Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • À vide…

    Métro, comme toujours. Baisse d’énergie hier, sentiment de laisser filer le temps que je ressens en cas de déprime. Agir, agir, la seule solution. J’ai donc inversé l’ordre des priorités par rapport à hier, et je me sens beaucoup mieux, si ce n’est que je n’aurais jamais du manger un guyodon ce midi. Je n’aime pas la viande de bœuf…Je me sens lourd. Enfin, ça passera.
    J’ai bien aimé ces quelques mots de présentation de la revue Minorités, me décrivant avec mon laptop sur les genoux. J’y étais presque, pour le coup. Jolie formule. Oui, il y a un côté écriture en liberté, dans tout ça, et j’aime bien. Je suis parvenu à transformer le temps de transport en temps de travail, qui plus est, en temps de travail personnel, et encore mieux, par le biais de ce blog, ou Minorités, mondial. Car je commence à recevoir des messages du monde entier. Comme Facebook publie chaque post automatiquement, mon compteur ne change pas beaucoup, mais ce n’est pas bien grave…
    J’ai donc inversé l’ordre des priorités. Ce matin, j’ai donc commencé par regarder les annonces, me disant qu’on ne sait jamais. Et il en avait une, juste calibrée pour moi. Pour tout dire, j’aurais presque pu penser que quelqu’un l’avait publié exprès pour me retrouver. Je ne décris pas le travail, un truc chiant. Mais avec un minimum de suspens, et des collègues, des vrais, pas ceux que j’ai à l’heure actuelle. Remarquez, je n’ai rien contre eux, mais des collègues, j’en veux d’autres. Pas avec lesquels je parle de ma vie, comme ceux que j’ai, non. Des collègues avec qui je parle travail, avec lesquels je ne suis pas d’accord, qu’il est question de convaincre, ou qui me convainquent. Ça me manque à un point, vous ne pouvez pas savoir. Et puis un meilleur salaire, là, j’avoue, j’en ai marre…
    J’ai donc aiguisé ma réponse. Et puis je me suis refait une beauté (si si), et j’ai refait une photo pour mes CV en ligne et pour cet email. Ça tombait bien, l’annonce était postée par une agence que je connais bien, puisque c’était celle qui m’a fait travailler à Lehman. On m’a rappelé dans l’après-midi. Ça ne veut rien dire, car en général, les annonces sont essentiellement destinées à sonder le marché, recevoir des CV. Mais en envoyant ce CV, j’ai juste annoncé que j’étais toujours là, et cette fois-ci armé d’un visa valable plus de trois ans.
    C’est seulement après avoir fait cela que j’ai commencé à regarder ce que j’ai à faire pour le groupe FB. Ben il y en a, du travail… Je vais y travailler, justement, et dans le métro, pas plus tard que maintenant.
    De Tokyo,
    Madjid

  • Le temps qui file, et puis…

    Je suis dans le train. C’est le soir. J’ai eu une journée très longue, parti de 10 h 30 de chez moi ce matin, je rentrerai tout à l’heure vers 23 heures. Avec du trajet en transports en commun entre les deux… Mais bon, c’est fait, et demain je n’ai que quatre heures de cours. Je ne vais pas me plaindre. Il y a juste que ce que je fais ne m’intéresse pas. Je n’ai rien contre mes étudiants, il y a juste que je ne ressens pas la part de challenge dont j’ai besoin pour tenir au travail, où que ce soit. Les intérêts de retard, à BNPP, c’était mortel, mais j’y ait vite trouvé mon compte, j’ai plus que redéfini la tâche, ça en était parfois même devenu passionnant, puisque je touchais à tout. J’aimais quand mes collègues me donnaient des conseils, j’aimais en donner, j’aimais trouver des solutions aux problèmes que les autres rencontraient et, mieux encore, j’aimais envisager des solutions aux problèmes que je débusquais. J’ai l’espace de un à deux mois retrouvé ça à Lehman. Ils bossaient comme des cochons, il y avait donc beaucoup de travail pour moi. Et malgré le fait que c’était souvent gavant, il y avait de réelles satisfactions.
    Là, je n’ai aucun défi. Quand un étudiant arrête, client avant tout, il arrête. Il ne dit rien, ou alors deux minutes après la fin de la leçon. Les progrès, on peut parfois les mesurer, mais… Des progrès pour quoi faire. Je n’aime pas le travail, donc, il me faut du mouvement. Où je suis c’est mortel. Je dis ça car je suis fatigué, bien sûr, mais il y a une part de vrai. Ma vie professionnelle est inintéressante, et je suis pauvre. Heureusement, je suis au Japon. Quand j’étais à Paris, je n’étais pas riche, mais je pouvais me payer des trucs. Ici, je dois me satisfaire de vivre au Japon.
    Hier, le magazine gay Yagg a publié une interview de moi. Ça nous a fait rire, Jun et moi. Pour tout dire, c’est la seule satisfaction que j’ai. Elle est énorme, qu’on ne s’y trompe pas. Mais je suis obligé de changer ma situation financière et professionnelle rapidement, maintenant. J’ai le visa, je n’ai plus d’excuse. Et c’est une obligation. Je suis un grand garçon obstiné. Et j’ai pris une décision il y a un an et demi, puis le temps est passé. Bref, j’ai un truc grave à m’occuper, et cela suppose aussi que je gagne plus. Je ne veux pas m’étendre là dessus…
    En fait, depuis la rentrée, la semaine dernière, tout va trop vite. Le travail me bouffe et mes leçons particulières m’achèvent. Je quitte chez moi le matin et ne reviens que très tard le soir, lessivé. Je n’ai pas encore eu le temps de commencer à penser à un autre travail, de réviser mon CV, de décider de la stratégie à suivre. Le seul truc concret que j’ai vraiment fait, c’est changer mon forfait de téléphone pour le moins cher, rien que les mails, gratuits, de AU. Je suis parvenu à livrer un article pour Minorités pour faire le point au sujet du groupe Ouganda. Et donc répondre à des questions de Christophe Martet.
    Je me retrouve dans une situation un peu difficile. Pour faire le rassemblement, nous avons sollicité Act Up. J’ai écrit dans ce blog, puis dans l’article qui reprend mon billet partiellement, ce que je pense d’Act Up. Je suis très sévère. Je ne pense hélas pas que mes critiques soient entendues comme un appel à repenser l’action, le militantisme. Je ne pense pas avoir trouvé la réponse, il n’y a pas UNE réponse. Ce dont je suis en revanche persuadé, c’est qu’il y a la nécessité de réviser tout, tout remettre à plat. Parce que quand on me dit « les gens sont des cons, ils ne bougent pas leur cul », je ne suis pas d’accord, et je ne l’ai jamais été. Je me souviens de jacky Fougeray (Illico) me reprochant d’être élitiste, citant l’épigraphe en tête de tout rédacteur à Télérama, « le lecteur est un con », sous entendu il faut tout lui macher, partir du principe qu’il ne comprend pas, et qu’il ne faut pas le brusquer. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je me souviens bien de la discussion. Je n’étais résolument pas d’accord. Si un lecteur ne comprend pas, si un élève ne comprend pas, c’est qu’on s’y est mal pris. Le lecteur, l’élève présentent d’autres compétences. Ils ne méritent pas ce catalogage. Je pense la même chose en politique. Je suis démocrate, je respecte les gens pour ce qu’ils sont. Mais si je suis persuadé qu’il y a quelque chose qu’ils doivent absolument comprendre, écouter, faire, je ne leur reprocherai jamais de ne pas leur comprendre, écouter, faire. C’est que j’aurai été inaudible, inintelligible. La situation en Ouganda pose la question de la situation des homosexuels dans le monde entier sous son éclairage le plus cru. Voilà ma seule certitude. Pour le reste, je tâtonne. Je vais avoir le temps, ce soir et demain matin, de préparer la suite, dont nous avons parlé, Didier et moi. C’est du temps que je n’aurais pas pour chercher un autre travail.
    Pour prolonger mes doute à l’égard d’Act Up (et mon dédain à l’égard des autres), je vous invite à lire ce très bon article dans Minorités
    De Tôkyô,
    Madjid

  • De Kamakura a Kampala

    De Kamakura a Kampala

    A Kamakura.

    Ah, les joies de l’écriture dans le métro…Il est environ 2 heures 30, et je donne une première leçon dans une heure à un gentil vieux papy de 73 ans, sourd comme un pot mais amoureux de musique classique. Il est adorable et cela compense le manque d’intérêt des leçons. Ensuite, j’ai un étudiant de la catégorie « somnifère ». Une heure et demie de longs silences et de phrases courtes : j’ai téléchargé des vidéos sur Youtube jusque fort tard la nuit dernière, ça va être dur…Et puis une nouvelle étudiante, assez jeune, qui ne lit ni ne va au cinéma. Une heure de pause et un dernier groupe assez sympa. Voilà un jeudi bien banal…

    Suite du billet de mardi. Kamakura, donc. Je vous avoue que s’il ne m’était pas possible d’aller une fois par mois à Kamakura, je doute qu’il m’eût été possible de survivre quatre ans au Japon. C’est mon Versailles local. Je connais maintenant assez bien la ville, je m’y promène sans plan, très librement. Ce que j’aime à Kamakura, ce sont les lieux remplis de croyances populaires du passé qu’on ne trouve pas à Kyôto, par exemple, où tout semble si bien organisé. À Kamakura, la géographie a dessiné des collines abruptes, des pentes raides, peuplées de forêts et remplies de grottes, de cavités dont on ne sait si elles sont naturelles ou artificielles. C’est ça, Kamakura, des grottes et des cavités, quand Kyôto oppose la délicatesse de ses jardins. Bien sûr, il y a les temples, ces bâtiments qui vous vannent la première fois que vous visitez le pays. Mais avec l’habitude, comme le temps passe et que les yeux s’habituent, on ne s’extasie plus que rarement, mais on commence à regarder à côté. Je n’ai vraiment commencé à regarder les jardins à Kyôto que lors de mon séjour de 2004, quand j’y suis resté un mois et demi. Et encore, ce ne fut pas dans les premières semaines, mais plutôt après, quand je commençai à être gagné par le sentiment d’ « avoir tout fait », « tout vu », et qu’au hasard de mon errance je me pris à faire des siestes dans les jardins, sur des bancs ou à même le sol. À respirer les odeurs, fleurs, bois, terre mouillée après la pluie. À admirer le désordre, le fouillis si savamment organisé, fait de mauvaises herbes, de mousses, de pierres rongées envahies de champignons très visiblement hostiles, de tronc cassés d’où l’arbre est quand même parvenu à ressortir et continuer à pousser, tordu, tortillé, blessé dans son flanc et rongé par des lichens. À apprécier les ruines, la rouilles qui envahit tout, la terre battue de chemins au tracé aléatoire mais pourtant évident, tracé qu’il est d’une pierre ici, d’un tronc recouvert de sa coulée de mousse et de quelques bambous perdus là on ne sait pas trop pourquoi. À m’extasier par l’ombre si judicieusement distribuée par les arbres, cerisiers, abricotiers japonais, érables, tous arbres qui fournissent par ailleurs nos ravissements saisonniers. Les Occidentaux qui résument les jardins japonais à des pierres et du sable dessiné n’ont pas visité le Japon, ou alors ont fait le traditionnel « 2 jours à Kyôto, une semaine à Tôkyô » que leur recommandent tous les guide, alors que comme je le dis toujours, pour un premier voyage, c’est l’inverse qu’il faut faire, pour laisser faire le hasard. Kyôto est une ville peuplée de fantômes qui ne se laissent pas surprendre au premier abord.

    A Kamakura.

