Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Et Didier parle…

    Et Didier parle…

    Lors de mon passage en France, je suis passé chez Didier Lestrade. Il m’avait proposé de passer lors de mon passage dans la Sarthe chez ma mère fin 2017 mais c’était difficile de passer chez lui, bien qu’il n’habitât pas loin de chez elle. On avait échangé deux trois messages, et je lui avais promis de passer lors de mon prochain voyage. Alors l’an dernier, en novembre, on s’est écrit, et on a décidé de se voir.
    Il habite dans la Sarthe. Il m’avait dit la Mayenne, peut-être est-il en Mayenne, mais alors il sera en bordure car le chauffeur de taxi qui m’a pris à la gare de la Ferté a été formel, par là-bas, c’est la Sarthe.

    Dans la voiture, Didier m’a expliqué les paysages, m’a expliqué le coin, la plaine mancelle d’abord, que je connais, et que je n’aime guère, c’est plat, c’est plat, c’est plat, il m’a parlé du Mans, moi, j’en avais un souvenir sous le soleil du temps de mes quinze ans, j’avais fait du stop, j’avais un peu visité, vu la cathédrale, le « vieux Mans », la Sarthe, je veux dire la rivière, et j’avais trouvé ça joli, j’avais dragué dans le jardin du Tessé près de la cathédrale, cette énorme bâtisse gothique toute tassée, on dirait qu’elle a le dos vouté mais quand on la regarde bien, c’est précisément ce qui fait son charme, et puis j’avais rencontré un mec, et puis on était allés chez lui, et puis on était allés dans un restaurant, puis dans un bar, puis il m’avait raccompagné chez moi, bref, mon souvenir était un bon souvenir mais là,  Didier me raconte une ville devenue ville dortoir, piégée par le TGV, bah ouais, on habite au Mans mais on travaille à Paris, alors on fait son shopping à Paris, et je regarde la ville alentour, toute plate, comme la plaine mancelle, en plus il fait gris et il pleuvote, et c’est vrai que cette ville est moche, on dirait que cet enchainement de maisons à deux étages ne s’arrêtera jamais, c’est une ville de banlieue que je vois là, mes souvenirs ensoleillés s’évanouissent, et Didier me parle des gilets jaunes, c’est même pas qu’il aime ou pas, on est d’ailleurs lui et moi sur la même longueur d’onde, on comprend, c’est tout, c’est cette France là, qui s’était pensée à part des restructurations, et puis qui se retrouve d’un seul coup en plein dedans, les boutiques qui ferment, le boulot qui part et il ne reste plus que cette plaine mancelle à perte de vue où tu ne peux rien faire si tu n’as pas de voiture, il me raconte ça, et puis il me dit « tiens », et là il y a une maison avec un gilet jaune enroulé à l’entrée, les gilets jaunes, c’est un peu d’estime de soi retrouvée, c’est être quelqu’un, c’est exister quand tout t’a réduit au néant de cette plaine et de cette ville vidée de son énergie, il me raconte les immigrés qui commencent à s’installer dans les petites villes où les loyers son moins chers, et que « ça ne pose pas de problème », il me dit qu’il ne comprend pas, avec tous ces villages qui se vident, pourquoi on n’y accueille pas des réfugiés, ça remettrait de la vie, ça y relancerait l’économie et ça les aiderait, et puis on arrive vers une partie plus vallonnée et il me dit que c’est la fin de la grande plaine mancelle et qu’on arrive vers chez lui, il me raconte cette maison, et puis l’ancienne maison, il me montre un joli coin où c’est sympa d’aller bouquiner et puis il me dit que sa maison est en bordure de route, mal placée, et on arrive, et non, je ne suis pas d’accord, sa maison est en réalité incroyablement bien placée.
    On descend de la voiture.

    Ici, tout est à faire encore, mais dans la maison, c’est déjà chez lui. Il s’est amusé avec les formes de la maisons et les couleurs, il a fait joujou. Le lendemain, quand il me fait visiter son jardin, immense et encore en jachère, je découvre un projet très précis, un peu comme une peinture, ou plutôt un peu comme de l’architecture, le jardin est déjà là, tout prêt dans sa tête, il le voit, et il me le raconte, ce sont des essences que je ne connais pas ou juste un peu, moi, je suis un barbare de la ville, un arbre est un arbre et une fleur est une fleur, je connais bien mieux les noms de plantes en japonais qu’en français parce qu’ici c’est très important dans les conversations, ce genre de truc, mais beaucoup de ces plantes dont il me parle, je les connais, en japonais, au Japon, et son jardin prend forme dans ma tête et sous mes yeux, les perspectives qu’il projette pour donner du soleil à cette maison renfoncée en bas de colline, les arbres qu’il compte abattre pour donner une chance à d’autres arbres, le feu qu’il a raconté dans son blog l’année dernière…

    Peu de temps avant mon départ de Paris, j’ai retrouvé Timothée, et on a un peu parlé de Didier, je veux dire, politiquement parlé de lui, et puis humainement aussi, et Tim m’a dit un truc très juste, c’est que quand on est Didier Lestrade, on doit savoir qu’on est Didier Lestrade, et qu’on n’est pas n’importe qui, et que la parole compte, et qu’elle pèse, il est un peu notre père à nous tous, et puis Tim et moi sommes interrompus par un truc, mais je vois ce qu’il veut dire, mais d’un autre côté, tout en comprenant parfaitement ce que Tim veut dire, et oui, cette place particulière de Didier confère des responsabilités, c’est précisément cette personnalité-là, absolument pas paternaliste, absolument a-hiérarchique, qui ne calcule pas, qui donne à Didier ce poids si particulier, car si dans notre époque toute discussion n’est plus qu’invective, jugement et incapacité totale à simplement échanger voire à accepter de ne pas être d’accord, dans une époque « intelligente », on serait capable de discuter avec Didier, de l’écouter, de ne pas forcément être d’accord, mais d’accepter qu’il ait ses opinion, et puis les mettre dans un coin de notre tête pour leur donner une chance pour le jour où, ben oui, tiens, il avait raison, ou bien tiens, ben non, finalement, il avait tort, parce qu’on a le droit de ne pas avoir raison, et on a aussi le droit d’avoir raison avant les autres, et on a le droit de voir les choses différemment, et on a le droit d’avoir des colères, et on a le droit de péter un plomb, et on a le droit d’être fatigué, et on a le droit d’être humain, et en réalité, c’est tout cela qu’on lui refuse, à Didier…
    Il m’arrive souvent de comparer Didier à Rocard, ça surprend souvent, et j’assume la comparaison, mais Rocard, en fait, il a essuyé les mêmes reproches, et il a été flingué de la même façon, et un peu par les mêmes, et il a attiré les mêmes genres de type qui un jour ont planté leur couteau dans le dos, et quand on dis « Rocard » (je sais bien qu’aujourd’hui c’est quasiment oublié), c’est raconter des combats fondamentaux, l’Algérie, la Palestine, les luttes des années 70, et peu avant sa mort, l’Afrique et la dette, et oui, durant toute sa vie, il a dit parfois des conneries, et il a pas toujours été à la hauteur de ce que nous projetions, de ce que nous espérions qu’il serait, mais à l’arrivée, quand il est mort, il n’est plus resté qu’une béance politique, un vide au dessus duquel tous ces traitres se dépassaient d’hommages et de reconnaissance, et Didier, ce sera pareil, et moi, je fais miens ce mot de Despléchin dans La vie des morts,

    Les morts, ça sert à rien de les pleurer, y’avait qu’à les aimer.

