Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Juste avant que ce soit dimanche

    Juste avant que ce soit dimanche

    Freddie, il ya une petite dizaine d’annee, avant que je partes a Londres, chez Maria.

    Et encore une fois c’est dans le métro que j’écris. Il fait super chaud, le chauffage est allumé. Pourtant, les températures ont changé dehors, et on s’attend à au moins 7 degrés de plus qu’hier, avec la pluie en plus… Enfin, demain, il devrait faire beau. Il est environ 9 heures du matin, je vais travailler. Une classe TOEIC, une classe business, une classe pré-intermédiaire, une classe de français, un break puis une classe business et pour finir, une classe de français intermédiaire. Elle est souriante et cultivée, je finis bien la semaine.
    Contrairement à NOVA, où les élèves semblaient comme injectés en un flux continuel et aléatoire, cette école marche avec un emploi du temps fixé à l’avance. Ça ne change pas mon sentiment sur le fait que cela n’est pas très sérieux. Au Japon, les élèves étudient l’anglais de façon archaïque, ils écrivent et ne parlent pas. Le résultat, c’est qu’ils ne savent pas parler. Dans n’importe quel système sérieux d’école de langue, ces élèves seraient notés en fonction de capacités à comprendre et à interagir. C’était d’ailleurs comme ça à NOVA. Or, ici, comme il n’y a pas réellement, de test, les niveaux sont très aléatoires, mais c’est aussi comme ça que ça marche au Japon : « il sait », est généralement l’alibi pour vendre un niveau supérieur. Ma business de l’après-midi, par exemple. Il est incapable d’aligner 3 mots, mais il fait une business. Niveau pré intermédiaire… Mais bon, je fais avec ce système, c’est le Japon, et le client est roi. En français, toutefois, je parviens à imposer de vrais niveaux quand je teste les étudiants. Débutants. Et je me moque complètement de savoir s’ils ont étudié avant. Tu sais pas causer ? On recommence ! Non, mais… Je les gave d’exercices, je les fais compter jusqu’à 999 millions, et vous savez quoi, ils adorent !
    Je suis en train de quitter Tôkyô. Je travaille dans l’Ouest, dans Kanagawa, vers Yokohama. C’est loin, et je déteste cette banlieue.
    Reçu deux messages via Facebook ce matin. Un de Freddie, très gentil. Freddie est mon amie de puis 1978… Enfin, on a mis du temps à se comprendre… Premier échange. Freddie, nouvelle élève fraîchement débarquée, au fond de la classe, m’interpelle.
    – Eh, Benchikh, t’es Juif ?
    Je me retourne, étonné par cette question venant de quelqu’un que je ne connaissais pas.
    – Non !
    – Je vais te casser la gueule.
    Il était clair qu’une très grande amitié ne pouvait que naître d’une telle entrée en matière. Elle me terrorisait. Et puis finalement, elle m’a aidé à me décoincer, à m’affirmer. J’avais 13 ans, j’étais disco (!), ça avait été ma façon de commencer à exister, je m’habillait comme Travolta ! Oui, je sais, c’est nul, mais un fils de prolétaire fraîchement licencié, Algérien de surcroît et à Bondy dans le 93, ça n’a pas beaucoup de référents culturels… J’ai pris ce que j’avais sous la main, le Disco ! Eh bien pour moi, ma révélation, ça a été Freddie qui s’assoie à côté de moi en cours d’anglais (j’étais le meilleur, je ne décollais pas des 19, et en plus, ah oui !, j’étais délégué de classe), et elle me dit tout de go, « aujourd’hui, on fait grève ». C’était dit sous le ton de la menace ! Je me souviendrai toujours de la tête de la prof, au milieu du silence des éléves, me regardant, le regard suppliant, « Jack !? » (c’était le nickname que je m’étais choisi en sixième, où nous devions tous en avoir un). Et je ne répondais pas. Alors, elle s’est arrêté, le parapluie qui lui servait à expliquer quelque chose dans la main, et elle m’a dit :
    – que se passe t’il ? Elle guidait ses yeux vers Freddie.
    – On fait grève, madame.
    – Et pourquoi ?
    Là, je n’ai pas du tout su répondre. La pauvre Madame Florentin explorait le puit profond de la solitude sous le regard de 30 paires d’yeux. J’ai été convoqué par la directrice, Madame d’Amour, qui ne comprenait pas mon attitude. Je ne la comprenais pas non plus, mais je suis encore surpris de ne pas avoir dénoncé Freddie –elle m’avait menacée-, mais d’avoir continuellement dit « on ». Pour le reste, « je ne sais pas ». Il faut dire que le collège traversait sa mauvaise passe. Mendès France l’avait bien dit, en 54, dans son discours à la jeunesse. C’était là qu’il fallait recruter et former des profs ! Non, la France conservatrice a préféré attendre. Ça a recruté à tour de bras et au niveau bac, au niveau bac 68, on appelait ça les PEGC, des grosses bandes de ringards vaguement rescapés du Larzac ou de n’importe quel coin où il y a des chèvres, des filles à cheveux passés au henné sentant le patchouli, des types rachitiques avec des cheveux gras, long, et sentant encore la fête « délirante » de la semaine dernière. J’habitais le 93, on a eu droit à la fosse septique de 68. De vrais ringards, qui n’avaient rien a faire d’enseigner. On pouvait les tutoyer, ils n’avaient rien à faire qu’on travaille ou pas. Ma professeur de math, une ringarde a cheveux ondulé qui a décidé de condamner sa gamine à la naissance en l’affublant du doux prénom de Charlotte, exhibait ses seins sans en avoir l’air avec des décolletés presque au niveau de la taille, sous des pulls « flous », jean moulant, bottes « sauvages ». Elle avait des cheveux longs bouclés et gonflés, passés au henné. Elle était « cool ». J’étais délégué, j’ai vu le vrai visage de cette bande de con lors du troisième conseil de classe. Des flics. C’est certainement là qu’est né le rocker en moi ! Freddie traînait vaguement avec cette bande de prof. Il y avait le professeur de physique, un craignos rescapé de je ne sais trop quelle campagne, avec son groupe folk Maluzerne, un Malicorne pour fauchés. Il jouait de la vielle. Il avait une camionette « Maluzerne ». Dans mon coin, on était nombreux, de la deuxième génération, Algériens, Portugais. Moi, mon père venait d’être licencié et commençait à collectionner les « mais pourquoi vous ne rentrez pas dans votre pays » à l’ANPE. On n’avait plus besoin ni d’Algériens, ni de vieux de plus de 40 ans, ni d’ouvriers. Et c’est ce genre de glandeurs qu’on nous envoyait pour assurer « l’égalité républicaine » si chère à Nicolas Sarkosy et Manuel Valls.
    C’est à cette époque que mon identité gay a émergée. L’épisode de cette grève m’a prouvé qu’on pouvait dire non. Au fond de moi, j’étais content. Parallèlement, je me mettais à dessiner des corps de femmes. Des femmes nues. Mais contrairement aux hétéros, je dessinais des femmes nues pour les habiller. Je voulais mettre en avant certaines parties du corps pour les mettre en valeur. Jambes, ou poitrine. La grosse bab a convoqué ma mère pour lui dire que j’étais un obsédé sexuel. Ma mère est revenue cassée de cette rencontre. C’était l’époque ou mon père avait perdu son allocation. Un loyer, deux gosses dont un obsédé sexuel, pas d’argent. Le bonheur, quoi…
    J’habillais des femmes, je copiais Erté à la bibliothèque où, régulièrement, un livre attirait mon attention. Comment nous appelez-vous ? de Guy Hocquenghem. Je l’ai présenté en exposé l’année d’après devant ma classe, vannée. C’est que j’avais choisi les meilleurs passages. Ma professeur, Madame De Witt, une catholique de gauche et pratiquante m’a laissé faire et a bien noté mon travail tout en formulant des critiques pertinentes. J’aimais beaucoup Madame de Witt. Freddie aussi a appris à l’aimer. Je me souviens aussi Madame Cunin, la façon dont elle avait défendu Freddie en conseil de classe. Une vieille fille comme on en fait plus. Freddie ne voulait pas étudier la poésie et Madame Cunin lui avait simplement laissé choisir la poésie de son choix. En conseil de classe, elle avait dit que c’était une élève particulière mais qu’en lui portant de l’attention, elle pouvait avoir un comportement normal et être brillante. Il fallait lui laisser cette chance. Ah, Madame Cunin… Freddie aussi, maintenant, dit beaucoup de bien de ce tout petit bout de bonne femme.
    On est devenus amis pour de vrai en seconde, même si déjà en troisième nous étions passés à une sorte de neutralité bienveillante.
    C’est marrant comme à l’école je parvenais à m’entendre avec beaucoup de gens, mais plus particulièrement les cancres que je tentais de défendre en conseil de classe, sans au passage rien leur demander en échange. Je crois que je tiens ça de mon père, le travailleur Algérien et/mais syndicaliste. Je prenais ça très à cœur. Pas par esprit chevaleresque, juste parce que, la première année, j’avais brigué, ensuite, parce que j’aimais ça. Je savais créer le contact avec les professeurs pour, le moment venu, faire passer un message. Je me rappelle un gars dans la classe, avec un pistolet dans son sac. Un gentil garçon, avec une vie de chiotte assortie à des parents de merde. Sans aucune raison, alors qu’après mon exposé Hocquenghem on commençait à me traiter de PD, il avait menacé un des élèves en question. Par la suite, on ne m’avait plus ennuyé. C’est à cette époque que j’ai découvert les pires élèves d’une classe d’un collège de banlieue. Les élèves moyens, qui se marraient bien alors que je commençais à « être ». Ils étaient gentils, mais ça les faisait rire, un type de 14 ans qui doutait publiquement de son identité sexuelle. Ça jazait. Eh bien, les jazeurs ne furent jamais ceux qu’on croit. Mes copains rebeux continuaient a me parler, les derniers de la classe me confiaient leurs problèmes. Un des rares amis que j’eue au collège était un type qui se battait régulièrement, ne faisait rien en classe. On n’était pas ami-ami, mais il ne m’a jamais traité de PD ! Il ne faut pas croire toutes les conneries que l’on raconte sur la banlieue, c’est plus complexe. Je sais que la situation n’est plus la même, mais quand j’ai eu 15 ans, il y a eu le premier « été chaud », et ce fut chaud aussi à Bondy, où je vivais. Freddie non plus ne m’a jamais non plus traité de PD. Au lycée, on est devenus inséparable, j’étais toujours perché sur la mobylette, on allait partout. Quand j’ai rencontré mes premiers mecs, c’est à elle que je racontais. Avec le recul, je pense que ma façon de vivre à l’époque était très liée à la désagrégation dans ma famille, mais Freddie me donnait et l’écoute, et une certaine forme de stabilité à travers les personnes de ses parents, qui m’ont très vite adopté. Je trouvais chez eux une porte ouverte, et cela bien qu’il eurent très vite compris que j’étais gay. Alors vous pensez, qu’on se manque… On ne se voyais pas bien souvent, mais c’est vrai qu’on savait l’un et l’autre que l’autre était là au cas où. Au cas où on aurait pas le moral…
    Je suis dans le métro, il fait méga chaud. Mais pourquoi cette clim’…
    On est le soir, je descends à la prochaine. Je retrouve Jun, nous allons au vernissage de Martin, illustrateur.
    Madjid

  • Pour en finir avec mes souvenirs (ça fait du bien, mais bon, hein!)