    Kamakura me fournit donc ma dose d’histoire et de nature, à deux pas de chez moi et pour 1600 yens (12 euros), là ou Kyôto prend deux heures trente de Shinkansen et 27,000 yens (200 euros). Kamakura offre un aspect plus sauvage, brut, avec ses grottes, ses pierres usées en bordures de routes, ses Jizô / 地蔵, ce bouddha qui protège principalement les enfants et à qui on met souvent une petite « bavette » rouge. Kamakura est LA ville du bouddhisme zen, la ville des guerriers, mais on y trouve toute la palette du bouddhisme Japonais. Shingon à Hase dera, avec deux magnifiques statues de Kannon dont l’une mesure 11 mètres de haut, en or, et avec cette fine moustache si raffinée, ainsi que ses 11 têtes en guise de coiffure, cette coiffe en toute en guirlandes que j’aime tant et ses bras qui sont autant de chance de trouver de l’aide et sa protection. Il y a Nichiren, la secte nationaliste créée au 13e siècle et qui fut persécutée, avant de devenir avec le temps une secte normale (quoi que la « vraie » secte Sôka gakkai en soit une émanation). Il y a Jôdô, la terre pure où Amida nous emmènera une fois notre parcours terrestre sera achevé, afin de nous libéré au contact des soutras et de sa musique, à la seule condition d’avoir prononcé 3 fois na-mu-amida-butsu. Il y a la jôdô nouvelle. Il y a Rinzai, la secte du zen…J’ai depuis longtemps un faible pour Shingon car j’aime Kannon, et avec une quasi-égalité, Shôdô. Définitivement, ma sensibilité m’incline vers l’idée de rédemption.
    Kamakura est une ville qui incite à la curiosité et qui invite le regard à se laisser décaper de ses certitudes. Il faut y apprendre à aimer les fissures, l’eau qui suinte de la terre, les mousses qui envahissent tout et qui sont peut-être une des marque originale de l’esprit Japonais. En effet, alors que Kyôto avait été abandonnée une cinquantaine d’années à cause des guerres civiles de la fin du 12e siècles et du début du 13e, les moines qui réintégrèrent leurs temples virent les jardins délaissés envahis d’une végétation rebelle dont les mousses, en ce pays si humide, étaient une part inattendue. Plutôt que, comme on l’eut fait en Europe où le goût incline au lisse, de les enlever, les moines se décidèrent à les cultiver. L’époque Kamakura, et puis ensuite Muromachi, Momoyama, et ce jusqu’à nos jours, ont vu se diffuser cette culture des mousses et cette relative indifférence à la ruine, à l’abandon, à la friche. Le monothéisme nous enseigne que nous retournerons tous à la terre dont nous sommes sortis. Les jardins japonais en sont bien souvent une illustration sans les lourdeurs du discours. À Kamakura, je suis à la recherche des grottes, dont la plupart sont peuplées de pierres, de bouddhas. Parfois, à flan de montagne, à côté d’une grotte, un petit ru à l’eau claire avec des écrevisses et des pièces de monnaie jetées par là. On ne sait jamais…Oui, si je devais donner quelques adjectifs pour définir Kamakura, ce serait « brut », « rustique », « sauvage », avec peut-être une préférence pour « brute », au sens matériaux du mot. Je vous conseille Kamakura, quand vous venez vous paumer 10 jours à croire voir « le vrai Japon » à Tôkyô, parce que Tôkyô est une ville de provinciaux qui pour la plupart ont gardé leur région au fond du cœur, et Kamakura sent la campagne. Et Kamakura m’a appris à regarder le Japon, les yeux débarrassés des belles géométries Européennes.

    A Kamakura. 

    Pour cette année, on a fait notre parcours « rareties », les temples où personne ne va, en tout cas, à ce moment de l’année. Mon préféré est au sud est de la ville, vers la mer. Un temple Nichiren, avec son cimetière adjacent, un magnifique bouddha de facture sud asiatique et non japonaise, et une colline à monter, rude, abrupte, du haut de laquelle on peut voir la baie, apercevoir au loin Hase dera, et par beau temps, l’île d’Enoshima. Nous n’avons pas poussé jusqu’au temple –Shingon- où est érigé un autel pour les animaux morts. C’est un temple très ancien, peut-être 14e siècle, où des chats se dorent la pilule au premier rayon de soleil. Nous irons au printemps, comme nous y sommes allés l’an dernier, car il est rempli de cerisiers, et les touristes, japonais ou non, l’ignorent.
    Et puis nous retournerons à Kamakura le mois prochain, quand les premières fleurs de « pruniers » fleuriront.

    Shimabata, Kamakura, il y a eu aussi un aller-retour à vélo le 2 janvier jusqu’à Monzen Nakachô, histoire de manger des daifuku, et de se promener dans le quartier quasi déserté, sauf autour du sanctuaire Fukuoka Tenmangu. Et puis une visite au Musée d’Art Contemporain de la ville de Tôkyô, pour une exposition sur « le luxe », ainsi qu’une rétrospective d’une artiste Allemande, Rebecca Horn.
    Deux semaines vites passées, et puis hier, mon visa collé sur mon passeport.

    L’activité que j’avais démarrée autours du « anti-gay bill » de 2009 est entrée, elle aussi, dans ce grand endormissement qui entoure le nouvel an. Ça ne m’a pas empêché de suivre, de nettoyer le mur des trolls qui le visitent, de tenter de raisonner les gens tenant des propos ambigus avant de les éjecter. Je m’aperçois que je suis très ouvert aux propos de chacun, respectueux de son identité individuelle, de son parcours, des plus naïfs aux plus pros. Mais pour autant je ne suis pas naïf, et le petit bouton qui permet d’effacer un commentaire, un message ou une personne m’a servi quelques fois, en me faisant de la peine, parfois, car j’ai toujours à l’esprit qu’une personne peut écrire mal, laborieusement ce qu’elle pense et que l’écrit alors a du mal à refléter la complexité d’une pensée. Je me suis donc retrouvé à raisonner, une fois, et puis deux. Et puis ciao, tu fais chier, je te zappe.
    Il a fallu passer par la case rassemblement, c’était inévitable. Se posait la question du « comment ». On est vite arrivé à la conclusion qu’Act Up, qui m’avait proposé de faire quelque chose, s’imposait. Ce fut pour moi un choix très difficile car je pense que c’est une association en fin de vie qui répulse plus qu’elle n’attire. Act Up me fait penser à l’UNEF, aux JCR, aux MJS, à SOS Racisme, à tous ces trucs qui se survivent après que l’époque se soient construits sans eux, et avant qu’elle ne se construise, parfois, contre eux. Mais force était de constater qu’eux seuls avaient tenté une action – comme toujours, sans prévenir personne afin de pouvoir dire « on était que 6 », comme SOS, les JCR, le MJS, etc, la gauche « je suis une victime », quoi. Et de la même façon que vous pouvez constater à quelle point je peux les décaper, je reconnais aussi qu’ils ont été honnêtes et loyaux. Je dois l’écrire, c’est ce qui me donne le droit, aussi, de les critiquer. Car si le groupe peut donner de l’urticaire, j’ai communiqué avec deux personnes, Jérôme et Cécile, qui ont été extrêmement conciliantes. Je leur ai imposé le « sans banderole d’organisation », ils s’y sont pliés et ont confectionné une banderole non signée, la première de leur histoire. J’ai suggéré le type de rendez vous, en soirée plutôt que l’après-midi, en semaine plutôt que le week end, et ils ont accepté.

    Quand j’ai regardé le résultat de ce rassemblement dans le reportage de Lionel Soukaz, j’ai d’abord eu un haut-le-coeur, une répulsion immédiate. Putain, c’est du Act Up, ce n’est pas ça que je voulais. Je voulais « en silence », et vas-y que je te martèle des slogans, parce qu’il faut gueuler, c’est comme ça qu’on fait… sans même réfléchir un instant que les passants ne devaient rien comprendre puisque l’information n’est diffusée nulle part. Et puis la banderole, comme un mur dressé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et ce boucan… Même pas l’idée de piqueter autour de la fontaine. La JCR, je vous dis, SOS, l’UNEF, des ringards ! Je pense qu’ils ont dû faire fuir les quelques potentiels manifestants qui passaient par là, comme me le suggèrent trois messages que j’ai reçus.
    Et puis à la deuxième vision, passé le choc, j’ai regardé de plus près. Act Up a fait à sa façon. Point barre. Et je me suis surpris à assumer. Grace à leur coup de main, on a fait sortir de chez elles les permanents des associations. Car si c’est vrai qu’Act Up salarie certains de ses membres et n’est plus ainsi une association, au moins, ils mettent le nez dehors. Ce qui n’est pas le cas des autres, qui ne prennent plus de risques. Enfin, je précise, qui ne prennent pas de risques politiques. Act Up, si. Ils se gaufrent, et comment ne se gaufreraient-ils pas en étant aussi fermés, repliés sur eux-mêmes, mais ils continuent, ils s’exposent. J’ai alors sincèrement regretté de ne pas être là, histoire de les faire plus beaux…
    Et puis j’ai vu la banderole du CLGBTetc. Ah, ils en sont fiers, de leur communiqué de presse, eux qui sont payés par vos impôts. Ils n’ont pas fait une seule diffusion de tract, ils ne m’ont pas répondu quand, début décembre, je leur ai envoyé un mail leur demandant de faire quelque chose. Les vrais ringards, ce sont eux. Et vas-y pour un gars de Sidaction (dans le documentaire Yagg, un nouveau media gay en ligne, le seul type à tenir un propos plus profond que les autres), et vas-y pour Christophe Girard, un élu gay du 4e arrondissement, chargé de la culture à la Ville de Paris. L’indignation bourgeoise des classes moyennes, blanches et parisiennes, « on est là parce qu’on est solidaires ». Le documentaire de Yagg offre un tableau de ce « tout le monde » qui n’a rien fait sur cette question. D’un groupe de 50 personnes dont, j’ai la tristesse de la penser, personne ne se soucie. Et pour commencer, pas les gays.

    Et c’est normal, car nous n’avons pas, comme aux Etats-Unis, les vingt cinq ans de « minority » studies. Au nom du sacro-saint « principe républicain.
    Je constate que de nombreux spécialistes en Afro-American studies ont un discours sociétal bien plus construit, plus complexe et intelligent que nos patentés universalistes républicains. Et qu’en fait, même si on a souligné qu’une forte proportion de noirs américains reste opposée au mariage gay, cette situation évolue désormais très vite car ces « minority » studies ont débouché sur des dynamiques de dialogues et de convergences qui recomposent un discours sociétal totalement absent de l’individualisme américain. La gauche française n’est pas morte de son acceptation du réalisme économique. Elle est morte d’avoir renoncé à voir la société dans sa complexité et à encourager les acteurs a prendre leur destin en main a partir du milieu dans lequel ils sont. Elle a adopte le profil républicain, cet espèce de rouleau compresseur conservateur qui plie les hommes en en faisant des êtres abstraits, sans histoire, sans vécu. Et c’est ainsi qu’elle est passée du réalisme économique à l’acceptation des inégalités sociales.

    J’ai tiré quelques leçons de ce groupe et l’objectif de départ, le 20 heures de TF1 est toujours mon objectif. Politique dans l’âme, j’y parviendrai.
    Madjid

  • Le premier billet de l’année

    Reprenons nos bonnes vieilles habitudes, celles de la fin de l’an dernier, mes posts ferroviaires. Je suis dans le métro, il est environ 15h15, et je m’apprête à reprendre le travail. Direction Kanagawa, donc.

    Bonne année à vous tous.

