Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • À Julien

    À Julien

    J’ai de plus en plus de mal avec le fait de vivre au Japon. Vraiment. Il y aurait beaucoup à dire sur le pays lui-même et je pense que dans les semaines et mois à venir je vous confirai le bilan de cette expérience qui m’a profondément transformé, m’a beaucoup appris sur moi-même et sur le monde, m’a aussi beaucoup ouvert, mais qui m’a également guéri de cet « ailleurs » qui sommeillait en moi, un ailleurs qui dans les mots trouve finalement bien plus de place que dans les lieux, car les lieux sont beaucoup moins malléables, ils n’obéissent pas et se contentent d’être comme ils sont. Ils sont une illusion intérieure qui ne dit pas sont nom. Le Japon de 2019, le Japon réel est finalement très éloigné du Japon de mon « ailleurs », ce rêve qui au fil des ans et depuis l’enfance avait grandi en moi. Je m’y suis habitué, mais l’ « ailleurs » s’est éteint.

    Alors oui, j’ai de plus en plus de mal avec le fait d’être éloigné de ceux qui me sont proches, car malgré la distance notre vie continue, le temps passe. Maman est partie. Il y a encore si peu en moi, j’allais avec Nicolas chez Stéphane en ce début de mois de décembre à Aulnay-sous-Bois pour célébrer la naissance de sa fille Héléna, et voilà qu’Héléna est une jeune femme. Il y a quelques décennies, c’est à dire il y a peu de temps en moi comme à l’échelle du temps, je reprenais mes études et faisais la rencontre d’un groupe d’amis qui sont encore dans mon coeur, une bande faite de bric et de broc à première apparence, tous si différents et pourtant partageant au fil des jours, des semaines et des ans des espoirs similaires, des colères identiques et les rêves fous qui nous ont mus. Les Spont’Ex, ou peut-être devrais-je écrire « mes » Spont’Ex, tant je porte ce souvenir au fond de moi.

    « Mes Spont’Ex ». Me pardonneront-ils ce possessif jaloux et exclusif? Je sais que oui.

    J’avais alors 28 ans, j’avais déjà traversé une année de psychanalyse et je revenais de la mort qui m’avait frôlée de très très près. Mon frère habitait avec moi, je surnageais dans mon échouage désormais mais je ne coulais plus. J’avais passé l’été chez maman, il n’avait pas fait très beau mais ce séjour m’avait fait un bien fou, j’avais écrit, lu le journal, revécu, et surtout j’avais arrêté la cigarette. Tous les jours, j’étais allé au café du village, l’après-midi pour lire et écrire au contact des habitants du village, mes sens étaient éveillés, j’étais à l’affut de tout. Et puis cette année là j’avais travaillé pour la Compagnie Barbarie, un cirque nouveau style, ça m’avait fait comme un amortisseur de sortie de dépression. C’était un CES, j’étais au RMI. D’ailleurs, en rentrant de vacances, on me l’avait coupé, le RMI. Comme ça, comme ils s’amusent à le faire, des fois, mais j’avais pu constater que pour la première fois ça ne m’abattait pas. Il faut dire que j’avais passé plusieurs séances sur ce sujet, sur l’abattement qui me prenait quand quelque chose ne se passait pas comme prévu.

    Cela faisait des années que je m’étais plongé dans la musique baroque, elle avait été ma dernière bouée de sauvetage dans ma longue descente dans la dépression, c’était elle qui me ramassait à la petit cuiller, replié sur moi-même après ces nuits d’errance dans Paris, drogué, me parlant à moi-même comme dans un vieux disque usé, baisant ici ou là, et les après-midi vendant les derniers trucs que je n’avais pas encore vendus pour pouvoir me payer à manger. En aout 1992, je l’ai déjà écrit, la mort m’avait frôlé de très près, elle était mon amie, elle avait emporté Jacques peu de temps avant, et puis mon père aussi et ces départs avaient comme lancé un compte à rebours en moi. En Algérie, la mort planait, elle avait tué Mohamed Boudiaf en direct et une cinquantaine de personnes à l’aéroport d’Alger dans le premier gros attentat terroriste d’une série qui s’annonçait sanglante. La Yougoslavie s’effondrait, il y avait eu la guerre contre l’Iraq.

    Et le SIDA qui nous hantait. C’était lui qui avait emporté Jacques. Il m’enlèverait Timothée, j’en étais sûr, et puis Pascal-Abel, et puis Olivier, comme il l’avait fait de tous ceux que l’on ne voyait plus. Le SIDA, c’avait été comme une ablation d’organe, et cet organe, c’était notre jeunesse, notre insouciance, notre innocence et nos souvenirs. En 1992, c’était sûr, il ne resterait plus rien de nous. J’allais aux réunions d’ACT UP, je faisais des collages avec quelques militants, quelques picketings mais en moi j’étais cassé. Et à l’été 92, j’avais commencé à baiser sans capotes. Pas souvent, mais des fois. Je n’en étais pas fier, mais ça me laissait indifférent. Je gardais ça pour moi. De toute façon, à qui en aurais-je parlé, je ne voyais plus personne, et le moindre bruit dans l’escalier m’effrayait. Je redoutais les huissiers. Chèques sans provision. Crédit impayé. Téléphone. Électricité. Fini, je vous dit. Je n’avais plus d’argent, pas de travail, je n’étais qu’un bavardage inutile tout en apparence avec les autres, le shit me faisait survivre et le reste du temps, j’échouais.

    C’est ça qui m’a sauvé, en fait. Car au fond du puit, il me restait cette lueur, ce petit truc qui vient de l’éducation, des parents, le truc le plus solide qu’ils vous ont transmis. Et j’ai compris, la capote, ça a été une lueur, j’ai compris que j’étais en train de me suicider, et que pour Tim, pour Olivier, pour tous les autres qui n’avaient pas eu ma chance dans cette loterie absurde du SIDA, je n’avais pas le droit de faire ce que je faisais. Alors au fond du puit, j’ai compris que je voulais mourir parce que je ne voulais pas mourir, et que je ne voulais pas, que je n’acceptais pas cette mort, que je ne m’y résignais pas. Alors, je suis allé voir Mme Salamon. Et j’ai pu enfin crier, pleurer, hurler. Lors de la troisième séance. Lors des deux premières, je me débattais, je me raccrochais au bavardage, mais le noeud était puissant.

    Une route longue, sinueuse, patiente malgré mon impatience. Et après un an, à l’été 1993, l’envie de marquer une pause, et cet été, j’ai décidé de reprendre mes études. Je n’étais plus au fond du puit. J’avais un présent, encore très maladroit, très peu sûr, mais surtout j’avais un avenir. Je ne mourrais pas.

    J’ai donc repris mes études à l’automne 1993 dans ma période salsa. J’y croyais mais je n’en ai quasiment pas parlé car je ne me faisais pas trop confiance non plus.

    La récession était partout dans ce véritable cul de siècle des années 90, au moment où tous les styles, toutes les formes des si dynamiques années 80 s’avachissaient, s’abatardissaient, se ramollissaient. 1993, c’était grunge, c’était tout le contraire de mon époque, je veux dire de ma jeunesse, de mes 18 ans et cela bien que le grunge fut, aux USA, la marque de ma génération, les « X ».

    Autant le dire maintenant, je ne me définis pas comme un « X ». Je suis un « post-boomer », et j’y tiens car cela traduit bien plus la situation de ma génération qu’un « X ». On n’était pas « nulle part ». On est nés après une vague, et on en a reçu que la merde. Ce « X », c’était encore un truc des boomers pour nous nier comme ils l’ont toujours fait quand ils nous disaient qu’on ne s’intéressaient à rien, et que eux, à notre âge, ils avaient fait ci, ils avaient fait ça. Je te leur en foutrais, moi, aux boomers. Avoir fait 68 et finir par voter pour l’autre tête à claque qui zozote et sa pouffe peroxydée en Louboutin ©…

    Je hais les boomers. Je les déteste. Je les vomis.

    En 1993, les étudiants étaient tous des enfants de boomers, ils en singeaient les looks, le style, tentant de se trouver en se débattant face à des parents à l’identité vampirisante et envahissante, tellement « cool » et « sympa ». C’était un revival bab incroyable jusqu’aux tissus indiens violets, au patchouli et aux vestes en daim, c’était comme si j’avais eu 15 ans encore une fois et qu’on m’avait enfermé avec mes prof et ma copine Eva, comme si le punk n’avait jamais existé, comme si les années 80 n’avaient jamais été existé. On commençait à voir les publicités noir et blanc pour l’eau de Javel « CKOne », avec des jeunes moitié bab, moitié androgynes mais tous rachitiques et habillés avec des jeans sans forme à 300 euros. C’était notre époque qui s’annonçait, avec ses parfums chimiques produits par des marques et qu’on achète sans même les aimer ni les sentir, des vêtements réduits à leur griffe et cette distinction cool qui fait qu’aujourd’hui un bourgeois ressemble à un prolo sans renoncer à son entre-soi ni à ses privilèges de classe et de race. Mais quand on le croise, il est cool. Ce serait plutôt le prolo, maintenant, qui n’a pas l’air cool, il suffit de se souvenir les horreurs dites et écrites au sujet des gilets jaunes.

    J’étais décidé à réussir, cette fois-là. Ma reprise d’études, c’était un peu la continuation de ma découverte de la musique baroque, de ma passion pour l’opéra français en particulier. Je lisais les brochures dans les CD, et progressivement j’avais commencé à avoir une certaine idée sur cette époque, et puis je lisais les livrets, les textes de opéras, et j’étais fascinés par les églogues, ces introductions aux opéras, écrits à la gloire de Louis XIV,

    Il faut que tout fleurisse.
    Mortels, vivez heureux.
    La Paix et la Justice
    Vont régner avec les Jeux.
    Le plus grand des Héros
    Les reçoit dans son Empire.
    Que tout l’Univers admire
    L’auteur d’un si doux repos
    (Phaëton, Lully, 1684)

    Je savais désormais pourquoi je reprenais des études. Mais le plus difficile, c’était l’université elle-même, et en particulier l’inhumaine Tolbiac. Les panneaux d’affichage des syndicats me sortaient par les trous de nez, c’était sale, écrit avec un marqueur à la va-vite et scotché alors qu’ils avaient des moyens et que certains de ceux qui militaient étaient des permanents rémunérés. D’ailleurs, plutôt qu’étudier, ils passaient leur temps entre eux au « onzième étage ». Leur tronche de futurs permanents du PS me sortait par les trous de nez, mais les militants d’extrême-gauche ne valaient pas mieux, avec leurs tronches de futurs socialistes ou de petits bourgeois donneurs d’ordres.

    Rapidement, je créai une sorte de Dazi-Bao avec des dessins et des messages absurdes que j’affichai. Je le nommai Spont’Ex sans même penser aux Mao Spont’Ex, mais parce que c’était spontané et existentialiste. J’avais dévoré les mémoires et des romans de Beauvoir durant l’été. Envie d’agir, de faire un truc sans même réfléchir à quoi, le principal était juste de faire. Et c’est ainsi que rapidement je rencontrai celles et ceux qui allaient devenir les Spont’Ex, une vraie petite bande qui allait bien rester souder plusieurs années tout en poursuivant les chemins individuels de chacun.

    Lisa, Aurélie, Nicolas, Joelle… Et Julien.

    Julien et moi, entre 1995 et 1998, nous avons partagé deux appartements, l’un à Pantin, l’autre à Pelleport. Il m’avait proposé à la rentrée 1995 de co-louer j’avais accepté. On se connaissait bien, on a appris à mieux se connaitre et on est devenus très proches, véritablement amis. Moi, j’étais complètement dans la musique baroque, lui, il était encore assez dans le grunge, mais c’est à cette époque qu’il a recommencé à pratiquer le violon. On avait de grandes conversations sur la musique, je lui expliquais des trucs que je connaissais sur les compositeurs baroques, la basse continue, le tempérament inégal, ma passion pour Vivaldi et ma découverte de Bach grâce aux instruments anciens, qu’avant j’étais incapable d’écouter Bach tellement les interprétations étaient mathématiques, mais que les « baroqueux » étaient parvenus à « faire danser » Bach, à lui insuffler une respiration. Je me souviens de notre écoute de La Passion selon Saint-Jean, dirigée par Ton Kopman. C’était pour moi une révélation, et pour Julien aussi. Longue conversation.

    Et un jour, je rentre, il était par terre dans sa chambre comme il aimait le faire, assis de cette façon si particulière qu’il avait de s’assoir, en canard, et il lisait une partition. C’était la Saint-Jean. Quelques jours plus tard, il m’a parlé de la composition de l’oeuvre, de sa structure, et il me démontra par l’écoute que contrairement à mon impression première, Bach était également doué pour la mélodie, mais qu’il fallait écouté la véritable superposition de mélodies, de voix, qui s’entremêlaient en un système complexe, une véritable architecture, « tiens, écoute, là, le violoncelle », et j’avais enfin l’explication rationnelle de ce « souffle » que je sentais dans les interprétations baroques de la musique de Bach habitées une intelligence profonde et sensible.

    Je continue de préférer Vivaldi dont l’inventivité virtuose et la sensibilité souvent écorchée restent pour moi insurpassables, mais c’est avec Julien que j’ai appris à véritablement écouter la musique dans la musique de Bach.