    Et de nouveau le métro. Je crève de chaud. Dehors, il fait froid, j’ai donc sorti le pull roulé. Mais cela fait partie des règles, au Japon, il faut se méfier des températures. On a froid et en fait, c’est parce qu’on vient de passer de 20° à 16, alors on se couvre, et après, on crève de chaud. Ça y est, ils ont sorti le chauffage dans les wagons.
    Je suis heureux que mon post hier ait suscité du plaisir. Je dois l’uploader sur ma galerie pour que tout le monde puisse en profiter, mais il est d’ores et déjà accessible sur Facebook. À ce sujet, si vous connaissiez un moyen de partager les commentaires dans les deux sens, ça me plairait bien. Je suis un peu déçu par mon widget de commentaires (je vais devoir me farcir les lignes de codes pour l’enlever, mais en même temps, je ne sais pas trop…). Je cherche un système qui permette d’uploader les commentaires sur ce blog vers FB, et vice-versa. Cela existe t’il? Anyway…
    Je vous quittais hier en évoquant Jacques. J’ai alors eu l’idée de rechercher deux personnes de son entourage, Jean-Pierre et Olivier. Je me suis souvenu d’abord d’Olivier, puis de Jean-Pierre, son ami à l’époque. Jean-Pierre vivait avec Jacques et a été son compagnon jusqu’au dernier moment. J’aimais beaucoup Jacques, et cela bien après que nous soyons sortis ensemble (ça n’a pas duré très longtemps). Il me parlait comme on ne m’avait jamais parlé : comme un grand frère, un aîné, et, chose rare, je ne me suis jamais braqué. Je me souviens la rencontre choc mon frère/Jacques, oh lav’vach ! Mon frère avait comme toujours balancé un truc bien direct, mais, chose rare, il s’était méjugé. En général, mon frère vise juste, mais là, ça avait été assez décalé, mal visé. Cependant du côté de Jacques, la réponse avait été tout aussi direct et, bien entendu, à côté de la plaque. En effet, dire à mon frère qu’il ne connaît rien à la vie était assez déplacé… Mais mon frère qui l’avait vaguement affublé du même genre de compliment, c’était aussi très mal vu, car ce n’était certainement pas un fils de famille ! Ah lala, ceux qui connaissent mon frère imagineront très bien…
    Olivier a répondu très vite a mon message sur Facebook, et nous sommes devenus « amis » (j’adore ce terme, devenu une sorte de synonyme de « connection »). Le message qu’il m’a envoyé m’a étonné, car il renvoie à cette époque, les controverses de l’époque, et puis moi aussi. Et puis il m’a confié un truc d’une très grande gentillesse : il m’associe à la musique baroque, à un air en particulier, que nous avions écouté ensemble chez Jacques et Jean-Pierre.
    Sur mon mur, il a écrit « musique baroque, act up », et hop ! me voilà dans le passé, mon passé, mais aussi l’histoire telle que nous l’avons faite, telle que nous l’avons vu se faire, individuellement, collectivement. Le jour où j’ai mis les pieds pour la première fois chez Madame Salamon, en septembre 1992, je crois que j’aurais été incapable de gérer le flux d’émotions que je ressens en ce moment avec ces photos, avec ce passé. Car ce sont toutes ces émotions, à ce moment ingérables, qui m’ont conduit chez elle. Je crois lui avoir dit que j’étais gay dans les 5 premières secondes, allez vas-y prend ça dans la tronche !, mais elle n’a pas tiqué, et alors ? ça a été le début de la fin dans cette séance car son indifférence a ouvert un silence effrayant, mon propre silence. Je me suis mis à parler, parler, parler. Un énorme cri exprimé par des mots, les premiers qui me passaient par la tête. Quand le débit s’est calmé, je n’avais pas de « repère ». Elle a fini par parler. Re/père, qu’elle a dit, et elle m’a fait un sourire, c’était terminé. Elle ne m’a pas dit combien je lui devrais. Mais c’était bon, j’avais une semaine devant moi. Et en attendant, j’avais tout compris, moi aussi, j’étais en psychothérapie, he he he… Dans la semaine qui a suivi, j’ai dévoré Freud, que je découvrais sous un nouveau jour. Je ne parlais que de « ça » a tout le monde. C’était mon moyen d’exprimer ma souffrance, « je vais voir une psy, c’est génial ». La deuxième séance, c’est sur un air de victoire que je suis arrivé, en pantalon en cuir, mes amis ! Ça a fait flop à la première seconde, je me suis senti de trop, gênant, déplacé. Et finalement, comme par magie, après au moins dix minutes de silence que je me prenais en plein bide, avec des pensées à la con qui revenaient toujours autour de ce fichu pantalon en cuir, de ce mal de ventre est sorti un son, puis des mots, et cela s’est conclu sur le fait que je me sentais « déplacé ». Dé/placé, a-t’elle dit en me souriant. Et elle s’est levée, elle petit bout de femme et moi grand dadet encuiré, elle m’a serré la main, m’a souri, et elle m’a dit à la semaine prochaine. Un mal de ventre incroyable m’a pris qui a duré toute la semaine. J’ai eu comme le souffle coupé, ruminant ce « déplacé » dans tous les sens, et surtout retournant dans tous les sens le fait que je n’avais pas un centime pour payer mon analyste car je ne travaillais plus, je n’avais plus d’argent, j’avais vendu mes livres, mes disques, mon lecteur CD et ma chaîne, ma flûte baroque et ma flûte en métal, des vêtements, on m’avait coupé le téléphone depuis un an. C’était vide, chez moi, je recevais des lettres d’huissiers que je n’ouvrais même plus, je ne voyais même plus mes amis, les bruits dans le couloir me faisaient peur. Je suis allé voir Madame Salamon quand j’ai compris qu’il ne me restait plus qu’une chose à supprimer. La guerre civile en Algérie avait fini d’achever une décomposition en cours depuis des années. J’étais hanté par la mort. Je m’enfermais entre chez moi, chez Lionel et chez mon frère. Une vie faite de pétards, d’alcools et de longues nuits d’errance dans Paris.
    Ma troisième séance a commencé par un silence vraiment très très long. La première fois, j’avais été « bien habillé », la deuxième fois « en cuir ». Ma semaine m’avait usé, j’y suis allé normal, sans faire d’effort, pas rasé. J’ai ruminé, comment dire, comment lui dire, et plus je pensais, moins je pouvais parler. « Je n’ai pas d’argent », j’ai fini par dire, mais sa réponse n’a pas du tout été celle que j’attendais. « Pourquoi ? », qu’elle m’a demandé. Ben oui, ça peut paraître logique, mais cette question, je ne l’attendais pas : je m’attendais à être jugé. Alors, j’ai enfin pu commencer à parler de moi sans vomir ma vie. Je crois que c’est la que j’ai parle de montagnes, qu’il y avait des gouffres devant moi. J’avais mis des mots sur mon problème. Comme tous les dépressifs, j’avais conscience que ça n’allait pas, mon état m’avait conduit très loin dans l’exploration de la souffrance et de l’auto-destruction, et je ne savais trop par quel bout commencer. Je ne m’étais pas rendu compte que je venais de faire au moins la moitié du chemin. On a pu enfin parler argent. Enfin, parler est un bien grand mot car elle m’a dit un prix, j’ai juste eu le temps de dire « d’accord » en pensant que je ne savais pas comment je la paierai. Mais j’ai dit d’accord. Je crois que j’ai vendu mon pantalon en cuir dans le mois qui a suivi. Ça a été très drôle, je me revois avec Olivier, aux Puces, on a vendu des trucs et des machins. En fait j’étais content. Je me suis mis au RMI, non s’en m’apercevoir que je n’avais plus de papiers et qu’il m’a fallu les faire refaire, je n’avais pas de sécurité sociale. Plus tard, j’ai trouvé un CES, un cirque, et puis je suis retourné à la fac, et puis… Il a fallu attendre 3 ans pour que je parle enfin d’un sujet qui était loin d’être anodin dans ma vie et dans cette phase que j’ai traversée entre 1991 et 1992. Le SIDA. Rien à ce sujet, et pourtant, quand j’ai commencé à en parler, ce fut comme ouvrir la boîte de Pandore. 2 noms sont revenus. Tim et Jacques.
    Quelques jours après une soirée chez Jacques et Jean Pierre, à Bonne Nouvelle, en juin 91? 92?, Jacques a été envoyé à l’hôpital. Et puis quelques jours après, en rentrant chez moi d’une de mes séances de pétards, il y avait un mot de Jean Pierre. « Jacques nous a quittés ». Je suis allé à l’Office à Saint-Eustache, pantalon noir, il y a eu de la musique baroque, on était une vingtaines, j’étais complètement raide. Je n’ai pas vraiment pleuré, j’étais juste anéanti. J’ai pleuré grâce à Madame Salamon, bien plus tard. Je me rappelle la soirée chez Jean-Pierre, les parents. Et puis être passé chez Jean-Pierre un ou deux jours après, l’appartement rempli d’absence. Quel vide, j’adorais Jacques. J’écris et des souvenirs reviennent, ça ne me fait plus mal, cette époque. Ce sont donc vraiment des souvenirs…
