Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Parce qu’il faut bien poster tous ses messages…

    J’ai ecrit ces lignes vendredi dernier. Je les publie telles quelles. La, c’est vraiment mon journal…

    J’attends le métro, c’est le soir. Ce week-end, la météo s’annonce bof-bof, avec de la pluie vraisemblablement dimanche. C’est l’hiver qui arrive par petites touches successives, avec à chaque fois le degré en moins. Je comptais piocher une citation de Nicolas Bouvier pour l’article que j’ai écrit, mais Nicolas Bouvier, c’est comme le Japon, quel vaste sujet. C’est marrant, toujours ce doute, et comme une impression de dégoût quand je finis de corriger. Je suis incapable de dire si ce que j’ai écrit est bien, ou pas bien. Je n’en sais fichtre rien. Je l’ai lu, relu, et puis mince, à l’arrivée, déception. J’étais parvenu à « tenir » une certaine longueur, et puis voilà que ça a dépassé. De pas beaucoup, juste le truc qui file la rage, « j’ai pas réussi ». Parler du Japon, mais comment peut-on faire ? Peut-être les bloggers fous ont une idée, avec des lolitas, le karaoke qui est génial et les salariman qui picolent comme pas deux, et que même c’est trop délirent. Vous voyez, je suis super mal à l’aise. J’aurais aimé écrire autre chose, une promenade, oui, ce matin, c’est ça, j’avais pensé à raconter une ballade, ici on voit ci, et là on voit ça, ça m’a pris comme toujours quand je devais finir la correction de ce que j’avais écrit. Ça m’a paralysé, j’ai donc fait d’autres trucs, comme mon visuel pour la journée de lutte contre le SIDA, j’ai lu des messages sur Facebook, et puis à un moment, je me suis dit que je devais m’y mettre à ma « promenade à Tôkyô », et puis, plus réaliste, je suis revenu à ce que j’avais écrit, parce que je n’avais plus le temps. Ça me semble pas mal, en fait, et la fin m’a surpris, je ne me souvenais avoir écrit cette fin – ça remonte pourtant à deux jours. Je crois que la fin reflète bien mon côté promeneur. Il y a dans le récit des passages qui me plaisent bien, et j’ai repris en main la structure qui était un peu décousue. J’en suis assez content, mais il m’a manqué une relecture, à froid, c’est-à-dire, avec une semaine de recul. C’est marrant, quand j’écrivais, pardon, quand je bâclais mes articles pour Illico, ou mes devoirs à la Fac, ça ne me faisait pas autant, mais je crois que l’expérience de ma pièce de théâtre m’a traumatisé. Je n’en ai jamais ressenti le bonheur légitime. Parce que quand on s’appelle Madjid, ce n’est pas gratifiant d’être publié par une maison d’édition spécialisée dans les auteurs Maghrébins. Je ne suis pas Maghrébin. Je suis Français.
    J’ai pourtant de la reconnaissance envers l’éditeur, Marie Virole. Mais pour tout dire, je ne sais pas ce que je vaux, quand j’écris, et ça me terrorise, quand quelqu’un me lit. Le blog, c’est différent, parce qu’en fait, je me fiche un peu du style, ou de la qualité. C’est un journal. Mais écrire pour quelqu’un d’autre, pour de vrai… Ce n’est pas tant écrire, c’est être lu et être jugé. C’est extrêmement personnel, tout ça. C’est intime. Je regardais l’autre jour une vidéo d’Yves Simon des années 70, et à un moment, je l’ai trouvé ridicule, il en fait, une tête, que j’ai pensé. Et d’un seul coup, j’ai trouvé ça drôlement culotté, chanter, en public.
    Des fois, j’ai envie de supprimer l’option des commentaires. Personne ne m’écrit, jamais. J’ai des lecteurs, anonymes.
    « …mes mots, quand je les lance, et que tu ne les attrapes pas, je pèse le poids de l’absence, avec la rage, au bout des doigts ». Mama Béa, 48 kilos.
    Mais je n’en veux à personne, c’est juste plutôt un sentiment de vertige quand je réalise.
    Et puis, pour revenir à cet article, c’est quand même Didier Lestrade qui me l’a demandé. Et ça, ça fait partie des trucs qui me filent les jetons. Ça m’empêche pas de dormir, je dors même très bien en ce moment, mais bon, vous savez, je suis un vrai rebelle au fond de moi. Pas le rebelle « anti-système », un rebelle. Je n’ai jamais admis l’autorité facilement. Il faut que la personne ait quelque chose de spécial pour que je reconnaisse une forme d’autorité. Mon professeur d’histoire en seconde et première, madame Bourbon. Joël Cornette ou, mieux encore, cette femme remarquable que j’ai flairé en 2 secondes, Claude Gauvard, brillante comme Cornette mais avec l’humour en plus. Elle me faisait penser à Valérie Lemercier. Et alors, ses préoccupations : la violence entre le 13e et le 15e siècle. Prostitution, viols, vols, homosexualité, rapts, saccages et sorcellerie.
    Je suis dans le métro. Pour la deuxième fois cette semaine, je vois un SDF, sale, dormant sur une banquette. Il a un de ces sacs rouges et blancs comme à Paris. Le phénomène se développe, quoi qu’en disent les Japonais…
    Un de mes rares maîtres, dans la vie, a été Simone de Beauvoir. Je lui dois la lecture de Faulkner, Fitzgerald, Hemmingway, Dos Passos, Gide, Proust, Nizan et bien d’autres ainsi qu’une période romans policiers. Grâce à elle, en découvrant Gide, j’ai découvert Balzac. La liste n’est pas exhaustive, mais je rajouterais également que je lui dois d’avoir commencé à écrire un journal, et finalement, ce blog. Quand j’ai lu, je crois que c’est en parcourant La domination masculine de Bourdieu – que je m’apprêtais à acheter, le portrait de Beauvoir en représentante de sa classe, élevée de façon classique et représentant un certain type de femme bourgeoise etc, je me suis dis que pour un rat de laboratoire subventionné – sans qu’il le sache -par la CIA, comme tous les chercheurs en sciences sociales de sa génération (ce sont les sciences sociales en général, et le structuralisme en particulier qui, en déconstruisant, ont assassiné le marxisme, lire Les intellectuels et la CIA) ayant découvert la contestation après avoir écrit des rapports pour François Mitterrand, j’ai trouvé le truc vraiment gonflé. Mon père était un Algérien en usine, mais je peux vous dire un truc, Beauvoir et Sartres, il les a vu pour de vrai, parce que le vieux et le castor se déplaçaient. Dans les usines, dans les manifestations. Bourdieu, je ne sais pas…
    Bref, pour que je « respecte » une personnalité, il faut que celle-ci réponde à certains critères que j’aurais bien du mal à définir tant ils peuvent être variés. J’ai beaucoup de respect pour William Sheller, par exemple. Les militants de Lutte Ouvrière, c’est presque de l’admiration, malgré de lourds désaccords. J’aime chez eux la mise en œuvre de leurs principes. Ils veulent une révolution, ils se lèvent donc le matin de bonne heure pour vendre le journal, rencontrer des salariés là où ils sont puis, ils enchaînent leur journée de travail où chacun sait qu’ils sont des militants révolutionnaires. Ils sont là, ils ne font chier personne. Mais si un jour éclate une grève, chacun sait qu’il peut compter sur eux. J’ai un vrai respect pour ça, et pour un autre truc aussi. Je sais bien qu’ils sont un peu partout regardés comme des frustrés, qui ne baisent pas. Je pense qu’il y a du vrai, et c’est un des trucs qui me gène chez les militants (ce n’est pas une exclusivité LO).
    Bon, bref, j’ai un réel respect pour Didier Lestrade. Créer Act-Up, diriger Act-Up, mener Act-Up en refusant des concessions que beaucoup d’autres, dans d’autres associations, finissent toujours par faire, notamment la permanentisation, est déjà en soi une belle gageure. Mais plus profondément, c’est la transformation de la personne qui force le respect. Certains ont été modifiés par la vie, le chômage, la maladie. Didier, à mon avis, mais peut-être je me trompe car je ne le connais pas, me contentant de la lire depuis 20 ans, c’est le militantisme. Bien sûr, le VIH a certainement orienté sa vie dans une direction inattendue, porte-parole d’une cause. Mais il est une des meilleurs illustrations de ce qu’écrivait Beauvoir, dans La Force des Choses, quand elle explique la différence entre Camus et Sartre, entre la révolte et la révolution, entre le repli narcissique dans la contemplation de sa propre souffrance et l’ouverture au monde, la « conversion existentialiste » : mon expérience est universelle, elle appartient au monde comme l’expérience du monde me définit. Je ne suis pas seul. Didier Lestrade a progressivement étendu ses propos à d’autres sujets, et il n’est pas rare qu’on l’interroge désormais sur la politique, le racisme. Il est un des meilleurs représentant de la deuxième gauche, la gauche qui tente la transformation du réel à partir de la société, indépendamment des politiques. Nous sommes nombreux, orphelins du lointain PSU, pas du ramassis de babas des années 70, mais du laboratoire à idées, le catalyseur d’expériences militantes nouvelles, prêt pour mai 68.
    Au moment où j’écris ces lignes, j’ai dors et déjà reçu une réponse, et je suis super heureux de pouvoir être lu dans Minorités.
    Madjid

  • Minorités 13 | Le regard d’un Gaijin

    Minorités 13 | Le regard d’un Gaijin

    (paru dans la revue Minorites.org le Samedi 28 novembre 2009)
    Déf.: Gaijin, «personne étrangère», ou encore Gaikokujin, «personne d’un autre pays». Autrefois, kaigainin, celui d’au-delà des mers. Paie ses impôts en silence et porte une carte d’alien. Enseigne très souvent les langues étrangères, l’anglais particulièrement. Très présent dans les publicités où il incarne le bon goût. Attention, cet article aussi regorge d’unicode [1].

