Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • En finir avec Instagram?

    En finir avec Instagram?

    On s’est habitué à ne plus payer, on nous l’a même rabâché, qu’internet, c’était une “nouvelle économie”, et que désormais il ne serait plus nécessaire de débourser quoi que ce soit alors qu’en réalité, pour bénéficier d’un vrai service, il faut payer, que ce soit public ou privé. Abonnement ou impôt.

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  • Echo and the bunnymen: PORCUPINE

    Echo and the bunnymen: PORCUPINE

    En 1983, la première vague de la “new wave” tire sa révérence et sort des albums destinés au grand public. Finie la semi-clandestinité des premières années, New Order, The Cure et quasiment tous les autres entrent dans la cour des grands avec plus (The Cure) ou moins (New Order) de compromis.

    Pour New Order, ce tournant “commercial” a été le seul échappatoire à l’enfermement dans l’ombre toxique de Joy Division, une sorte de renaissance après l’un des plus tragiques décès de l’histoire du rock, le suicide de Ian Curtis, frappé de terribles troubles psychologiques, en 1980. Un artiste dont la mort a hanté la new wave durant des années en renforçant ce côté sombre, pessimiste. New Order est alors l’embellie du groupe et Blue Monday une page nouvelle qui, quand on l’écoute bien, n’en reste pas moins fidèle à Joy Division. C’est seulement plus tard que le groupe, totalement réinventé, deviendra ce New Order “pop” qui a fait danser le Royaume-Uni dans la seconde année de la décennie avant d’enregistrer la chanson de l’équipe de football d’Angleterre pour la coupe du monde de 1990.

    J’avoue, pour The Cure, je préfère ne rien écrire, tellement le vautrage est indécent. Après avoir su synthétiser les origines profondément “rock” de la New Wave britannique avec les influences pop des années 70 à l’aide de synthétiseurs aux sons planants, doux et mélodiques, aboutissant à un album sans issue, sombre et pessimiste, Pornography, enregistré avec les deux derniers “survivants” d’un groupe qui à l’origine en comprenait quand même cinq, Robert Smith et Lol Tolhurst, explora de Let’s go to bed en Loves cats les rives de la chansonnette pour gamins tentés par la concurrence commerciale de l’époque, Dépêche Mode. Un vautrage, un abandon.

    Seuls dans leur coin, Echo and the Bunnymen continuait sur leur lancée. Et dans cet album de 1983, Porcupine, il y a un morceau simplement incroyable. Un de ces trucs dont j’ai l’habitude de dire qu’il y a dedans vingt ans de musique. Echo, toujours, ils avaient clamé leur amour des Doors, des Kinks, de ces groupes des années 60 et d’avant la pop. On le sentait à travers ces lignes de basse et ces guitares assez originales pour un groupe de New Wave.
    Mais là, au milieu de l’album, sans qu’on s’en soit vraiment rendu compte à l’époque, il y a le plus vibrant hommage à la musique des années 60 à travers un morceau totalement psychédélique.
    J’ai acheté le vinyle, je l’ai mis sur ma platine et je l’ai enregistré, et puis je me suis un peu amusé. Bonne écoute.

  • En juin…

    En juin…

    Je ne peux pas imaginer les japonais dans un état où il faudrait se rationner en eau. L’hygiène est incroyablement importante, bien plus qu’en France, pour tout dire, et on passe son temps à tout laver.

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  • Du Ramadan et de l’écriture

    Du Ramadan et de l’écriture

    Écrire

    Demain, c’est le premier jour du mois de Ramadan.

    J’y vais à reculons, je ne suis pas du tout motivé, je n’en ai pas envie. Trop de choses en tête, récemment, je mange mal, je crains vraiment le choc. J’ai des troubles de l’alimentation, je souffre de crises de boulimies quand je stresse ou quand j’ai un passage à vide, alors je grossis, et puis alors je fais un régime. C’est ainsi depuis mon adolescence et il n’y a que très peu de temps que j’en ai vraiment conscience. C’est de maman que je tiens cela. Maman était dépressive, elle s’enfermait dans la cuisine, et elle grignotait. Et elle faisait toujours des régimes.
    Récemment, je mange mal. Ce n’est pas tant de la boulimie que le fait de rentrer très tard, véritablement affamé, et alors je mange trop. Et comme je ne suis guère satisfait – comment le serait-on quand on mange trop vite -, j’ai par moments des envies de trucs sucrés.
    Alors le jeûne du mois de Ramadan…
    Et puis, non, en fait. Icels qui pratiquent disent qu’il s’agit d’un cadeau qui nous est fait, et je l’ai vécu. Je sais que c’est vrai. Il faut en avoir fait l’expérience pour comprendre qu’en effet, la faim et la soif, qui sont bel et bien réels, la fatigue aussi, surtout dans les premiers jours, sont compensés très rapidement par une sorte de lucidité supérieure assez unique. Et puis le jeûne fixe un cadre très strict, une sorte de contrat avec soi. Le croyant y ajoutera sa foi. J’y ajoute mon ouverture sur l’autre. Tout est plus sensible, durant ce mois.
    Je l’ai fait pour la première fois il y a trois ans. Ce fut une véritable révélation. J’ai véritablement aimé qui j’étais, ce que j’étais durant ce mois. Le mois de Ramadan élève icel qui le fait. Il y a deux ans, j’ai attaqué tambours battants, tout heureux, et le mois s’est avéré plus difficile. Pas pénible, mais frustrant. Il manquait quelque chose. Il y a une an, je l’ai fait presque automatiquement, comme une machine et, je n’en doute pas, comme un grand nombre de gens.
    Cette année, je vais essayer de le faire différemment. Je vais essayer de me changer, de ne pas me limiter à la nourriture.
    Il faut dire que je ne suis pas du tout pratiquant. Je ne prie pas et je ne suis pas du tout religieux. Ma Foi est quelque chose de très particulier dont je parle très peu. Je ne suis ni athée, ni agnostique. C’est beaucoup complexe que cela et ne comptez pas sur moi pour élaborer sur ce sujet sur ce blog.
    Il n’en demeure pas moins que jeûner comme le commande l’islam quand on ne pratique pas et quand on vit à 10.000 kilomètres de chez soi, c’est assez vide de sens. Et je pense avoir ressenti cela l’an dernier.
    Alors cette année, je vais tâcher de donner un sens à mon jeûne. Je vais essayer de contrôler tout ce que je fais, et je vais aussi essayer de vivre ma Foi. Cela ne me pose aucun problème de vivre cette expérience solitaire. Au fond de mois, j’ai toujours eu quelque chose, disons une relation très particulière, avec l’ascèse et la solitude. Je ne vis pas au Japon par hasard. Je me suis intéressé au Bouddhisme il y a très longtemps. La solitude ne me pèse pas, et j’aime le silence. Je vais donc essayer de m’ouvrir au silence durant ce mois. Je vais lui donner un peu de temps.
    Peut-être faudra-t-il que je disparaisse des réseaux sociaux durant un mois afin d’éviter de m’y perdre et de me bercer de l’illusion d’un monde qui n’existe pas. Peut-être faudra-t-il que j’écrive sur ce blog pour créer la communauté de mes lecteurs.
    Mais je suis décidé à mettre de l’ordre tout en m’ouvrant aux autres afin de faire de ce mois autre chose qu’une histoire de bouffe.

    L’écriture fait de nouveau partie de ma vie, mais d’une façon nouvelle. Je vous parlais il y a un mois d’un chantier, ce n’est plus un chantier. C’est désormais bien rangé. Mon roman est désormais rangé, tel qu’il est et dans l’état où il est, dans un logiciel d’écriture. Scrivener, pour icels qui connaissent. Ce logiciel est vraiment incroyable et je regrette de ne pas l’avoir découvert plus tôt.
    Je ne vais pas vous expliquer en détail ce que l’on peut y faire, mais schématiquement, c’est très simple: on n’a pas besoin d’ouvrir les documents un à un, ils sont tous disponibles, organisables, dans des dossiers, des sous-dossiers, etc On peut également faire des fiches immédiatement disponibles, on peut y ranger des photographies, des pdf, des sites web, tout cela disponibles immédiatement, sans latence ni attente.
    Je me suis également acheté une application iPad destinée à l’écriture et à la prise de note. Je peux désormais écrire et dessiner directement au format pdf, organiser mes notes en dossiers, sous-dossiers etc. Je vais m’acheter un film d’écran texturé histoire d’avoir une sensation « papier » quand j’écris sur mon iPad.
    J’ai enfin trouvé également mon plan et ma façon d’écrire. Sur mon ancien MacBookPro. C’est une vieillerie datant de 2012, mais pour écrire, il est tout simplement parfait.