    Les avis, les colères de Didier, pour moi, elles ont toujours compté, et même quand je ne suis pas vraiment d’accord, et même quand je suis sceptique, parce que c’est avant tout un type comme moi qui a le droit de dire, mais aussi parce que précisément Didier, c’est Didier Lestrade, que ce nom raconte une histoire, et que celles et ceux de ma génération avons le devoir de la faire exister, cette histoire, et de la continuer, cette histoire, et quand on dit Didier Lestrade, c’est comme dire le nom de tous nos morts, et c’est aussi raconter tous nos espoirs au temps de l’épidémie, toute notre soif de vie car c’est précisément là qu’il est né, dans ces années 90 de merde, le Mariage pour Tous, pas dans des cabinets ministériels ni même sous la plume de Christiane Taubira, et d’ailleurs, il suffit de voir comment ces mêmes cabinets ministériels s’en jouent, de notre vie, en suggérant qu’on pourrait en discuter, du Mariage pour Tous, lors du « grand débat », pour comprendre que non, c’est bien nous qui l’avons arraché, et que c’est au coeur des années noires que cette nécessité d’obtenir notre reconnaissance est devenue une nécessité, un combat, une lutte féroce et aucun, je dis bien aucun, ne résume à lui seul cette énergie qui nous a animé alors mieux que Didier, non, aucun.

    Parce qu’il en a fallu, du courage, pour oser « manifester contre une maladie », comme disait ce crétin de Finkelkraut, et qu’il en a fallu, pour devenir à ce point expert de la maladie et imposer aux laboratoires de devenir partenaires, et puisque je parle de Tim, qui a certainement été l’ami le plus proche et qui est un peu l’héritier de Guillaume Dustan, alors il faut reconnaitre qu’il n’y a eu que Didier qui ait pris Guillaume-William au sérieux, tous les autres le réduisant à de la hype ou au confort de la baise libre quand Didier, lui, voulait que ce dont parlait Guillaume soit discuté politiquement, ah la presse, ah, les militants, ah, l’édition, ils l’avaient, leur combat de coqs, tiens, c’était l’entrée dans notre époque, où il s’agit de se détester, de s’insulter et de réduire la parole à un si t’es pas pour t’es contre, ben non, Didier voulait parler prévention à l’époque des trithérapies, et s’il s’est arcbouté sur le préservatif et contre le sexe sans capote, c’est d’abord et avant tout pour défendre un héritage politique, militant, l’acquis de la maitrise de notre propre agenda et de nos propres luttes, cette morale, ce contrat qui nous ont fait ensemble si forts, et pour que cette question soit débattue et ne devienne pas une sorte de truc de l’époque,… et puis ben voilà, on y est en plein dedans, les contaminations ne diminuent pas, et ça ne semble embêter personne, c’est une espèce d’acceptation de la réalité, une sorte de fatalité cool, le pouvoir hétérocrate s’en fiche, en gros, et on est revenu à 1987, à avant ACT UP, sauf qu’il y a la trithérapie, trop cool, quoi, mais comme je le disais à Tim quand je lui disais que j’avais fait mon deuil d’échapper à Marine Le Pen, et qu’il me disais « mais tu te rend compte, Madj, pour nous… », je lui ai dit, ben ouais, et c’est précisément ce qui m’a le plus fait chier quand je suis devenu séropo, ce sentiment de fragilité, de dépendre, et voilà, mais ça, il n’y a plus d’espace militant pour l’avoir, cette conversation, je veux dire, une conversation politique ni des combats sur l’homosexualité, la séropositivité, la drague, nos vies, quoi, on se contente chaque jour de lâcher des gamins de 15 ou 16 piges dans ce monde là tout en sous-traitant le sujet aux politiques, et puis il y aura Marine Le Pen, et on sera bien dans la merde.

    Alors dire Didier Lestrade, c’est dire une posture nécessaire, politique, c’est dépasser le mec qui se dépasse lui-même et qui le sait, et d’ailleurs, putain, il en est fatigué, Didier, d’être Didier Lestrade, maintenant, c’est son jardin qui compte, il a tout dit, de toute façon, et c’est à nous de comprendre qu’il n’y avait pas de guerre entre Didier et Guillaume parce qu’ils ne parlaient tout simplement pas de la même chose. Et que bon, si Didier a son caractère, ben, c’est comme pour Rocard, faut faire avec. Moi, j’aime bien son caractère. Il est cassant parfois, mais il reste incroyablement gentil.
    Timothée sait tout ça, et plus encore, et je sais qu’il sera d’accord avec ces lignes, que la hache est depuis longtemps enterrée, et que Guillaume-William est mort seul, finalement très peu compris, enveloppé de la hype crétine des causeurs qui l’y avaient enfermé et qui depuis sont passés à autre chose, c’est à dire, à leur carrière…
    Tim et moi, on aimerait bien pouvoir commencer à parler des sujets qui fâchent, parce qu’on a compris tous les deux qu’on est dans le même bateau, et que ne pas être d’accord sur tel ou tel truc ne veut pas dire ne pas être capables de se respecter, d’échanger, et d’avancer, de s’ailer. Tim, il est dans la prévention. Moi, je suis obsédé par la politique, parce que quand Marine…

    Anyway…

    Au petit matin, donc, j’ai couché quelques mots sur mon iPad, pour fixer l’instant. Les voilà. Je les lis, je revois, je revis cet instant. Et je (me) dis…
    Merci Didier pour l’invitation, merci Didier pour m’avoir raconté plein de trucs, merci Didier d’avoir été Didier car tu sais que je sais que tu es plus que toi et que tu es un petit peu nous tous. Je ne dirais pas que tu mérites plus car j’ai bien vu que tu as tout ce qu’il te faut, mais je pense que c’est nous qui méritons plus et qu’il y a une sorte de honte qui ne dit pas son nom quand on sait que personne ne t’a proposé plus, tu sais, par exemple, les archives des luttes homosexuelles, ce truc auquel tu tiens pourtant tellement depuis des années et des années, non pas pour toi, mais pour nous tous, et j’en suis désolé, d’ailleurs, c’est un peu ce que tu m’as dit quand tu m’as dit, en colère, que Paris n’avait même pas donné un nom de rue Clews Velley, et que tu as enchainé en me parlant d’Hélène Hazera dont finalement personne ne se souciait, et que tu étais en colère quand tu as dit ça… Oubliés, et c’est une honte qui nous retombe sur nous tous…
    On se revoit à la fin de cette année j’espère.

    Alors. Lundi 24 décembre 2018, sur iPad, chez Didier, au petit matin:

    « Déjà lundi. Il est 7 heures et demie du matin. Je suis dans un pays où le temps s’arrête. Je suis dans ce que l’indifférence républicaine et bourgeoise a sottement gratifié du qualificatif de « province », mais non, moi je dis un pays. Même le mot de région ne parvient pas à traduire cette variété de paysages qui ont façonné le caractère des hommes et des femmes, les récoltes, les parlés, les traditions, les gestes.
    Je suis dans l’Ouest, en Mayenne, dans un coin qui retrouve ces paysages vallonnés avec ces champs de taille plus petites et bordés de ronces, d’arbres et de chemins que je connais si bien de l’autre côté, dans le pays du Perche, entre Sarthe et Eure-et-Loire, un paysage qui m’est très familier. Enfant, adolescent, et même adulte, j’ai enfourché mon vélo et visité la Sarthe sur des dizaines de kilomètres, dans ces coins où ça montait sans s’arrêter, me faisant regretter mon expédition, avec la récompense quand ça redescendait. Oh, ce village, Saint-Jean les échelles, il ne déméritait pas son nom… J’apercevais les châteaux qui s’y cachent, j’y cueillais les mûres dans les ronces pour me rafraîchir. Je m’arrêtais dans ces coins calmes où l’on n’entend que les oiseaux. Je visitais les plans d’eau pour aller m’y baigner, en ce temps le coin était encore dynamique. Depuis, tout à fermé et de ce pays fier abandonné clame la colère juste des gilets jaunes. J’écris ça sans gêne et je ne cache pas ma très grande réserve sur ce mouvement dont je n’aime guère certains aspects, mais oui, je la connais cette colère, car non, la province n’existe pas. Il y a des pays où le temps long de l’histoire est venu se fracasser contre les mutations rapides de notre économie globalisée où ces hommes, ces femmes, après avoir tenté de s’adapter durant les cinquante dernières années en délaissant la ferme « pas rentable », ou en déboisant, industrialisant, phosphatant les terres et multipliant les reconversions, se retrouvent acculés à ne devoir que survivre avec au fond du cœur la mémoire de tout ce qui a été perdu de solidarités rurales, de camaraderie et de fierté du travail de la terre. Je ne suis pas « en province », ni même « en région » et encore moins dans un « territoire ». Je suis dans un de ces pays entre Sarthe et Mayenne. Ici, les maisons sont comme celles du Perche, des corps longs aux murs beige-ocre, mais j’y ai vu des encadrements de portes et de fenêtres faits d’une pierre, on dirait du granit, je ne connaissais pas du tout. C’est cela qui fait un pays.

