Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…
Il y a un truc absolument redoutable quand on écrit un article de blog, voire même quand on écrit un bouquin, quand on fait un film ou quand on peint, et puis même quand on a un gosse, tiens. Donner un nom.
C’est gavant, des fois, vous ne pouvez pas imaginer, quoi que si vous avez des gamins, vous voyez de quoi je veux parler. Bon, chez moi, c’est une sorte d’engueulade intérieure, je m’y prends et je m’y reprends à deux fois, à trois fois, parfois lors du pré-enregistrement, l’url est affublée d’un -2, ce qui veut dire qu’un autre billet porte le même nom, c’est malin, hein, imaginez, c’est comme si vous aviez deux garçons qui s’appellent Patrick ou Kamel. Alors il faut s’y remettre, et souvent, je sèche.
Pour celui-là, je ne vais pas me fouler, allons-y directement avec la date. Clair, net précis, compact, et hop!
Bloguer, c’est un peu comme le sexe au 21e siècle. Autrefois, l’écriture, c’était une question de temps, de rencontre, de hasard, de charme aussi, et puis une question d’avoir envie, on essayait un truc, et puis un autre. Regardez Balzac, ses longues étreintes de plus de 600 pages pour les Splendeurs et misères des courtisanes, bon, des fois, on s’ennuie un peu, mais bon, comme on avait aimé les longs débordements des Illusions perdues, on a eu envie de remettre ça, et bon, la deuxième fois, c’est toujours un peu moins bien. Si on enchaine avec Le cousin Pons, on atteint l’extase totale… Mais bon, on arrive à un pavé de près de 2000 pages, quand même, et on en rêve toute sa vie. Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…
De nos jours, il faut que ça file, il faut que ça jette. Sur Instagram, les filles se mettent des filtres pour ressembler à une « bombasse », c’est à dire à Kim Kardashian, vous savez, la fille qui est maquillée comme une hôtesse de l’air Emirates, avec des cheveux passés au fer à repasser et des seins injectés de la graisse liposucée dans la taille. Les mecs passent des heures à la gym au lieu de bouquiner, et quand ça fait du sexe, c’est comme dans les films qu’ils mâtent depuis l’âge de 11 ans. Ben pour écrire, pour bloguer, c’est la même chose, c’est fatigant. Je suis parisien, moi, j’aime bien passer des heures en terrasse d’un café avec un petit café devant moi, pourquoi je devrais migrer vers un Starbucks avec un Frappuccino Latte au caramel et aux granulés de chocolat sous un coulis de framboise dont l’employer voudra me retirer l’espèce de truc en plastique « recyclable » quand j’en aurai « bu » (avalé?) les deux tiers pendant qu’une « chanson » totalement identique à la précédente et agrémentée d’une voix moulinée à l’autotune sur une espèce de « rythmique » venue de la planète business tournera en boucle…
S’il y a bien un truc auquel je rêve, des fois, c’est d’une récession telle que tous ces machins disparaissent pour de bon et pour toujours histoire de retrouver un peu de temps, un temps rare mais précieux. Le mois dernier, j’ai volontairement mis la pédale douce sur le blog, mais je suis content de mon article sur Dior, parce que je voulais l’écrire, j’avais un truc optimiste en tête, et il y a de quoi être optimiste malgré tout, mais pour cela, il faut sortir la tête du présent et regarder un peu plus large. En profondeur, beaucoup de choses changent, à commencer par la jeunesse qui, en France, est incroyable, est belle, est merveilleuse.
J’écris pour les gamins, je dis toujours.
Décembre. Il y a quelques mois, j’ai commencé à penser que je voulais faire quelques petits aménagements chez moi. Ben je l’ai fait cette semaine, j’ai commencé lundi, j’ai mis le paquet hier. Ma cuisine qui est un truc ridiculement petit, a changé et désormais je peux y faire la cuisine, tout est à portée de main. Je vais « attaquer » la chambre, c’est à dire que je vais jeter des vêtements, je pense. Le salon viendra en dernier.
En regardant la lune, sur mon vélo, lundi soir, une lune brillante, brillante, et toute ronde, pleine, j’ai pensé très fort que ce mois-ci, ce sera la maison. J’ai fixé mon cap, et ça tombe bien car au Japon, justement, on s’occupe de la maison en décembre en faisant un grand ménage.
L’année a été assez pesante et elle laisse derrière elle un sentiment de doute, de fragilité. Je ne suis même pas sûr si école sera encore en vie au printemps, mais c’est quelque chose contre lequel je ne peux absolument rien, et je sais qu’il y en a beaucoup qui ont d’ores et déjà tout perdu, travail, commerce. Pour moi, ça continue tant bien que mal et j’ai fini par accepter cette fragilité-là. Si je perds mon travail, j’aurai toujours mes allocations et mes deux boulots du lundi et du mardi matin ainsi que plein de temps pour moi. Et comme ça arrivera quand l’économie recommencera à croitre, il y aura des possibilités. Je dis ça, je n’en sais rien, mais il sera temps alors d’y penser.
Et puis, et je reviens à la maison, je veux me sentir bien chez moi. Je me suis délivré de l’idée de rentrer en France. Ce n’est pas que je ne veuille pas rentrer en France, mais notre époque, cette année en particulier, nécessitent d’être roseau et non chêne. Avec plus d’un million de chômeurs et une économie à la peine, ce serait très difficile de rentrer, alors je vais me poser ici comme si j’étais destiné à rester, quitte à partir quand l’occasion se présentera, mais il est désormais totalement hors de question que je m’inflige cet arrachement, et alors, je dois sérieusement me poser. « La maison », je vous dis.
Et que fait-on à « la maison »? On travaille, parce qu’on est chez soi, et qu’on a du temps devant soi.
Quelle époque abominable et fascinante vivons-nous! Il y a à peine 20 ans, le discours dominant était celui du triomphe d’une modernité rhabillée du costume de la post-modernité. Toutes les idéologies s’étaient étiolée au contact de l’idéologie de l’instant, du moment et de l’égo sur-dimensionné en ce triomphe de l’économie néo-libérale. Tout serait désormais post et néo pour aller à ravir avec cette « fin de l’histoire » célébrée par Fukuyama: le monde était enfin rentré dans son âge mature, celui d’une démocratie destinée à s’étendre aux quatre coins de la planète, accompagnée d’un marché libéré de toute régulation et de toute entrave grâce auxquels les peuples allaient enfin accéder à la consommation et au bonheur universel rendus possibles par la modernité occidentale.
L’occident avait gagné, il avait gagné contre le communisme et cette victoire devait être l’aube de temps nouveaux faits d’une nouvelle prospérité qui rendrait caduque toute contestation.
Si réforme il devait y avoir, désormais, ce serait pour parfaire cette société du marché généralisé, dans les pays avancés, s’entend. Donner aux LGBT l’égalité, promouvoir une culture de l’inclusion des minorité, valoriser le métissage comme la nouvelle frontière d’une humanité réconciliée avec elle-même. Le progressisme, cette idéologie se nourrissant du cadavre des utopies d’hier, communisme et socialisme, trouverait son achèvement dans le blairisme.
Le Tiers-Monde, dont le seul nom autrefois évoquait une idéologie de libération puisqu’il se voulait l’équivalent planétaire du Tiers-État de l’Ancien Régime français, se retrouva progressivement fragmenté par les sciences économiques et la sociologie complaisante qui l’accompagne comme l’avaient été avant lui le chômage ou les classes sociales, « ventilé » en une multitude de catégories. On parla donc de « pays émergents », de BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), de « réformes structurelles destinées à accélérer le développement », on mit leurs problèmes sur le dos de « retards en matière d’éducation des jeunes filles » et on évacua la place qu’y jouent les grandes multinationales dans le pillage des ressources de pays maintenus dans la pauvreté avec la complicité de gouvernements dociles par nous installés, souvent par la force.
Dans cette espèce de dystopie décrite en long et en large d’articles insipides fardés de statistiques permettant de garantir que l’Afrique serait le nouveau dragon économique du 21e siècle, il n’y avait de place que pour une seule condition: accepter les règles du nouveau courant économique en vogue. Les échecs patents comme en Haïti où la libéralisation du marché du riz a avant tout conduit à la banqueroute des milliers d’agriculteurs producteurs de riz face à la concurrence des riz asiatiques et rendu l’île complètement dépendante des importations tout en créant de la pauvreté, ont systématiquement été passés sous silence et considérés comme un mal pour un plus grand bien dans cette course infinie à l’adaptation qui accompagne cette idéologie chérissant la « destruction créatrice ».
La prospérité apparente dans les pays « avancés » était alimentée par la chute des prix de certains produits désormais fabriqués à l’autre bout de la planète. Si les salaires ne bougeaient guère, le Bangladesh, la Chine, l’Inde ou la Tunisie produiraient pour nous ces vêtements de rêve en polyamide grimant la laine et en polyester grimant le coton, que ce soit chez H&M ou chez Zara où on copierait les créations d’une mode réduite à des marques interchangeables.
La crise de 2005-2009 fut une première secousse révélant en elle-même ce qu’il y avait de fragile dans cette économie désormais mondialisée à outrance et dont les peuples ne seraient plus que les spectateurs passifs tout juste bons à produire et à consommer en s’endettant.
Ces délocalisations, cette concurrence de zones géographiques et économiques désormais planétaires allaient entrainer un boom économique dans les régions d’Asie du Sud Est, celles précisément produisant ce dont les « pays avancés » du Nord consommaient frénétiquement, tout en « contenant les coût », c’est à dire, tout en permettant de faire s’envoler la plus-value extorquée aux travailleurses de ces pays « émergeants ». Les dividendes des actionnaires.
À un capitalisme de profits s’est alors substitué un capitalisme de cash-flow dont la caricature est certainement le secteur aérien, avec ses dizaines de milliers d’avions dont les 3/4 sont loués ou acheté à crédit par des compagnies low-cost permettant aux prolétaires des différentes zones géographiques d’avoir l’illusion d’une élévation de leur niveau de vie et de partager sur ces goinfres que sont devenus les réseaux sociaux les eldorados de pacotille à coup de selfies et de paysages identiques avides de like.
En réalité, aucune de ces compagnies ne gagnait d’argent, elles se contentaient de rembourser leur dettes, de les faire rouler avec le cash qui rentrait et les nouveaux crédits accordés pour s’étendre. Le Quantitative Easing et les crédits dérivés y pourvoyaient généreusement sous l’oeil ravis de nos élites et de nos gouvernements, les succès économiques apparents étant la preuve de la justesse de leurs thèses. Dérégulez, et contemplez la beauté de la mondialisation…
Ce capitalisme du cash flow domine aujourd’hui des pans entiers de l’économie. Amazon, WeWork, on loue son appartement neuf, on peut louer ses vêtements, sa voiture, son téléphone, sa freebox, le terrain de sa maison, et le capitalisme, célébration narcissique de la propriété, est entré dans l’âge de l’a-propriété et de la location éternelle qui nourrissent toutes ces sociétés reposant essentiellement sur le net et n’étant aucunement profitable, les usagers n’étant que les agrégats économiques permettant de rembourser suffisamment de dette pour continuer cette fuite en avant vers plus de dette.
Régulièrement, elles sont au bord du dépôt de bilan et ne doivent leur survie qu’au montant faramineux des dettes accumulées leur permettant d’avoir accès à de nouveaux emprunts ou à des émissions de nouvelles actions et obligations quand ce n’est pas par le rachat par un plus endetté qu’eux, comme SoftBank.