    Écrire

    Mon roman enfin bien organisé

    Je me suis aperçu que j’avais besoin de faire des recherches, beaucoup de recherches. Et puis de prendre des notes.
    J’ai repris l’écriture aussi, commencé à reprendre un chapitre commencé l’hiver dernier, quand le désir de m’y remettre est revenu. Je crois vous en avoir parlé. Un personnage, Pierre. Il apparait dans la première partie, peut-être dans le dernier chapitre, et c’est lui qui conclut la deuxième partie dans un addendum de quelques lignes.
    Mes personnages ont désormais tous repris vie dans ma tête, mais le nouveau travail que j’entame dans ma refonte du premier chapitre leur donne également de la densité. Là où un personnage central parlant à la première personne dominait le chapitre, voilà désormais plusieurs personnages. Ce personnage (Karim) qui dominait et qui pouvait être vu comme un double auto-fictionnel de moi, ce qu’il n’était pas, est désormais une sorte de passager ne faisant que passé mais dont on perçoit qu’il est bien un personnage du roman. Mais oui, dans le premier chapitre, il ne sera qu’une sorte de passager, de passant, et c’est le lieu de l’action qui se révèlera l’acteur principal, un lieu rempli de vie.
    Je dois donc travailler ces personnages que Karim va croiser, et qui vont croiser Karim.
    Je veux enfermer le monde dans 500 pages.
    Il y a beaucoup de recherche aussi. Les lieux, les noms des rues, des endroits, le contexte, ce qui se passe en fond, n’est pas dit mais peut surgir au hasard.

    Il y a dix ans, quand j’ai commencé, je voulais me contenter d’écrire, mais je n’étais pas mûr, je me suis retrouvé dépassé sans trop savoir pourquoi.
    Écrire un blog, écrire une nouvelle (comme Mortage story et Debt Fiction que je vais reprendre en y ajoutant un épilogue, que je vais éditer grâce à Scrivener et vous offrir gratuitement sous forme de epub), c’est très différent de l’écriture d’un roman.
    Je me fiche désormais complètement des débats théoriques sur la pertinence du roman en 2021, sur sa mort, sur la vacuité du genre. Je m’en fiche d’autant plus que j’appartiens à la catégorie née au 21e siècle, la catégorie blogueur. J’écris assez librement, sur de nombreux sujets et je n’ai donc absolument rien à prouver en ce qui concerne un quelconque talent. Je n’écris pas pour « être écrivain », j’écris parce que j’aime ça, j’y trouve un réel plaisir, et je pense avoir des choses à dire. Avec plus de 1000 billets, depuis 2004, non, vraiment, rien à prouver. Vous avez le droit de ne pas aimer. Mais moi, j’ai pris un réel plaisir à écrire chacun de ces billets de blog, les quelques nouvelles qui s’y trouvent et mes articles pour minorités.
    Alors s’il s’agit d’un roman, je suis obligé de placer la barre beaucoup plus haut. Je n’ai pas d’autre choix. Ce roman doit être fondamentalement différent de ce blog, tant dans l’objet, la forme, le style.
    Voilà pourquoi le travail de recherche est nécessaire, quelque chose que je ne soupçonnais pas il y a 10 ans. Voilà pourquoi mes personnages doivent être beaucoup mieux définis, « vivants ». Simplement parce que je ne raconte pas l’histoire d’un mec. Dans Mortgage Story et Debt Fiction, je n’avais eu aucun mal car je maîtrisais parfaitement le sujet en fond, à savoir la crise économique de 2008 et les conséquences de l’élection de Barack Obama aux USA. En était sortie une nouvelle complexe en ce qui concernait le sujet, mais les personnages coulaient de source, en tout cas pour moi, et forcer leur traits de personnalité n’avait pas vraiment d’importance, cela concourait même à rendre la lecture amusante. Et il faut un certains talent, pour rendre amusante une histoire de Credit Default Swaps et de Mortgage Back Securities. Non?
    Là, c’est très différent. Mais quelque part, je pense que je vais travailler un peu de la même façon en travaillant ma préparation, mes recherches et en ayant une idée très précise des rebondissements de l’histoire.
    Comme je vous ai dit, j’ai une ébauche de fin. Vous aimerez, je le sais. L’histoire de Pierre va être également quelque chose que vous aimerez (et que d’autres détesteront). Karim, bien sûr, traversera ce roman du début à la fin et c’est lui qui clôturera le récit, je pense que vous aimerez comment ça se termine. Les lieux composent la trame invisible du récit en formant un peu comme trois unités de lieu même si ce n’est pas tout à fait cela, on peut aussi dire qu’il s’agit d’une sorte de récit initiatique. Karim, Luc, Alexandre, Thierry, la Duchesse, Fred, Fabien, Rachid… et les autres.
    Beaucoup de monde. Et puis un personnage invisible.
    J’ai donc totalement recomposé le premier chapitre pour directement y donner vie à un lieu et à quelques personnages qui reviendront tout au long de l’histoire.
    Vous comprendrez que je ne peux pas du tout vous raconter et que ce que je viens d’écrire, c’est un peu « tourner autours du pot ».

    J’ai lu ici et là en cherchant un logiciel d’écriture qu’il y avait deux sortes d’écrivains. Les architectes et les jardiniers. Les uns planifient tout, les autres écrivent et voient ce que ça donne. Un auteur sur un blog sur lequel je suis tombé réfute cette idée et ajoute qu’il y a aussi les bricoleurs.
    C’est une catégorisation assez étrange. Et pour tout dire, je n’y crois pas. Je veux dire, pas du tout. En tout cas pour moi.
    Quand j’écris un billet de blog, aucun doute, j’écris au fil de l’eau. J’ai en général une vague idée de ce dont je vais parler, et puis j’écris. Ça colle parfaitement avec le cadre du blog. C’est libre, spontané, ça peut être redondant parfois, il y a des fautes de frappe, des erreur de style mais en réalité, c’est un peu le but. Il s’agit pour moi d’écrire, d’écrire encore, de laisser ma pensée guider le flot et de parvenir à taper sans entrave. Plus j’écris sur ce blog, plus l’écriture est fluide. Et plus l’écriture est fluide, plus facile est la rédaction de textes plus élaborés.
    Bref, sur ce blog, je suis résolument un jardinier.

    Mais cela ne veut pas dire que c’est ma « personnalité d’auteur ». Pour tout vous dire, j’aurais assez honte de vendre un bouquin que j’aurais écrit comme un blog, et pourtant, je vous le garantis, il y en a aussi, du travail. J’écris, j’efface parfois, je réfléchis « j’écris ça ou pas », et ça prend environ une à deux heures. Parfois plus.
    Mais je ne voudrais jamais vous vendre un truc écrit comme ça, j’aurais l’impression de vous voler votre argent. C’est pour cela que ce blog est gratuit, sans publicité. C’est mon univers en liberté, c’est mon semi journal, mon journal partagé, avec juste ce qu’il faut de pudeur pour ne pas m’étaler trop sur mes problèmes.
    Ensuite, si je pense à Mortgage Story et Debt Fiction, s’il est vrai que je les ai écrites au fil de l’eau, donc en « jardinier », c’est sans compter qu’à la relecture, je constate quand même qu’il faudrait un sérieux travail d’editing. Et surtout, c’est sans compter les dizaines de bouquins d’économie que j’avais lus dans l’année qui avait précédée, sans penser écrire à ce sujet. C’était également sans compter les billets de blog écrits à ce sujet. C’était sans compter l’année passée à suivre l’actualité américaine, les blogs US et les émissions de MSNBC. Bref, j’étais dans le bain et je considère cela aussi comme une réelle préparation. Jardinier, éventuellement, mais j’avais quand même défriché le jardin, alors.
    Si je me place sur le terrain de la nouvelle Trente Glorieuses, c’est écrit au fil de l’eau, mais là encore, il y a ma culture historique, musicale et politique qui m’ont permis d’écrire une histoire qui, au passage, mériterait un sérieux editing pour en purger les horribles fautes d’orthographe, de conjugaisons et d’accords du participe qui la traversent.
    Bref, pour ce roman, j’ai besoin de faire de la recherche, de prendre des notes, de dessiner, d’organiser le récit, de bien définir les personnages. Et ça, c’est quand même très architecte. Et ça ne veut pas dire que j’écrirai comme un control freak, non, car j’aime beaucoup écrire comme ça vient.
    Il y a juste qu’ensuite, il faudra certainement tout reprendre pour obtenir la bonne balance au niveau du style.
    Ce qui en tout cas est très intéressant, c’est que le sujet m’occupe et, qui sait, il va peut être être ce qui va m’occuper le plus durant ce mois de Ramadan…

    Sinon, j’ai un petit pépin du côté de mon projet politique. J’ai de la paperasse à faire, mais ce sera fait dans la semaine. Une fois cela fait, je vous en parlerai. Je dois impérativement régler ça.

