, dénudés et pourtant je sais que leurs racines puisent ce qui bientôt leur donnera la force de revivre. Cette simple idée me suffit, il y aura encore des fleurs et des feuilles dans les arbres.

Malgré cette catastrophe qui telle une guerre est en train de faucher cette jeunesse belle, amusante, souriante à coup de confinements, de répression et d’isolement, il y aura un après. Alors non, je ne pleurnicherai pas. J’ai quelques projets encore et finalement rien pour le moment ne m’empêche de les concrétiser, que moi, et moi seul.

L’alternative est simple: c’est mon patron, ce crétin fini à moitié conspirationniste, nationaliste et sans aucune culture, ou c’est moi. Tout, autours de moi, les arbres, les plantes, le vent, l’aube bleutée de Kabylie, le petit matin brumeux des vallées sarthoises, mes amis, cet oiseau sur un toit dimanche après-midi, le soleil, la lune, Allah, tout me crie cette évidence qu’il m’a fallu tant de temps à entendre. Papa me dit de penser à moi, maman me dit de faire comme je veux mais de bien faire attention.

Désolé de vous saouler avec tout ça, mais ce blog est aussi un rendez-vous avec moi-même. Je suis seul, et je n’ai que moi à qui parler, pour ne pas devenir fou, crever de solitude, me perdre en dedans de moi dans un travail qui finalement n’en est pas un.

Avec vous, à tâtons, je reprends le fil mais surtout, je commence à entrevoir la lumière.

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