    Ces congés ont passé très vite, mais il y a véritablement un avant et un après. J’ai déposé mon dossier à l’immigration avant les vacances, le mardi 22. J’ai reçu ma petite carte postale me demandant d’aller chercher mon nouveau visa aux environs du 29. Ça a été très rapide, finalement. Et cela m’a permis de finir l’année comme on tourne une page sur bien des soucis. 2007, commencée banalement, mais à Kyôto, avait été une année difficile. 2008, commencée à Kyôto dans une grande incertitude, s’était terminée très douloureusement. 2009 s’annonçait périlleuse et finalement, bien qu’elle se soit terminée pauvrement à Tôkyô, m’a apporté de nouveau de la stabilité, quelques joies, des satisfactions. J’avais lu un zodiaque sur « l’année du bœuf ». Il est solide, n’abandonne pas. Je m’étais dit que ce serait ma ligne de conduite. Je n’ai pas abandonné. Cette année est l’année du tigre. Le tigre, pour moi, c’est un félin. Il avance en silence, comme le chat, mais il est beaucoup plus fort. Il guète sa proie, il ne bouge pas. Il l’observe et quand rien ne le laisse prévoir, il jette toute sa force et la vainc. J’ai préparé le terrain l’an dernier, à l’automne. Il ne me manque qu’un petit machin que je vais chercher demain à Shinagawa : mon nouveau visa. Ma proie, cela fait longtemps que je la guette, est dans le centre de Tôkyô. Serpent d’esprit, j’ai préparé ce qu’il faut. Dans l’année du serpent, je vais abattre ma carte maîtresse. Vous l’aurez deviné, je parle travail. J’ai déjà ce qu’il me faut, je ne cours pas après. En revanche, je suis bien décidé à m’attaquer à ce gros morceau sur lequel je lorgne depuis si longtemps, et qui me donnerait tant la stabilité que l’intelligence qui me manquent terriblement. Et puis aussi, marre d’être fauché.
    J’aime beaucoup les superstitions, on s’y découvre, on s’y lit.
    Mon ami Yann a fini par donner sa démission à son travail. Il déménage prochainement, a trouvé un travail pour attendre et voir venir. Comme moi, il est en fin de visa. Je suis persuadé que dans le « débat » sur l’identité nationale qui saisit la France sur invitation du roi des caleçons repassés et des portes chaussettes tout droit sorti d’une mauvaise pièce de feydeau, cet aspect des choses manquera cruellement. Il y a quelque chose de terriblement perturbant quand on vit dans un pays, à la merci d’un refus d’un fonctionnaire, d’un papier qui manque, l’imagination amputée d’un avenir qui dépasserait un horizon de 3 ou 10 ans. On demande finalement beaucoup aux étrangers, sans jamais s’interroger sur ce qu’il pourraient apporter s’ils avaient un réel horizon devant eux. C’est quoi, « s’intégrer », quand on doit tout recommencer régulièrement… Je me souviens mon père perdant ses papiers, deux ans d’incertitude, et puis le chômage, « vous n’avez qu’à rentrer dans votre pays ». Ça n’apparaîtra pas dans ce débat car en fait ce débat n’a pas lieu d’être. Un peuple ne peut débattre, ni même réfléchir à son identité, car il est et auteur, et créateur de cette dite identité en mouvement, fuyante, et par essence indéfinissable. Imaginez-vous quelqu’un vous demandant, « qui être vous ? ». Passées les présentations d’usage, qu’auriez vous à dire, à moins d’entrer dans un long processus d’analyse prenant des années afin d’éclairer les zones d’ombres, celles que l’on voudrait bien oublier mais qui sont pourtant partie intégrante de ce qui définit notre personnalité, notre identité. L’identité de la France, ce sont les journées révolutionnaires d’août 1792, où une foule en furie a envahi les prisons et les hôpitaux, massacrant fous, mendiants, voleurs et prostituées et au hasard, quand il y en avait, les quelques aristocrates perdus dans le tas, comme Mme de Lamballe. L’identité de la France, ce sont les Bretons envoyés aux premières lignes lors de la guerre 14/18 parce qu’ils étaient « mauvais patriotes ». L’identité de la France, ce sont les juifs d’Europe centrale venus chercher refuge dans le « pays des droits de l’homme » et livrés aux nazis des 1940. L’identité de la France, c’est le statut d’indigène musulman dans l’Algérie colonisée, privé du droit de vote et d’instruction publique mais envoyé au front en 14 et en 40, avant d’être massacré à Sétif en 1945 pour avoir osé demandé la citoyenneté républicaine et l’égalité qui plait tant à Monsieur Besson. Ce sont les Malgaches massacrés peu après, pour les mêmes raisons. Et puis ce sont les centaines de milliers de morts Algériens, massacrés, enterrés vivants pour certains dans des fosses retrouvées vers 1980, lors de l’offensive militaire de 1956/58 initiée par Maurice Papon, couverte par les politiciens d’une quatrième république décadente (parmi lesquels François Mitterrand) qui a rendu impossible tout retour en arrière, toute négociation et dont les victimes co-latérales ont été les pieds noirs. L’identité nationale, c’est cet appel si fréquent à un sauveur, Boulanger, Pétain, ou De Gaulle en 1958, quand l’armée a fait un coup d’État à Alger et menacé de poursuivre en métropole, avant de recommencer en 1961, cette fois contre De Gaulle qui ne fût pas le chef attendu et abandonna l’Algérie, les Algériens et les pieds noirs à leur sort après avoir couvert une répression dans le centre de Paris, 400 morts. L’identité de la France, c’est la FrançAfrique de De Gaulle/ Pompidou/ Giscard/ Mitterrand/ Pasqua/ Chirac et dont les massacres au Rwanda, la décomposition Ivoirienne et le basculement Congolais ont offert des illustrations caricaturale de notre implication. L’identité de la France, ce fut en effet la colonisation et l’esclavage. Et des essais atomiques à l’air libre dont certain ont contaminé des populations civiles mélanésiennes délibérément, en 1967, pour faire plaisir au Général, qui passait par là. L’identité de la France, c’est le Rainbow Warrior. Je pense à tout cela, quand je vais à Shinagawa chercher mon visa, en pensant à tous ces Africains venant chercher un travail, ouvrir une boutique, demander l’asile dans « la patrie des droits de l’homme » et se voyant traverser un parcours du combattant administratif absurde et humiliant. Le plus hallucinant est que la plupart ont un travail, des fiches de paie, mais non, c’est le refus. Et quand le sort se fait favorable, il faut recommencer l’opération tous les ans, avec une boule dans le ventre. Ça peut vous sembler bête, mais, quand j’ai senti cette boule monter en moi, mon obsession, c’était mon ordinateur. Je suis sûr que beaucoup visualisent le truc de cette façon, pour éviter de penser pire…
    C’est uniquement parce que je porte en moi cette fantastique supercherie d’une France merveilleuse, de « l’intégration républicaine » ou de « la laïcité », d’une France lissée de toutes ses blessures et des luttes parfois sanglantes qui l’ont façonnée, que je peux dire que c’est un pays que j’aime. Quand même. De la France, j’aime surtout son peuple, sa capacité de résistance, ses passions. C’est normal, je suis l’un d’eux. De tous temps, l’identité urbaine s’est faite d’apports venus de partout, de toutes les régions d’abord, du monde entier de nos jours. Ça gratte parfois, et puis finalement ça fini toujours par composer quelque chose de nouveau, et peut être que c’est cela aussi, la France, ou en tout cas ce creuset du neuf qui s’appelle « Paris ». L’identité de la France, ce sont ses écrivains, ses philosophes, les combats du peuple pour sa liberté et qui nous valent un système social qui existe encore. C’est complexe, l’identité d’un pays car c’est vivant, c’est fait d’apports nouveaux, le sang neuf de demain. C’est une question stupide qui devient dangereuse quand elle est utilisée par des politiciens, qu’ils soient de droite ou de gauche. Nous ferions mieux de nous poser une autre question, plus profonde et fertile de bien des possibles. Vivons nous dans une démocratie ? Qu’est-ce qu’être démocrate ? Et j’y ajoute ma question Bonux, en quoi le nouveau conservatisme Français incarné par le discours sur la république, est il anti-démocratique ? Et pour finir la question Kinder, en quoi la question démocratique peut régénérer et ressourcer la gauche entière, jusque la “gauche de la gauche” ?
    Parler de l’idée d’un pays… Pour moi, la France, ce sont les paysages du Perche, dans la Sarthe, entre Nogent et La Ferté. C’est Paris, Mistinguett. Et puis mes amis, ma mère et mon frère. Ce sont les pompiers, solides, sexy et courageux, les héros (phantasmes ?) de tous les petits garçons. Ce sont nos grèves et nos manifestation, 36, 68. C’est De Gaulle réinventant la France à Londres en compagnie de Pierre Dacq. C’est Mitterrand donnant la main à Kohl. C’est Jean Paul Goude sur les Champs-Elysées. C’est une langue riche, difficile mais qui continue d’incarner quelque chose dans le monde et dans le cœur des étrangers sans que personne ne sache bien quoi. C’est le courage de refuser la guerre du Vietnam en 1966 ou la guerre d’Iraq en 2003. C’est Rachida Dati, Marocaine, mère célibataire et ministre.
    Mais je ne peux définir une « identité » au risque de vouloir figer, de casser toute inventivité d’autres options. Au risque de faire une France éternelle, à jamais, qui n’est qu’un phantasme de politicien conservateur, « Républicain », comme ils disent. Eh, elle a bon dos, la République ! Mais la démocratie, ce que désire réellement le peuple, la direction qu’il entend donner à ses affaires, son pouvoir, ce qu’il contrôle de son avenir, sa liberté, son autonomie… La démocratie est contradictoire d’une quelconque identité. Pour ma part, la constitution définit l’organisation administrative, elle me suffit amplement…De Gaulle, en 40, n’a pas convoqué de commission ni de débat. Il a juste dit que nous n’étions pas ce que l’occupation faisait de nous. Il nous a suggéré que nous pouvions nous élever au niveau d’un peuple créateur d’espoirs nouveaux, porteur de combats nouveaux que Liberté, Égalité, Fraternité suffisaient à définir. Une hauteur qui fit rêver jusque dans les colonies et qui alimenta les discours des héros des indépendances.
    Mais à quoi donc pense Monsieur Besson. Nous avons, finalement, bien de la chance qu’il n’ait pas débattu en 1840 : il nous aurait peut être suggéré que la France, c’était l’esclavage…
    Il m’a fallu partir très loin pour comprendre à quel point j’aimais la France, et sa langue, et les combats de son peuple. Je pense que beaucoup d’expatriés récents, de droite ou de gauche, tirent de leur expérience hors hexagone un regard neuf, presque « à l’américaine », sur notre pays. Mais l’ex-socialo a décidé de faire allégeance à sa nouvelle famille. Beaucoup de jeunes UMP doivent se demander à quoi sert ce débat au moment où la dette explose. Mais ça, Besson… Quant à la gauche « organisée », elle se retrouve une fois de plus piégée à participer/refuser de participer à un débat dont elle n’a pas posé les termes et qui révèle la vacuité profonde de ce qui lui reste de discours. La gauche est ailleurs, inorganisée, privée des espaces publics et belle et bien présente dans des espaces plus restreints du net, élaborant à taton ses pratiques nouvelles, ses nouvelles synthèses. Le net est en fait le PSU des années 2000. Nous nous redéfinissons, entre libéralisme politique et exigence démocratique, pluralités des vues mais convergence des buts, exigence de rigueur intellectuelle et nécessité de revendications nouvelles. Nous reviendrons quand nous aurons brassé tout ça. Le débat sur l’identité de la France, qui aura redéfini la frontière du nouveau conservatisme, appelons-le le sarkosysme, mélange de valeurs traditionnelles, de sécurité, de dérégulation, d’enfants d’immigrés de bonnes familles et de PACS, aura été oublié comme l’est le débat sur les retraite de feu Raffarin. On devra juste faire avec le découpage électoral que masque le grand ram-dam de l’ex-soc.

