Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Chroniques (2): histoire de comput, ou Setsubun

    Chroniques (2): histoire de comput, ou Setsubun

    Aujourd’hui, c’est Setsubun, 節分, le dernier jour de l’année ancienne.

    Setsubun marque le moment où l’hiver s’efface pour laisser place au printemps qui littéralement se lèvera demain, 立春.

    Étonnant, vivre dans un pays qui est parvenu à superposer deux calendriers totalement différents tout en y rajoutant des éléments de son propre calendrier agraire et en plaquant sur le tout son calendrier impérial.

    Le Japon vit, depuis 1868, dans le calendrier grégorien. On y utilise exactement les mêmes dates qu’en Europe ou aux USA, avec une année divisée en 12 mois et 52 semaines commençant le 1er janvier et s’achevant le 31 décembre. Rien de bien extraordinaire.

    Toutefois, dès que vous remplissez un formulaire, vous avez affaire au calendrier impérial destiné à compter les années de règnes de l’empereur en exercice. Et pour rendre l’exercice un peu plus compliqué, ces années sont comptées de l’ancienne façon, assez peu logiques pour nos esprits rationnels.

    Ainsi le nouvel empereur a été intronisé il y a deux ans, le 1er mai 2018. Dès ce moment là, on a été dans la première année appelée l’année d’origine, Gan’nen, 元年. L’ère dans laquelle nous sommes rentrés est appelée Reiwa, 令和, l’ère précédente était Heisei, 平成, celle d’avant était Shôwa, 昭和, précédée de Taishô, 大正 elle même précédée de l’ère qui a vu la restauration de l’empereur ainsi que le transfert de la capitale à Tôkyô, Meiji, 明治.

    Le jour de l’intronisation de l’empereur a donc été le 1er mai Reiwa Gan’nen, 令和元年5月1日. Le 1er janvier 2019, on est passés dans la deuxième année, même si finalement il n’y avait que 7 mois. Aujourd’hui, on est donc en Reiwa 03, le 2 février.

    Ouf.

    S’ajoutent ensuite des bribes de l’ancien calendrier luno-solaire chinois commençant traditionnellement lors de la nouvelle lune fin janvier ou début février. Ces restes se bagarrent à travers le Japon dans les dates de fêtes identiques mais fêtées à des moments différents. La fête des morts a lieu le 7e mois de l’année, ce qui veut dire en juillet pour la région de Tôkyô, mais août pour une majorité d’autres régions.

    La décoration traditionnelle du 1er de l’an est une branche de pin, mais on décore également les arrangements floraux avec des branches de muriers en fleurs et cela le fait que non, le 1er janvier, les muriers ne sont pas en fleurs…

    Pour finir, le japon est habité par une culture poétique agraire et panthéiste où les phénomènes naturels, les différentes floraisons et les récoltes donnent leur vocabulaire – ce sont eux qui inspirent les haïkus selon des règles très codifiées où telle plante évoquera telle saison. J’ai eu l’occasion d’en parler plusieurs fois, j’adore l’ancien nom des mois et des saisons. Les japonais anciens ne se prenaient pas pour des européens, il n’avaient que faire que le Japon ait « 4 saisons », comme les japonais brainwashés n’arrêtent pas de le dire et le répéter en dépit de tout bon sens. Les Japonais d’avant savaient très bien que le système de saison est complexe, ici, ils avaient donc un vocabulaire incroyablement riche qui inspirait le nom de chaque mois, le changement subtil de saison après le passage de tel vent, de telle pluie ou le changement de couleurs de telle ou telle feuille…

    Bien, aujourd’hui, donc, c’est Setsubun. La tradition est de nos jour de jeter des graines de soja sèches en criant « dehors le diable! Le bonheur, dedans! », 鬼は外、福は内! Il parait qu’il faut jeter autant de graines qu’on a d’années, puis les manger après. On fait porter le masque d’un démon aux enfants.

    S’est ajoutée la « tradition » du Ehômaki, venue de la région du Kansai. Le Ehômaki, 恵方巻 est un rouleau de riz enveloppé dans une algue et fourré de différents ingrédients colorés: concombre, omelette, champignons shiitake en marinade, etc C’est très bon! On doit les manger dans la direction de l’année qui est, en 2021, sud-sud-ouest. Ne me demandez pas qui décide de ça, je n’en sais rien…

    J’ai mis des guillemets à « tradition » car il n’est pas sûr que ce soit si ancien. J’ai entendu dire plusieurs fois que ce sont les supérettes qui ont lancé la « tradition » dans les années 90, même s’il semble bien qu’en effet on mangeait bien des Ehômaki à Osaka.

    Si aujourd’hui l’hiver s’achève, c’est que demain commence le printemps, 立春. Oui, le 3 février…

    C’est ça, vivre dans un autre pays, un pays dont la culture est à ce point éloignée de celle dans laquelle on a grandi.

    Là aussi, c’est un reste du calendrier chinois et cette date est célébrée dans toute l’Asie car elle annonce le début des travaux des champs même si dans la plupart de ces pays on soit encore dans le froid. On commence à regarder les premières fleurs dans les arbres, les camélias, et le vocabulaire des saisons est plein de ces mots qui disent que tel jour est le jour où tel insecte sort de terre, tel vent est le premier vent du printemps, 春一番, entendre par là le premier vent venu du sud, plus doux.

    Ce pays est devenu d’une laideur difficilement descriptible. Tout, les immeubles, les maisons, les espèces de raccommodages urbains qui défigurent le paysage comme une grosse balafre, tout est véritablement laid, et de façon inattendue, c’est le vocabulaire agraire des saisons qui évoque un temps pas si lointain où la nature ici devait être d’une beauté rare, lumineuse.

    On en voit des traces quand on quitte Tôkyô. Le Shinkansen traverse des paysages extrêmement touchants, vers shizuoka on voit ces champs de thé en plateau, et des fois on aperçoit des hommes et des femmes qui récoltent leurs feuilles d’un vert incroyablement… vert.

    Quand vient Setsubun, et le lendemain Risshun, j’appréhende le mois qui s’annonce, et qui est le plus long de l’année. Partout la nature se réveille, les petits oiseaux vert mejiro picorent le pollen des fleurs de muriers et le vent n’en est pas moins glacé, la nuit incroyablement froide et les journées encore relativement courtes.

    C’est un mois très long, et qui va jusqu’à la fête des filles, le 3 mars. Alors, seulement alors, les températures commencent à monter un peu plus. Les kawazu-zakura, des cerisiers précoces, sont en fleurs alors que les pêcher sont en pleine floraison. Malgré le froid, on commence à compter les jours qui nous séparent des fleurs de sumeyoshi-sakura, ces cerisiers qui fleurissent avec l’équinoxe.

    Patience

  • Premier mardi du mois

    Premier mardi du mois

    Je suis dans le métro, j’ai mon vieux MacBook sur les genoux. La nuit dernière, comme c’est le cas depuis plusieurs nuits, j’ai ouvert les yeux à 4 heures du matin, et le problème est que je suis allé au lit vers une heure. S’en est suivie une série de sommeils et de réveils me laissant une sensation de fatigue à laquelle j’ai du mettre fin en décidant de me lever. Il commençait à être tard et je devais quitter la maison à 9 heures 10 au plus tard.

    Aller au lit beaucoup plus tôt est une nécessité, en tout cas en ce moment. Un an a passé et je ne parviens pas à me lever à 6 heures alors que j’aime tellement cette sensation de journée longue, et c’est d’autant plus bête que 5 à 6 heures de sommeil me suffisent. Ce doit être ce nouveau contrat qui me hante. Je ne peux pas dire, mes rêves sont plutôt simples et je ne me lève pas avec une quelconque sensation étrange. Il y a juste que je me réveille tous les jours à la même heure, et c’est beaucoup trop tôt, et cela me perturbe par la suite.

    Je vais trouver une solution.

    J’ai ce matin modifié mon profil sur LinkedIn, enfin, pas vraiment modifié, j’ai juste ajouté le badge de recherche d’emploi. Ça me fait tout drôle, après toutes ces années, mais bon, c’est la situation. J’ai un travail en ce moment mais les nouvelles conditions le rendent totalement banal, sans absolument rien de spécial. Et l’école est loin bref, désormais les inconvénients l’emportent sur les avantages. Je perds en plus une grosse somme d’argent, près de la moitié de mon salaire, au passage.

    Vraiment. Mon patron n’avait pas le droit de me faire une saloperie pareille. Un salopard.

    Il y a un an, il a voulu faire un peu la même chose à un autre professeur. Après une discussion avec cet autre professeur, j’ai suggéré à mon patron de le licencier afin qu’il puisse collecter le chômage. C’est ce qu’il a fait et Justin a pu retrouver un autre post assez rapidement, bien mieux. Moi, personne n’a suggéré ça, et mon patron savait très bien que s’il me licenciait il devrait mettre la main à la poche. Si je démissionnais, je ne pouvais encaisser le chômage qu’après trois mois. Je n’ai donc eu aucun autre choix que d’accepter des conditions dégradantes.