Cet accès si aisé au marché des capitaux les entraine à vampiriser des pans entiers de l’économie réelle. Les hangars Amazon balafrent les paysages en transformant les centre-villes en déserts glauques où ne subsistent que les boutiques franchisées du capitalisme globalisé, et ce sera encore pire après la Covid…
Et puis voilà que l’histoire, la vraie, pas le bourrage de crâne idéologique de « la fin de l’histoire », c’est à dire ce moment où l’Occident s’est regardé le nombril en se trouvant si beau en son miroir cathodique, voilà que l’histoire se révèle plus forte que tous les mensonges, que toutes les dystopies produites par une idéologie en plastique portée par une élite sur-diplômée et idiote au cerveau formaté par des tableurs Excel.
Le 11 septembre 2001 d’abord, puis les guerres impérialistes sans fin, puis la crise financière de 2006/2009, puis de nouveau des guerres sans fin, puis la crise grecque et le dépeçage de sa population, puis l’éveil de mouvements politiques de plus en plus nourris du ressentiment à l’égard d’états sensés les protéger mais qui fil des ans les ont livrés seuls face aux forces d’un marché déchainé au rythme du « adaptez-vous » et du « There is no alternative » thatchérien.
Brexit, Orban, Soral, Trump, Zemmour, QAnon, mais également la régression républicaine autoritaire et laïcarde française, une idéologie de boucs émissaires s’installe sur les ruines idéologiques béantes de cette guerre qui a conduit à la victoire idéologique de l’ordre néo-libéral.
Exit, Keynes et son capitalisme tempéré par une société démocratique forte. Exit le socialisme, le communisme. Il n’en reste qu’une contestation de traines savates sans idéologie, une sorte de pas-contentisme critique de tout qui ne dessine aucun ailleurs politique et alimente indirectement les récriminations envers les élites dont se nourrissent les nouveaux fascismes contemporains.
Si jusque dans les années 70 l’art s’était révélé le dernier refuge, la dernière frontière ultime d’où naitraient des ailleurs possibles, le développement de l’informatique, des réseaux sociaux et de l’information en continu ainsi que la télé-réalité ont donné naissance à une culture du pastiche et à une culture du moment T. Les chanteurs et chanteuses d’aujourd’hui sont des mouchoirs colorés en papier qu’on jette après usage. Ils naissent sur Instagram ou sur Snapchat, là où s’exprime une culture de nouveau riche hyper consumériste faite d’influenceures sans talent, de pauvres gars, de pauvres filles qui, telle la première du genre en France, Loana, seront oubliés aussi vite que révélés et livrés aux lendemains amers des illusions déçues. On commence même à en voir se tourner vers QAnon, histoire de survivre et de continuer à faire du buzz.
Et voilà une épidémie dont on ne voit pas la fin. Une économie qui en quelques semaines a commencer à faire vaciller les certitudes du monde que nous sommes en train de quitter sans trop nous en rendre compte. Où en sera l’économie après le deuxième confinement, et dans quel état psychologique, social seront nous? Quelle sera notre représentation du monde et de nous même? Et après le troisième? Qu’en sera t-il de l’épidémie si la nouvelle souche mutante née dans des élevages de visons vient à s’étendre et met les vaccins en développement en échec? Combien de temps cela durera-t-il et que restera-t-il des sociétés de ce monde complexe à qui nous faisons subir une expérience brutale et inédite?
En forçant la génération du baby boom à s’isoler, cette crise sanitaire acte définitivement la fin de l’hégémonie culturelle et démographique de cette génération, et cela à un moment où ce qui l’a accompagnée dans son essor, l’énergie abondante et pas chère et les matières premières « illimitées » vont commencer à se raréfier.
La crise dans laquelle nous amorçons notre entrée n’est que l’une des nombreuses crises qui s’annoncent, elle marque de fait le véritable commencement du 21e siècle, un peu comme la guerre de 14/18 a marqué le passage dans le 20e siècle. Et peut-être même la fin du second millénaire pour reprendre une formule centrée sur l’occident chrétien en tant que centralité.
Il est impossible de savoir dans quel état nous seront à la fin des années 20. Les effets économiques vont être dévastateurs, à commencer par leurs répercussions sociales et psychologiques.
Et puis, au niveau financier, une catastrophe est désormais belle et bien engagée, les montagnes de dettes accumulées dans une économie financiarisée jusque l’absurde ne pourront pas longtemps tenir dans cette économie maintenue à bout de bras dans une sorte de déflation contenue par une création toujours plus massive de dette depuis près de 20 ans.
Pour ma part, je continue de parier sur une faillite en chaine des banques centrales sous le poids d’attaques financières comme celle qui a mis la Livre Sterling à terre en 1992, mais avec les sommes folles et la puissance délirante que la finance a accumulé entre temps. On comptait les déficits en milliards, à cette époque. On parle désormais en Trillions, en dizaines de trillions, les crédits dérivés négocient des montants équivalent à des dizaines de fois la richesse mondiale… Cette crise, elle couve depuis plus de 10 ans, mais les montagnes de dettes que les états sont en train d’accumuler pour maintenir l’ordre social durant la pandémie vont avoir des conséquences incontrôlables à moins de remettre les compteurs à zéro, vite, ce « great reset » dont les grands capitalistes acquis à l’ultra-libéralisme commencent à parler en en définissant les contours.
Ce « great reset » sera-t-il une dépréciation des dettes assortie d’une nationalisation partielle ou totale des banques afin d’éviter des faillites en chaine, à même de permettre de « réamorcer la pompe » comme le disait Keynes? J’en doute… Ou aurons nous droit à une société où des drones nous surveilleront en permanence dans une sorte d’état de siège sans fin destiné à imposer une cure d’austérité et une privatisation quasi-intégrale des états désormais réduits à leur rôle de gendarmes d’une société livrée à tous les appétits financiers pendant que tous les besoins seront satisfaits par de grosses corporations privées fournissant des services externalisés et gérés par des travailleurs uberisés? Je livre cette question a votre réflexion. C’est là que l’art et la culture entrent en jeu.Quand je dis l’art et la culture, je dis écriture, cinéma, photographie, couture, dessin, peinture, architecture, tous les champs possibles de la création quand elle raconte l’époque.
Vêtement, style et rupture: le cas Dior
Je ne m’appesantirai ici que sur le vêtement féminin. L’homme est le parent pauvre de la mode… Le vêtement comme allégorie.
J’ai toujours aimé les moments charnières, les moments de bascule désordonnée, cafouilleuse et brouillonne mais à l’énergie infinie.
La Régence par exemple, annoncée par l’art deux ans avant la mort de Louis XIV avec la présentation de L’embarquement de Cythère en 1713 ou, pourquoi pas, 8 ans avant sa mort avec la première traduction des Milles et une nuits par Galland. La fin durègne de Louis XIV était étouffante, vieille, et l’artiste présente soudain une jeunesse légère dans une île où règne l’amour, l’élégance, de petits chérubins se tiennent les parties pendant qu’une guirlande de fleurs partant des reins d’un Satyre sur la barque semble traverser le tableau pour venir inonder le buste de Vénus dont les yeux sont exorbités de plaisir… (cliquez pour regarder)
L’embarquement annonçait le style galant à travers une oeuvre qui fit un certain scandale, Les Nuits annonçait le succès du roman « oriental » qui, de Montesquieu à Diderot en passant par Crébillon ou Rameau s’imposa comme un genre à part entière tout au long du siècle de Louis XV.
Les années 1791/1797, avec la disparition du corset, des perruques, et la naissance d’un vêtement fonctionnel et pratique.
Les années 1905-1913, avec l’orientalisme, nourri de Japon, de Chine, de Russie et d’Empire Ottoman, débouchant sur un retour au vêtement simple sous le coup d’aiguille de Paul Poiret, certainement le plus grand génie de la mode française. Ça n’a l’air de rien, mais c’est lui qui a définitivement supprimé le corset et commencé à raccourcir ces jupes qui jusqu’alors cachaient entièrement la jambe.
C’est avec la lignePoiret(illustrée ici par cette photo à droite dans un modèle de 1913 porté par Misstinguett) que s’amorce le changement du vêtiment féminin durant et après la première guerre mondiale. Chanel était douée pour les mondanités avec un goût très prononcé pour l’argent quand Poiret était avant tout un couturier amoureux de sa femme… Il est mort ruiné et oublié dans les années 40 quand Chanel collaborait sans aucune retenue avec les nazis avant d’aller se faire oublier en Suisse une petite dizaine d’années.
Je vous parlerai donc d’abord de vêtements car à aucun moment le vêtement féminin n’a été à ce point synonyme de bonheur, d’espoir en l’avenir que lors de la présentation de la première collection de Christian Dior en février 1947, une véritable rupture au sujet de laquelle je voulais écrire pour vous donner un peu d’espoir au moment où beaucoup de certitudes s’effondrent les unes après les autres. J’ai toujours été fasciné par ce moment charnière dans l’histoire du vêtement féminin.
En 1929, la ligne dessinée par Poiret touche à sa fin après s’être transformée de tout en tout. On a du mal à reconnaitre l’original de 1913 et pourtant, jusque 1929 on retrouve le même maquillage et surtout cette obsession d’effacement de la taille, cette simplicité qui caractérise la révolution Poiret.
C’est que 1912/1913, entre le futurisme, le cubisme, le scandale inégalé lors de la représentation du ballet Le sacre du Printemps au théâtre des Champs-Élysées ou la publication de Alcool, est un moment important dans l’histoire de l’art et de la culture, un moment charnière où toutes les règles et toutes les conventions des décennies précédentes voire même des siècles précédents sont simplement balayées.
Paul Poiret devient ainsi le couturier qui va véritablement incarner, révéler l’époque car pour tout dire, une fois que les hommes sont morts, ce qu’il reste sont leurs portraits, leurs photos. Les jeunes femmes des années qui suivent n’ont plus la taille piégée dans un corset. Au sortir de la guerre en 1918, l’ourlet entame sa remontée, et chez les plus riches on garde la touche orientale que Poiret avait introduit mais progressivement, cette taille effacée et rehaussée au dessous du buste va littéralement tomber sur la pointe des hanches quand au même moment l’ourlet découvre le mollet et le coiffeur, à grand coup de ciseaux, dévoile le cou. La « garçonne » n’a ni taille, ni poitrine, elle a les cheveux courts, elle est vêtue pour travailler.
Dans la seconde moitié des années 20, l’ourlet dévoile audacieusement le genou et les couturiers jouent de contrastes noirs et blancs géométriques, coiffent les femmes de « cloches », ces chapeaux qui enveloppent la tête comme un bonnet asymétrique, les talons des chaussures se font bobine pendant que le pantalon entre dans la garde robe des plus audacieuses.
À la veille du crash de 1929, toutefois, un des hasards les plus fascinants, les couturiers rallongent radicalement l’ourlet qui redescend à mi-mollet après avoir commencé à découvrir le bas des cuisses des plus téméraires, remontent la taille à son niveau naturel pour donner une ligne plus douce, plus « féminine » après dix à quinze ans d’expérimentations et d’audaces qui avaient fait de la femme la pointe avancée de l’art déco et des prémices de la société de consommation. La garçonne conduit sa voiture.