    Vers 20h35, de retour du travail, dans le train, bien entendu.
    La fin de l’année a été ce moment de grand endormissement qui me faisait peur en septembre et que j’ai traversé avec bonheur, délivré de l’angoisse du visa. Jun et moi avons accompli quelques exploits, dont une traversée de mon arrondissement, Edogawa, jusque Shimabata. À vélo ! J’avais environ 50 minutes en tête, ça s’est révélé être 1h30- 2h00…Il faisait très froid, mais aussi très beau. Nous avons pu contempler un très beau coucher de soleil, en franchissant la rivière Naka, sur un très grand pont ; la nouvelle tour de Tôkyô, Sky Tree, et puis au loin la tour actuelle, ou plutôt sa flèche, et loin, très très loin, le Fuji qui se dessinait en ombre sur le ciel rouge… La promenade a Shimabata a été sympa. C’est un reste de la ville des années 50, un petit bout d’Edo popularisé par Tora-san, un film à feuilletons populaire dans les années 60, « c’est dur d’être un homme », et racontant d’un ancien gosse de la shitamachi, devenu adulte, revendeur ambulant et ayant du mal à s’insérer dans la vie moderne du Japon d’après-guerre. Ce petit morceau de vieux Tôkyô gagne en popularité et propose son parcours グルメ/gurume (gourmet), autours de… l’anguille. Et c’est vrai que l’anguille que nous avons mangée dans ce restaurant gargotte était simplement divine. Et pas chère, seulement 2100 yens, ce qui n’est rien. Tendre, tendre… On a mangé sur les tatamis, bien entendu ! On est allé au grand temple qui fini la rue commerçante, avec sa porte ancienne, recouverte d’une dentelles de sculptures racontant des vies de Bouddhas, un vrai petit chef d’œuvre d’artisanat baroque Japonais. Si, si… Le retour a été bien sûr beaucoup plus long, dans le froid. On s’est arrêté à Funabori pour acheter du pain. Boulangerie Azalée, un pain infecte genre comme chez ED ou Leader Price. Mais à prix Fauchon, bien entendu. Ça me fait pensé que je voulais l’écrire, ça. Au Japon, on peut acheter son pain très banalement chez Fauchon. Ça coûte le même prix que dans des boulanges dégueulasses… Cependant, l’acte d’acheter du pain est comme sacralisé, bien que le nombre de boulangerie ne cesse d’augmenter comme exponentiellement. La boulangerie qui fait l’angle a côté de l’entrée de l’hôpital Trousseau où je retrouvais le docteur Morini et où il m’est arrivé d’acheter un croissant avant de filer au travail s’appelle Keiser. À Tôkyô, elle devient « Maison Keiser ». Au nouveau Daimaru de la gare de Tôkyô, on s’affaire à la « Boulangerie Bigot », ou bien en sous-sol, à « maison Keiser », Kimuraya « since 1890 »… Il y a la « boulangerie Jean-François », aux croissants délicieux, à Shibuya et Omotesandô. Jean-François, comme Jean-François Partouche, le roi des casinos et des machine-à-sous en Europe. Bien sûr, il y a Paul, dans son décor rustique, identique à Odéon, Montorgueil, à Lille ou près de la gare de Tôkyô. Ces chaînes de boulangeries ouvrent en général vers 10 heures, acheter du pain est donc un geste sérieux, on y va, quand à Paris on « descend » acheter du pain. J’avoue, je ne parviens pas à m’y faire. Certains objecteront que je ne suis pas obligé de manger du pain à Tôkyô. Je leur répondrai qu’ici tout le monde achète du pain, qu’il y a avalanche de sortes de pains dégueulasses dans les supermarchés comme dans aucun supermarché à Paris, sous emballage plastique PASCO ou YAMASAKI, que j’aurais vraiment tort de ne pas en manger. Pour le coup, ce serait se différencier. Et pour le coup, le pain Yamasaki ou Pasco, c’est infecte, blindé de conservateurs variés, de graisses qui ont goût de graisse. Le pain de mie n’est pas bon. Il n’y a que dans les boulangeries que ça devient correct, ou bon.
    Enfin, nous avons mangé un pain qui se mange parce qu’il fallait bien du pain pour aller avec la purée. Délicieuse, elle. Je suis devenu un expert en sauces à base de tomates, mais aussi de purées, car j’ai compris que le plus important est le malaxage lui-même.
    On a fait notre grand tour mensuel à Kamakura. L’hiver régnait ici comme une grande désolation qu’égayait un soleil bien présent une partie de la journée. L’après-midi fut plus gris, mais la campagne rafraîchit l’esprit que les temples divertissent.

    (à suivre)
    Madjid

  • Parce que je refuse de vivre avec l’idée que je n’aurais rien fait pour empêcher l’extermination des juifs.

    Le métro, vers 15 heures trente.

    Pas beaucoup écrit, hein… J’ai rassemblé les quelques notes que j’ai couchées, sous le titre de Petits papiers de jours de triste. Petit passage à vide. D’avoir écrit, comme ça, tellement, d’un coup, ça m’a comme vidé. Et puis il y a le visa, et c’est le genre de truc qui ravive des douleurs anciennes, comme quand mon père avait perdu ses papiers. Il a eu la hantise d’être renvoyé en Algérie pendant deux ans. Et puis j’ai tout de même écrit, pour Minorités, un article au sujet du vote d’une loi contre les homosexuels en Ouganda, prévoyant des peines allant jusqu’à la peine de mort. Cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé, écrire un texte politique. J’ai été moi-même étonné par sa qualité, sa concision. Très loin du ton bavard que j’adopte volontiers dans ce blog. Comme quoi, écrire un journal est une des clés dans la maîtrise de l’écriture et l’expression de sa pensée. A ce sujet, j’ai reçu deux mails de Bernard Bacos. Je vous recommande son site, le site certainement le plus documenté en France sur le paris 1965-1982, à la grande époque du rock et de la pop. J’y retrouve des trucs dont j’avais entendu parler à l’époque où j’ai commencé à « sortir », vers 1981, à 16 ans…Mon premier concert ? Sapho, en 1980 à la Fête de l’Humanité. J’avais pas 15 ans. Mon père m’avais autorisé à rentrer tout seul. Pour lui, la Fête de l’Humanité, c’était un truc important. Il y a écouté Gréco, Moustaki, ferré, Ferrat. Le PCF apportait le culture à des masses entières de prolétaires dont la situation sociale privait. Moi, ça me vanne, mon père, des fois. Considéré comme illettré, alors qu’il parlait, lisait et écrivait l’arabe couramment – bien que ce ne fut pas sa langue puisqu’il était Kabyle-, mon père avait appris le français tout seul. Et si son écriture, en français, était malhabile, et si sa compréhension des articles du Monde était parfois limitée, je peux affirmer aujourd’hui que je suis extrêmement fier de lui. Lire et écrire le français, tout seul. Écouter des artistes pareils à la Fête de l’Humanité. Et pourtant, il faisait ses 5 prières par jour, il jeûnait et quand il s’est fait vieux, il a tenté de transmettre l’Islam dans une cité, à Bondy où nous habitions. L’Islam de notre famille, pas celui des barbus. Pas du tout sympathisant des homos, il m’avait confié un jour qu’à l’Hôpital Saint-Louis où il était entré pour sa leucémie, où il avait frôlé la mort, ne pesant plus que le poids de ses os et se débattant dans une fièvre incroyable, il avait partagé sa chambre avec un homosexuel atteint du Sida. Il avait eu des mots touchants, très simples, mais vraiment compatissants. « Cette maladie est pire que la mienne, et il soufrait plus que moi ». Il avait des larmes dans les yeux. Qui sait si mon père n’a pas prié pour le repos de son voisin de chambrée de l’Hôpital Saint-Louis ?
    Bref, revenons à nos moutons. Bernard m’a partagé ses sentiments à la lecture de ces récits. Il s’est reconnu dans la génération dépeinte, bien qu’il soit plutôt de droite et donc n’a pas suivi les dérives de certains… Je trouve ça intéressant, en fait, qu’il ait vécu cette libération, et ces concerts, et ce chamboulement total de la culture, la fin de la droite cul-cul. Cela prouve qu’avant d’être un événement politique, 68 est d’abord une rupture sociétale portée par la génération du baby-boom comme l’avait presque prédit Edgar Morin en 1961. Il m’a aussi livré ses sentiments à l’égard des grèves étudiantes. Et puis un commentaire sur le rock au début des années 80. Je vous invite très chaudement à visiter son site : il y a tout, il y a « tout le monde » (ah, cette expression du Paris branché au début des 80’s…). Il est plutôt âgé. Il est plutôt de droite. Mais ce n’est pas un vieux con de droite. Respect ! Et puis c’est un presque ancien collègue, he he he… et en plus, il a lu mes récits, et en plus il m’a écrit de longs mails. J’ai été très touché.
    Ce soir, le ciel sur Tôkyô est magnifique, bleu, avec des nuages de toutes les couleurs et les murs des immeubles virant à l’orange. C’est l’hiver qui arrive.
    Mon patron m’a aidé à remplir les papiers pour mon visa. La boule au ventre a disparu. Je suis en vacances la semaine prochaine, je déposerai mon dossier. Et hop ! Ça repartira pour trois ans !
    Vers 21 heures 50. Je suis dans le train de nouveau. C’est incroyable comme militer sur le net peut occuper. Je parcours de pages, des idées me passent par la tête. C’est bien. On gagnera, ça ne fait pour moi aucun doute. Le groupe sur Facebook a été créé hier soir vers minuit heure de Tôkyô. J’ai eu l’insigne honneur d’inviter Didier Lestrade à y entrer. J’écris ça, mais c’est vrai. J’ai un profond respect pour les militants, et Didier en est un. Importer Act Up, créer Act Up en France, se taper les manifs de merde à 20 pelés 3 tondus parce qu’en 89 les pédés n’avaient pas encore compris qu’on pouvait faire une manifestation contre le Sida –ça l’a fait bien rire, Finkelkraut, tiens. Oui, il fallait du courage, et il l’a eu. Alors oui, vraiment, ça me fait tout chose. Moi, je ne suis passé que deux fois à la télé pour Montesquieu, chez Gildas. Le documentaire de Canal plus a censuré Spont’Ex (les deux cameramans avaient pourtant apporté les croissants, nous avaient suivi une journée et la prod a vendu les images qu’on leur avait suggéré de prendre. C’était marrant, d’ailleurs, ces deux cameraman qui cherchaient des policiers casseurs à la manifestation place de la Nation… Mais bon, on avait été censuré. On leur avait fait la totale, le journal TV dans l’amphi N, pas un vrai, non, notre pièce de théatre, avec Aurélie qui jouait Pasqua. Non, passé à la poubelle… Mais je connais les vrais journalistes, il doit y avoir une béta quelque part. J’avais encore des cheveux, et j’étais blond. Je me rappelle avoir croisé Timothée, tiens, vers Montpartnasse, dans une des manifestations. Je ne sais pas si c’étais le bonheur, mais à cette époque, je courais tout le temps, oh, comme j’aimais courir, oh, comme j’aime la politique… Il y avait eu aussi l’enquète, « Étudiants, combien de divisions », et puis le bouquin n’était pas sorti. Celui sur Act Up, oui. C’est dommage, il y avait Spont’Ex… Mais « inviter » Didier Lestrade, ça me fait tout chose, si si ! Ah, tiens, si j’osais, j’inviterais Beauvoir, ou Sartre. Mince, ils sont morts.
    Tiens, un désaccord avec Didier Lestrade dans son blog. Il rêve d’un Brian Kenny qui conduirait le militantisme gay, un gars qui tiendrait de l’acteur de X, qui serait une idole. Quelle erreur… Il nous faut des intellos rayonnant. Des types qui donnent envie aux Brian Kenny de service de se frotter à la culture. La différence serait visible. Brian Kenny leader ? 200 folles derrière. Des intellos rayonnants ? 200 Brian Kenny derrières et toutes les folles qui veulent se taper un des Brian Kenny. En termes militants, c’est d’un meilleur rapport… La vrai nouveaute, ce serait plutot… (voir photo… )
    Je divague…
    Cette loi Ougandaise m’a mise hors de moi. J’ai communiqué cette répulsion à 10 personnes et après avoir écrit l’article dans Minorités, c’est allé très vite. Le Le groupe sur Facebook dépassera bien 1000 personnes ce soir. J’ai posté un peu partout où je pouvais, et je sais que désormais d’autres postent, et cliquent, et que comme moi le mois dernier, ils commencent à réaliser ce que l’Ouganda et le Rwanda s’apprêtent à faire. Parce que c’est trop fou, on ne peut pas réaliser : tuer les homosexuels et les sidéens. C’est pas possible, non ? Madjid délire… Eh bien non, c’est vrai. Au fur et à mesure qu’on lit des dépêches à ce sujet, on s’aperçoit que c’est du vrai. C’est pas de ma faute, mais je refuse de vivre avec l’idée que je n’aurais rien fait pour empêcher l’extermination des juifs. C’est ce ressort qui me pousse, et qui m’a fait rager et écrire l’article dans Minorité. Je me suis même posé la question du comment tuer des homosexuels. Le gaz ? Le four crématoire ? Le micro-onde ? une piqure ? L’horreur est bel et bien là, mais ce sont des Africains, alors on ne pense qu’à la dinde de Noël ou au fraudeur fiscal Johnny Halliday.
    A part ça, comme si la politique me ramenait à la vie et achevait la lente convalescence de l’après Lehman, je suis plutôt heureux. Gros passage à vide à cause du visa, mais en fait, je me sens bien. Demain soir, je suis en vacance. J’ai actualisé mes albums photos. J’ai fait de belles promenades avec Jun. Et puis je ne pense plus à ce que j’ai envie de faire, je m’amuse beaucoup, je fais ce que je veux. C’est une liberté d’être que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps. Et je suis au Japon. C’est vrai que le travail est pas folichon, mais il y a pire et j’ai pas mal de temps. Je dois juste rajouter quelques heures de cours ici et la pour atteindre un salaire convenable. Là, c’est trop juste et c’est le vrai problème.
    C’est marrant, d’ailleurs, cette histoire de déflation, au Japon. Les prix alimentaires montent assez sérieusement. J’ai constaté par exemple que le grand pot de yaourt, auparavant de 500 grammes, ne pèse plus que 450 grammes. Ça fait quand même une augmentation de 10%, mine de rien, mais en plus, les yaourts coûtent plus chers… Le lait a augmenté, le beurre a bien pris 25% en 2 ans. En fait, on a eu une rupture de stock pendant quelques mois, puis des prix mirobolants. Mais depuis, les cours sont redevenus normaux et, au contraire, la force du yen devrait aider à pousser les prix vers le bas. Eh bien non. La plaquette de beurre de Hokkaido autrefois vendue 295 yens est vendue environ 380 yens aujourd’hui. Sauf chez Donki Hote, où elle a retrouvé son prix d’avant, ce qui pointe bien l’origine du problème. Mais finalement, peut être est-ce cela, une déflation, une méga distorsion dans la ventilation des prix, où la chute du prix est actifs « réels » conduit tout le monde à prendre l’argent où il peut le trouver. C’est peut être là que vient cette impression de Ponzi economy que l’on a en y regardant de près… J’en parlais avec un autre professeur tout à l’heure, c’est pas loin de se casser la figure. Je veux dire, pour de vrai…
    Je conclue en vous invitant à signer la pétition sur l’Ouganda et le rwanda, à rejoindre Le groupe sur Facebook.
    Et si vous en avez le temps, à me livrer vos impressions sur ces quelques récits que j’ai « commis » ces deux dernières semaines.
    Madjid
  • Petits papiers des jours de triste