    Je pourrai aussi vous dire que je tchatte plus souvent avec mes amis qu’auparavant, particulièrement avec Tarika. Et ça aussi, c’est bien. Bien, je vous laisse.

    Et très bon mois de Ramadan à toustes.

  • Derniers adieux

    Derniers adieux

    Maman est partie il y a deux ans. Il y a deux ans, je me levai le matin, trouvant le bref message de mon frère m’annonçant la nouvelle. La veille, j’avais téléphoné à l’hôpital, ou peut-être plutôt envoyé un message, et puis j’avais acheté en urgence un billet d’avion pour le mercredi soir, espérant qu’il soit encore temps.

    Ce mercredi matin, je m’étais rasé, j’avais taillé ma moustache, j’avais coupé mes cheveux, préparé un bagage, prévenu mes élèves, j’étais allé travailler l’après-midi et le soir j’étais allé à l’aéroport de Haneda, vol Qatar Airways. En chemin, j’avais surpris la lune, une lune magnifique, pleine cette nuit là, lune m’accompagnant vers la France dans ce ciel d’un jour nouveau ne cessant de se lever à bord de l’Airbus A350, mes yeux rivés sur l’astre brillant. En France, un temps magnifique, ensoleillé pour ce qui reste en ma mémoire mon plus beau séjour en France.

    Je suis arrivé, c’était le printemps, la lune était nouvelle et les arbres fleurissaient.

    Deux ans ont passé. Deux ans ont passé et il me faut désormais tourner cette page définitivement.

    De ces journées est sorti un billet de blog que j’ai écrit et publié l’an dernier, un billet au titre mûri durant des années, car je m’y étais préparé, à ce jour. Un très long billet pour raconter maman, raconter maman dans notre famille, maman et moi, et dresser avant tout le portrait d’une femme dont seule la mort m’a révélé l’existence. Le femme et non la mère.

    Le billet partagé, le deuil était accompli, j’avais écrit tout ce que je pouvais écrire et il ne me restait plus qu’à le partager avec vous. Ce billet, un des billets les plus importants qu’il m’aie été d’écrire, je l’ai « épinglé » sur Twitter comme sur Facebook, permettant au lecteur de passage de pouvoir le lire, car ce billet me raconte en filigrane plus que beaucoup d’autres et qui sait, plus que tout autre.

    Deux ans ont passé et depuis le début de cette année je sais que le moment est venu de désépingler ce billet, de le laisser rejoindre le passé duquel je tente désespérément de le retenir, sachant également que ce billet ne sera pas perdu, qu’il est toujours sur mon site, et que j’ai veillé pour le protéger de mes soucis professionnels et financiers du moment, à payer une autre année d’hébergement.

    Avec ce retour timide à l’écriture ressurgit dans mes yeux, ou pour être plus exacte, dans ma mémoire visuelle, cette lumière brumeuse de mes promenades du matin, à La fermé Bernard.

    C’est beau, la campagne de l’ouest de la France, quand à l’orée d’une nouvelle journée ensoleillée une brume épaisse enveloppe tout.

    Cette fin mars, les arbres étaient encore rachitiques, dépourvus de feuillages mais ici et là apparaissaient les premières pousses. J’ai aimé cette petite ville du Perche, cette petite ville de ce qui fût autrefois le duché du Maine, là où quelques Francs nommés Robert, au VIIe siècle, allaient donner naissance à deux dynasties, la Plantagenet qui règnerait sur l’Angleterre bien entendu, mais également la Capétienne. Et La Ferté-Bernard, aujourd’hui petite ville coquette mais oubliée, fût une de ces villes importantes des Comtes du Maines et des Ducs d’Orléans.

    Depuis, ces paysages ne me quittent pas, ils sont gravés en moi, et en écrivant, c’est comme si les arbres refleurissent au dedans de mois dans ces promenades sarthoises de ce mois de mars 2019.

    Comment cela a-t-il pu être possible que ce voyage devienne si parfait, si heureux, si ensoleillé. Peut-être finalement ai-je pu enfin comprendre toute l’affection que j’ai reçu, peut-être ai-je pu percevoir mes parents au delà de la contingence, le manque d’argent, les colères et cette violence parfois, les mots qu’on ne disait pas mais qui explosaient sous d’autres formes, surtout ne pas dire la peur de tout perdre, de se  retrouver à la rue, la peur d’être jugés, par la famille, les voisins, les autres, la peur d’échouer, et la peur de perdre ses enfants.

    Deux ans et le sentiment d’une page qui se tourne. C’est une expression un peu étrange, une page qui se tourne, une sorte de tarte à la crème, car il y en a, des pages et des pages tournées. Le décès de maman a marqué un tournant, et aujourd’hui, ce n’est pas la page qui va se tourner, c’est moi qui vais la tourner, en désépinglant cet article et en publiant celui-ci pour, une dernière fois, dire au revoir à celle qui plus que me donner la vie, m’a accompagné sans jamais m’oublier ni me juger, qui toujours avait ce mot réconfortant, « si c’est ce que tu veux faire… », ambigu et généreux à la fois.

    Allez, à Dieu, maman. Adieu.

  • Parting Glances (1986), un FILM PÉDÉ

    Parting Glances (1986), un FILM PÉDÉ

    Un film pédé, un film SIDA et peut-être le premier dans son genre. Et le tout sans larmoiement, non, ça aurait été trop facile…

    (suite…)
  • Fabrique de ma solitude

    Fabrique de ma solitude

    Je me suis retiré sans vraiment le faire des réseaux sociaux, j’y ai réduit ma présence. Je suis amusé par l’indifférence générale quand on n’y est plus, ça aide à bien comprendre l’illusion dans laquelle ils nous enveloppent, celle de compter, d’exister, d’être importants quand en réalité on n’y est qu’une « information », un « data » parmi d’autres piégés dans d’autres bulles. Disparaissez, vous ne manquerez à personne. Personne ne vous enverra un message « on ne te voit plus, ça va? », ni même un « quoi de neuf ». Je n’attendais rien heureusement, mais ça m’amuse de constater cela.
    Le résultat de cette semi-retraite est une vie désorganisée. Tout le temps que je perdais, je me suis mis à tourner en rond, passant désormais du temps sur un YouTube qui de fait a progressivement remplacé et Facebook, et l’addiction ancienne, remontant à l’enfance, à la télévision. Celle-là, je m’en étais guéri mais comme toute addiction, elle n’attendait qu’une occasion pour ressurgir.
    C’est comme un sevrage. Il faut réapprendre le silence, l’ennui, le vide.
    Pourtant, progressivement, ma « consommation » de YouTube a évolué, passant d’une roue de secours dans un temps qu’on ne veut pas voir passer, à l’exploration d’une véritable mine d’or. Je suis bilingue anglais et j’avoue, YouTube, c’est extraordinaire. Ainsi cette semaine, j’ai regardé le dernier documentaire de Adam Curtis. Incroyable comment depuis trente ans il réalise le même documentaire en l’affinant, en allant plus loin dans sa recherche d’un récit global, avec toujours ce moment clé, ce tournant, l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher dont chaque fois il affine l’analyse. Et tout cela avec l’élégance d’une oeuvre contemporaine, image et son.

    J’ai regardé pas mal de vidéos en tout genres et découvert des pépites que je vais progressivement utiliser pour écrire. Au milieu, beaucoup de vidéos ayant trait à l’histoire de l’homosexualité, des horreurs, des trucs qui font sourire, des trucs qui font pleurer aussi, des trucs qui racontent une histoire qui est la mienne, qui forment une identité complexe et dont j’ai recommencé à me nourrir pour finir ce travail dont je vous ai maintes fois parlé. Ce matin, ça a été le Chris Donahue show de 1989.

    Concernant ce travail, qui bien entendu est un serpent de mer, « mon premier roman », je suis enfin arrivé à ce que je recherchais à tâtons. C’est amusant, en écrivant ces mots, en remplaçant les formules tarabiscotées pour « l’évoquer » à défaut d’en parler (« ce qui m’occupe en ce moment », « mon travail du moment », « ce projet dont je vous ai parlé », etc), je m’aperçois que le tabou est enfin tombé et qu’il n’y a aucune honte à porter durant des années un travail avec toutes les difficultés que cela suppose. Oui, ce roman, le premier d’une série de trois, devrais-je dire. Là, je vous vois venir, « il a même pas écrit le premier qu’il nous dit qu’il veut en écrire trois ». Ben ouais, mais c’est le projet de départ, et cela depuis le premier jet il y a environ dix ans. Un équivalent de 150 pages peut-être, du premier tome dont je garde le titre secret. Le titre, c’est étrange, c’est comme si je l’avais toujours eu en moi…

    J’y travaille de nouveau, j’écris de nouveau, et je place la barre encore plus haut. C’est tout ce que j’ai en moi ou ce ne sera rien du tout. Je veux écrire un roman, un vrai roman, de ceux qui restent après avoir lu la dernière ligne.
    Alors, après avoir fait des élagages, des révisions, des changements dans ce qui est déjà écrit en suivant quelques retours dont je vais un peu vous parler ici, je me suis aperçu que. Non.