    Tim, on s’était rencontrés au BH, il était venu chez moi, on avait couché ensembles, il était parti tôt le matin, il avait laissé son tel sur un bout de carton avant de partir. Moi, je dormais encore. Je me souviens de sa redingote. On s’est croisés, recroisés, et en 87 on a commencé à se retrouver plus souvent. Je me souviens là aussi d’un petit mot sur ma porte un jour où je revenais de chez les Maurat, où je m’occupais de Solène (je reste persuadée que c’était une forme d’autisme et que les médecins étaient incompétents, mais bon…). Je crois que le petit bout de papier est encore dans mes affaire, ici, à Tôkyô, ou en France, chez Freddie. On s’est revus en amis, pas en amants, on sortait, Le Palace, Le Club, le Scorpion à côté du Palace. Je me souviens un soir, on a Corn-Flakisé sa rue. En sortant du Palace, un petit matin, on est allé ensemble au BH après avoir fait un détour par Haute Tension. Il m’a dit, comme ça, « Je crois que je suis séropositif ». Je n’avais pas le savoir faire de Madame Salamon, je ne me suis pas arrêté, je n’ai pas dit « ben merde, raconte ! ». J’ai dit « C’est vrai ? ». Ce n’est pas que ça ne m’a rien fait. Non, je me souviens de conversations avec Éric Eudeline à cette époque, il y avait comme une impuissance des faits. Je me rappelle un type que j’avais rencontré et qui m’avait briefé parce que je ne comprenais pas pourquoi il fallait mettre une capote (on était en 86). J’avais vu Parting Glanses dans une salle aux 3/4 vides. On était très très mal informés, le cycle militant gay volait en éclats, entre indifférence de la masse et SIDA.En gros, je n’ai pas réagi. J’ai par contre pensé très fort, « ben merde ». Il m’a conseillé de faire un test moi aussi. Et la soirée a continué. J’avais 22 ans, il en avait guère plus. On était tous bien jeunes pour vivre un truc pareil. Il y avait eu la Brejnev-Reagan et la bombe atomique, le chômage de masse et voilà que le sexe pouvait tuer. Parce que quand Tim m’a annoncé sa séropositivité, c’était un peu ça que ça voulait dire. J’y ai pensé souvent, on en a jamais vraiment parlé. Moi, je n’avais pas les mots. À la maison s’était joué un drame familial en silence entre mon père et ma mère, j’avais appris à ne pas parler, à laisser couver.
    Il y a eu la rentrée après les vacances, on s’est croisés en boîtes, mais la politique m’a re-happé, de son côté il a étudié plus sérieusement. Par la suite, je n’ai pas été présent du tout, malgré le fait que Tim était quelqu’un que j’aimais beaucoup. On se croisait à ce qui allait devenir Illico, j’allais bavarder avec lui les vendredis soir quand il surveillait le minitel. Il m’a donc fallu du temps pour enfin vider ce sac devant ma psy. Je n’ai que très peu pleuré, chez elle. Pour la mort de mon père et pour n’être quasiment jamais allé le voir à l’hôpital (je trainais avec Tim, tiens, justement !), quand j’ai compris ce que j’avais fait en vendant mes flûtes (une douleur…), et quand j’ai enfin parlé du SIDA. Notre génération s’est pris un de ces machins, c’est un monde que nous avons perdu. Un monde léger et rieur, jeune. Il y a eu Olivier C. en 91 (mes photos), PAB en 92, la mort de Jacques… Et cela nous amène à ACT UP.
    Car si Olivier T. m’associe, bien que j’ai eu finalement peu de liens avec elle, elle a suscité des conversations a n’en plus finir entre tout le monde. Le SIDA posait pour moi un problème que je ne savais pas traiter : qu’est-ce qu’on fait ? Mes conceptions politiques ne collaient pas. Je peux faire grève, militer, convaincre, mais contre un truc qui tue, qu’est-ce qu’on fait ? Olivier m’a fin 90/ début 91 invité à adhérer, il venait d’apprendre sa séropositivité et ne voulait pas y aller tout seul, il voulait que je vois. J’avais arrêté toute activité politique, la guerre du Golfe avait fini de liquider mes dernières espérances, mais il voulait savoir ce que j’en pensais. L’association faisait parler d’elle, mais je ne voyais pas bien la différence entre les associations. AIDES était tout ce que je déteste. Pas que les gens n’y soient pas bien, et dévoués, et sincères, mais pour moi, des associations comme AIDES ne devraient exister que pour les typhons et les tremblements de terre. Le SIDA, c’est une maladie, donc ce devrait être du ressort de l’état et des collectivités locales. Voilà un peu ma pensée à l’époque, et globalement ma pensée aujourd’hui. J’avais un peu entendu parler, mais le zap à Notre Dame où je me suis retrouvé m’a particulièrement impressionné. J’ai été séduit immédiatement. En fait, je n’étais pas d’accord avec ce que j’ai entendu à la première réunion où je suis allé. Le discours sur l’AFLS me semblait injuste : attaquer le gouvernement, pourquoi pas, mais je n’entendais rien sur les subventions que se partageaient allègrement les associations, et ça me gênait. Cela me semblait trop facile, alors que FG ne vivait que de ces subventions, le SNEG recevait de petites fortunes, bref, la « communauté » se sucrait avec l’argent de l’état, sans contrôle. Et ACT UP, qui critiquait avec raison l’inefficacité des campagnes de préventions, ne disait pas un mots sur une AFLS qui était un directoire d’associations subventionnées. Je pense que l’on a là un moment charnière pour comprendre la période 1995/2000, où tout ce faux consensus a volé en éclat avec la réduction du débat en une opposition Dustan/Lestrade. Des questions importantes avaient été éludées dès la fin des années 80, et les trithérapies ont mis cela en évidence. Enfin, bon…
    Je me souviens de discussions interminables chez Jacques et Jean-Pierre, et qui font naître ce souvenir à Olivier T (pas celui des photos). Mes sentiments étaient partagés, mais j’étais séduit. ACT UP a sorti le VIH du cercle de la pitié. ACT UP nous a aidé à parler du SIDA entre nous, à ne pas en avoir honte, à mettre des mots sur la maladie et sur l’épidémie ; le simple fait qu’on en ait parlé entre nous à cette époque était une grande victoire pour cette association. Elle a fait le truc incroyable de permettre à des citoyens de s’approprier une maladie et d’en faire un enjeux de société. Ca me semblait fou, « manifester contre le SIDA », comme l’a réduit à cette époque le bavardeur frigide Finkelkraut, mais ça marchait. J’ai triballé tous les socialistes que j’ai pu dans les manifestations, qu’ils voient un die-in au moins une fois dans leur vie. Je me rappelle la tête d’Autexier –au demeurant, un type bien sur ces questions, comparé à un Delanoë qui a attendu 2001 pour parler de sa sexualité et qui n’a jamais signé les textes « gays » du PS à cette époque. Je me souviens de ces jeunes socialistes qui voulaient faire un courant « de gauche » (infiltré par la LCR, tiens, là, je vais enfin balancer : j’ai été suspecté d’avoir balancé à l’époque le réseau LCR infiltrant le PS par la tête de la manœuvre Jacques Kergoat –ben oui, les gays, ce n’est pas honnête !, alors que celui qui a balancé a continué à fréquenter ce vieux connard de Kergoat, ça me mettait hors de moi !) je leur parlais d’ACT UP, alors un jour, ils ont décidé d’aller voir. Parmi eux, la Reine des aparatchiks, Sylvie Sherrer, une conne analphabète de la dialectique, mais professionnelle qui change d’organisation politique à chaque élection afin de bien être à son « poste » à la mairie du Xe. Elle me détestait, ça sentait à 100 mètres, parce qu’un jour, j’avais osé dire qu’un permanent n’est pas un militant politique car il est payé, bref, il ne fait que son travail. Elle, son patron, c’était la MNEF… C’était une des taupes de la LCR.
    Ça les a vanés, ACT UP. Ça les changeait de l’apparatchikisme. L’un d’entre eux a cependant progressivement pris le large et a fini par faire son coming-out. Franck était un gentil, au milieu de cette bande. Bref, oui, comme beaucoup de gays, j’ai beaucoup parlé d’ACT UP autours de moi. Je me souviens la manifestation à 18h30 place de la République, une foule en vêtements de tous les jours, les pom pom girls de la gay pride, le zap de notre dame, les picking au ministère de la santé, le zap a Tarnier (la, c’est prémonitoire) ou j’ai bavarde avec Clews (j’ai été très très très surpris par le garçon), des collages dans le quartier Bastille etc… J’ai progressivement abandonné toute réserve. Après tout, la société dans son ensemble ne présentait que du silence et de l’indifférence. Vers 91/92, il n’y avait rien, but ACT UP.
    Quand en 1995, j’ai enfin abordé le sujet du SIDA avec ma psy, il s’agissait de sortir enfin du cycle de peur dans lequel je m’étais enfermé. J’ai alors recommencé à faire de jolies rencontres. J’ai abandonné ma culpabilité. C’est l’époque où j’ai déménagé, aussi. Et puis il y avait la fantastique Gay Pride de 1994 rue de Rennes. Il y avait eu la fac, les Spont’Ex. J’étais bien reconstruit. Je me souviens avoir défilé avec ACT UP en 93 habillé 1940 avec une étoile rose…
    C’est la première fois que je mets de l’ordre dans mes souvenirs de cette époque. Je suis content ! C’est passé si vite, et j’ai longtemps traîné dedans tellement de regrets.
    Putain, j’adore écrire !