    Ecrit mais pas publie. Alors, je publie…
    Mardi midi 15 decembre
    Métro, 14 heures 10. Ce matin, j’ai donné une leçon à Marie. J’ai du sortir assez tôt, vers 10 heures trente, je ne rentrerai pas avant 23 heures. J’attends les vacances avec impatience.
    J’entre dans ma période « nervosité ». J’ai beau savoir qu’il n’y aura pas de problème, renouveler mon visa est une expérience éreintante, car je revis ce que mon père, mais aussi ma mère, a vécu. C’est humiliant, on a le sentiment que tout ce qui a été bâti peut être remis en cause, comme ça, sur la simple décision d’une personne. C’est profondément déstabilisant. Ne vous étonnez pas si je disparais de mon blog, si j’arrête d’écrire. C’est comme ça que je suis. Soudain je me sens vide, vidé. On verra bien cette fois. Il y a trois ans, j’avais traversé une période de cauchemars. Il n’y avait pourtant aucune raison.
    Mon nouveau permis de séjour mettra un point final à mes aventures de ces deux dernières années. Pour tout dire, j’ai pas mal de pain sur la planche, indépendamment de ce visa. Des choses que je désire faire, des choses que je dois faire. Ma situation médicale est des plus précaire et je devrai m’en occuper. On prête aux aventuriers de qualités pas possibles, je crois pour ma part que ce sont d’abord des types qui prennent des risques incroyables avec eux-mêmes.
    Après avoir quitté Marie ce midi, je suis passé par la gare de Tôkyô. L’ancien bâtiment Daimaru a désormais entièrement disparu. La grande tour adjacente, plutôt élégante, révèle désormais un grand mur blanc, laid, vide. Je trouve hallucinant que la destruction du bâtiment n’ai pas été prévue alors que cette tour était sensée le remplacé. C’est vraiment très laid, absurde.

    Vendredi soir 11 decembre
    Dehors, ça sent l’hiver à plein nez… Il fait froid, il pleut et il vente. Ça devait arriver…Je suis installé dans le métro, il fait bon.
    Ce matin, j’ai fait le ménage, la lessive, hier soir je suis allé à Donki hote (Don Quichotte), ドンキホーテ. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un immense bazar où on trouve de tout, pour pas cher. Moi, j’y achète mon beurre, des plaquettes de Kiri, des packs de jus de pamplemousse. En gros, c’est un Lidl ou ED, mais qui vendrait aussi de la hifi, des cosmétiques, des vêtements, des disques, des abonnements téléphoniques, de la nourriture, de la vaisselle et des meubles. Dans ces magasins, tout s’entasse. A tous les coins, il y a des magnétophones ou des mini TV qui diffusent des publicités pour un des produits en rayon. Donki hote, c’est l’anti achat plaisir. Les allées sont étroites et encombrées, les étalages trop hauts. Mais il y a de tout, et c’est vraiment moins cher. Et c’est ouvert 24 heures sur 24. Moi, je vous dis, c’est le Kiri. En France, je n’en mangeais pas. Moi, je suis plutôt Carré Frais Gervais, tartiné copieusement sur du pain allemand longuement toasté. Pour le petit déjeuné. Au Japon, le fromage blanc est inconnu, il n’y en a que pour les yaourts… Je ne suis pas très yaourt. Et c’est très « fromage fondu », entendez par la, toutes les variantes possibles de Vache qui rit et de Bonbel. Il y a aussi des « camembert », au goût de Président, c’est à dire pas bon. Moi, c’est lait cru uniquement. Que du dégueu. Mais il y a du Kiri. Et ce goût de crème fraîche, ça fait la différence. Enfin, à Donki Hote, c’est seulement 290 yens (2,10 euros) la boîte de 10 carrés. Ailleurs, souvent 300 yens pour la boîte de 6… Parfois, dans ce magasin, j’imagine qu’il y a un tremblement de terre. Tout en continuant mes courses. On s’habitue à tout.
    En ce moment, c’est la saison des bônen kai (repas de fin d’année des entreprises), 忘年会. On peut croiser des hommes en soirée, le visage écrevisse, en bande, tombant par terre ou mort de rire sur les quais de métros, ou alors seuls et ronflant très fort sur une banquette désertée. Impossible à éviter, en général. On doit se farcir ses collègues dans un izakaya dégueulasse, en fait un restaurant appartenant à une chaîne, on doit boire, on doit rire aux blagues du chef, si on est gay, on doit essayer de trouver une réponse acceptable aux blagues concernant le célibat. Plus tard, on doit se farcir le karaoke où on doit applaudir son chef dégoulinant sa vie pourrie sur de l’enka. Et après, on doit essayer de ne pas vomir dans le métro bondé. Il n’y a pas longtemps, mon voisin avait des rots suspects, mais j’ai fait comme tout le monde. Je n’ai rien dit, j’ai regardé ailleurs en espérant qu’il se vide une fois sur le quai, mais pas avant. À la fin de l’année, il n’est pas rare d’en voir, de ces flaques d’izakaya dans leur bière… Une étudiante m’a dit qu’elle détestait ça, mais qu’il fallait y aller. Une autre qu’elle adorait parce qu’elle aimait boire. Les hommes en parlent en riant. C’est la société qui paie.
    Tiens, celle qui aime boire, je lui ai appris il y a deux semaines que les épaulettes étaient de retour. Elle a halluciné, elle m’a regardé, マジ?マジ? C’est intéressant, avec toute cette presse fashion partout, il n’y a pas un seul titre sur le retour des épaulettes années 80. On a pas mal causé, ce devait être une sacrée noceuse, à l’époque ! Elle m’a raconté les plateaux de sushis, à l’époque de la bulle. C’est marrant, tous les récits sur la bulle, c’est toujours les montagnes de sushis… La bulle…
    Le métro est archi plein. J’ai envie d’écouter de la musique.
    Madjid

  • Petits billets… Ouganda, Kamakura, photographie

    Petits billets… Ouganda, Kamakura, photographie

    Vers Kanda, ce batiment date des annees 20/30. Aujoud’hui, un magasin de tapis. Cliquer pour agrandir.

    En train, à l’heure du retour.
    Temps froid et ensoleillé, c’est l’hiver qui arrive à grand pas.
    Sur Facebook, depuis deux semaines, je fais circuler la plus incroyable nouvelle qui m’ait été donné de lire depuis longtemps. Un gouvernement, le gouvernement Ougandais, va faire voter une loi qui interdit l’homosexualité, la punissant de mort. Les séropositifs subiront le même sort, ceux qui ne les dénonceront pas sont menacés de prison. Ça fait 15 jours que je poste, mais je constate que c’est comme une nouvelle impossible, je pense que les gens ne tiltent pas. Ça a du être pareil quand des gens ont rapporté ce qu’étaient les camps, au début, on ne devait pas les croire, ce n’était pas possible… Pourtant, la nouvelle avait circulé, à la fin des années trente, pour les malades mentaux, enfermés dans des camions et gazés. Fritz Lang avait d’ailleurs réalisé un film, en 38 ou 39, qui racontait ce qu’il savait.

    Je me souviens un documentaire. Un journaliste disant qu’un mort, Européen, Américain, on en parle. Pour l’Inde, il en faut au moins cent. Alors l’Afrique, hein, il en faut une bonne louche…Tout le monde fera sa pleureuse quand on verra les images.
    Je hais la gauche victime, qui aime exhiber les blessures du monde pour gémir et aller traîner ses savates, non, non, non ! non non non non non non ! A bas, à bas, les machin truc bidules ! Ah, montrer son mécontentement, sa « révolte », comme ils disent, sa « radicalité »… Je serais à Paris, je serais devant l’ambassade. A Tôkyô, ce n’est hélas pas le genre… Je rameuterais mes amis, on les ferait chier à 10, à 15.
    Je vous lance un appel, rassemblez vous « spontanément » devant l’ambassade, appelez vous amis, les amis de vos amis, LO, le SCALP, tout le monde, mais putain, faites quelque chose ! N’attendez pas qu’on vous annonce des morts, sortez du bal des pleureuses, de l’indignation, et opposez vous à l’Hitlérisme anti-homo.
    Anyway…

    Mon ami Yann s’est acheté un appareil photo méga cher ! Un Nikon D700. ça me rend jaloux, moi avec mon Lumix nul et mon téléphone Cybershot 8Mpixel…Cela faisait une certain temps que l’idée me trottait… Hier, après ma leçon avec Hiromi, je suis allé à Akihabara, à Yodobashi Camera. En route, sur la grande avenue qui mène de Kyôbashi à Akihabara, j’ai pu constater la rapide avancée des travaux devant Mitsukoshi, à Nihonbashi. La première fois que je suis venu à Tôkyô, dans ce quartier, il n’y avait qu’une tour qui venait d’être terminée, à côté de la gare, et le grand Corredo, à Nihonbashi, avec son grand buffle bleu, Merrill Lynch.

    Le nouveau batiment Mitsukoshi. En face, deux batiments de 100 m en construction. Cliquer pour agrandir.

    Il y avait des travaux à côté de Mitsukoshi –le nouvel immeuble d’angle- et à côté, -Mitsui. Désormais se dressent de partout des tours très hautes, généralement en verre, bleu-vert, et métal. Il en sera de même pour les deux à venir en face de Mitsui, il en est de même au dessu de la gare de Tôkyô où l’ancien Daimaru n’est plus. On peu désormais voir derrière, c’est tout nouveau, de la même façon qu’on voit la place devant, côté Yaesu, quand on prend le train…

    Un des batiments.