    Désolé les gars, désolé les filles, désolé les autres, mais il faudra vous farcir des passés simples, des futurs antérieurs, des subjonctifs passés, des conditionnels passés, des doubles pronoms, de longues phrases avec de la ponctuation et des parenthèses (de celles dont il m’est arrivé de vous abreuver sur ce blog…).
    Après une très longue révision de ce que j’avais écrit, laissé en plan, je suis arrivé à une conclusion. La richesse de la grammaire de la langue française permet de faire respirer un texte, un récit d’une façon incroyable, d’élargir le champs en des sensations d’une très grande richesse que rien, dans une réduction à une grammaire simple, ne peut égaler. La langue française est le reflet de la gastronomie française, c’est une langue magnifique que j’ai appris à aimer jusque dans ses retranchements en l’enseignant. Ce serait dommage de ne pas le faire comme je sens, de ce côté là.
    Et pour tout dire, c’est toute cette articulation complexe qui me ressemble car elle offre la possibilité incroyable, en créant des contrastes, de faire surgir le passé ou le présent dans toute leur violence et leur beauté avec la précision du photographe qui retouche une photo pour en faire ressortir un détail.

    Bousculer l’ordre, même et surtout avec l’écriture, c’est s’amuser avec. Ferré a écrit que le désordre, c’était l’ordre, moins le pouvoir. Et je suis totalement en accord avec cela. Mon écriture doit me ressembler, elle doit se faire mon joujou et non chercher à se mouler ni dans des conventions, ni dans des hésitations et encore moins dans les conformismes de notre époque.

    Je veux m’amuser avec les registres de la langue, et tout le réclame, tout. Alors il y aura des passés simples à foison quand cela me fera plaisir malgré les réserves qu’un de mes lecteurs a formulé à ce sujet, une remarque qui a mis du doute dans mon élan quand au même moments mes amis ne me faisaient aucun retour – peut être avaient ils cru que je racontais ma vie.
    C’est que je voulais aussi jouer avec les sujets, écrire « je », un je polyphonique car c’est ce je qui est le cœur même du récit, à défaut d’en être le personnage principal qui, lui, est invisible, tapi, caché.
    C’est difficile, écrire un roman avec un, deux, trois, quatre, cinq personnages différents tout en donnant leur place à d’autres encore même si on ne les croisera qu’une fois et en même temps expérimenter des formes d’écriture qu’on ne maîtrise pas, du moins dans les premiers jets.

    J’avais adoré Manhattan Transfer, j’avais adoré le deuxième tome des Chemins de la liberté (Sartre a lu Dos Passos en anglais dans les années 30 et il est évident que le deuxième tome des Chemins est un hommage à Dos Passos qu’il a lu précisément à l’époque où se situe le récit).
    A la relecture toutefois j’ai finalement compris que ça ne collait pas, que le procédé était maladroit.

    Pour m’y remettre, je me suis replongé dans l’esquisse du dernier chapitre, la fin, quoi, et même si l’écriture m’a semblé forcée, une sorte de grande prise de note, j’ai été surpris d’y avoir laissé tout ce qu’il fallait, en faisant une esquisse assez réussie. Une sorte de testament adressé à moi-même et que je viens seulement de déceler. Et je l’aime, cette fin.
    Je regrette d’écrire sur ordinateur car cela aurait mérité d’être jeté sur le papier. Elle ne doit pas faire plus de 15000 signes, ce qui est très peu, mais j’y ai retrouvé l’essentiel et, pour tout dire, comme c’est par cette esquisse que je me suis replongé dans ce roman laissé en plan il y a dix ans, elle a réveillé tout le récit, toutes les intentions encore non écrites tout comme les personnages encore piégés dans ma tête et qui ne demandent qu’à sortir.

    La platine disque, et puis ce retrait des réseaux sociaux, et puis ces tchats que je fais plus souvent depuis un ou deux mois, cette reprise de contacts avec celles et ceux qui comptent pour moi, c’est la solitude nécessaire qui m’a tant manqué. C’est la solitude devant la feuille blanche et le plaisir qui va avec aussi, c’est le bras qui se pose sur un vinyle sans que je ne me retrouve le nez collé sur mon ordinateur.

    C’est important, la solitude, pas la solitude forcée, tragique. Non, la solitude de fait, ces moments de silence que j’apprécie.
    Je me souviens, durant mon analyse, j’avais parlé à la psy de ce que j’avais ressenti en regardant Mes voisins les Yamada, quand, toute la famille sortie, la mère se retrouvait seule à la maison, mettait la machine à laver en route dans le silence de la maison. J’avais effleuré des souvenirs d’enfance, ce même silence à la maison, et maman qui travaillait ces matins où, malade, je restais au lit dans un demi-sommeil.
    Cette même qualité de silence. Maman était seule, alors, et à bien y penser, ce n’est pas cette solitude qui lui pesait, je crois qu’elle faisait partie de ces femmes qui prenaient un réel plaisir à s’occuper de la maison, à faire la cuisine. Une autre époque, une autre génération. Effleurer cette qualité de silence, c’est presque retrouver le bonheur qui s’y cache. Sans musique ni vidéo et encore moins de réseau social pour meubler.
    Je peux, alors, rentrer dans le jeu de l’écriture et voir, entendre, il ne me reste plus qu’à décrire et raconter. Ce matin, j’ai « torturé » un des chapitres pour le rendre plus direct comme deux personnes me l’avaient conseillé, et à la relecture j’ai pensé que non, ça ne me plaisait pas, que ce n’était pas moi.
    Et alors cette histoire de passé simple a été réglée. J’aime le passé simple, simplement parce que ça permet, entre autre, de s’en passer. Et de fait garder ce style que certains jugent ampoulé m’oblige à écrire avec plus de rigueur, à nourrir mes phrases plutôt qu’à en changer le style, car je sais pourquoi j’écris ainsi. Moi.

    Les quelques retours qui me sont revenus il y a dix ans ont brisé l’élan certes, ils sont surtout révélé la très grande fragilité de mes propres convictions concernant ma propre écriture. En fait, je n’avais jamais réfléchi à pourquoi j’écrivais d’une certaine façon, ni pourquoi j’écrivais d’une autre façon sur mon blog, ni encore pourquoi ça sortait différemment pour ce roman.
    Et en réalité, c’était tellement évident…
    Après toutes ces années le fantasme d’écriture est mort, il ne me reste qu’un travail, avec beaucoup de travail, une histoire compliquée à écrire mais très claire, et puis aussi un plaisir avec lequel je renoue très timidement.
    J’ai 55 ans. Mon travail à l’école me gave comme ce n’est pas permis. Je ne retrouverai jamais un autre travail. La seule reconversion qu’il me reste est d’être écrivain.
    Ça fait 20 ans que je repousse cette échéance…

  • Small Axe, et Dieu créa… Lovers Rock

    Small Axe, et Dieu créa… Lovers Rock

    Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’une série télévisée britannique diffusée sur Amazon Prime, co-produite par la BBC et dont j’ai entendu parler il y a quelques semaines par un article de Nina Zadkine, « Small Axe » : un instrument sympathique, mais peu tranchant. En 5 épisodes distincts, une série qui retrace des moments importants de l’histoire des communautés noires résidant à Londres entre la fin des années 60 et le début des années 80.
    Je m’attendais à une oeuvre à l’antiracisme convenu, Nina Zadkine affirmant que son but était de « répondre à la demande du marché, essentiellement composé par des publics blancs. La fabrication de la bonne conscience est à l’ordre du jour de l’offre médiatique, il s’agit de représenter l’ordre marchand dans les formes les plus valorisantes. » (sic)
    Je n’ai jamais lu article tombant à ce point à côté de la plaque, la convocation des mânes de Guy Debord contribuant même à renforcer ce sentiment étrange que l’immense culture de son auteure l’avait empêchée de comprendre ce que représentait réellement cette série.