    Madjid

  • Je scanne, et je scanne, et je scanne, et je…

    Je scanne, et je scanne, et je scanne, et je…

    Eric, lendemain de la soiree Boost! Quelqu’un avait commis la faute de mettre une bouteille de mousseux au milieu du champagne… Comme je buvais beaucoup, j’ai ete tres mal et me suis ecroule vers 3 h du matin. Je me suis reveille le lendemain chez Eric. Eric est un garcon comme les aiment certains gay, moi compris, un boy next door, tres tendre, gentil comme tout… mais hetero! Photo prise au reveil. 1999

    Je suis dans le métro, je vais au travail. Dehors, temps gris et frais. Je suis lancé dans une nouvelle opération de scann de toutes ces photos qui m’accompagnent. Mais ça prend tellement de temps. Et puis,…
    Et puis toujours ce sentiment d’occasions manquées, de bonheurs anciens et oubliés, de choses inaccomplies que l’on appelle « nostalgie », et qui vous mettent un bon coup de « mélancolie ». Le passé est une denrée précieuse à manier avec prudence… Sur Facebook, avoir vu des photos anciennes postées par Didier Lestrade m’a redonné l’envie d’affronter encore toute cette pile de négatifs et de planches contacts accumulés au fils des ans. En y pensant, scanner tous ces négatifs et les publier largement est un moyen de m’en libérer car , telle ma mère, j’ai une très forte inclinaison à ne pas dire, ne pas montrer, ne pas partager, et remettre à plus tard. Seul, au Japon, privé de ces amis essentiels qui me racontent si bien et sont, ensembles, comme le reflet de ma propre existence, je me sens seul au fond, et je m’aperçois que petit à petit j’ai remis en route la petite machine à isolement. Il faut dire aussi que les chocs ont été très violents, deux fois au chômage, et à chaque fois, à la suite d’une faillite qui a fait date. NOVA, la plus grosse faillite du Japon. Lehman Brothers, je ne commente même pas.
    Je regarde ces photos, je les regarde comme un miroir du temps qui passe /qui a passé, et je comprends à quel point certaines personnes me manquent, et je suis assailli de doutes profonds, et si finalement ma vie n’était pas avant tout une succession de moments où j’ai tout simplement tout foutu en l’air ? Je me revois encore, dans l’avion, alors que les plateaux avaient été débarrassés, allant aux toilettes de ma cabine « business », me regardant dans la glace et me demandant pour la première fois, comme si le temps s’était soudain arrêté juste ce qu’il fallait pour que je puisse enfin réfléchir, « c’est vraiment ça que tu voulais ? Maintenant, tu ne peux plus revenir en arrière », et puis, après avoir regardé encore un peu mon visage d’homme de quarante ans, je m’étais souri à moi-même et j’avais même ri. Je crois que ce départ est la première grande décision que j’ai prise dans ma vie, et au passage, en quittant Bonne Nouvelle, je savais qu’il n’y avait pas de retour à la case départ possible, en tout cas, en aucune façon comparable à 2000, quand je suis revenu de Londres. Maman a vendu Bonne Nouvelle. Dans des moments de déprimes, j’ai bien entendu élaboré des avenirs alternatifs, parfaits bien sûr. À BNPP, mon poste était enfin budgétisé et on m’aurait embauché (ça, c’est sûr à 90%) ; aurais-je accepté ? Si oui, j’aurais pu acheter Bonne Nouvelle à maman. Il y a deux ans, j’aurais demandé ma mutation à Tôkyô, et en ce moment, je travaillerais au-dessus de la gare de Tôkyô (sûr à environ 20%). Le négatif de ce scénario ? Tout d’abord, comme tout le monde à Sofia (l’immeuble BNPP à Barbès), j’aurais été transféré à Saint-Denis dans les nouveaux locaux. Ensuite, la DRH aurait préféré pour Tôkyô un type ayant travaillé à Londres, plus jeune, le genre qui voit Tôkyô comme la salle d’attente avant New York ou le big poste à Londres. Avec mon crédit et des contraintes en ce qui concerne le choix des vacances, j’aurais moins voyagé au Japon. Ce mois-ci, j’aurais appris que bientôt une partie de mon activité allait être transférée en Belgique. Tout cela, bien entendu, pour un travail que je n’aurais, à la base, pas vraiment choisi…
    Je m’accroche ici car j’ai décidé d’y venir. Je m’accroche ici car au-delà de tous les agacements qu’il m’arrive de ressentir par moments, j’y vis une sorte de bonheur au quotidien que je ne connaissais pas avant, le Japon est un pays très tranquille et parfois il me semble vivre dans un pays d’enfants. Des enfants gronchons, mais finalement pas bien méchants. Et je vous avoue que ce contact avec la floraison, le vent, la qualité de l’ensoleillement sont des trucs qui ont totalement disparus en France et qui me manqueraient terriblement car je m’y suis habitué. Je suis l’un de ceux qui arpentent les jardins le dimanche, s’extasiant de la beauté des fleurs et de la richesse de leur parfum.
    Mais la présence de mes amis auprès de moi est quelque chose qui me manque vraiment. Je me promenais beaucoup avec mes amis. Avec Alain et Nicolas, en particulier. Je les ai invités plus d’une fois dans ces longues randonnées à travers Paris. Le 16e, par exemple, y seraient il allés sans moi ? La rue Mallet Stievens et la villa Le Corbusier, mais aussi toutes ces rues aux façades néo-gothiques qui donnent un visage aux rues « des Thibault », ce couple de bourgeois en décapotables qui s’arrêtent et font leurs courses, une pomme de terre, 10 haricots verts et une carotte, sans sourire à la vendeuse, et en changeant d’avis trois fois avec toute la nonchalance des riches, les promenades vers nul-part le dimanche après-midi, que ce soit le septième ou le quatorzième, en partageant mes longues déambulations avec eux, Paris s’empreint de leur visage, et la ville me manque à travers leur absence. Les soirées chez Nicolas, parmesan et olives, vin rosé, Alain à la gare du Nord de passage à Paris, Freddie que je retrouve en bas de chez moi, ou dans le douzième avant d’aller dans ce café qui passe FashionTV en boucle (le Fashion café, comme nous l’appelions), les anniversaires de joelle avec une foule toujours plus grande et toutes les retrouvailles avec celles et ceux que l’on n’a pas vu depuis longtemps, les confidences que l’on se fait, les doutes que l’on partage, la politique, et toutes les manifestations, la section Montesquieu, et les Spont’Ex, et les soirées à Pelleport avec Julien, les soirées chez « les filles »… La terrasse de Stéphane dans le vingtième, les après-midi à rien faire, et les petits matins. Ce n’est pas un manque car ces souvenirs sont encore très présents. Non, c’est le sentiment que la suite se construit sans moi. Ce que je contemple dans mes scans est un monde qui n’est plus. Araki a raison de dire qu’une photo est comme un cadavre. J’exhume des cimetières entiers…
    Quand j’écris que la machine à m’isoler s’est remise en route, ce n’est pas tant que cela soit de ma volonté. Le Japon est un pays où l’on est, comme biologiquement, étranger. Ce n’est pas moi qui pense ainsi, ce sont eux, endoctrinés depuis l’enfance à penser ainsi. Il faut avouer que de ce côté-là, il n’y a peut-être que la France et les Etats-Unis où l’on considère, en gros, qu’être national, c’est adhérer aux principes qui fondent une Nation définie comme expression de la Volonté Générale –non une race, une ethnie ou une religion- incarnée par une constitution –ni un dieu, ni un roi. Le Japon, comme beaucoup d’autres pays, ne se définit pas ainsi par son devenir ni son être ensemble, mais par ses origines et le destin de son roi, erronément appelé « Empereur ». L’extrème-droite, quoi… Un des exemples les plus grotesques est le président Péruvien Fujimori, d’origine japonaise, mais, hispanophone, parlant mieux anglais qu’il ne parle japonais. Après avoir fuit le Pérou, il a trouvé refuge au Japon où il a trouvé une nationalité de rechange. En revanche, les descendants de Coréens déportés au Japon dès les années 20 pour servir de main d’œuvre bon marché, même à la troisième génération, doivent faire face à de longues démarches pour devenir ce qu’ils sont pourtant déjà par les faits, Japonais. Leurs parents, eux même, sont allés à l’école japonaise, ne parlent souvent pas coréen, mais ils sont toujours considérés Coréens.
    Alors, un étranger « classique »… Tous les jours, j’ai droit au spectacle lamentable de celles et ceux qui ne veulent pas s’asseoir à côté de moi dans le métro. Les propriétaires ne louent que rarement aux étrangers, cette pratique ayant été encore récemment dénoncée par un ministre (dans la précédente administration conservatrice, en plus, car certains commencent à redouter les effets à moyen terme d’un pays finalement aussi antipathique au moment où la Chine et les autres états de la région se livrent à des opérations de charme auprès des entreprises étrangères…). Je me sens bien ici, mais la chaleur de l’amitié, résolument, me manque. J’ai rencontré Jun, et cela fait beaucoup pour donner du sens.
    Scanner mes photos fait ressurgir un passé qui, pour toujours, appartient au passé. Et éclaire d’une lumière très crue ce qui me manque ici.
    C’est un choix que j’ai fait, sans bien maîtriser toutes les conséquences, mais c’est un choix qui est désormais derrière moi. Je suis décidé à m’y tenir. Je sais aussi que je ne serais pas plus heureux en France, et peut-être même… Parce que ce n’est pas le lieu où je suis qui compte, mais ce que j’y fais.
    Scanner mes photos me fait bien penser, finalement…
    Je m’aperçois que le passé est ainsi encore vivant en moi, et que c’est formidable; il m’arrive ainsi très facilement de reconstituer très aisément une journée en ne voyant qu’une seule photo, qu’un groupe de photos. Ca me donne envie d’écrire des mémoires, le genre littéraire de l’âge démocratique. Les mémoires de Beauvoir m’ont aidé à traverser d’importants moments, dans ma vie. Notamment cette Force de l’âge qui reste à mes yeux un des monuments de la littérature au XXe siècle, une somme.
    Exhumer. Cela doit bien pouvoir s’exprimer avec des mots sans que cela ne soit de la psychanalyse, non ? Et la littérature, que peut-elle ? Et un roman, au XXIe siècle, qu’est-ce que c’est ?
    Ce ne sont pas les années 80, qu’il faut, là encore, exhumer. C’est l’ensemble du 2e millénaire qu’il nous faut avaler pour essayer d’en saisir les dynamiques. Dans le grand livre d’image de l’humanité, avec ses fresques, ses peintures et ses photos, ses films aussi, au delà de l’aspect souvenir personnel, il y a dans mes modestes photos la preuve que j’appartiens, la preuve que mes amis, que tout ce que j’ai pu voir, côtoyer et observer, appartient à l’histoire de l’humanité. Je regarde les peintures des autres, les photos des autres avec un plaisir tel que j’espère très modestement contribuer au plaisir des autres, à votre plaisir, et créer un moment nouveau, un instant de vie. Faire du vivant avec ce temps irréversiblement mort.
    Je regrette une chose. Au milieu de toutes ces photos, alors que je me trimbalais partout avec mon appareil, je n’ai jamais photographié Jacques Cristinet.
    Je dédie ce post à la mémoire de Jacques, que ma distraction privera à jamais de cet éphémère passage dans votre vie.

  • Pour Pierre Geismar (oublie de poster le 6 novembre 09)

    J’ai commencé à préparer la programmation de ma radio Radionomy, La Radio de Suppaiku. J’ai donc commencé par installer Windows XP sur mon iMac, parce que le « manager » ne fonctionne que sous cet environnement. L’installation a été très simple, encore une fois, Apple fait bien les choses. Très rapidement, j’ai retrouvé tout ce que je déteste dans Windows, à commencer par ces fenêtres bleues qui m’informe que
    – l’installation a commencé
    – le fichier « machin » est en cours d’extraction
    – etc
    Ensuite, comme toujours, en installant le manager, il m’a informé qu’il manquait un truc. Ce truc installé, il a fallu installer un bidule. Je n’aime pas Windows… Mais bon, j’ai mon manager.
    Hier soir, j’ai donc commencé à préparer une sorte de « pré programme » avec une 20ne de titres pour « lancer la radio ». J’ai prévu le premier décembre. Donc, jusqu’à ce jour, je compte occuper en boucle, avec des messages promos… Ça m’amuse beaucoup ! Mais le revers, et c’est pour cela que j’ai besoin de temps, c’est que tout doit être en mp3-128 ; j’encode tout en aac-320. Je dois tout réencoder, et pour que ce soit propre, je dois donc d’abord tout « expandre » en aiff pour ensuite aller en mp3 ! En fait, je n’ai pas trouvé de logiciel qui transforme directement de acc à mp3. J’en avais un, je l’ai jeté car c’étais jusque-là une opération inutile. Généralement, je transfère de flac à acc…
    Parmi les titres, une chanson de Mama Béa, « la maison sur Vénus ». Le rêve 68tard déçu à l’orée des années 80. C’est triste, tout simplement. La jeunesse et les espérances en déserrance.
    « Alors on se fait un café, bien tassé, et on se le boit »

    J’ai envoyé un mail à Nicolas, Stéphane et Alain. Alain car cette chanson nous évoque des souvenirs anciens, du temps où nous parlions de politique, de mai 68, du temps ou de Camarades nous sommes plus simplement devenus amis. Stéphane et Alain parce qu’Alain et moi avons souvent évoqué cette chanson, mi-riant, mi-sérieux. Pardonnez-moi ce que je vais dire, mais pour moi, un type de gauche qui n’a jamais été traversé par l’idéal révolutionnaire, même une semaine, à l’occasion d’une grève, par exemple, un type qui n’a jamais pensé « et finalement, et si… », pour moi, ce type-là manque un truc essentiel. Il y a des choses qu’il ne comprendra pas. Je me rappelle en 1994, lors de la grève pour le CIP, à Tolbiac, ces fils de bonne famille en loden, pris d’une rage car ils se sentaient floués, trompés par les syndicats étudiants, envahissant les étages et confectionnant des montagnes de chaises pour empêcher la police de prendre la fac. Moi, j’étais alors un « leader », je me rappelle avoir discuté avec 2 filles du SCALP, des anarchistes, des trotskystes, on n’en revenait pas. Une révolution, en fait, ça ne se prévoit pas. Ce sera quelque chose qui surgira de la nécessité, du besoin de la faire…
    C’est justement une de ces filles du SCALP, une vraie militante, une pour qui je continue d’éprouver un réel respect, une fille intelligente. Je ne partageais pas sa façon de voir le « changement », mais j’aimais l’énergie qu’elle mettait à le provoquer. Je me souviens, donc, nous essayions de convaincre les étudiants à débrayer. Mon petit groupe à l’aide d’interventions étranges (nous sommes à l’origine de cette histoire de chaises, nous avions des spectateurs… je me rappelle le président de la fac, me convoquant et me suppliant, « s’il vous plait, plus les chaises… ». Je la revois, petit bout de jeune femme brune, extrêmement belle, les yeux vivants, lumineux, coupant un cours, les étudiants qui râlent, mi-lassés, mi-indifférents, et elle qui leur dit :
    « juste une fois… ce n’est pas tous les jours que l’on voit ça, et ce n’est pas tous les jours qu’on le vit, parce que c’est vous seul qui êtes les acteurs de votre vie ; Juste une fois, décidez de votre vie ».
    C’est de mémoire, je traduis la substance, je me trompe peut-être sur les mots… Ça a été très rapide. Je crois que Nicolas ni personne ne souvient comment ça s’est passé, pas même cette elle, mais 5 minutes après, ils étaient des milliers, la Fac allait fermer pour une semaine, la seule à Paris…Je ne sais pas si ce que ces jeunes sont devenus, mais ils ont vécu quelque chose qui, s’ils n’oublient pas leur histoire personnelle, peut les aider à comprendre les désordres du monde, et aussi ses désirs. Être de gauche sans avoir vécu cela, c’est être abstrait.
    Ce matin au réveil, il y avait un mail d’Alain.
    Lu dans Libération, en mémoire de Pierre Geismar (1973-2006)
    On a bien connu Pierre Geismar. Tout d’abord parce que nous avons milité avec son frère, François. Et puis parce qu’après, nous nous sommes souvent rencontrés. J’ai picolé avec Pierre, fumé des pétards avec Pierre, parlé politique avec Pierre… Je me rappelle son colocataire, une virée chez PAB… Il était drôle, même s’il y avait quelque chose de grave dans son regard, quelque chose de sérieux avant l’âge. J’ai recherché sur le net, rien à propos de son décès. Seuls les films qu’il a produits. Et son père, son père, son père. Qu’est ce que ce doit être chiant d’être le fils d’Alain Geismar, ancien leader de la Gauche Prolétarienne aux côtés de Serge July. Enfants, c’étaient les déménagements en permanence à cause de la police et des RG, les communautés… François nous a raconté son enfance et je me dis que bien des 68tards aujourd’hui épris d’autorité feraient bien avant tout de se livrer à une analyse de leur propre rôle. Mais aussi Sartre ou Beauvoir à la maison, Mimi Perrin, les rescapés de la GP, paumés de la vie à qui paraît-il Alain n’a jamais fermé la porte (quand j’entends des saloperies sur Alain Geismar, je repense toujours à ça et je me dis que ceux qui causent sont parfois vraiment des cons…)…
    RIP, Pierre. Cela fait 3 ans et on ne savait pas… Si quelqu’un le connaissait…