    Oui, je dis bien dégradantes, car elles ne tiennent pas compte de mon ancienneté, de mon expérience. J’ai du réclamer des changements pour que le contrat soit, éventuellement, plus « tolérable ».

    Je ne vais pas pleurnicher, il y a cette année des millions de gens qui sont dans des situations bien plus cruelles, après tout, je garde un emploi. Mais plus que la perte d’argent, c’est le sentiment de n’avoir pas été respecté qui m’est insupportable. Je suis fermement décidé à non seulement quitter ce poste, mais à le faire exactement comme on le fait quand on a un contrat aussi précaire que ça.

    Cette année, hélas, les conditions sont difficiles, il y a beaucoup moins de travail. Tous les professeurs de l’école on eu à estimer la situation.

    Je vais trouver, mais ça va prendre un peu de temps. En attendant, je suis employé par la même entreprise et c’est ce qui est le plus important. En terme d’ambition, je n’en place plus aucune côté travail, je veux dire je suis prêt à accepter le même salaire et la même précarité pourvu que ce soit dans Tôkyô, c’est à dire à portée de bicyclette. Le temps est désormais le critère le plus important. On revient à cette fameuse heure de réveil et de coucher dont je vous parlais tout à l’heure.

    Dimanche, je suis allé me promener à Kamakura. Grand beau temps, presque doux. Peu de gens, les temples étaient presque à nous. En marchant, je comprenais, et c’est vraiment un sentiment nouveau qui a germé au fil de l’année écoulée, que je valais bien mieux que ce que je vis, qu’il me reste des cartes. Il n’est pas, il n’est plus question de réfléchir à cette décision que j’ai prise de venir ici, non, il est plus question de voir ce qui vient maintenant, et de la même façon que j’ai choisi de quitter la France, je dois être totalement maître de ce qui vient et de ce qui, in fine, me conduira en France. Il y a juste que pour le moment, ce serait me faire souffrir, il n’y a déjà plus de travail pour tant de monde…

    Non, je vais rester mais ma priorité est ailleurs. Je me suis emprisonné dans ce travail à cause des dettes que j’avais accumulées au fil des ans. C’est fini. J’ai besoin de bien moins d’argent qu’il y a des années et je peux réellement m’investir dans ce que je désire.

    Kamakura me fait toujours autant de bien, et je ne sais pas pourquoi mais j’ai repensé à la Sarthe et à ses paysages, à sa campagne, à une vie possible, et comme ressourcé j’ai retrouvé le fil de ce qu’il me reste à faire et que 2020, cette fichue année, m’avait fait mettre de côté.

    J’ai fait beaucoup de photos, les premières fleurs de pruniers, les temples, des trucs et des machins. La nature est en berne en apparence, les arbres sont rachitiques, dénudés et pourtant je sais que leurs racines puisent ce qui bientôt leur donnera la force de revivre. Cette simple idée me suffit, il y aura encore des fleurs et des feuilles dans les arbres.

    Malgré cette catastrophe qui telle une guerre est en train de faucher cette jeunesse belle, amusante, souriante à coup de confinements, de répression et d’isolement, il y aura un après. Alors non, je ne pleurnicherai pas. J’ai quelques projets encore et finalement rien pour le moment ne m’empêche de les concrétiser, que moi, et moi seul.

    L’alternative est simple: c’est mon patron, ce crétin fini à moitié conspirationniste, nationaliste et sans aucune culture, ou c’est moi. Tout, autours de moi, les arbres, les plantes, le vent, l’aube bleutée de Kabylie, le petit matin brumeux des vallées sarthoises, mes amis, cet oiseau sur un toit dimanche après-midi, le soleil, la lune, Allah, tout me crie cette évidence qu’il m’a fallu tant de temps à entendre. Papa me dit de penser à moi, maman me dit de faire comme je veux mais de bien faire attention.

    Désolé de vous saouler avec tout ça, mais ce blog est aussi un rendez-vous avec moi-même. Je suis seul, et je n’ai que moi à qui parler, pour ne pas devenir fou, crever de solitude, me perdre en dedans de moi dans un travail qui finalement n’en est pas un.

    Avec vous, à tâtons, je reprends le fil mais surtout, je commence à entrevoir la lumière.

  • Chroniques (1): parler du Japon

    Chroniques (1): parler du Japon

    Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier. Et pourtant c’est sur ses pas que je vais tenter de m’aventurer, parfaitement conscient que jamais je n’égalerai celui qu’il convient bien d’appeler un modèle indépassable. Il est un maître, et si hier je vous parlais de respect que je voue à certaines personnes, un respect que je ne distribue qu’avec parcimonie je le reconnais, eh bien il me faudrait mettre Nicolas Bouvier parmi eux.
    Son destin n’a rien d’un destin politiquement comme-ci, il n’a pas même été un auteur de romans, non, Bouvier, c’est sa vie et c’est l’oeuvre littéraire qu’il en a faite, c’est l’oeuvre « totale » qu’il a su créer puisque non content d’écrire, Nicolas Bouvier a également su dessiner et photographier.
    On ne peut pas avoir à un quelconque moment de sa vie aimé le Japon sans s’être intéressé à lui, à son lien intime, profond, avec ce pays ainsi qu’avec sa population. Bouvier était un baroudeur, un voyageur comme la première moitié du vingtième siècle en a fait quelques uns, un destin de hasard qui au bout d’un long périple à travers l’Asie a fini par échouer en rade de Yokohama, sans argent ni projet, commençant une vie d’errance qui le mènera à Asakusa, dans mon quartier, encore balafré par la guerre, rongé par la pauvreté et de quasi-bidonvilles. Là, il va se lier avec des sans rien avec qui il va partager la même errance dans un pays secoué par le double poids de sa défaite militaire et d’une destruction qu’on a peine à imaginer aujourd’hui tant tout est pimpant, propre, riche.
    Il va apprendre la langue, les habitudes, les gestes, dans un quasi-dénuement tout juste pondéré par la possession de l’appareil photo par la grâce duquel il va se faire connaitre. Il se promène à Ueno et son regard est attiré par une sorte de trace sur un mur, celle-ci semble avoir été tracée par les piétons. Quelques mois plus tard, le journal Asahi lui propose de photographier la ville, ses habitants, et c’est comme cela que nait le Nicolas Bouvier que nous avons découvert, nous, les amoureux du Japon. Sa connaissance non seulement de la langue, mais également de la langue populaire, des habitudes et de la culture vont l’amener à aller là où aucun étranger n’avait jamais été, à rencontrer des artistes de rue, des gens de peu, des vieillards, des artisans, des paysans. Son appareil fixe un pays en pleine transformation mais où le poids du passé n’a pas encore été effacé par son rapide développement économique, la société de consommation et la déferlante du baby-boom.
    À cet incroyable talent de photographe qui fait de lui un incroyable humaniste au sens le plus pur du terme, celui qui aime l’humain tel qu’il est, sans aucun jugement moral ni aucune supériorité s’est très vite ajouté une plume incroyable, drôle et mélancolique, tendre et acide. Il s’emporte ici contre tel trait de caractère ici avant de s’émerveiller d’un geste ou d’une marque de gentillesse. Honnête, son écriture raconte le pays à travers ses yeux de suisse. Jamais il ne remet en cause la centralisé occidentale de son regard et en cela il nous permet de percer ce que peuvent être de vrais universels. Il ne veut en rien que les japonais changent, mais il s’agace de tel ou tel trait de leur caractère parce que précisément il est occidental. Ce qui l’attendrit, ce qui le surprend n’en trouve alors que plus de force car on y devine le suisse confronté à ce mieux que l’Occident qu’apporte le regard honnête sur une autre culture, une autre civilisation.
    En nait un dialogue réel qui font de ses livres de véritables trésors pour celles et ceux qui veulent découvrir ce pays tout en comprenant que ce n’est pas à nous de changer le Japon, mais que peut-être nous pouvons, nous, accepter que le Japon nous change un peu.
    Moi, c’est cela que je tire de Nicolas Bouvier. C’est bien simple, il est tout ce que jamais Caroline Fourest ou Alain Finkelkraut ne seront, il est leur contraire total. Il est un pur produit de cette époque, l’après-guerre, qui a vu fleurir des auteurs et des penseurs tournés vers l’autre, il est le contemporain de Leiris et Jean Rouch dévoilant l’Afrique débarrassée du prisme colonial, de Levi-Strauss qui fait de peuples océaniens des humains à part entière dotés d’une culture tout aussi respectable que la nôtre, de Beauvoir racontant le Brésil et troublée par cette rencontre d’une culture qui l’interroge sur ses certitudes, il est un contemporain de cette époque façonnée par l’expérience de l’échouage totalitaire et raciste de la civilisation occidentale.
    Son oeuvre n’est en rien politique au sens de volontairement politique. Il n’est qu’un voyageur dévoilant les peuples et les paysages rencontrés, en Afghanistan, en Inde, en Chine, en Corée ou au Japon, avec un oeil honnête « centré-décentré ». Il reste un suisse, un occidental, portant un regard sur des peuples qu’il met au centre de sa narration, de ses photographies, pour nous présenter leurs gestes, leurs visages. L’autre n’est alors plus ce japonais sur la photo, mais c’est le photographe, sorte d’invité par effraction et tentant de s’effacer pour nous livrer une vérité autre.
    Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier, mais il y a une chose qu’avec lui je partage. J’ai appris à ne pas me penser comme le centre de tout, et chaque jour je me trouve être un invité, agacé par ce statut qui fait de moi un autre, et en même temps cette position, je l’ai choisie en venant ici. Il y a juste que je n’en mesurais ni le poids, ni la difficulté.
    Elle m’apporte ses lots d’agacement, de colères rentrées, de frustrations, mais également ses moments magiques où je perce quelque chose chez l’autre, et ici cet autre est forcément japonais.
    J’ai eu l’idée de ces chroniques de ma vie au Japon il y a quelques jours. J’avais besoin d’un sujet d’écriture pour me re-familiariser avec ce travail, d’un joujoux en quelque sorte, et voilà que le sujet est tout trouvé. Mes 15 ans au Japon sont une incroyable source de récits. Je ne vous raconterai pas au jour le jour, non, j’ai plutôt envie de vous parler de ce que j’ai vu, appris, regardé, aimé, haïs, adoré, ce qui m’a retourné, troublé, agacé ou émerveillé. Je ne sais pas photographier les gens, je me sens gêné, et puis il y a tout un côté légal maintenant, le droit à l’image, mais je pense être capable de les raconter. Et il y en a, à raconter.
    Oui, j’ai eu l’idée de ces chroniques il y a quelques jours. J’étais à la poste, j’envoyais à mes trois étudiantes de Kawasaki les petits cadeaux que j’avais achetés pour elles à Kyoto, cadeaux que je n’ai pas pu leur offrir à cause de la suspension de leur classe pour cause de covid. La première employée a été très normale, polie comme les sont les employés de la poste, mais la seconde, quand j’ai eu fini de remplir ma boîte et d’y écrire l’adresse, elle a été plus que polie. Elle a été souriante, elle ne m’a pas dit que je parlais bien japonais, ce truc qui m’agace à un point vous ne pouvez pas vous imaginer, non, elle m’a expliqué tout très simplement, avec un sourire très simple que je pouvais deviner malgré le masque dans le plissé des yeux, et puis une fois que tout à été fini, elle s’est inclinée comme on le fait ici et je me suis senti moi-même m’incliner légèrement en répétant mes remerciements.
    Et là, soudain, j’ai compris que je devais raconter cela, parce qu’au delà des agacements, les moments d’enchantement ne manquent pas et surtout je mesure à quel point le Japon m’a changé, a changé mon regard, mes attitudes, ma perception du monde. C’est ce contact permanent avec ce pays qui me fait tel que je suis aujourd’hui, et je pense avoir beaucoup à partager, avec l’espoir aussi que cela aiguisera mon regard sur cette expérience.
    Je n’ai aucun regret d’être venu ici. Et que demain je revienne en France, cette part de Japon est maintenant profondément inscrite en moi, elle ne tardera pas à créer les mêmes agacements et les mêmes émerveillements sur la France, des sensations que je n’aurais certainement jamais été amené à ressentir si je n’avais choisi, voulu, avec force et obstination, de venir ici.
    Je ne suis pas Nicolas Bouvier, et je n’ai absolument pas le désir de le devenir. Je suis Madjid Ben Chikh, un solitaire sociable et moderne qui a fait sa vie au Japon.
    Et ainsi s’achève ce premier billet de chroniques, ce sera notre contrat, avec moi, avec vous, et avec ce pays et ses habitants.