    À Pelleport, nous faisions des fêtes, nos anniversaires coïncidaient, j’étais le DJ, Raï, vieux trucs disco, on recevait 40, 50 personnes ou plus dans notre petit appartement, on mettait les meubles et mon chat dans la salle de bain, on passait le dimanche matin à nettoyer. On aimait bien organiser ces fêtes. Le dimanche, je faisais des courses, je faisais des couscous qu’on mangeait ensemble le dimanche soir. Des fois, on passait la semaine sans trop se voir chacun occupé dans notre chambre à travailler et vivre notre vie, mais les dimanches étaient le jour des retrouvailles et des grandes conversations. La cuisine était cette pièce pivot où nous bavardions, et bavardions, et bavardions. J’aimais nos discussions, son humour aussi, ses coups de gueules. Il était entier.

    J’ai quitté Pelleport durant l’été 1998, Julien y est resté. En 1999, j’ai quitté la France pour l’Angleterre, je suis revenu à Paris en 2000, et puis je suis parti au Japon en 2006.

    Julien et moi sommes devenus « amis » sur Facebook en 2009, on se commentait, on bavardait. On s’est vus la dernière fois en 2016, en coup de vent, au café Beaubourg. C’était Julien, ce n’était pas un « Julien Gauthier, compositeur ». Mais c’était un Julien devenu adulte, avec une plus grande solidité intérieur très visible, mais le même dans le fond, avec cette même gentillesse incroyable, cette même passion et cette même curiosité, et puis sa passion pour la musique, pour la vie, c’était comme si le jeune garçon gauche et maladroit du temps de Spont’Ex avait fini par fleurir et bourgeonner de toutes ses potentialités, que toute sa sensibilité avait trouvé enfin à sortir à la surface du monde. Il rayonnait, et si j’étais vraiment heureux de le revoir, son bonheur de me retrouver était tout aussi visible. J’étais heureux de son parcours de musicien, de compositeur et surtout de l’originalité de sa démarche.

    Apprendre la nouvelle de sa mort m’a déchiré, apprendre les conditions abominables de sa disparition m’est intolérable, je n’arrive pas à me défaire de cette idée, c’est comme si je l’entends, c’est comme si je le voyais dans ses derniers instants, je l’entends demander à l’ours « arrête », et puis… Je n’ose imaginer l’enfer de cette idée pour ses parents, pour son frère, pour son amie, pour la jeune femme avec qui il faisait ce voyage.

    Je suis hanté, je ne m’en remets pas. Les Spont’Ex revivent dans cette nouvelle, fantôme toujours vivant d’eux-même, âme collective du passé qui n’est plus mais qui rappelle leur affection les uns pour les autres. We are family, et nous avons perdu l’un des nôtres. Peut-être le plus doux d’entre-nous…

    On m’en voudra peut-être de me souvenir de moi pour parler de lui, mais celles et ceux qui me lisent savent que je ne sais pas ce qu’est l’autre sans moi, ce que je suis sans l’autre. J’ai rencontré ce groupe d’amis, et parmi eux Julien à un moment particulier de ma vie dans laquelle tous s’inscrivent de façon indélébile, et Julien particulièrement. À cette époque où je me relevais de ma longue et profonde dépression, où je luttais contre mes démons intérieurs dans une souffrance que je ne parvenais pas à exprimer mais que seule la musique me permettait de canaliser, il y a eu l’université, il y a eu Spont’Ex et finalement cette colocation avec Julien. Il y a eu nos conversations où je pouvais enfin échanger et où la musique trouvait toute sa place. Il y avait son incroyable douceur, son esprit logique, rationnel qui parfois me désarçonnait mais qui me permettait d’échanger vraiment à ce moment particulier de ma vie. Il était le colocataire idéal, il était un ami, un ami qu’il est toujours resté.
    Un ami, même quand on ne le voit pas, c’est un être cher, un souvenir chéri et toujours vivant tapis au fond du coeur et qui reprend vie quand on le retrouve, finalement toujours là. Au fond de moi un silence, un vide béant qui ne jamais ne sera comblé. Une autre part de moi-même s’en est allée. Nicolas, Alain m’ont écrit, et puis son ami Lionel aussi, celui qui m’a annoncé la nouvelle, et ce vide est aussi inscrit au fond d’eux.

    Je devrais arrêter là de m’épancher, c’en est presque vulgaire, mais ce n’est pas grave…

    Tu sais, Julien, j’ai passé deux jours à écouter toutes les Passions selon Saint Jean que je pouvais trouver sur Qobuz pour pouvoir illustrer ce billet de son incroyable ouverture que je te dois d’avoir découverte et qui m’a appris Bach, Herr, Unser Herrsscher, ce devait être vers 1996, on était encore à Pantin.

    Herr, unser Herrscher, dessen Ruhm
    In allen Landen herrlich ist!
    Zeig uns durch deine Passion,
    Dass du, der wahre Gottessohn,
    Zu aller Zeit,
    Auch in der größten Niedrigkeit,
    Verherrlicht worden bist!

    Seigneur, notre Maitre, dont la Gloire
    De partout est admirable!
    Montre-nous par Ta Passion
    Que Toi, le véritable Fils de Dieu
    De tous les temps,
    Même dans la pire humiliation,
    Est glorifié!

    Il y en a tellement, j’avais d’abord pensé à celle de Kopman, mais il y a celle de Jacob, de Herreweghe… J’ai même retrouvé celle de Andrew Parrott avec Emma Kirkby… Et puis celle de Harnoncourt.

    Tu sais, j’aimerais les mettre toutes et ne jamais les arrêter, mais chaque nouvelle écoute m’a arraché des larmes. Je ne peux pas choisir. Alors tu comprendras mon choix. Malgré une légère inclinaison pour René Jacob, et malgré la tentation de poster celle de Harnoncourt, j’ai choisi une interprétation live, avec un chef tout en douceur.

    Voilà, Julien, je vais te quitter. Je vais ranger ces pensées abominables qui depuis deux jours me hantent en permanence, cette fin abominable. La musique de Bach recèle le secret de la création, et Allah s’y cache, il y danse la vie qui nous anime et nous habite, cette source de vie qui m’a sauvé au fond de mon puit et qui si on sait la voir et l’écouter nous donne les clés de l’éternité. Chaque fois désormais que je retrouverai cette oeuvre, je te rendrai visite car ta place est avec les anges qui lui donnent vie.

    Je tarde à écrire les dernières lignes, il est des au revoir plus douloureux que d’autres. Nous nous retrouverons dans la musique et peut-être plus tard, ailleurs.

    Je t’aime très fort, Julien, et je te sers une dernière fois dans mes bras, mon ami.

    Au revoir.

    À Julien Gauthier, 17 septembre 1974 – 15 août 2019

  • Mirror mirror: limitation of life

    Mirror mirror: limitation of life

    Pour inaugurer cette catégorie « magazine », je ne pouvais trouver mieux que ce documentaire au sujet de Consuela Cosmetic, artiste et prostituée transexuelle née le 7 juillet 1959 et morte du SIDA à Brooklyn le 6 mars 1996.

    Je ne pouvais trouver mieux car ce documentaire m’offre ici l’occasion d’ouvrir un espace politique libre. Plus jamais je n’inonderai Facebook de mes idées, de mes colères avant qu’elles ne finissent dans les égouts du big-data comme autant de larmes impuissantes. Je veux les garder intactes, sous la main, sous le coude. Et en un documentaire, voilà un télescopage comme seule une telle personnalité pouvait le produire.

    Un homme noir. Une femme transsexuelle noire. Une artiste. Une prostituée. Le SIDA. Les homosexuels. Les USA. New York.

    Si j’avais ici à me livrer un grief, c’est d’avoir pendant longtemps ignoré les personnes trans. Chez les homosexuels, les transsexuelles ou les travestis ont longtemps été regardés de la même façon, avec le même regard amusé, parfois moqueur, ah oui, tu sais, celle qui fait Dalida. Souvent, les transsexuelles sont renvoyées au monde de la nuit, avec des paillettes et sans bien nous interroger sur la vie au quotidien. Notre regard est celui d’hommes, avec une éducation d’hommes.

    Ce n’est qu’avec un effort qui a mis des années, ce n’est qu’avec des rencontres dans un cadre militant, avec des femmes transsexuelles, que j’ai pris conscience que c’est notre regard, que ce sont nos préjugés qui les reléguait à la nuit, à la prostitution. Un peu comme les juifs en Europe, privés de terre, régulièrement pourchassés, bannis voire massacrés, et progressivement réduits aux métiers nomades (cordonnerie, tailleurs…) ou interdits aux chrétiens (usure), les transsexuelles, privées de la reconnaissance de leur identité, se retrouvent contraintes à assurer leur survie dans l’interlope, dans les cabarets ou sur les boulevards des grandes villes. En aucun cas un choix, juste une nécessité.

    Il faut bien vivre.

    Et tout comme les juifs d’Europe en ont tiré un humour grinçant, certaines transsexuelles en ont tiré leur parti en construisant des personnages outranciers, dépassant les limites de leur féminité de base pour se faire sur-femme afin de nous faire rire, nous les hommes, en nous confortant dans nos préjugés, et cela que nous soyons hétérosexuels ou homosexuels. Car en matière de machisme, il n’est pas rare que nous soyons aussi phallocrates, misogynes et machistes que les hétérosexuels peuvent l’être. Nous ne le sommes qu’avec le sourire, et sans la main au cul. Mais dans la tête…

    J’en ai entendu, des blagues foireuses sur les transsexuelles, sur les transformistes, « celle-là, elle travaille chez Michou ».

    Consuella, donc, était une femme transsexuelle. Elle était noire aussi. Là, c’est un peu comme une double-peine, car le racisme chez les homosexuels existe, au delà du simple vote pour les partis d’extrême-droite. Parce que c’est un racisme admis, pas celui de « la race », non, celui, plus banal, des préjugés qui la construisent, la race.

    Je me souviens une fois de ce gars, rencontré un soir et que j’ai vu planquer son portefeuille.

    Et puis il y a les préjugés positifs, flatteurs, ou pour le moins jusqu’au jour où on dépasse un certain âge et où on s’aperçoit qu’ils sont de l’ordre de l’objétisation. Les noirs et leur « grosse queue », les arabes et leur « petit cul » ou leur « belle bite », leur côté « racaille », les asiatiques et leur côté « mignon ». Et passés 30 ans, plus personne qui n’en veut, on devient « un noir » qui craint, « un arabe » louche, un « jaune » efféminé.

    J’en ai entendu, des blagues foireuses sur les noirs, sur les arabes, sur les asiatiques, « celle-là, elle a une bouche à sucer des arabes », « t’as vu, celle là, elle va manger des nems ».

    Et toujours sur le mode féminin, bien entendu, comme s’il y avait quelque chose d’un peu plus dégradant en cela. Vous voyez, les homosexuels mâles sont des hommes exactement comme les autres.

    Consuella en était consciente, et c’est, en tant que prostituée, exactement ce qu’elle vendait. Elle vendait sa « grosse queue » dans un corps de femme noire à des mâles hétérosexuels que ça excitait.

    Dans ce documentaire, elle en parle sans aucune pudeur, qu’aurait-elle à perdre. C’est la société qui l’a rendu à cela, c’est la société qui l’a mise en contact avec cette perversion là, et de toute façon, elle n’allait pas tarder à mourir du SIDA.

    Oui, il y a le SIDA, dans ce film, aussi, et à la pire époque, quand il fauchait les âmes par milliers sans espoir de traitement.

    Mais il y a aussi une artiste, et c’est cela qui est magnifique, et c’est cela qui est tragique, car toute cette adversité n’a pas empêché Consuella de faire vivre Consuella Cosmetics, d’être belle et de rayonner, de s’inventer chaque soir dans un cabaret.

    J’ai grandi avec une éducation très rigoureuse, stricte, et j’en garde un fond donc j’ai tiré quelques principes. Quand j’avais 18 ans, j’ai fait un peu de radio, et à côté des studios, il y avait un petit café. Là, il y avait Simone, une grosse femme transsexuelle d’une incroyable gentillesse et que tout le monde connaissait, avec qui tout le monde bavardait. J’avais fait connaissance et passée la première minute, je me retrouvais à parler à une grosse dame amusante et sérieuse à la fois. Pas à une femme trans. Juste une femme. C’est peut-être pour cela que je n’ai jamais vraiment aimé les blagues sur les transsexuelles ou même les transformistes. Simone m’avait fait découvrir l’humain dans ce qui à première vue m’avait semblé étrange.

    Deux ans plus tard, alors que je rentrais d’une fête, un peu éméché, en traversant Pigalle, j’avais croisé une petite Renault 5 avec une grosse dame blonde dedans. Et c’était Simone, j’ai fait un signe et un sourire, mais je pense qu’elle ne m’a pas reconnu. Elle travaillait. Elle faisait le tapin.

    Et c’est ce jour que j’ai compris que les transsexuelles se prostituaient uniquement parce que c’était le seul boulot qu’on leur laissait.

    Autant dire qu’elles ont été fauchées par le SIDA…

    Mon dernier 1er décembre à Paris, en 2005, je l’ai fait en grande partie au milieu des transsexuelles, c’était le cortège qui pour moi avait le plus de sens.

    Alors partager ce documentaire sur un oiseau de nuit que tout pourtant invitait à s’envoler sous le soleil, c’était important.

  • Hmmm

    Hmmm

    Déjà le 10 juillet. Les jours raccourcissent insensiblement et bientôt ce sera l’hiver. Chaque année, je ressens cela début juillet d’abord, et puis encore en septembre. Et puis je m’y fait. Parce qu’il faut bien s’y faire.