    Arrivé à Yodobashi, rayon photo, au deuxième étage (3F). Là, il y a tout. J’ai croisé Jean-Luc, un ancien professeur de Ginza, un côté grande gueule au premier abord, mais honnête, direct et souriant. On a bavardé une bonne heure dans le rayon, au grand dam des clients que nous dérangions, visiblement… On est Français ou on ne l’est pas ! Nous nous sommes séparés, j’ai fait mes courses. Des produits pour nettoyer mon Olympus OM-1n MD de 1973 acheté une bouchée de pain il y a 5 ans dans un Cash-Converter sur le point de fermer. Il y avait la boîte, les modes d’emploi. J’ai du juste nettoyer les mousses isolant la chambre à l’arrière, et en mettre de nouvelles.

    De retour à la maison, je n’ai pas pu faire le nettoyage car Jun est passé manger, il avait oublié quelque chose chez moi ce week-end. Mais ce midi, j’ai nettoyé l’intérieur avec un aérosol d’air comprimé, nettoyé le prisme, mes deux objectifs (j’ai un 28 et un 50, il me faut un 135…). Il est très beau. Je ne suis pas du tout soigneux avec les vêtements ou les livres, qui ne sont que des objets et que je traite comme tels, mais cet appareil photo, je le conserve précieusement quand je ne m’en sers pas. Le 50 est en très bon état, le 28 je ne sais pas, je l’ai acheté il y a un an et ne m’en suis pas servi, en fait. Il ne fait pas de bruit de métal quand on le tourne, il n’y a pas de traces d’huiles sur le diaphragme, et quand on le secoue, seules les clefs font un peu de bruit. Pas l’optique. Je ne l’ai pas payé cher…

    Mon 50 1:1,8 est bien, mais j’aimerais mieux le 50 1 :1,4 macro, qui continue de valoir cher, dans les 20/30,000 yens, en gros 200 euros ! L’OM1 est un appareil rare, le premier reflex grand public proposant une gamme d’optique complète et de grande qualité. Je l’adore…
    Je vais donc recommencer à m’en servir. Hier, j’ai un peu mitraillé. J’ai le scanner, le complément idéal.

    Vers Kanda. Les ginkos. Cliquer pour agrandir.

    Dimanche, promenade à Kamakura. Anguille le midi… mais peu de feuilles d’érable. Une belle promenade pour laquelle je ne trouve rien à dire. Kamakura, c’est toujours Kamakura. Et j’aime Kamakura. Mais ce n’est pas Kyôto. Cet hiver, je n’ai pas d’argent, je n’irai pas à Kyôto.
    On a été abordé par un papy d’abord, je regardais le Fuji, il s’est arrêté. Il avait l’accent du nord, j’avais beaucoup de mal à le comprendre. Et puis une vieille, toute petite et très drôle, malicieuse. Une coccinelle virevoletait, se posait sur elle et s’envolait, revenait. Je me suis dit qu’avec cette dame, elle n’avait rien à craindre. Ou qui sait… mais ce ne serait pas méchant, juste un peu de malice… je blague! Cette dame, c’était le bonheur personnifié …
    Madjid

  • Une génération: 1986

    Une génération: 1986

    Quand je suis venu au Japon, j’avais avec moi une énorme valise contenant mes vêtements et ma « chiasse » (ainsi baptisée par Stéphane, une sorte de babiole années 50 avec un bateau, voile en plastique transparent remplie de coquillages…et un thermomètre). Je portais sur moi une veste, un manteau, un pull et une chemise, c’était toujours ça de pris. Je voyageais en business, ayant utilisé mes points pour upgrader. C’était la première fois. En fait, je regrette un peu car, comme c’était plus confortable, j’ai pu presque m’endormir. J’ai pensé en me réveillant que, pour le coup, je n’avais pas profité…