    C’est donc par ici que Didier habite. Il est venu me chercher à la gare du Mans. Je monte dans son pickup et à partir de là, il parle, et je regrette de ne pas avoir mis la vidéo en route, j’ai peur d’oublier. Didier parle, il raconte sa nouvelle maison et l’ancienne. L’ancienne avec la Sarthe qui coule dans un contrefort, on s’y était promenés il y a quatre ans. L’ancienne en haut de colline, ouverte au soleil. La nouvelle en contrefort et en creux de vallée, au bord de la route. Il raconte l’ancienne, les travaux, le jardin, le lent retour à la vie d’une maison abandonnée. J’avais vu il y a un an et quelques que ses nouveaux propriétaires exhibaient fièrement le jardin composé par Didier au fil des ans et d’un travail laborieux qui une fois lui avait coûté une jambe cassée. Pas un mot sur lui dans l’article. Ça résume un peu la vie de Didier, ce manque de reconnaissance.

    Didier parle, Didier raconte. Sa sœur, le loyer ridicule mais qu’il n’arrivait plus à payer, et puis l’opportunité d’une autre maison avec un vaste jardin. Quand il me dit 2 hectares, ce n’est pas un jardin, je pense. Où ma mère habite, quand j’étais petit, j’en avais vu, de ces petites fermes avec leurs deux hectares travaillés laborieusement, avec leurs trois vaches, le chien qui aboie et la porte à bâtant toujours ouverte de la pièce principale, « bonjour », qu’on disait quand on passait, et on entendait « bonjour », alors le chien se calmait.
    Didier parle, ce jardin, il en a une idée très précise. Tout est à faire. Je lui parle des mûres dans les ronces, il me répond ronces, il me répond pollution. Ce terrain abandonné en est infesté. Je m’y imagine un instant, en été, en train de m’arracher les peaux pour me gaver de ce fruit que j’adore. Qu’est ce que j’en ai mangé, enfant. Dans le pays de ma mère, autrefois, les champs étaient petits et bordés d’arbres fruitiers. Les mûres, c’était presque gratuit, il fallait juste littéralement payer le prix du sang et ne pas avoir peur des orties.
    Didier parle, il y a plusieurs couleurs de terre, il y a même du rocher, je l’écoute et je visite presque son imagination. Ceux qui rachèteront cette maison achèteront certainement le jardin plus que la maison. Didier parle et nous fait faire un détour vers un grand lac encadré par une vaste forêt. Je regarde cette forêt, toutes feuilles tombées et déjà en décomposition, cette couleur rouille qui domine au pied des arbres, contraste avec le vert vif des mousses sur les troncs et, ici et là, dans des branches, quelques fougères à la couleur roussie, ça sent l’invitation à la promenade, ça sent tout à l’heure quand je serai chez ma mère à quelques dizaines de kilomètres d’ici.
    On arrive à la maison, Didier parle beaucoup, il continue de raconter cette maison, il me dit en passant qu’il y a un puit, je regarde, je vois la pompe, et puis comme une petit chapelle à côté, rien que ça, ça raconte une maison, ça raconte la vie de ses habitants il y a longtemps. Didier me montre la date, 1860 et quelque chose, je ne me souviens pas. On entre, il me donne des chaussons. Didier parle, il me fait visiter. La maison ne me parait pas plus petite que la précédente au premier abord. Mais oui, elle est bien plus petite. L’étage est bizarrement agencé. Pour tout acheteur potentiel, ce doit être un vrai repoussoir, tout cet espace gâché en recoins et dédales inutiles, totalement incohérents, mais entre les mains de Didier, cet agencement semble tout droit sorti du cerveau d’un architecte farceur et artiste à la fois. Didier a décidé de jouer la couleur, et voilà cet étage devenu ludique. Je passe sur les objets, sur la décoration. C’est simple, brut et joli, aucune prétention.
    Didier a le goût des détails dans cette chambre d’amis. Sur un espèce de rebord qui ne sert absolument à rien, il a mis plein de cailloux gris et ronds, comme ça. Il y a au dessus du lit un grand vasistas, j’ai ouvert le store et depuis tout à l’heure j’observe le jour se lever et le fouillis d’arbres qui domine la maison sur sa hauteur.
    Je suis jaloux. Moi aussi, j’aimerais habiter une maison comme ça. Pour tout dire, ma mère a une maison comme cela, mais… Non, je ne suis pas jaloux. C’est une façon de parler. Ici, le temps fait semblant de s’arrêter et de filer moins vite. Dehors pourtant, je vois la lumière du ciel qui doucement s’éclaircit, je vois se dessiner la forme tragique des arbres en hiver, leurs branches qui tranchent la lumière, lumière qui discrètement mais sûrement me rappelle que le temps passe et que dans quelques heures je serai à quelques dizaines de kilomètres d’ici. Jamais le temps ne s’arrête. Toujours il file, mais disons qu’ici, c’est avec élégance.
    Didier parle beaucoup de cette maison, et puis progressivement viennent d’autres sujets. Nous sommes assis, voici un de ses frères qui apporte des pommes, plein de pommes, et des gâteaux maison. Incroyable air de famille entre les garçons. Le frère repart et oublie sa casquette.
    Didier parle. Il a préparé une potée. Ma mère faisait un peu la même. Didier y coupe les légumes, ma mère les coupait à peine, mais le goût est identique. C’est presque un goût de l’enfance au milieux de ce paysage qui m’est presque familier.
    Je bois plein de cafés. Par moments je parle, mais j’ai pris ce médicament pour le rhume, c’est comme si je ne contrôlais pas le souffle. J’ai l’impression de crier. Peut être je crie. Samedi, j’ai eu cette irritation d’une narine et une sorte de mal de gorge. La suite du vol, quoi. L’air sec de l’avion, j’ai le nez bouché et je respire par la bouche. L’air très doux dans le vent frais de Paris, et voilà une petite inflammation, alors j’ai investi dans des médicaments. Je dis bien investi car ça me coûte plus cher que le même genre de médicaments à Tokyo. L’irritation est globalement partie, le nez reste sec, et il se bouche.
    On parle gilets jaunes, on parle PIR, on parle Minorités et minorités, on parle Macron… Moi, je ne sais plus du tout parler, quand je parle, les mots me viennent en japonais. Je suis finalement beaucoup plus à l’aise quand j’écris… Je ne vais toutefois pas relire ce billet, il doit être mal écrit: je passe mon temps à regarder le vasistas. Ça y est, le jour est levé. Et puis j’ai peu dormi, et cela depuis que je suis arrivé mercredi, envie de n’en perdre aucune goute. Ce matin au réveil, je voulais juste fixer cet instant et ces moments avec Didier Lestrade. »

    Et puis après m’être levé, je me recouche et, pas satisfait, je réécrit. C’est ça, le blog, pouvoir publier un truc raté, mais qui dans son ensemble racontera le tout.