  • Jeudi gris

    Jeudi gris

    Un matin, ciel gris sur Tôkyô, un fond sonore – chose rare -, Astor Piazzola. Je ne suis pas habitué à écrire avec de la musique, mais là, c’est juste parfait, le tango diffuse une humeur parfaite, mi-triste mi lumineuse par moment, même si cela reste quand même très mélancolique. Je vais peut-être couper la musique quand même. Voilà, c’est fait, j’ai attendu la fin du morceau, Adios Nonino, et puis me revoilà dans le quasi-silence de cette fin de matinée, dans la rue la voix de deux femmes qui se saluent, le souffle de mon climatiseur et le glouglou du diffuseur de parfum.
    Je dors incroyablement bien, en ce moment, je veux dire vraiment très bien, un sommeil profond, véritablement réparateur. Mes rêves laissent une certaine emprunte, comme celui de la nuit dernière, je vivais dans une maison toute flasque sensible aux moindres secousses, aux moindres mouvements, presque flottante. Au réveil, j’ai pensé à mon nouveau contrat, très précaire, et j’ai pensé « ça ira », parce que finalement, dans cette maison, rien de mal n’arrivait, il y a juste qu’elle était très flasque.
    Visiblement, ses fondations étaient très solides.
    Mardi, dans ma leçon de groupe dans une maison de quartier, il y avait une « visiteuse », une potentielle nouvelle étudiante. Elle n’est restée qu’une heure. Je n’ai rien fait de spécial pour lui plaire, j’étais juste très content que quelqu’un se joigne au groupe, c’est un peu la condition pour que ce type de leçon puisse continuer. Elle nous a dit qu’elle suivait les leçons d’un autre groupe d’anglais mais que le professeur était parti, et qu’ils en cherchaient un autre. En attendant, peut-être allait-elle se joindre au nôtre.
    Dans le métro, j’ai pensé que peut-être en réalité elle était venue pour voir comment j’étais. Trouver un enseignant, pour ce type de maison de quartier, c’est assez difficile, les professeurs très souvent viennent deux ou trois mois et ils arrêtent. Ça n’a pas manqué, j’ai reçu un email hier me demandant si j’étais disponible. Je vais répondre tout à l’heure.
    Les fondations sont solides, je vous dis. Je n’ai aucune inquiétude et pour tout dire, le contrat que mon directeur a imposé, et que j’ai accepté après lui avoir fait changer beaucoup de termes, au passage pour l’ensemble des autres enseignants, eh bien il signe la fin d’une longue période qui m’a familiarisé avec une certaine confiance en moi. Je suis libéré de la hantise de la pauvreté, de la marginalité, c’est finalement un peu comme si un cycle, commencé avec le décès de maman, touchait à sa fin, et avec lui la longue période démarrée en 2009 quand j’ai commencé à travailler pour cette école. Le décès de maman a été quelque chose de très important, dans mon existence, on ne se remet pas facilement de ce type de disparition, et je crois que ce long deuil touche à sa fin. Et au même moment où je sens que ce deuil touche à sa fin, j’ai le contrat de travail le plus pourri de toute mon existence.
    J’aurais pu « résister », « refuser », être un héros mais c’eut été un véritable suicide. Je suis seul ici, je n’ai pas spécialement d’argent, en tout cas pas suffisamment pour tenir le temps de ce type de guerre. Et j’ai d’autres aspirations, d’autres ambitions que cet enfermement dans l’enseignement, un domaine qui ne reste finalement que mon gagne-pain. Quelque chose que j’avais trop eu tendance à oublier ces dix dernières années.
    Rie, la secrétaire de l’école, après que je lui eu fait part de mes critiques vis-à-vis de ce contrat, m’an envoyé un mail me disant que peut-être c’était l’occasion de bouger, de créer mon école près de l’école où je travaille en ce moment, en louant un espace « pas cher ». Ma première réaction a été de penser, « de quoi tu te mêles », et puis ensuite, « ma propre école? », sur la ligne DenEnToshi, dans cette banlieue? J’ai eu des envies de réponses incendiaires avec beaucoup de « moi je », et puis soudain j’ai réalisé qu’en réalité je n’avais aucune réponse à lui donner car en réalité j’avais déjà « bougé », il y a deux ans, sous ce magnifique ciel étoilé de la Sarthe, j’avais « bougé » dans les rues de La Ferté-Bernard sous le soleil magnifique de mars, quand maman est partie, et quand la conclusion avait été qu’il était temps de penser à rentrer. Qu’irais-je faire dans une sorte de « local pas cher » au milieu d’une banlieue moche, à donner des cours de français pour un salaire de misère?
    Je suis une tête de bois, je refuse qu’on me dise quoi faire, surtout pour me donner des conseils aussi nuls que ça, franchement. Il m’est déjà arrivé d’y penser, en effet, mais immédiatement j’ai pensé que non, come on…
    Je suis une tête de bois mais je sais écouter, aussi. Il y a peu de gens que j’écoute, il faut d’abord que j’ai pour eux un respect très fort, un truc qui dépasse l’amitié, et qui n’a rien à voir avec l’admiration.
    J’ai repensé à un conseil que Didier Lestrade m’avait donné il y a 8 ans, en lisant le mail de la secrétaire. Publie! Et j’ai eu honte de me retrouver à lire le conseil débile de la secrétaire de l’école, et j’écris cela sans avoir aucune animosité envers elle. Je l’aime bien, elle est sympa, mais que sait-elle de moi? Tiens, d’ailleurs, Stéphane m’a demandé quand je publiais, il n’y a pas longtemps, alors que je me moquais des « livres » de Chiappa.
    Je donne mon respect au compte goutte, je suis égoïste et buté, pas du tout imbu de moi-même mais plutôt assez lucide sur les conseils que les gens procurent. La secrétaire, c’est une survivante qui s’accroche à son boulot de merde payé des clopinettes. Elle est super mal payée et depuis quelques temps, elle s’est mise à enseigner. Quand elle enseigne, elle n’est pas payée plus. Une survivante qui fait tout pour pas se retrouver, elle aussi, dans la quarantaine, avec un contrat pourri. Alors que j’ai arrêté de me dire que je devais lui répondre, j’ai pensé que c’était plutôt elle, qui devait passer à autre chose et bouger.
    Moi, j’ai ce putain de covid qui me tombe dessus. Rentrer en France, ce n’est plus à l’ordre du jour, ça va être beaucoup plus compliqué. Et si je rajoute ce climat politique vicié, non, autant rester ici pour le moment, reculer le moment du départ et créer mes propres opportunités.