    J’ai donc Windows sur mon ordinateur. J’ai nettoyé la souris –la mighty-mouse se salit très rapidement. J’avais acheté de la mémoire avant, il est très rapide et malgré la sortie des nouveaux iMac, je ne vois pas pour le moment de réel différence de performance : il est toujours aussi rapide. Il faut dire que j’avais pris le plus rapide.
    Ce soir, je rentre un peu plus tôt, je vous ferai un album photo. J’ai une de ces envies d’écrire, en ce moment, que, ben j’ai commencé.

  • Securisation: petite demonstration

    Je vous expliquais hier que les “riches” n’avaient pas d’argent, mais uniquement des dettes, et que c’est sur ce postulat que l’on devait repenser le socialisme. Revision cruelle, non ? Non, pas si vous savez garder la tete froide comme le recommandait le monsieur a la grosse barbe il y a 150 ans… Demonstration. Je vais vous expliquer la crise actuelle tres rapidement, comme je l’ai deja fait une fois, mais en allant plus en detail cette fois dans le resultat de ce qu’est vraiment la securisation. Cramponnez-vous, je vais vous expliquer le plus fantastique tour de magie comptable de tout les temps, celui qui transforme le papier en or. Euh, non, les dettes en richesses! Vous pourrez toujours aller expliquer cela a votre banquier quand vous aurez un decouvert…

    Le moment clef, c’est 1971, quand apres 4 ans d’une guerre intensive au Vietnam financee a cout de dettes a des taux toujours plus eleves -destines a garantir la valeur du dollar exprimee en or, car nous sommes encore a l’epoque de l’etalon or pour le dollar US-, le gouvernement de Richard Nixon renonce a l’etalonnage et annonce unilateralement que le dollar US deviendrait une monnaie papier uniquement, non etalonnee mais desormais soumise au jeu de l’offre et de la demande. Cela passa presque inappercu, mais il s’agissait reellement d’une bombe atomique monetaire, car toutes les banques centrales du monde avaient constitue des reserves en dollar US, puisque chaque dollar correspondait a une certaine quantite d’or. Or, en faisant desormais flotter leur monnaie, les USA venaient de declencher une fantastique destabilisation des reserves de chaque etat, et l’effet ne se fit pas attendre. Les monnaies furent desormais sur-evaluees ici, sous-evaluees par la, et certains etats durent pousser les taux d’interet pour defendre leurs monnaies attaquees. Nous entrions dans l’ere des devaluations en chaines, des attaques speculatives. Et pendant ce temps, le dollar entamait sa lente depreciation, permettant au gouvernement de devaluer d’autant son stock de dettes. Ce changement poussa partout l’inflation en dehors de ses limites habituelles, et c’est dans ce contexte hautement instable que l’OPEP decida en septembre 1973 de multiplier par 4 le prix du petrole (une augmentation qui ne derangeait pas tant que cela les USA dont la crise petroliere etait anterieure).
    Nous entrames en recession des 1974, une recession doublee d’une tres forte inflation, autours de 20%. Les “30 glorieuses” s’achevaient. Deja, depuis 1965/1968, le modele semblait s’essoufler puisque partout le chomage et l’inflation ensembles progessaient, alors que des annees 40 au milieu des annees 60, l’un s’opposait a l’autre, permettant le pilotage “keynesien” ideal garantissant plein emploi, hausse des revenus, inflation basse et forts investissements. En fait, des 1965/67, c’est sur les profits que la redistribution s’operait, marque d’un systeme en crise, poussant et l’inflation et le chomage pour se restaurer a la marge. Il n’en reste pas moins que, comme le “mental” etait pluto “social-democrate”, un fort taux de chomage a cette epoque, c’etait 200,000 chomeurs (1,5%, en France) et une faible inflation, moins de 5% ! Le gouvernement utilisait la politique fiscale, monetaire et les hausses de salaires pour stabiliser le tout. 200,000 chomeurs ? Hausse des salaires, depenses publique! 4 % d’inflation ? Le gouvernement relevait un peu les impots et gelait des depenses.
    Autant dire qu’en 1974/1975, ils ont tout essaye. La relance Chirac est une des plus celebre. Gonflement des deficits, travaux publics, hausse de prestations sociales, tout y est passe. Resultat? De 300,000 a 950,000 chomeurs (le “bout du tunnel” de Giscard) et de 10 a 15% d’inflation! Seul le gouvernement allemand -au passage, de gauche-, a opte pour une approche “monetariste” et a carement decide de “geler” l’economie, avant de relancer massivement, mais un an plus tard. Et la, avec succes.
    Mais en gros, nous etions dans l’ere de l’instable et de l’irregulable. C’est dans ce contexte que l’on comprend mieux les succes de Reagan et Thacher. Leur discours representait un renversement total de la logique en cours. Les gouvernements ne peuvent rien, il faut laisser faire ceux qui font car ils sont les mieux places pour le faire. Pour Thatcher, la “societe” n’existait pas, il n’y avait que des individus. Par consequent, ces individus n’avaient rien a attendre d’un groupe qui ne leur devaient rien. Mieux, pour ces neo-conservateurs, c’est le vice, l’envie de gagner, d’etre le plus fort, qui etait garant du progres du groupe. Comme le disait Voltaire, les depenses des plus riches creeraient la richesse de la multitude! Il n’y avait donc qu’a les laisser s’enrichir. Thatcher gagna en 1979.
    Partout dans le monde, la gauche elude la question, “Mais pourquoi Thatcher a gagne?”. Elle ne put en fait y repondre car surgirait alors une deuxieme question -celle que j’abordait il y a deux jours-, “mais pourquoi la gauche a t’elle limite son projet a la regulation keynesienne?”.
    La crise actuelle, elle commence la, dans la victoire des neo-conservateurs entre 1979 et 1981. Dans la prise du pouvoir par les Chicago boys au Chili, sous Pinochet, en 1973.
    Je ne reviens pas sur ce qui a ete fait pendant 30 ans, si ce n’est que progressivement le commerce, la finance, le marche du travail ainsi que de nombreuses activites ont ete deregulees. A noter que la plupart des regulations, aux USA notamment, dataient des annees 30 et etaient destinees a premunir d’une nouvelle grande depression. Avec succes puisque rien de cela n’arriva jusqu’a ce que… Thatcher et Reagan arrivent au pouvoir.
    La rupture fut violente. Il fallait a ce moment la “couper les branches mortes”. Les taux d’interet monterent a 30%, asphyxiant toutes les petites et moyennes entreprises qui survivaient tant bien que mal. En UK, le chomage explosa a 4 millions de personnes. Mais avec ces tres hauts interets, une nouvelle activite emergea: la rente. Les classes moyennes se ruerent sur ces produits d’epargne garantie. Rappelez vous la publicite Cortal, entre 7 et 10% sans rien faire…

    Bref, les classes moyennes ont draine leur epargne vers les banques, alimentant la premiere bulle depuis les annees 30. En 1987, premier krach a la bourse, et puis comme l’inflation revenait fort re-hausse des taux vers 1989, et deuxieme krach, immobilier cette fois. Le Japon ne s’en est pas remis, d’ailleurs. C’est qu’en plus, comme une epargne abondante s’etait investie en “bonds” et en actions des societe nouvellement privatisees (eh, oui, le thatcherisme a reussi ce mega-changement), les banques se sont mises a preter, preter… La hausse des taux en 89/90 a eu un effet immediat sur l’endettement aux USA et en UK ou les taux sont generalement variables…

    Il n’en demeure pas moins que l’habitude etait prise et des 1994/95, les bonnes habitudes ont repris: actions, obligations convertibles… Les classes moyennes voulaient “placer”, car leur retraite etait, parait-il (c’est la TV, privatisee, qui le disait) menacee. De leur cote, les banques avaient ete vaccinees par les deux krachs de 1987 et 1990. Desormais, on “borderait” (hedge).