    « Bref séjour chez Didier. Je l’ai écouter parler, il n’arrêtait pas. Au petit matin, quand je me suis réveillé, il devait être 6 ou 7 heures, j’ai pris mon iPad pour noter l’instant, le fixer pour l’éternité.
    Didier parle. Je l’écoutais et je n’en voulais rien perdre. Didier est réduit, catalogué, étiqueté, haï, caricaturé… Didier, pourtant, à la base, c’est un gars qui aime la campagne, qui aime les arbres, les plantes, les paysages, qui travaille de ses mains et qui aime ça, qui a grandi dans une ferme et a décidé d’y retourner un peu et qui, accessoirement, et parce qu’il est venu à la ville, à vécu des choses et a fait des choses, et qui depuis donc réconcilie ce caractère paysan assumé avec l’urbanité. Il vit seul mais avec nous tous.
    Je crois que je me force à écrire ces lignes au petit matin, mal installé pour cela sous les couvertures dans ce lit chauffé par la bouillotte qu’il y a délicatement glissé alors que je regardais un stand up hilarant dans le salon, parce que je l’ai écouté et qu’il faut bien que cela soit écrit quelque part.
    Je comprends mieux les disciples, Platon, Aristote, les apôtres, les compagnons du prophète, les compagnons du Bouddha. Didier mérite d’être raconté jusque dans la banalité de son quotidien parce que même son quotidien raconte des choses auxquelles il croit. Et je veux juste fixer ce moment pour être sûr qu’avec le temps ces mots ne soient pas dits dans le désert. Parce que même quand Didier parle de films de cul, il raconte la société, il raconte la politique et il va bien plus loin que des sociologues bardés de diplômes qui passent leur vie à décrire des banalités en passant à côté de l’essentiel. Même quand il me raconte sa maison, les paysages, il me raconte ce pays coincé entre plaine mancelle et alpes mancelles. Je me souviens il y a quatre ans, je m’étais dit qu’il ferait un bon maire. Et là plus encore, on dirait que son œil et sa curiosité le font épouser ce coin et l’y attacher. Il me raconte ce pays où les gilets jaunes sont nombreux et visibles, où ils s’affichent à l’entrée de la maison avec un gilet noué à un poteau.
    Il parle et me raconte l’évolution démographique, les immigrés plus nombreux dans les campagnes, poussés toujours plus loin à cause du prix exorbitant au Mans, où il y a le TGV. Didier me raconte cela, et je repense à tous ces gens dont les parents travaillaient la terre et qui eux se retrouvent réduits au salariat dans la grande ville à des kilomètres de là.
    C’est un truc que visiblement Macron et sa clique ne comprendront jamais. L’attachement au pays. Je ne parle pas de la France, non, mais du pays, ce lieu où on a grandi, avec ses habitudes et ses gestes, ses amitiés et ses solidarités.
    Pour ma mère, le pays, c’est le Perche, un pays qui a été saucissonné par la république entre trois ou quatre départements, avec ses maisons, son parlé, ses champs minuscules sur les collines, ses bois, ses marécages, ses vergers, et ses champs plus grands dans les vallées, bordés de ronces et d’arbres fruitiers ou coupent de petits chemins menant à des groupes de deux ou trois fermes aux noms qui me faisaient rire quand j’étais enfant mais racontent l’espace et enracine ses habitants dans un espace, dans le pays. Les vallées, les cailletières, les maisons neuves, la carrière, la fourche, les petites vallées, la cantinière, le hameau, les porches, la source…
    Didier raconte très bien les alentours, il s’enracine. C’est un terrien. Il travaille la terre avec la même minutie qu’il cherche ses mots et qu’il écrit.
    Didier creuse son sillon. C’est un terrien dans les idées aussi.
    Texte décousu, écrit à presque deux doigts pour éviter que mon iPad ne tombe. Dehors il pleut. Je vais me lever. Ici, le temps est arrêté et se contente de passer. Une pluie très fine coule sur le vasistas. Il fait jour. »

    Voilà. Je vous ai tout dit, je crois.

  • Retour-s

    Retour-s

    Me revoici sur ce blog après une longue absence. Il y a eu décembre, il y a eu Paris, il y a eu la Sarthe, il y a eu Lille, et puis Paris encore. Il y a eu la déception, il y a eu le coup de massue du rebooking de mon billet d’avion (450 Euros…), il y a eu l’appréhension du retour dans un pays en pleine crise, il y a eu, il y a eu, il y a eu, et puis il y a eu le départ à Haneda, il y a eu l’Airbus A350-900 de Qatar, il y a eu le service vraiment très bon, et puis il y a eu l’aéroport de Doha, et puis il y a eu l’Airbus A380-800 de Qatar, il y a eu le service excellent aussi, il y a eu les deux sièges vides à côté de moi, il y a eu un peu de sommeil, il y a eu l’aérogare 1, il y a eu que je déteste l’aérogare 1, et puis il y a eu le Marks & Spencer de l’aérogare 1, il y a eu la navette vers le RER, il y a eu le RER sous un ciel gris qui s’éclaircit après la pluie, il y a eu, il y a eu, il y a eu, et puis il y a eu l’hôtel, et puis il n’y a plus eu d’appréhension.

    Voilà, j’étais à Paris, et Paris, c’est chez moi.

    Les jours se sont suivis les uns après les autres comme des bonbons sur ces colliers aux petites boules colorées d’il y a longtemps, le bonbon sucré, celui acidulé, goûts variés, goûts colorés, et puis y’a pu. Il y a eu le retour, cette espèce de pelote qu’il faut rembobiner à rebours, avec Tôkyô au bout. Et Tôkyô, c’est devenu chez moi.

    Cette nuit, j’ai rêvé mélangé, mon rêve était un grand fatras, j’étais à Tôkyô, et j’étais à Paris aussi, mais c’était bien Asakusa, je retrouvais deux français que je connaissais bien mais que je ne connais pas, on était dans un café forcément parisien, l’un d’eux, une jeune fille, fumait sa cigarette en racontant son problème de visa, et on approuvait, et je disais que je devais demander ma résidence permanente, et on approuvait, et elle était d’accord, tout comme l’autre, un français un peu comme Pierre, mais qui n’était pas Pierre, et qui lui aussi tirait sur sa cigarette, peut-être que c’est à cela qu’on les reconnait, finalement, les français, à leur façon de tirer sur une cigarette, beaucoup plus je ne sais pas quoi, et puis il y avait ce café en face vers lequel je regardais, c’était bien un café parisien, un vrai comme il n’y en a plus, un truc moche et sympa, sombre et tout en terrasse et bâche plastique colorée vilaine comme tout comme on les adore, et soudain il y avait du vent et je vois des arbres, les arbres, des cerisiers, et ils sont en fleurs, des fleurs comme en 3D, magnifiques comme des roses blanches au coeur qui rosit et rougit, éclatantes, et il y en a comme par millions, et tout le monde est admiratif, et tout le monde regarde ces pétales qui tombent comme une grande tempête de neige, les hommes en terrasse de l’autre café commentent comme des parisiens, des vrais, vous savez, ne pas en perdre une miette, avoir une théorie sur le phénomène des cerisiers en fleurs en deux seconde en janvier avec des grands yeux qui admirent, qui rigolent et qui devisent, mais c’étaient des japonais, des japonais de Tôkyô, je veux dire, c’était des Edokko, des Parigots d’ici quoi, des vieux comme dans mon quartier il y en a plein, et on regardait tous ce truc, il y avait des fleurs grosses comme des roses, c’était vraiment magnifique, alors avec mes deux amis français, on allait regarder plus loin, mais non, c’était là, seulement là, sur ce coin de place, juste en face de nos deux cafés, parce que plus loin, ben, les arbres étaient encore en habits d’hiver, et c’était même fichtrement gris, bref, on est revenus sur nos pas. Et je me suis réveillé.

    Il est temps de me remettre au travail, j’ai pensé. Today is the day. Voilà, je suis bien rentré.

    Je dissimulerais un peu si je n’ajoutais pas qu’au delà de la place, plus loin, mais alors beaucoup plus loin, c’était Alger. Pas qu’on me l’ai dit, mais j’en avais la sensation. Je n’y suis pas allé, mais voilà, je le savais, d’ailleurs, il me semble en y pensant, que ce grand bâtiment blanc qui barrait la place, c’était La Grande Poste, mais quand on est allé regarder les autres cerisiers, c’était encore la Japon, je crois avoir même pensé qu’il y avait un temple, là. Mais quand les cerisiers ont fleuri, il y a eu comme une sorte de vent, puis comme une fantastique lumière, et derrière, c’était bien la grande poste.