    Ce conseil de Didier, cette petite pique de Stéphane, elles sont depuis quelques jours des aiguillons qui donnent du sens à ma situation. Stéphane, je ne sais pas pourquoi, ce doit être son caractère très direct, je l’ai toujours incroyablement respecté. Je veux dire, en plus de le considérer comme un ami. Il a cette façon de dire le truc franco. Des fois, ça tombe à côté, mais ce n’est pas grave. Il est incroyablement honnête. Didier, c’est autre chose, un conseil de Didier Lestrade, ce n’est pas un conseil. C’est un ordre, parce que c’est pensé, intelligent. C’est un grand frère, notre grand frère à nous tous.
    Là, c’est le soir, j’avais arrêté l’écriture de ce billet vers 11 heures et demi, je voulais la poursuivre dans le métro, et puis j’ai enregistré sur mon bureau et non dans le cloud, je n’ai pas pu continuer sur mon iPad dans le métro. On est donc le soir, je suis dans mon lit et j’écris sur mon vieux MacBook. Presque neuf ans, le vieux gaillard… C’est le soir, il a neigé cet après=midi…
    Je vais me retrouvé appauvri, et paf, tuile, mon ampli acheté il y a huit an a décidé de mourir. Il faisait des tac tac tac. Il y a donc une diode ou un transistor ou un machin comme ça qui est mort. Je vais le jeter, c’est à dire que je vais le mettre quelque part avec un papier qui dira qu’il est réparable. J’aurais pu le faire réparer, c’est à dire ne pas avoir d’ampli pendant trois semaines, payer plus de 100 euros…
    Je n’aimais pas son son. C’était un Sony, donc c’est assez normal qu’il rende l’âme après huit ans. Non, il avait un son sans aucune personnalité. Je ne sais pas comment dire, il n’attrapait pas les textures des instruments, sa dynamique était fade. Il n’était pas neutre, il n’avait aucune saveur. Je ne crois plus à la haute fidélité « neutre ». Pour la simple et bonne raison que l’acoustique même d’une salle va colorer la musique.
    J’ai cherché sur le net et je suis vite tombé sur un petit bout de choux de chez Teac. Je l’ai acheté, il est vraiment tout petit. C’est un classe D, donc un ampli « bon marché ». Je parle d’un point de vue technique bien sûr. Le méga truc, c’est le classe A. Coûteux, qui bouffe énormément de courant mais restitue le son à la perfection, parait-il… Je vis dans 30 mètres carrés, un classe D est donc très très amplement suffisant! Mon compte en banque est, de toute façon, totalement de cet avis. La presse disait du bien du petit Teac. Emballé, c’est pesé.
    La première écoute m’a un peu désarçonné. Il est, comment dire, fruité. Son son va plutôt du coté du haut-médium, pas beaucoup mais juste ce qu’il faut pour que ça se remarque. Sur le moment, sentiment de manquer de basse. Sentiment renforcé par mes enceintes, des enceintes d’étagères Dali.
    En même temps, j’ai tout de suite noté la texture, l’ampli saisi les sons, il y a quelque chose de nerveux, de ciselé, et puis un sentiment d’ampleur. Jamais le Sony n’avait rendu de volume, un relief au delà de la stéréo, jamais je n’avais eu l’impression d’éloignement du soliste, ou l’illusion qu’un instrument jouait au delà de l’enceinte, et là, oui. C’est nerveux et précis, avec ce petit côté fruité sans jamais crier. Il chante. Si, si… Et maintenant je les entends, ces basses, légèrement moins présentes qu’avec le Sony, mais précises et « tenues », je ne sais pas comment expliquer cela. Disons que ce n’est plus seulement un son, c’est un instrument qui produit ce son, et il y a donc quelque chose de plus complexe.
    Un réel plaisir. Avec ce nouvel ampli et le départ de l’autre, c’est une trace de Nori, vous vous souvenez, qui s’éloigne.
    Et moi, je suis ravi. C’est un pschitt, certes, mais je ne peux pas vivre sans musique.
    Sinon, j’ai repris mes rangements. J’ai mis de l’ordre dans un petit meuble à côté de mon bureau. Et finalement, plus encore qu’en décembre j’ai le sentiment d m’installer. C’est important de s’installer, quand on veut travailler. Enfin, je parle pour moi.
    Bon, je vais me coucher. J’ai une vague idée de récit, je devrais m’y mettre. Et puis une idée de chroniques. C’est bien plus important que faire la guerre pour un boulot de merde.

  • PD (court métrage)

    PD (court métrage)

    Je suis tombé sur ce court-métrage par hazard, sorte d’écho cinématographique d’un billet de blog que j’ai écrit il y a presque deux ans. Un thème récurrent dans ce blog car il s’agit également de ma propre vie, de ma propre expérience. Je n’ai jamais été victime d’homophobie pour la simple raison, je pense, que j’ai immédiatement pensé comme le dit l’un des personnage de ce film, que ce n’était pas à moi de changer, mais aux autres.

    Et pourtant, je l’avais entendu, ce « PD », une insulte dont la plupart de celles et ceux qui l’utilisent ne comprennent même pas le sens, sorte de truc venu du fond des âges. Pour moi, ça a été vers l’âge de 14 ans que j’ai compris, j’entends par là que j’ai ouvert les yeux sur moi, et sitôt cette révélation de cette nature que j’avais toujours ressentie, à tâtons et sans comprendre, le résultat a été très simple. Tout le monde l’a su et je ne l’ai pas caché. Au collège d’abord, au lycée ensuite, pour mes copains du cours d’arabe, tout le monde a été au courant, et cela ne venait pas d’une rumeur ni d’une insulte mais de mon propre comportement.

    Je l’ai dit.

    Le fait que cela choque était le dernier de mes soucis, et ce faisant, j’ai entamé un lent processus de guérison intérieure car l’enfant que j’avais été avait été un enfant très perturbé, dépressif, colérique en dedans et fortement déstructuré. L’acceptation de mon homosexualité a été le premier choix majeur, car si on ne choisit pas d’être homosexuel, on a le choix de l’accepter, et le plus tôt, et le plus radicalement est le mieux, si bien entendu l’environnement le permet, et c’est précisément ce choix assumé qui permet à d’autres d’avoir accès à ce choix.

    Je suis homosexuel, et de façon très radicale, c’est à dire d’une façon terriblement banale, en tout cas à mon niveau: c’est dit, et puis c’est fini, hop, on n’en entendra plus parler, si ce n’est dans ma façon très banale également de parler d’histoires de mecs sans trop me soucier de mon auditoire. Je ne suis pas out, je suis plus que out, c’est à dire que je me fiche complètement de mon homosexualité, il y a juste qu’il ne faut pas qu’on me marche sur les pieds.