    Alors quoi de neuf dans ma vie…

    Cette année, je me suis promis durant le mois de Ramadan de garder vivantes ses sensations particulières, de les maintenir en vie en continuant un effort sur moi-même et en tâchant si cela m’était possible de les prolonger, de les amplifier. Réaliser tout le gâchis qu’il y a à se priver puis à revenir à la vie « normale » comme si rien ne s’était passé. Or, pour moi, jeûner a été un acte volontaire et réfléchi, et me limiter à ne pas manger durant un mois est vide de sens si je ne garde pas dans mon quotidien la marque de cet effort pour, qui sait, l’an prochain, approfondir encore quelque chose qui m’est jusqu’ici insoupçonné. Pour moi, il s’est bien passé quelque chose.

    Garder mon cœur ouvert autant que je le peux. Garder cette lucidité sur moi, sur ma vie pour me rappeler constamment à la modestie de mes actions et à la vanité des grands gestes ou des grandes déclarations. Ici et là, j’ai donc modifié des habitudes.

    La première et non la moindre, j’ai repris une activité sportive. Fin mai. Je n’en ai pas parlé jusqu’aujourd’hui car je doutais un peu, mais non, je m’y tiens. Je nage trois fois par semaines. Je me suis inscrit dans un club de sport. Peut-être à terme parviendrai-je à nager tous les jours, qui sait, mais trois fois par semaine, c’est bien. C’est une sorte de domaine secret, un moment à part dans ma journée avant de rentrer chez moi, le soir. La piscine est presque vide et je nage pendant environ 30 minutes, un kilomètre de brasse, et puis deux ou trois cents mètres de crawl. Je me suis donné trois mois pour passer à un niveau supérieur. Lequel, je ne sais pas trop encore, mais si je pouvais passer à un kilomètre de crawl, ce serait bien. On verra.

    J’aime beaucoup ce rendez-vous avec moi-même. Presque deux mois désormais.

    Côté alimentation aussi, j’ai repris le contrôle que j’avais perdu à l’automne dernier. Je m’étais mis à manger n’importe quoi. Désormais, je suis en contrôle, vraiment. Mes courses sont réfléchies, ce que je mange l’est aussi. Ce n’est pas parfait et je suis encore très loin d’être parvenu à l’alimentation à laquelle je tends mais c’est engagé, et d’une façon à mon avis beaucoup plus intelligente que ces dernières années. C’est un processus long, ne pas céder à la cuisine facile. Le résultat est que je dépense moins, et ça paie le club de sport, et même plus. J’aime ce lien invisible entre dépenser moins et se dépenser plus. Et puis faire la cuisine, c’est aussi un moyens de se désintoxiquer de la nourriture industrielle.

    Il reste cette avalanche de plastique ici quand on fait les courses. C’est le Japon. Il reste ces fruits et légumes trop beaux pour être vraiment naturels, mais c’est précisément le fait de me faire à manger qui m’y fait penser. C’est lié.

    Le résultat, c’est que malgré l’abonnement au club de sport je dépense beaucoup moins d’argent.

    C’est une question importante car je suis très endetté. Depuis des années et aussi à cause de mes achats débiles durant des années. J’ai toutefois liquidé une dette et j’utilise cela comme une opportunité pour accélérer le remboursement d’une seconde. Le fait de dépenser beaucoup moins va rendre cela plus aisé. J’espère en venir à bout le plus rapidement possible. Aussi, contrôler mon alimentation, manger mieux et me dépenser au lieu de dépenser, c’est lié, et cela devient une question de contrôle de soi.

    Et cela, c’est une expérience que je retiens de ce mois de jeûne. On la ressens en soi, en dedans et on apprend à en faire un quotidien vivable durant un mois, le plaisir instantané se trouve remplacé par un bonheur à venir, un bonheur mérité. On oublie cela dans notre civilisation et le mois de Ramadan nous donne l’opportunité fantastique de s’en souvenir. Il y a quelque chose de fantastique dans la frugalité. J’en suis encore très loin, mais c’est la route que j’ai choisi.

    Le sillon est profond. Je peux m’en détourner, je m’en détournerai certainement, mais je tente de garder en moi la régularité de l’effort et la mémoire du mois de jeûne. Alors j’y reviens. D’ailleurs, ce sillon profond, il a toujours été là et il m’a protégé bien souvent. C’est une éducation d’abord, quelques principes forts, et puis ce sont des rencontres avec des livres, avec des amis, avec des personnes qui chaque fois m’ont rendu plus stable.

     

    © Reuter

    J’en ai mis, du temps, à trouver une certaine forme de paix intérieure. Je crois toutefois que le séisme en 2011 a été le tournant le plus important de toute mon existence, quelque chose qui a ouvert mes yeux sur l’incroyable fragilité de tout ce qui nous entoure. Je garde au fond de moi l’image de cette jeune fille au milieu de son quotidien ravagé après le tsunami. Je ne peux m’empêcher de la voir un jour plus tôt, avec son téléphone dernier cri, après être allée chez le coiffeur pour se faire onduler les cheveux, avec des vêtements à la mode, riant avec ses copines. Il n’a fallu que quelques minutes pour emporter toute cette futilité et la ramener à l’évidence, que tout ce qui nous entoure est périssable, précaire et n’est en rien ni éternel, ni donné. Quelle tristesse…
    Ça ne veut pas dire que je suis opposé à l’art, à la futilité, au contraire. Mais cela veut dire que j’ai compris profondément que l’art ou la futilité n’étaient pas la vie, qu’ils n’étaient qu’un emballage, qu’un petit quelque chose en plus. Et que ces objets du quotidiens qui nous envahissent et sont sensés faciliter notre vie ne sont que l’ultime forme de la futilité, de celle qui nous détourne de la réalité de la vie, et qu’un rien peut nous en priver.

    Alors autant être modeste et regarder le monde sans les artifices. Je garde dans mon coeur ces millions d’étoiles qui m’entouraient durant mon incroyable marche de nuit sur les petites routes de la Sarthe, en mars. Cette marche, elle était tout, sauf futile. Elle était essentielle. J’étais une part du néant qui nous entoure et ce néant trouvait sous mes yeux toute sa vérité, toute son intensité. Et maman qui venait de partir trouvait soudain toute sa place puisque je ne devais ce spectacle magnifique d’un ciel clair qu’a son ultime départ.

    Ce ciel, il m’a procuré bien plus de plaisir qu’aucun téléphone portable, qu’aucune pâtisserie. Et pourtant la route était longue, imaginez, 14 kilomètres en rase campagne, dans le noir, une lampe torche à la main pour ne pas me faire écraser par les rares voitures qui roulaient parfois à toute vitesse, et même des camions. Une route qui n’en finissait pas et que je ne connaissais pas car j’avais voulu essayer un raccourcis, quel idiot!

    Mal aux pieds, j’avais déjà fait 13 kilomètres le midi dans le sens inverse, sous le beau soleil, et ça m’avait paru rapide, j’avais fait plein de photos. Mal aux pieds, fatigue, mes courses au supermarché qui à chaque pas me semblaient plus lourdes, virages trompeurs que je semblais reconnaitre et qui s’avéraient des mirages donnant sur des chemins inconnus, et quand j’arrive enfin à un endroit connu, après avoir traversé une forêt, des champs, une nationale, une zone industrielle, je m’aperçois que mon raccourci m’avait rallongé de cinq kilomètres.

    Fatigue et lassitude, découragement aussi. Et par moments de grands fou rire, tout seul sur la route, des chansons que je hurle à tue tête,

    Je frappe au numéro un, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté… Je frappe au numéro deux, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté… Je frappe au numéro trois, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté…

    Je ris, je danse aussi, et au dessus de moi des millions et des millions d’étoiles que je contemple reconnaissant de ce spectacle magnifique, et je continue ma marche. Elles me rassurent, les étoiles, et je les trouve superbe, elle me donnent leur énergie, ou disons plutôt l’énergie pour continuer à marcher. Je sais que je suis en train de vivre un moment fort, et beau, et amusant à la fois. Je m’amuse de moi, de cette marche, de cette idée de raccourci. Un moment unique, une bêtise de gosse.
    Il est toujours là, et il m’a modifié, il m’a encore plus ouvert à ce qui m’entoure. Il est infiniment plus beau que toutes les choses. Et avec lui le mois de Ramadan est lui-aussi en moi.

    Quand je nage, et malgré toute l’absurdité qu’il y a nager dans de l’eau chorée au dessus d’une gare centrale, je mène une sorte de bataille en moi pour mieux bouger mes bras, pour mieux respirer, pour mieux bouger mes jambes, pour finir ce kilomètre que je me suis fixé d’avance comme une distance minimum, même quand après la première longueur je suis tenté d’en faire moins. Quand je me fais à manger, c’est la même chose, et quand je fais la vaisselle sans attendre, c’est la même chose, et quand je range ce qui doit l’être c’est la même chose.

    Et là, en écrivant, c’est la même chose.

    J’ai recommencé à lire « projet X » (on va l’appeler comme ça) et cette fois, je sais exactement ce qu’il me reste à faire, et je vais le faire.

    Plus ouvert sur les autres et sur ce qui m’entoure, le spectacle du monde et de la politique m’effondre. J’écris spectacle car c’est comme la mise en scène d’un récit écrit d’avance par des auteurs fous, et nous y sommes réduits à l’état de braillards débiles assis derrière nos claviers ou pire, sur place, reporter, militant ou humanitaire, nous confrontant tel Sisyphe à la reproduction d’un même se détériorant chaque jour un peu plus dans l’apathie médiatique de nos démocratie confortables.

    Je ne suis pas triste, mais si j’ai quelque talent pour écrire, alors, si je n’écris pas, oui, alors, je deviens un salaud. Et je ne doute pas un instant que je le suis, un salaud. Mon seul salut, là où je suis, c’est écrire. Raconter. Raconter la commune humanité sous la voute étoilée malgré les bombes au Yemen ou en Palestine occupée, malgré la maigre pitance quand on vit avec 1000 euros par mois dans la sixième puissance mondiale, raconter le SIDA comme il nous a fauchés, raconter la solitude d’être vieux, d’être isolé, de perdre son emploi et de se faire remettre à l’ordre par une employée de Pôle Emploi inculte et crétine qui appelle les vigiles à la moindre question insistante, raconter la détresse quand il pleut et qu’on n’a qu’une couverture mouillée pour se protéger du froid quelque part du côté de La Chapelle après avoir traversé à pieds ou dans un camion frigorifique surchauffé avec des dizaines d’autres des milliers de kilomètres en espérant trouver autre chose, raconter les algériens qui meurent noyés sur une barque dans la Méditerranée après avoir assisté pendant des années à l’absurdité profonde de leur vie sans sens et sans avenir, et raconter les espoirs aussi. L’espoir dans la barque, l’espoir dans le wagon frigorifique où on étouffe, raconter l’espoir d’un coup de chance le corps recroquevillé dans la couverture mouillée. Raconter n’importe quoi, le monde est un spectacle tragique qui doit être dit pour ne pas se transformer en une farce absurde.

    L’absurdité, c’est le mec qui habite chez mon voisin depuis trois mois. Un vlogueur américain qui appartient à la catégorie des glandeurs qui bavardent sur Youtube, toujours des mêmes histoires à la con, le Japon réduit à une entité particulière à scruter, lui, venant de sa centralité blanche de la première puissance mondiale, lui, demandant de lui donner de l’argent sur toutes les plateformes de dons, avec ses sponsors commerciaux. Il ne peut pas s’empêcher de ponctuer chaque phrase d’un fuck, d’un fuckin’, d’un mother fucker, d’un anyway, pour raconter des banalités confondantes qui lui assurent ses fins de mois. Les Vlogs, des fois, c’est le triomphe de tout ce qu’il y avait pire dans Le Loft, une sorte de voyeurisme vulgaire cool où n’importe quel crétin sans culture assure ses «15 minutes de célébrité », c’est Loana et Jean-Edouard sans la scène de cul de la piscine. Tous ces touristes occidentaux blancs qui voyagent un peu partout en Asie et font la manche pour se payer leur voyage ou bien font des cagnottes sur Tipee et se baladent avec des GoPro à la con. La version internet des blancs à jumbe en dreadlocks. Des fois, je voudrais que les bourses dégueulent de 90% histoire d’être sûr qu’aucun n’en réchappe. Je les hais.

    Mais bon, « il ne faut pas souhaiter le malheur des gens ». Je me contenterai de les ignorer. Lui, c’est quand même difficile de l’ignorer quand il passe son temps à parler et à dire fuck ou anyway en permanence…  J’ai regardé une de ses vidéos et c’est simplement affligeant.