    Oui, je dois me remettre au travail, j’ai attendu bien trop longtemps, mais voilà, comme de façon très délicate, mon esprit cette nuit m’a invité dans mon propre intérieur, il n’y a plus rien qui ne s’oppose, il n’y a qu’une symphonie de moi-même où Paris, Alger, Tôkyô cohabitent et s’amusent, il y a en moi des millions de personnes qui contemplent de petites choses, parce que ce sont les petites choses qui font la vie et qui nous ouvrent les yeux en grand, et ces petites choses, ce sont les vraies grandes choses, ce sont ces fleurs de cerisiers comme des roses lumineuses.

    Je m’aime. Et je m’amuse, et je m’étonne de m’aimer. Et je m’aime en cette symphonie au dedans de moi. Il y a une semaine, j’ai reçu un message d’un crétin me souhaitant de mourir d’un cancer parce que j’étais un arabe qui se faisait passer pour un français. Dans ma tête, il y a des beautés que jamais ce torche-cul ne pourra voir, ne pourra deviner, ne pourra caresser, ne pourra entrevoir. Même pas mal.

    Il est temps de me remettre au travail, alors. J’ai décidé de mon programme pour cette année, et ce sera chargé, on verra, lors de l’embarquement dans l’avion qui m’emmènera vers Paris en décembre si je me suis bien acquitté de la tâche et j’ai été fidèle à ce à quoi mon rêve m’invitait, à laisser aller cette complexité qui me fait (ce truc que le crétin cité plus haut jamais ne pourra comprendre), et à en faire mon véritable projet, mon horizon, et mon présent, puisque c’est tout ce que je suis, et plus encore, car la musique, car Vivaldi, car Aicha Redouane, et encore plus, et encore plus.

    Me remettre au travail. Et puis aussi, être prêt cette année pour Ramadan, le mois divin. Ça, je pense, beaucoup d’entre vous ne comprendront pas, mais je vous le dis ici, Ramadan, c’est une des expériences les plus troublantes que j’ai jamais vécues, et pour rien au monde je ne voudrais la manquer. Et c’est aussi pour cela que je dois redoubler d’efforts, car je connais bien « mon » problème, mais peut-être avec Ramadan devant moi, alors je peux surmonter ce problème, cette incapacité à croire en moi, pour faire simple (je vous parlerai du livre de Mehdi Meklat plus tard, il dit cela très bien…), peut-être je réussirai Inch’Allah, à tenir.

    Me remettre au travail donc, et cette année, je serais vraiment homosexuel, je veux dire, politiquement, et littérairement. Et vous voyez, c’est bel et bien de symphonie qu’il s’agit, comme ce gigantesque cerisiers aux fleurs réelles comme si elles étaient là, grosses comme des roses, blanches, avec le coeur rosi et roue un peu, on pouvait les sentir, les palper, les yeux n’en croyaient rien, et il y avait La Grande Poste, et c’était Paris, mais c’était bel et bien Asakusa, et c’était simplement magnifique, là, précisément à cet endroit, parce que c’était tout cela à la fois, et il pleuvait des pétales comme dans les plus belles journées de 花見, quand on regarde les cerisiers en fleurs et qu’ils pleuvent littéralement autours de nous. Et oui, j’attends Ramadan avec une douceur que je ne soupçonnais pas, et cette année je serais politiquement et littérairement homosexuel comme je ne l’ai pas été depuis longtemps. Et c’est cela la magie de la littérature, de l’art, et de l’Orient cosmopolite en moi, de l’indigène qui a brisé toutes ces chaines et de l’amoureux de musique baroque que je suis, mon pas de danse dans sur une chaloupe sur le Grand Canal un soir de juillet 1670, le Roy en moi, et je danse, et des milliards de pétales inondent vos rétines et vous dansez avec moi, nos yeux écarquillés. Le bonheur des mots dedans nos têtes, nos sentiments partagés, un frisson qui nous frôle, c’est beaucoup d’amour, et ce sont des milliards de fleurs, de pétales à la couleur plus pur, plus vraie, plus réelle, et c’est là, là où on ne s’y attendait pas, dans nos vies de hasard…

    Beaucoup de travail, alors. Cette année j’ai retrouvé un peu de monde, et chaque rencontre, je l’ai documentée. La seule que je n’ai pas documentée, c’est ma mère et mon frère, et je m’en veux, mais rien que cela mériterait un très long billet. Didier Lestrade m’a dit quelque chose de très gentil au sujet de ma mère. Parce que Didier est avant tout un très gentil garçon. Il me l’a dit un jour seulement avant que je ne retrouve maman et Malik, cela n’avait pas eu le temps de briser l’incroyable carapace. Chez moi, ce n’est pas comme chez Édouard Louis, je n’ai jamais renié ma famille, mon milieu, je n’ai pas eu besoin de changer de nom, j’ai au contraire utilisé ce blog pour apprendre à accepter la totalité de mon histoire, et ce n’est pas facile de parler des parents qui « font les marchés » et d’une mère qui a développé un syndrome de Dyogène, et qui a intériorisé un status de victime, elle m’en a encore donné des preuves quand on s’est vus… Je ne me suis jamais pensé comme « sorti » de mon milieu, je ne « fréquente pas » un tel ou un tel, c’est d’ailleurs un de mes gros problèmes, je n’ai jamais accepté la tutelle de personne, je reste rebelle en moi, je reste un sauvage…

    Travailler, être définitivement le sauvage que je suis et être une symphonie. Ne rien avoir à faire de votre opinion ni de l’opinion de personne pour vous surprendre, pour faire jaillir des fleurs de cerisiers en janvier sur une place parisienne de Asakusa, juste en face de La Grande Poste d’Alger, avec de vrais papy parisien de Tôkyô qui roulent les R, moi dans un café avec des gens qui fument des clopes comme de vrais parisiens, sous le soleil d’été du mois de janvier, là, juste là, à ce moment, être ce moment. Personne n’y croit, mais je vous le certifie, c’est trop beau, et passé la pensée fugitive du réchauffement climatique, cet instant de pluie de pétale sur cette place était magique et sublime. Là, juste à cet endroit là. Plus loin, c’était l’hiver et c’était le Japon, alors j’ai fait demi tour.

    Travailler et ne pas perdre mon temps sur les réseaux sociaux. Je finirai là dessus, d’ailleurs. Lors de ce voyage, j’ai pris une photo de chacun, donc, avec un bref commentaire. Les voici donc en album de ce billet, avec les commentaires originaux. Rien n’est perdu, tout est conservé, et ces moments rares, je les partage avec vous. On dit « dis moi qui sont tes amis et qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ».

    Alors je vous le certifie. Je suis quelqu’un de très, très, très bien.

    Amitiés, de Tôkyô

  • Vers l’hiver

    Et finalement, c’est l’hiver qui arrive. Ça passe vite, une année. Au Japon, c’est quand les feuilles d’arbres deviennent jaunes ou rouges qu’on réalise que ça y est. Et rouges, elles sont.

    À Kamakura et dans beaucoup de villes côtières toutefois, elles sont brunies par le sel répandu par les vents forts du dernier typhon. Un paysage un peu triste, on regrette ces couleurs vives sous le ciel bleu.

    Chaque année ça me fait ça. Chaque année quand approche la date de mon départ, je me surprends à ne pas vouloir partir, un sentiment d’arrachement, à mes habitudes lentes et tranquilles dans ce pays, dans le quotidien que je m’y suis fait. Et toujours quand j’arrive en France, la première chose qui me vient à l’esprit est la même: comment peut-on vivre dans une telle saleté. La France est sale, les français sont sales.

    Ça ressemble presqu’à un cliché, mais dans le monde entier, c’est ce que tout le monde dit. Mes premières années ici, je refusais totalement l’argument. Non, on se lave, que je pensais.

    Mais en réalité, ce n’est pas de cela dont il s’agit. C’est bien plus profond, et j’ai fini par comprendre, comprendre notamment le regard japonais que j’ai fini par adopter.

