55

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J’ai 55 ans depuis lundi. Je voulais écrire, je ne l’ai pas fait. Je me suis beaucoup reposé, il y avait deux jours fériés cette semaine, mais aussi je me suis levé plus tôt, vers six heures trente. Un vrai progrès, encore insuffisant, mais sur la bonne direction. Dans la matinée je n’ai rien fait, j’ai laissé passer cette « seconde journée » de ma journée, j’ai pu constater à quel point cela m’en donne, du temps. Je vais tenter de repousser encore un peu mon heure de lever, et puis il va bien falloir travailler.

J’écris, je suis noué, les mots viennent difficilement, ils s’entrechoquent en moi, et même là, dans cette ligne, quand j’ai écrit « mot », sans trop comprendre c’est « mort » que j’ai tapé. « Les morts viennent difficilement ».

Cette année, mon application de calendrier m’a envoyé une notification pour l’anniversaire de Julien. Le 17 septembre. Maman, c’était le 19 septembre, et moi, c’est le 21.

17. 19. 21.

Je n’ai pas peur de mourir et je ne pense pas que ce soit une quelconque suite prémonitoire. Non, ça a été plutôt un sentiment d’absence, un sentiment de solitude, un sentiment de manque. Maman est partie le jour du printemps, le 20 mars. Je suis né le 21 septembre, la fin de l’été ou le premier jour de l’automne, ça dépend des années.

19. 20. 21.

Je ne sais pas pourquoi cette année j’ai pensé à ces suites de nombres. Peut-être envie de m’en libérer. J’ai juste été très triste encore de la disparition de Julien, et puis cela m’a ramené à la disparition de maman. De là, je reviens encore à l’éloignement, au départ, à l’absence, à la séparation. Et peut-être est-ce avant tout un sentiment simple. Si je devais quitter le Japon, je ne me remettrais pas de ma séparation d’avec Jun. J’ai toujours pensé revoir mes amis, je n’en ai jamais douté, il y a juste que je ne mesurais pas bien le temps ni son effet, on n’y pense pas trop. Mais si je venais à quitter Jun, ce serait une vraie séparation car je ne reviendrais pas au Japon. Et je sais très bien qu’avec le temps, la langue elle-même s’évaporerait.

Je crois qu’il est là, ce noeud en moi, là, en ce moment, devant cette page blanche.

Je me souviens de mes sentiments, quand maman me disait, alors qu’elle avait déjà plus de 75 ans, « quand je serai vieille ». Je contenais une colère, j’avais envie de lui hurler qu’elle l’était déjà, et que ces décisions qu’elle reportait, c’était maintenant, c’était à ce moment là qu’il fallait les mettre en oeuvre. Moi, je vois le compteur an qui continue de passer, et je ne veux pas jouer avec, je sais qu’il va bien falloir que j’empoigne mon courage et que je quitte le Japon. Pas cette année, non, mais conformément à ce que j’avais prévu l’an dernier quand je me donnais environ deux ans. J’ai signé un nouveau bail pour mon appartement en juin, un bail de deux ans, et cela veut dire pour faire court que ce sera mon dernier bail.

Ou alors. Ou alors je dois véritablement choisir de rester ici. Ce n’est pas mon choix, mais si je reste plus longtemps, ce doit être un choix assumé, calculé et mesuré, en aucun cas une lâcheté de ma part.

Je parle de lâcheté sans brutalité dans la signification, mais avant tout parce que reporter une décision difficile, c’est un manque de courage, et ce manque de courage, c’est de la lâcheté.

Je ne me vois pas vieillir ici.

Ce n’est pas que j’idéalise la situation en France, loin de là, et la gestion de la situation sanitaire en ce moment, avec la bande de Charlot aux commandes ne m’inspire rien de bon quand à l’avenir de la France, de ses habitants et du climat qui va y régner dans les années qui viennent. J’ai lu ce matin que Marseille allait avoir un nouveau couvre-feu pour ses bars et ses restaurants, autant dire que la moitié d’entre eux ne survivront pas, et qu’avec c’est tout un tissus social qui va périr pour être remplacé par des Séphora, des Halles aux Chaussures et des Flunch.

Tout cela je le sais, mais je ne sais pas trop quel est mon avenir ici. Je ne sais pas trop non plus quel est mon avenir en France non plus, comment le saurais-je, il y a des millions de français qui ne le savent pas non plus. Alors imaginez, mon avenir à moi, français, au Japon…

Comme toujours dans ces hasards de mes questionnements, l’Algérie est venue frapper à la porte. Ça a été Maria d’abord, elle est devenue fan des romans de Yasmina Khadra et, malgré toute la corruption qu’il y décrit, elle rêve d’aller y faire un tour. Elle m’a encore dit ça dimanche. Et puis ce sont quelques informations que j’ai lues, et voilà ce pays qui tape à ma porte. Comme si j’y avais une place, là-bas. Il n’y en a même pas pour les algériens, alors moi… Et pourtant, chaque fois que ce pays frappe à ma porte, je suis enveloppé d’une incroyable tendresse. Cette fois, ça a été le reportage de M6 qui a tant énervé le gouvernement et enflammé les réseaux sociaux. Ben oui, les algériens sont fiers, c’est le dernier truc qui leur reste vu que le système politique leur a volé tout le reste, alors ça non, ils n’ont pas apprécié qu’une chaine étrangère, française de surcroit, vienne comme ça parler d’eux, de « leur » hirak (soulèvement).