    J’en parle là en passant, mais bon, ce n’est pas grave. En fait, il n’habite là que depuis que mon (vrai) voisin a été arrêté pour un truc qu’il n’avait pas fait. Ça, ce n’est pas juste. Mais bon, mon voisin ou un autre m’ont affirmé que le système judiciaire japonais ne fonctionnait pas, et là, venant d’américains blancs, ça a failli me faire rire, ce genre de réflexion, parce qu’aux USA, quand on est noir, on se fait carrément buter et si ça n’arrive pas, après s’être fait tabasser, on atterrit dans une prison privée où on doit payer le moindre bout de savon. Et bien entendu comme les prisons sont privées, on a tendance à les remplir de gens qu’ont rien fait… Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce gamin noir buté par des policiers devant chez lui alors qu’il jouait, les voisins avaient appelé pour se plaindre. Ou cette gamine qui avait invité ses amis de l’école et la police avait raflé tous les gamins parce que bien sûr, des noirs qui se rassemblent, c’est forcément des dealers… Alors les white tears sur le système judiciaire japonais, j’avais envie de rire. Et cela malgré le fait, ou plutôt à cause du caractère absolument arbitraire de cette arrestation. Quand à un de ses amis allemands, il m’a dit que « tu vis dans une bulle » parce que je lui faisais remarquer qu’il n’y a pas qu’au Japon et qu’en France également on arrête les gens de façon parfois un peu arbitraire malgré la présomption d’innocence, et je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour aider mon voisin (dont il est super copain, et moi, ben quelque part, j’en ai pas grand chose à faire), là, je l’ai regardé et je lui ai dit « ciao, je retourne dans ma bulle », provoquant chez lui une colère incroyable, il m’a insulté, traité de lâche… Un joli feu d’artifice de straight male middle class white tears qui découvre l’injustice du monde…

    Côté vie privée, j’ai fait une jolie rencontre il y a quelques semaines, il a 27 ans mais il ne reste pas au Japon. Il a quitté Tokyo il y a deux semaines pour Aomori, il y reste jusque mi-août avant de partir pour l’Angleterre. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de crush réel, entendre par là me dire que j’aimerais bien faire quelque chose avec quelqu’un.
    Bon, il m’a vite dit qu’il partait, bref, j’ai compris que c’était pas possible, mais j’ai continué à chatter avec lui, je ne sais pas, le futur est toujours ouvert, et puis je trouvais ça gentil, on n’est pas des sauvages, hein. Hier soir, on chattait, et puis il me dit que son goal est de trouver un boyfriend là-bas. Je n’ai pas répondu, je ne répondrai plus: quand on s’est rencontré, il m’a demandé si j’avais un copain, j’ai répondu que non, et il m’a dit que si ça avait été oui, ce n’était pas possible. Eh bien ça m’a fait comme une sorte de retour sur ses propres mots, entendre que son goal était d’avoir là-bas un boyfriend.
    Le sujet est arrivé comme ça, alors qu’il me demandait mon avis sur un boulot qu’il avait peut être trouvé. Dans le Kent, en pleine campagne. Je lui ai recommandé d’être prudent, que si le boulot ne lui convenait pas, il serait coincé au milieu de nulle part. Il m’a demandé si je pensais qu’il lui serait possible de rencontrer un mec dans le Kent. J’ai répondu, ironique, que je n’étais pas un match-maker et que ma remarque ne concernait que le travail. Et je lui ai donc demandé si finalement il n’allait au UK que pour se marier.
    Qu’il se trouve un mec au UK, je ne suis pas débile, c’est la vie, et c’est tant mieux pour lui. Mais c’est la façon dont il l’a dit, ça a été comme si le naturel sortait, ça a cassé tout le charme. « That is my goal ». Merci pour moi, j’ai pensé.

    Comme 90% des japonais qui partent comme lui, il rentrera au Japon dans deux ou trois ans, la queue entre les jambes, après avoir eu sa dose de queues de blancs, après avoir eu quelques boyfriends, des ruptures, découvert les dépression d’hiver et la vie chère, les amis qui manquent. On en rencontre plein sur les applications de drague, de ces japonais qui ont voulu aller à Gaijinland et qui rentrent passés 30 ans, après plusieurs séparations, des expériences de travail pas toujours marrantes, et qui passent leur temps de mecs en mecs, désillusionnés, voulant repartir mais n’en ayant plus trop l’énergie, reléguant leurs rencontres à des pédés blancs interchangeables. J’en ai rencontré et c’est précisément pour cette raison que je me suis toujours méfié du gaisen (japonais qui ne rencontre que des blancs) moyen. Incroyablement désabusés.

    Je ne leur en veux pas, quand on quitte son pays, c’est toujours avec une bonne dose d’illusion, et je n’échappe pas à la règle. Me concernant, j’ai eu l’incroyable chance de ne pas venir au Japon pour me taper des mecs. J’avais eu ma dose. Je les plains. Pour un heureux, il y en a pas mal qui vivent des trucs pas marrants. J’avais rencontré un gars de 28 ans, une fois, très gentil. Il revenais d’Australie où il était parti après avoir tout quitté pour retrouver son mec… qui l’avait plaqué après deux semaines. J’ai eu l’impression d’être une petite cuiller. Un autre, qui avait rencontré un mec à Tokyo, s’était marié avec lui après avoir quitté le Japon et qui était rentré au Japon après avoir divorcé, et s’être aperçu qu’il n’avait rien à voir avec le type. Un autre, très sympa que je rencontre de temps en temps, il est parti deux ans en Australie et n’a rien rencontré d’autres que des mecs d’un soir. Lui, il s’en sort assez bien, il est encore jeune, mais…

    Dans le quartier de Nichome, le quartier gay le plus populaire, les bars ouverts aux étrangers sont remplis de ces garçons qui ne veulent rencontrer que des étrangers. Et d’étrangers qui acceptent ce statut. Une fois où j’y passais, je me suis fait l’impression d’être entouré de mecs qui avaient tous couché ensemble, j’ai trouvé ça dégoutant et très peu flatteur puisque c’est uniquement la couleur de peau et la nouveauté qui fait le travail. Autant dire que je n’y vais pas.

    En attendant, cette rencontre était très gentille et je suis heureux d’avoir encore en moi la capacité d’aimer, de m’attendrir mais aussi de ne rien sacrifier à moi-même ni à ce sillon que je tente d’approfondir. Ce sera mieux la prochaine fois, et si ce n’est pas le cas, tant pis. Ce n’est pas grave.

    Cette rencontre me ramène à la question de mon avenir ici. Et je crois avoir enfin la réponse. Et je pense que vous savez parfaitement laquelle elle est. J’ai plusieurs choses à boucler, parmi lesquelles ces dettes dont je vous ai parlé, mais il se rapproche, le moment où finalement je vais quitter ce pays. Et sans trop m’avancer, cela peut être plus proche que je ne le prévoyais.

    En attendant, j’ai beaucoup de travail.

  • Mes bébés…

    Mes bébés…

    J’ai plein d’appareils photos. Cela fait maintenant trois ans que je suis stabilisé avec l’Olympus OMD-EM5 MarkII et que j’en suis totalement satisfait, mais auparavant, ça n’a pas été très facile de trouver, de rencontrer l’appareil qui fournirait les bons compromis.

    Car autant dire qu’un appareil photo, si on s’en sert souvent, c’est un peu comme un partenaire, il faut trouver des compromis. Il n’y a pas d’appareil parfait, enfin, tout dépend des critères.

    Jusque 2009, je me servais d’appareils photo compacts. J’en ai eu trois.

    D’abord un Minolta ultra compact, acheté en 2004 avant mon deuxième voyage au Japon. Deux millions de pixels… Quand je regarde les photographies aujourd’hui, je suis effaré par la très pauvre qualité: il y a beaucoup de bruit, c’est sur-lissé et la netteté est poussée au delà de l’acceptable. Cela étant, c’est suffisant pour internet.

    En 2005, j’ai acheté mon compact préféré. Un Panasonic Lumix F7. D’occasion. Petit, rapide, avec 5 millions de pixel, même aujourd’hui les photos prises en plein soleil sont, disons, correctes. Il y a du bruit, c’est trop lissé et la netteté est un peu trop poussée mais quand je me souviens la taille, c’est acceptable et tout à fait suffisant pour le net. Je me suis beaucoup amusé avec lui. Jusqu’en 2007, quand il est tombé et que le zoom a commencé à bloquer. J’ai eu beaucoup de chagrin mais je suis parvenu à le faire durer jusque l’été 2008.

    C’est le moment où j’ai acheté un autre Lumix, le F9, avec 8 mpix. Et là, j’ai été vraiment déçu. Ce n’était pas le même rendu des couleurs, et puis et surtout l’optique était flou. Et puis les couleurs, par temps de pluie, étaient encore pires qu’avec mes téléphones portables.

    Alors j’ai commencé à penser à acheter un autre appareil. J’ai fait des recherches sur internet et j’ai enfin compris ce qui faisait la différence entre un appareil compact et, disons, un appareil professionnel.

    J’ai découvert ce qu’était un fichier « jpeg », à savoir un fichier assez fortement compressé, ayant perdu beaucoup d’information et que donc on ne peut pas vraiment corriger. J’ai découvert l’importance de la taille du capteur, vraiment minuscule dans un appareil compact, et donc de la quantité de lumière qu’il peut recevoir.

    J’ai révisé mes bases de photographie, en fait. Et dans ces bases, la base la plus importante. Une photo, c’est de la lumière. C’est pas de la couleur, non, c’est avant tout de la lumière. Et c’est justement pour cela que la taille du capteur est primordiale, un grand capteur captera plein de lumière et donc il y aura beaucoup moins de bruit, ces espèces de grains qu’on voit apparaître dans les photos de nuits et que les processeurs qui opèrent la compression jpeg essaient de gommer, cette fameuse « réduction de bruit » dans les logiciels.

    De la photo, j’en avais fait naguère avec mes appareils a film, mon Praktica, puis avec un Olympus OM1. Je ne m’étais jamais posé la question de la transition au digital, de ce que cela signifiait.

    Après des mois et des mois, je suis tombé sur un article au sujet du premier vrai compact à grand capteur, 20,7 x 13,8 mm. Pour parachever le truc, c’était un appareil doté d’un capteur unique au monde.

    Les appareils photos digitaux captent la lumière sur des micro-capteurs qu’un filtre ensuite converti en couleurs. Ça s’appelle le système Bayer. Un appareil de 16 millions de pixel a donc un capteur de 16 millions de micro-capteurs qui enregistreront chacun la lumière, puis le filtre dédicacera à chacun une fréquence lumineuse, bleue, rouge ou verte. C’est un système bien rodé et tous les appareils possèdent de tels capteurs.

    Il a comme inconvénient que le filtre s’emmêle un peu les pinceaux pour de micro-informations, comme des rayures sur une chemise, il tendra à mal interpréter la lumière et cela créera des espèces de stries.

    Bon, ça n’a aucune importance, surtout pour publier sur le net, mais quand on est curieux des babioles, c’est le genre de truc qui fait tilte. Et puis, je voulais ce qu’il y avait de mieux après l’expérience avec mon dernier Lumix.

    Je voulais un compact. Hors de question de me balader avec un truc de un kilo au cou. Mais je ne voulais pas d’un mini capteur comme tous les compacts.

    Et voilà comment j’ai rencontré Sigma. J’avais raconté ça dans un billet il y a sept ans.

    Mon DP1, je l’adore. Une relation amour haine. Il est lent. Il est ingrat. Quand on le met en route, il met trois secondes à ouvrir l’objectif à optique fixe. Pas de zoom. Et quand on prend une photo, la mise au point est d’une lenteur que vous ne pouvez pas imaginez, on entend l’optique qui grince, et puis on prend la photo et là, l’appareil freeze pendant au moins cinq secondes durant lesquelles on ne peut pas prendre de photo.

    Et pourtant…

    Tout d’abord, son capteur est différent. C’est un capteur Fovéon. Un capteur en trois couches, chacune spécialisée pour une couleur. Plus de filtre, et des chemises à rayures sans erreur. Quand on photographie un jardin avec de l’herbe, chaque brin se sépare sans difficultés. Et pourtant, mon DP1 n’a que 4,6 millions de pixels. Trois fois.

    Le capteur est grand, mais surtout les pixels ont plein de place, ce sont de gros pixels fait de trois couleurs. Le rendu est unique. La peau a vraiment se texture, le capteur prend toutes les micros informations, et si vous photographiez par temps ensoleillé, il y a un réalisme incroyable qui rappelle les diapositives.

    Il est petit, on peut le promener comme on promène un compact ou son appareil photo. Mais la qualité est celle d’un gros appareil. Ou même mieux, à mon avis.

    Il faut juste supporter le côté usine à gaz. Mais jamais je ne me suis autant amusé avec un appareil. Je l’ai toujours et, parfois, je le ressors.

    Et ce qui ne gâche rien, son design est simplement unique. Il est simplement beau.

    J’ai aussi toujours un DP2. C’est le même, il y a juste que l’optique est différente. Le DP1 est un 14mm,  ce qui en fait un équivalent d’un 21mm en plein format. Le DP2 est un 28mm, ce qui en fait un 41mm, ce qui est bien pour les portraits quand le DP1 se débrouille bien pour les jardins, les paysages.

    Je les ai toujours comme vous pouvez le voir sur la photo de couverture. J’ai doté le DP1 de son viseur séparé, juste pour le look, mais en real life, je ne l’utilise pas, et je le retire.

    Comme je l’avais raconté dans mon billet 2012, j’avais fini par acheté un (énorme) SD15, toujours 3×4,6 mégapixel, mais j’avais fini par le revendre. Trop gros, et là, sur un appareil de cette taille, les lenteurs de traitement, c’était vraiment lourd. Et puis c’était un vrai DSLR, un « reflex » à miroir, et l’objectif, malgré un recalibrate en usine, souffrait de « front focusing », c’est à dire une tendance à faire la mise au point un peu trop courte de quelques centimètres. Je l’ai revendu.

    Avec l’argent, je suis passé au DP2M que j’ai acheté en occasion. Un appareil incroyable doté cette fois d’un capteur un tout petit peu plus grand et surtout de ses trois couches de 16 millions de pixel. Exactement comme le DP1 et le DP2, il n’a pas de zoom et n’est doté que d’une optique fixe d’une qualité incroyable.

    Comme tous les Sigma, la qualité de son capteur en font un champion pour le noir et blanc. Jamais vous ne verrez, même avec un Canon ou un Nikon, une qualité de N&B pareille. C’est détaillé, et le léger grain a quelque chose qui rappelle l’argentique. Le DP2M est un appareil unique, et quand on photographie en couleur, avec un peu de post-processing, on obtient des images simplement remarquables.