1929…
Les cours en bourse s’effondre aux USA et, alors que la bourrasque n’a pas encore atteint l’Europe, Paris a décidé de faire une pause, un peu comme pour mieux digérer la décennie 20, ces années folles qui vont briller et continuer à fasciner durant des décennies entières. Bauhaus et De Stijl pour le design, Mallet Stevens et Le Corbusier, Dada puis le surréalisme ou l’expressionnisme allemand dans la peinture et la littérature, la série dodécaphonique développée par Arnold Schönberg, le cinéma de création de Man Ray ou de Marcel Lherbier, la révolution Bolchévique en toile de fond, c’est bel et bien d’une décennie fondatrice du 20e siècle dont il s’agit, née peu de temps avant la guerre et qui se prolonge en bousculant toutes les bornes, toutes les barrières.
… et 1930.
Et finalement, passées ces audaces incroyables de la décennie 20, quand la crise des années 30 s’installe, c’est d’abord dans une mode sobre, fluide. Ce sont les vêtements des premiers films parlants, comme ceux que porte Madeleine Renaud dans Jean de la Lune.
1935
Roosevelt est élu en 1933 et une énergie nouvelle traverse les USA.
Les cheveux que les femmes continuaient de porter courts ondulent et commencent à rallonger. Les sourcils ne se brulent plus en épilation définitive. On les épile désormais normalement et l’oeil commence à se faire plus frondeur. La ligne générale évolue peu mais progressivement elle se « durcit », les épaules commencent à s’affirmer, les jupes jusqu’alors si fluides comment à prendre des formes, des plis permanents, la cloche disparait et des chapeaux presque masculins commencent à recouvrir la tête des femmes.
À la veille de la guerre, les épaules sont définitivement carrées, les cheveux sont plus longs roulés aux épaules, le tailleur a définitivement pris la forme qu’on lui connait encore de nos jours. L’ourlet entame une très timide remontée et les chapeaux commencent à se rouler.
L’hybridation entre la guerre, le rationnement et les créations de haute-couture vont créer un style un peu oublié, souvent prêté aux années 50 quand il est définitivement planté dans les années 40. Beaucoup de femmes vont être réduites à porter des vestes d’hommes sur lesquelles elles vont mettre une ceinture pour appuyer la taille, elles vont porter des jupes plus courtes, au niveau du genoux, généralement de forme évasée et taillée dans d’anciennes jupes ou d’anciens manteaux importables et usés. Il n’y a plus de bas, elles vont se teindre les jambes avec du marc de chicorée et se dessiner la couture à l’encre. Les cheveux vont se rouler en coque au dessus du front et un chapeau quelconque viendra coiffer le tout, avec quelques fleurs pour rehausser le tout. Je vous parle bien sûr de celles qui veulent « suivre la mode », pour les autres, c’est la veste d’homme et la ceinture et une jupe courte. Pour les plus riches, c’est la même ligne, très épaulée, la taille très marquée et l’ourlet court sur une jupe plissée. Les chaussures ont une semelle compensée en bois. Il n’y a plus de cuir.
A partir de 1945, le gouvernement encourage des maisons de couture à relancer leur création et a l’idée de promouvoir à l’aide de poupées envoyées aux quatre coins du monde. C’est Le Théâtre de la Mode qui connait un grand succès et permet à Paris de retrouver sa place.
Pourtant. Pourtant, malgré tous leurs efforts, les couturiers semblent passer à côté de quelque chose. Ils sont couturiers, ils ont oublié d’être les artistes fous qu’ils ont su parfois se révéler. Ils ont oublié qu’un vêtement comme une peinture peut aussi se révéler un déclaration de guerre aux malheurs du temps, un manifeste. Paris bouillonne d’une jeunesse qui veut vivre. Gréco fait rêver Paris, Sartre donne un sens à la vie après les horreurs des camps et les prémices de la guerre froide, Sartre publie Lévi-Strauss, et Michel Leiris, Genet n’arrête pas de publier, Beauvoir s’apprête à jeter un pavé monumental dans la marre, le jazz se déchaine dans les caves de Saint-Germain, Picasso et Giacometti sont définitivement installés dans la capitale, Vian écrit ses premières chansons à un jeune chanteur totalement fou et appelé Henri Salvador, le cinéma se relève mené par une nouvelle génération d’acteurs et d’actrices, Mouloudji, Montand, Reggiani, Signoret, Philippe, dans les caf’conce, Ferré et Brassens brûlent leurs premières planches, les écrivains américains, les musiciens noirs viennent là pour échapper à l’enfer maccarthyste qui commence à s’abattre sur les USA.
La France est pauvre, les gens sont pauvres mais il y a une énergie qu’aucune autre ville au monde n’a à ce moment. On continue d’utiliser des tickets de rationnement, même pour un simple bout de tissus. Les vêtements féminins, de leur côté, continuent d’habiller la bourgeoise sans inspirer les autres femmes. Début 1947, les épaules sont radicalement carrées, les ourlets ont rallongé un peu, certains couturiers s’essaient à donner un côté plus luxueux, les frous-frous réapparaissent.
Christian Dior, après avoir été dessinateur de mode autodidacte dans les années 30 puis avoir été modéliste à la fin des années 30 et durant l’occupation, rencontre un des frères Boussac, les plus importants fabriquant de tissus à cette époque. Celui-ci lui propose de créer sa maison. Christian Dior a une idée de vêtement depuis des années et c’est avec un sponsor incroyablement riche qu’il va pouvoir ouvrir sa maison et lancer sa propre collection.
Dior est né dans un milieu bourgeois et a rencontré beaucoup d’artistes dans les années 20. Il a fréquenté Cocteau, Man Ray… Il a même un temps tenu une galerie d’art. Il ne lui reste plus qu’à combiner tout cela.
Il va faire beaucoup plus que des vêtements. C’est un artiste, c’est certainement ce qui le différencie profondément de Chanel, celle qu’il définit presque un peu comme une ennemie, avec sa petite robe noire. Chanel aime le vêtement fonctionnel et féminin à la fois, cette sorte de fausse simplicité bourgeoise, discrète.
Non, Dior est avant tout un artiste. Il ne sera pas peintre, il sera simplement couturier mais il y emploiera la même force, le même génie, la même folie.
Christian Dior ne va pas seulement faire des robes. Il va totalement redessiner le corps des femmes. Son geste est incroyablement scandaleux, rétrograde vont dire en choeur les détracteurs.
Alors que depuis les années 20 la mode avait « libéré » le corps des femmes, Christian Dior va lui imposer ses diktats, et cela à raison d’un nouveau diktat pour chaque collection, en profitant parfois pour bousculer son diktat précédent. Sa première collection est un geste, une sorte de punkitude ultime dont il ne mesure pas une portée qui va même un peu l’effrayer, il définit son territoire et pour tout dire, son geste est d’une telle force que jusqu’à sa mort, il annexe tout le territoire. Mieux, il n’hésite devant aucune audace, et le voilà qui invente la décennie à venir. Dior est fou, et la folie est certainement l’acte le plus beau, le plus salvateur d’une époque désespérée, ruinée, sans avenir, grise, une époque terne les yeux rivés sur la nécessité de relancer la production et « moderniser » le pays dans un climat de guerre froide. Dior va malaxer toutes les audaces du temps, et le jazz, et Gréco, et Sartre, et Fitzgerald, et Vian, et Saint-Germain, il va malaxer, mixer l’époque en un geste scandaleux.
Christian Dior ne fait pas de vêtement. Il donne son style à l’époque et réinvente l’image de la femme. Ça peut sembler futile, misogyne de nos jours, et ça l’est. Mais Dior est un homme de son temps, d’une époque et d’un monde où les femmes cousaient souvent leurs propres vêtements, devaient paraitre et qui, au sortir de la guerre, étaient comme tout le monde désespérées par ce monde gris privé d’avenir et plongé dans les privations. Dior va leur offrir un rêve, une beauté possible, il va les rendre plus belles que belles. Il va en faire des fleurs.
On s’arrête souvent sur le mythique tailleur Bar de la ligne « Corolle ». Comme une fleur.
Mais le secret du New Look, le vrai manifeste, la révolution, c’est la ligne 8 présentée le même jour, elle est ce que tous les couturiers vont immédiatement copier car comme je l’écrivais plus haut, Dior réinvente le corps féminin après des années de carcans quasi-militaires.
Le tailleur « Bar » (croquis à gauche), la ligne « Corolle » sont le produit de la ligne 8.
Pourquoi? C’est très simple. Le 8 est le secret de cette ligne, il est ce qui va définir le corps féminin pour une quinzaine d’années.
Pour dessiner la ligne révolutionnaire de février 1947, commencez par écrire un « 8 ». Veillez à faire la partie haute du 8 un peu plus petite que celle du bas. Ce sera la buste et la partie du bas seront les hanches. La partie au milieu, ce sera la taille.
Plus d’épaule, celles-ci se fondent dans les bras. La poitrine, appelée « le buste », se trouve soudainement mise en valeur. Ces courbes enveloppant le buste viennent se poser sur des hanches galbées. La taille est soulignée et très légèrement rehaussée: voilà un buste posée sur des hanches d’où partent des jambes longues, une longueur accentuée par les deux centimètres de surélévation de la taille et par la longueur de la jupe elle-même.
C’est féminin. C’est ultra-féminin. C’est une sorte d’abstraction du corps féminin, perché sur talons hauts et coiffé d’un chapeau large au bord replié et asymétrique, les cheveux coiffés en arrière. Cette ligne radicalement opposée au vêtement de l’occupation et de l’après guerre va avoir l’effet d’une bombe. La journaliste de Harper’s Bazaar présente lors du premier défilé, Carmel Snow, contacte immédiatement sa rédaction et annonce qu’il vient de se passer quelque chose à Paris, « those dresses have such a new look! ». La ligne « Corolle » et la « Ligne 8 » s’effaceront pour toujours devant cette expression. On parlera désormais de New Look.
L’un des clous du défilé est donc le tailleur « Bar », devenu une légende de l’histoire de la mode au même titre que les perruques d’un mètre de haut de l’époque de Marie-Antoinette. Bar annonce les années 50 au même titre que le scandale de Dada en 1917 annonçait les années folles et le surréalisme.
Le tailleur reprend tous les éléments de la ligne 8, mais au lieu d’une jupe droite élancée, voilà une jupe plissée et évasée qui fait de celle qui le porte une princesse aux jambes longues, à la taille fine et au buste généreux sans vulgarité. Bar est un objet parfait (cliquez)
La mode de Dior, immédiatement taxée de réactionnaire pour le côté « retour à la féminité », n’en est pas moins terriblement moderne. Tout est dans la coupe, il n’y a aucun corset et ce sont des rembourrages et des pinces qui renforcent l’effet taille fine, l’effet jambes longues, l’effet buste. C’est de l’architecture, un travail de coupe. Il s’agit de vêtements très portables pour l’époque et en cela, ils sont très modernes. Dans les semaines qui suivent, l’industrie du prêt-à-porter US commence à produire en masse des tailleurs et des robes inspirées du New Look et ce sont icels qui vont le mieux incarner l’arrivée en masse des femmes dans l’industrie des services dans les années 50. Une femme en tailleur de style Dior est l’égal d’un homme, elle porte un vrai costume.
Le scandale traverse également le monde politique. Il ne fallait qu’un bout de tissus pour faire une robe, « « Bar » en a besoin de près de 6 mètres rien que pour la jupe, et encore c’est compter sans les doublure et les couches de tulle nécessaire à l’effet gonflé. En pleine période de privation.