    Je vous ai deja ici explique ce qu’est un swap et son utilite (un taux fixe contre un taux flottant, le payeur du flottant cherchant une opportunite de payer moins cher un taux fixe qu’il paie par ailleurs). Cette technique s’est etendue a toute la finance dans les annees 80 pour se premunire contre l’insecurite financiere regnant depuis la fin de l’etalon or en 1971.
    La titrisation est le niveau superieur de cette technique dite de “credits derives”. La titrisation permet de transformer une dette en un bien. Impossible ?
    Imaginez. On est en 2005. Vous etes un banquier, vous pretez 100,000 euros a Paul pour son nouveau studio. Paul a une dette envers vous. Vous avez de votre cote un risque, celui de ne pas revoir ce pret. Pour sortir ce risque de vos comptes, vous allez “securitiser” ce pret. Paul vous paie 6% annuel. Vous allez decouper ce pret de 100,000 euros en 1000 parts de 100euros que vous allez vendre sur le marche a 100 euros la part, avec un coupon de 4,5% (tiens, on dirait le taux Epargne direct ING!). Quand Paul vous rembourse, vous recevez 6% et vous en payez 4,5%, empochant la difference (plus les frais de dossier pour Paul, et la commission de vente du “titre”). Et c’est ainsi que le pret devient une “action” (security). Ce processus s’est etndu a toutes les banques. Avec pour principale consequence de…
    Faire exploser le credit! Puisque vous avez vendu le credit a Paul, c’est un peu comme si vous aviez sorti le pret de votre bilan. Vous etes un peu comme un courtier, vous servez d’intermediaire. Bref, vous pouvez repreter! D’ailleurs, vous meme, vous en avez achete sur le marche, de ces MBS (Mortgage Backed Securities), c’est du solide, et vous les adossez a de nouveaux prets et de nouveaux investissement. En effet, par la magie de la securitisation, vos dettes sont desormais devenues des “actifs” (assets), comptabilises au meme titre que vos immeubles! Comme on n’est jamais trop prudent, toutefois, vous avez adosse votre credit a Paul a une assurance, un Credit Default Swap. Vous payez une prime disons annuelle, a a un tierce et, au cas ou Paul, le vilain, ne payait pas, ce tierce vous paierait un dedommagement. Si le tierce est intelligeant, il vous assurera a 70% (70 cents for a dollar), si c’est une Dinde comme AIG, il vous indemnisera a 100%: ben oui, Paul vous remboursera, c’est du solide…
    Comme vous etes un banquier ruse, au sens aiguise par la sainte competition organisee par Margaret Thatcher, et que plus vous vous enrichissez, plus la societe est riche et harmonieuse (ca c’est ce que disent les politiques travaillistes ou sociaux democrates convertis au “realisme”), -en fait, vous voulez le mega-bonus!-, vous allez utiliser cette technique pour tout. Un client veut du petrole pour dans 5 ans ? Hop, vous lui vendez son petrole a prix “Future”, et comme on ne sait jamais, vous allez securitiser l’operation (CBS, Commodities Backed Securities), un truc du style “Petrole 200 objectif 2015”. Et comme vous etes prudent aussi, hop! Un CDS! Paul a une carte de credit? Il s’endette toujours plus ? C’est pas grave, on va securitiser ses dettes, apres tout, il remboursera bien un jour!
    Petit a petit, comme par magie, le marche a ete inonde de ces produits merveilleux transformant une dette en actif permettant de creer de nouvelles dettes. Les banques ont gagne des milliards et des milliards. Ces milliards ont alimente un boom de la construction d’immeubles de bureaux, alimente un credit toujours plus abondant qui s’est investi dans tous les domaines, creant encore plus de derives de credit, de securitisation. Apres tout, puisque les gouvernements ne faisaient plus rien, l’initiative privee a rempli son role.
    Les riches ? Ils se sont endettes comme des malades! A Dubai, ils se sont rues sur les iles artificielles. A credit, bien sur! La bourse, elle a commence a decoller de son deja tres fort decollage du milieu des annees 90, generant encore plus d’opportunites de derives.
    Les banques se sont mises a deriver les derives. CDO a taux eleve et “sur”, composes de credit subprime adosses a des CDS, donc “mega sur”, et vendu a des caisses de retraites et a des milliardaires qui, par effet retour, s’endettaient avec ces CDO en collateral (garantie). SIV, mauvaise categorie de CDO/MBS/etc recomposes et revendus a des filliales off-shore aux Caiman pour “nettoyage” et sortie de bilan comptable.
    Aux USA, cette abondance de credit a fait prosperer les entreprises de credit immobilier. Vous avez prete a Paul ? Mais Sylvie, qui n’a pas de travail, qui a deux enfants de pere different, un peu toxicomane et prostituee, c’est une de ces entreprises qui lui a vendu son credit. Une maison en bois -tres ricain-, en bordure de highway dans un lotissement tout neuf, 200,000usd paye avec un credit “taiser”, le pire subprime possible : 2% les deux premieres annees, puis 10, 12 voire 15% apres (ecrit en tout petit, au fond de la 40e page, bien sur). Le type qui lui a vendu est paye a la commission, et en fait, il roule en Porsche Il a une villa avec piscine. Parce qu’il en a vendu des milliers, a ces “NINJA” (No INcome, No Job), comme ils sont appeles. Des NINJA, il en reste 3 miilions a faire faillite d’ici 2013, quand leur taux viendra les assassiner! Mais en 2005, qui s’en souciait. Les NINJA ont rapporte des fortunes car apres etre places, ces credit etaient revendus aux banques qui les securitisaient et les mettaient en vente sur le marche sous forme de CDO essentiellement. Et comme ce courant d’achat poussait les prix a la hausse, generalement, ces memes vendeurs revenaient 6 mois plus tard proposer une seconde couche “pour construire la piscine dans le jardin”, car “votre maison vaut plus cher”. Et hop, refourgue a une banque, securitise, MBStise… Etc…
    Nos banquiers ont implore les gouvernements pour qu’ils interviennent apres qu’ils aient mis le plus gigantesque foutoir financier des 2 derniers siecles. Il y avait aux USA 55 fois plus d’argent en circulation que la richesse nationale en 2006, avant que ca ne degonfle. Le vice prive cree bien la prosperite publique, cette ideologie de nouveau riche en costume Hugo Boss bronze toute l’annee, mais a credit seulement, et un credit, il faut bien a un moment le rembourser. Le remboursement prend la forme de millions de chomeurs, d’expropriation forcee apres un achat quasiment force. Demain, il prendra la forme de defauts de paiements de certains etats -le Japon, notamment, mais aussi, pourquoi pas, les USA sous forme d’inflation et de forte devaluation-, car les monetaristes conservateurs ont decide de focaliser les regards sur la dette.
    Alors on regardera la dette. Et comme les etats ont quasi-nationalise les dettes des banques et des entreprises en faillite (GM, Chrisler, CITIBANK,…), on accusera les etats, leurs depenses inconsequentes dont certains commencent deja a dire qu’il faudra les reduire drastiquement. Ce nouveau tour de vis anti dette, ce sera, apres le chomage, encore moins de service publics gratuits et encore plus de services prives payants.
    On oubliera la responsabilite de banquiers, des financiers, des hedges funds qui ont pousse a la deregulation, qui ont cree ces produits, qui ont laisse se generaliser une utilisation frauduleuse de ces produits. Parce qu’a chaque fois ca rapportait de l’argent. A qui ? Aux actionnaires. Actionnaires qui grace a leurs profits, s’endettaient a leur tour.
    Ce qui me choque le plus dans le capitalisme n’est pas la misere. C’est la profonde immoralite d’une organisation sociale qui repose sur la propriete privee mais qui conduit generalement a en exclure le plus grand nombre a coup de crises devastatrices. Mais plus que tout, c’est cette profonde irresponsabilite des coupables de tels evenements. Ils decident, prennent l’argent, mais ne sont jamais redevables de rien. J’ecoute des programmes de chaines financiere et je reste coi devant tant de suffisance. Voila des hommes responsables de la ruine de millions de leurs semblables, ils sont toujours en place, et les voila qui donnent de nouveaux de leurs conseils, sermonent les gouvernements tentes par “trop de regulation”, et qu’ils invitent a “rapidement s’occuper de leur dette”.
    Le capitalisme est une organisation sociale anti-democratique.

  • Nous rentrons dans l’hivers

    Nous rentrons dans l’hivers

    C’est un truc qui m’épate vraiment au Japon. Les saisons sont nettement plus rythmées qu’en Europe de l’Ouest. Et j’aimerais bien qu’on m’explique comment on s’y prend pour n’en compter que 4. Il y en a bien le double, de saisons. L’automne, c’est ainsi au moins deux saisons; l’une avec des typhons, l’autre, ensoleillée mais dont les températures baissent graduellement. Et puis arrive l’hivers. Même chose, au moins deux saisons; l’une très très froide, avec du beau temps à Tôkyô, et l’autre, avec beaucoup de vent, de la pluie, plutôt grise. Le printemps, est assez uniforme: c’est variable pendant deux à trois mois… L’été, c’est humide et gris d’abord, et puis soudain très chaud et ensoleillé.

    Voici un exemple de calendrier floral trouvé sur internet pour l’année 2008/2009:
    春(早春) printemps précoce
    春(晩春) “soir” de l’automne
    夏(初夏) début de l’été
    夏(盛夏) été brûlant
    秋(初秋) début de l’automne
    秋(中晩秋)milieu du “soir” de l’automne
    冬 hiver
    Mais il y a en réalité abondance de vocabulaire consacré aux saisons.
    Par exemple ici, ces noms traditionnels des mois, utilisés jusqu’à Meiji, mais toujours en vigueur dans les cercles cultivés, à la NHK et dans les écoles primaires…
    睦月 (mu tsuki, mois fraternel)
    如月 or 衣更着 (kisaragi, mois du renouveau)
    弥生 (yayoi)
    卯月 (uzuki)
    皐月 ou 早月 (satsuki)
    水無月 (mina tsuki ou mina zuki, le mois sans eau)
    文月 (fumi zuki, le mois de la culture)
    葉月 (ha zuki, le mois des feuilles)
    長月 (naga tsuki, le long mois)
    神無月 (kan’na zuki ou kamina zuki, le mois des Divinites absentes), 神有月 (kamiari zuki, Mois des Divinites, à Izumo)
    霜月 (shimo tsuki, le mois des frimats)
    師走 (shiwasu, le professeur court)
    Une fois retrouvés les noms anciens de chaque mois du calendrier lunaire ancien, voyons maintenant les 雑節 (Zassetsu), 二十四節気 (24 Sekki) et tous ces mots qui annonçaient que l’on passait d’une saison à une autre, d’un temps à un autre. Certains sont encore utilisés de nos jours:
    Janvier
    5 – 寒の入り Kannoiri
    5 – 小寒 Shōkan
    17 – 冬の土用 Fuyu no doyō
    20 – 大寒 Daikan
    Fevrier
    3 – 節分 Setsubun (marque la fin de l’année)
    4 – 立春 Risshun (le printemps debout; en fait le début de l’année)
    19 – 雨水 Usui
    Mars
    6 – 啓蟄 Keichitsu
    16 – 春社日 haru sha nichi
    18 – 春彼岸 haru higan
    21 – 春分 Shunbun
    Avril
    5 – 清明 Seimei
    17 – 春の土用 haru no doyō
    20 – 穀雨 Kokuu
    Mai
    2 – 八十八夜 hachijū hachi ya
    6 – 立夏 Rikka (l’été debout, entrée dans le cycle agraire estival)
    21 – 小満 Shōman’
    Juin
    6 – 芒種 Bōshu
    11 – 入梅 Nyū bai (début de la saison pluvieuse)
    21 – 夏至 Gesshi (été)
    Juillet
    2 – 半夏生 Hange shō
    7 – 小暑 Shōsho
    15 – 中元 Chūgen
    15 – お盆 Obon
    20 – 夏の土用 natsu no doyō (vraiment l’été)
    23 – 大暑 Taisho
    Aout
    8 – 立秋 Risshū (l’automne debout)
    23 – 処暑 Shosho
    Septembre
    1 – 二百十日 (Ni-hyaku to ka, 210 jours)
    8 – 白露 Hakuro
    11 – 二百二十日 (Ni-hyaku hatsu ka)
    20 – 秋彼岸 aki higan
    22 – 秋社日 aki sha nichi
    23 – 秋分 Shūbun (automne, entrée dans le cycle de la fin de l’année)
    Octobre
    8 – 寒露 Kannro
    20 – 秋の土用 aki no doyō (vraiment l’automne)
    23 – 霜降 Sōkō
    Novembre
    7 – 立冬 Rittō (l’hivers debout)
    22 – 小雪 Shōsetsu (petites neiges)
    Decembre
    7 – 大雪 Taisetsu (neige abondante)
    22 – 冬至 Tōji (hiver)
    Bien sûr, ces jours pouvaient ou peuvent varier car certains étaient accordés au cycle lunaire. Par ailleurs, chaque province vivait et ressentait les saisons à sa façon.

