Chroniques (2): histoire de comput, ou Setsubun

C

Aujourd’hui, c’est Setsubun, 節分, le dernier jour de l’année ancienne.

Setsubun marque le moment où l’hiver s’efface pour laisser place au printemps qui littéralement se lèvera demain, 立春.

Étonnant, vivre dans un pays qui est parvenu à superposer deux calendriers totalement différents tout en y rajoutant des éléments de son propre calendrier agraire et en plaquant sur le tout son calendrier impérial.

Le Japon vit, depuis 1868, dans le calendrier grégorien. On y utilise exactement les mêmes dates qu’en Europe ou aux USA, avec une année divisée en 12 mois et 52 semaines commençant le 1er janvier et s’achevant le 31 décembre. Rien de bien extraordinaire.

Toutefois, dès que vous remplissez un formulaire, vous avez affaire au calendrier impérial destiné à compter les années de règnes de l’empereur en exercice. Et pour rendre l’exercice un peu plus compliqué, ces années sont comptées de l’ancienne façon, assez peu logiques pour nos esprits rationnels.

Ainsi le nouvel empereur a été intronisé il y a deux ans, le 1er mai 2018. Dès ce moment là, on a été dans la première année appelée l’année d’origine, Gan’nen, 元年. L’ère dans laquelle nous sommes rentrés est appelée Reiwa, 令和, l’ère précédente était Heisei, 平成, celle d’avant était Shôwa, 昭和, précédée de Taishô, 大正 elle même précédée de l’ère qui a vu la restauration de l’empereur ainsi que le transfert de la capitale à Tôkyô, Meiji, 明治.

Le jour de l’intronisation de l’empereur a donc été le 1er mai Reiwa Gan’nen, 令和元年5月1日. Le 1er janvier 2019, on est passés dans la deuxième année, même si finalement il n’y avait que 7 mois. Aujourd’hui, on est donc en Reiwa 03, le 2 février.

Ouf.

S’ajoutent ensuite des bribes de l’ancien calendrier luno-solaire chinois commençant traditionnellement lors de la nouvelle lune fin janvier ou début février. Ces restes se bagarrent à travers le Japon dans les dates de fêtes identiques mais fêtées à des moments différents. La fête des morts a lieu le 7e mois de l’année, ce qui veut dire en juillet pour la région de Tôkyô, mais août pour une majorité d’autres régions.

La décoration traditionnelle du 1er de l’an est une branche de pin, mais on décore également les arrangements floraux avec des branches de muriers en fleurs et cela le fait que non, le 1er janvier, les muriers ne sont pas en fleurs…

Pour finir, le japon est habité par une culture poétique agraire et panthéiste où les phénomènes naturels, les différentes floraisons et les récoltes donnent leur vocabulaire – ce sont eux qui inspirent les haïkus selon des règles très codifiées où telle plante évoquera telle saison. J’ai eu l’occasion d’en parler plusieurs fois, j’adore l’ancien nom des mois et des saisons. Les japonais anciens ne se prenaient pas pour des européens, il n’avaient que faire que le Japon ait « 4 saisons », comme les japonais brainwashés n’arrêtent pas de le dire et le répéter en dépit de tout bon sens. Les Japonais d’avant savaient très bien que le système de saison est complexe, ici, ils avaient donc un vocabulaire incroyablement riche qui inspirait le nom de chaque mois, le changement subtil de saison après le passage de tel vent, de telle pluie ou le changement de couleurs de telle ou telle feuille…

Bien, aujourd’hui, donc, c’est Setsubun. La tradition est de nos jour de jeter des graines de soja sèches en criant « dehors le diable! Le bonheur, dedans! », 鬼は外、福は内! Il parait qu’il faut jeter autant de graines qu’on a d’années, puis les manger après. On fait porter le masque d’un démon aux enfants.

S’est ajoutée la « tradition » du Ehômaki, venue de la région du Kansai. Le Ehômaki, 恵方巻 est un rouleau de riz enveloppé dans une algue et fourré de différents ingrédients colorés: concombre, omelette, champignons shiitake en marinade, etc C’est très bon! On doit les manger dans la direction de l’année qui est, en 2021, sud-sud-ouest. Ne me demandez pas qui décide de ça, je n’en sais rien…

J’ai mis des guillemets à « tradition » car il n’est pas sûr que ce soit si ancien. J’ai entendu dire plusieurs fois que ce sont les supérettes qui ont lancé la « tradition » dans les années 90, même s’il semble bien qu’en effet on mangeait bien des Ehômaki à Osaka.

Si aujourd’hui l’hiver s’achève, c’est que demain commence le printemps, 立春. Oui, le 3 février…

C’est ça, vivre dans un autre pays, un pays dont la culture est à ce point éloignée de celle dans laquelle on a grandi.

Là aussi, c’est un reste du calendrier chinois et cette date est célébrée dans toute l’Asie car elle annonce le début des travaux des champs même si dans la plupart de ces pays on soit encore dans le froid. On commence à regarder les premières fleurs dans les arbres, les camélias, et le vocabulaire des saisons est plein de ces mots qui disent que tel jour est le jour où tel insecte sort de terre, tel vent est le premier vent du printemps, 春一番, entendre par là le premier vent venu du sud, plus doux.

Ce pays est devenu d’une laideur difficilement descriptible. Tout, les immeubles, les maisons, les espèces de raccommodages urbains qui défigurent le paysage comme une grosse balafre, tout est véritablement laid, et de façon inattendue, c’est le vocabulaire agraire des saisons qui évoque un temps pas si lointain où la nature ici devait être d’une beauté rare, lumineuse.

On en voit des traces quand on quitte Tôkyô. Le Shinkansen traverse des paysages extrêmement touchants, vers shizuoka on voit ces champs de thé en plateau, et des fois on aperçoit des hommes et des femmes qui récoltent leurs feuilles d’un vert incroyablement… vert.

Quand vient Setsubun, et le lendemain Risshun, j’appréhende le mois qui s’annonce, et qui est le plus long de l’année. Partout la nature se réveille, les petits oiseaux vert mejiro picorent le pollen des fleurs de muriers et le vent n’en est pas moins glacé, la nuit incroyablement froide et les journées encore relativement courtes.

C’est un mois très long, et qui va jusqu’à la fête des filles, le 3 mars. Alors, seulement alors, les températures commencent à monter un peu plus. Les kawazu-zakura, des cerisiers précoces, sont en fleurs alors que les pêcher sont en pleine floraison. Malgré le froid, on commence à compter les jours qui nous séparent des fleurs de sumeyoshi-sakura, ces cerisiers qui fleurissent avec l’équinoxe.

Patience

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