    Louis XIV avait fini par entendre les critiques sur les soldats français, de véritables soudards qui pillaient, violaient, incendiaient. Les peuples avaient une réelle peur de l’armée française, chose indigne à cette époque puisque les armées n’étaient sensées viser que les autres armées et non les peuples, ou en tout cas le moins possible. L’armée française n’était finalement qu’une espèce de bande de soudards. Alors il avait fait adopter un règlement: exécuter bonnement et simplement tout militaire qui ne se conduirait pas conformément aux usages. L’armée française a progressivement gagné une meilleure réputation et les peuples regardaient ces colonnes à pieds et à cheval avec crainte mais sans peur: ils ne faisaient désormais que passer et, au lieu de piller, demandaient la permission. Cet usage a bien entendu totalement été oublié lors des guerres napoléoniennes et encore plus lors des excursions coloniales. Mais bon, les monarques n’étaient plus, et les codes aristocratiques qui les encadraient non plus. L’armée française s’est tapée une réputation de gros soudards pendant assez longtemps. Elle n’est pas la seule.

    Eh bien parmi d’autres choses, je rêve d’une prise de conscience à ce sujet. Comprendre qu’on est un peuple cradingue, qu’on se met le doigt dans l’oeil si on réduit la propreté à une douche et un coup d’aspirateur. On a beaucoup à apprendre et je rêve que nous changions.

    Pour être propre, il faut commencer par accepter la saleté et ne pas en faire un tabou. La saleté, c’est naturel. Et si c’est naturel, ce n’est pas grave.

    Pourquoi n’y a-t-il pas de toilettes publiques, en France? Et quand j’écris cela, je veux dire, pourquoi n’y en a-t-il pas plein, partout, et gratuits, comme c’est le cas ici? Pourquoi faut-il payer pour aller aux toilettes. Au Louvres, dans le Carousel, j’ai été choqué par ces « toilettes les plus propres du monde » (sic), dans lesquelles il faut payer 2 euros pour de simples chiottes qui puent la javel avec des effluves d’aromathérapie dans une déco sombre « hype », avec une potiche habillée en noir à l’entrée, visiblement pas celle qui se tape le ménage, ce dit en passant.

    Les toilettes à Gajôen
    Mais qu’elle vienne à Tokyo! À l’hôtel gajôen, et cela en accès libre et ouvert à tous, il y a des toilettes avec de l’aromathérapie et décorées comme une rue de l’ancien Tôkyô. C’est propre bien sûr, et c’est gratuit. Ce n’est qu’un exemple, mais ici, les toilettes, c’est un truc normal, c’est toujours gratuit, et en plus on en a des bien plus belles, bien mieux équipées et bien plus propres que ces chiottes avec leur blondasse en noir à deux euros. Et le mieux, c’est que ce sont les seules toilettes de tout le Carousel. Ici, on a des toilettes toutes les 100 mètres, et dans les centres commerciaux, il y en a partout!

    En partant de toilettes, en Occident, on s’essuie avec du papier. Bon, je ne commente même pas sur le fait que quasiment personne ne se lave les mains après. Mais les français savent-ils que dans les pays du Maghreb, au Proche-Orient, en Asie, il y a un pommeau de douche pour se laver après, et que le papier, c’est pour s’essuyer après s’être lavé? Et que le Japon a poussé le raffinement avec ses célèbres Washlet qui permettent de se laver le derrière, avec réglage du jet, de sa température, mais également se laver devant pour les femmes? Oui, je sais, ça fait sourire, mais être propre, c’est aussi ça.

    Au Japon, ensuite, on n’attend pas après la mairie pour nettoyer son quartier. Les japonais ramassent les feuilles, ramassent les trucs qui trainent, lavent devant chez eux. Le résultat, un sentiment de propreté qui contraste avec le côté incroyablement dégoutant des villes où visiblement tout le monde attend de la commune de nettoyer ses saletés. Les quartiers pauvres de Tôkyô gagnent en cela une incroyable dignité. C’est propre, et en plus les gens mettent des pots de fleurs, des plantes qu’ils entretiennent et arrosent. C’est pauvre, mais c’est incroyablement humain, et c’est propre. Au passage, cela démontre l’importance de la communauté, des liens de voisinages.

    Il ne faut pas se tromper, je pense que les japonais auraient aussi beaucoup de choses à apprendre d’autres pays et d’autres cultures, et d’ailleurs ils montrent à cet égard une plus grande ouverture parfois que les français qui, eux, bien souvent, se considèrent comme le centre et la mesure de tout le monde. Je veux juste dire qu’en France, nous entretenons avec la propreté  un rapport qui me semble névrotique, dans le sens où il consiste à cacher, ne pas accepter la saleté, à la mettre sous le tapis. À la parfumer pour ne pas la voir.

    Ici, c’est assez célèbre, quand on rentre chez soi, c’est d’ailleurs traditionnellement la même chose dans les cultures asiatiques et arabes, on se déchausse. Quand on connait le penchant, en France, des propriétaires d’animaux de compagnie à faire chier et pisser leur chien absolument n’importe où, j’avoue, ce serait peut-être une bonne idée. À Tokyo, non seulement on se déchausse, mais en plus on ramasse les excréments de Toutou après, et on asperge le pipi d’un peu d’eau javellisée. Ça, c’est propre, non?

    Les Japonais passent leur temps à laver, essuyer, astiquer. Le sur-emballage est un véritable fléau, ici, mais les Japonais recyclent plutôt bien, et en tout cas bien mieux que les Français. Dommage qu’ils n’aient pas conscience d’utiliser trop de plastique, trop d’emballage. Il faut dire qu’il y a une industrie qui les pousse à utiliser du plastique, et que cette même industrie finance les flots de publicité qui inondent les chaînes privées qui, elles aussi, sont de véritables poubelles. J’ai remarqué toutefois qu’en matière de télé-poubelle, la France était sur le point de rattraper son retard…

    S’il y a un domaine où on voit la saleté, c’est sur l’état des trains, des bus. Crasse incrustée sur et sous les sièges, poussières incrustée à l’extérieur des rames, c’est sale, et on peut imaginer que les coupes budgétaires, ça a été d’abord de réduire le lavage des sol à une fois tous les trois jours, puis une fois par semaine, puis une fois par mois. Une fois, je suis rentré dans un train à Roissy, le wagon sentait une sorte de mélange de fauve, de crasse et de pisse qui m’a pris au nez. La crasse était incrustée partout, les couleurs des sièges étaient indescriptibles de crasse. Comment peut-on mépriser son peuple ainsi, et comment peut-on en attendre le moindre respect? J’ai eu « de la chance », mon train a été annulé comme ça arrive si souvent avec les RER, et bien qu’il m’ait fallu attendre 10 minutes supplémentaires, ce qui est un truc indescriptible, après avoir passé plus de 42 heures sans dormir dont 2 heures à un premier travail, puis 8 heures au travail, trois heures dans les transports, deux heures dans un aéroport, 12 heures dans un avion, 7 heures dans un autre aéroport, 6 heures dans un autre avion, mais cela m’a permis de voyager dans un train visiblement neuf, avec des couleurs choisies par des types qui visiblement oublient qu’ils portent des lunettes de soleil ou bien ont décidé de « mettre un peu de gaité », ce qui ne m’a pas empêché de constater qu’ici et là, la crasse faisait déjà son apparition.

    L’état des rues, à Paris, m’a aussi laissé pantois. Que la Maire de Paris ait choisi de faire des travaux partout, elle a été élue, je ne commente pas ce choix de faire de Paris une bourgade de province avec des promenades plantées qui permettront aux Kiabi et autres Brioche dorée de prospérer comme dans n’importe promenade plantée de ville de province.