    Mon installation a été rapide puisque j’avais opté pour une gaijin house dans le quartier de Iidabashi, une sorte de « petit Paris », avec plein de Français, car il y a, pas très loin, le lycée Franco-Japonais (au bord de la faillite) et L’Institut Franco-Japonais (privé désormais de la quasi-totalité de ses subventions, merci la droite et le « rayonnement » de SA « Feur’rrrannns’ ». C’est par ici que Claudel résida dans les années 20. Je ne sais pas bien qui fut le premier…
    Trois semaines plus tard arrivèrent trois boîtes. Des livres, un dictionnaire, des babioles. Dans une, en particulier, des négatifs et mon journal, les cahiers qui vont de 1992 à 2000 environ. Je n’ai pas encore exumé les journaux, je pense que cela vaudra le coup plus tard, quand je le sentirai. Et puis je pense aussi que je pourrais en livrer des extraits, comme le suicide de Philippe sur lequel je suis tombé récemment, que j’ai quasiment revécu. C’est tellement con, se pendre…
    Les négatifs, en revanche, je m’y suis rapidement attaqué, avant d’abandonner. Je suis terriblement flemmard, et les négatifs, ça demande du temps, de la patience, d’un type particulier : laisser passer le temps. C’est horrible, non ? Attendre que la machine fasse son travail sans pouvoir ne rien faire d’autre… Mes premiers scans sont bâclés, vite faits.
    Depuis trois mois, je m’y suis remis. Il y a eu les « floues », ces photos prises à Londres de nuit, sans pied et en ultra haute sensibilité, forcément floues. Et puis, le mois dernier, ce ballets de visages jeunes, venus d’autrefois. Je n’ai pas été très juste toutefois, je les ai postées sur Facebook, ça mériterait une mise en avant sur ce blog. Vous pouvez y accéder, sur la liste des liens sur le côté. Si si, regardez bien…
    Au milieu de ces photos figurent mes trésors, des pellicules ayant énormément souffert, rayées parfois, en vrac très souvent, mélangées… Les manifestations de 1986, la Loi Devaquet. J’en ai déjà scanné environ 145. Je pense qu’en fouuillant bien, j’en trouverai encore quelques une, notamment l’occupation d’un amphithéatre à la Sorbonne, le vendredi 5, environ 30 minutes avant que l’on n’en soit chassés, puis que nous soyons coursés, que Malik Oussekine soit assassiné.
    Je vais donc ici vous raconter 1986, d’où je l’ai vécu, sans rien omettre, notamment les enjeux, ce qui se passait en coulisse auquel je ne participais pas, mais que je savais très bien car j’appartenais à une organisation politique qui traversait une crise profonde, mélange de crise idéologique réelle, de leadership et surtout, crise de succession. Et de quelle succession, puisqu’il s’agissait de François Mitterrand…
    Les « mouvements » de 1986 ont très vite disparu de la chronologie officielle de la gauche. 86 a ressorti du placard mai 68 qui l’a progressivement écrasé sous son poids, celui de la charge symbolique bien sûr, mais également le poids du nombre : les baby boomers. 1986, est à l’image des années 80, post baby boom mais dominé par les baby boomers. Pour la plupart, nos parents n’avaient pas fait 68. Pour la plupart, nous avions regardé nos professeur post soixant’huitard comme de vieux cons, des ringards.
    Et me voilà qui dis « nous ». Ce sera en effet le pronom personnel que j’utiliserai car je ne veux pas « nous » trahir. Je portais un regard très critique sur la grève car je savais ce qui se jouait derrière. Mais bien que militant socialiste, je n’ai pas joué la carte de mes camarades. Tout d’abord, je n’étais pas syndiqué à l’UNEF-ID, ce qui faisait une énorme différence. Je n’étais ni permanent à l’UNEF-ID ni à la MNEF, la mutuelle étudiante. J’appartenais à un mini-syndicat, créé par la CFDT, ramassis d’anarchistes et de quelques rocardiens « de gauche » comme moi, PSA, Pour un Syndicalisme Autogestionnaire. Autant dire, un truc qui compte pas. Même chez les rocardiens « de droite », Manuel Valls, Alain Bauer ou Stephane Fouks, les plus nombreux, tous dans la majorité de l’UNEF-ID, où il y avait des postes à pourvoir. Je portais un regards critique sur cette extrême naïveté des étudiants qui voyaient de la spontanéité dans tout ça. Il n’est qu’à regarder les chars dans les manifestations pour vite comprendre qu’il y avait de l’argent, et cet argent, il venait bien de quelque part…
    Mais malgré le fait que je trouvais cela bien naïf, j’ai aimé ces masses de gamins, car « nous » étions des gamins, leur joie, leur pragmatisme aussi, leur soucis de faire de belles affiches, de beaux tracts, d’expliquer sans s’énerver, de convaincre. J’ai aimé la profonde honnêteté des grévistes. J’appartiens à une ancienne génération où l’on disait « camarades ». Tous les grévistes étaient mes camarades. Et qu’importe si Mitterrand était derrière, et si l’UNEF-ID avait des arrières pensées… Je rappelle juste en passant qu’à l’origine était une loi qui auraient autorisé les Université à définir leurs objectifs elles-mêmes, à fixer leurs tarifs de façon autonomes et à nouer des partenariats avec des entreprises. Cette réforme a été conduite au Japon où les frais d’inscription ont en 20 ans été multipliés par au moins 25. Parfois, comme en économie, par 50. Une inscription en fac de lettre, la moins chere, coute ici 5000 euros dans le public et pres de 10000 euros dans le privé. Par an. « Nous » avions raison de nous y opposer.
    Je dirais donc « nous », car tous étaient mes camarades, nous avons vécu la grève ensembles et nous avons été tristes ensembles un jour de décembre 1986.
    Alors, à « NOUS », ma génération.
    Pour comprendre les mouvements de 1986, j’ai eu la chance d’adhérer en 1985 dans la section socialiste qu’il fallait, dans le 10e arrondissement. Une section qui n’avait jamais été chapeautée par une des tête ministérielles parisiennes, car la mairie était bien gardée à droite, monsieur Claude Gérard Marcus. La section avait longtemps été dominée par le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Une section très très très à gauche. Et puis, « tournant de la rigueur » aidant, les militants favorables à une « rupture avec le capitalisme en 90 jours » avaient déserté, laissant ceux qui acceptaient le nouveau cours « républicain » du tandem Motchane/Chevènement et ceux qui ne l’acceptaient pas s’entre-déchirer. Instable, la direction de cette section était à la merci du premier assaut venu. Et qui ne tarda pas. Ça devait être vers 1983. Une coalition étrange, faite de minoritaires mitterrandistes et d’anciens CERES en ruptures prit le contrôle à l’issue du Congrès (de Bourges ?, je ne sais plus bien). Parmi les minoritaires mitterrandiste, une étrange coalition… Il faut maintenant parler des grandes manœuvres.
    La victoire de 1981 avait changé la donne à gauche. 2 groupes issus de l’extrême gauche trotskystes s’apprêtaient à rejoindre le parti. Le premier groupe est le plus connu, il est une scission de la LCR. Il avait été approché très tôt par des proches de Mitterrand. Ils navigueraient dans la mouvance des fidèles de la mitterandie. Le second groupe ne rentra pas dans la foulée de 1981 mais commença son rapprochement vers 1984/85, les lambertistes du PCI, plus proche de Lionel Jospin, donc de l’appareil du parti. C’est une génèse importante car jusqu’aujourd’hui les réflexes d’alors opèrent encore. Vous comprendrez mieux quand je donnerais des noms.
    Enfin, ma section, très à gauche, avait été visée très tôt par la LCR qui l’avait « infiltrée » et y comptaient des taupes et de vrais adhérents. Je raconte cela très librement maintenant. J’ai gardé ce secret jusque très récemment. Je sais que quelqu’un à parlé, que le réseau a été dénoncé, je sais qui a éventé, pour quelles –médiocres- raisons, aussi. Je sais également que Jacques Kergoat, l’organisateur de ce réseau a cru que c’était moi. Je me souviendrai toujours le voir parler au « cafteur » et m’ignorer. J’y vois une marque d’homophobie notoire et cela m’a blessé car je n’ai jamais balancé leur infiltration. J’avoue que je demande au passage bien pourquoi…
    Enfin ! Des documents internes de la LCR que me fit lire le cafteur montraient à quel point la LCR méprisait celles et ceux qui dans le PS travaillaient pour eux, qu’elle considérait comme des socialistes, pas des révolutionnaires. Je peux pourtant vous assurer que ceux que j’ai connus se dévouaient pour la LCR et s’y dévouaient. Enfin. Ça vous donne l’ambiance de la section du PS du 10e vers 1983/84. 1984 fut terrible pour la gauche en général, pour le PS en particulier. Un FN a 11% devant le PCF et un PS à juste 20% lors des européennes, les 2 millions de manifestants pour l’écoles privée, Mitterrand a 20% dans les sondages… Fabius remplaça Mauroy. Le but n’était plus de « changer », comme ils l’avaient fait jusqu’ici, parfois avec courage. C’était « durer » et éviter la bérézina en 1986 aux législatives. C’est là qu’entrent en scène les ex-liguards approchés par l’entourage de Mitterrand. Les plus connu sont Julien Dray, et « Harlem Désir ». SOS Racisme vit enfin le jour, avec Mitterrand – conseillé par Attali- pour parrain, Séguéla à l’habillage et Dray aux commandes. Fabius, le « plus jeune premier ministre donné à la France » et protégé de Mitterrand ouvrit le robinet, les caisses de Matignon. Avec le recul, je trouve ça pas si mal au niveau coup de comm’. Il aurait juste fallu de la transparence, mais après tout, la droite recevait bien de l’argent des grandes entreprises et de « fondations » dont on a appris plus tard qu’elles étaient financées par la CIA…
    Le local de la nouvelle association fut vite trouvé. Si je ne me trompe pas, ce fut rue des petites Écuries. Dans le 10e arrondissement. Autant vous dire que la section PS accueillit un certain nombres de ces nouvelles recrues du socialisme démocratiques. L’un d’eux était le trésorier de la section, Bernard Pignorol. C’est pas rien, la trésorerie… C’est un fichier d’adhérents. C’est l’argent. He he he…
    Quand je parviens à adhérer dans cette section socialiste bunkerisée car en guerre interne intra-mitterrandie, je n’en revins pas. Les mitterrandistes s’entre déchiraient, divisés en deux tendances. Pro et anti SOS. C’est surtout la secrétaire de section, fabiusienne pourtant, qui avait la plus dure tâche. C’est que la trésorerie était inaccessible. Elle fut rendue 15 jours plus tard, dans trois sacs poubelles, avec du liquide, des chèques et un trou de 30,000 francs. Ce fut jugé discrètement en commission des conflits… Enfin bon, c’était interne, mais ça donne une idée de l’ambiance.
    Alors que la Fabiusie, sous-tendance de la mitterrandie rentrait dans la guerre civile dans la section du 10e car une de ses sous-factions menaçaient des équilibres de dominations longuements élaborés après la chute du CERES, partout ailleurs l’autre sous tendance, SOS Racisme, dont le nom de code interne etait Gauche Socialiste, était à son apogée. Le tout Paris mitterrandien la célébrait, elle qui était à la pointe d’une stratégie de reconquète du pouvoir élaborée à l’Élysée et chez des proches de Jean Poperen. La gauche de salon clubait. La Prochaine à Gauche (Poperen), Les Gays Pour la Liberté (Fabius), ça se démenait ferme. Le robinet coulait à verse. Je me souviens d’un concert à la mutualité, une soirée « jeunes créateurs », avec Sapho pour finir. J’étais plutôt pour : la droite n’avait elle pas fait le Mouvement Initiative et Liberté (MIL), un truc RPR-FN, ou Magazine Hebdo, « l’hebdomadaire de la reconquète », dirigé par Jean-Jacques Aillagon et ratissant dans toutes les droites, FN inclus ? Je me rappelle, une manifestation pour l’école privée, des religieuses avec une pancarte « non a l’avorteuse » en fin de cortège. Ou ces jeunes habillés 40 et vendant des journaux d’extrème droite, place de la Concorde en queue de cortège d’une manifestationde droite. Ou ces posters avec la tête de Savary , ministre de l’Éducation, en ligne de mire. La droite était blindée d’argent, celui des patrons, celui des puissants, celui de la ville de Paris dont on a appris petit à petit comment ça fonctionnait… Mitterrand a décidé d’utiliser les mêmes armes. Mais il avait arrêté sa stratégie sous un autre angle. A la droite qui exhibait ses « jeunes » quadras, les Juppé, Barzach, Toubon, Madelin, Mitterrand était décidé à opposer de vrais jeunes, et renvoyer la droite à ce qu’elle était : une bande de vieux ringards. SOS Racisme fut un succès. En un an, les scores des Européennes étaient oubliés, la manifestation pour l’école privée aussi. Dans les enquètes, la gauche retrouvait une certaine sympathie. Les mégas restructurations de 84 touchaient à leur fin. 85 serait « moderne » (Fabius, 37 ans) et « jeune », « anti-raciste » (SOS). Mitterrand piaffait face à Mourousi, visblement conquis.
    Dans la section du 10e, c’était nettement moins rose. Une coalition « anti-SOS » composée de tous les courants avait repris les affaires en main. Cécile Marcovitch, la secrétaire de section, épouse du conseiller du 19e Daniel Marcovitch, tentait de garder le contrôle, mais une telle coalition demandait des talents de politicards qu’elle n’avait pas. C’était une femme bien, Cécile. C’est la première personne qui m’a parlé du SIDA et des préservatifs en termes scientifiques, simples et intelligents. C’était ma dentiste. En fait, en créant cette coalition, elle avait mis en selle tous les prétendants au pouvoirs. A commencer par un jeune, Philippe Aymard, qui devint secrétaire de section au congrès de la fin de cette année (Toulouse ?). J’avais présenté la motion de Mauroy, on était deux dans mon cas. Cela faisait de moi, de fait, le représentant de la « motion Mauroy ». Je devins donc secrétaire à la propagande, et je me retrouvais Mitterrandiste tendance Mauroy. En fait, je voulais voter le texte Rocard, Mauroy ayant choisi de fusionner son texte avec Jospin, mais la leader rocardienne, qui manoeuvrait sec, me le déconseilla. Elle plaçait ses pions. Je peux le dire sans gène : si un jour je veux devenir président de la république, je sais comment faire. Ah, Violette Bakovic… Une dépressive notoire, rescapée de l’UNEF et de l’UEC, soixant’huitarde, féministe. Une culture inimaginable. Je dois le reconnaître, je lui dois beaucoup. Elle était « grave », alcoolique, prenait des anti-dépresseurs, mais elle était de l’histoire vivante. Je peux rire en privé, avec ceux qui l’ont connu avec moi, Alain, David. Mais si je croisais un des tétards du PS se moquant d’elle, je ne sais pas ce que je ferais, mais je le ferais.
    Nous étions fin 85. La section était enfin stabilisée, dirigée par des mitterrandistes dans une coalition SR (Socialisme et République, Chevènement), Motion 2 (Rocard). SOS était écarté. Vue l’histoire des sacs poubelle, cette coalition contraire aux résultats du congrès ne fut pas suspendue. Normalement, les rocardiens auraient dus en être exclus, SOS inclus. Mais la section du 10e était devenue à Paris, fief de Lionel Jospin premier fédéral, « la section du 10e ». On aurait pu avoir la paix, SOS était écarté. Eh bien, non ! SOS décida de faire adhérer en masse. Fodé Silla ? 10e ! Malik Boutih ? 10e ! Malek Lounès? 10e! Tous, ils sont venus. Et je vous assure qu’avant la formation interne SOS, Fode Silla, on aurait jamais pu imaginer. Il ne parlait pas, et quand il parlait, c’était lamentable… Et je vous épargne le niveau de la Boutih…
    Jospin voulait se débarrasser de ces envahisseurs qui roulaient pour Fabius. C’est que la guerre était déclarée. Il nous laissa élaborer des systèmes procéduriés incroyables pour retarder les adhésions. Il faut dire que SOS en avait, des adhérents. Cette guerre intestine ne nous empêchait pas de militer, au contraire, il fallait vaincre la droite, et trouver des adhérents pour contrebalancer. Certains nouveaux adhérents ne revinrent jamais, hallucinant devant l’excès de procédure à l’égard des SOS. Comment pouvaient ils comprendre. Alors on militait encore plus, histoire de mettre les nouveaux adhérents avec nous. Moi, à la propagnade, j’élaborais des tracts, des tournées de collage, des diffusions de tracts. Le MJS était un hâvre de paix, contrôlé par Philippe Aymard. C’est à cette époque qu’adhéra Alain, qui devait devenir un de mes plus proches amis. Moi, j’étais toujours avec David. Engueulade lors de notre première conversation quand je lui disais que pour moi, la solution en Israle-Palestine passait par une confédération, avec liberté de circulation. Et puis on avait rebavardé, il avait été étonné que mes propos ne soient pas « pro-arabes », mais simplement accés sur le droit, et une certaine obsession d’obtenir un règlement qui ne lèse personne. Même aujourd’hui, je ne vois que la solution confédérale, bien que je suis parfaitement conscient que la situation des Palestiniens, à Gaza en particulier, rend très improbable une telle solution, en tout cas à court terme, tant la réalité vécue doit suffire à elle seule à alimenter à l’égard d’Israël en général, et des juifs en particulier, une haine dont il faudra des générations pour sortir.
    David et moi étions inséparables. A l’époque, c’était Didier. Un jour, je crois un an plus tard, il est venu chez moi, il avait le gay pied avec lui, et il m’a confessé son homosexualité. J’y repense aujourd’hui, j’en suis encore très touché.
    J’ai mis 6 mois à me outer vraiment au PS. Je dois dire que si je devais chosir entre 100 personnalités politiques avec Philippe Aymard dedans, je choisirais sans hésiter Philippe Aymard. Je me souviens de discussions chez lui, il ne tolérait pas mon homosexualité, il la “banalisait”, comme un truc normal, etre brun ou mesurer un metre soixante six : il m’a posé des questions sur mes rencontres, le Sida. C’est l’hétéro le plus « normal » qu’il m’aie été donner de rencontrer à cette époque. Un type bien. Aparatchique atypique, mais aparatchique. David aussi avait trouvé sa place dans le CA de la section, mais comme moi, il se rapprochait de Violette. Rocard ou la décomposition de la mitterrandie…
    Ce devait être au printemps. Violette nous invita chez elle, David et moi. L’heure était grave. Pour contrer Fabius et SOS, Jospin préparait l’entrée de ex-PCI lambertistes. Cambadélis et consors. Violette savait qu’on aurait droit à des nouveaux parachutages, que ça allait être sanglant. L’opération avait la bénédiction de la Fédération de Paris, Jospin avait tout préparé et le nouveau premier fédéral, Jean Marie Le Guen, était aussi dans cette manoeuvre.
    Nous héritâmes d’abord de Maître Terquem, avocat de SOS, prélude à l’arrivée de Cambadélis. Violette demanda du renfort « rocardien », et fit appel à Alain Bauer (je vous avait dit qu’il y aurait des noms de stars, en l’occurrence le futur numéro 1 du Grand Orient et aujourd’hui conseillé de Sarkosy). Nous échappâmes au PCI/ Convergence, qui se rabattirent sur le 19e. Pauvre Daniel Markovitch…Nous gardâmes SOS, heu, Gauche Socialiste, ça me revient.
    Le décor est planté. Deux tendances menées par des anciens trotskystes, plus la LCR. Plus un PS regardant déjà vers l’après-Mitterrand. Plus un président en opération « rajeunissement ».
    Après sa victoire en 86, Chirac démarra sur les chapeaux de roues. Privatisation, souplesse des licenciements, ça n’arrêtait pas. Le discours était musclé, on sentait que fallait récupérer les électeurs du FN. La droite commença son truc du « Le Pen, c’est la faute à Mitterrand à cette époque ». Ce qui est faux. Mitterrand connaissait bien la droite, il en venait. Pour lui, Le Pen, c’était le problème de la droite. Ah, si nous avions appliqué ce principe en 2002… C’est Chirac, c’est Aillagon (Magazine Hebdo), c’est Pasqua (qui l’a d’ailleurs déclaré publiquement), qui ont négocié, parlementé avec Le Pen. C’est la droite qui s’est alliée avec lui. À Aulnay, à Dreux. Dans les beaux quartiers. Mitterrand voulait donner le droit de vote aux étrangers. Ça unifiait la gauche, ça radicalisait la droite. Ça amusait Mitterrand. Il jouait avec la contradiction de la vieille droite. Son antisémitisme latent, son racisme vulgaire. Il posait des questions qui fâchaient… la droite. Regardons les bien, maintenant qu’ils ont le pouvoir. Le Pen n’existe plus, pourtant, ils ont révisé les lois sur l’immigration 11 fois, ils veulent un débat sur « l’identité nationale ». L’extrème droite est dans la droite. La gauche a perdu parce qu’elle n’a pas osé se reformuler et reprendre sa marche en avant. Mitterrand, toute vieille fripouille qu’il était, savait son destin lié à celui de la gauche. Il s’évertuait à la rendre fière d’elle même, gagnante. Regardez donc ses « héritiers »… La droite a de beaux jours devant elle…
    Quand Chirac décida de toucher à l’école et à l’université, Mitterrand avait posé ses pions. Il ne lui restait plus qu’à « faire des réserves ». De l’Université de Villetaneuse, Isabelle Thomas, membre de l’UNEF ID où elle était dans la tendance de SOS et à la Gauche Socialiste, lançait son « appel aux étudiants de France ». L’UNEF ID était décidée à adopter profil bas. Ce qui permit aux ex-PCI, adhérents de l’UNEF communiste, ainsi qu’aux Chevènementistes eux aussi à l’UNEF, de se lancer dans l’aventure, en « indépendants ». Ces deux factions rejoignirent l’UNEF-ID à la suite des grèves.
    Maintenant, si je souhaite écrire, c’est parce que malgré cet arrière fond digne d’une partie d’échec que Pasqua n’a toujours pas pardonné à Mitterrand, c’est l’ensemble des jeunes de cette époque qui s’est mis en mouvement. Ne prenant pas part à ces conciliabule, j’étais un dans la masse. Mon truc, c’était prendre des photos. En même temps que je les dévoile, si vous vous reconnaissez, si vous reconnaissez quelqu’un, signalez-le moi. Ce fut une belle aventure collective, mai en décembre, et « nous étions beaux ».
    (a suivre)