    Une oeuvre longuement mûrie

    Small Axe est le produit d’un long travail de plus de 10 ans comme le dit son auteur, le réalisateur Steve McQueen. Il s’agit d’une oeuvre mûrie, réfléchie et dont BBC n’est dans tout cela que le machin en bout de chaîne.
    Les cinq récits qui la composent constituent un tout cohérent, et même si chaque récit est indépendant, la série compose en filigrane le portrait d’une communauté noire britannique et de sa relation avec la société qui l’entoure, une société blanche britannique. On pourrait s’arrêter là, mais ce serait passer à côté de l’essentiel car une œuvre artistique ne peut se résumer à la somme des éléments qui la composent.

    Stop, on recommence!

    Putain, qu’est ce que c’est difficile de parler de cette série…
    Cela fait trois jours que ça me traverse, que ça me bouleverse, et je suis là à faire dans le pompeux, à tourner autours du pot alors que Small Axe, précisément, va droit au but. Small Axe ne s’adresse pas à un public blanc comme semble le croire Nina Zadkine, elle s’adresse à qui veut bien la voir, et ce dont je suis sûr, c’est que le premier soir, une grande majorité des noirs britanniques étaient devant leur télévision, et que la deuxième semaine, c’étaient toute la communauté noire qui avait rendez-vous devant BBC One, certainement le choix le plus judicieux pour la toucher, cette communauté. Oui, BBC One, précisément.

    Small Axe, une baffe immense

    C’est comme si le réalisateur l’avait chargée de petites bombes à fragmentation destinées à produire des effets à long terme. Ce n’est pas une page d’histoire, c’est une invitation à revisiter l’histoire, à en compléter les zones ensevelies sous des omissions et des dissimulations, c’est donner un sens à ce fameux « Carnaval de Notting Hill », c’est trouver une explication rationnelle à la délinquance et à la sous-qualification professionnelle des jeunes noirs, les hommes en particulier, c’est comprendre ce que sont les mécanismes qui conduisent à ce désir et la mécanique « d’intégration » dont souffrent un grand nombre d’indigènes.
    Trois récits biographiques, un récit historique, et un récit dont je ne suis pas, pour le moment, capable de parler tant la charge émotionnelle est intense, brute, je me demande même si McQueen n’en a pas fait la clé de toute la série…

    La vache, je n’y arrive pas!

    Ça ne sort pas, je me retrouve encore à tourner autours du pot, en fait oui, c’est ça, c’est précisément cet épisode qui me bloque, les autres sont finalement tellement attendus, tellement évident, le racisme institutionnel, c’est tellement banal…
    Alors je vais vous le faire comme je le sens, sans fioriture. Je vais essayer de le faire sans spoiler, c’est aussi ça, le problème. Mais bon… Oui, la clé de ces 5 épisodes, c’est le deuxième épisode. Lovers Rock, l’épisode que Nina Zadkine a regardé comme une blanche, je la cite, « Quel soulagement, en effet, que ce retour à une manière d’appréhender la « culture noire » (monolithe construit par les sociétés de marketing), packagée, chorégraphiée, rythmée ! ». Non, il y a un truc qu’elle n’a pas saisi, peut-être parce qu’il y a une transmission qui ne s’est pas faite politiquement, entre les années 70/80 et maintenant.
    L’importance de la culture, de la musique, des vêtements.
    Jusque la fin des années 80, la musique, les vêtements, des attitudes, le langage, la coupe de cheveux, tout obéissait à des codes qui eux même se prolongeaient dans des idées politiques. Il y avait bien les militants d’extrême-gauche, des gosses de la petite bourgeoisie blanche habillés comme des ploucs, mais c’étaient des ringards suspendus hors du temps, ça ne comptait pas. Non, dans les mouvances nées des luttes anti-racistes mais aussi chez les homosexuels, et jusque dans les tréfonds des quartiers populaires, des codes vestimentaires avaient émergé, cimentant chaque groupe, chaque cité, chaque quartier en lui donnant son identité.
    Longtemps, c’est la soul et le funk, le rock’n roll et même la disco qui dominaient la culture, avec à la marge le rai et les musiques africaines, le soukouss notamment. Et puis vers 1987/88 sont venus s’ajouter le rap, le rock alternatif et la house de façon totalement underground d’abord avant de se diffuser avec chaque fois leurs façons de s’habiller, leurs lieux.
    On parlait alors de tribus. Les rockers, les rockabillies, les skins, les red skins, les kyfons, les minets, les sapeurs, les Goths, les jeunes gens modernes, les fifties, les punks, les new waves, les reubeu, les rastas, …
    Londres plus que Paris regorgeait de ces bandes de jeunes portant sur eux l’apparence de leur goûts musicaux. Faire de la musique était un truc banal, tout le monde s’essayait à faire son groupe. À Londres, le reggae régnait en maître depuis la seconde moitié des années 70, son petit frère, le ska, avait connu un revival inattendu auprès des bandes mixtes blancs et noirs du grand Londres.
    Sape, musique. Et politique. Pas de la politique comme les blancs, ce truc rigide, abstrait, théorisé, non, avec le gros barbu qui a tout théorisé de la révolution. Non. Un truc viscéral, plutôt, tiré de l’expérience même du racisme, du chômage, de la violence policière et de la mise en marge imposée jusque par les partis et organisations de « la classe ouvrière ». Dans Mangrove, c’est ce député du Labour, « vous avez des preuves? ». Connard!

    Aucun épisode de cette série ne fournit les clés de cette époque comme le fait Lovers Rock, certainement un des plus beaux épisodes de série qu’il m’ait été donné de voir de toute ma vie.

    Mangrove, le premier épisode, c’est une révolte, c’est la lutte d’un restaurateur contre la violence policière, contre le harcèlement dont est victime son restaurant, c’est un policier qui dit que « ces gens sont des sauvages », qui tire la gueule quand il visite la cuisine en demandant ce que c’est, qui suspecte le restaurant d’être un tripot où on se drogue. C’est la section anglaise du Black Panther Party qui va appuyer le restaurateur et l’encourager à ne pas céder, à se battre. Et non, ce n’est pas un happy end. Georges Floyd nous l’a rappelé, ça n’a pas changé. Frank Crichlow, le propriétaire du restaurant a passé une partie de sa vie à se battre pour être finalement définitivement innocenté, et le harcèlement n’a jamais réellement cessé.
    L’épisode est attachant malgré les brutalités policières. S’y glisse en filigrane ce qui deviendra le carnaval de Notting Hill, un quartier qui avait auparavant connu en 1958 une des plus importantes émeute de l’après-guerre…

    Red, White and blue, Le troisième épisode, c’est un autre type de révolte. Celle d’un jeune noir, Leroy Logan, promis à une brillante carrière de scientifique et qui décide de rentrer dans la police pour la « changer de l’intérieur ». Une autre histoire vraie.
    Une brutalité incroyable, les autres noirs et même le père qui l’accusent d’être un traitre quand de leur côté ses collègues le traitent comme une merde. Aucun épisode ne provoque autant d’inconfort pour un indigène que cet épisode, pas un instant on ne cesse de se demander pourquoi il reste dans la police, pourquoi il encaisse tout ça.
    Mais ce qui est incroyable, c’est que son obstination à rester, c’est la même quête de dignité que celle du propriétaire du restaurant dans Mangrove. Il est anglais, il paie ses impôts, il est légitime. On peut douter, et pourtant, oui, il a le droit d’être policier. Il est d’ailleurs nettement plus diplômé que ses crétins de collègues blancs dont le racisme n’a d’égal que la bêtise et l’ignorance crasse. Eux, c’est le fait d’être blancs les rend supérieurs. Bande de cons.

    Avec Alex Wheatle, voilà l’histoire d’un jeune orphelin qui va plus tard devenir écrivain, une histoire vraie, encore une. Mais là encore, plutôt que nous livrer un happy end comme s’en plaignent les ouin-ouins geignards du Télégraph, le gars devient écrivain gna-gna-gna, McQueen nous montre la genèse, une vie de merde dans laquelle 99% d’entre nous aurait sombré. La prison, les bandes. Et puis le reggae aussi, cette bouffée d’oxygène, et puis ces yeux qui brillent quand à la sortie de l’orphelinat le voilà à Brixton entouré de ses semblables, noirs comme lui, et puis les sound-system, et puis l’incendie de New Cross, en janvier 1981, tuant 13 jeunes noirs lors d’un anniversaire et donnant lieu à d’immenses manifestations où déjà le slogan était de dire que les vies noires comptaient, car la police, elle, avait vite clos l’enquête, laissant planer un doute sur une possible origine criminelle de l’incendie.
    Il y a peu de doute que McQueen ait réalisé cet épisode en pensant à l’incendie de la tour de Grenfell (71 morts, majoritairement noirs et asiatiques) en 2017 et aux manifestations de masse qui ont suivi, là encore une grande majorité de noirs, l’enquête elle même ayant trainé en longueur malgré la responsabilité du bailleur.
    L’épisode a lieu à Brixton qui, durant le printemps 1981, a été traversé d’émeutes, émeutes de la faim, du chômage et du racisme. Des émeutes qui se sont ensuite généralisées dans l’ensemble du Royaume-Uni et que Margaret Thatcher a balayé d’un « ce n’est pas la société qui est mauvaise, ce sont ces gens ».
    Toute la société blanche britannique a approuvé, ouvertement ou tacitement, le Labour ne montrant guère de solidarité envers les populations noires, et pourtant, le Labour était dans sa période « coup de barre à gauche ». Blanche, visiblement.