    Mon père a quitté l’Algérie pour la France en 1947. Ouvrier, il a combattu pour l’indépendance, a milité syndicalement, avant d’être licencié en 1978. Alors j’ai poursuivi le chemin qu’il a emprunté, les bagages, les «au revoir». Je suis allé dans le pays de mes rêves de petit garçon. Je pense à lui quand je me sens incompris, exclu. La société japonaise est fermée. Je ne peux qu’observer, mon avis ne compte pas, car les gaijin ne peuvent pas, paraît-il, comprendre. Le fait d’être gay me prive de la possibilité du mariage, cette entrouverture toute relative. Mais je ne me tais pas, et je n’accepte pas tout. Enseignant le français et l’anglais à des adultes, j’apprends beaucoup sur la vie de mes concitoyens (qu’ils le veulent ou non), et je tente, par petites touches, d’ouvrir leurs yeux sur leur propre société et, au-delà, sur la possibilité d’un regard différent, individuel [2].

    Le matin, métro à l’heure de pointe est peut-être un lieu idéal pour commencer un récit sur le Japon de Tôkyô. On a souvent à l’esprit ces employés gantés poussant les usagers dans les wagons. En voiture! Voici des corps emboîtés les uns dans les autres dans un pays qui abhorre la promiscuité physique. Costumes noirs, plus ou moins les mêmes, pour les hommes. Femmes elles-mêmes dans ce type d’uniforme jupe ou pantalon. Voilà un lieu rempli aux limites du supportable et où règne un silence incroyable, pas un mot, pas une parole, une indifférence muette. Parisien, mon premier sentiment fut un réel malaise. Parfois, une main appuie votre sexe, un sexe se frotte sur votre flan sans que vous ne puissiez savoir s’il s’agit du hasard ou d’un acte volontaire. Un des remèdes offert par le métro est un wagon spécialement réservé aux femmes, petites fleurs roses sur le quai à sa hauteur, de 7 heures à 9 heures.

    Des lieux très étranges, le métro ou le train, le matin. Vous arrivez enfin à une station où tout le monde (minna 皆) descend. Ah, ce «tout le monde», au Japon, c’est un truc avec lequel vous apprenez très vite à vivre, ici, on ne fait rien seul. L’individualisme est certainement la vertu la moins partagée au Japon où l’on a toujours besoin du consentement des autres. Si vous aviez besoin de comprendre la différence entre l’égoïsme et l’individualisme, vous êtes au bon endroit. Sitôt ouvertes les portes, c’est chacun pour soi, et qu’importe si quelqu’un tombe, il n’avait qu’à faire attention ! Nul ne lui portera assistance. J’ai même vu de la haine sur les visages de certains passagers qu’une telle chute retardait… Ça bouscule : le principal, c’est sortir.

    Bien sûr, si vous voyagez comme je l’ai souvent fait dans le Kansai, la région plus à l’Ouest, où sont Kyôto, Nara et Osaka, le cœur culturel du pays, ou plus modestement, si vous aimez comme moi déambuler au hasard des rues des quartiers à l’Est de Tôkyô, les quartiers populaires de la shitamachi (下町, littéralement ville basse, les quartiers populaires), vous serez frappés par le contraste. On peut en effet y retrouver la politesse qui fit la réputation du pays en Europe au XVIe siècle. Une politesse visiblement mise à mal par l’urbanisation rapide et désordonnée de la mégapole, au cours d’un XXe. Ici habitent, mangent, dorment, s’amusent plus de 30 millions de personnes dont en fait la majorité ne se sent pas d’ici.

    Mes élèves me disent très souvent qu’ils planifient un voyage dans la famille, dans leur région, le furusato (故郷), ce «pays natal» chanté jusqu’à plus soif par les Mireille Matthieu locales, ces chanteuses et chanteurs de enka (演歌), chansons sentimentales chantant l’éloignement et reprises au karaoké par des salariés plus trop jeunes dans de petits bars, Snack (スナック), que l’on trouve un peu partout, avec leurs comptoirs de trois mètres, leurs alignements de bouteilles, leur lumière tamisée, trois tabourets, un nom aguicheur et une patronne assortie plus très jeune, mais maquillée brushée, mama-san (ママさん), qui parfois peut s’avérer être un homme, ça n’a pas bien d’importance.

    Je trouvais autrefois dans ce furusato quelque chose de touchant, j’ai appris à nuancer : il participe à l’endoctrinement du Japonais en le renvoyant à une terre natale qui ferait son identité. L’étranger, avant de venir d’un autre pays, est une personne qui ne participe pas à cet enracinement. Je suis toujours frappé de voir que les plus jeunes continuent de se rattacher à ces racines fictives, un peu comme les jeunes beurs parlent d’un bled dont ils ne connaissent quasiment rien. Au Japon, c’est un peu le même phénomène, mais avec une nuance : il est célébré, encensé à la télévision, dans le monde du travail (il vaut mieux avoir un furusato lors d’un entretien d’embauche), et chez les hommes, gage de sincérité et de dévouement. Ça a un quelque chose de maurassien qui me révulse.

    Rizières, chemins de fer, vieux

    Tôkyô se présente donc comme une grande ville de gens plus ou moins déracinés qui sont venus y trouver ce que l’organisation économique et administrative du pays n’a pas offert à leurs régions respectives. Tôkyô et le désert Japonais tant, sitôt sorti de la mégalopole, on est frappé par l’aspect parfois quasi sous-développé qui fait rêver le touriste, alors conforté dans sa vision d’un «pays double», entre tradition et modernité. Mais quand on y regarde de plus près, on y voit des vieillards dans des maisons faites de bois, de plastique et de taules rouillée, vivant pour la plupart d’une allocation de 60.000 yens environ, à laquelle on déduira les 16.000 pour la sécurité sociale, et que l’on complètera par les revenus de la culture d’un potager et d’une rizière.

    On y voit des terrains vagues, un espace public à l’abandon et gagné par les mauvaises herbes, et partout ces autoroutes, qui déchirent un paysage magnifique, ces voies de chemins de fer jetées là un peu au hasard, ces ponts qui mènent vers nulle part et qui sont la marque du clientélisme et de la corruption qui gangrènent la société entière… Dans certains coins, jusqu’au cœur de Tôkyô, ça sent fort la misère et des quartiers entiers semblent abandonnés à leur sort comme vers Minami senjû. Ces quartiers seront rasés, m’a-t-on dit. Les hommes, eux, mourront.

    Revenons donc dans notre métro. On les a vus vider les lieux, chacun pour soi. Il y a désormais de la place sur les banquettes et vous vous asseyez. Le wagon se remplit au gré des stations, mais vous constatez que les autres banquettes se remplissent plus vite que la vôtre, à côté de vous. Vous allez peut-être même voir un(e) passager(e) se précipiter vers la place vide, une aubaine, puis stopper et rester debout, en regardant nulle part, non non! je ne t’ai pas vu… 関係ない (kankei nai), «ça ne me regarde pas / nous ne sommes pas liés». C’est certainement ce que pensent, par exemple, les passagers qui veulent sortir du train et que l’un(e) d’entre eux tombe, 関係ない, «ça ne me regarde pas». Les Japonais ont horreur de s’occuper de ce qui ne les regarde pas, comme une bagarre, une chute, ou un étranger assis sur la banquette. Un étudiant handicapé moteur me racontait qu’il avait été surpris par la gentillesse des Français qui l’aidaient quand il tombait, lors de ses vacances: ça ne lui arrivait quasiment jamais à Tôkyô. Une fois, il est allé à l’hôpital tout seul alors qu’il s’était ouvert la paupière et qu’il pissait le sang… Tous les étrangers à Tôkyô ont vécu le siège vide à côté d’eux dans le wagon à moitié plein, mais on s’y fait. S’il y a des crétins qui préfèrent rester debout…

    Si vous restez à Tôkyô un certain temps pour vos vacances, évitez le métro, achetez un vélo. La ville devient immédiatement plus plaisante, humaine, et vous y découvrirez de vrais trésors. Moi, c’est l’Est de la ville, les quartiers populaires, 下町, là où j’habite… J’y savoure ces petites rues bordées de plantes vertes, les chats qui se font tranquillement bronzer en été, les vieilles qui causent, et qui vous racontent des trucs marrants si vous leur dites trois mots en Japonais, des trucs ponctués de ね (ne), littéralement hein, forme d’acquiescement tacite, mais prononcé à toute vitesse chez les gens de cette génération, respiration du langage. Les fleurs, qu’elles arrangent avec passion et qui débordent sur le trottoir, leur chien, leur jeunesse, que sais-je, et croyez-moi, impossible de s’en dépêtrer…

    Étant étranger et me débrouillant assez bien en Japonais, je suis quelqu’un à qui l’on peut raconter des choses qui n’intéressent pas les jeunes. Comme le grand tremblement de terre du Kantô en 1923. Ou plus simplement, un endroit à voir dans le coin, une pierre, un jardin. Ils en ont à raconter, les vieux. Chez eux, l’étranger d’un autre pays ne pose qu’un problème, essentiellement pratique : il ne parle pas la même langue. Alors gare à vous si vous baragouinez trois mots malheureux ね, vous libérerez un flot de parole intarissable, ね. Le Tokyoïteね, Eddoko (江戸っ子), enfant de Tôkyôね, de ses quartiers de l’Estね, la shitamachiね, ressemble énormément au Parigotね,, bavardね, pas chiche et « pas bégueule »ね, il/elle aime son quartierね et n’est pas loin de regarder les provinciaux des classes moyennes qui peuplent l’ouest comme de vrais étrangers, des 成金, narikinね, nouveaux riches compliqués et prétentieux qui ne comprennent rienね. Les 江戸っ子 ne connaissent pas l’étranger, mais フランス? パリ? La France? Paris? そんなに日本が好きなんですか? Vous aimez le Japon à ce point-là? J’ai souvent vu les yeux de petits vieux ou de petites vieilles pétiller à la simple évocation du nom de Paris.