Ben moi je l’ai trouvé bien, ce documentaire. Ben oui, les commentaires étaient bardés de clichés, c’est le style même de la télévision privée, et de la Villardière, bien connu pour avoir bidonné certains reportages, n’hésite devant rien pour ajouter du croustillant qui permettra de vendre de la pub. D’ailleurs, visiblement, M6 est candidate pour diffuser directement en Algérie, c’est à dire avec de la publicité ciblée. C’est raté, le reportage a outré Son Excellence le Président de la République Démocratique et Populaire Algérienne Abdel-Madjid Tebboune, M6 est désormais bannie du pays. Une vraie démocratie, un authentique démocrate.

Mais une fois qu’on retire ces commentaires allumeurs, il reste un portrait de quelques jeunes qui se sont retrouvés dans la rue malgré des profils très différents, et on ne peut pas ne pas éprouver de sympathie envers eux, leurs situations si différentes.

J’ai beau être français, j’ai un lien très intime, très profond avec ce pays, l’Algérie, et ce n’est pas que par mon père. C’est aussi visuel, olfactif, auditif. L’autre jour, je me promenait et dans la rue, l’espace de deux secondes, il y a eu une odeur, je ne sais pas ce que c’était, et cette odeur m’a renvoyé à la Kabylie. J’ai au fond de moi deux régions natales, l’une dans l’ouest de la France, c’est là que s’est inscrit un sillon très profond dont je n’ai mesuré l’emprunte qu’au décès de maman. Et puis il y a l’Algérie qui elle s’inscrit dans les sens, ce n’est pas un sillon, tout juste une caresse, une esquisse, un possible qui n’est jamais advenu. Nedjma. Je ne parle pas du site, non, quoi que, un peu, peut-être aussi.

Alors voilà, nous sommes en 2020, c’est l’automne, le monde est traversé par une pandémie qui va ruiner les vies de millions de personnes à travers le monde, et j’ai très peu de temps pour engager ce que j’ai décidé il y a de cela un an. Et dans la balance, il y a quelqu’un que je ne veux pas quitter.

On dit souvent que poser un problème c’est déjà commencé d’y répondre. Certes, mais c’est quand même un peu plus compliqué que ça, et à mon avis icel qui a dit ça n’a jamais eu beaucoup de problème dans sa vie…

Côté travail, ce qui est inquiétant, c’est la très nette perte de motivation de mon patron qui désormais se contente du minimum. Son père est malade, alors il passe son temps à regarder des vidéos et lire des livres sur la santé. C’est un control freak, ça lui passera mais en attendant, il n’a pas l’énergie qu’impose la situation. Il est très passif. Hier, la secrétaire a un peu craqué et m’a confié qu’elle en a marre, qu’elle se demande si elle ne va pas chercher du travail ailleurs parce qu’elle commence à douter de tout, de la survie de l’école, de son travail.

Ça ne m’a pas surpris, je ressens exactement la même chose. Ça ne me fait rien non plus, j’ai pas mal envisagé la situation ce printemps, je l’accepte et de toute façon, elle fait partie de ces changements qu’il va bien falloir que je conduise pour ne pas les subir.

Si j’étais amené à perdre mon travail, je toucherais le chômage durant 6 mois, et j’ai aussi mes leçons du lundi et du mardi bref, j’aurais 6 mois de délai. Mais 6 mois, ça passe vite. Et d’un autre côté, qu’est-ce que ça me laisserait comme temps pour faire plein de choses…

Quand elle m’a dit ça, j’ai juste pensé que je dois déposer ma demande de visa permanent. Pas pour rester, juste pour avoir des options, des possibilités.

À 55 ans, ce qui compte, ce sont précisément les possibilités, et mon idée centrale est de n’en laisser aucune de côté.

Et puis il y a, surtout, le travail. Pas le travail salarié, il y a ce travail dont je ne cesse de vous parler et que je repousse, exactement comme maman le faisait. Quelque part, j’ai beau avoir un appartement bien rangé, avec plein de petit désordre élégant tout plein qui se range en 15 minutes, j’ai beau ne pas accumuler de trucs à jeter, sur mon Cloud, j’ai un véritable bazar de textes, à relire, à corriger, à terminer, terminés mais que je ne veux pas publier mais éparpillés au milieu de textes à terminés. Et ce travail, c’est précisément le travail, le vrai travail que je reporte indéfiniment alors que je constate à chaque anniversaire que le temps est passé.

17. 19. 20. 21. 55. 56. 57…

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  • Bon Anniversaire ! Année de décisions… Parfois, quand on a des décisions importantes à prendre, on croit que c’est très compliqué. Mais, bien souvent, au fond de soi, le choix est fait très tôt. Consciemment ou non. Ecoutez la petite voix bien douce…

    “Elle est discrète, elle est légère,
    Un frisson d’eau sur de la mousse.

    Et dans les longs plis de son voile,
    Qui palpite aux brises d’automne
    Cache et montre au cœur qui s’étonne
    La vérité comme une étoile.”

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