    Avec le dernier épisode, McQueen ne pouvait ignorer qu’il allait déclencher un séisme. Education, c’est l’histoire d’un enfant noir et certainement dyslexique qu’on envoie dans une école « spéciale » pour « enfants inadaptés » et « anormaux ». Une politique qui a eu cours en France aussi, ça s’appelait les CPPN, une véritable usine à triage racial qui a eu lieu jusque dans les années 90.
    Là, on y mettait les Aïcha, les Djamila, les Ahmed, les Fatou et autre Karim en saupoudrant d’un peu de Hervé, toutes et tous réputés « inadaptés pour l’école », avant de les « orienter » dans des écoles professionnelles pour « apprendre un métier » parce que bon, hein, « tout le monde n’est pas fait pour aller à l’école ».
    Visiblement, le Royaume-Uni a également développé cette politique pour écrémer son système scolaire des jeunes noirs qui avaient des difficultés à suivre, qui étaient trop « différents ». Un débat semble amorcé, beaucoup d’articles ont été publiés à ce sujet ces deux derniers mois.

    Un récit fort, urgent…

    Difficile de raconter brièvement, sans spolier, ces 4 épisodes dont trois sont basés sur des vies réelles, racontant des luttes, des combats, des violences policières.
    Difficile également de traduire comment cette série met le blanc de côté.
    Fait rare, le blanc devient l’autre, le blanc devient cette masse uniforme qu’on entend généralement adressée au sujet des noirs. Il a un visage indifférencié, tous les blancs se ressemblent, ils sont une force extérieure, une sorte d’ennemi trop visible avec lequel il faut composer et dont il ne faut surtout pas se faire remarquer de crainte de s’attirer des ennuis, comme le dit le père de Leroy Logan, ce garçon qui voudra plus tard devenir policier: c’est d’ailleurs cela qui va le conduire à rentrer dans la police, réduire le gouffre entre blancs et noirs…

    … de toute beauté noire

    Difficile de traduire ici comment ces épisodes composent au contraire, pour les noirs, une incroyable symphonie de couleurs de peaux, de formes de visages, de looks, de tailles. Les noirs sont grands, petits, gros ou minces, le visage rond, carré ou long, les traits fins ou épais, les cheveux afro ou lissés, soudain, tous les fantasmes du type négroïde s’effondrent pour laisser place à une race qui en réalité n’existe pas: la race noire. Un peuple, une histoire, une culture, oui. Une race, non. Que dis-je… Des peuples, des histoires, des cultures. Mais de race, non. On ne voit aucun clone, la variété domine et jusqu’aux différentes pigmentations des corps.
    Mais qu’avons-nous fait, nous, les blancs, quel crime n’avons-nous pas commis, et quel crime ne commettons-nous pas encore en refusant de reconnaitre le crime…

    Et Dieu créa… Lovers Rock

    L’épisode le plus fort, le plus violent symboliquement, et que non, vraiment, Nina Zadkine n’a vraiment pas compris, le voilà qui nous explose à la figure. Idéalement placé en deuxième épisode, sorte de contrepoint à la violence policière du premier épisode, il est la réponse du réalisateur aux propos du policier, au regard blanc.
    McQueen assume. Oui, on fume des pétards, semble-t-il dire dès la troisième minute! Prend-ça dans ta gueule! Non, McQueen ne va pas nous montrer de jolis noirs ripoulinés bien intégrés. Et nous voilà invités chez les « sauvages » pour une soirée, une de ces « house party » dans lesquels peu de blancs ont eu le privilège, et je parle bien de privilège, d’être invités.
    Le policier visiblement doutait de la qualité des curry du Mangrove, en voilà filmés en gros plans, mijotants de couleurs différentes, appétissants, remplis de ces légumes que nous voyons coupés par des femmes qui cuisinent en chantant et en riant. De grosses marmites. Non, c’est trop complexe pour n’être que de la bouffe, nous avons à faire à de la vraie gastronomie.
    Si la cuisine s’affaire, de l’autre côté des murs, on vide toutes les pièces de la maison. Ce n’est pas pour un déménagement, on prépare une soirée, et visiblement, il y en aura, du monde…

    House Party à Brixton, 1979

    L’épisode a commencé par une maison, une fille sort en cachette de chez elle, c’est la nuit. On la retrouve maintenant, avec une copine, elles se sont faites belles, version de cette époque, vers 1979 ou 1980. Cheveux lissés, robe « floue » colorée. Elles prennent le bus et arrivent à la maison. Une atmosphère légère règne. Être noir, c’est exactement comme être palestinien, c’est la situation qui crée la politique, pas la couleur de peau, et ce soir, la ville est légère…
    Et alors, je ne peux ni ne veux raconter la suite. McQueen nous offre l’honneur de voir ce à quoi ressemblaient ces soirées dans le Brixton de l’époque. Oui, l’honneur car il ne cache rien. On fume des pétards, on danse, on chante, le DJ est aussi réellement le Maitre de cérémonie, le MC, il scande, il rythme la soirée et suit les désirs de son public, les filles sont belles, les garçons sont beau, et voilà un feu d’artifice de beauté noire, voilà ceux que les blancs parfois traitent de singes, de sauvages, de barbares, de « nez épatés » et de « cheveux crépus » explosant tous les préjugés pour former une jeunesse souriante, belle, remplie d’espoir et de bonheur, belle de la variété de ses visages, de ses attitudes, de ses clins d’oeils et de ses amourettes, de ses flirts. Une incroyable sensualité élégante et timide, incroyablement fraiche… McQueen ne nous épargne même pas un moment glauque, car dans toutes les soirées il y a des moments glauques, mais il ne s’y attarde. Non, là où il va s’attarder, c’est sur une chanson, une chanson qui plus que toutes les autres symbolise ce « Lovers Rock », sous genre du reggae typiquement britannique, pur produit de la créolisation du pays, preuve s’il en est que quoi que fassent les réfractaires blancs, la culture est d’ores et déjà transformée, nourrie, enrichie par les populations indigènes.

    On peut éventuellement penser que ces longues minutes de Silly games (Janet Kaye) s’éternisent, mais je crois surtout que McQueen a voulu la marteler, en laisser une emprunte, un peu comme après une soirée, en en reparlant avec ses amis, on se souvient de « ce moment », et que « ce moment » suffit à remémorer toute la soirée, le bonheur…

    Qu’adviendra-t-il de toutes cette beauté?
    James Baldwin

    Lovers Rock, c’est le plus bel hommage que le réalisateur pouvait offrir à sa communauté, à sa famille, aux siens, à sa propre histoire. Lovers rock, c’est l’incroyable résilience du peuple noir, son incroyable dignité, sa vitalité culturelle malgré les violences policières et la marginalisation. Lovers Rock, c’est la revanche des gamins envoyés dans des écoles poubelles, c’est la revanche d’hommes noirs à qui on refuse une promotion au travail parce qu’ils sont noirs, c’est l’obstination de Frank Crichlow, le propriétaire du Mangrove. Lovers Rock, c’est un immense Fuck You adressé à la blanchitude, mais avec élégance, et avec le sourire, l’air de rien. C’est un geste de beauté pure, un geste d’amour infini adressé aux hommes et aux femmes noires, c’est la promesse que la vie continue.
    Lovers Rock, c’est pour que les gamins posent des questions à leurs parents, à leurs grands parents pour se réapproprier des pans de l’histoire qui leur a été cachée, exactement comme les y invitent les dernières minutes du dernier épisode, Education. L’avenir du peuple noir est dans son histoire. Et dans la conviction profonde de sa beauté.

    Étonnant que Nina Sadkine n’aie pas vu tout cela. N’est-ce pas Houria Bouteldja qui régulièrement aime citer James Baldwin, « mais qu’adviendra-t-il de toutes cette beauté ». C’est exactement la question que pose ce Lovers Rock suspendu entre plusieurs épisodes racontant la violence raciste et systémique de la société britannique.
    J’espère que cet article, en vous invitant toutes et toutes à regarder cette splendide série, saura également toucher Nina et l’inviter à oublier la mathématique froide de ses références universitaires pour savoir accueillir une série qui restitue à la jeune génération noire du Royaume-Uni des clés de sa propres histoire et de sa propre beauté, des fondations sans lesquelles il est impossible de parler d’émancipation.