    La famille…

    Nous sommes maintenant sortis, le métro est derrière nous. Et ça sent la bouffe des chaînes de restaurants pour célibataires, les Yoshinoya/Ten’ya/Meshiya. Le soir, si vous passez à côté, vous y verrez une clientèle à dominante, pour ne pas dire exclusivement, masculine. Une enquête publiée il y a trois ans nous avait fait bien rire, au travail. Près de 35% des hommes de moins de 35 ans ne se marieront jamais. Pas par choix, non, mais par obligation. Là, pour le coup, cette analyse des hommes «herbivores» et des femmes «carnivores» trouve tout son sens.

    Les obligations pesant sur les épaules des hommes sont énormes, car les attentes des femmes à leur égard sont démesurées. Je parle bien sûr des classes moyennes urbaines. À la campagne, la question est vite réglée, il n’y a plus personne, et dans les classes populaires, comme c’est toujours le cas, les attentes sont moins hautes. Les hommes doivent être beaux, イケメン (ikemen) ET avoir un bon travail. Car, si un jour Madame consent à avoir un enfant (comprendre, un rapport sexuel, ou l’inverse), Monsieur devra payer l’école privée, la juku (塾), école du soir privée, les cours de musique, de sport, puis le lycée privé pour aboutir coûte que coûte à une université qui coûtera au moins 500.000 yens si elle est publique, soit 3.500 euros, au minimum.

    Dans de nombreux cas, le mariage aura été plus ou moins arrangé, ne cherchez donc pas d’amour dans cette histoire. Le mariage aura rassemblé une centaine de personnes, dont les collègues du jeune marié et les anciennes collègues de la jeune mariée, dans une des «usines à mariages» de la capitale, avec leurs salles de banquet, leur fausse église (le Japon n’est pas chrétien, mais IL FAUT une église, avec des cloches généralement enregistrées, à la fin de la cérémonie – la première fois, ça surprend).

    L’homme vivra donc, de son côté, une vie solitaire au travail jusqu’à plus d’heure, vous le croiserez parfois dans le métro, le soir, éméché et le teint rougi, revenant du karaoké auquel il n’aura pas pu échapper (皆, tout le monde…). La femme, elle, vivra une vie solitaire à la maison, où elle s’enfermera parfois dans une sorte de dépression maladive, se surinvestissant dans l’éducation de son/ses enfant(s) et des passe-temps, shumi (趣味), chant, piano, anglais ou français, serbo-croate, et vous la croiserez souvent devant l’école de son enfant unique, bavardant pendant des heures avec les autres femmes. On pourrait penser que je caricature, c’est aussi ce que j’avais pensé en lisant l’enquête de Murielle Jolivet, Homo Japonicus (Picquier). J’ai ici été très rapidement frappé par les grimaces ou les fous rires des femmes quand elles parlaient de leur mari, en cours…

    Toutefois, avec la crise que traverse le Japon, ce modèle de la femme au foyer se craquelle, et de plus en plus de femmes prennent des emplois à mi-temps car le salaire du mari ne parvient pas à couvrir des frais d’éducation toujours plus prohibitifs. Ces femmes, ce sont celles que vous verrez sous la lumière crue et blafarde des magasins de bentô (弁当), plats à emporter, ou aux caisses des konbini(コンビニ), convenient store, ou dans ces restaurants pour célibataires. Elles y travaillent parfois la nuit entière puisque ces magasins ne ferment pas, pour des salaires de misère.

    Une vie déréglée, livrant très vite le couple à une cohabitation de deux êtres qui ne se connaissent pas. Bien sûr, ce n’est pas la règle commune, mais travaillant dans l’enseignement pour adultes, je peux vous assurer que c’est tout de même un groupe très important.

    Résultat visible, ces bars à hôtesses que vous apercevrez très vite à côté de la gare. Ou les bars à Host, cette version new-look du yakuza, donnant de sa personne pour des femmes au foyer désoeuvrées. Vous en croiserez dans les quartiers de Shinjuku ou Shibuya, avec leurs cheveux mi-longs blondis, leur teint bronzé, des bagues, des colliers, un costume noir sur une chemise ouverte à mi-torse. Vous verrez dans le même coin les «Love Hotels», havre de paix de l’adultère ou de la misère sexuelle… Vous pourrez, dans le même coin devant la gare, apercevoir cette  machine à laver le cerveau et soutirer de l’argent au populo: le patchinko (パチンコ).

    Dans L’empire des signes, Barthes s’extasiait devant cette invention sensée représenter une sorte de vacuité. Pour ma part, je suis halluciné qu’une telle escroquerie puisse devenir aussi puissante. Des gens y dépensent des fortunes, dans ces flippers immobiles où la règle consiste à regarder une bille tomber. Je n’ai pas croisé un seul visage souriant sortant de ces endroits où règnent un bruit incroyable et une odeur de backroom qui inonde le trottoir dès qu’une porte s’ouvre, mais plutôt des têtes de chiens battus, la queue entre les jambes. Une véritable industrie de la misère…

    Mais d’où vient donc cette industrie prospère du jeu et du sexe? Bien sûr, il y a d’abord l’héritage de ces «mondes flottants» où n’habite ni la loi, ni la religion, le bouddhisme. Mais si c’est dans ce fond culturel que se trouve tant de tolérance, un peu d’histoire explique comment des mondes flottants on est passé à un secteur économique dominant du Japon contemporain.

    Un pays qu’il a fallu reconstruire

    Le Japon d’après guerre était un pays défait, entièrement à reconstruire. Ses élites, toutes à leur anti-communisme et leur nationalisme, avaient fait allégeance à un régime dictatorial et militaire qui non seulement envahit l’Asie et attaqua les Etats-unis après s’être allié à l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, mais également s’y livra à des crimes contre l’humanité envers les populations civiles qui furent jugées par le Tribunal de Tôkyô en 1946. Comme le racontent David Kaplan et Alec Dubro  dans Yakuza paru en 1990 chez Picquier, cette économie de guerre, comme livrée à elle-même, désorganisée et sans véritable mouvement, vit s’étendre l’emprise de deux tendances opposées. Le syndicalisme, à gauche, radical et souvent prosoviétique d’un côté et la mafia, groupes de petites frappes, anciens soldats démobilisés, gosses des rues, rois du marché noir de l’autre.

    Les USA ne furent pas très longs à choisir leur camp et dès 1947 utilisèrent les uns – politiciens mêlés à l’aventure nationalistes, petites frappes – contre les autres – communistes, syndicalistes. La mafia commença donc à prospérer, notamment grâce au patchinko, et ne tarda pas à opérer sa fusion avec l’extrême droite, sous l’œil bienveillant du pouvoir, et des Etats-Unis qui purent ainsi utiliser le Japon comme base arrière lors des deux grands conflits de l’époque, guerre de Corée puis guerre du Vietnam.

    Il est, même aujourd’hui, extrêmement difficile d’aborder l’histoire de la seconde guerre mondiale au Japon. Leaders politiques et historiens sont régulièrement intimidés par des groupes mafio-nationalistes quand ils ne sont pas simplement assassinés, comme ce fut le cas récemment avec le maire de Nagasaki. Gare si vous doutez de la version officielle du conflit, et encore plus si vous envisagez la responsabilité de l’Empereur de l’époque, l’Empereur Shôwa. Les élites au pouvoir ont utilisé cette pression qu’ils ont favorisée pour imposer l’hymne ultranationaliste, kimigayo (君が代), et d’incessantes révisions des manuels scolaires tendant à présenter la guerre comme un conflit regrettable, éludant les crimes de masse à l’extérieur, le régime dictatorial à l’intérieur.