    L’appareil est beaucoup moins lent, pas dans le traitement, mais disons que la lenteur du traitement (il faut environ 7 secondes pour que la photo soit enregistrée dans la carte SD) est compensée par la possibilité de prendre des photos, ce qui n’était pas le cas avec le DP1. La vitesse de mise au point est elle aussi très lente.

    Je les ai toujours tous les deux.

    Le DP1 est un appareil de ville, peu rapide mais vraiment petit, c’est un joujou qui fait des photographies incroyables avec un aspect « 3D » du à ces 3 couches de couleurs. Le DP2 est un appareil pour tout photographier à partir du moment où on a un peu de recul car un grand angle, c’est un peu court, mais qui a aussi ce fini « 3D » unique. Si je me souviens bien, les pixels de la série DP1/DP2 était de 7.8 µm, ce qui est très grand: votre iPhone a un capteur d’une taille si petit que chaque pixel fait 1.22µm. Et comme le capteur Sigma possède trois couches, chaque pixel est en fait composé de cette combinaison de trois pixels d’une taille généreuse. Le rendu est moelleux, on ne voit aucun grain du tout, les textures lisses sont vraiment lisses.

    4,6 pixels reste très peu, surtout pour le net où posséder un truc de 50 pixels est un peu comme dégainer sa bite pour un gros beauf alcoolisé, mais en réalité c’est suffisant pour faire des tirages A4 voire même A3…

    Le DP2M, lui, est un appareil un peu batard. La taille de ses pixels est un peu plus petite, normal, car bien que le capteur soit plus grand, il en comprend beaucoup plus: 5,1 µm. Les images sont très finement grainées, un peu comme avec une pellicule. C’est un beau rendu mais on perd ce côté lisse, quasi-diapositive, « 3D », de l’ancien capteur.

    C’est un appareil de philosophe, on regarde, on contemple, et puis on fait la photographie. J’ai pris des photos magnifiques avec lui. Comme pour les autres Sigma, au post traitement, je supprime toute correction de bruit et bien que pour le DP2M il y ait un fin grain, le rendu des détails est incroyable, l’herbe est vraiment de l’herbe, un résultat que l’on n’obtient qu’avec de très grands capteurs d’appareils coutant 4 fois plus cher ou encore plus. Et jouer avec le noir et blanc avec ses fichiers est un plaisir incroyable.

    Je l’ai toujours.

    Il y a eu d’autres appareils, que j’ai tous revendus. J’ai été un malade des appareils, un débile de la surconsommation, un truc facilité par l’incroyable facilité à acheter d’occasion et revendre.

    Mais aussi parce que je ne veux pas un gros appareil, je veux un truc compact, sans pour autant me priver d’une photo qui me plaise, que je puisse arranger, recadrer.

    Et le problème des Sigma, c’est la lenteur, l’incroyable lenteur…

    Vers 2009, alors que Sigma lançait le DP1, Olympus et Panasonic lançaient le système micro-four third. Un capteur de taille intermédiaire. Le capteur du DP1 était un peu plus grand que la moitié d’un plein format (24-36), le m4/3 correspond à un quart.

    Le m4/3 se voulait au digital exactement comme le 24/36 avaient été pour le film. Un standard pratique permettant d’obtenir une bonne qualité (entendre prendre suffisamment de lumière) dans une taille compacte rendue possible par la suppression du viseur à miroir, remplacé par un écran LCD. Pour le reste, exactement comme les gros appareils, une optique interchangeable.

    Je suis passé au m4/3 de façon alternative. J’ai eu un Olympus Pen 1, un appareil non abouti que j’ai cassé je ne sais pas comment… J’ai acheté plus tard un Pen 3 pour un prix ridicule. Ces appareils avaient 12 mpixels d’une taille de 4,3 µm.

    Le capteur est plus petit, il n’y a plus ce fini lisse, « 3D », l’herbe d’une pelouse est pâteuse et floue, il y a ce filtre Bayer qui recrée la couleur et qui se trompe. Mais l’appareil est rapide et de toute façon c’est une sorte de couteau suisse destiné à faire de la photographie en toute circonstance.

    En 2015, j’ai upgradé pour le Olympus OMD-EM5 Mark II, sur la photo ci jointe, l’appareil que j’utilise le plus maintenant. Avec un bon objectif, il donne d’excellents résultats avec une taille qui reste raisonnable. Il possède 16 mpixels de 3,75 µm. Oui, il y a du grain et le système micro 4/3 n’a pas toutes les qualités dites « professionnelles ». Ses fichiers n’en restent pas moins très souples et le résultat dosera votre iPhone à plate couture quand pour plus de 90% des situations vous ne verrez pas la différence entre un tirage papier d’un gros Nikon et de cet Olympus. C’est juste pour les photos de nuit qu’un plein format, captant beaucoup plus de lumière, montrera toute sa supériorité. À moins que vous n’utilisiez un trépied, et alors l’Olympus sera quasiment aussi bon.

    Mais qu’est-ce que c’est que ces qualités…

    J’ai mis des années à me relaxer sur tout ça. En fait, en assouvissant mes fantasmes de consommation avec des appareils photos, je m’en suis désintoxiqué. J’ai mon OMD depuis presque 4 ans, et je l’adore. J’ai retrouvé avec lui la même familiarité qu’avec mon ancien Lumix, tout en pouvant faire des trucs qui me plaisent, que je veux retravailler, recadrer, et sur lequel je peux utiliser des optiques différentes. Jamais je ne l’échangerai contre un plein format, deux fois plus lourds, avec des optiques également deux fois plus lourdes. Parce que je ne suis pas un photographe professionnel, que je ne vis pas de la photographie. Pourquoi achèterais-je un appareil quatre fois plus cher pour fixer des souvenir et en partager une partie sur le net? Non.

    Et puis j’ai toujours mon DP2M. Si je voulais jouer au Bresson de Service, au Doisneau de gouttière ou au Lartigue de boulevard, je pourrais toujours le prendre et faire de ces photos noir et blanc finies, détaillées, aux ombres tranchantes et profondes parce que cet appareil recèle de qualités uniques, d’une optique inégalée dans son genre et qu’il rendra plus de détails qu’un plein format. Si si. Maintenant, il faut vraiment faire de la photo car il est lent et surtout il n’a pas de stabilisateur, et un bouger est donc très vite arrivé.

    J’ai mes joujoux, enfin, mes vieux DP1 et DP2. Petits et tout mignons, des dinosaures en terme de lenteur mais amusants et tout jolis, et produisant des photos sont à mon avis bien plus belles que celles de mon Olympus malgré leur peu de pixels.

    Au fil des ans je me suis calmé. Je ne suis plus du tout à croc aux dernier trucs et je ne fais plus d’achats compulsifs. C’était un truc de l’enfance, quand on était privés de tout. C’est passé. Même l’an dernier, quand je me suis acheté mon nouvel iMac, j’ai culpabilisé. Et pourtant mon vieux MacBook Pro de 2012 avec ses concours de ventilateur pour un oui pour un non et rapide comme une limace quand j’ouvrais Lightroom, et qui avait déclaré la guerre à Photoshop, j’avais vraiment besoin de le remplacer. J’ai profité d’un crédit 0%, donc en fait ce n’est pas une tragédie, et je ne me suis pas fait avare, j’ai acheté un iMac évolutif, avec un super écran. Mais non, j’ai culpabilisé à fond.

    Juste parce qu’avec ces achats d’appareil-photos, je me suis rendu compte que j’assouvissais un fantasme, que je me désintéressais progressivement de la photo elle même pour devenir un mix de pixel-peeper et de néo-geek. Un consommateur. Cela fait trois quatre ans que c’est fini, je n’achète plus grand chose.

    J’ai sur mon ordinateur plein de photographies à partager. C’est à cause de mon ancien ordinateur que j’ai progressivement perdu l’habitude de faire des albums. C’est dommage… Mon iMac est vraiment très bien. Ça va à une vitesse… je l’ai gavé de mémoire, sa carte vidéo est rapide. Bref, en m’organisant bien, je devrais pouvoir partager de plus en plus de photographies et faire revivre ce site comme je ne le fais plus beaucoup, ce qui est dommage quand on sait ce que ça me coûte.

    Maintenant je me pose la question de comment utiliser ces appareils-photos, chacun à leur façon.

    Et puis aussi, je commence à me poser la question de ma vie après mon Olympus parce qu’un truc vient de se passer.

    Panasonic vient d’entrer dans le monde du plein-format, et il semblerait qu’ils ne vont plus développer beaucoup de micro4/3, et cela est un problème à moyen terme car si Olympus décidait aussi d’abandonner, cela voudrait dire que les objectifs ne vaudraient plus rien le jour où je changerais d’appareil… Ce n’est pas pour demain bien sûr, mais c’est un changement du marché en cours.

    C’est que désormais, c’est l’électronique qui compense les faiblesses des capteurs, la taille minuscule de leurs pixels, notamment sur les téléphones mobiles. Et le marché des appareils photos s’effondre année après année. L’opération dernière chance des grands fabricants, c’est le plein format, les grands capteurs. Des appareils gros, de qualité professionnelle mais sans miroirs, donc plus compacts que les grands capteurs produits jusqu’ici. Sony a ouvert la voie et désormais  Nikon, Canon et enfin Panasonic viennent d’y entrer en formant une alliance avec Sigma a annoncé un nouvel appareil pour l’an prochain. Sigma en a même profité pour annoncé que son prochain capteur plein format sera un retour à l’ancien capteur, avec seulement 20 millions de pixels. De gros pixels donc, et on est nombreux à vouloir voir le résultat…

    On me demande souvent « quel appareil tu me conseilles? », et je suis incapable de répondre. Pour plein de monde, un simple demi-format APS-C suffit. Je conseillerais sans miroir et avec un viseur électronique. Je conseillerais aussi avec un bon stabilisateur monté dans l’appareil. En gros, je conseillerais volontiers un Olympus micro4/3 quelconque. Pour ceux qui voudraient vraiment s’investir en vidéo, je conseillerais un Panasonic micro4/3. Et pour ceux qui se contentent de leur smartphone mais voudraient un truc particulier, je conseillerais un Sigma d’occasion, histoire d’apprendre à regarder, à composer, à prendre son temps puis prendre le temps de developer le fichier et au final, et malgré la taille réduite, faire « wouah… »

    Pour tout dire je serais incapable de conseiller. Parce que ça dépend ce qu’on veut faire.

    Voilà pourquoi je n’achète plus d’appareils, pourquoi je ne veux plus en acheter. Ce qui compte avant tout, c’est d’utiliser les possibilités de l’appareil, de s’amuser avec et d’apprendre à s’amuser après sur Lightroom ou tout autre logiciel. C’est ne pas se forcer à avoir l’appareil avec soi, mais aussi apprendre à toujours l’avoir avec soi si on veut s’amuser tout le temps.

    Mes quatre appareils sont un peu devenus mes bébés. Je les aime chacun d’une façon différente, ils racontent un peu à leur façon comment je suis passé du compact à une obsession pour une technologie simplement parce que je pouvais me le permettre avant d’arriver à une utilisation exclusive de l’appareil le plus pratique, sans pour autant nier ce que les autres m’ont apporté.

    Allez, c’est écrit. Emballé. Pesé.

  • Cela me fait toujours sourire…

    Cela me fait toujours sourire…

    Cela faisait un certain temps que j’avais envie d’écrire au sujet de réflexions entendues durant les classes et qui traduisent une certaine façon de penser des japonais, mais aussi plus généralement, des êtres humains quels qu’ils soient. Je les rassemblerai sous forme de dialogues, un peu comme je les ai entendues, je les arrangerai aussi pour ne pas avoir la redondance caractéristique de l’exercice. Je veux dire par là que très souvent ces réflexions sont apparues dans des conversations sur un même sujet, alors je vais créer une étudiante Lambda standard, avec le retour des mêmes questions, des mêmes remarques, toutes produites par le même système de pensée auto-centré, le même système éducatif qui au fil des années m’ont amené à réfléchir sur ma propre façon de penser, sur ma propre représentation du monde à partir de ce petit microcosme appelé la France.
    Je vous les livre donc et je suis sûr que vous vous en amuserez, mais aussi que certains y trouveront à se poser la question des bêtises qu’eux même peuvent sortir sur d’autres cultures, d’autres civilisations… Mieux vaut en rire.

    Mon étudiante me dévisage. Je viens de dessiner un soleil sur un morceau de papier et j’ai utilisé un crayon jaune. Et j’écris « jaune. »
    – 違う, qu’elle dit, « tu te trompes », elle n’emploie aucune forme de politesse.
    – Euh… Jaune. Le soleil est jaune!
    – 嘘!
    Je comprends le japonais, je sais qu’elle vient de dire « n’importe quoi ».
    – 赤でしょう!
    Elle me dit que le soleil est rouge. Je lui dit en japonais que les enfants, en France, dessinent le soleil en jaune. Elle s’explose de rire!
    – バカ!
    C’est des idiots, qu’elle répond en s’explosant de rire.
    Je pense que ma tension artérielle vient de monter au plafond, elle a passé son temps à rire et à glousser. Une étudiante débutante, une femme au foyer qui joue du violoncelle trente minutes par semaine.
    Moi, je comprends que notre perception des couleurs pouvait être différente… Le drapeau japonais représente un soleil. J’apprends aussi qu’ils ne sont pas si polis et qu’en position de force, ils peuvent être de vraies peaux de vache.