  • Savoir se faire plaisir en des temps difficiles

    Savoir se faire plaisir en des temps difficiles

    Bonjour… Hmmm, par quoi commencer. Février a été rapide, fulgurant même. Me voici donc de nouveau travailleur précaire au Japon, avec un contrat aléatoire dans un marché du travail qui ne l’est pas moins. Février, ça a donc été faire les démarches administratives qui vont avec, l’agence pour l’emploi, etc Ce n’est pas une situation aisée car cela me ramène à mon histoire familiale, la pauvreté, la crainte de manquer, les angoisses de mon père de se voir retirer son autorisation de séjour quand il a perdu son travail, les angoisses de maman pour boucler les fins de mois. On ne sort jamais indemne d’une histoire difficile, tout au plus on apprend à faire la part des choses et à bien comprendre qu’on n’est pas ses parents et qu’il n’y a aucune raison de revivre une histoire qui n’est pas la sienne.
    Mais comme toujours, cela agit « en toile de fond ». Cela étant, passée l’espèce de sidération qui a accompagné ma nouvelle situation, la colère aussi, j’ai finalement relativisé. Il y en a tellement qui en ce moment sont en train de tout perdre, de souffrir… J’entre, à reculons certes, dans quelque chose de nouveau où il va falloir que je me détache de beaucoup de mes habitudes mais en attendant, ça devrait finalement assez bien se passer. J’aborde les mois qui viennent assez calmement.
    Tout ça pour vous dire que je n’ai pas trop eu la tête à venir sur mon blog – partager mes humeurs ne valait pas trop la peine car dans de telles circonstances, on finit toujours par beaucoup plus s’épancher et tourner en rond, c’est fatigant pour vous, c’est fatigant pour moi.

    Vieux projet datant de plusieurs années et sans cesse repoussé je ne sais pas trop pourquoi, j’ai enfin une platine disque. Un très bel objet datant de 1984 en très bon état, une Denon dp37f. Visiblement, la dp-47f, le modèle du dessus, était très prisée à l’époque et du coup, il est impossible de la trouver pour pas cher, mais la dp37f à qui elle a fait de l’ombre, on la trouve à de bons prix. Je sais que par chez vous, les importateurs la revendent à prix d’or mais ici, pour le moment, c’est très raisonnable.
    Un très bel objet, donc, comme on n’en fait plus pour moins de 1000 euros. Fabriquée au Japon, avec une jolie caisse en bois verni, en très bel état, très lourde bien sûr et dotée des « dernières technologies » de ce qui a été l’âge d’or de la platine disque – entrainement direct et vitesse contrôlée par processeur « quartz », contrôle électronique du bras (poids, anti-skating, déviation, etc), totalement automatique -, je l’ai adoptée dès que je l’ai vue.
    Auparavant, je voulais une platine actuelle, mais très vite j’ai découvert qu’à moins de 1000 euros, les platines actuelles sont de moins bonne qualité que ce qui se faisait dans les années 80. J’ai donc commencé à regarder les platines d’occasion, et esthétiquement, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Le bras tout fin, droit et très long enveloppé dans sa coque « servo-drive », les très belles proportions, elle offre un très bel équilibre entre formes rondes et formes carrées.
    Elle est en très bon état. Que je vienne à devoir m’en séparer, je pourrai sans problème la revendre au même prix voire même plus cher.
    J’ai acheté un pré-ampli puisque les platines en ont besoin et que mon amplificateur n’en a pas. Là, j’ai fait dans le pas cher, Audio-Technica. Il a toutefois eu de très bonnes revues.

    Il ne restait plus qu’à acheter quelques disques. J’ai fait ça un peu à l’arrache, j’avais peu de temps et je me suis littéralement noyé dans la boutique, et puis surtout il était hors de question de dépenser une fortune. Il y avait des bacs à 100 yens, des bacs à 300 yens…
    Pour 450 yens (3,50 euros), j’ai acheté un « objet », un truc que je n’aurais jamais pensé à acheter autrement qu’en vinyle: Ça, c’est paris, サ、セパリ, un coffret « luxe » de deux albums « hi-fi stéréo » de chansons sur Paris. Yves Montand, Juliette Gréco, Patachou… C’est surtout l’objet qui m’a fait sourire, avec ses photos du « Paris éternel » qui a du faire rêver son propriétaire il y a une cinquantaine d’années.

    Pour 450 autres yens, un double-album de Yves Montand de 1976, encore un truc que je n’aurais ni même acheté autrement, ni même pensé à écouter, mais je ne sais pas, l’album m’a fait de l’oeil et il y a dedans quelques chansons que j’aime comme Les feuilles mortes ou Bella Ciao, Les grands boulevards, Battling Joe ou L’âme des poètes.

    Pour 450 yens encore, l’album de Bronski Beat, The age of consent. Je n’ai même pas hésité (contrairement aux deux autres). C’est un album beaucoup trop important, un album qui raconte une part importante de mon identité comme de mon histoire même si, lors de sa sortie, je n’aimais pas, ce n’était pas mon genre de truc. Il a fallu que je vois Partying Glances en 1986 pour littéralement absorber la signification profonde de cet album. La couverture m’a toujours fasciné. Les textes sont très beaux.

    Pour 750 yens, un des albums que j’étais parti pour acheter, Roxi Music, Flesh and Blood. Je l’ai en version haute qualité mais je voulais l’objet. À mes yeux, le meilleur album du groupe, une incroyable maturité.
    J’arrive à la caisse et le caissier me dit que si j’achetais 5 albums à un certain prix, j’avais droit à une réduction de 1000 yens. Je n’avais pas le temps, je venais de me noyer une fois dans un trop plein d’albums, limitant mon choix à des trucs soldés, et ça a été « panique à bord ».

    Je me suis souvenu avoir vu un maxi de Simple Minds, Someone Somewhere (in Summertime), un titre que j’aime beaucoup, 750 yens, je l’ai acheté, ce qui m’a fait économiser 250 yens!

    Je veux y retourner, mais cette fois il me faudra deux ou trois heures et quelques pistes d’achats possibles. J’avais pensé à quelques albums mais il n’y avait que le Roxy Music. Par contre, de bacs en bacs, c’était comme si ma vie défilait sous mes yeux au hasard de l’exploration. Et surtout, je me suis beaucoup amusé de voir bradés ici ces « pressages japonais » qui coûtaient une fortune il y a 40 ans.
    Seuls « Ça c’est Paris » et Roxi Music sont des « pressages japonais ». Bronski Beat est un pressage canadien, Montand un pressage français, Simple Minds un pressage anglais.

    Des achats de hasard, donc, mais qui m’ont permis, lundi soir, de tester mon nouveau joujou. Je ne me souvenais plus du son des disques. Les petits craquements, et puis un je ne sais pas trop quoi, un son plus plein. Les CD, c’est très clairement fatigant, l’aigu grince. Le mp3, je n’en parle même pas, une simple écoute comparative avec un CD, on perd toute l’ampleur du son. La HighRéso, c’est vrai qu’on a tout mais là, c’est ailleurs que ça se situe. C’est une musique invisible, et c’est trop parfait.
    Le disque, lui, a une présence incroyable, il est là, il est tangible et il se fait l’intermédiaire avec l’artiste, il est la preuve que quelqu’un a fait la musique. J’avais oublié cette sensation.

    Et puis aussi on ne m’enlèvera pas de l’esprit qu’il y a beaucoup plus d’informations gravées. Certes, la Haute Résolution est infiniment plus exacte – j’utilise le logiciel Audirvana qui déconnecte tous les filtres de l’ordinateur pour envoyer le signal intact à l’ampli-DAC sans aucune interférence, mais ce n’est pas pareil, le son n’en est pas moins tranché, réduit en des impulsions qui seulement à la fin deviennent des vibrations.
    Le vinyle, c’est du son du début à la fin, et malgré ses imperfections, ce qui est gravé est l’exacte emprunte de ce que l’artiste a fait. Aucun saucissonnage. J’ai lu beaucoup d’articles sur les limites de l’auditions, on parle de Nyquist du nom d’un scientifique qui a mesuré tout ça il y a une centaine d’années, mais je ne suis pas vraiment d’accord. La science ne mesure pas tout.
    Il est admis que l’oreille moyenne ne mesure pas vraiment de différence entre un mp3 à 320 et un CD, et qu’un CD est techniquement équivalent à un disque vinyle voire supérieur. Et pourtant, dès le milieu des années 80, le débat a commencé à monter dans la communauté audiophile, chez ceux qui écoutaient de la musique classique particulièrement, l’idée qu’il y avait une certaine « fatigue » après une heure à écouter un CD.
    On dit beaucoup que ce sont les DJ qui ont sauvé le vinyle, c’est oublier un peu vite les audiophiles qui ont continué d’écouter de la musique sur des platines disques aux formes délirantes pesant plusieurs kilos, isolant le moteur, le disque et le bras. Les audiophiles ont abandonné le CD au milieu des années 90 après en avoir été les supporters 10 ans auparavant.