    Ce processus a été lent à certains égards car je viens d’un âge où c’était encore quasiment interdit par la loi, c’était une atteinte aux bonnes moeurs et le ministère de l’intérieur contrôlait un fichier des « invertis », notre sexualité s’apparentant de par la loi à une maladie aussi dangereuse que la tuberculose et le cancer… On revient de loin, et ce n’est pourtant pas si ancien. Imaginez, ces fameuses années 70 enchantées aux dires des boomers, eh bien c’en était la loi. Pour les boomers, l’homosexualité était cool. Je t’en ficherais, moi, du cool. Bon, heureusement, c’est également à cette époque que les premières organisations de libération ont émergé, et enfin un premier discours radical, en rupture et avec l’ordre dominant, et avec le cool de l’époque.

    On en a fait, du chemin. Aujourd’hui, on servirait presqu’à vendre de la lessive, un candidat aux élections ou des guerres impérialistes. On a été incorporés à la démocratie libérale de marché, on nous aime, on se réclame de nous. Je t’en ficherais, moi, de l’amour. Je n’ai strictement rien à faire d’être aimé par des gens que je ne connais pas, je demande juste de droit de ne pas me faire casser la gueule ou dégager de chez moi à 15 ans. Et c’est assez intéressant de voir que la petite musique sur « le séparatisme », si on la laisse se répandre, elle finira immanquablement par se retourner contre nous. Nos bars non mixtes, notre presse, nos espaces non mixtes. Tiens, ça vous rappelle pas quelque chose, ce « non mixte »? Ben voilà.

    Très joli court métrage, tendre, à l’image de son époque. Bon, j’avouerai que le professeur d’histoire, c’est le moment Balasko, là où on a un peu l’impression d’avoir à avaler un baba au rhum enrobé d’un discours d’Emmanuel Macron, genre il faut apprendre à s’aimer, gna-gna, le moment boomer, quoi. 5 minutes d’une fadeur affligeante, le moment tolérance assorti d’un discours historiquement très discutable, disons, approximatif. Mais bon, très vite le court-métrage abandonne cet échouage digne d’un salon philosophique du PS, reprend son rythme et le fil d’une histoire à la fois difficile et délicate, incroyablement tendre et dont la trame pourrait être qu’il n’y a pas un chemin qui conduit à l’acceptation de sa nature profonde.

    Allez, je vous laisse le regarder.

  • Avec retard…

    Avec retard…

    Samedi 23 janvier 2021. Quel retard, mais bon, il faut bien commencer. Alors, d’abord et avant tout, bonne année, comme on dit.

    Dehors il pleut et le weekend s’annonce très froid avec un peu de neige dans la matinée de dimanche. Un temps parfait pour écrire, pour lire et pour mettre de l’ordre dans mes tiroirs. Je vous l’avais dit, décembre a été un mois de rangement, désormais, je dois m’attaquer à deux tiroirs envahis de trucs en vracs. Et puis oui, je dois me mettre devant mon ordinateur et écrire.

    Ça ne se voit pas, mais j’ai passé deux semaines à « optimiser » ce site, qui est non seulement devenu plus sûr mais qui est maintenant devenu aussi bien plus rapide.

    C’est un truc que je tiens de ma mère, quand ça ne va pas trop, je déplace des trucs, mais avec les années j’ai appris à utiliser cette façon de distraction. Ce sont devenus des moments d’apprentissage, de rationalisation et, concernant ce site, je suis très heureux du résultat. Que l’envie me vienne d’écrire tous les jours et je n’aurai pas trop de difficulté pour améliorer mon référencement sur internet.

    Je vais donc mettre sur ce billet les quelques lignes écrites la semaine dernière et que finalement je n’ai pas postées.

    Écrit, donc, le 16 janvier,

    « Un jour banal de janvier. Ciel bleu et températures incroyablement douces. Seuls les arbres décharnés pour rappeler que ce n’est pas bientôt le printemps.

    Je suis au travail, entre deux leçons. J’ai du mal à me concentrer sur ce billet, autours de moi les voix des autres professeurs qui travaillent, les samedis sont toujours très occupés, bruyants.

    Hier, j’ai retiré le sapin que j’avais fait avant Noël, j’ai fait le ménage et j’ai lavé plein de linge. J’ai repositionné le tapis que j’avais déplacé et j’ai longuement passé l’aspirateur. Ensuite, je me suis occupé de ma moustache, je me suis coupé les cheveux et rapidement il a été temps d’aller à l’école. J’ai également écrit un long message à mes collègues sur le groupe de conversation que j’ai créé sur Line pour pouvoir échanger au sujet de la situation de l’école. J’y reviendrai.

    A l’école j’avais deux leçons seulement, ça a été rapide même si la première étudiante est un calvaire indescriptible, j’ai l’impression d’être puni. Je suis rentré assez tôt, donc, et j’ai fait quelques courses. Le soir, j’ai regardé deux épisodes de The assassination of Gianni Versace. Et puis je suis allé me coucher. Ce matin, je commençais tôt.

    Tout au long de cette soirée, j’ai pensé qu’il était temps de revenir à l’écriture, d’écrire mon premier billet de l’année, de dire,

    Bonne année

    J’ai préparé 2021 tout au long du mois de décembre, sachant très bien que ce serait une année déterminante, et puis mon f…..g patron m’a annoncé une semaine avant les vacances qu’il entendait changer les contrats de tous les professeurs. Pour la première fois de ma vie, je crois, je n’ai pas entendu ce genre d’annonce avec crainte, avec panique. Avec appréhension, oui, bien sûr, car ce n’est pas du tout ce qu’on souhaite entendre, mais j’ai presque ressenti une libération.

    Je vais perdre beaucoup d’argent, que j’accepte ce contrat ou que je ne l’accepte pas.

    Il veux désormais nous payer à l’heure enseignée, et avec la baisse d’activité, ça va être une perte d’un tiers de mon salaire. Je n’ai pas un gros salaire, c’est une vrai catastrophe, mais j’ai accueilli cela avec un certain calme.

    Durant mon séjour à Kyoto, j’ai mis tout cela derrière moi, je n’y ai pas trop pensé, et j’ai pu penser à ce séjour sans me dire, comme je l’avais fait l’été dernier, que c’était mon dernier séjour à Kyoto. J’ai très bien profité de ce break. Avec le nouveau contrat, la fermeture de l’école durant les vacances ne sont plus payées. Je vous dis, un salopard. Je pourrais faire la guerre, refuser de signer, réclamer mes congés payés, et j’obtiendrais quoi? Beaucoup de stress, ne penser qu’à ça, y mettre beaucoup d’énergie, et tout ça pour gagner quoi? De l’argent? Dans un an? Deux ans? Et perdre mon travail entre temps? Bref, ce serait lui le gagnant. Et je peux vous assurer, ce mec est un nul.

    Non. Il est pris à la gorge, il veut vraiment qu’on accepte tous ce contrat, surtout moi, alors j’ai opté pour obtenir des modifications des clauses du contrat tout en y laissant les trucs illégaux pour plus tard. Des trucs qui peuvent s’apparenter à du harassement. Pour plus tard. J’ai obtenu des améliorations substantielles. La plupart de mes collègues ne sont guère diserts, c’est chacun pour sa gueule. J’ai pourtant essayé de créer un groupe, mais bon…

    Tenir. Et travailler. Croire en moi et faire ce que j’ai à faire. L’an dernier, mon motto était cette idée tirée du Chêne et le roseau.

    Je plie, et ne rompt pas.

    Laisser aller. J’ai finalement terminé 2020 bien mieux que je ne l’avais commencé, même financièrement, et cela malgré une perte de revenus.

    Cette année, c’est cette morale du Lion et le rat,

    Patience et longueur de temps
    Font plus que force ni que rage

    Elle m’est venue comme ça, sur mon vélo, à Kyoto. Et je trouve qu’elle correspond bien à ma situation. Travailler, ne pas me laisser perturber, et avec finalement cette conclusion résignée, accepter le contrat de travail de mon enflure de patron. J’ai un peu d’argent d’avance, et en plus j’ai obtenu quelques trucs par écrit dans le nouveau contrat deux améliorations importantes. Je vais donc avoir un peu plus de temps, en tout cas jusqu’à ce que l’épidémie se calme.

    Alors, j’aurai plus de cours, plus d’argent et surtout plus d’opportunités de quitter cette taule. J’ai aimé cette école durant des années, avec des hauts et des bas, mais désormais, avec ce contrat que je ressens comme une insulte qui n’a d’égale que la pleine conscience de sa totale illégalité puisque je suis un employé permanent, je ne vois plus de différence avec un McDonald. Aucune.

    Ce qui m’incline à accepter, en plus d’une certaine tranquillité, de ne pas avoir à me bagarrer, c’est le fait de garder, sur mon CV, l’ancienneté de mon travail dans la même école, et le fait de ne pas être demandeur d’emploi, la pire situation quand on cherche du travail.