    Quand vous parlez de l’histoire du Japon avec un jeune, il ne connaît rien, ne comprenant pas la controverse et l’indignation en Asie quand le Premier ministre de 2001 à 2007, Koizumi Yasujirô, se recueillit à plusieurs reprise au sanctuaire Yasukuni où sont conservés des restes de criminels de guerre de classe A. Des noms, des batailles, l’imprécision est énorme. Je me souviens avoir une fois parlé de l’époque «avant le Japon» avec une amie Japonaise. L’idée l’avait choquée, indignée, et pourtant, il fut bien une époque où les Japonais, comme tout autre peuple, ne se pensaient pas «Japonais». Et elle n’est pas si ancienne…

    Les Japonais ignorent leur histoire, et cela rend possible tous les endoctrinements. Parmi les bêtises que vous entendrez ici, «l’homogénéité» du peuple japonais, «l’ancienneté de la langue japonaise», la température du corps qui est «plus basse», les fruits «meilleurs qu’ailleurs», la famille impériale «la plus vieille du monde», «l’harmonie», les grèves «qui ne sont pas dans la culture japonaise», etc.  La contestation, radicale dans les années 1950, a été laminée et la société civile, anéantie. Je comprends l’amour de l’extrême droite pour ce pays. La réalisation d’un rêve…

    De fait, le Japon s’est reconstruit à toute allure, avec des capitaux américains et sous la férule d’une élite totalitaire ayant concédé la démocratie comme une offrande aux vainqueurs. Les luttes sociales furent vives, violentes, mais ces élites sont parvenues à les mâter en bâtissant le fameux «modèle japonais», un système corporatiste où l’entreprise couvre l’ensemble des besoins de ses membres et garantit l’avancement dans la carrière. Ce modèle atteint son apogée dans les années 80, avec ce qui est appelé baburu (バブル), la «bulle». Le Nikkei à plus de 37.000 points (il n’a jamais depuis dépassé les 18.000 et oscille en ce moment entre 9000 et 10.000, avec un minimum à 7000…), dopé par une abondance de crédit, l’immobilier qui doublait tous les six mois, l’endettement hypothécaire généralisé, et puis la chute vers 1990. Cette époque de nouveaux riches a donné naissance à une mentalité d’enfants pourris gâtés, celle des plateaux de télévision dans des émissions d’une stupidité et d’une vacuité si confondante que vous en regretteriez TF1.

    Devant la gare… Toute la vie dans la majorité de la ville se concentre dans devant cette gare, eki mae(駅前), par quartiers strictement délimités. Plaisir par ici, commerces par là. En fait, les villes et les quartiers ont été construits et développés par les compagnies de chemin de fer privées. À l’ouest, par exemple, règne Tôkyû (東急), Lignes Tokyu, Grands magasins Tokyu (à Shibuya, Tokyu, et puis 109 qui se lit 10-9, c’est-à-dire to-kyu), Tokyu groupe immobilier (東急不動産), et aussi Livable (リバイブル), l’agence immobilière, et puis Store Food (東急), Tokyu construction…

    Ils achètent des terres, construisent une ville autour d’une gare avec des magasins devant et enfin, relient au réseau. En dehors de l’est de Tôkyô, toute la ville obéit à ce principe. Tout le pays. Le réseau privé a développé le Japon entier, de façon anarchique, au gré d’opérations immobilières. Sans à un seul moment se préoccuper du coût humain, du déracinement, de la déshumanisation de ce cadre de vie anarchique qui continue de se développer grâce à l’absence de toute manifestation d’une société civile muselée. J’y vois une des origines de cette violence ressentie dans le métro.

    Précarité

    Devant la gare, la crise est visible. Elle n’a rien de nouveau, elle ronge la société depuis près de vingt ans, depuis la fin de la baburu, justement. L’emploi à vie de la période de croissance a laissé la place à une période de précarité et dont on voit les signes un peu partout, à la devanture des restaurants pour célibataires par exemple: baito (バイト), «taf». Pour 800 yens, 900 yens, parfois 1000 ou même 1100 yens de l’heure, sans sécurité sociale, sans sécurité de l’emploi, avec des horaires à la discrétion de l’employeur. Voilà le profil du nouveau travail au Japon, celui qui ronge la classe moyenne et prive d’avenir un contingent de plus en plus nombreux de jeunes. Les voilà, nos herbivores. Rien de choisi dans ce phénomène, plutôt un abattement face à une société qui n’a pas besoin de jeunes, dominés par des quadragénaires capricieux et riches. Leurs parents sont aussi chapeautés par des vieux qui ne comprennent rien au monde contemporain. Des vieux, nombreux, très très très nombreux.

    Cette année, la situation a atteint son paroxysme. Notamment quand 30.000 intérimaires ont été licenciés du jour au lendemain par Toyota. Privés d’emploi, mais également du logement fourni par l’employeur, un de ces apaato (アパート), condominiums préfabriqués de deux étages, alignements de studios, véritables nids de célibataires et donnant au paysage une sorte d’allure désolée, ressemblant à des prisons dès lors qu’ils ont plus de dix ans d’âge.

    Puis en avril, ce furent les jeunes diplômés perdant l’emploi qu’ils s’apprêtaient à prendre. L’organisateur de cette fantastique faillite, le Parti Démocrate Libéral, a finalement perdu le pouvoir après 60 ans de règne. Le Parti Démocrate du Japon, vainqueur de centre gauche, avec des personnalités parfois originales, comme la benjamine du groupe, véritable porte-parole des transfusés victimes du VIH ou de l’hépatite C et qui a battu un vieux briscard de droite, hérite d’un cadeau empoisonné que résume une dette publique de 200%, donnée à 270% à 2 ans d’ici. Vers la banqueroute ?

    Baisse des salaires, précarité, solitude généralisée, père absent et mère dépressive, sentiment de désolation dans des quartiers entiers, comme abandonnés bien qu’habités, et que seul cet esprit, pour le coup, authentiquement japonais, des fleurs, des plantes vertes qui débordent de partout, en habillent la tristesse d’une sorte de dignité incroyable, le Japon contemporain offre le spectacle d’un pays usé, comme épuisé d’avoir livré une guerre économique au monde entier.

    Les plus jeunes se réfugient dans leurs quartiers, Harajuku, Shibuya, Shimokitaza, dépensant leur argent dans du Made in China de pauvre. Plus âgés, ils choisissent Akihabara, geeks à la puissance dix mille ayant remplacé le sexe par les mondes virtuels des consoles de jeux. On en voit, de ces gamins vieillis de 35 ans, la génération perdue d’après la bulle, à Akihabara. Dans les restaurants pour célibataires… Une dégaine, un téléphone mobile customisé par des babioles ou des incrustations de simili diamants. Des jeunes qui se fichent de l’avenir parce qu’ils n’en ont aucun. Les quadras ont déjà tout bouffé.

    Au milieu de ce pays comme tétanisé dans sa propre chute, l’étranger reste un être à part, non-inclus. Il amuse parfois, comme dans les publicités, il attire – beaucoup de filles ou de gars ne couchent qu’avec des étrangers, gaisen (外線) – ou il révulse – le siège dans le métro. Il peut choisir de rester entre soi, comme tous ces expatriés vivant dans l’ouest de la ville, et profiter du bonheur des classes moyennes expatriées, des sushis et de l’appartement luxueux, sans même avoir besoin de parler la langue. Il peut aussi se marier et, avec la caution de son beau-père, créer un business, une école de langue, par exemple, et faire partie du «tout Tôkyô» des expatriés, goûter le succès et la réussite, les secrétaires pas chères, baito. Il peut aussi, et c’est ce que je fais, choisir de se promener dans une ville qui, au milieu d’une telle catastrophe en cours, recèle de véritables bijoux d’architecture et de gentillesse qui ne s’offrent pas, mais qui se méritent quand on part à leur recherche.

    Qui sait, ce seront peut-être les quelques étrangers curieux de cette ville qui, après l’effondrement économique, après le grand tremblement de terre à venir, redonneront du sens à cette ville qui en manque cruellement.

    Madjid Ben Chikh

    Notes

    [1] Si vous êtes sur un PC équipé de Windows, il se peut que certains caractères ne soient pas visibles. Il faut alors installer une police de caractère japonaise. Une aide en ligne existe. Les lecteurs sous Mac ou Linux ne devraient pas avoir de problème.

    [2] Qu’on me permette de penser à Nicolas Bouvier, ce raconteur d’un Japon ordinaire et quotidien, à la mémoire de qui je dédie ces quelques lignes.

  • Putain comme ça passe vite, alors…

    Putain comme ça passe vite, alors…

    Putain comme ça passe vite, alors...Dimanche dernier, promenade dans l’ouest, a l’affut des erables magnifiques… Cliquer pour agrandir et voir en couleur.