    Pour ma part, je confirme, l’écoute d’un opéra à un certain volume avec un CD provoque une fatigue, une envie d’écourter l’expérience que je n’ai jamais ressentie avec un disque. Ça crie. Quand à la haute résolution, je ne sais pas si c’est purement psychologique, il y a vraiment toutes les informations, le son est plein, il est ample et pourtant il y a quelque chose de « transparent », et je me demande si finalement on ne préfère pas la façon dont les ingénieurs du son mixaient à l’époque du vinyle, quand ils compressaient les sons du fait de la limitation technique du disque. Les « piano » étaient moins « piano », les « fortissimo » étaient moins « fortissimo » mais quelque part à l’arrivée le son remplissait la salle d’écoute quand les enregistrements modernes, terriblement précis, nous laissent seuls dans notre 15 mètres carrés avec les réverbérations d’une cathédrale du 14e siècle dans laquelle notre expérience auditive se noie. Plusieurs fois ça m’a fait cette impression d’une acoustique qui ne cadre pas avec mon expérience. En « compressant » pour le disque et en évitant les effets de réverbération, les ingénieurs du son rendaient l’expérience plus vivante, plus présente, palpable. Ce chanteur, là-bas, au fond, ben il était là. Désormais, il est bel et bien là mais toute la profondeur qui l’entoure ne colle pas avec l’expérience.

    J’aime bien, quand je me fais un peu geek, ça m’amuse.

    Et puis surtout, c’est un achat de décontraction, un truc qui m’a permis de sortir du stress lié à mon contrat. C’est important, quand on traverse un moment difficile, de s’accorder de la marge si on en a la possibilité. Pour un malade de faire un voyage. Pour un chômeur de s’accorder un truc, un achat pas nécessaire. Pour un étudiant en échec, une semaine sans étudier du tout. Pour un artiste sans travail de s’investir dans un nouveau projet même si à priori ça n’ira nulle part. Pour un obèse malade et luttant pour reprendre le contrôle de son poids, de s’accorder une folie, un truc pas raisonnable. C’est important car c’est une distraction, au vrai sens du terme, et surtout cela permet de fixer une limite entre ce qui est acceptable et ce qui ne le sera pas.
    Je me suis acheté un objet qui n’étais pas nécessaire mais je n’ai pas explosé mon budget, et en ayant recours à l’occasion, je me suis acheté un bel objet, d’une qualité bien supérieure à ce que j’aurais pu m’acheter pour le même prix, un objet que j’ai adopté au premier regard et qui m’a fait plaisir tout de suite même s‘il m’a fallu attendre 8 jours pour le recevoir, me permettant au passage de ne pas céder totalement à l’achat compulsif qui est un achat immédiat.
    Je me suis fait plaisir en achetant quelques albums au hasard mais à l’arrivée, 15 euros pour 5 albums, là non plus je n’ai pas été déraisonnable.
    En fait, il y avait une sorte de limite en moi que je n’ai pas franchie. Je voulais une platine, la musique est pour moi quelque chose d’important, cela faisait longtemps, je suis amené à être chez moi beaucoup plus souvent qu’avant, c’était le moment. Financièrement, ça l’était moins. La limite s’est définie progressivement, quand j’ai commencé à regarder des platines plus chères et « mieux », et que je me disais que « non », je ne pouvais pas, revenant sans cesse à une produit d’exposition un peu abîmé et bradé dans une boutique à Akihabara. Une platine multi-primée ces dernières années. Je suis allé la regarder, il y avait quelque chose de vilain dans son état, mais « je la voulais ». Ça, c’est l’achat compulsif typique. J’ai repensé à mes parents qui, malgré les problèmes d’argent, n’achetaient que des objets soldés ou d’occasion, mais de qualité. Et c’est ainsi que je suis arrivé à ma platine Denon. Elle m’a coûté moins cher que l’autre, elle est dans un très bel état, et elle est d’un tout autre niveau. Et comme je l’ai dit plus haut, si je dois m’en séparer, je n’aurai aucun mal à la revendre au même prix ou même plus cher. D’ailleurs, comme sa grande soeur la dp47f explose les prix, il y a un engouement sur la dp37f qui se développe et les prix ne tarderont certainement pas à monter.

    Alors quoi… Ben je me suis fait plaisir, et c’est quelque chose d’important quand par ailleurs je limite mes dépenses pour m’ajuster à ma nouvelle situation. J’ai fait toute la paperasse nécessaire car il y a des aides ciblées de mon arrondissement et de l’ambassade de France, et je les ai demandées. Je ne sais pas si j’aurai droit à toutes malgré une chute de plus de 1/3 de mes revenus. Ce qui compte est que je les ai demandées. Je me suis fait plaisir pour me sortir la tête du mode panique dans lequel j’ai parfois été en janvier. Pour me prouver peut-être inconsciemment que ça va, et quand on cherche un emploi, quand on cherche à rebondir, c’est certainement le plus important.
    J’aide mon amie Tarika a refaire son site internet, ça m’a demandé un peu de temps, mais son site était une véritable horreur, or elle en a besoin pour trouver du travail: elle est danseuse. Son site est totalement nouveau maintenant, propre, moderne et prêt pour recueillir tout ce dont elle a besoin. Je la coache un peu car pour les artistes, en ce moment, c’est la catastrophe. Disons plutôt que nos conversations la maintiennent dans la focus. Et ce faisant, je m’aide également dans ce qui s’annonce comme ma reconversion. Quelque part, en la coachant, elle me coache indirectement car je focalise sur ce qui est important pour elle, et donc pour moi.

    De la même façon que la flûte baroque que j’ai achetée l’an dernier est l’objet par lequel j’ai dit au revoir à maman tout en renouant le fil avec tout un pan de ma propre histoire, cette platine disque est le symbole du chemin dans lequel je m’engage et me désembue l’esprit. C’est fini, la bagarre…

    Je me suis replongé dans un grand chantier laissé en plan il y a des années, un truc alors trop ambitieux pour moi. Cet énorme chantier sous les yeux, je me suis senti bête, j’avais un bijou magnifique et je l’ai laissé en plan, sans aucune attention, en train de prendre la poussière. Et quand je dis un bijou, c’est vraiment ce que j’ai compris.

    Faites-vous plaisir, même si c’est à la limite du raisonnable. Faites-vous vraiment plaisir, c’est à dire explorez toutes les possibilités de ce qui vous plairait vraiment. Si c’est un voyage, ne soyez pas radins, si pour un peu plus vous avez le voyage de votre vie, choisissez celui-là. Si c’est un gros gâteau, n’allez pas au Carrefour, choisissez le meilleur pâtissier que vous connaissiez. C’est pas une question de marque, ce n’est pas une question de prix, c’est avant tout la valeur que vous donnerez à ce qui est déraisonnable, pour n’avoir aucun regret, pour être pleinement satisfait, rassasié et le coeur rempli de tout ce que vous en attendiez pour faire par ailleurs les sacrifices que vous êtes condamnés de faire. Pour moi, c’est un énorme ajustement financier, heureusement en partie accompli depuis l’an dernier: quand la crise de la Covid a commencé, j’ai immédiatement freiné dans tous les sens et je suis parvenu à épargner un peu.
    Je ne culpabilise absolument pas sur mon achat, je vous en parle au contraire parce que j’en suis très content, et qu’il est une promesse que je me fais à moi-même, celle d’utiliser la situation comme une opportunité. Cet achat définit en quelque sorte une limite à tous les niveau, il m’émancipe.
    C’est lui qui m’a conduit à oser regarder cet immense chantier laissé en plan, avec dans le coeur le sentiment d’un immense gâchis, d’être bête. Et avec une certaine impatience aussi d’avoir à retrousser les manches et m’y mettre.
    C’est lui enfin qui me fournit l’occasion, aujourd’hui, de revenir sur mon blog après avoir passé le mois de février à l’optimiser, à payer une année de serveur en avance, sans y écrire.
    Alors faites-vous plaisir, mais faites de ce plaisir un totem, un moment important chargé de sens et sur lequel vous pourrez vous appuyer pour accomplir les efforts que vous avez à accomplir.

    Sur ce…