    – Quand je marchais dans les rues de New-York, il y avait plein d’étrangers.
    – De quel pays?
    – ?
    Elle me dévisage bizarrement.
    – Des étrangers. J’étais à New-York…
    – Des chinois? Des français? Des japonais?
    Elle beugue, elle me regarde encore plus bizarrement.
    – Non, des étrangers. Des américains.
    – Mais les américains ne sont pas des étrangers, à New-York. Les chinois, les japonais ou les français sont des étrangers.
    Elle me dévisage bizarrement.
    – Quand vous êtes entrée aux USA, vous aviez votre passeport, n’est-ce pas? Pourquoi?
    – Parce que je suis japonaise.
    – Voilà, parce que vous êtes étrangère. Les américains, eux, n’ont pas besoin de passeport. Moi, au Japon, je suis étranger, n’est-ce pas?
    – Oui…
    – Eh bien quand je vais en France, le contrôle de mon passeport prend deux ou trois secondes, et vous, vous avez besoin d’un visa.
    – Non!
    – Vous ne faites pas la queue et on ne vous tamponne pas votre passeport?
    – Si!
    – Le tampon, c’est votre visa, vous pouvez rester trois mois en France. Si vous restez plus longtemps, vous avez des problèmes avec la police.
    – Mais que je suis allée en France, et après je suis allée en Italie et je n’ai pas eu de contrôle…
    – Parce que la France vous a donné un visa, et après, c’est l’UE. Moi, je n’ai pas besoin de passeport pour voyager en UE. Vous, si.
    – Donc, dans un autre pays, je suis étrangère?
    – Oui.
    – …
    Elle me regarde bizarrement mais visiblement, elle commence à piger.

    – Je suis allée à Kyôto, il y a beaucoup trop de touristes.
    – Oui, j’ai entendu que les habitants ont des problèmes pour prendre le bus.
    – Oui… Il y a beaucoup trop de touristes au Japon.
    – Ah bon? Il y en a beaucoup un peu partout dans le monde, maintenant…
    – Oui, mais au Japon, c’est vraiment trop!
    – Combien de touristes il y a eu l’an dernier?
    – Plus de trente millions! C’est vraiment trop!
    – Vous savez combien il y en a eu en France?
    – Non…
    – 90 millions…
    – …
    – C’est vraiment beaucoup, non?
    – Oui… Mais au Japon il y en a de trop. Il y a beaucoup de chinois.
    – C’est bon pour l’économie, non?
    – Je ne sais pas, mais il y en a de trop.
    – C’est comme ça, tout le monde veut voyager. Une amie habite au Portugal, elle m’a dit ça aussi, qu’il y a beaucoup de touristes et qu’à cause de ça les restaurants et les loyers sont de plus en plus chers…
    – Oh, votre amie habite au Portugal? C’est joli! Je vais y aller le mois prochain!

    – Oui, les sacs en plastique sont un gros problème.
    – On peut utiliser des sacs en plastique au Japon?
    – Oui, mais le gouvernement a décidé de changer la loi, il faudra payer à partir de l’année prochaine parce qu’il y a les Jeux Olympiques.
    – À cause des Jeux Olympiques?
    – Oui, les touristes étrangers n’aiment pas les sacs plastiques, alors on doit changer.
    – Ah d’accord… Le gouvernement va les interdire? En France et en Europe, c’est interdit depuis plusieurs années.
    – Ah bon? Non, il faudra payer. C’est pour l’environnement, il parait.
    – Quel est le problème?
    – Il y a beaucoup de plastique dans l’océan, ce n’est pas bon pour les poissons et les oiseaux, ils les mangent et ils meurent.
    – En effet! Vous trouvez ça bien, alors, la nouvelle loi, alors?
    – Oui, c’est bien.
    – Vous n’utilisez pas de sac plastique, alors?
    – Ça dépend…
    – Ça dépend de quoi?
    – C’est pratique!

    – Il parait que les français ne se lavent pas… Vous ne vous lavez pas le soir?
    – Euh si, en général, je prends une douche le soir avant de me coucher, et puis je prends une douche le matin avant de sortir.
    – Vous prenez une douche le matin?
    – Oui… Surtout l’été. Pas vous?
    – …

    – Vous aimez les sushis?
    Elle prend des leçons avec moi depuis des années.
    – Euh, oui…
    – 凄い (incroyable)
    – Et le nattô? (sorte de pâte de soja fermenté qui n’a absolument aucun goût ni aucune odeur, vaguement gluante et qui ressemble à un truc en train de moisir)
    – Non, pas vraiment…
    – 確かに (je m’en doutais)! Les étrangers n’aiment pas le nattô!
    – Et vous, vous aimez le nattô?
    – Non!
    – Vous n’êtes pas japonaise?
    – Hein?
    – Je blaguais! Vous mangez du pain?
    – Oui, j’adore ça!
    – Wow, incroyable!
    Elle me regarde, et puis d’un seul coup elle rit, elle a compris le second degré.

    – Pour devenir japonais, qu’est-ce qu’il faut faire?
    – Vous ne pouvez pas devenir japonais!
    – On imagine, c’est pour pratiquer…
    – Ah, on imagine, hein… (petit sourire)
    – Oui!
    – Il faut porter un kimono! Et puis, il faut manger du nattô. ええと (euh), il faut regarder la télévision japonaise, il faut porter le mikoshi pendant le matsuri, il faut apprendre le japonais.
    – D’accord… Vous ne portez pas de kimono, vous!
    – Non, mais je suis japonais!
    – Ah, oui!

    – Si j’étais française, ce que je ferais?
    – Oui…
    – ええと… J’habiterais à Paris… Je mangerais des gâteaux… Je serais une マダム (madame, vision japonaise de la femme élégante)… Je me marierais avec un français (elle rit)… J’irais chez Angelina… J’achèterais des vêtements Chanel…
    – Vous viendriez passer vos vacances au Japon?
    – Non! J’irais en Italie (elle explose de rire)

    – Vous préférez la France ou le Japon?
    – Le Japon!
    – Pourquoi?
    – Parce que je suis japonaise.
    – Oui, je sais, mais c’est pour pratiquer un peu…
    – Je préfère le Japon parce que je suis japonaise.
    – Le Japon, c’est mieux?
    – Oui!
    – Qu’est-ce qui est mieux?
    – Tout!
    – C’est intéressant, moi aussi j’aime beaucoup le Japon. Qu’est ce qui est mieux, par exemple?
    – La cuisine japonaise est meilleure.
    – Par exemple.
    – Le pain.
    – Le pain, c’est français…
    – Oui, mais le pain japonais est meilleur.
    – Ah d’accord. Mais ce n’est pas vraiment la cuisine japonaise. Qu’est-ce que vous aimez dans la cuisine japonaise.
    – Tout… parce que je suis japonaise.

    – Qu’est-ce que vous avez fait pendant les vacances?
    – Avec mes enfants, on a fêté Noël.
    – Oh, c’est sympa, qu’est-ce que vous avez fait?
    – On a mangé du poulet et un gâteau.
    – C’est bien!
    – Et vous? Il y a Noël dans votre pays?
    – En France?
    – Oui!
    – …

    – Vous aimez le beurre?
    – Euh, oui, je suis français. On mange beaucoup de beurre, en France!
    – Ah bon? Comme au Japon?

    – La France est très dangereuse!
    – Pourquoi?
    – Il y a des pickpockets, et puis il y a des テロ.
    – Des terroristes?
    – Euh… Oui (j’écris le mot terroriste, elle prends note)
    – Et au Japon?
    – Il n’y a pas de terroristes et il n’y a pas de pickpockets.
    – Ça c’est vrai.
    – Oui, le Japon est très sûr.
    – C’est vrai, mais en France il n’y a pas de tremblements de terre ni de typhons.
    – Ah bon? Il n’y a pas de typhons?
    – Non!
    – Et pas de tremblements de terre?
    – Non!
    – Ah, c’est bien… Vous avez combien de saisons?
    – Ben il y a quatre saisons, en France!
    – C’est vrai?
    – Oui!
    – Mais il y a beaucoup de… (elle baisse la voix)… des noirs…
    – Oui! Et…?
    – Ah…

    – Non, le Japon n’est pas asiatique.
    -… Ah bon…
    – Le Japon est très différent de la Corée ou de la Chine.
    – Bien sûr…
    – Il y a quatre saison! Le Japon est comme l’Europe.
    – Mais en Europe on n’écrit pas en Kanji, on ne mange pas de riz et on n’est pas bouddhistes.
    – Oui, au Japon on mange du riz et on est bouddhiste.
    – Ça, c’est l’Asie, non?
    – Non, le Japon n’est pas asiatique.

    Les japonais ont une représentation du Japon totalement auto-centrée et schizophrénique à la fois… Un désir d’être totalement occidentaux, et en même temps de se distinguer radicalement. Une curiosité insatiable pour l’étranger et en même temps des préjugés ramassés on ne sait pas trop où et mêlés à une ignorance naïve. J’ai souvent été surpris par le peu d’utilisation d’internet pour collecter des informations sur les pays étrangers, de la part de mes étudiants.
    Je vous livre ici un petit florilège de ces conversations qui il y a longtemps m’agaçaient mais qui maintenant me font sourire parce que finalement je suis persuadé que les français en sortiraient de belles aussi.
    Mais quand même elles me révèlent  de gros problèmes d’estime de soi dans cette obsession à ne pas être asiatiques…

    Je vous livre le plus sympathique pour la fin. C’était un pilote ANA.
    – Qu’est-ce que nous feriez si vous étiez français?
    – Je me marierais avec une italienne.
    J’ai explosé de rire parce que cette réponse, je ne l’attendais pas du tout, et j’ai pensé que quitte à s’imaginer une vie pour pratiquer le conditionnel présent, il avait bien raison.

  • Reset

    Reset

    Je suis très heureux d’écrire ce billet de blog, simplement parce que depuis quelques jours je remets la main sur ce site, j’actualise les contenus et les menus, je le veux aussi ressemblant à moi-même que possible. Je sais que cela semblera un peu ridicule mais c’est l’aboutissement d’un très long chemin, et désormais j’utiliserai cet espace comme une totale projection de moi-même dans toute ma complexité, mais aussi en y mêlant le monde tel que je le perçois et le recrée en moi.

    Je ne crois pas avoir jamais été aussi bien de ma vie qu’en ce moment. Je n’ai pas de raison particulière pour cela, et pour tout dire j’en suis encore à couver le deuil du décès de maman quelque part en moi. Non, c’est plutôt le sentiment d’être remis à zéro vraiment, le sentiment d’une page tournée et de quelque chose d’amorcé, non pas depuis quelques jours mais depuis plusieurs années. Je ne suis pas au sommet, ce qui expliquerait que j’aille bien, non, c’est plutôt le contraire. Je suis au seuil de quelque chose de nouveau, je ne sais pas trop quoi. Je sais juste que je suis très ouvert sur l’avenir.

    Alors je suis heureux de mettre par écrit ces sentiments, d’être totalement égocentrique, égoïste et auto-centré quand tant de choses vont mal autours de moi, autours de nous.
    Je veux dire, ce gamin qui s’est reçu un coup de couteau dans la gorge par un policier « de gauche » lors d’un contrôle après s’être fait traiter de pédale.
    Je veux dire, les palestiniens sommés d’encaisser quelques milliards et de renoncer à eux-mêmes dans une fantastique blague qui révèle enfin au grand jour la complicité et l’abjection de ces alliés de toujours, les américains, les saoudiens et les israéliens.
    Je veux dire, la perspective d’une crise financière majeure au niveau planétaire au moins aussi violente que celle de 1929, avec des bourses qui perdront 80% de leurs valeurs, des faillites de banques centrales et des gouvernements qui s’écrouleront, des émeutes de la faim dans un chômage de masse mondial, et l’intelligence artificielle qui dévoilera son véritable visage, à savoir le contrôle policier, politique et social. Et des guerres, certainement. Avec un peu de bombe atomique dedans. Et des accidents de centrales atomiques…
    Je veux dire, au même moment, une accélération des dérèglements climatiques et de leurs conséquences avec une chute de la production agricole potentielle et des décès de masse d’enfants et de vieillards.
    Je veux dire, la perspective d’épidémies globales et mondiales qui prendront d’autant plus facilement que les populations seront fragilisées par la crise économique et les effets à rebours de la démission des gouvernements dans les politiques de santé publiques. Je veux dire, la fin de l’efficacité de la plupart des antibiotiques.
    Je veux dire, notre dépendance au confort, à l’air climatisé, au frigo et aux glaces en été, au chauffage, au four et aux plats riches en hiver. Je veux dire aussi, notre dépendance à des circuits d’approvisionnement en alimentation qui ont tué la production de proximité au profit de la production mondialisée. Les fraises en décembre, les poires en été, les avocats et les ananas en toute saison, les petits plats surgelés avec de la viande et des légumes dont ne sait pas trop où, cuisinés quelque part, emballés ailleurs et congelés va-savoir-où. Avec de la viande certifiée d’origine nourrie aux protéines d’origine aléatoire et dont on découvre que le boeuf est du cheval. Je veux dire, la faillite des compagnies d’assurance et des armateurs qui permettent et assurent le transport, et la faillite des circuits de distribution. Plus rien à manger chez Carrefour, quoi.
    Je veux dire qu’en fait l’horizon à 15 ans est désespérant. Tragique. Triste. Révoltant.
    Je veux dire, je vous vois derrière votre écran vous dire qu’en plus d’apprécier Houria Bouteldja, je donne dans la collapsologie. Ça ne me pose pas de problème. Cela fait longtemps que j’ai découvert le 14ème et le 15ème siècle. We’ve been here before, comme on dit en anglais. Ce n’est pas la première fois. Et rassurez-vous, je n’ai toujours pas les cheveux longs, je déteste le jumbé et encore plus les types lookés zadistes qui en jouent en trouvant ça cool surtout s’ils sont diplômés en science sociale et qu’ils aiment Hugo Chavez.