    Métro. Ne pensez pas que je ne fais rien… Tout d’abord, vous livrer une nouvelle, comme ça, en direct, ça n’est pas rien ! Et j’ai édité la dernière partie samedi dernier. Nous ne sommes que mercredi… Ils ont du être déçus, celles et ceux qui cherchaient quelque chose sur le Japon, et j’en suis bien désolé, mais je ne peux plus parler du Japon, je veux dire, en faire comme une spécialité. Vous imaginez, un type qui parlerait tout le temps de la France, juste parce qu’il habiterait en France ? Et les Français y font comme ci, et le Français y font comme ça, et le nouveau jambon Herta il est meilleurs que l’ancien, et le nouveau parfum des bonbons La Pie qui chante, eh ben, il est meilleurs et l’emballage, il est vraiment trop, et la semaine prochaine, c’est le 1er décembre et les Français… ah, oui, ben non, les Français ben, non, tiens, un blog sur la France, je ne sais pas s’il parlerait de ça, sauf si ça faisait la une, bref, hein… Non, moi, j’ai résolument mon ras-le-bol de blog en prenant la décision de ne plus parler du Japon, point barre. Je me contente de parler de ma vie, mon quotidien et il se trouve que, bingo !, ça se passe au Japon ! Et il m’arrive d’en avoir, des choses à dire, sur ce qui m’entoure. Mais m’extasier comme certains sur le nouveau parfum d’une glace, allez, tiens, azuki, ou du Kinder, allez « texture mochi au matcha », ben non, je laisse ça à d’autres, avec les lolitas, les mecs qu’ont un look trop avec leurs cheveux comme-ci et leur ceinture comme ça…C’est bon, ça déborde sur le net, et je laisse le soin à des Comme ça du japon et autres, avec leurs Pop-ups, leurs pubs, même qu’on ne sait plus trop bien où est le site, au « actualités du Japon », le soin de décortiquer toutes ces « spécificités locales » et de trouver sur le net les « pépites » en extase devant les petites des filles payées 700 yen de l’heure pour distribuer des prospectus en tenue « maid » malgré le froid et la pluie dans le quartier de Akihabara. Des puceaux, je vous dis, et de la pire espèce : 30 ans, hétéros, fan d’Ayumi et de PSP… Je t’en ficherais, moi, des « perles ». Remarquez, ils ne se privent pas d’en lâcher !

    La Pagode de Takahata Fudo, dans l’ouest. Cliquer pour agrandir et voir en couleur.

    Enfin! Il y en a de très bon, et je suis injuste. Mais tous ont en commun de ne pas en être, des sites « sur le Japon ». Prenez l’un d’eux, « de peu pour faire un monde » (lien sur le côté). Le titre, ben non, on ne dirait pas. Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Une écriture modeste, des photos « mine de rien », tout comme j’aime. En fait, c’est très proche du blog de Mulgon Melta (quand il veut bien écrire, he he he…). Vous pouvez ne pas y aller pendant une semaine, un mois, le blog a continué sa route, et vous pourrez, pour le coup, en trouver, de ces posts qui racontent son auteur, sa vie, les trajets en train, les factures, le travail, les lectures, les paysages. Les meilleurs blogs sont ceux qui racontent leurs auteurs. Enfin, je dis ça… Bref, dans celui-là, en filigrane se dessine un portrait au quotidien. Par moments, je vais visiter la « rivière aux canards », celui-là très célèbre, et puis c’est Kyôto. Mais c’est moins personnel…
    Si j’étais ministre de l’éducation, j’instituerais deux heures de blog à l’école. On en est loin quand un certain nombre d’enseignants et de politique parlent de contrôler ce qu’écrivent les mineurs… Pourtant, il faudra bien réaliser qu’un jour que si Beauvoir avait eu 12 ans aujourd’hui, elle aurait certainement tenu son journal sur un blog…
    Bon, tout ça pour vous dire que samedi soir, Jun et moi sommes allés à Bunkamura où il y a une exposition Lautrec. Qu’est-ce que j’aime cette époque… C’est incroyable comment le peuple s’est imposé dans la culture au tournant du siècle, croisement d’idéal républicain, de Commune de Paris et de socialisme conquérant. J’aime beaucoup Lautrec, cet univers montmartrois, juste avant que cela ne « revienne » dans mon ancien quartier, sur les boulevards. Le monde de Lautrec était celui de La Goulue, de Bruant, d’Yvette Guilbert. Le monde d’avant l’affaire Dreyfus. L’époque suivante, alors que les arts appliqués allaient connaître un profond bouleversement, ce serait le tour du Pétomane, de la (merveilleuse) Loï Fuller, de Fragson et de Mistinguett. Déjà. Je me souviens l’émotion qui m’avait saisie à la lecture des Thibault, de Roger Martin du Gard, les travaux dans l’appartement familial repris par Antoine, la lumière, cette invitée du 20e siècle après la longue et terne parenthèse de la seconde moitié du 19e…
    École, j’attends mon prochain étudiant. Dimanche, nous sommes restés à la maison car il faisait froid, nuageux, et que la météo avait prévu de la pluie dans l’après-midi. On a regardé Ma vraie vie à Rouen, que je n’avais pas vu. C’est très sympa, intelligent. Le professeur de géographie m’a rappelé pas mal de professeurs, en tout cas il est plutôt sexy, dans ce genre. Les images du défilé du 1er mai 2002 a suscité une certaine émotion, mais je me suis étonné qu’il en reste si peu. C’est bien loin finalement.
    Lundi, nous nous sommes levés assez tôt, c’était férié. Nous sommes allés très loin dans l’Ouest, par où c’est presque la campagne. Nous avons refait la même promenade que l’an dernier, à deux jours prêts, admirant les érables rouges ainsi que le temple 高幡不動, Takahata Fudô.

    Au plus fort de la crise, en janvier, j’ai dessine des vetements pour une collection fictive automne hivers 2009 / 2010. Une restructuration, un dessin clair et net, en noir et blanc. Epaule sans aucune reference aux annees 40, du vrai pur 80. Mais aussi un clin d’oeil a Bar… et a Monsieur Dior, en forme d’au revoir.