    En revanche, je ne me sens plus aucune obligation morale d’aucune sorte avec cette école. Aucune, d’aucune sorte. Et je suis très conscient que nous allons perdre un ou deux professeurs. L’enflure doit en être parfaitement conscient, il alourdira l’emploi du temps des professeurs restants et en cherchera des nouveaux. On n’est que de la chaire à gagner de l’argent.

    L’esprit libéré de l’urgence, je vais pouvoir continuer mon chemin et sortir de cette distraction qu’a été 2020. »

    Voilà, vous savez tout. J’ai plusieurs sujets de billets, je dois maintenant les écrire, l’esprit libéré de cette mise au point sur moi-même après un très long silence.

    Je vaux mille fois mieux que la situation dans laquelle je suis. Je vais me/vous en donner la preuve cette année.

  • Un très beau Noël à toustes

    Un très beau Noël à toustes

    Quelle année, quel besoin de faire une pause, de suspendre un peu le temps… Le coronavirus a monopolisé nos vies, notre attention, nous a effrayé quand il n’a pas fauché la vie de nos proches. Il a fauché l’emploi de million d’entre nous et souvent parmi les plus exposés à la fragilité sociale, il a appauvri, il a blessé.

    Quelle année. Par une belle journée, à Beyrouth, les hommes, les femmes, les enfants et les adultes vaquaient à leurs occupations, la vie était dure déjà, la corruption gangrenait la vie, le quotidien, mais on espérait un changement, on manifestait, on tentait de faire face, et puis sur le port est venue une explosion effroyable qui a défiguré la ville et la vie à jamais, fauchant des milliers sur son passage et détruisant tout pour ne plus laisser qu’un cratère sur la plaie béante qu’est devenue la ville. Une explosion due à la corruption, à l’incurie mais qui s’est abattue sur une population fatiguée d’être en colère et d’avoir en plus à affronter ce désastre presque pire que ne le fut la guerre civile autrefois. Une guerre, on sait, mais ça…

    Quelle année. En France le tour de vis autoritaire a poursuivi sa course inexorable. En Algérie, un pouvoir requinqué par une farce « électorale » qui n’a de relation avec les élections que par son issue, a profité de la crise sanitaire pour écraser la contestation, emprisonner, bâillonner.

    Quelle année. Pour les Ouïgours, pour les Palestiniens, pour les Yéménites, l’oppression s’est renforcée dans l’indifférence totale des opinions publiques des grandes puissances qui arment les tyrans et commercent avec eux tout en donnant ici et la des certificats de bonne moralité. On a vu Emmanuel Macron recevoir le tyran Egyptien Sisi sur lequel on pourrait commencer s’il n’a pas décidé de prendre exemple en matière de répression.

    Quelle année, et quelles incertitudes devant nous, dans les jours, dans les semaines et dans les mois qui viennent, dans les années à venir quand on sait qu’à ce tableau s’ajoutent une crise climatique certaine et un effondrement économique sur lequel chaque jour de gagné ajoute à la profondeur. Et que dire de la cure d’austérité que les gouvernements nous infligeront une fois le coronavirus passé. Ils privatiseront tout « pour rembourser la dette », la Grèce a été le laboratoire de l’ingénierie sociale des années 2020, mais qu’importe, pour la classe moyenne ayant prospéré sous les auspices du télétravail, il restera encore quelques miettes d’illusions avant le grand saut dans l’inconnue économique et politique.

    Les démocraties ne survivent pas à la violence sociale.

    Quelle année, quel billet…

    On raconte qu’il y a de cela deux millénaires est né un enfant dans une étable, et que devant lui trois Rois se sont inclinés, qu’ils lui ont fait des cadeaux, et que cet enfant portait une promesse, il laverait les fautes et pardonnerait tout le mal qu’on lui ferait, libérant ainsi les hommes et les femmes qui suivraient son exemple du pêché originel.

    On raconte qu’à sa naissance, sa mère connaissait tout destin de cet enfant.

    Au fil des ans, à cette histoire se sont mêlées des légendes, celle d’un vieux bonhomme faisant des cadeaux aux enfants en passant par les cheminées, et puis s’est ajoutée cette tradition de rassembler toute la famille. Cette tradition s’est diffusée tout autours du globe, parfois par la Foi, parfois par la force aussi, mais de nos jours, la célébration de cette naissance crée un temps de repos, de réflexion et un temps d’amour qui rassemble divers religions et touche jusqu’aux plus athées qui y retrouvent les yeux brillants de leur enfance.

    En cette journée de Noël, je vous souhaite à tous, à toutes, une très heureuse journée. Puissiez vous y trouver le réconfort, l’amour, la tendresse, la compassion et la beauté que la naissance d’un enfant nous inspire, car l’enfant est la promesse de la vie, la promesse que peut-être, au delà du temps qui parfois nous déchire, la vie finit toujours par triompher sur la mort.

    Très joyeuses fêtes à toustes.

  • Nous en étions où…?

    Nous en étions où…?

    L’année s’achève… Une année longue, éprouvante, avec cette disruption, une épidémie inattendue qui a surgi de nulle part et est venue interrompre nos élans, nos espoirs, nos ambitions ou nos modestes rêves.
    Pour moi, 2020 avait commencé baroque, vous vous souvenez? C’était avant, avant qu’on ne pense plus qu’à survivre. Ce n’est pas tant la maladie, que je craignais, que la peur de perdre mon travail, de devoir rentrer en France de façon soudaine, dans une économie ravagée par cette expérimentation sociétale incroyable, le « shut down » de l’économie.
    On attendait l’effondrement, nous avons eu l’interrupteur.
    À l’école où je travaille, mars et surtout avril ont été déserts, avec des annulations se succédant les unes après les autres. On ne parvenait pas vraiment à s’y faire, c’était trop rapide. Tôkyô qui jusque mars était pleine de touristes s’est vidée, les trains, les rues, mon quartier. Le spectacle d’une humanité confinée, évaporée. Parallèlement, les cours que je donne dans des maisons de quartier ont été suspendus. Je n’ai vécu qu’avec mon (maigre) salaire et, à partir de mai, mon directeur a commencé à ne payer les heures non-travaillées qu’à 60% (c’est la version japonaise du travail partiel). J’ai perdu environ 10% de mon salaire.
    J’ai arrêté d’aller au restaurant et je me suis mis à refaire la cuisine. Les premiers plats étaient simples mais progressivement je me suis remis à faire des gâteaux, des sauces. Et puis j’ai découvert un supermarché que je ne connaissais pas, Okay Store, qui vend du fromage à des prix inimaginables au Japon. Déjà, dans les supermarchés, il n’y a pas de fromage, juste du plastique à base de lait fait à Hokkaidô. Non, là, il y a du Brie, du bleu danois, pas mal de fromages italiens, du vrai camembert pas trop cher, du vrai Cheddar anglais et même du Stilton ou du fromage de brebis italien. Je me suis mis à manger énormément de fromage, et je me suis donc remis à manger du pain.
    Le résultat est implacable, j’ai pris 10 kilos, entre plus de calories et moins d’exercice.

     