Les femmes, elles, se prennent à rêver. Ma mère m’a raconter l’ingéniosité des jeunes femmes pour rallonger leurs jupes. Pour la première fois, on commence à retenir le nom des mannequins qui immortalisent ces modèles dans ce qui s’annonce être le premier âge d’or de la photographie de mode…
Pour sa deuxième collection, Dior surenchérit et rallonge encore un peu plus l’ourlet pour sa ligne Zigzag. C’était 30 cm du sol, ça sera désormais 25 cm du sol. Les féministes hurlent au scandale. Peut-être cette décision vient-elle de sa propre surprise quand il comprend ce que sa première collection avait de frondeur, de chahuteur, de « punk », finalement.
Peut-être ressent-il le besoin d’installer définitivement ce qui n’était qu’un geste d’artiste dans la durée. « Vous ne me faites pas peur », semble dire la scandaleuse longueur des jupes. Il se fait photographier, un règle à la main aux pieds d’une mannequin en jupe droite, l’oeil malicieux.
La nouvelle longueur est un décret, un diktat. Cette année, les femmes portent des jupes encore plus longue. Voilà, je l’ai décidé. Durant les quinze à 20 ans à venir, on parlera chaque saison de la nouvelle longueur des jupes, une tradition héritée du New Look.
cliquez
C’est trop féminin, c’est réactionnaire, c’est trop coûteux. Imaginez, plus de 20 mètres d’étoffe pour faire une robe de soirée. Et pourtant… Pourtant Dior plus qu’aucun autre a su traduire, synthétiser l’envie, l’espoir d’entrer dans une époque nouvelle. En ne se contentant pas de faire des vêtements comme s’y étaient résignées toutes les autres maisons, en décrétant d’un coût d’un seul une longueur d’ourlet plus longue encore que dans les années 30, en suggérant une taille corsetée comme en 1900, en effaçant les épaules comme une provocations à ces épaules quasi-militaires de la décennie 40, en dessinant une ligne qui fait la tête petite et les jambes longues, bref en décrétant que les femmes auraient le corps qu’il exigeait qu’elles aient, Dior ne faisaient pas seulement de vêtements, il dessinait son époque, il la peignait et la rendait désirable, palpable, possible.
Combien de femmes, qui à l’époque savaient encore coudre, ont commencé à retoucher de vieux vêtements ou à en faire de nouveaux pour se conformer aux délires de l’artistes afin, elles aussi, d’entrer de pleins pieds dans une époque nouvelle, celle dont toute guerre serait bannie.
Dior, c’est un peu le CNR de la mode, c’est certainement la mode la plus populaire qui n’ait jamais existé parce qu’il y a eu la rencontre entre son génie et les désirs du temps. Rapidement, les actrices, aux USA comme en France, vont adopter cette allure si particulière, et puis dans la rue les jupes vont se faire plus longues et au début des années 50, le New Look s’est définitivement imposé. Les journaux pour dames, ces magazines avec des patrons, fourmillent de ces patrons reproduisant les modèles des grandes maisons qui chacune les unes après les autres ont adopté cette nouvelle ligne.
Dior n’est peut être pas le plus grand couturier de cette époque, il y en avait tellement, et de géniaux, mais il en est l’inventeur, le génie, l’artiste qui va saison après saison affirmer ses nouveaux diktats que les journalistes et les femmes s’intéressant à la mode commenteront, amusés parfois mais toujours sur le qui-vive car ils savent que Dior est plus qu’aucun autre un artiste plus qu’un couturier. Quand en 1953 il déclare que le New Look est mort, on accueille la nouvelle avec une sorte de consternation.
modèle de Jacques Fath, 1951
Toutes les robes sont New Look, toutes les maisons sont New Look, tout le monde « fait » du New Look, jamais les femmes n’ont semblé si élancées, si féminines. Même l’hirondelle de faubourg, la midinette, porte le dimanche ces longues jupes et ces chemisiers qui dans leur style semblent sortis de l’esprit du couturier.
Modèle de Balanciaga, 1954
Et pourtant à partir de 1954, ce que pressent Dior, c’est qu’il est temps de commencer à modifier la ligne, le dessin. Les modèles des dernières années ont encore la patte de la ligne 8, mais cette année, le 8 a laisse la place à un H. Dior ne sera pas celui qui accomplira la nouvelle révolution, mais il va ouvrir la voie vers un vêtement plus sobre.
Un buste moins mis en valeur, des épaules qui réapparaissent discrètement et surtout une taille moins soulignée. Son jeune assistant, Yves Saint-Laurent, sera par la suite un peu l’exécuteur testamentaire de cette intuition, ce qui le poussera à quitter la maison Dior et créer sa propre maison: après la mort du couturier en 1957, Dior était devenue une maison figée sous le poids trop lourd du maitre. Yves Saint-Laurent sera donc celui qui à chez Dior d’abord puis dans sa propre maison à partir de 1960 donnera tous ses aises à cette ligne simplifiée qui chaque saison après l’autre remontera timidement la longueur des jupes jusqu’à, Oh, scandale, dévoiler le bas du genoux. En 1964, la speakerine Noëlle Noblecourt est licenciée pour l’avoir montré, ce genoux…
André Courrèges, 1964.
Ce sera toutefois un architecte de formation qui accomplira définitivement la révolution dont Christian Dior n’avait eu que l’intuition avec la ligne H, en réalisant le H parfait. André Courrèges présente en 1964 une mode totalement révolutionnaire qui, exactement comme Dior en 1947, renverse toute la table des habitude et incarne en un vêtement l’esprit du temps, celui du capitalisme de consommation de masse, des matières plastiques, de la modernité globale et de la conquête spatiale.
Courrèges.
En deux ans, tous les couturiers adopteront la ligne Courrèges. Mini-jupe, pas de taille, poitrine simplement ignorée, jeux de contrastes de couleurs, matériaux nouveaux.
Mais bon, là, c’est encore une autre histoire que je vous raconterai un jour s’il me vient l’envie de vous parler de l’esprit des années 80 et de la new wave dont l’inspiration est définitivement à aller chercher du côté des années 1965/67.
Bon, alors, pourquoi ce long développement sur un style de vêtements féminins, le New Look, alors que je vous parlais au départ de la situation de nos sociétés.
Eh bien tout simplement parce que cet espèce de cul de millénaire dans lequel nous sommes coincés est avant tout caractérisé par une sorte de fin de fin qui ne veut pas finir. Nous sommes encore et toujours piégés dans des référents culturels anciens dont nous ne sommes pas encore sortis, nous n’avons pas révolutionné la culture. Or, on ne sort pas d’une crise sans une révolution de la culture.
Modèle de Balanciaga, 1953Dior, 1951
Cette révolution de la culture ne se décrète pas: Dior est la synthèse de révolutions accomplies, il est la queue de comète magnifique du surréalisme dont il a connu plusieurs des acteurs, il est l’ami des peintres de ce temps, des écrivains de ce temps et il va habiller les célébrités de ce temps, de Joséphine Baker à Marlène Dietrich. Il synthétise la richesse de la culture de son temps et tourne la page d’un présent gris pour entr’ouvrir la porte d’un d’avenir possible. Son diktat n’est qu’un diktat de pacotille, il est une proposition magnifique, Mesdames, devenez des fleurs…
Dior donne ainsi à une époque bouillonnante intellectuellement son visuel le plus tangible, bientôt, ce seront Levy-Strauss et Fanon, ce seront les guerres d’indépendance. Dior n’a rien provoqué de cela, il a juste affirmé par un geste radical que l’époque était ouverte, que tout y était possible. Et que malgré les horreurs de la période précédente, la vie pouvait être belle.
Balanciaga, 1957
C’est avant tout cela, le travail de l’artiste. Il n’y a pas d’art, il n’y a pas de création qui soit coupée de son temps. Dior fait rêver un monde à un moment de doute profond, l’après-guerre, le rationnement, la guerre froide, des grèves violente, en dessinant l’opulence, une certaine forme de beauté sublimée.
Ont suivi les génies de la couture, Balanciaga et Fath, mes deux préférés, le baroque et l’exubérant, ils sont les deux artistes du « plus que » New Look. Balanciaga réalise des synthèses impossibles, il va chercher dans les années 20 leur allure longiligne pour les renforcer de ce dessin tout en courbe du New Look quand Fath va déployer tout son génie des plis pour donner à la silhouette une allure plus fine et plus féminine encore.
Dior est finalement l’inventeur du mythe des années 50. Marylin est New Look, super New Look, même…
Marlène Dietrich en Dior
Le moment que nous traversons ne débouchera pas sur un nouveau New Look. Ce moment est passé, pas plus qu’il ne débouchera sur un nouveau dadaïsme, un nouveau surréalisme, Courrèges et sa mode de l’espace ne reviendront pas, pas plus que les merveilleuses en robes romaines transparentes que l’on pouvait apercevoir dans les rues du Paris post-révolutionnaire à la nuit tombée.
Il n’y aura pas plus cette année magique 1912/1913 qui a fait frémir la culture bourgeoise sur ses gons, entre la copulation païenne du Sacre du Printemps et la révélation du corps féminin tel qu’il est quand Paul Poiret retire le corset aux femmes, ni Kandinsky, ni Arp ni Appolinaire ni Debussy. Il n’y aura plus ce moment, 1968, où la culture va définitivement basculer dans la culture de masse, la culture jeune, sans règle ni tabou.
Dior
Il y aura autre chose, il y aura ce sur quoi nos expérimentations déboucheront, en littérature, en cinéma, en vidéo, en peinture et en dessin et un jour un génie qui, venant synthétiser tout cela, accomplira, je n’en doute pas un instant, le geste ultime que fut le New Look, mais à sa façon et avec ce qu’il saura le mieux maitriser. Comme il y a 700 ans Pietro della Francesca a révolutionné l’art européen en représentant le premier des portraits de bourgeois et en utilisant la perpective, comme Bocaccio a révolutionné la littérature européenne et inventé la langue italienne par la même occasion après l’épidémie de peste.
Le New Look, ou l’âge d’or de la photographie de mode
Nous vivons une telle époque. Pour le pire, et il y aura beaucoup du pire. Racisme décomplexé, totalitarisme et autoritarisme, crise économique et crise sociale ravageuses, épidémie sans fins aux effets psychologiques dévastateurs. Mouvements politiques aberrants, comme le QAnon. Crise climatique. Crise énergétique. Bouleversement de notre civilisation, raidissement de nos élites. Guerres.
Et pour le meilleur, ce meilleur que certains défrichent modestement, solitaires pour les uns, jetés à la vindicte pour les autres. Un travail modeste.
La différence viendra des plus jeunes. Iels ont dix ans, iels ont 15 ans, 20 ans, ce seront iels qui feront la différence, qui créeront car ce sont iels qui auront la capacité de casser les certitudes, les habitudes, les croyances héritées du 20e siècle voire celles du 2e millénaire. Ils en auront la capacité, ils n’en auront peut-être pas même le choix mais quoi qu’il en soit ce sera leur tâche. Quand cette épidémie sera derrière nous et que nous émergeront dans son monde dévasté économiquement, socialement, psychologiquement et prêt à s’adonner à toutes les aventures parmi lesquelles les pires, ce sera dans leur monde que nous entreront.
Dans les soirées de l’interminable confinement, et alors qu’il leur aura été impossible de vivre dehors, réinventant les audaces folles de la clandestinité, ils auront réfléchi, dessiné, ils auront commencé le long défrichement de l’époque qui vient, cette époque qui commence maintenant et qui un jour, sous les yeux embués de celles et ceux qui assisteront à la première présentation d’un quelconque artiste sachant plus qu’un autre incarner son temps, se révèlera avec toute son évidence une époque nouvelle.