    (NB, par province, j’entends la tartine d’anonymisation dans laquelle le centralisme bureaucratique républicain et l’industrialisation ont noyé les anciens pays, où autrefois s’exprimaient des langues, des savoir-faire, des traditions orales, culinaires, architecturales bref, tout le contraire de « province » avec leur préfets et sous-préfets à caleçons amidonnés et porte-chaussettes)

    Mais que ses rêves de provincialisation de Paris l’empêchent de veiller au ramassage des ordures, à la réparation des chaussées laissées béantes par des travaux visiblement laissés en plan pour une durée indéterminée et cachés par ces monstrueuses façades vertes à moitié branlantes et calées à la va-comme-j’te-pousse par des blocs de bétons, ça me laisse dubitatif. Bon, c’est sûr, comme elle habite le 15ème et que c’est une provinciale (comme Delanoë, comme Tibéri, comme Chirac, et comme Macron, ce dit en passant), elle ne peut pas vraiment comprendre mon regard caustique sur la poubelle géante à laquelle ressemble Paris, mais quand même, des fois, je me demande si elle sort de sa voiture de fonction…

    Surtout que comme les parisiens et les banlieusards se sont incroyablement appauvris, et que vestimentairement, c’est désormais incroyablement visible (le noir devenu gris passé, ces barbes de trois jours sur ces gueules de quatre mètres de long figées sur des téléphones de 10 ans d’âge ou des smartphones à pas cher dans les métros crasseux décrits plus haut), une impression de ville à l’abandon et de saleté domine absolument partout. Je passe sur l’agressivité ambiante, mais j’arrive à comprendre, quand on vit dans un truc pareil, ça donne pas le sourire, en tout cas pas vraiment.

    Il me faut en général deux à trois jours pour m’y faire, et chaque fois il me semble que c’est pire que la précédente. Parisien, je suis toujours révolté par cette appellation de « parisien » qui domine à la télévision, truc réchauffé ad-nauseam depuis le début du mouvement social des Gilets Jaunes. Comme si la vie était facile, à Paris et en proche-banlieue, cette zone de relégation de la pauvreté qui en réalité définit la réalité de Paris aujourd’hui… Comme si les Macron, Philippe, Hollande, Chirac ou Hidalgo n’étaient pas des provinciaux. Bien sûr, je comprends l’exaspération dans la France profonde, mais j’aimerais les y voir, avec nos salaires à pas cher et des loyers de 600, 700, 800 euros pour des superficies moitié moins grandes qu’en province, avec ces transports bondés où règne la saleté, la promiscuité et les retards jamais expliqués. Gare du Nord, en 2014, j’attendais le RER qui allait à Roissy. 10 minutes, 15 minutes de retard, des changements en permanence sur les panneaux d’affichage, un peu comme si le personnel lui-même ne savait pas où irait le prochain train qui, de toute façon, n’arrivait pas. Et puis le train qui arrive, des annonces, même pas d’excuses, et trois fois des changements de destination. Il va à Roissy ou il n’y va pas, les gens rentrent, puis ressortent au gré des annonces criardes émises par des haut-parleurs pourris dans cette gare à la crasse visible qui sent la pisse ainsi que dans cette rame à l’odeur indéfinie à l’éclairage glauque qui souligne de façon particulière ce bleu passé devenu noir des banquettes fixées sur le sol plastique grisâtre à la crasse bien incrustée autours des rivets et autours de tout.

    Je n’ai jamais vu ça, à Tôkyô. La France a une bien curieuse façon de dire au revoir à ses touristes, n’est-ce pas…

    Tous, je dis bien tous les Français vivant hors de France vous le diront. C’est parfois un haut le coeur quand on arrive en France. Et puis on s’y fait. Moi, je fais comme mes étudiants, je me dis, « c’est la France », un sourire en coin dans mon cerveau…

    Chaque année, je m’attends au pire, et cette année, il me faudra faire avec ce climat de guerre civile, fruit d’un abandon général vieux d’une bonne vingtaine d’années, d’une société brutalisée fatiguée, et d’un pouvoir politique dominé par un président narcissique, arrogant, cassant et hautain, élu avec l’appui des grands capitalistes propriétaires de chaines de télévisions et qui depuis cet été semblent prêts à l’abandonner, peut-être se sentent-ils un tropisme trumpien pour bénéficier d’encore plus de baisses d’impôts et d’une nouvelle fournée de dérégulation. Ça ne donne pas très envie d’y aller, mais bon, je vous ai raconté ma mésaventure pour l’Algérie.
    Comme chaque année, dans les jours qui viennent, je vais nous trouver, ici, un peu plus attachants dans notre façon de nous essuyer les mains avec notre petite serviette éponge après nous les être lavés en sortant des toilettes, je vais nous trouver jolis dans notre façon de traverser la rue, tous ensemble, je vais nous trouver plus élégants, et pourtant on s’habille presque tous à Uniqlo mais bon, on a encore les moyens d’y aller. Ici, Uniqlo, c’est moins cher que Célio en France. Je vais nous trouver attachants, et bien que régulièrement je me sens ramené à mon statut d’étranger, je ne peux m’empêcher de m’aimer ici. Je me sens bien, ici, je me sens tranquille.

    C’est peut-être pour cela que si j’habitais de nouveau à Paris, si je le pouvais, j’habiterais vers le 14ème arrondissement. La lumière y est belle, les avenues plus larges, et puis, ce n’est pas un quartier à la mode, il n’y a pas de ces trucs à intellos de gauche en sciences sociales habillés comme des clochards. Les restaurants et les cafés sont simples, ça en est presque élégant, et ce n’est pas bourgeois comme le quinzième. Il y a une tranquillité urbaine que j’aime bien, et puis visiblement Anne Hidalgo n’a pas de projet pour cet arrondissement, bref, ça ne ressemblera pas trop à une bourgade de province embourgeoisée. C’est dans le quatorzième que je m’arrêterai quelques jours lors de mon séjour cet hiver.

    Encore dix jours ici, dix jours que je vais m’atteler à apprécier avant de venir vous dire bonjour à Paris ou ailleurs, car il y aura aussi un ailleurs. 10 jours à redouter, deux jours à m’adapter. Et finalement, et malgré tout, le reste du temps à vous aimer quand même et à trouver tout le reste, malgré cette saleté, finalement très attachant aussi.

    À bientôt, Paris.

  • (CARNET ALGÉRIEN 5) Déception

    (CARNET ALGÉRIEN 5) Déception

    Je suis déçu, je suis en colère après moi-même au moins autant que je le suis après ce « pays bizarre ».

    (suite…)
  • (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -3

    (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -3

    I L’effondrement 1988-1992

    https://youtu.be/q4mwOcK2BRs

    Et nous arrivons donc au moment qui fâche, et pourtant, désolé, mais si on veut que ça change, il faut maintenant en parler, de ce moment charnière, car nous arrivons à la fin de cette période qui a commencé, très précisément, à ce moment là. Et il va falloir à chacun et chacune beaucoup d’honnêteté, d’ouverture, d’acceptation de l’autre, au sujet des erreurs de jugement et d’appréciations, des avis, des positions à ce moment-là car finalement, peu de monde a été associé aux décisions, et beaucoup de positionnements ont avant tout été conditionnées par les circonstances, les parcours personnels, la peur, le tout avec les calculs politiques de ceux qui avaient réellement pris le pouvoir. Alors je m’y colle en tachant d’expliquer comment j’ai regardé ce moment, de loin, la tête bien moins dans le guidon que celles et ceux que je voyais débarquer à Paris l’air hagards. Allez…

    Le décors est planté. Vers 1986, les chutes concomitantes du prix du pétrole et du dollar (accords du Plaza) divisent quasiment d’un coup par quatre les recettes du pays, elles s’effondrent. Si dans les années 70, une part importante des ressources avait servi à amorcer l’industrialisation sous la direction de l’état, les années 80 avaient été marquées par l’installation de l’économie de la rente et des subventions à tout va. Ce retournement conjoncturel arrive comme une véritable catastrophe. À cela, il faut ajouter la poussée démographique et l’arrivée de la première génération qui n’a connu que l’Algérie indépendante et le régime de parti unique. Quand au contexte idéologique, on a déjà relevé que le pouvoir a joué de différentes cartes, socialistes et “modernes” dans les années 70, plus conservatrices voire “fondamentalistes” dans les années 80 pour contrer l’influence de la gauche dans la jeunesse: l’époque n’est plus au “socialisme” ni au marxisme, un point d’accord décisif entre le président Chadli Bendjedid et le nouveau groupe de généraux tenant l’appareil sécuritaire. Le mécontentement est à son comble dans une société clivée comme jamais entre courants et sensibilités qui ne parviennent pas à s’exprimer tant le régime musèle toute expression. Seules les mosquées offrent un espace d’expression politique, avec la bienveillance du pouvoir bien décidé à alimenter l’anticommunisme dans la jeunesse pour évacuer l’”option socialiste”.