    Et puis l’été est arrivé, les étudiants ont commencé à revenir, les transports à se remplir, et le nombre des contaminations à baisser, et puis augmenter de nouveau, avec en août de nouveau des appels à ne pas sortir.
    Kyôto, cet été, était désert… D’une incroyable tristesse.
    Pour l’an prochain, mon directeur nous a annoncé un changement de nos contrats qui commencera particulièrement à m’affecter. Pour tout dire, j’ai la possibilité de refuser. J’ai un contrat depuis 11 ans, je suis employé fixe. D’un autre côté, le marché du travail est déprimé, la perspective du chômage ne m’inspire guère. Roseau, Madjid, sois roseau, ai-je pensé début mars quand j’ai compris qu’une catastrophe était imminente. Alors je serai roseau. Je connais ma valeur, désormais, et elle ne réside pas dans un contrat de travail, tout précaire qu’il fut. Cette fois, je vais perdre environ 30/40% de mon salaire, nous ne seront plus payés qu’aux heures effectuées, et nous avons perdu beaucoup d’élèves. La raison, c’est la protection sociale que je vais devoir payer moi-même. J’ai heureusement mes deux classes dans des maisons de quartier qui vont me permettre de ne pas couler, il faudra juste faire très attention à ne pas dépenser plus que je ne peux. Ce système commence en février, ce sera donc pour mon salaire de mars. J’ai le temps de voir venir d’une part, j’ai un peu d’argent de côté, et puis j’ai le temps de trouver quelque chose. Je ne me sens plus aucune loyauté aucune. Aucune.
    Ce changement ne me trouble pas, au contraire, il y a presque quelque chose d’excitant, de stimulant. Et comme je l’ai écrit, j’ai un peu d’argent de côté. Pas beaucoup, vraiment très peu, même, mais c’est la première fois de ma vie. Mieux, j’en ai plus en ce moment qu’il y a 6 mois. Et pourtant, j’ai investi.
    Nous avons reçu du gouvernement un paiement de 100.000 yens (environ 750 euros). Ça a aidé, aussi.
    Investissement. Juillet. J’ai acheté un appareil photo, d’occasion bien entendu, un Olympus OMD-EM1 MII. Il valait 150.000 yens à sa sortie, je l’ai eu dans un état quasi neuf pour 70.000 yens, avec sa boîte et tout, et seulement 2400 déclenchements au compteur. Olympus a en effet sorti la nouvelle version du EM1, et en plus, ils ont vendu leur division « photo » à un fond d’investissement. Les magasins d’occasion se sont retrouvés avec des tonnes d’appareils Olympus vendus par leurs propriétaires, pressés de s’en débarrasser. J’en ai profité. Je vais vendre mon appareil précédent, le EM5 MII, cet après-midi. J’ai un autre appareil à vendre par la même occasion.
    Investissement. Décembre. Il y a quelques semaines, j’ai fait la mise à jour de mon iMac sous Big Sur et il a dû se passer quelque chose, il s’est mis à prendre au moins 15 minutes à booter. J’ai décidé de la formater et refaire l’installation proprement. Et alors j’ai eu l’idée d’acheter un disque SSD externe pour gagner en vitesse. Apple, ce sont des radins, ils équipent les iMac de disques durs avec 32Go de mémoire SSD « turbo drive ». Tu parles d’un turbo, le système prend 15 Go à lui seul. Après recherche, j’ai découvert que les SSD sont devenus incroyablement bon marché. J’ai acheté un SSD de 1 To en USB-C 3.1, et j’y ai mis tout mon système, mes applications, la musique, etc. C’est le jour et la nuit, ce n’est plus du tout le même ordinateur, j’ai la rapidité d’un MacBook sur mon iMac. Un iMac que j’ai acheté il y a deux ans et demie et à qui j’ai redonné une seconde jeunesse.
    Investissement. Avril. Un four.
    Investissement. Novembre. Des étagères afin de réorganiser ma cuisine (minuscule) et avoir plus de place pour cuisiner. Désormais, j’ai un plan de travail, tout est à portée de main.
    Investissement. Décembre, juste un jour avant l’annonce de mon directeur. Après des années à tourner autours, j’ai finalement acheté une Apple Watch. Là, il s’agit d’un vrai pschitt, d’un achat non nécessaire. J’ai acheté la SE, le modèle « économique », et même si c’est un pur achat plaisir, le simple fait de passer mon temps à monter les escaliers à pieds, à marcher et éviter les transports, à suivre mon activité physique, eh bien ça valait la peine car cette année j’ai vraiment beaucoup moins bougé et je dois impérativement changer cela.
    Investissement. Décembre. Un site internet en préparation pour trouver du travail en free lance.
    Investissement, janvier. Une flûte traversière baroque faite main. En résine MAIS faite main. Ça, c’est un investissement spécial. Maman nous/m’a aidé en me laissant un petit quelque chose malgré la merde dans laquelle elle se débattait financièrement, et pour moi, cela m’a permis de rembourser les dettes accumulées durant des années à cause du chômage en 2007, en 2009 et du séisme aussi. Et je serai malhonnête de ne pas rajouter à cause de moi. C’est aussi pour cela que je dois les vendre, ces deux appareils…
    Cette flûte, c’est ce qu’il me restera de maman, c’est mon lien avec elle, c’est intime et douloureux à la fois, c’est aussi ma promesse de ne plus me comporter comme un gamin avec l’argent, avec ma propre vie. C’est assez marrant, dépenser de l’argent dans quelque chose qu’éventuellement je n’utiliserai pas, quelque chose de coûteux pour me rappeler que je ne dois pas balancer mon argent par les fenêtres. Et puis cette flûte, c’est une retrouvaille avec moi-même.
    Et si j’en arrive à cette flûte, c’est parce qu’elle était au commencement de cette année et que malgré toutes les incertitudes, je pense avoir gardé le fil et avoir tenu ma promesse. J’ai fortement réduit mes dépenses, en cuisinant beaucoup plus et en n’allant quasiment plus au restaurant, en devenant avare quand il s’agit de trouver un hôtel pour mes vacances, quitte à rogner un peu sur le confort: cette année, les hôtels un peu « jolis » sont incroyablement moins chers, mais j’ai finalement opté pour les moins chers cet été et pour la semaine prochaine, et cela à chaque fois sans bénéficier de la campagne GOTO!
    Mes quelques gros achats ont été des investissements. J’avais un peu peur que le EM1 soit un pschitt, et vraiment, non, il est aussi agréable que mon EM5, mais en plus rapide, avec un meilleur capteur. J’ai finalement le EM ultime, quasi neuf et prêt pour m’accompagner durant des années. La vente des deux autres couvrira la moitié du prix. Idem pour le SSD, mon iMac est devenu réactif, et puis surtout, c’est le miens. Mieux, le disque dur va devenir ma Time-Machine. L’Apple Watch, elle, c’est la conscience de mon âge, de la nécessité de prendre soin de moi, et c’est aussi m’être fait plaisir.

    J’aborde donc cette fin d’année positif, ouvert, résolument roseau mais avec des racines profondes. Je me résigne à vivre au Japon, à ne pas rentrer en 2021 ou 2022 comme je m’y préparais car par chez vous tout va être beaucoup trop difficile, et ce que je me suis promis, c’est de ne plus me faire souffrir par des coups de têtes irréfléchis au moins aussi débiles que mes achats compulsifs.
    Mieux, j’ai gardé le fil esquissé au début de l’année, ou plutôt renoué le fil très ancien, cassé mais jamais perdu de vue. Je garde en moi cette longue marche de nuit sous le ciel étoilé de la Sarthe, quand maman est partie. Je crois que quelque chose à définitivement changé ce soir là, alors que la route n’en finissait pas, et que je riais au éclats ou chantais à tue-tête des chansons inventées, ou La pêche aux moules ou Mamzelle Angèle dans l’obscurité totale de cette route de campagne, durant ces 15 kilomètres, avec parfois, sorties de nulle part, des voitures qui passaient à toute allure et qui auraient pu me faucher, mais non, je riais tellement je me trouvais idiot d’avoir pris la décision de rentrer à pieds, et soudain la révélation d’un ciel étoilé incroyable, une beauté qui ne m’a plus quitté et que je garde en moi. Et puis ces brumes matinales sur La Ferté-Bernard avec le soleil qui tente des percées, les arbres en fleurs, ces champs à perte de vue avec les différents bleus du ciel, le coucher de soleil mauve, cette lumière si spéciale de l’ouest de la France, de ce pays appelé Le Perche, avec ses vallées, ses collines, ça monte ici, ça descend là. Lointain écho de la lumière bleuté au petit matin dans les montagnes du Djurdjura, on va cueillir des figues avec les cousins, certainement un des plus beaux souvenirs de ma vie, je ne voulais plus rentrer en France.

    Ces émotions ont laissé une emprunte, il m’a fallu du temps pour écrire sur maman. Mais quand par hasard je suis tombé sur une vidéo de François Lazarevitch et Jean Rondeau, c’est comme si je m’étais trouvé face à celui que j’étais destiné à être et que jamais je ne serai. Plus qu’un couturier, il y a en moi un musicien. La musique a toujours été mon amie. Je ne me suis pas suicidé au début des années 90 car il y avait la musique.
    Pas n’importe quelle musique. La musique baroque, cette tendre et fidèle amie qui depuis l’enfance toujours m’a accompagné. En regardant la vidéo, en écoutant, pour la première fois depuis des années et des années, mes doigts ont accompagné le phrasé du flûtiste, et j’avoue avoir passé mon temps à regardé Jean Rondeau. Le clavecin, le continuo, c’est l’âme de la musique baroque, et dans les regards du claveciniste se cache l’intimité de cette musique, sa force vitale. La flûte, elle, c’est le discours, un discours dans lequel se cache aussi parfois une tragédie, ce qui n’est pas le cas ici. J’ai depuis des années un abonnement à Qobuz, et je possède une impressionnante collection de musique baroque, mais dans les semaines qui ont suivi il y a eu une boulimie incroyable.
    Acheter une flûte, cela faisait sens. J’en ai fait 7 ans, et la musique baroque ne m’a jamais quitté. Il y a dans ma flûte les brumes sur la campagne au petit matin, le champs des oiseaux, les gelées matinales, la couleur des pierres calcaire de l’ouest que je connais si bien.
    Alors que l’année s’achève, je me retrouve exactement où j’étais au début de l’année, mais nourri de l’année écoulée, beaucoup plus solide et quoi qu’il arrive l’an prochain, j’aurai dedans ma part de choix, ma part de décision. Je n’ai pas fait des achats, cette année, j’ai investi. Je pense n’avoir besoin de rien, j’ai tout ce dont il me faut. Mieux, j’ai drastiquement réduit mes dépenses usuelles et j’ai pu investir tout en continuant à mettre un peu de côté malgré des baisses de revenus.
    Je pense être en réalité avoir été très chanceux. Beaucoup ont perdu leur travail. À commencer par les artistes. J’écris « artiste », je déteste cette appellation d’intermittents du spectacle. On devrait dire artistes et métiers du spectacle. Réduire ces métiers à leur statut de chômeur, c’est accepter qu’ils ne portent aucun savoir faire, aucune maitrise. À moins que ce ne soient les restaurateurs, les cuisiniers, les serveurs et serveuses qui ont été littéralement broyés, sacrifiés. Et que dire de ces employés de l’hôtellerie…
    J’ai encore un travail, et malgré mes 55 ans, j’ai des qualifications, j’ai une personnalité.
    J’ai ressorti la flûte, ma révolution est accomplie.