Ne désespérons pas du temps que nous traversons. Donnons-lui l’art et la culture qui le raconteront.
Ça fait longtemps… Peut-être faut-il cela, partir, s’absenter pour mieux revenir, la tête nettoyée du bruit environnant, le coronavirus, les attentats, l’espèce de folie islamophobe qui traverse la société française et dont les expressions sont identiques en tous points aux délires antisémites d’autrefois…
Non, je voulais vous partager une petite trouvaille, un petit bijou, un album de pop japonaise sorti en 1996. Le musicien et compositeur Hosono Haruomi, ancien membre du Yellow Magic Orchestra et la chanteuse pop Koshi Miharu. Un petit bijou de ce que l’on appelait « JPop » en référence à la « BritPop » en plein boom à l’époque, ou à la « French Touch » qui sévissait alors.
L’album est truffé de références musicales internationales, du rock’n roll kitsch à la musique d’aéroports, de la musique brésilienne à la chanson française, le tout remouliné un peu comme aurait pu le faire Dimitri from Paris à cette époque, au milieu des années 90, une époque lointaine, avant cette métastase affreuse née de l’accouplement du néolibéralisme et des réseaux sociaux appelée « influenceurs », avant la gloire de pacotille manufacturée sur des plateaux de télévision à coup de télé-réalité et de Les trucs machins ont du talent, avant le triomphe de la chirurgie plastique du cul, des pectoraux et des lèvres, du blanchiment des parties génitales et de l’épilation intégrale à exhiber sur Instagram.
Un superbe album électro, un moment d’innocence élégante…
Une très belle musique pour accompagner votre confinement et que certain pourront même se repasser en boucle afin de vivre quelques moments de grâce enchantée…
Un matin de 1984, c’était le lendemain d’une de mes émissions de radio, j’étais rentré au petit matin, ça tape à la porte, avec insistance. J’émerge, j’enfile une robe de chambre et je vais ouvrir.
À la porte, un homme et une femme que je ne connais pas mais qui ne tardent pas à se présenter après avoir confirmé mon identité. C’est la police. Mon coeur se met à battre, je me demande ce qui se passe.
J’habite seul depuis septembre 1983, c’est la première fois
que j’ai la police qui débarque, comme ça. Ils me demandent ce que je faisais à une certaine date, puis ils me demandent si je connais un certain … (désolé, je ne me rappelle même plus son prénom… ça fait tellement longtemps), mais je ne tilte pas, et puis ils me disent, « peut-être vous le connaissez sous le nom de Snuff ». Et là, ben oui… Ils me tendent une convocation pour l’après-midi dans un commissariat du 11e arrondissement.
La vache, qu’est-ce qui se passe?
Snuff, quand on était un rocker, ou qu’on traitait dans les concerts parisiens, on le connaissait. Moi, je le connaissais un peu plus, il était venu squatter chez moi quelques fois, et puis, on avait même essayé de le faire décrocher de l’héroïne. Je me revois, avec une amie, on allait de pharmacie en pharmacie pour acheter je ne sais plus quel médicament qui pouvait aider. Quand j’ai vu Trainspotting, le personnage de Spud m’a fait penser à lui. Snuff était un garçon super gentil, très très doux mais avec un allure à filer la trouille à plein de monde. Un fils de prolétaire qui était devenu punk au tournant des années 70, avait trainé avec Métal Urbain, mais qui n’avait pas eu les moyens d’atterrir par la suite, et qui s’était enterré dans la came.
On était devenus copains, on ne trainait pas ensemble, pas la même tribu, mais je le trouvais super drôle. Quand il débarquait chez moi, je lui proposais de rester, je lui faisais le petit déjeuner, et on bavardait de plein de trucs. Il connaissait « tout le monde », à Paris. Physiquement, il n’avait pas d’âge, la drogue l’avait bouffé.
Une fois, il s’était pointé avec une fille, une suédoise. Je les avais laissés ensemble, mais il avait pigé que ça me faisait chier qu’il prenne mon hospitalité pour un squat. Il n’avait pas recommencé.
Je suis allé au commissariat l’après-midi, et là, j’ai appris l’histoire.. Bon, en fait, j’en avais entendu parler, on ne parlait que de ça depuis quelques jours dans le milieu rock, mais je n’en savait pas beaucoup plus. Il y avait eu des tirs devant le Cithéa, un bar-concert rue d’Oberkampf, après une bagarre avec des skin-heads. En fait, ça faisait plusieurs mois que les soins provoquaient régulièrement et qu’il y avait des descentes suivies d’agressions. Cette fois-là, un skin avait été tué et un autre blessé.
Le récit que m’ont livré les policiers était assez détaillé et il y avait un problème, deux suspects, dont Snuff, restaient introuvables. Ils m’ont posé des questions, j’avoue, je n’avais pas grand chose à répondre, je n’y étais pas, je leur ai expliqué que moi, depuis plusieurs mois, j’écoutais de la musique psychédélique et que donc je ne trainais plus avec les gens qui allaient au Cithéa. Ils m’ont demandé comment j’avais connu Snuff, je leur ai parlé de mes émissions de Radio, je leur ai dit que « tout le monde » connaissait Snuff. Je crois que mes explications les ont hallucinés.
Je continue, par contre, de me demander qui a bien pu leur donner mon adresse et mon identité.
Je vous raconte ça car comme je ne suis pas bien l’actualité française depuis mon départ, je n’ai pas suivi les reportages ni la libération de Laurent Jacqua, celui qui a été inculpé dans cette affaire avant au bout d’un moment de s’évader et de devenir un braqueur.
Je suis tombé sur un de ces reportages, celui de Karl Zéro. J’ai écouté son récit de cette soirée là, un récit un peu différent de celui qui avait circulé dans Paris à cette époque-là, assez différent aussi du récit que la police m’avait fait et qui avait conduit Snuff à quitter Paris pendant deux ans.
Vers 1987, un soir, j’allais à une soirée House rue Ponthieu, une bande de motards Hells Angels passent, un type me regarde, il s’arrête et me fait un grand sourire. C’était Snuff. Ça m’a fait super plaisir de le voir, on se fait la bise, on bavarde, et puis il repart.
Il était désormais Hells Angels et évangéliste.
Il est mort quelques années plus tard du SIDA comme plein d’héroïnomanes. Je crois que c’est mon ami Xavier qui m’a appris ça. Laurent Jacqua lui-même est séropositif. La drogue…
J’ai cherché sa fiche Wikipédia. Depuis sa libération, il s’occupe de la commission « prison » à Act-Up, a écrit des bouquins. Incroyable, dans l’interview, sa façon de parler, un gars des faubourgs, j’ai pensé. Ça en ferait, un beau film, sa vie.
Voilà. Je n’ai pas pu m’empêcher de gratter dans mes souvenirs, et il me semble, je dis bien il me semble entrevoir qui c’est, dans ce brouillard qui enveloppe le passé ancien et qui souvent, aussi, nous trompe. Même si son récit est différent de celui qui m’a été rapporté, si la police recherchait Snuff, c’est que Laurent Jacqua trainait avec lui, et comme il m’arrivait encore de croiser Snuff à cette époque, il me semble bien apercevoir quelqu’un souvent avec lui. Mais peut-être je me trompe. C’est juste que le souvenir de cette convocation à la police un lundi, et puis cette histoire, et puis la disparition de Snuff, ça ouvre la boîte à souvenirs, et j’aime ça, vous le savez bien.
Un parcours triste, littéraire au plein sens du terme, dans lequel il ne s’est pas laisser enfermer: malgré les braquages, un type bien, Laurent Jacqua, qui le prouve depuis une dizaine d’années. La rédemption.
C’est aujourd’hui le premier octobre. Encore trois mois et 2020 sera terminée. Un an, ça passe très vite. J’ai écrit le titre, et puis j’ai repensé au groupe Octobre, un groupe totalement oublié, et pourtant, Octobre, c’en est une, de sacrée légende, de celles qu’on ne devrait pas avoir oubliée. Octobre, c’est essentiel.
Les britanniques ont eu Joy Division, et puis le suicide du chanteur Ian Curtis, et puis le groupe s’est renommé New Order, et voilà ce groupe devenu une légende toute en évolution, un phare, un astre dominant le ciel de la New Wave durant toutes les années 80, un son, une esthétique, une attitude, une sorte d’élégance qui formait notre horizon, même quand on cessait, comme moi, d’écouter du rock, parce que Joy Division, puis New Order, et cette figure tutélaire, le fantôme de Ian Curtis qui semblait régner un peu sur nous, c’était notre authenticité, notre honnêteté. C’était le preuve que nous finirions pas, que nous ne finirions jamais comme les boomers, en vieux cons donneurs de leçons qui prétendraient avoir tout vu, tout vécu, éternellement jeunes et castrant les rêves des nouvelles générations pour toujours, toujours tout ramener à eux.
Nous, nous avons eu Marquis de Sade, astre fragile et élégant, costume sages, cravates fines, cheveux bien peignés et textes tragiques tirés au couteau, hantés par la solitude, la ville glacée, les guerres du 20e siècle et le fantôme de la mort qui rôde dans un monde que la guerre froide entre les USA et l’Union Soviétique avait comme fossilisé, avec ses montagnes d’ogives nucléaires qui viendrait anéantir une planète où le seul avenir, déjà, se résumait au chômage au cœur de friches industrielles, de ces friches où quand nous n’y faisions pas de concerts de rock clandestins, nous aimions y faire des photos de nous, habillés de noir, cheveux bien peignés, contemplant notre propre avenir dans cet échouage économique dont nous ne survivrions pas mais où nous mourrions avec une certaine élégance. Clean, on disait.
Marquis de Sade, c’était « les rennais », la « ville qui bouge » comme on disait, où les jeunes, la nuit, pouvaient écouter la BBC, John Peel, où le punk et la New Wave ont explosé quand quand en France on continuait encore de sombrer dans les mornes années 70, leurs cheveux gras et longs, leurs jeans pattes d’éléphants cradingues et des rêves de révolutions alimentés à coup de joints dans des communautés de boomers alternatives d’où naissaient des enfants appelés Gédéon, Charlotte, Orphée ou Pissenlit et dont certains de leurs pères aléatoires théoriseraient le tripotage.
Marquis de Sade, rien qu’esthétiquement, c’était leur dire merde, mais en beauté. Nos cheveux courts et nos cravates suffisaient à hérisser leurs poils avant que, comme tous les ringards, ils finissent par couper leurs cheveux et renoncer au patchoulis, quand ils ont commencé à donner des leçons de réalisme au fur et à mesure qu’ils avançaient dans leurs carrières.
Marquis de Sade s’est séparé en 1981. L’astre le plus brillant et le plus écorché du groupe, Philippe Pascal, mort il y a quelques années, a créé le groupe Marc Seberg et puis il a fait une carrière solo. D’autres ont aidé Etienne Daho a enregistré son premier disque, à la sonorité résolument « rennaise ». Il y a même eu cette année là un OVNI rennais, La danse du Marsupilami.
Et puis il y a eu Octobre. C’est ça, les groupes qui se séparent. Octobre n’a pas eu une vie très longue, un ou deux albums je crois. Qui a écouté le mini-LP Next Year in Asia, dont est extraite la chanson que je mets en vidéo jointe? Une élégance sobre dans les sonorités du groupe, des mélodies moins torturées.