    Bon, alors… Reset numéro un

    Le 14ème siècle européen commence par une crise économique et des tentatives de manipulations monétaires destinées à ranimer la croissance. Et la croissance, elle avait été phénoménale au 13ème siècle, ce siècle qui nous a légué les cathédrales gothiques. Plus de 22 millions d’habitants en France au début du 14ème siècle, toutes les forêts déboisées pour produire de l’agriculture, une économie monétaire développée avec ses banques et une circulation de la monnaie jusqu’au plus profond des campagnes, et puis des villes ouvertes, sans murailles, prospères et riches.
    Et puis donc cette crise économique due à l’arrêt de la route de l’or avec le monde arabo-musulman suite à l’expansion ottomane, et puis des manipulations monétaires masquant de moins en moins la déflation, et puis soudain l’hyperinflation, les murailles qui réapparaissent à l’entrée des villes, les corporations qui restreignent leurs règles pour en exclure la masse sans cesse plus grande des chômeurs qui ne trouvent plus à s’employer et marchent sur les routes, de ville en ville, et puis des bidonvilles qui apparaissent autours de ces villes naguère prospères et désormais tentées par le replis. La première famine depuis des décennies en 1317. Pas une disette, non, une famine.
    Et puis le roi Philippe IV qui meurt, son premier fils qui meurt, le deuxième, le troisième et soudain plus de roi pour la France, et voilà qu’en 1327 le roi d’Angleterre, Édouard III, annonce qu’il est roi de France parce que sa grand-mère était la fille du roi de France. Et voilà la guerre de cent ans qui s’amorce.
    Crise économique, crise de population, crise politique et guerre vont complètement déstabiliser un royaume incroyablement prospère durant les 150 années précédentes. Si la situation est très mal engagée en France, elle est identique dans la péninsule italienne traversée de guerres civiles ou dans les Flandres où France et Angleterre s’opposent.
    Alors, quand en 1347 un bateau infesté par le bacille de la peste entre dans le port de Marseille, il trouve un terrain parfaitement préparé pour que la maladie se propage dans les bidonvilles sans hygiène et circuler sur les routes avec tous ces cheminants errant de ville en ville, sales et mal alimentés mais devenant les vecteurs de la maladie d’une efficacité redoutable.
    Et puis, quand toute la fine fleur de la féodalité se trouve battue et tuée, le roi Jean ll kidnappé contre rançon par l’Angleterre lors de la bataille de Poitier à la même époque, la France n’est plus qu’une sorte de coquille vide dont la structure féodale vient de totalement s’effondrer quand au même moment les féodaux italiens, ruinés par la crise économique et les guerres civiles, et après s’être vendus aux cités italiennes, commencent à se vendre au plus offrant en France, seigneur ou bourgmestre. Des soudards, des pillards lâchés dans les campagnes. On viole, on tue, on pille, certaines villes se vident.

    En 40 ans, la France n’est plus qu’un pays en voie de disparition et sa population est réduite à 8 millions. L’Angleterre a perdu les trois quarts de sa population, tout comme l’Italie. La peste a conclu définitivement le décrochage qui l’avait précédée.
    We’ve been here before. Ce n’est pas la première fois.

    Reset numéro 2

    C’est mon ami Thomas qui m’a ouvert à l’idée d’effondrement. Thomas et moi, on se connaissait du Japon.org, le site « Japon » par excellence au tournant du millénaire, avec son forum super actif. Vers 2002 ou 2003, il pensait qu’à l’avenir tout irait dans le Cloud, plus de disque dur, et moi, je trouvais ça quand même un peu inquiétant parce que j’aime bien avoir les trucs, quand même, et en même temps je me disais que c’était irréversible.
    Et puis un soir de 2005, on était dans une longue causerie au téléphone, il me parlait du blogueur Joe Bageant dont il commençait à traduire les articles, de l’Amérique petite blanche profonde en décomposition (autant dire qu’il n’a pas été surpris par la victoire de Trump, Thomas) et il m’a parlé de Orlov. Le Thomas du Cloud avait laissé la place à un Thomas voyant le déclin arriver.

    J’acceptais déjà assez bien l’idée d’un effondrement économique, ça, ça fait longtemps que c’était acté. Mais là où Thomas est allé plus loin ce soir là, c’est quand il a commencé à me parler du rôle du phosphate dans l’augmentation de la population au 20ème siècle, et du fait que bientôt il n’y en aurait plus.
    J’ai un esprit de synthèse parfois très rapide et j’ai immédiatement tilté, ce qui en un millionième de seconde m’a conduit à ne plus vouloir écouter. J’avais un véritable besoin d’ingurgiter l’idée sous-jacente.
    Le malthusianisme est une idéologie réactionnaire, bourgeoise et profondément protestante dans le sens où s’y exprime l’idée qu’il y a ceux qui méritent de s’en sortir, et il y a les autres. Thatcher, quoi. Or, à première écoute, cette histoire me renvoyait au malthusianisme, ce que bien sûr ce n’était pas. Il y avait plutôt un discours logique. Si tu manges beaucoup trop de chocolat, tu es malade et tu grossis, et puis si un jour tu n’as plus de chocolat, tu restes gros et malade, et en plus tu dois sevrer ton addiction et faire avec. Ben, le phosphate, c’est comme ça, en bien pire. On se réveille un jour, on est des milliards et des milliards, et puis un jour, il n’y a plus assez à manger parce qu’il n’y a plus d’engrais et qu’on a flingué les sols à coup de monoculture et de pesticides.
    J’ai mis deux ans à me désintoxiquer de toute référence à Malthus quand je penserai à la surpopulation comme un effet d’une civilisation aberrante. Ce n’est pas une question de morale mais une question de logique.

    J’ai progressivement intégré ce que j’apprenais du réchauffement climatique, de la disparition des espèces, des pollutions irréversibles, de la généralisions des processus industriels énergivores jusque dans le domaine alimentaire, de notre dépendance à ces processus et surtout à leur effet sur notre abêtissement (qui sait encore faire du pain, cultiver un potager…). On est dans une civilisation qui nous sur-informe sur des trucs qui ne servent à rien, bavarde au delà de toute l’imagination, et qui a oublié les gestes qui ont permis à toutes les générations qui nous ont précédés de vivre au delà de la survie.
    Autant dire qu’un décrochage de civilisation fera très très mal. Et ce que je connais de l’histoire humaine me conduit à regarder cette fameuse A.I. comme l’arme ultime du contrôle social que nos élites nous préparent pour quand les choses tourneront vraiment mal. Ma référence reste l’effondrement du 14ème siècle et toutes les monstruosités commises depuis en Europe et dans le monde.

    Reset numéro 3

    Ça ne m’empêche pas de dormir. C’est une visibilité, c’est un peu la carte de mon avenir, du nôtre, et c’est passionnant. C’est passionnant parce qu’en réalité cette vision produit presqu’un projet littéraire et artistique, j’ai une vision du monde que j’ai élaborée moi-même, contrairement à toutes mes idées politiques antérieures même si cela s’y est greffé sans difficultés. Je ne me définis plus du tout ni comme socialiste, ni même comme anticapitaliste. Je suis anti-occidental, je hais notre civilisation, elle est un monstre. Le problème n’est donc pas le capitalisme et la société marchande, mais l’occident, voilà pourquoi la Russie Soviétique ou la Chine, tout en abolissant la propriété, se sont révélées tout aussi monstrueuses. Il y a eu des civilisations marchandes, avant, que ce soit la chrétienté médiévale, les mondes arabo-musulmans ou les différents empires chinois, l’Inde. Mais aucune n’a décidé d’annexer le vivant comme le truc dans lequel nous nous retrouvons enfermés.

    J’avais été très impressionné par les cours de Claude Gauvard, par le 14ème siècle et surtout par cet incroyable sentiment de lumière et de beauté des deux siècles qui le précédaient. Le 12ème siècle est magnifique, et le 13ème est simplement sublime, lumineux, avec ses villes rayonnantes, ses foires de Champagne, son abondance de tout et cette population laborieuse tournée vers son avenir chrétien, la rédemption et le Salut, ces cathédrales qui se parent de couleurs, toute en hauteur, toujours plus hautes et toujours plus lumineuses, et tous ces petits métiers qui se spécialisent et inventent l’artisanat urbain avec ses sculptures, ses charpentes et ses étoffes, ses tentures et ses meubles, ses bijoux aussi, et puis malgré les croisades, la présence des mondes arabo-musulmans avec qui on échange des épices, des soieries précieuses venues de Chine ou de Perse, grâce à qui l’or circule en abondance et alimente l’expansion, et jusqu’à ces idées nouvelles  venues de l’Espagne musulmane comme le platonisme et surtout l’aristotélisme qu’on étudiait à La Sorbonne.

    Le confort petit bourgeois, le confort occidental, le confort blanc, le confort de la société de consommation ont produit ces bêtises intellectuelles qu’ont été « la fin de l’histoire », la « fin du roman », la « fin de l’art », la « fin des idéologies » et le repli hédoniste, égocentrique, le « moi » triomphant étalon de toute représentation du monde, la liberté illusoire du « moi », le cool. Toute une représentation du monde rendue possible par l’élévation du niveau de vie d’une frange de la population mondiale, la nôtre, appuyée par la prédation des richesses à l’échelle du monde, l’abondance des ressources et le travail forcé des esclaves des plantations de coton et de canne à sucre et la réduction des populations au sort aléatoire du salariat.
    L’avenir semble restituer notre égale condition et, pour tout dire, ce seront vraisemblablement les populations occidentales qui souffriront le plus car le décrochage n’en sera que plus violent, de plus haut, et le vote populiste, c’est un avant goût de la sauvagerie qui vient. On va tout faire pour le garder, ce chocolat pas cher, ces oranges pas chères, ces bananes pas chères, notre privilège blanc, quoi. On va tout faire pour les garder en place, ces gouvernements pourris qui asservissent leurs propres populations dans le sud, parce que notre abondance de pacotille en dépend.

    La « fin de l’histoire », tu parles… Reset numéro 4

    Un jour, ce site lui-même disparaîtra, quand la société qui gère le serveur qui l’héberge fera faillite avec toutes les autres ou que privé de travail et de ressources, je n’aurai plus l’argent nécessaire pour payer les 120 dollars annuels que me coûte l’hébergement, ni l’ordinateur qui me permettra de m’en occuper, et cette disparition sera à elle seule la pathétique métaphore des dernières illusions de ma génération.

    En attendant, je savoure le quotidien, je regarde la vie, je nous regarde, nous, piégés sans même nous rendre compte de l’ampleur de notre piège, de l’illusion dans laquelle nous croyons vivre, tragiques et magnifiques à la fois, avec nos opinions sur le monde et notre impuissance à contrôler quoi que ce soit.
    Et qu’importe, finalement! Car parmi les choses magnifiques que l’humain sait faire il y a l’écriture, la musique, la peinture, et qu’importe, finalement, si je n’en tire aucun profit. J’aime écrire, j’aime raconter et je pense même que si nous sommes assez nombreux à le faire il y a quelque chance minuscule de rendre les choses un peu plus jolies et donc un peu moins difficiles.
    Je crois que les fleurs ici, les couchers de soleil, le ciel m’ont infiniment plus appris que plein de choses modernes. Le ciel la nuit sur la route de Saint-Maixent, je suis dans le noir, je marche et les millions d’étoiles sont là, magnifiques et gratuites, rien que pour moi dans l’éternité de cet instant.

    Reset numéro 5

    C’est la pensée qui a sauvé ce que nous appelons la France. Par exemple ce moine sorbonnard et aristotélicien appelé Nicolas Oresme, conseiller du jeune prince et régent Charles, le futur Charles V, à l’époque où le roi était otage en Angleterre. Il a le premier compris le mécanisme de l’inflation, il a introduit la comptabilité nationale et l’idée de budget, c’est lui qui a eu l’idée d’une réunion des trois États, on appellera ça les États Généraux, pour voter l’impôt « librement consenti » afin de payer la rançon du roi puis lui fournir les moyens de sa politique, c’est à lui que l’on doit l’idée d’une bibliothèque nationale. Les changements pensés et introduits par l’école de Paris et Nicolas Oresme, c’est la naissance de l’administration et de l’armée permanente professionnelle, et pour la première fois à la mort d’un monarque, quand Charles V meurt, la continuité de l’état est assurée dans la permanence de ses premiers fonctionnaires. Quand Charles VII sera exilé à Poitiers, ce sont ces fonctionnaires qui assureront la permanence de l’état quand la France ne ressemblera plus qu’à une bout de dentelle abîmé attendant le miracle Jeanne d’Arc, et voilà la Pucelle et son armée, le roi couronné, et voilà en quelques mois cette administration qui reconstitue tout le royaume.
    Longtemps en France on a gardé le souvenir de la fin du 14ème siècle comme d’un âge d’or, et pourtant le royaume était exsangue, à plat et en guerre… mais très curieusement, les innovations qui ont suivi l’effondrement ont permis la naissance d’une nouvelle civilisation, celle dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Beaucoup de ses traits n’étaient pas encore esquissés mais pour le meilleur tout y est. Boccaccio écrit le Decameron et invente de fait la langue italienne, et l’Ars Nova enveloppe l’époque tandis que la peinture commence sa lente révolution.
    Et puis, cette époque est en Europe l’époque du culte Marial, certainement le plus beau, le plus rempli d’espoir que la chrétienté ait produit. Marie, qui sait avant même la naissance de Jésus qu’il périra et elle pleure, mais elle sait aussi que son sacrifice sera également son triomphe et sa gloire pour les siècles des siècles. Ça peut paraître tordu, mais alors pour des millions de chrétiens, dans l’espoir et les larmes de Marie s’éveille l’espoir de la résurrection et de la vie éternelle.