    Ce qui est intéressant, c’est que notre système de 4 saisons colle mal à la réalité que je vis au Japon. J’y ressens des étapes successives où il n’y a pas de retour. Et surtout, et là c’est culturel, les Japonais accordent une grande attention au “peak”, car il symbolise la fin d’un cycle. Ainsi, au plus chaud de l’été, on a déjà la tête dans l’automne… Et passé le nouvel an, on guette les premières fleurs de pruniers, comme pour se rassurer que, cette année encore, il y aura bien un printemps. Je dois dire que je suis totalement accordé à cette façon de voir, que je trouve bien plus “naturelle” que les 4 saisons, que je ne vois, ici, nulle part.
    Bref, oui, c’est bel et bien l’hivers qui arrive. Le ciel est en général très clair, la lumière elle même à comme changé. Vu sous cet angle, avec toutes les fleurs qui annoncent à elles seule la saison à venir, j’adore ce pays, énormément. Je trouve en revanche stupide l’importation du concept de 4 saisons.
    Madjid Ben Chikh

    Une petite introduction, sur ce site

  • Suite (à suivre)

    J’ai pu en surprendre il y a deux jours avec cette conclusion… Mais qu’on ne s’y trompe pas, je ne vois pas dans ce “parti communiste” ce que le vingtième siècle y a vu. Je pense comprendre chez Marx le sens des intérêts bien pensés. Les “chefs d’entreprises” nous expliquent depuis des années qu’”ils n’y arrivent plus”. Pourtant, certains d’entre eux continuent de vivre dans de véritables châteaux, au milieu d’objets chers… Leur propriété leur donne le droit de décider du destins de celles et ceux qui travaillent dans leurs entreprises sans que quiconque puisse s’y opposer. Dans le but de maintenir ou accroître ce profit qui alimente leur train de vie… Le “parti communiste”, c’est exprimer la même chose, à savoir ses propres intérêts. Honnêtement, on peut vivre, avec le SMIC? Et au non de quoi celles et ceux qui ne peuvent vraiment pas vivre de leur travail, qui sont qui plus est privé de tout réel pouvoir de décision devraient, en plus, quand ils s’expriment, intégrer le “réalisme” patronal? Cela n’exclut pas les compromis, mais seulement après en avoir parlé. Ce n’est pas plus logique ainsi?

    Je pense depuis des années que l’avenir du socialisme est dans un syndicalisme renouvelé, lié à des organisations politiques de taille continentale. Une social-démocratie Européenne aurait plus de poids que cette myriade de partis sans courage. Et de ce côté-là, je pense qu’il en faudrait: il faut avoir le courage de perdre et la volonté de convaincre…
    Mais ce qui manque le plus, donc, c’est la grille de lecture du monde. La gauche continue trop souvent de voir la solution dans un quelconque trésor caché. Or, de trésor caché, il n’y en a pas… Les riches comme les pauvres n’ont pas d’argent: ils ont des dettes! Beaucoup de dettes, énormément de dettes, proportionnées à leurs biens. Il y a toute une intelligibilité de la contestation démocratique à rebâtir autours de ce constat. Le nom réel du communisme, c’est la Démocratie. Pas selon l’usage qu’on en a fait, mais bien au sens réel, celui qu’y attachait Montesquieu, une assemblée délibérative de citoyens égaux et éduqués. Cette démocratie peut bien être représentative, elle doit pouvoir décider pleinement, et de façon contradictoire, avec des assemblées d’entreprises. C’est dans cette direction que le courant démocratique pourra reformuler son projet. On pourra ainsi parler de séparation des pouvoirs, afin de créer entre les assemblées élues d’entreprise et les assemblées locales, régionales, nationales, une contradiction garante de la liberté des citoyens. On pourra parler ainsi parler de ce qu’est réellement la propriété dans une société démocratique où les individus sont fortement éduqués. On pourra également évoquer le rôle et la place du crédit dans une société réellement démocratique. On pourra discuter de ce qu’est une alternative qualitative au développement économique quantitatif de “la croissance”… Mais il est clair que pour pouvoir mener cette discussion projective sur ce qu’est réellement le système économique à construire et sa dynamique, il est au préalable fondamental de comprendre comment fonctionne celui dans lequel nous sommes, et grâce à qui et selon quel compromis social. C’est le travail que fit Marx, c’est la tâche qui nous attend. Tout discours de contestation pure est un prêche dans le désert qui alimente au plus l’anti-capitalisme de droite. Tout discours qui développe un projet, comme la “croissance zéro”, sans identifier le ou les groupes sociaux qui pourront agir pour faire avancer cette possible alternative sont de pures rêves, des utopies rassurantes pour “bobos” à la conscience sociale qui s’arrête où commence leur porte monnaie.
    A défaut de revenir à “la lecture du capitalisme” tel qu’il est, et non tel qu’on le voit avec ses préjugés -justifiés ou non-, on se retrouve comme de nos jours, envahis par des livres de journalistes analphabètes sur “la crise du capitalisme financier/le scandale des subprimes”, ou bien ces avalanches de (très intéressants) livres conservateurs et monétaristes sur “la dettes”, “la chute du dollar”, ou encore ces prêches alter-baba cool sur “reconstruire une économie à visage humain”. De la gauche, rien qui ne soit ET scientifique, ET critique ET GLOBAL. Le pire est que jamais dans notre histoire récente nous n’avons eu autant accès à des savoir de pointe dans les différentes sciences, mais jamais aussi éclaté. Il y a 20 ans déjà, Edgard Morin soulevait cette question dans l’introduction de sa “Méthode”…
    Allez, cela ne m’empêchera pas de voter “à gauche” en 2012, c’est là que je placerais mon “réalisme”… Mais je sais dors et déjà que c’est de la droite que se prépare la nouvelle offensive, contre la dette, et donc, encore une fois, contre l’état et l’impôt. Et qu’encore une fois, démunie de pensée, la gauche sera acculée à se positionner sur un débat qu’elle ne maîtrisera pas. Je sais aussi que cette offensive sera mondiale, mais que la gauche continue à se penser nationale (internationale seulement en chanson dans le meilleurs des cas). Je ne suis pas devin, mais je me contente de lire la presse économique anglo-saxonne et je vois le truc arriver gros comme le nez au milieu de la figure. Et vous verrez que les conservateurs ont de “bonnes” solutions contre les dettes… Ca va saigner… La gauche criera au scandale, comme toujours…
    Allez, j’arrête ici. C’est désordre, mais je devrais passer du temps pour clarifier tout ça…

  • Et re-“si longue absence”…

    9 heures 50, mardi matin. Aujourd’hui, c’est ferie au Japon. Mais pas pour moi. Moi, je vais aller donner mes cours de francais et d’anglais avec un sentiment d’inutilite renouvele, mais sans avoir toutefois manque de retrouver Jun sous le beau soleil de ce jour d’hui. Car Jun est en conge.

    Nous avons ete traverses hier soir par une tres violente tempete et des pluies tres violentes. Ce matin regnent un calme de dimanche et un soleil radieux. C’est signe que l’hivers approche. A Tokyo, il fait beau en hiver…
    Mon travail me prend la tete, j’ai le sentiment de ne rien faire et de ne pas avancer, mais je sais egalement que l’ouvrier a toujours de mauvais outils, bref, que je suis aussi un peu responsable. Apres tout, les gens qui n’aiment pas leur travail sont legion. Pour m’occuper, pour me divertir mais aussi egalement pour avancer et m’offrir des possibilites, j’ai construit un blog en anglais, specialise dans les questions economiques, As I told you (inactif). Ne comptez pas y lire des choses trop profondes, plutot une temperature de ma pensee en action. Car comme j’ai du temps, je lis pas mal d’informations economiques et reflechis a des problematiques auquelles j’avais assez peu eu le temps de reflechir ces dernieres annees. Vous n’y lirez pas le Marxiste en moi, juste un esprit critique forgeant sa pensee dans une actualite contradictoire et relativement manipulee. Et eventuellement un chercheur d’emploi pret a montrer sa cultures et ses capacites a analyser. Comme me dirait Mulgon, ce n’est pas ce qu’ils cherchent (et je certifie, des billes, bien payees et aujourd’hui recasees, j’en ai rencontre des pelletes, a Lehman), mais a 44 ans, les gadgets de style pro, avec blog et update Twitter, c’est obligatoire. Ok, je suis vieux, mais je peux causer avec un Asset Manager. Bref, allez jeter un coup d’oeil, si vous voulez. C’est en anglais, et c’est honnete.
    Mais alors, vous me direz, qu’est-ce que je conclus de toutes ces lectures?
    Tout d’abord, j’ai le regret de constater que si la “gauche”, entendre les “keynesiens”, font un retour discret, et au passage tres critique sur l’etat actuel de l’economie, et en clamant haut et fort que les politiques actuelles n’ont rien a voir avec Keynes – ce avec quoi je suis d’accord, car cette profusion de credit, cette avalanche de liquidites, c’est du monetarisme et ce sont les remedes de Friedmann / Bernanke-, force est de constater que le Marxisme apparait definitivement comme le grand perdant de la guerre ideologico-intellectuelle de notre post-20e siecle. Torpille par le coup d’Etat Bolchevique de 1917 et ensuite instrumentalise, reduit a une ideologie de la pauvrete et de la revanche des ventres vides contre les ventres trop remplis, Marx a perdu toute emprise sur le monde. Cet economiste-historien-philosophe-sociologue-politique, cet esprit riche fascine par les bouleversements qu’un ordre social mu par le pur interet individuel imposait a l’ensemble des reperes sociaux auparavant existant -famille, amitie, charite, religion, etc-, cet homme admiratif devant la dynamique incroyable du profit libere par la propriete privee, ce theoricien du capitalisme qui forca le respect de tous les plus grands economistes liberaux a qui il inspira des etudes critiques mais aussi bien des concepts -ainsi de la sous-consommation chez Keynes, juste pendant de la sur-production chez Marx-, ce chercheur visionnaire qui comprit bien avant d’autres que la force du capitalisme etait d’etre une dynamique qui ignorait les etats, les langues et meme les civilisation car il etait lui-meme civilisation (de l’argent, de la marchandise, de la valeur) et que par consequent la seule limite desormais etait le monde, celui qui avait critique bien avant que le concept ne soit definitivement etabli, la “justesse du marche” -dont la crise recente nous montre a quel point il y a de la justesse dans ce qui n’est qu’un jeu de la valeur et de la speculation, bref, cet inventeur qui au dela de ses analyses formula des pistes, maladroites, engoncees dans le vocabulaire neo-jacobin et positiviste de son temps, mais des pistes solides, reelles, afin de fonder, vraiment, la Democratie. Celle des hommes et non de l’argent. Celle de la raison et non de l’instinct. Eh bien cet homme, son esprit brillant, sa pensee vivante et qui a alimente plus de cent ans de luttes emancipatrices dont nous avons tire la securite sociale, le syndicalisme, les conges payes et la baisse du temps de travail, mais aussi de grands moments de fraternite democratique, comme en 1936 ou en 1968, et aussi dans le maquis, au temps ou nous etions encore des Camarades, Marx, livre a ceux qui s’en reclamaient, communistes, socialistes et trotskystes, gauchistes, s’est progressivement affadi, deseche, devenant une sorte de Label Rouge, le Poulet du Loue de la contestation, jusqu’a ce qu’il ne soit absorbe par le Proudhon de notre epoque, le poulet biologique eleve au grain non trans-genique Alter-mondialiste. Marx avec une tete de facteur “Radical©” et “Anti-Capitaliste©”, Proudhon avec une grande moustache “Alter-mondialiste©” et “Europe-Ecologiste©”. Au final, ceux qui devraient penser le monde ont suivi la meme trajectoire. Les “intellectuels” sont pris dans une ideologie du desespoir critique. Quand survient la crise, les discours contestataires automatique, “la faute aux riche”, “la faute au marche”, etc, pleuvent et envahissent les etageres des librairies. Mais y en a t’il un seul qui sait ce qu’est une CDO, un CDS, un NPL, NAL, un VIS, les NINJA ? Ont ils une fois regarde la dette mondiale rapportee au PIB mondial depuis, disons, 1945 ? Et sont ils eux aussi fascines, admiratifs devant tant de genie deploye par ce systeme, les poussant a l’etudier, le comprendre, a faire de travail de synthese de l’economique, du social et du culturel qui faisait la force du vieux monsieur a la barbe afin de nous aider a nous en affranchir ? Ou bien se contentent ils de vomir le capitalisme ? J’ai lu de ces conneries sur la crise et sur les remedes a y apporter… En fait, la seule litterature interessante, et pour le coup maintenant je comprends Marx vraiment, c’est la litterature liberale, la litterature monetariste. Parce qu’ils aiment leur systeme, parce qu’ils ont fois en lui. Et parce qu’entre les lignes transparaissent leurs doutes, leurs craintes. Ses faiblesses. Les inconnues. Marx a devore la litterature liberale de son temps. S’il aborait Proudhon, c’est parce que Proudhon etait un nostalgique, un reveur, et qu’un nostalgique, un reveur, ca n’opere pas. Ca pleurniche. Et nos contestataires aujourd’hui pleurnichent sur l’etat du monde, regrettant comme les AlterMondialiste- la douce communaute fraternelle et paysanne, le monde des gentils artisans du tiers monde, cette grande famille des baba-cools du reel qui voient des complots des mechants riches partout…
    En fait, je prends un reel plaisir a lire de l’information economique qui se constredisent souvent, mais que je synthetise comme un historien car les contradictions sont dans les explications mais pas dans les donnees elles memes qui restent, elles, invariables.
    Penser le socialisme, c’est penser la democratie liberee de l’economique par un elargissement de la democratie a l’economique. Et dans une societe de la dette generalisee, penser l’economique, c’est observer la transformation de la propriete en une dette (obligation) generatrice de dette bref, c’est penser la disparition dors et deja effective, mais non realisee, de la propriete. Les millions de proprietaires expropries aux USA, les porteurs d’actions Lehman Brothers ou de General Motors on deja experimente cette depropriation que le capitalisme opere “au nom de la propriete”.
    Reste a analyser une telle dynamique, et a voir en quoi cette dynamique nuit au processus democratique, et a proposer les outils politiques d’un processus democratique renouvele et consequent.
    Marx appelait ce processus “le Parti Communiste”…