    Madjid

    Album de photographies des mouvements de 1986, à Tolbiac Paris I

    La revue POLITIX a publie une etude sur les mouvements de 1986, en 1988. Vous la trouverez en ligne a l’adresse suivante (Persee)

  • De la saison du mochi, et d’autres considérations ayant trait aux distances incroyables…

    De la saison du mochi, et d’autres considérations ayant trait aux distances incroyables…

    L’hivers il y a deux ans. Grosse tempete de neige, ici, dans mon quartier.

    Comme toujours, dans le métro. Ça y est ! Mon article est en ligne sur le site de MINORITES (et sur ce site également).
    Grand beau temps sur la ville, où le vent se fait de plus en plus sec, asséchant la peau, ガサガサ. Dimanche, il devait pleuvoir mais finalement il a fait correct. Nous sommes allés voir les érables 紅葉 et les ginko 銀杏. Je ne suis pas fana des ginko dont les fruits puent le vomi… Samedi, comme j’ai terminé l’école assez tôt, Jun et moi nous sommes retrouvés à Shibuya, à partir duquel nous sommes allés jusque Meiji Gyoen Mae 明治御苑前 regarder la célèbre allée de ginkos aux feuilles parfaitement jaunes, parfois presque dorées. Il y a avait tout le monde 皆, comme toujours. Ce qui est étonnant est que cette allée mesure 100 mètres à tout casser, mais qu’il est impossible de franchir la distance en moins d’un quart d’heures tellement c’est bondé. La police encadrait la promenade, comme toujours, empêchant les promeneurs de s’aventurer sur la rue dès que les feux passent au rouge : il est alors en effet tentant de prendre des photos de cette perspective, encadrée de ses arbres. Plus loin, comme toujours au Japon, les gargottes de foires avaient envahi l’espace, vendant yakisoba et pommes d’amour. Il y avait aussi des vendeurs de patate douce grillée, dont les prix étaient prohibitifs, au moins 250 yens pour un bout minuscule, les voleurs !
    Nous sommes rentrés, j’ai cuisiné une purée de pommes de terre, carottes et brocolis, délicieuse. Dimanche, c’était donc LA promenade à Shinjuku Gyoen, 新宿御苑 et Koishikawa Kôrakuen 小石川後楽園. Je dis LA promenade, parce que je suis devenu partie prenante de ce groupe de 皆 qui visite les jardins. Si Koishikawa était magnifique, je crois avoir craqué sur Shinjuku Gyoen, dont la vaste étendue permet de goûter une certaine tranquillité quand Kôrakuen est envahi de visiteurs. Des vieux, bien entendu. Il m’est récemment venue une idée étonnante. Si je devais me retrouver en France, je pense que le truc auquel j’aurais le plus de mal à me réhabituer, c’est la relative mixité, la relative jeunesse des visiteurs dans les jardins et les musées. À Tôkyô, ils ont en général la soixantaine. Je suis habitué à leurs voix, à leur intonation.


    Vers chez moi.

    Il y a trois mois, ce devait être début septembre, j’ai pensé l’espace d’un instant à l’hiver, et j’ai eu comme un dégoût, un moment de rejet, comme si l’hiver en soi était une idée impossible, une réalité insurmontable. Il faisait si chaud… Et puis nous y voilà. Depuis un mois, les feuilles tombent par brassées et déjà les cerisiers qui nous avaient tant enchanté sont mis à nu, après avoir rougi et jauni. La semaine dernière, en faisant les courses, j’ai acheté du mochi et de l’azuki. Le mochi, c’est du riz gluant, trop cuit, et qu’on frappe –traditionnellement- très fort jusqu’en faire une pâte élastique utilisée pour faire des gâteaux. Les mochis qu’on achète en hivers au supermarché sont en général des sortes de petites briques de 4 centimètres, toutes dures. On les passe au four où la chaleur les fait gonfler en les ramollissant. On les mange alors trempés dans de la soupe d’azuki sucrée et chauffée (au micro-onde…). C’est délicieux, et malgré le fait que ce soit assez nourrissant, c’est pauvre en cholestérol… Moi, j’adore ce dessert, parfait avec du thé vert, お茶. Le mochi est synonyme d’hiver et il m’évoque l’intimité des soirées passées bien au chaud. Vive l’hiver…

    Dans le train, le retour. Mes journées se passent vite à l’école. J’ai donné trois cours. Le premier, ma vieille dame, Reiko. Le deuxième, Tomoko, qui aime le cinéma. Enfin, après deux heures passées sur le net à lire Minorités (dont les articles sont d’une réelle qualité), un nouvel étudiant, très jeune et très beau, dont les loisirs ont été un temps d’aller au patchinko, travailleur du bâtiment. J’ai eu Yann au téléphone, toujours la même problématique. Depuis la fin de NOVA, on se retrouve professionnellement dans des situations difficiles qu’il faut bien avouer, NOVA nous évitait. L’instabilité, la précarité, dominent. Pour moi, finalement, les choses tendent à se stabiliser, je me fais à mon travail et mon vieil iBook G4 de 5 ans d’âge, malgré son agonie très lentes dues à des séances de téléchargement sous amule qui l’ont fatigué, m’aide à utiliser mes temps de transport en les transformant en moment de travail.


    Dans Koto-ku, pas tres loin de chez moi.

    Je vais rentrer tard, comme tous les jours. Je suis en ce moment sur la ligne DenEnToshi, 田園都市線, du réseau Tokyu, 東急. À partir de Shibuya, c’est le terminus 東急, un peu comme à Gare du Nord pour le RER-SNCF, et on passe au métro, ligne Hanzômon, 半蔵門線. Il me faut environ 30 minutes pour aller de la gare où je prends le train, dans le département de Kanagawa, 神奈川県, jusque Kudanshita, 九段下, dans Tôkyô, où je change. En express, 急行, bien sûr, sinon il faut environ 41 minutes. Là, je prends la ligne Tôzai, 東西線, jusque chez moi. Ça met environ 20 minutes. Moi qui ai tant habité dans Paris, travailler dans Paris, me voilà esclave de temps de transports incroyables accomplis généralement en sens inverse des Tokyoïtes, puisque je vais principalement de la banlieue est à Tôkyô. C’est uniquement à partir de Kudanshita que je vais dans la même direction, mais ça ne m’empêche pas de trouver une place assise. Il y a bien un problème d’express, mais c’est le problème inverse : habitant Tôkyô, je ne peux pas prendre l’express, qui me passe sous le nez. C’est rageant. Je n’habite pas la banlieue, mais j’ai quand même un peu le sentiment d’être revenu à Bondy.

    Dans mon coin, il y a tout comme dans une ville. Supermarchés à profusion, restaurants, et pas d’eki-mae, 駅前, devant de gare, tentaculaire comme dans la vraie banlieue. J’habite une vraie extension de la ville, une extension naturelle rendue nécessaire par l’augmentation de la population. Il y avait un village de pêcheurs qui s’est agrandi au fur et à mesure. Les travaux d’aménagement du littoral et d’assèchement des marécages ont permis de gagner pas mal de surface, et il y a bien longtemps qu’on ne pêche plus. Il y a par la bas un grand parc, le Kasai Rinkai Kôen, 葛西臨海公園, avec une grande roue qu’on voit de loin et de grandes étendues presque marécageuses où on peut observer les oiseaux.. Puis viennent usines et entrepôts puis de grandes terres incultes, et enfin l’hôpital, des HLM, ダンシ, des résidences, des parcs, une sorte de Marina avec ses bateaux, puis la ville au fur et à mesure, le tout traversé par des autoroutes et une voie de chemins de fers montés sur plusieurs niveaux de pilotis… De temps en temps, il y a des DJ ou des batteurs qui vont répéter, à plein tube, par là-bas… Je trouve ça très judicieux…
    Et puis donc arrive mon quartier, vers la voie de métro, aérien depuis la station précédente, sortant de sous le sol pour enjamber un grand pont, je veux dire, vraiment très grand, on est à l’estuaire de la rivière Ara, 荒川. Vers chez moi, on peut deviner l’ancien urbanisme, comme ma rue, il reste des maisons un peu anciennes. Mais quand même, globalement, il est très visible que ça a été urbanisé il y a moins de trente ans. Beaucoup de maisons, mais aussi de HLM et de résidences, les plus récentes ressemblant à ce qu’on construit en Europe avec des façades vitrées, de vrais hall d’immeubles. Je pense qu’avoir un enfant dans mon quartier peut être vivable, car il y a aussi beaucoup d’espaces verts. Bondy, je vous dit…

    Vers chez moi.

    De chez moi à un quartier central il faut environ 45 minutes. Nihonbashi, 日本橋, par exemple. Comme je l’ai expliqué, je suis un gars de l’est. J’ai très souvent couvert cette distance, c’est assez simple, mais le vrai handicap est ce pont. Pour aller je chez moi à « l’autre rive », dans l’arrondissement de Kôtô, 江東区 il me faut 15 minutes, et je ne vous parle pas du vent sur le pont, parfois très fort et qui vous ralentit. La vie est toutefois imprenable et l’air iodé à souhait. Au retour, le soir, si je passe vers 20h30, je peux apercevoir la grande roue de葛西臨海公園, et un peu plus loin, le feu d’artifice du Parc Dysney. Eh oui, il y a ça… Quand je dis à mes grands banlieusards d’élèves que j’habite à Kasai, ils me disent tous « ah, dans Chiba, à côté de Dysney », les incultes, moi qui habite dans l’arrondissement de Edogawa, 江戸川区, dans 東京 depuis longtemps… Des poètes ont raconté mon coins, non mais…
    Par contre, les vieux Tokyoïtes de Kôtô, eux, ne s’y trompent pas, « Ah, la lumière est très belle, par là-bas… vous aimez la shita machi ? ». Ben oui, mon coin fournissait le poisson à la gourmande Edo, 江戸, l’ancienne Tôkyô.. Là où mes étudiants habitent, ce n’était même pas des champs, mais des forêts peuplées d’ours et de Tengu, 天狗, êtres inquiétants des espaces non peuplés…
    Je vous laisse, je suis arrivé.
    Je vais manger du mochi, ce soir !
    Madjid