    Métro, à nouveau. On m’a demandé la semaine dernière d’écrire un truc sur le Japon, ou, pour être plus exact, on m’a proposé, si je le souhaitais, d’écrire quelque chose, un peu ce que je voulais. J’ai mis l’idée dans un coin de ma tête, cherchant une sorte de « bon bout », c’est que ce n’est pas facile…J’ai écrit trente glorieuses en y consacrant mon temps d’écriture, fallait que le truc soit écrit à ce moment là. Celui qui m’a proposé d’écrire sur le sujet m’a recontacté : j’ai écrit un très long article, dont la longueur m’étonne encore. Ça va être trop long, mais je vais livrer quand même tel que je l’ai écrit. J’ai des –énormes- corrections à faire, et, pour tout dire, je vais encore y ajouter pas mal de choses…Mais j’ai rapidement relu tout à l’heure, avant de passer à ce post, et ça me semble la bonne base de travail. On sent juste au début que je ne maîtrisais pas encore le fil, c’est très mauvais, lourd, avec beaucoup de répétitions, mais c’est très aisément corrigible. Je suis très content d’écrire autant en ce moment. J’ai traversé ma plus longue période sans écrire. Et j’en reviens avec une boulimie incroyable. Les mots ne me quittent plus. Aucune rage, comme cela m’arriva quand j’écrivis Un soir à Paris. Non, plutôt des mots, des histoires dans ma tête, et à la bonne place, n’attendant plus que je les laisse se dérouler. Quand j’ai repensé à cette histoire de « si j’étais né en 1945 » que je racontais à Nicolas, ce n’étais en fait que trois lignes, finalement. Mais en me mettant devant l’ordinateur, la fin s’est imposée avec beaucoup d’évidence et l’histoire est venue d’elle même. J’en ai une autre, de nouvelle, qui me trotte depuis deux ans. Celle-là vous étonnera car j’y confesserai une part de moi-même avec laquelle j’ai décidé d’arrêter de jouer. Ce n’est pas écrire, que j’aime, c’est raconter, et c’est la chose que je pense réussir le mieux, c’est en tout cas ce qu’on me répète depuis que je suis petit. Je viens donc de rompre avec l’écriture, qui est un truc qui me fait monumentalement chier, mais je suis bien décidé à écrire, puisque c’est un des rares moyens mis à ma disposition pour raconter des histoires. J’aime bien, car les possibilités sont infinies, et puis parce que c’est gratuit. Et cela me procure un réel plaisir.
    Le moulin à parole, les doigts qui écrivent, tant d’outils au service de la machine à penser dedans ma tête. C’était ma mère qui disait ça, « le moulin à parole », « une vrai pipelette ». Une voisine, madame Hazard, tiens, en voilà un nom, avait décrété que je serais représentant de commerce ou politicien. À 14 ans, je me serais bien vu couturier, mais bon…Plus que les vêtements qu’il a créés, chez Dior, ce que j’aime, c’est le poète, il avait une façon de raconter sa vision de sa mode. Dior, c’est l’anti-Chanel, c’était un magicien de la forme et des mots. Pas étonnant qu’il se soit si rapidement entouré des artistes de son temps pour créer les vêtements pour les fêtes de légende que 30 ans plus tard Fabrice Emaert recréerait avec le Palace. La Chanel, la Régine de la haute-couture. Je suis méchant avec Régine cependant, car elle a perdu sa famille dans les camps où les amis de « Coco » les ont envoyés. Je donnerais beaucoup pour avoir sous la main un gros livre sur Dior qui me fascinait étant enfant. Chaque saison s’ouvrait par la présentation de la collection, en quelques mots, par Christian Dior. « Cette année, les femmes seront des fleurs » (la THE première collection, avec ses « corolles », si je ne me trompe pas, la collection de légende avec le tailleurs Bar, un truc parfait, insurpassable, Dior, tout dans la ligne, le dessin, et toutes ces pinces, rembourrages et autres astuces pour faire que, finalement, ce ne soit pas si difficile à porter), avec l’ourlet révolutionnaire à 30 cm du sol qui faisait hurler les féministes, et puis, la saison suivante, qui remet une couche, « les femmes veulent des robes longues » et de célébrer la Belle époque, avec les tournures, la ligne « cocotte » et un ourlet à 25 cm… Il décrètera ainsi, sans se soucier de savoir si ça plaisait ou pas, la nécessité pour les femmes d’être géométriques, mode en H, en A ou trapèze, avant de décider, comme ça, que « les femmes en ont assez de ressembler à des lettres et veulent du naturel ».. . Un génie, je vous dis… Et qu’importe que ce soit misogyne, car en la matière, les hommes ont bien peu de chance, pour ne pas ainsi avoir été rêvés si fort par les couturiers (ça me fait penser, le styliste de la maison de la collabo, Karl Lagerfeld, assassine Poiret d’une pique assassine, dans son court-métrage consacrée à la vieille peau de la rue Cambon, pour la promotion de la collection Paris-Moscou. Venant de Lagerfeld, c’est peut être un compliment… Poiret, derrière les allures orientales de sa mode 1911/1913, comme le raconte le génie du costume et du dessin de mode Romain de Tirtoff, dit Erté, est celui qui a libéré les femmes du corset et de tous les rembourrages, rendant possible dès 1914 la simplification du vêtement et la guerre de l’ourlet aboutissant à ce style que l’on prête à tort à la vieille réac qui a planté sa maison de couture en 39, trop heureuse que la guerre lui donne un prétexte pour se débarrasser de ces couturières qui avaient fait grève pendant deux mois en 36 !).
    Anyway ! J’aimerais bien retrouver ces présentations, je me souviens que son âge baroque est vers 1953/54, quand chaque collection « contredit la précédente », les femmes en ont assez de… Dior n’était pas un couturier, c’était un poète très habile de ses doigts. Chanel n’était pas une couturière, c’était une femme d’affaire qui savait coudre.
    Ce soir, je vais essayer de créer ma radio, je suis très en retard de ce côté là. Je n’aime pas, en effet, allumer mon ordinateur sous windows. Peut-être devrais-je installer un truc qui me permettra de faire tourner Windows quand Mac est ouvert… Et puis surtout, je dois reconvertir ma musique, c’est vraiment pas marrant… J’ai plus de 120 Go de musique, preque tout en AAC à 320, histoire que ce ne soit pas trop sale, je dois encoder en mp3 à 128… Quel travail…
    Mon après-midi s’est bien passé. Le travail ne me plaît guère, c’est loin, mais mes élèves sont gentils. Le mardi après-midi, il y a Reiko, une dame agée, de droite, et qui me fait toujours de petits cadeaux. Deux grosses poires 梨/ nashi 4 gros 柿/ kaki, du raisin ぶどう/ budô, etc, tout cela du département de Yamanashi/山梨県. Puis il y a Satsuko, qui aime le cinéma. Miwa, qui est cuisinière dans un restaurant, puis Sora, qui est dermatologue… Le mercredi, j’ai mes « kids », trois gamins de 8 ans qui sont la preuve vivante que les Japonais peuvent parler des langues étrangères, sans avoir recours à des remèdes de crétins, style Rosetta Stone, le dernier truc à la mode, « adapté au cerveau des japonais », un logiciel où les Japonais peuvent « écouter » la voix de vrais étrangers de leur terroir d’étrangers. Ah, « écouter ». Mais étudier, je veux dire, travailler, il n’y a plus personne. Il y a ensuite ma deuxième Sora, une lycéenne, pas motivée du tout, mais bon, papa et maman ont décidé qu’elle étudiera le français… Pour finir, j’ai mon salariman, un mec bien préservé pour ses 40 ans, gentil. Et avant, j’ai ma « bonjour, je m’appelle Rieko, je suis célibataire », les cheveux agités en signe de rébellion. Elle a plus de 40 ans et a l’air d’avoir déjà bien profité de la vie. Elle est marrante…
    Allez, je suis desormais chez moi, a mon clavier sans accents. Il est bien tard.
    Madjid

    Petit cadeau, la Loie Fuller, Danse Serpentine, film Lumiere peint a la main, 1896. Je vous en ai choisi un sans musique car un autre, avec musique, ne collait pas vraiment. Je suis un vrai fan de Loie Fuller.

  • cadeau : Pink Floyd, Astronomy Domine, 1967

    cadeau : Pink Floyd, Astronomy Domine, 1967

    J’étais trop jeune en 1967, mais en 1984, le revival psychédélique, l’Acid Rendez-vous…

  • About le récit : Talkin’ about my Generation

    About le récit : Talkin’ about my Generation

    Cela ne m’arrive jamais, mais je vais aujourd’hui le faire pour donner une coherence a ce blog et au recit lui-meme que j’y avais ecrit. Je vais regrouper les deux introductions de billets de blog, publies en novembre 2009: la raison en est que ces deux billets ouvraient un texte d’evocation, Talkin’ about my generation que vous pouvez lire a leur nouvel emplacement, comme un recit a part entiere et par consequent coupe de ce blog et des deux billets qui le chapeautaient.
    Par honnetete avec le lecteur, je laisse ici cette note. Le billet que vous lirez ici etait donc a l’origine deux billets, publies en novembre 2009.
    Tokyo, 21 octobre 2015.

    Premier billet. 19 novembre 2009

    Ligne Tôzai, vers 9 heures dix. Aujourd’hui, j’enfile 5 heures de cours sans pause réelle, juste le temps de dire ouf. Français, trois heures. Business anglais, deux heures plus une heure d’anglais classique. Business anglais… Je t’en donnerais, moi, du business anglais, la plupart ne maîtrisent pas le minimum… Le soir, tard, j’ai vaguement corrigé le texte que j’avais écrit hier après-midi, et ça m’a conduit jusque plus tard que je ne le pensais car j’ai aussi rajouté des photos à mon premier album sur Facebook, puis enfin créé l’album pour ce blog (sur le côté, si si, en une si puissante mémoire…). 94 photos, dont environ 90 que je n’avais jamais montrées ni réellement vu moi-même. Je dois encore en avoir quelques-unes qui traînent, des où on ne verra pas grand chose car il faisait nuit noire.
    Je pensais m’atteler à l’écriture de la suite, mais j’ai envie de décanter un peu. Je vous ai livré hier une première partie assez cohérente, reste à trouver comment j’organise le récit de la grève lui-même, comment j’aborde les questions du PS et de ma section (Alain Bauer, alors vice président de Paris I et derrière l’UNEF-ID, mais aussi figure montante de la rocardie technocrate de droite avec Manuel Valls ; Malek Boutih, Fode Silla et tout le sous-sous courant mitterrandiste de la Gauche Socialiste SOS Racisme ; les ex-PCI de Convergences Socialistes… et les autres, complètement largués par ces grandes manœuvres qui toutes se concentraient sur cette section, la seule à Paris, « à prendre » au moment où le courant majoritaire éclatait de toute part et s’acheminait vers le désastre d’un congrès de Rennes qui avait déjà commencé dans « la section du 10e »comme l’appelaient les socialistes des autres sections) ainsi que ma vie à l’époque. Si vous regardez mes photos, vous verrez Solenne, la jeune autiste dont je m’occupais à cette époque quelques heures par jour, rue d’Assas. Ou bien Denis, que je retrouvais et que je devais certainement saouler avec ces histoires… Et puis c’est la dernière tentative que j’ai faite à la fac. J’ai compris que ça ne servait à rien. Je n’ai repris que 7 ans plus tard, pour de bon cette fois, et il y a eu encore une grève, et Spont’Ex, et j’ai réussi mes examens quand même, ce qui m’a permis de rentrer, enfin, dans le saint des saints pour moi, le fils de travailleur immigré Algérien, la Sorbonne. C’est l’année où Khaled Kelkal a été tué par la police, et où un journaliste Allemand a publié une interview qu’il avait par hasard faite avec lui. Kelkal y disait qu’il était le seul arabe dans sa classe, au lycée. Je n’y avais jamais pensé. J’avais toujours pensé que j’étais le seul gay, en tout cas outé, et cela m’avait conduit à éluder l’autre différence. Ça m’avait fait pleurer, chez ma psy, cette interview, car soudain je découvrais qu’au fond de moi, je le savais, et j’en souffrais. Délégué de classe, je les avais vu partir, les Mohammed A., Achour F., Farida…Écrémés. Moi, j’avais survécu dans ce champ de course, mais à 18 ans, je souffrais d’un manque de courage, de volonté, et de lacunes culturelles monumentales. Je dois beaucoup à Simone de Beauvoir dont la lecture a donné du sens à beaucoup de choses dans ma vie, a affermi ma volonté, a suggéré bien des lecture et m’a encouragé aussi à ne pas avoir peur de ce que je pense car c’est mon rapport au monde, le mien seul.
    Ce qui compte, c’est vouloir. Et à 20 ans, je ne voulais pas. Je voulais juste rester un gamin, je voulais que tout se plie à ma volonté, que tout m’obéisse. Je ne construisais pas, j’ébauchais, parfois de splendides ébauches, et puis je lâchais. Et je passais à autre chose, parce que construire demande une persévérance dont j’étais absolument incapable.
    Je vais donc laisser décanter jusque lundi, et vous laisser digérer le fonctionnement interne de ce parti déjà condamné. Moi, je n’y ai pas survécu longtemps…