    https://youtu.be/A0P297zdCTM

  • Merci, Anne Sylvestre

    Merci, Anne Sylvestre

    Salut très cher,
    J’ai la douleur de t’annoncer le décès d’Anne Sylvestre
    Je pense à toi
    Bises
    Alain

    C’est Alain qui m’a envoyé un court message, juste quelques mots. Ben oui, moi, le décès d’Anne Sylvestre, ça me touche, il le sait bien, Alain.
    C’est rare quand le décès d’un artiste me touche, très rare. Bien sûr, quand c’est un artiste que j’ai apprécié, ça me fait un truc, mais c’est très rare quand la disparition me touche personnellement.
    Je me revois il y a environ 25 ans sous le ciel gris d’un petit cimetière, on n’est pas nombreux mais nous sommes venus parce que c’était important, et en tout cas ça l’était pour moi. On n’était pas nombreux à l’enterrement de La Dame en noir dans ce petit cimetière sous un ciel gris de novembre. Barbara était partie, et nous étions orphelins de sa voix, de sa présence et de ses mots qu’elle assemblait pour nous remuer en dedans comme on racle la vase et faire éclore les nénuphars multicolores. Elle était à peine partie qu’elle nous manquait déjà et nous ne savions plus trop quoi faire de ses mots trop forts, trop lourds pour la petite foule d’amoureux orphelins et veufs à la fois. Nous savions que c’était cuit, qu’elle ne reviendrait plus et qu’elle n’était pas partie cueillir les première fraises des bois, c’était novembre et ce n’était pas une chanson pour une absente, nous étions venus au rendez-vous, et puis voilà, hop la…

    Anne Sylvestre m’a suivi depuis l’enfance. Nous habitions dans le sombre et minuscule appartement derrière l’épicerie sombre que papa avait prise et où maman déprimait en entassant les factures et les dettes de ce commerce qui très rapidement avait du affronter la concurrence des Carrefours et autres Franprix. L’appartement était en dessous du niveau de la cour et jamais la lumière n’y entrait, privilège accordé à l’humidité qui, elle, ne se gênait pas. Deux pièces, une cuisine. Ni WC ni salle-de-bains, une épicerie à l’ancienne barrée d’un grand comptoir en bois avec la balance, le tranchoir et la caisse, pas de libre-service, le client devait demander ce qu’il voulait, de longues étagères avec plein de conserves et au bout, une trappe avec une cave où étaient stockées d’autres conserves et les bouteilles de vin. Une épicerie à l’ancienne, quoi, où pendant cinq ans mes parents s’étaient amusés à perdre de l’argent…
    J’ai mis des années en psychothérapie à m’extirper de cette grisaille inscrite au fond de moi. L’appartement était gris, sombre, triste, et la situation de mes parents ne valait pas mieux. Papa avait repris un travail destiné à éponger les dettes pendant que maman s’occupait seul du commerce transformé en blanchisserie, et pendant ses vacances d’été, il faisait de l’intérim pour éponger les dettes. Quand je vous dit que c’était triste. Je me permets une pensée pour les petits commerçants, artisans qui se retrouvent dans la même situation, avec des dettes à éponger quand la covide sera passée.
    On a déménagé à Bondy, mais la grisaille était bien incrustée en moi. Il y avait la télévision, et sur la première chaine, il y avait la très jeune Dorothée, peut-être seize ans à l’époque, avec une marionnette en smoking noir et chapeau haut-de-forme, Blablatus, une sorte de type qui savait beaucoup de choses et bavardait avec Dorothée. Et puis de temps en temps, il y avait cette chanteuse aux longs cheveux bruns accompagnée d’une guitare.
    Anne Sylvestre.
    Je ne sais pas pourquoi mais sa présence m’électrisait et je reprenait ses chansons. J’adorais sa voix, je crois même que j’avais envoyé un dessin de la maison pleine de fenêtres.
    Anne Sylvestre avait un côté grande soeur, un côté copine, un côté maitresse d’école, un peu tout ça à la fois, et ses chansons avaient quelque chose de gentil qui m’attrapait littéralement. Quand elle n’était pas là, ce n’était pas pareil, elle manquait. Et souvent elle manquait…
    À la maison, on n’écoutait pas RTL ou Europe 1. Maman n’aimait pas les publicités, le football et les bavardages permanents. On écoutait France-Inter le midi, le Jeu des Mille francs, le feuilleton et le journal à 13:00. Et FIP en mâtinée ou l’après-midi. Anne Sylvestre se mariait bien avec la tonalité musicale de ces radios.
    Elle était finalement un de ces petits rayons de soleil dans l’enfance, dans une enfance grise et pas très heureuse souvent.
    En grandissant, j’ai continué à aimer ses chansons, j’ai découvert ses chansons pour adultes, amusantes, parodiques ou tendres.
    Quand je me suis installé au Japon, j’ai passé plus de 6 mois à écouter certaines de ses chansons, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être cette intimité derrière la moquerie de façade, une certaine retenue dans les sentiments.
    On dit maintenant que « la chanteuse féministe est morte ». Quelle vulgarité ont ces hommages rendus aux artistes, à l’artiste ignorée des chaînes de télévision qui aujourd’hui l’encensent. Encore un effort, ils en feront une icône de « la république contre le séparatisme islamogauchiste », vous verrez…
    Mais la dame n’est pas récupérable, toujours il y aura ses mots acérés contre les hypocrites en tout genre, les bien-pensants, les bigots, et Anne Sylvestre, qui s’y frotte s’y pique. Non, comme le Roi Léo, ils ne la canoniseront pas. Anne Sylvestre n’était pas une chanteuse engagée, elle était une artiste profondément humaine et elle faisait de cette humanité une cause.

    Pour lui dire au revoir, je choisirai une chanson très simple, de ces chansons que presque tous les artistes de cette génération ont chanté, leur bohème, du temps de cette jeunesse faite de pas d’argent, de petites chambres sans confort où obstinément ils poursuivaient leur rêve de devenir des chanteurs et des chanteuses. Des vies qui sont de véritables modèles pour les plus jeunes, aux antipodes de cette culture du succès foudroyant en quelques clics suivi du vide béant de l’absence de tout talent, de tout effort.
    On n’est pas artiste pour être célèbre, on est artiste parce qu’on a la rage de dire et la rage de le hurler de toutes les façons possibles, et cette rage est celle qui donne la force de tenir encore et toujours, malgré la dèche, malgré la covide, malgré tout et encore plus…
    Je lui dirai donc au revoir dans ce blog avec cette chanson qui me raconte un peu, comme toutes les chansons sur Paris, sur la Seine et sur la nostalgie de la jeunesse, parce qu’elle me rappelle quand je me suis installé à Tôkyô, parce qu’elle me rappelle ces quais qui m’ont accueilli tant et tant d’années, souvenirs de drague, de baises fugitives, de discussions, de ballades, de contemplation aussi devant cette ville si belle. Paris est une ville magnifique même quand on n’a pas trop de sous, si, si et en tout cas bien plus belle qu’une ville avec vue sur échangeur routier. Elle est un privilège pour toutes celles et tous ceux qui savent s’en contenter. Je le sais, je l’ai vécu…
    Et c’est peut-être cette petite porte sur la poésie qu’Anne Sylvestre avait entr’ouverte quand j’étais enfant qui a glissé en moi ce petit quelque chose qui en grandissant m’a fait tel que je suis. Elle ne m’a pas fait, elle a juste mis cette petite épice de poésie à la vie, à ma vie, ce petit rayon de soleil dans mon ciel gris qui m’a appris à attendre les ciels bleus et les regarder quand ils étaient devant moi, magnifiques.

    Au revoir, Madame, et mes amitiés à Barbara quand vous la rencontrerez.