  • De ma fenetre a Lehman Brothers, l’an dernier

    C’etait il y a deux ans, je perdais mon emploi a NOVA. Je me mettais a “secher” l’ecole, presque, un gros pincement au coeur, ou plutot une grosse barre dans le ventre… S’ensuivit une experience difficile dans une ecole de francais a Ebisu, puis le chomage. Des entretiens professionels aussi. La bulle venait d’exploser, je le savais, je serrais les fesses comme on dit. Je le savais car je les ai vues arriver, ces CDS. Elles empoisonnaient le quotidien de mes collegues de Londres (de l’autre cote du couloir!), a BNPP. En premiere ligne du salopage, Bear Sterns et Lehman. Les autres aussi y allaient a coeur joie, mais tout au moins semblaient-ils suivre leurs bebes. Lehman et Bear se contentaient d’en vomir tous les mois un peu plus… et que ca y allait… Je me souviens avoir lu des articles a l’epoque sur ce sujet, et en avoir discute avec ma collegue Odile. Ces produits etaient tous adosses a de l’immobilier. Comme j’etais d’avis que la bulle gonflait depuis 1999/2000, je redoutais un “reajustement” qui conduirait forcement a des depreciation pour les banques qui detiendraient de ces prets ou pire, qui seraient tiers partie (assureur) de ces CDS… Ma connaissance etait tres limitee, mais l’historien avait parfaitement bien compris -je pense que des comme moi, il devait y en avoir moins de 0,0001% dans la branche. Tous ces types qui creent et tradent ces trucs ne connaissent rien a l’histoire. Pour eux, les bulles, c’est toujours avant. Alors qu’en fait, les bulles, c’est jusqu’a. Jusqu’a eux.
    Et puis il y a eux.
    Je ne raconterai pas dans le details mes eboires avec Lehman quand je travaillais a BNPP, mais en tout cas, une chose est sure: ils donnaient l’impression de ne pas savoir travailler. J’ai mieux compris le probleme quand j’ai commence a y travailler, en janvier 2008. C’est qu’a force d’interviews, j’avais fini par decrocher un poste a Lehman Brother. Celui-ci a evolue avec le temps. Il a fini par etre, aussi, tres interessant. Interimaire, je n’avais pas un salaire extraordinaire, mais c’etait beaucoup mieux que l’”eikaiwa”, les ecoles de langues ou on vivotte, ou je vivotte, pour un salaire de misere, sans assurance.
    Je ne parlerai pas de mon travail ici. Mais j’ai un terrible manque d’un vrai travail. D’un truc qui m’occupe les meninges et qui se presente comme un defi, sans cesse renouvele.
    Je merite mieux, beaucoup mieux, que ce que je fais, professionellement. Je me sens bride, devalorise. Ridicule, aussi. Un peu comme si j’avais rateune marche quelque part et que je m’etais retrouve dans une autre dimension. Mon exasperation envers le Japon est en partie une exasperation que je m’adresse. Je merite bien mieux que l’ecole ou je travaille. Je ne sais pas comment je vais m’y prendre, j’y travaille, mais je suis bien decide a trouver une entreprise qui en vaille le coup. Ca mettra tout le temps qu’il faudra, mais ce sera la bonne. En attendant, je suis pret a endurer mon heure de transport vers cette banlieue dortoir pour classes moyennes, avec son centre commercial Tokyo TamaPlaza-Terrace. Il semblerait que dans le mois qui vient j’aurai a travailler egalement dans une autre ecole, cela me fera un peu plus d’argent et m’aidera donc a attendre autre chose.
    Un des professeurs d’anglais, un sud africain blanc, m’a explique, le plus naturellement, que le rechauffement climatique est du bluff, un complot. Que le 11 septembre est un inside job (je vous l’ai deja dit, je doute de l’ignorance des services secrets a cet egards, mais suis tres sceptique envers le “complot”). Que pour dejouer le terrorisme, il faut affiner le profilage racial (le type est blond, j’ai eu l’impression une seconde de parler avec Hitler….).
    Quand je suis rentre chez moi, mon etat d’esprit avait totalement change… Les precedentes conversations m’avaient mises mal a l’aise: je ne voulais pas polemiquer sur le rechauffement, mais n’en pensais pas moins. Au fur et a mesure que je lui parle, comme j’ai resolu d’adopter un profil bas (private mode : TB serait etonne de voir a quel point, quand je ne partage pas du tout la meme vision du monde, je peux laisser parler mon interlocuteur…) , il s’ouvre. Le profilage racial fait suite a des solutions radicales pour contrer le terrorisme. J’ai objecte que ce n’etait pas possible, il m’a assure que si. Je n’ai pas repondu, je l’ai senti gene quand il a fini de parler. Ce qui est amusant, dans son discours, c’est que le 11/9 serait un complot, mais qu’il existe bel et bien des terroristes que l’on peut traquer racialement. Ce serait bien que tous les amateurs de la theorie du complot, a gauche, comme Kassovitz, cliquent sur les liens youtube, de videos en videos. Pour voir qui est derriere cette theorie du travail commandite. L’extreme droite americaine, la vraie. Elle a trouve dans la contestation alter-mondialiste un terreau favorable de contestation a-ideologique propice. Moi, ca m’a vaccine de toute sympathie pour l’idee de complot.
    Retirez la lutte de classe de la tete des gens, et ils se mettent a penser de travers.
    Bon, bref. Dans le metro, ce soir la, j’etais bien. Je ne suis pas a ma place dans cette ecole, je vaux mieux. Lui, c’est son monde. Un monde ou il faut un bouc emissaire pour justifier sa propre mediocrite.

    Je lis en ce moment un livre sur la faillite de Lehman, A collossal failure of common sense par Larry MacDonald. Ca me divertit et m’informe… Je suis extremement etonne de lire en anglais aussi vite qu’en francais et d’etre finalement assez peu perturbe par l’existence ici ou la de vocabulaire que je ne comprends pas. Et puis cela me replace dans un monde que je connais, certes de tres loin, mais dont je maitrise les enjeux. Et puis, a Tokyo ou bien rue Louis Legrand, je le ai vus, les traders, cette ambiance nerveuse. Et puis ces ecrans de televisions, le flot de nouvelles, Reuter, Bloomberg, CNN qui fait qu’a peine franchi le pas de la porte, on se sent transporter dans le centre reel du monde, la ou on fabrique l’argent. Mon ecole me semble terriblement triste en comparaison. J’aimais mes collegues a BNPP. Mulgon Melta, Odile. Et tous les autres, meme si nous n’etions pas “amis”, eh bien cela ne nous empechait pas de feter nos anniversaires, d’aller au restaurant un midi ensemble, de blaguer ensemble au travail. C’est important, non ? Ou je suis, que dalle! A Lehman aussi, on faisait des trucs…

    Je vous laisse avec 2 albums photos. Le premier, Tokyo MidTown, en face de mon poste de travail. 9 mois de photos, par tous les temps… Et puis le deuxieme. La cafeteria, la machine a cafe, une soiree apres le travail. Je n’aime pas le discours sur “les banquiers”. S’il est vrai que les traders se font de veritables fortunes, on oublie que la grande majorite des postes sont des postes de controle et operation. Et s’il est vrai que le salaire est meilleurs que dans d’autres branches, parfois peut-etre 30% superieur, il n’en est pas moins un salaire normal. Chez Lehman, je gagnais environ 350,000 yens par mois. C’est un pouvoir d’achat, en France, d’environ 2500 par mois. C’est bien, mais ce n’est pas une fortune… Or, en cas de crise, ce sont les “operations” et controle” qui trinquent. Les traders, qui coutent des millions, en bonus et en pertes, eux, se revendent a prix d’or et a leurs conditions… Un tres bon salaire, a Tokyo, en finance (moi, j’etais interimaire), c’est generalement le double. Oui, 5000 euros de pouvoir d’achat. Environ 700,000 par mois, tous bonus inclus, 12 heures par jours, travail un samedi par mois, deux semaines de conge, 5 ans d’anciennete. C’est mega confortable, mais on est loin des millions des traders… Moi, mes 2500 me suffisaient largement…
    Enfin, allez, je vous laisse!