Voilà. C’est le premier octobre. Rien de mieux que de marquer le jour en me replongeant dans ces souvenirs d’un moment de ma vie, en me rappelant d’un groupe oublié né de cet astre indépassable, Marquis de Sade. Une esthétique, intime, simple et profondément humaine.
J’ai 55 ans depuis lundi. Je voulais écrire, je ne l’ai pas fait. Je me suis beaucoup reposé, il y avait deux jours fériés cette semaine, mais aussi je me suis levé plus tôt, vers six heures trente. Un vrai progrès, encore insuffisant, mais sur la bonne direction. Dans la matinée je n’ai rien fait, j’ai laissé passer cette « seconde journée » de ma journée, j’ai pu constater à quel point cela m’en donne, du temps. Je vais tenter de repousser encore un peu mon heure de lever, et puis il va bien falloir travailler.
J’écris, je suis noué, les mots viennent difficilement, ils s’entrechoquent en moi, et même là, dans cette ligne, quand j’ai écrit « mot », sans trop comprendre c’est « mort » que j’ai tapé. « Les morts viennent difficilement ».
Cette année, mon application de calendrier m’a envoyé une notification pour l’anniversaire de Julien. Le 17 septembre. Maman, c’était le 19 septembre, et moi, c’est le 21.
17. 19. 21.
Je n’ai pas peur de mourir et je ne pense pas que ce soit une quelconque suite prémonitoire. Non, ça a été plutôt un sentiment d’absence, un sentiment de solitude, un sentiment de manque. Maman est partie le jour du printemps, le 20 mars. Je suis né le 21 septembre, la fin de l’été ou le premier jour de l’automne, ça dépend des années.
19. 20. 21.
Je ne sais pas pourquoi cette année j’ai pensé à ces suites de nombres. Peut-être envie de m’en libérer. J’ai juste été très triste encore de la disparition de Julien, et puis cela m’a ramené à la disparition de maman. De là, je reviens encore à l’éloignement, au départ, à l’absence, à la séparation. Et peut-être est-ce avant tout un sentiment simple. Si je devais quitter le Japon, je ne me remettrais pas de ma séparation d’avec Jun. J’ai toujours pensé revoir mes amis, je n’en ai jamais douté, il y a juste que je ne mesurais pas bien le temps ni son effet, on n’y pense pas trop. Mais si je venais à quitter Jun, ce serait une vraie séparation car je ne reviendrais pas au Japon. Et je sais très bien qu’avec le temps, la langue elle-même s’évaporerait.
Je crois qu’il est là, ce noeud en moi, là, en ce moment, devant cette page blanche.
Je me souviens de mes sentiments, quand maman me disait, alors qu’elle avait déjà plus de 75 ans, « quand je serai vieille ». Je contenais une colère, j’avais envie de lui hurler qu’elle l’était déjà, et que ces décisions qu’elle reportait, c’était maintenant, c’était à ce moment là qu’il fallait les mettre en oeuvre. Moi, je vois le compteur an qui continue de passer, et je ne veux pas jouer avec, je sais qu’il va bien falloir que j’empoigne mon courage et que je quitte le Japon. Pas cette année, non, mais conformément à ce que j’avais prévu l’an dernier quand je me donnais environ deux ans. J’ai signé un nouveau bail pour mon appartement en juin, un bail de deux ans, et cela veut dire pour faire court que ce sera mon dernier bail.
Ou alors. Ou alors je dois véritablement choisir de rester ici. Ce n’est pas mon choix, mais si je reste plus longtemps, ce doit être un choix assumé, calculé et mesuré, en aucun cas une lâcheté de ma part.
Je parle de lâcheté sans brutalité dans la signification, mais avant tout parce que reporter une décision difficile, c’est un manque de courage, et ce manque de courage, c’est de la lâcheté.
Je ne me vois pas vieillir ici.
Ce n’est pas que j’idéalise la situation en France, loin de là, et la gestion de la situation sanitaire en ce moment, avec la bande de Charlot aux commandes ne m’inspire rien de bon quand à l’avenir de la France, de ses habitants et du climat qui va y régner dans les années qui viennent. J’ai lu ce matin que Marseille allait avoir un nouveau couvre-feu pour ses bars et ses restaurants, autant dire que la moitié d’entre eux ne survivront pas, et qu’avec c’est tout un tissus social qui va périr pour être remplacé par des Séphora, des Halles aux Chaussures et des Flunch.
Tout cela je le sais, mais je ne sais pas trop quel est mon avenir ici. Je ne sais pas trop non plus quel est mon avenir en France non plus, comment le saurais-je, il y a des millions de français qui ne le savent pas non plus. Alors imaginez, mon avenir à moi, français, au Japon…
Comme toujours dans ces hasards de mes questionnements, l’Algérie est venue frapper à la porte. Ça a été Maria d’abord, elle est devenue fan des romans de Yasmina Khadra et, malgré toute la corruption qu’il y décrit, elle rêve d’aller y faire un tour. Elle m’a encore dit ça dimanche. Et puis ce sont quelques informations que j’ai lues, et voilà ce pays qui tape à ma porte. Comme si j’y avais une place, là-bas. Il n’y en a même pas pour les algériens, alors moi… Et pourtant, chaque fois que ce pays frappe à ma porte, je suis enveloppé d’une incroyable tendresse. Cette fois, ça a été le reportage de M6 qui a tant énervé le gouvernement et enflammé les réseaux sociaux. Ben oui, les algériens sont fiers, c’est le dernier truc qui leur reste vu que le système politique leur a volé tout le reste, alors ça non, ils n’ont pas apprécié qu’une chaine étrangère, française de surcroit, vienne comme ça parler d’eux, de « leur » hirak (soulèvement).
Ben moi je l’ai trouvé bien, ce documentaire. Ben oui, les commentaires étaient bardés de clichés, c’est le style même de la télévision privée, et de la Villardière, bien connu pour avoir bidonné certains reportages, n’hésite devant rien pour ajouter du croustillant qui permettra de vendre de la pub. D’ailleurs, visiblement, M6 est candidate pour diffuser directement en Algérie, c’est à dire avec de la publicité ciblée. C’est raté, le reportage a outré Son Excellence le Président de la République Démocratique et Populaire Algérienne Abdel-Madjid Tebboune, M6 est désormais bannie du pays. Une vraie démocratie, un authentique démocrate.
Mais une fois qu’on retire ces commentaires allumeurs, il reste un portrait de quelques jeunes qui se sont retrouvés dans la rue malgré des profils très différents, et on ne peut pas ne pas éprouver de sympathie envers eux, leurs situations si différentes.
J’ai beau être français, j’ai un lien très intime, très profond avec ce pays, l’Algérie, et ce n’est pas que par mon père. C’est aussi visuel, olfactif, auditif. L’autre jour, je me promenait et dans la rue, l’espace de deux secondes, il y a eu une odeur, je ne sais pas ce que c’était, et cette odeur m’a renvoyé à la Kabylie. J’ai au fond de moi deux régions natales, l’une dans l’ouest de la France, c’est là que s’est inscrit un sillon très profond dont je n’ai mesuré l’emprunte qu’au décès de maman. Et puis il y a l’Algérie qui elle s’inscrit dans les sens, ce n’est pas un sillon, tout juste une caresse, une esquisse, un possible qui n’est jamais advenu. Nedjma. Je ne parle pas du site, non, quoi que, un peu, peut-être aussi.
Alors voilà, nous sommes en 2020, c’est l’automne, le monde est traversé par une pandémie qui va ruiner les vies de millions de personnes à travers le monde, et j’ai très peu de temps pour engager ce que j’ai décidé il y a de cela un an. Et dans la balance, il y a quelqu’un que je ne veux pas quitter.
On dit souvent que poser un problème c’est déjà commencé d’y répondre. Certes, mais c’est quand même un peu plus compliqué que ça, et à mon avis icel qui a dit ça n’a jamais eu beaucoup de problème dans sa vie…
Côté travail, ce qui est inquiétant, c’est la très nette perte de motivation de mon patron qui désormais se contente du minimum. Son père est malade, alors il passe son temps à regarder des vidéos et lire des livres sur la santé. C’est un control freak, ça lui passera mais en attendant, il n’a pas l’énergie qu’impose la situation. Il est très passif. Hier, la secrétaire a un peu craqué et m’a confié qu’elle en a marre, qu’elle se demande si elle ne va pas chercher du travail ailleurs parce qu’elle commence à douter de tout, de la survie de l’école, de son travail.
Ça ne m’a pas surpris, je ressens exactement la même chose. Ça ne me fait rien non plus, j’ai pas mal envisagé la situation ce printemps, je l’accepte et de toute façon, elle fait partie de ces changements qu’il va bien falloir que je conduise pour ne pas les subir.
Si j’étais amené à perdre mon travail, je toucherais le chômage durant 6 mois, et j’ai aussi mes leçons du lundi et du mardi bref, j’aurais 6 mois de délai. Mais 6 mois, ça passe vite. Et d’un autre côté, qu’est-ce que ça me laisserait comme temps pour faire plein de choses…
Quand elle m’a dit ça, j’ai juste pensé que je dois déposer ma demande de visa permanent. Pas pour rester, juste pour avoir des options, des possibilités.
À 55 ans, ce qui compte, ce sont précisément les possibilités, et mon idée centrale est de n’en laisser aucune de côté.
Et puis il y a, surtout, le travail. Pas le travail salarié, il y a ce travail dont je ne cesse de vous parler et que je repousse, exactement comme maman le faisait. Quelque part, j’ai beau avoir un appartement bien rangé, avec plein de petit désordre élégant tout plein qui se range en 15 minutes, j’ai beau ne pas accumuler de trucs à jeter, sur mon Cloud, j’ai un véritable bazar de textes, à relire, à corriger, à terminer, terminés mais que je ne veux pas publier mais éparpillés au milieu de textes à terminés. Et ce travail, c’est précisément le travail, le vrai travail que je reporte indéfiniment alors que je constate à chaque anniversaire que le temps est passé.
Mardi matin, devant mon ordinateur, vers 8 heures 30. C’est assez tôt, même si ça ne l’est pas vraiment. Ce matin, je me suis levé vers 7 heures. Cela faisait très longtemps que je n’étais parvenu à être prêt si tôt, sans trop forcer et en prenant mon temps. Ce soir, je termine le travail à 21 heures. Une longue journée m’attend. J’ai de nouvelles lunettes, une paire pour dehors, une paire pour la maison. Et cela aussi, cela faisait longtemps. Bien sûr, j’avais des lunettes, mais j’ai cassé une paire dans l’hiver et depuis, je n’étais pas allé les faire remplacer: il y a eu le coronavirus. Résultat, j’ai utilisé de vieilles lunettes d’il y a dix ans, les verres un peu rayés et surtout beaucoup moins adaptées à mes yeux. Là, les caractères sur l’écran sont nets.
Voilà donc un billet ultra quotidien qui s’annonce, un de plus. Quelque part, je devrais en écrire un comme ça tous les jours, un journal, avec un peu tout ce qui me passe par la tête. Par exemple, mon poids qui ne varie pas. Bien que je n’aie pas été particulièrement concerné par le confinement, de mars à juin, j’ai fortement réduit mon activité quand au même moment mon niveau de stress a été particulièrement élevé. Le résultat, ça a été une prise de poids assez importante, or je ne souhaite pas que cette situation s’éternise, c’est un poids que je veux perdre. Ce n’est simplement pas bon pour la santé. Depuis août, je suis parvenu à stopper la prise de poids et j’ai même perdu deux kilos, mais depuis trois semaines le poids ne bouge plus. Bon, c’est bien, mais d’un autre côté cela traduit mon âge: il y a vingt ans, en mangeant comme je le fais, j’aurais bien perdu 5 kilos.