    Il y a juste que cette nouvelle civilisation héritait de l’effondrement des hordes de soldats et de féodaux soudards et sans scrupules que les monarchies désormais appuyées par l’état naissant se sont évertuées d’envoyer aussi loin que possible pour éviter de nouveaux troubles intérieurs. La France en Italie qu’elles pilleront en ramenant la renaissance. L’Espagne dans les Amériques qu’elles pilleront en tuant 70 millions d’habitants et en ramenant l’argent des mines du Potosi. Le Portugal en Afrique de l’Ouest où elles dévasteront les riches et prospères royaumes africains et amorceront la traite transatlantique…
    De cette civilisation nous arrivons à la fin. Nous percevons le déclin après « l’âge d’or » des années 50/60, nous avons les yeux rivés dans ce passé récent qui façonne notre imaginaire.

    Reset numéro 6

    J’en suis guéri, et c’est étonnant de regarder le monde comme un avenir et le passé pour ce qu’il est. Le passé. Ne plus trop faire de différence entre Della Francesca et Andy Warhol qui finalement appartiennent au même monde qui agonise. L’un amorce la révolution du « moi », l’autre exhibe la superficialité d’un « moi » triomphant narcissique et gavé de publicité.
    L’œil ironique et attendri, il y a cet espace du politique à inventer, un espace de la lucidité consciente des limites de son propre exercice mais intransigeante quand à la nécessité de narrer.

    Pour faire court, nous vivons une époque extraordinaire pour qui aime écrire et inventer, parce que plus rien ne sera, j’ai même par l’écriture le pouvoir de décider que dors et déjà plus rien n’est plus, que tout ce qui nous entoure n’est plus que cadavres et ruines attendant leur heure.

    Je peux aller jusqu’à raconter le Japon sous cet angle, ce pays où domine une couleur indéfinissable de cheveux, la couleur des cheveux que les vieux se teignent. Un pays où les vieux, superbe allégorie de notre époque, sont telles les feuilles d’un arbre qui s’évertueraient à ne pas tomber, à se peinturlurer en vert et empêcheraient l’arbre de bourgeonner.
    Et s’il n’y avait que le Japon…

    Je suis fou? Oui. And so are you.

    Je n’ai jamais été aussi heureux de vivre. Notre époque est une époque pour les témoins. Pour les passagers clandestins de leur époque et qui regardent avec leurs yeux grand ouverts. Pour les bavards qui veulent raconter. Pour les nostalgiques qui comme moi ont compris la distance avec le 20ème siècle et se penchent sur lui avec le même œil attendri que quand ils pensent à, je ne sais moi, le 13ème siècle par exemple. Un monde qui n’est plus mais qui a bien existé et qui a été le présent, avec sa représentation du monde et du réel. Et dont les cathédrales aujourd’hui, un peu comme les vieux films réédités en permanence ou ces vieux albums de Beatles remixés, racontent des bribes incomplètes et floues du passé tout en nourrissant notre imagination.

    Voilà pourquoi ça mérite d’écrire et de raconter. C’est vaste…

    Notre époque est l’époque la plus incroyable depuis des siècles. Et vivant dans un de ces espaces encore protégés de la famine, de la guerre et de la maladie, vivant la vie que je me suis choisi où je me la suis choisie, quel privilège, je dois célébrer cela en écrivant et en racontant tout cela et plus encore. Non pas pour vous dire que « c’est possible », mais pour former avec vous et autours de moi la communauté de mes lecteurs.

  • Scott Ross, mort du SIDA et poète oublié

    Scott Ross, mort du SIDA et poète oublié

    Ce devait être en 1986 et ce jour là France-Musique retransmettait Les variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. L’interprète, je ne le connaissais que de nom. L’œuvre, on m’en avait parlé, interprétée par un mathématicien jouant du piano pour résoudre ses équations, une espèce de star vénérée pour une raison qui me dépasse complètement et dont je n’ai jamais percé le mystère tant son interprétation à la précision millimétrique m’a toujours rebuté, Glenn Gould, le roi des pianistes qui m’ont rendu Bach impénétrable pendant si longtemps. Les gens disaient « écoute, il parle quand il joue », et moi, tout ce que j’entendais, c’était cette musique aussi obtuse qu’un équation du troisième dégrée avec calcul de la pente et intégrale.

    Ce devait être en 1986, ou peut être en 1987, cela n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui l’est, important, c’est que je (re)découvrais cette œuvre sous les doigts d’un musicien au touché délicat au même moment où moi-même je rentrais timidement dans l’univers de la musique ancienne, de la musique baroque et des instruments anciens, des instruments d’époque. C’était borderline, à l’époque, c’était une véritable guerre, Pierre Boulez incendiait ces musiciens qu’il accusait d’être des passéistes refusant de moderniser la musique, ne sachant pas jouer et préférant leurs crins-crins, ce con!

    Mieux, je découvrais un jeu timide et tachant de retrouver l’œuvre après des siècles d’oubli, enfouie sous la crasse des interprétations pompeuses, mécaniques, écrasée sous le poids du piano.

    Quelle bêtise. Jouer une œuvre pour clavecin sur un piano, juste parce que ce sont des instruments à clavier. À tout prendre, une guitare, une balalaïka, un qanun ou un koto eurent mieux fait l’affaire puisque dans ces cas on peut pincer la corde, mais un piano… Remarquez, il y avait pire que les pianos, il y avait ces clavecins « modernisés », immense mais au son maladif et plat.

    Écrasé, Bach, et toute l’architecture savante de sa musique réduite à une science à l’implacable exactitude de l’accord parfait, loin de l’incroyable fragilité du tempérament inégal…

    Ce jour là, je mis une cassette dans mon radio-cassette et j’enregistrai. L’interprète, j’avais vu sa photo. Un barbu rouquin-châtain à cheveux mi-longs, au regard d’une grande douceur. Scott Ross.

    Sa discographie, à la bibliothèque, avait tout d’intimidant. Tout Couperin, tout Rameau, et Scarlatti… A l’incroyable délicatesse de son jeu et du clavecin d’époque contrastait une boulimie d’interprétation qui aujourd’hui encore me laisse sans voix. Scott Ross jouait, jouait, jouait, et semblait livrer une bataille avec cette musique si longtemps rangée dans des placards pour la rendre à la lumière qu’elle méritait.

    Je me souviendrai toujours la couverture du magasine Diapason quand Scott Ross est mort. Du SIDA. Ouvertement. Je veux dire par là qu’on savait qu’il était malade. On a même appris qu’il l’était depuis 83 où 84, et ça ne l’a pas empêcher de jouer, au contraire… Je passais devant les affiches qui recouvraient les kiosques durant des jours, tachant de sonder ce regard à la douceur infinie et plusieurs fois des larmes me venaient. Comme ça, parce que le toucher de Scott Ross était l’exact opposé de ce meuble froid de Glenn Gould. Intime. Chaud. Doux. Délicat. Tendre. Et poétique. Infiniment poétique. Un tel homme ne pouvait pas mourir, et pas comme ça, et si jeune…

    Ross a été, avec Leonhard, de ces musiciens qui le mieux savaient restituer aux œuvres pour clavecin leur poésie délicatement bavarde à cette époque où la musique ancienne revenait à la vie.

    J’ai tout de suite aimé Scott Ross, et pourtant je n’étais pas un amoureux de ce répertoire pour clavecin seul. C’est difficile, le clavecin seul, il faut apprendre à écouter. Et justement, lui, il est celui qui m’a appris à écouter Bach au delà de la mélodie, au delà de la réelle science qui s’y cache. Il m’a appris à sonder les silences de cette musique infiniment complexe.

    Dans ce documentaire réalisé deux mois avant sa mort, ce n’est plus le claveciniste, ce n’est plus le maître mais c’est le poète qui livre ses derniers vers.

    Alors oui, il y a eu Hantaï et Rousset ou Verlet. Mais la tendresse particulière de Scott Ross ne cesse pas, ne cessera pas de se rappeler à celles et ceux qui, comme moi, goûtent le mystère de cette musique et du clavecin.

    Il y a trente ans, le 13 juin 1989 mourait du SIDA un maître, je veux dire, quelqu’un en qui je reconnais cette qualité, et je suis avare en la matière.
    Ce jour-là mourait un claveciniste et un poète de 38 ans.
    Il y a trente ans mourait Scott Ross.

    Et je ne cesse de me noyer dans ce regard, dans cette musique ou sous ces doigts, je ne sais plus trop…

    Compléments

    Scott Ross and the paradox of genius

    How famous is Scott Ross for playing the harpsichord, 25 years on?

  • Bonjour Stéphane!

    Bonjour Stéphane!

    Comment vas-tu?
    C’est avec un immense regret et un réel sentiment de sympathie que je t’écris, sachant la peine et l’insondable affliction dans laquelle te voilà plongé.
    S’il ne plait, ne te cache pas, ne rase pas les murs, ne te cloître pas dans l’obscurité de ta chambre aux volets tirés, les miroirs voilés.
    Car la bonne nouvelle est que sans même que tu ne t’en aperçoives, ça passera.
    Bientôt, tes cinquante ans partiront, telle une fumée légère et joyeuse, pour être remplacés par ces gaillards cinquante-et-un, avant que n’arrivent leurs amis, les cinquante deux…
    Alors profite de cette journée et pour te venger de tes cinquante ans, tords-leurs le cou en te souvenant que cinquante ans, c’est le début de la cinquante-et-unième année, he he he

    Bon anniversaire

  • Juin…

    Juin…

    Nous voici donc au mois de juin. Déjà. Le temps est passé très vite et ce mois de Ramadan n’a pas été moins rapide que celui de l’an dernier, bien qu’il fut cette fois très diffèrent. J’ai été pris cette année dans un mouvement intérieur d’introspection, de solitude avec un puit de tendresse incroyable dans mon cœur, je veux dire vraiment, un peu comme un gamin de quinze ans qui découvre le monde et l’amour. Saurais-je garder mon cœur ouvert? Je n’en sais rien. Je ne célèbre pas la fin du mois de Ramadan, je veux méditer dessus, je veux l’utiliser comme une arme intérieure pour être plus fort et marcher droit sur ma route sans dévier, exactement comme je l’ai fait durant ces trente jours en cuisinant chaque soir, en prenant le temps, en ne cédant jamais à la facilité d’un grignotage ni en découvrant que la faim était en partie une illusion née de l’habitude qu’on en a. J’ai déjeuné ce matin mais j’ai réduit les quantités, je n’ai pas, en revanche, hésité à boire beaucoup, énormément d’eau. La soif est quelque chose de très vicieux, on ne la ressent pas, mais on la ressent quand même, très profondément. J’ai perdu 3/4 kilos.

    Et puis cette fin de Ramadan, confuse, entre une quasi-unanimité à interrompre le jeûne mardi, et la Malaisie qui décide pour mercredi. Je me suis aligné sur la Malaisie. Quand on fait quelque chose volontairement, on ne peut pas tricher, je ne pouvais pas célébrer l’Aïd le mardi car c’eut été un peu comme me débarrasser du Ramadan puisque le lundi soir, ici, il était certain que ce serait mercredi. Confusion certes autours de moi, mais pour moi, en moi, un roc.

    J’ai mercredi matin fait un grand ménage sur ce site, supprimé plein de plug-in que je n’utilisais pas ou qui ne marchaient plus et ralentissaient mon site. J’ai aussi mis à jour le mois, et voici donc ce site parfaitement au point. En fait, j’ai passé un mois à revoir mes priorités dans ce que je fais et dans comment je le fais. Mon appartement est ainsi bien mieux rangé, bien plus propre. Pas qu’il ne le fut pas avant, mais j’ai jeté des choses inutiles et tout est bien plus accessible et pratique qu’avant. Je crois que c’est aussi cela, ce mois. En donnant de l’importance à un mois en particulier, on apprend à regarder sa vie, ce qui nous entoure, comment on vit. Il y a eu une semaine remplie de regrets, où je me suis jugé très sévèrement, et puis vient le moment des solutions pratiques. J’ai en un mois beaucoup avancé.

    Alors voilà le mois de juin, les températures sont désormais très agréables et nous entrons dans le 梅雨, la saison humide (je vous ai déjà expliqué pourquoi je n’aime pas le terme de « saison des pluies » qui ne colle pas du tout au Japon). On en ressent déjà les premiers effets mais visiblement, la pluie est arrivée.

    J’arrête ici ce billet qui sera donc très court, je voulais juste dire bonjour et célébrer avec retard, d’une façon très modeste et très discrète l’Eid el Fitr. Car comme je vous le disais, je suis désormais dans la perspective de reprendre tout de zéro. Pas recommencer, pas supprimer. Non, reprendre de zéro en utilisant tout ce chemin parcouru, tout ce qui a été construit, sur ce blog et dans ma vie. Quelle plus belle occasion que cette nouvelle journée après un mois de jeûne et d’introspection que de reprendre une route, modestement, sans clinquant. Mais solidement. (billet écrit mercredi matin, légèrement retouché)

    Bonne journée.