    Deuxieme billet. 20 novembre 2009

    Le métro, comme toujours. A côté de moi, une pouffe qui se maquille. C’est incroyable le nombre de pouffes au Japon. Celle-là prend bien ses aises, elle a décrété les grands travaux. Mascara, fond de teint, tout y passe. Il n’est pas rare d’en croiser qui vont jusqu’au fer à boucler, tant qu’on y est… Bonne à marier, le statut de la jeune fille est donc tout à sa frivolité. En attendant de se caser… Un gâchis humain.
    Tout à l’heure, je serais à l’école, à écouter des histoires bien souvent sans intérêt. Au milieu, des trucs qui font réfléchir. Comme hier, une étudiante qui m’a parlé de HKB 48, un girls band concept. On prend 48 filles et on les habille, les fait chanter. Leur recrutement est public. Elle chantent tous les jours dans une salle dédiée. Le producteur veut exporter le concept, ayant confondu le succès du girls band lors du Japan Convention à Paris pour un succès planétaire assuré. Il n’a pas compris que des adolescentes prébubères, ce n’est pas le style occidental… L’idée est que chaque pays créera un groupe de 48 chanteuses en suivant le cahier des charges défini au Japon. J’attends de voir quel pays va acheter le concept, le format. Privé du gossip qui fait le succès des Stars Academy et autre Survivor, ainsi que l’esprit mauvais des confessions et des éliminations, c’est extrêmement limité. Juste un crochet arrivant à sélectionner 48 très jeunes filles qui chanteront tous les jours… ça coûtera bien cher, pour un truc qui n’aura pas de public… Comme je le disais à l’étudiante, plutôt que vendre un truc aussi promis à l’échec que ça, pourquoi fermer l’Apple Store aux téléchargements hors Japon ? Elle a été surprise d’apprendre qu’il était impossible d’acheter de la pop japonaise hors Japon… ou alors, au prix Import.
    Il y a pourtant des artistes intéressants, ou tout simplement « vendables », comme Hirai Ken, par exemple… Je ne suis pas fan, mais il est beau gosse et il fait du « kisvend ».
    Les Japonais ont une représentation du monde complètement erronée. Ils ne conçoivent pas que ce qui est japonais peut plaire tel quel. Il faut que ce soit « adapté ». Exporter un concept, pour ce producteur, c’est une bonne idée car les chanteuses seront originaires de chaque pays et chanteront dans leur langue. Alors qu’en fait, c’est exactement le contraire. Le concept est mauvais parce que l’émission de TV et le show quotidien, le ballet de 48 « pucelles », ça ne correspond pas du tout à l’Europe. En revanche, si le Japon décidait de lancer certains artistes hors de ses forteresses, ça marcherait, comme Pizzicato Five a marché, comme Cornélius a marché, comme Ken Ishii a marché. Le Japon ignore ses artistes.

  • Les identites a facettes

    Les identites a facettes

    Preparatifs dans le bus. Decembre 2005, Paris.

    Dans le métro, en route vers le travail, ou au retour à partir d’un certain moment dans ce post. Il fait aujourd’hui méga froid. Peut-être 10 ou 11 degrés. Je suis très content, je viens de re-rentrer en contact avec mon ancien manager à BNPP, Vincent. Un type drôle et à la foi sérieux, méga franc, sincère et sympa. Je peux écrire en toute tranquillité, je ne pense pas qu’il lise mon blog. J’ai gardé un très bon souvenir de l’époque où j’ai travaillé avec lui, à Louis-Le-Grand. Et je garde un excellent souvenir de sa soirée d’anniversaire en décembre 2005 : avec deux autres, ils avaient loué un bus RATP. Les invités devaient juste payer une participation, je ne me rappelle plus combien. C’était juste avant mon départ pour Tôkyô, ça cadrait bien. J’ai eu beaucoup de chance, avant de partir, il y a eu plein de fêtes partout ! Celle-là était très amusante. Je me souviens notamment l’arrêt à Louis-le Grand, justement, près de la place du Marché Saint-Honoré. C’est historiquement le siège de Paribas. C’est là qu’il y a les salles de marchés des crédits dérivés pour BFI, la Banque de Financement et d’Investissement, le truc qui a dégueulé il y a deux ans… Le bus à moitié vide jusque-là s’était rempli d’une bonne brassée de traders. Je m’étais dit à ce moment-là, « putain, si Freddie me voyait au milieu de tous ces jeunes friqués », et puis ça m’avait fait rire ! L’ambiance était très drôle, le beaujolais encore nouveau coulait à flot. En fait, les traders, la finance, c’est, dans la droite, un monde à part. Je n’y ai jamais rencontré ni de gros réac homophobe, ni de racistes. Voltaire avait parfaitement raison sur ce point. Les traders ne sont pas des gros bourgeois. Des gosses mal élevés blindés de thunes, plutôt. Je m’étais bien amusé en tout cas, et je me rappelle également le stop place de la Sorbonne. Trois thésard vanés à la vue de ce bus qui se vide 5 minutes, et puis la conversation pleine de respect des quelques traders venus discuter et partager du beauj’. Et puis aussi l’arrêt place de la concorde, la partie de foot… Puis la soirée dans une boîte vers Jules Joffrin… Bon, bref, je suis content d’être reconnecté à Vincent dans LinkedIn. Je ne mentirais pas non plus si je précise que c’est un mec très professionnel tout en étant très relaxe. Je l’ai déjà écrit, à BNPP, je n’ai rencontré que des managers corrects. En tout cas avec moi, je connais plusieurs personnes qui nuanceraient…
    Autre ligne de métro, c’est maintenant parti pour 30 minutes. Aujourd’hui, j’ai mis une cravate. Je suis habillé comme si j’allais travailler dans une banque. Je suis le seul professeur de cette école à mettre une cravate, et au passage, récemment, c’est très fréquent. Qu’est-ce qui est cool, dans le jean, le tee-shirt et le gros pull ? Au Japon, j’en ai rencontré plein, de ces types de droite, de la catégorie qui donnerait envie à un des traders cité plus haut de passer exceptionnellement à gauche, des cons en jean cool. Qu’on me permette donc d’être une tante de gauche, portant cravate et pantalon « Prince-de-Galles ». Il fait froid, et j’en avais envie !
    J’ai tchatté assez longuement avec Stéphane, dimanche soir. Et ça m’a fait très très plaisir. On a parlé de « tout le monde », et j’ai donc eu de ces nouvelles qui me manquent tant. Je tchatte très peu, amors qu’en France, mon téléphone pouvait sonner à tout moment. Je devrais autoriser Skype à s’ouvrir au démarrage de mon ordinateur. Il a aimé mes derniers posts et a qualifié celui sur Freddie de « profond ». Ça fait plaisir !
    C’est amusant, en lui parlant, je me suis senti bien. Pas bien « oh je suis content de parler à Stéphane », non, bien. Juste bien, et je lui ai expliqué l’histoire de mon oncle en lui demandant ce qu’il pensait de cette histoire, et de signer enfin sous mon identité. Ça l’a fait rire, et moi, ça m’a fait sourire car comme très souvent chez moi, quand je demande à quelqu’un ce qu’il pense de quelque chose, un achat, une décision importante, l’affaire est déjà entendue. C’est peut-être pour cela que Stéphane ne m’a pas vraiment répondu, il connaît très bien. Par contre, en lui en parlant, à la façon dont je lui en parlais, j’ai repensé à Aragon, ce roman que je ne parviens pas à lire depuis 10 ans, et que je pense avoir recommencé 4 ou 5 fois. La mise à mort. Très amusant aussi, j’en ai parlé à un collègue il y a 15 jours, et voilà qu’il me revenait à l’esprit. Certains tiennent ce roman pour le plus grand roman d’Aragon. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’à chaque fois, il y a un souffle à l’intérieur qui m’a comme essoufflé, débordé. Étouffé. C’est un peu comme lire à voix haute « Il n’y a plus rien », ce texte magnifique et testimonial du Léo Ferré politique, et que ce texte ne s’arrêtait pas, et qu’à chaque fois au contraire, une nouvelle couche, un nouveau visage, venait s’y surajouté, avec son lot de non dit mais fortement pensé, juste parce que la vérité est inconcevable. « Êtes-vous un auteur réaliste ?». Dans les cent premières pages, les fantômes de la guerre d’Espagne, et l’ombre de Staline, et l’histoire qui balaie tout, jusqu’à ceux qui sont pris dedans. Et puis cette nappe « vichy », en 1936, c’est pire que la banquette glauque de La Nausée.
    Je ne suis jamais parvenu à lire au delà de 100, 150 pages, comme si j’avais le pressentiment de quelque chose de terrible. J’ai le roman dans mon sac à dos, je pense que c’est le moment, parce que j’ai compris le miroir brot, et puis j’ai compris cet homme qui ne se voit plus dans les miroirs, et Fougère… Je vais faire l’effort encore une fois.