Ça fait partie du package, le métabolisme change…
Dimanche, je suis allé à Kamakura avec Jun, ça faisait très longtemps ça aussi, peut-être la dernière fois, c’était en fin de confinement. Il n’y avait strictement personne. Là, il y avait pas mal de monde, mais on le voit bien que les touristes étrangers sont absents, et puis, ici et là, des boutiques définitivement fermées.
Ce serait une ironie très difficile à digérer, si cette épidémie de « coronavirus SARS-Cov2 », d’une violente infection les premiers mois tournait à une sorte de rhume avec complications respiratoires pour 0,1% des gens, comme n’importe quel autre rhume. En gros, s’il mutait comme la plupart des autres coronavirus avant lui. On aurait essuyé une espèce de tempête effrayante, une gigantesque bourrasque qui en avançant aurait perdu de sa force pour ne laisser derrière elle que ruine et dévastation.
Parce qu’il faut bien avouer, même si ce virus devait devenir un simple rhume, on ne reverra jamais le monde qu’il a emporté avec lui. Le monde de l’instamake « Kim Kardashian » aux quatre coins du monde, devant des pyramides et des chutes d’eau, acheté à coup de billets d’avion bradés.Il y aura bien des tentatives de « retrouver » cette « normalité », mais tout, dans une civilisation comme dans le vivant, nécessite de l’énergie, et l’énergie du tourisme mondial s’est évanouie entre janvier et mai de cette année.
Ce n’est pas un mal même si ce n’est pas un tant que ça bien un bien non plus.
Cette épidémie va laisser en occident une emprunte au moins aussi forte qu’une guerre, mais en bien plus pernicieuse. L’emprunte d’une guerre invisible, qui n’aura pas eu lieu, tiens, revoilà Baudrillard, une guerre délétère, larvée, un poison à infusion lente qui aura instillé le doute envers les gouvernements, le doute envers le monde, qui aura mis un coup de projecteur cru sur tout ce qui nous entoure et qui ne marche pas, à commencer par notre abondance de pacotille, toutes ces choses achetées en Chine ou ailleurs et acheminées jusque chez nous dans ces tankers que nous avons vus immobilisés dans des ports, tous ces avions avec leur luxuriance dorée des « First Class Privilège » entassés dans des aéroports les uns derrière les autres réduits aux vulgaires boites de tôles qui volent qu’ils sont en réalité, un spectacle au moins aussi pitoyable à regarder qu’une bite qui à débandé marinant dans son jus au fond d’une capote.
Ce dévoilement du réel, bien que nous allons tout faire pour ne plus y penser, il va rester là, inscrit quelque part au fond de nous, et à la première difficulté il se rappellera à nous. C’est lui qui a avalé l’énergie de voyager loin et de faire du shopping.
Et puis il va rester la dévastation, le chômage, ces secteurs désormais sinistrés pour de bon, le tourisme, la restauration, et tous les secteurs liés. Il va rester les montagnes de dettes accumulées par les états et rachetées à tour de bras par les banques centrales, des dettes qui ne vont pas tarder à se rappeler à notre bon souvenir, on peut faire confiance « au marché ». Et la représentation politique d’aujourd’hui.
En décrétant un plan de relance (nul au demeurant), Emmanuel Macron se dévoile tel qu’il est: un homme du passé. Dans une époque qui plus que tout a besoin de vivre d’un « avant » et d’un « après », un « plan de relance », c’est vide, car ce dont notre époque a besoin n’est pas d’ordre financier.
C’est du domaine de la civilisation.
Inconsciemment, on sait que nous allons à vau-l’eau, que ça ne va faire qu’empirer, que le climat, la population, la santé, toute cette illusion de sécurité que le vingtième siècle avaient bâtie, on sait que tout cela est fini. On sait que les antibiotiques fonctionnent moins bien et que nous sommes à la merci d’une bactérie résistante. On sait que les ressources s’épuisent et que tout notre mode de vie dépend de leur abondance « illimitée ». On le sait mais on ne veut pas le savoir, ou plutôt on ne voulait pas le savoir, on voulait faire semblant et sucer la sève jusqu’au trognon à coup de voyages low cost ou de pétrole de schiste, et badaboum, un simple virus est venu nous rappeler notre condition.
Pire, le confinement nous a révélé une situation contradictoire. Nos pays riches ont pu s’offrir le luxe d’un confinement, avec garantie de salaires et d’emplois – un luxe que les pays du Sud n’ont pas eu les moyens de s’offrir puisque le Nord vit de leurs richesses- et en même temps, alors que nous découvrons son coup prohibitif, nous commençons à comprendre à travers la transparence du novlangue de nos dirigeants politiques qu’un second confinement est simplement impossible, inenvisageable. Et que nous sommes désormais totalement seuls face à ce qui vient.
2008 avait été un typhon, brutal mais court parce que, comme je l’écrivais à l’époque dans ce blog, le capitalisme était dans le cycle long de la prospérité de son âge global, de l’internet, d’ailleurs, l’iPhone a été lancé à ce moment là, joli symbole. Il n’a donc pas été très difficile de se remettre de 2008 et dans les « pays émergents », comme la Corée, ça a même été le début de leur « âge d’or », de leurs « années 60 ». Certains objecteront le chômage ou la baisse du niveau de vie, oui, bien sûr, mais le capitalisme se fiche de ça, les profits, eux, se sont envolés.
2020, c’est la dévastation d’une guerre, mais sans la guerre. Une sorte de bourrasque douce, invisible, et plus rien n’est comme avant. Les travailleurs et les travailleuses qui avant étaient parvenues à survivre sont désormais en mode survie, prêts à accepter des heures supplémentaires. Moi, mon salaire est amputé de plus de 10%. On n’a pas le choix, la révolution néolibérale nous a atomisés, et le chômage de masse étend son nombre sur notre quotidien, fragile.
L’effet de cette pandémie sera très long, très profond.
Alors que je déjeunais dans un petit restaurant de Kamakura, dimanche midi, je voyais par la vitrine les gens aller et venir et je me demandais si ça avait été comme ça, aux USA, en 1930, je veux dire, est-ce que le quotidien d’icels qui avaient encore leur travail était le même. On nous parle tellement des chômeurses, mais finalement si peu des autres, des travailleurses.
Je ne crois pas que cette pandémie soit comme la crise de 1929, mais plutôt comme la première guerre mondiale. Il y aura beaucoup moins de morts bien sûr, mais pour un Nord habitué au cocon de la tranquillité, se voir plongé dans une peur épidémique, c’est un sentiment de fragilité inédit, nouveau. Et une fois encore, cette expérience aura été une expérience mondiale.
L’économie repartira, bien plus vite que tout ce que les « analystes » disent, mais avec un volume de liquidités aberrant, et un volume de dettes juste absurde, qui équivaut au moins autant aux manipulations monétaires du début du 14e siècle. Je veux dire, je ne veux pas vous affoler, mais votre argent, il ne vaut rien. Vraiment rien. Car la banque centrale qui en garantit la valeur a acheté un volume de dette inimaginable, et ça équivaut à dire que votre billet est garanti par… une dette. Il y a 60 ans, c’était de l’or. Ça vous laisse entrevoir le chemin parcouru.
Le prochain accro sera fatal, et je « continue » de le voir vers 2024, après une période d’euphorie au moins inoubliable que les années 20, un truc nouveau riche, tape à l’oeil, du Kardashian à la puissance 100.000, et même que pense que cette fois, on est mûrs pour les padding années 80, ça ira très bien avec le second terme de Donald Trump. Une sorte de golden era financé à crédit, avec une bourse battant records sur records, quand au même moment, exactement comme dans les années 20, des pans entiers de la société seront simplement à la dérive.
Cette idée d’un décrochage vers 2024, ça fait 10/15 ans que j’en parle avec Thomas, c’est une marotte. La pandémie, elle, a brassé nos sociétés en profondeur, et cela me fait bien plus peur que l’effondrement des bourses et la banqueroute des états ou la faillite des banques centrales.
En France, en une semaine, on a vu une député représentée comme une esclave parce qu’elle est noire et qu’elle défend un antiracisme politique, on a vu une journaliste du Figaro retweeter une influenceuse voilée avec le commentaire « 11 septembre » avant de voir ressurgir le débat sur la peine de mort.
Ça ne présage rien de beau.
Au Japon, on a un nouveau premier ministre. Le même, avec une tête différente.
Il y a très longtemps, ce devait être quand j’avais 20 ans, j’ai fait un rêve assez bizarre, très profond, et qui me marque aujourd’hui encore. J’étais vieux, ce n’est pas que je me voyais vieux, mais je l’étais, c’était évident. J’étais devant un bureau, et c’était le bureau où j’écrivais. Dans mon rêve, je n’écrivais pas mais c’était évident aussi. Le bureau était contre un mur blanc, en tout cas je pense. Cette pièce pouvait être une chambre, je ne sais pas, peut-être était-elle sous des combles, c’est possible mais je ne sais pas bien. Ce qui m’a le plus marqué, c’est que le bureau était installé contre un mur blanc, son coin droit également collé au mur, et à ma droite, il y avait une fenêtre. Je devais être au premier ou au deuxième étage, je jetais un coup d’oeil par la fenêtre, elle donnait sur une courte pleine de verdure, calme. Mes sentiments dans ce rêve étaient tristes, je ne sais pas pourquoi. Et mon regard se tournait de nouveau vers mon bureau.
Je n’ai retenu que cela de ce rêve, rien d’autre, mais ce rêve a laissé un goût très étrange, je serai vieux comme cela, là, à cet endroit. Un endroit que je connais pas, que j’ai certainement « recomposé » à partir de lieux connus, les bureaux de l’Assemblée Nationale où, jeune militant socialiste, j’allais faire des photocopies et envoyer les courriers de la section, ou bien l’appartement de la famille M. où j’ai travaillé durant deux ans, vers 1986, un appartement lui aussi au deuxième étage d’un petit immeuble de la rue d’assis, vers Port Royal, avec sa cour qui ressemblait à un jardin. Mais tout de même, en même temps ce lieu, la disposition du bureau, cette fenêtre, ce sentiment d’être vieux et malgré le charme du lieu, ce sentiment de tristesse malgré le fait que je sois écrivain, je n’ai jamais trop su quoi en penser. Pourquoi m’y sentais-je triste alors que finalement je me retrouvais dans un appartement du 6e ou du 7e arrondissement?
J’y ai repensé après avoir « redécouvert » le 14e, car le 14e arrondissement possède aussi ce côté provincial, en retrait, calme, avec ce ciel ouvert que je garde de ce rêve. Et il y a aussi de nombreuses cours intérieures, vers Vavin et Denfert. Pour icels qui connaissent. C’est amusant, moi qui n’ai vécu ma vie que sur la rive droite, et j’avoue aimer la rive droite, la rive gauche vers Montparnasse m’a fait un effet très spécial. La lumière.
Il y a quelques jours, j’ai fait un autre rêve qui me fait réfléchir. Au bout d’un rêve sans réel intérêt, je me retrouvais dans un sorte de voiture, plutôt un camion sans toit, je ne sais pas trop, qui fonçait sur une route de campagne, j’étais avec plusieurs personnes et il y avait Jun, et Jun me disait qu’il ne verrait plus jamais Freddie… et s’éloignait de moi.
Cette route était une route entourée de champs, longue, très longue, et la voiture était rapide, elle nous, elle m’emportait. Je dois cesser de me mentir, ce n’est pas la peur de ceci ou de cela qui me retient au Japon. Il n’y a qu’une seule chose, ou plutôt une seule personne qui m’y retient et qui donne encore un sens à y rester. Pour le reste, d’ici je suis las. Et oui, j’ai envie de rentrer en France.
Ce n’est finalement pas à vous qu’il faut cependant que j’en parle, et c’est une question que je vais devoir travailler. Parmi beaucoup d’autres question, même si en ce moment toutes mes réflexions tournent finalement autours de cette idée: j’avais dit deux ans l’an dernier. Et un an a passé. Le coronavirus vient tout compliquer, ou peut être n’est-ce pas au contraire l’opportunité qui se présente, un immense coup de chance, ce renversement de l’époque, enfin, avec le renouveau et le renouvellement de tout, de la musique, des vêtements, de la littérature, de la politique, de tout. Une époque fascinante qui ne demande qu’à être racontée, épiée…
Vous voilà surpris peut-être, mais depuis juillet, je suis de plus en plus persuadé que c’est le moment qu’intimement j’avais toujours attendu, et que j’y étais prêt.
J’ai finalement regardé Les chansons d’amour. Le film est simplement parfait, jusqu’aux titres de fin, avec la chanson de Barbara « j’étais partie ce matin au bois… » qui figure au Panthéon de mes chansons préférées de Barbara, ne serait-ce que par ce « j’étais partie ce matin au bois, bonjour, mon amour, bonjour ».
Je crois que m’être ouvert hier sur ce manque de la capitale m’a permis de passer outre la nostalgie, cette tristesse « un peu comme si la ville jetait un sort sur ses habitants et les ensorcelait dans une mélancolie à vie qui s’amplifie à mesure qu’on s’en éloigne. En vivant à l’étranger, je ne peux pas voir un film qui met Paris en scène sans la larme à l’oeil, surtout quand le film ressemble un peu à ma vie parisienne » comme le commentais mon amie Joelle, partie il y a des années.
Le film se déroule en hiver, et si c’est vrai que Paris est magnifique en été, il n’en reste pas moins qu’on ne peut être parisien si on ne sait pas y vivre en hiver, si on n’y a pas enduré l’hiver. J’ai aimé retrouver tous ces petites métiers du quartier de la Porte Saint-Martin, y voir ces boutiques afro. Lors de mes derniers passages, malgré la super gentrification, j’ai pu voir à quel point ce quartier reste un quartier de marge, et le choc économique qui va se répercuter sur la bulle immobilière va certainement permettre de le sauver, en tout cas pour un temps, de la hype qui l’a saisi. Je ne m’attarderait pas sur le scénario, un scénario qui donne envie d’être amoureux, et d’être malheureux d’amour, et d’être heureux d’amour, et je ne m’attarderai que sur la dernière scène dans le 14e au cimetière du Montparnasse, et ça, pour moi, c’est une petite marque du destin… « Aime-moi moins, mais aime-moi plus longtemps »
Introduction passagère
Hmmm… Je suis au travail. Impossible d’écrire ces deux derniers jours, et notamment hier: j’ai attrapé un 夏風邪 « rhume d’été », mon plus violent depuis des années, avec la températures qui est montée à 38,6. Le rhume d’été, c’est un violent coup de froid dû à l’air conditionné. Je me suis levé hier avec de la fièvre, des courbatures, et en prime la peur du covid…
Finalement, la nuit dernière a été plutôt bonne, j’ai beaucoup transpiré, et ce matin tout était quasiment normal. C’est le truc, avec ce type de coup de froid. Casser la fièvre, prendre une douche très chaude, se couvrir pour dormir, et suer.
Comme toujours, les maladies sont chez moi des avant-après, une occasion de décréter qu’à partir de ce jour bla-bla-bla etc C’est un peu bébête, mais finalement, tomber malade un mardi 8 septembre, c’est être fin prêt pour une rentrée le mercredi 9.
Non?
Des chansons, de Paris, de ma vie Il y a des chansons, il y a des vidéos et des films qui me parlent beaucoup, et même plus.
Il y a 10 ans, quand j’avais vu le film de Cédric Klapisch, Paris. La scène de la soirée, ça avait été comme une baffe que je n’avais pas réussi à comprendre mais qui est très claire maintenant. Je m’étais dit que c’était sympa, que ça me manquait un peu. Non, ça ne me manquait pas « un peu ». J’en crevais, oui…
Il y a quelques années, il y a eu cette vidéo trouvée au hasard d’une chanson d’Etienne Daho, Paris le Flore, avec Virginie Ledoyen et Benjamin Biolay. Un tout qui rassemblait Paris, mes souvenirs de rue, presque tactiles, olfactifs, auditifs. Le Quartier Latin. Des rues que je connais, des attitudes que je connais, des regards, des gestes, des trottoirs, des boutiques, un café, des artistes de rue avec une foule autours. Le sac FNAC qui sert de sac avec les clés, les cigarettes, un cahier et un stylo, un bouquin. Joseph Gibert, des bouquins achetés au hasard après les avoir feuilletés. La ballade au fil des rues en rentrant chez soi comme si on allait vers nulle part parce qu’on les connait, ces rues, elles sont comme un pull qu’on enfile, on s’y sent bien.
Lors de chacun de mes séjours ces dernières années j’ai fini par retrouver cette sensation, une familiarité avec cette ville que tout le monde déteste et que moi, sans aucun complexe, j’aime malgré tout, elle est mon village, elle est mon pull. Et ici, des fois, je me sens dénudé.
On ne peut pas aimer Paris plus que tout, ça, c’est pour les wannabe qui achètent des trucs à pas de prix avant de passer leur temps à faire des pétitions contre le bruit. Non, quand on aime Paris, on l’aime malgré tout. Paris est une ville triste, et peut-être finalement l’est-elle depuis longtemps, et c’est peut-être pour cela que nous, les parisiens, on est souvent un peu superficiels, qu’on fait la gueule tout en s’y accrochant comme des malades. Qu’on y aime, qu’on y sourit quand même et qu’on y savoure des plaisirs uniques. Qui n’ont pas de prix. Un coucher de soleil sur la Seine, un baiser volé sur un quai de métro. Baiser au petit matin sur l’ile Saint-Louis au bas du Square Sully après avoir regardé les canards se réveiller. Et puis nos fêtes…
Souvenir fugitif de nos soirées avec Julien rue Pelleport, quarante, cinquante personnes, peut-être plus, dans notre deux pièces, ça se bouscule et ça s’amuse, je passe la musique ou bien c’est quelqu’un venu avec des platines…
Et puis il y a eu cette chanson chantée par Louis Garrel, Les Yeux Au Ciel, dans le film Les chansons d’amour. C’est Alain qui m’en a parlé. Un texte magnifique qui résume mieux que tout ce qu’est une chanson, une vraie, avec un texte qui narre une histoire et qui touche là où ça fait mal. Et puis… Cette ville, ce quartier, cette démarche assurée mais qui ressemble à une fuite vers nulle part, le pull. Paris. Mon quartier. Je n’ai jamais rencontré de tokyoïte me disant qu’iel aimait déambuler, flâner. Toujours iels trouvent cela inutile, une perte de temps. Moi, Paris, je m’y faufilais, je m’y glissais, je m’y évanouissais et chaque fois que j’y retourne, je m’y retrouve.
Je regarde et j’écoute ces quelques minutes, je suis Louis Garrel, mais je me suis absenté de moi, je me manque à moi.
Ces rues, ces gens, et jusque ce ciel gris et toutes ces tronches qui font la tronche sont un grand vide en dedans de moi. Ce film, Les histoires d’amour, je l’ai depuis des années et je ne peux pas, je ne veux pas le voir parce que j’ai peur de ce que je vais voir, et j’ai peur aussi de ne pas voir le film. Ce film, c’est mon quartier, ce sont mes errances, c’est ma dépression, c’est Maria qui vient me rendre visite le sac plein de cosmétiques au rabais de la pharmacie du Faubourg, « j’ai fait des économies », c’est les six premiers mois de ma vie, c’est mon faubourg Saint-Denis, c’est la dame du kiosque avec son berger allemand, une facho, ce sont les livreurs dans les rues, les embouteillages, ce sont mes premières promenades solitaires quand j’arrivais de la gare de l’Est, c’est la concierge portugaise qui ne fait pas le ménage sauf avant le nouvel an mais qu’on aime bien parce qu’elle est sympa, c’est les différentes boulangeries, l’une pour le pain, l’autre pour les croissants, c’est le pédé du kiosque rue du Château d’eau, les épiceries turques, c’est… ce sont…
Tabous… Vide en dedans. J’ai comme ça quelques tabous, des trucs que je dois faire mais que je mets de côté. Pas des trucs importants, non. Juste des tabous. Je n’ai pas regardé Les chansons d’amour. Je n’ai pas regardé 120BPM et pourtant je l’ai acheté. Je n’ai pas dépassé 100 pages de La mise à mort, d’Aragon.
Je sais très bien pourquoi je ne veupeux pas regarder Les chansons d’amour, j’ai trop peur de pleurer Paris qui me manque et la vie que j’ai quittée en partant. Je sais parfaitement pourquoi je ne veupeux pas regarder 120BPM, j’ai trop peur de me trouver face à un chantier que j’ai démarré et dans lequel je me suis noyé. Je sais pourquoi je ne veupeux pas finir La mise à mort, la politique a bouffé ma jeunesse sans même que je m’en aperçoive, et je me suis imbibé des mythes de l’époque d’avant, 36, la guerre d’Espagne, les espoirs de la libération et tant d’autre de ces naufrages qui ont englouti. C’est dur d’avoir une culture politique et de regarder nos naufrages. Je parle de culture, je ne parle pas de connaissance, ici. La révolution espagnole, il faut lire Trostky, il faut lire Broué, et se laisser pleurer pour comprendre. Alors, lire Aragon contemplant sa vie… Chaque fois, j’ai eu le sentiment de m’essouffler, de me voir couler dans ce naufrage, dans cette perte de soi. Ça a commencé à Londres, ce devait être en janvier 2000, et un noeud s’est noué en moi alors que je lisais, quand il parle de ce miroir à trois face dans lequel il a perdu son image, et qu’il revient encore une fois sur la nappe Vichy dans ce café durant l’été du Front Populaire en y ajoutant encore quelques réflexions sur son image qui avait disparu et sur les achèvements de la révolution russe. Une grosse boule dans le vide.
Tiens, la perte de soi, Paris, la politique, oh la la… Bon, il va falloir dénouer tout ça alors.
Cookies et confidentialité
Comme tous les sites, MBC Tokyo utilise des cookies pour offrir certaines fonctionnalités et rendre la navigation plus agréable.
Vous pouvez en refuser certains. Sachez toutefois que certaines fonctionnalités pourraient alors ne plus fonctionner.
Vous pouvez modifier ces paramètres à tout instant.
Fonctionnel
Toujours activé
Le stockage ou l’accès technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’internaute, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
L’accès ou le stockage technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’internaute.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
Le stockage ou l’accès technique est nécessaire pour créer des profils d’internautes afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’internaute sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.