    Le vernissage de l’exposition de Martin s’est très bien passé. J’y ai revu Junko, Noriko et puis Mari aussi, à qui je continue d’enseigner. Je n’étais pas spécialement pêchu, mais nous sommes restés une petite demi-heure. Beaucoup de Français au milieu des Japonais, des cartes de visite. Qui circulent. Je ne fais pas partie de ces groupes de gens qui « réussissent ». J’aime beaucoup le nouveau trait de Martin. Les contours sont désormais plus flou, il s’y dégage comme de la lumière, on pense à Tardi –même si c’est différent. Au paravant, le trait était plus « franco-blege », mâtiné de « manga ». Son trait est désormais plus personnel et se plie bien au portrait d’un quartier, comme nous y invite son exposition. C’est ce que j’ai tout de suite aimé chez Tardi et Adèle Blanc Sec. Le côté carte postale dans le fond, le souci du détail dans le décors, cette mise en contexte visuel. Martin a la trentaine encore très jeune, je ne doute pas qu’il ait trouvé là une piste de travail très prometteuse.
    Je suis arrivé.
    Madjid

  • Bonjour, je m’appelle Moi

    Regardez la barre de votre navigateur, là-haut. Regardez la signature des articles. Vous y êtes ? Ça me démangeait depuis un bon moment, en finir avec Suppaiku. Un peu comme après un long voyage, on veut descendre de la voiture. Depuis plusieurs mois, déjà, je signais mes articles de mon prénom, en me nommant totalement, je rentre dans la cour des grands. Dans tous les cas, raconter sa vie sur le net, que ce soit avec un pseudo ou sous son propre nom, est une certaine forme de mégalomanie, ou de narcissisme, ou un peu des deux. C’est l’affirmation du Moi à l’âge techno-démocratique. Je n’ai rien lu de G.Lipovetsky depuis un certain temps, mais le net, avec les blogs, les réseaux sociaux, le twitt, avec tous ces outils de personnalisation qui nous permettent de ne recevoir que l’information dont nous avons envie, confirment bien les tendances observées il y a près de 30 ans dans L’Ère du vide. Et je n’y échappe pas, étant moi-même un pur produit de ma génération, celle de la dernière vague de baby-boomers. On est des générationel-losers, on nous a promis l’alunissage et les vacances sur Mars avec un Fanta-Orange orange de chez orange, on nous a fait rêver d’un avenir alternatif dans une société communiste où tout le monde serait gentil et heureux grâce à la planification démocratique qui répondrait à tous nos besoins, on devait travailler moins de deux heures par jours en l’an 2000 parce que désormais des robots travailleraient pour nous, Roissy se voyait doté de 5 aérogares en étoile, une par continent, car nous passerions notre temps en loisirs, notre pouvoir d’achat devait être infini. Ma génération a été bercé des doux rêves conjugués du capitalisme keynésien et du communisme salvateur.
    La réalité fut beaucoup plus trivial. En 1982, le torpillage d’un avion de la Corée su Sud par l’armée Soviétique mettait le monde à l’heure juste : minuit moins une à l’horloge de l’apocalypse. Reagan étudiait les options, apprenait-on. De toute façon, on n’avait plus grand chose à perdre, le « plein-emploi » cher au keynésianisme venait de vivre ses dernières heures avec la dernière tentative de « relance » par la consommation, en France, avec Mitterrand. Déjà, l’Angleterre et les USA avaient lancé la nouvelle tendance :chacun pour soi. Pour ma génération, cela voulait dire plus simplement « chômage en vue ». Quand j’étais petit, j’avais vu un documentaire sur l’Inde. Il y avait des mendiants, ils étaient « sales ». Ma mère m’avait dit que c’était comme ça et que ce devait être leurs traditions. Dès 83/84, il devenait clair que la France adoptait aussi les traditions indiennes et à partir de 85/86, on avait formé beaucoup d’adeptes : je constatais aisément qu’ils avaient à peu près mon âge. Comme cela ne suffisait pas, ma génération vit fleurir une nouvelle maladie, le SIDA, qui se propageait par le sang et les rapports sexuels. En janvier 1991, les Américains ont attaqué l’Iraq en Mondovision, à l’heure prévue, et tout le monde a regardé ces images qui ressemblaient à s’y méprendre aux premières consoles de jeu des années 70. On a eu ensuite deux années de récession pour digérer tout ça, les adeptes de la nouvelle tradition indienne ont été assez nombreux, ils avaient mon âge. Une belle génération, je vous dis…
    Eh bien malgré ça, nous avons un truc que les bab n’ont pas eu, et que la plupart manient de façon primaire et archaïque parce que c’est difficile de comprendre Flash dans un champs de luzerne. On a le net. Nous, qui comme toutes les générations avons tenté de nous définir par rapport à la génération précédente – dans notre cas, une génération introuvable, indéfinissable et surtout avare de nous transmettre ce qu’elle même avait reçue, tout juste bonne à nous regarder comme des cons qui n’avaient rien compris à la vie parce qu’ils n’avaient pas fait 68 -, eh bien, insensiblement, notre génération trouve dans le net non seulement l’outil de son affirmation et de son autonomie, mais également le langage qui lui faisait défaut. Nous sommes une génération avide du Monde, et nous regardons le monde avec évidence. Le net nous détourne de la génération précédente et nous rapproche des plus jeunes dont nous comprenons le langage car, même si nous ne les comprenons pas toujours, les jeunes de 20 ans vivent dans le même monde que nous et n’ont pas, comme nous, connu de monde meilleur ni fait 68. Je suis persuadé – je ne connais pas les chiffres- que si une était conduite pour connaître la moyenne d’âge de la net-sphère dans les pays développés, ça devrait tourner autours de 30 ans, et je suis persuadé que la balance s’équilibrerait assez entre 20 et 40 ans. Quelqu’un a t’il ces chiffres ?
    Mais à mon âge, mon grand « Ô-combien-je-suis-vieux » âge, je vivais de moins en moins confortablement mon « pseudo », le trouvant ridicule et déplacé par moment, lourd aussi, et enfin, révélateur de…
    J’ai un oncle qui s’appelle comme moi. Exactement comme moi. Un « homme bien », professeur de droit à l’Université de Cergy, mais en fait, et de fait, Algérien. Il vit à cheval sur les deux pays. Il est membre d’un parti politique Algérien qui a prôné le rapprochement avec les islamistes pour écarter les généraux. Si vous tapez sur le net, c’est son nom que vous allez voir apparaître. Pire, j’ai écrit une pièce de théâtre, Un soir à Paris, dont deux sites accordent la paternité à cet oncle. Il fait parti de cette élite rendue possible par le système de parti unique et qui s’est progressivement autonomisé. Comme Mohammed Arbi, un de ses amis. Mon oncle connaissait Pierre Bourdieu. Si vous lisez mon blog depuis longtemps, vous savez que j’ai un problème avec Bourdieu…
    Je ne lui dispute rien, et je crois que pendant longtemps, je n’ai pas vraiment signé sous mon nom car je ne voulais rien lui disputer, car au fond de moi, je lui disputais bien la place qu’il me semblait me prendre. Cette année, progressivement, j’ai changé. Je m’en moque complètement. Et je n’ai qu’à me mettre à ma place, telle que je suis, et où je suis. L’auteur de Un soir à Paris est un gay de 44 ans vivant à Tôkyô appelé à Madjid Ben Chikh.
    Il me semble avoir gagné une importante bataille d’égo. Non pas contre lui, mais contre moi-même. Mon oncle est paraît-il une personne charmante. Je le connais très très peu. Je me souviens son bungalow en bord de mer, en 1989, quand il y avait encore le Parti unique, mais je n’ai pas visité sa maison sur les hauteurs d’Alger, juste entr’aperçu quand il y a déposé son fils qui partait faire du tennis avec d’autres.
    Donc, voilà, comme vous l’aurez compris, je m’appelle Madjid Ben Chikh.
    Et madjid est un des 99 noms de Allah. C’est la magnanimité. Mon prénom devrait donc être Abdel Madjid, serviteur de la Magnanimité (du Créateur).
    Ben Chikh, en fait n’est pas un vrai nom, et ce n’est pas le vrai nom de ma famille. C’est le nom rapporté par un des bureaux arabes qui ont créé l’état civil en Algérie dans les années 1860/70. Ben Chikh en effet signifie « fils du Cheikh ». Il s’agit d’un titre, d’une fonction, en l’occurrence pour ma famille, être descendant d’un « saint ». Mon nom me rattache donc à une aristocratie religieuse ancienne, avec un très très très très lointain ancètre. Ma famille est une famille de Marabouts, dont le rôle est très difficile à cerner, politique, religieux, et magique. Les Marabouts se marient entre eux. Mon père, en venant en France, a fui tout ça. Il détestait particulièrement l’aliénation du maraboutisme qui fait un homme « supérieur » à un autre homme. Il était profondément républicain, et à certains égards communiste. Pour lui, la société Kabyle était une société arriérée, sans avenir…
    Voilà, à l’âge balbutiant du net, Suppaiku, un pseudo créé initialement pour Le Japon.org, et devenu mon pseudo universel. Je ne changerai pas le titre, non. Mais pour sûr, désormais, je signe qui je suis, et je l’affirme haut et fort, Un soir à Paris a été écrit par Madjid Ben Chikh, homosexuel de 44 ans vivant au Japon. Oui, une lopette peut AUSSI parler du massacre des Algériens en plein cœur de Paris, le 17 octobre 1961…