    Le président Chadli et son entourage de technocrates sont-il responsables du démarrage des émeutes de 1988? Ça se dit. On le saura peut-être un jour. Toujours est-il qu’il prononce dans les semaines qui précèdent les évènements d’octobre 1988, le 19 septembre, un discours au vitriol, une critique très claire des choix faits depuis les années 70 et des réticences au changement et lance un appel à la population. Ce discours ainsi que les émeutes prennent place dans le cadre de la préparation du congrès du FLN de cet automne. On sait également que les semaines qui ont précédé, des pénuries en tout genre se multiplient, et certains ont supposé que ces pénuries avaient été organisées pour alimenter le mécontentement. Enfin, la presse, contrôlée directement par l’état, a enfin été utilisée pour faire éclater des scandales sur telle ou telle personnalité, alimentant un climat de suspicion vis-à-vis du pouvoir. On ne sait pas trop qui est derrière ce climat, mais il est clair que déjà, les différentes tendances du FLN jouent chacune leurs propres intérêts.

    Il faut également avoir en tête que depuis 1986, l’urgence de la situation -la pauvreté, les pénuries, le chômage ainsi que des émeutes et des grèves sporadiques dans tout le pays-, a rapproché des ministères les jeunes technocrates modernisateurs ainsi que la tendance du FLN la plus favorable au changement, ils sont désormais prêts à prendre le pouvoir pour mettre en place la libéralisation économique, mais encore en faut-il l’occasion. Ce sont les émeutes de 1988 qui vont la fournir.

    Le problème pour le président, c’est que les émeutes sont allées trop loin, que très vite des intellectuels ont parlé, bref, que la parole s’est libérée, que la peur est tombée. Le 5 octobre, Alger se réveille saccagée, les locaux officiels en feu, des bus renversés et incendiés et à partir du 6 octobre, une répression digne des pires dictatures et menée par l’Armée Nationale « Populaire » (sic) sous les ordres d’un ancien déserteur de l’armée française, Khaled Nezzar, s’abat sur des émeutiers dont la moyenne d’âge n’excède pas 18 ou 19 ans. On compte plus de 500 morts, des milliers de blessés à balle réelle et des milliers d’arrestations, on commence très vite à rapporter des actes de torture qui ne vont pas sans rappeler les techniques employées par la France durant la période de « guerre psychologique ». Un discrédit général s’abat sur le régime et sur l’armée. Le 10 octobre, 5 jours après le début de l’insurrection, les journalistes envahissent la maison de la presse et demandent le droit de couvrir les évènements librement. Sid Ahmed Slimani rapporte dans son livre Octobre, ils parlent, les paroles et le témoignages sur ce moment charnière; il vient d’être réédité le 30 octobre aux éditions Barzakh, Alger (j’écris cela, mais le livre n’est pas au catalogue de l’éditeur et cela bien qu’il en ait fait la promotion au début du mois d’octobre).

    La seule solution réside dans une démocratisation, ce qui n’était pas vraiment prévu, hormis chez certains technocrates qui voient là le seul moyen d’ouvrir le jeu politique pour pouvoir faire des réformes économiques. Le Président Chadli apparait, livide, à la télévision. Il se résout à conduire la démocratisation de l’Algérie. Il révoque le premier ministre de l’aile conservatrice, l’auteur du code de la famille Abdelhamid Brahimi et nomme pour le remplacer Kasdi Merbah (boumedieniste réformateur et longtemps en charge de la sécurité intérieure) qu’il charge de rédiger une nouvelle constitution ainsi que d’amorcer des réformes.

    Les militants “islamistes” sortent des mosquées et commencent à s’organiser, avec une certaine bienveillance du pouvoir: durant trois ans, les principales cibles du FIS (officiellement créé en septembre 1989) ne seront pas la corruption, ni la gabegie, ni même la répression politique des années 70/80, ce seront les communistes, l’option socialiste, les enseignants, les femmes, les écrivains, les cinéastes, les artistes… Tout cela n’allait pas sans déplaire à ce groupe de généraux qui avaient émergé au début des années 80, en tout cas, durant les deux premières années, parce qu’eux aussi était contre « l’option socialiste », mais aussi parce qu’ils regardent d’un mauvais oeil cette possible démocratisation en cours. C’est le début de leur ascension. Khaled Nezzar se trouve promu au ministère de la défense malgré la répression féroce d’octobre dont il est le principal responsable. Étrange démocratisation, cela rappelle un autre pays, en Amérique du sud, à une autre époque…

    Un consensus émerge au sein du pouvoir malgré de fortes divergences dues à une structure proprement clanique qui exclut de facto le FLN. Certains sont ouverts à un rapprochement de l’Algérie avec les États-Unis et donc assez favorables à une certaine complaisance envers le FIS, d’autres continuent de regarder la France comme le pays de référence et plaident pour un rapprochement plus net et assumé, d’autres continuent d’espérer un maintien des liens de l’Algérie avec d’autres puissance arabes « baassistes », mais tous sont conscient que l’ère de l’Union Soviétique est révolue, que de grands réajustements géopolitiques sont en cours et que l’Algérie doit s’adapter à ce nouvel environnement. Tous, enfin, sont bien décidés à profiter de ces réajustements pour assoir leur pouvoir en écartant un FLN jugé anachronique: dans ce contexte, le discours virulemment anti-communiste et anti-démocratique du FIS ne leur déplait pas. Chadli Bendjedid, lui, espère quelque chose du côté de Khadafi, une union des deux pays… Un rêve sans suite.

    Du côté de la société, cette époque est véritablement une éclaircie fantastique. Les mois qui suivent les émeutes de 1988 et le climat d’ouverture qui règnent au sommet de l’état changent le climat du tout au tout. La presse se libère, les organisations politiques commencent à sortir au grand jour, on commence à manifester librement. Au début de l’année 1989, une nouvelle constitution est promulguée, elle consacre le multipartisme et garantit les libertés publiques. Quand en septembre 1989 Mouloud Hamrouche, l’instigateur du « cahier des réformes » et conseiller particulier du président, est nommé premier ministre -il a alors 45 ans-,  la démocratisation entre dans une nouvelle phase, celle d’une ouverture pleinement assumée, maitrisée, et inscrite dans le temps long d’un projet politique de dépassement des cadres de l’ancien parti unique.
    Le gouvernement encourage la presse libre, il va même jusqu’à la financer. Là où durant des années l’intelligence avait été brimée, le nouveau pouvoir est bel et bien décidé à l’associer, dans un jeu donnant-donnant, où la critique et la revendication, même virulentes, légitiment et installent le processus en cours en bousculant les habitudes. Là où une économie de l’absurde avec ses fonctionnaires recrutés pour leurs capacités de lèche-bottes prédominait, une armée de jeunes cadres et d’ingénieurs s’agite et agite le cocotier du conservatisme, on élabore des pistes de développement, on réfléchit à comment utiliser le peu d’appareil industriel pour développer le pays. La télévision publique, elle, se libère totalement, elle devient même amusante et curieuse après des années de conformisme et d’ennui. Des débats politiques jusque là inimaginables sont retransmis en toute liberté. Une véritable fierté d’être algérien et de vivre cette époque, d’en faire partie irrigue les élites cultivées, et le gouvernement est bien décidé à s’appuyer sur cette énergie pour faire passer ses réformes au moment où, du côté économique, la situation s’enfonce dans un puit sans fond.

    Car cette effervescence, elle est essentiellement urbaine, et elle touche principalement celles et ceux qui ont bénéficié d’études supérieures. Pour le reste de la population, ce vent de liberté qui souffle sur la société, c’est avant tout pouvoir enfin exprimer sa lassitude, sa frustration, la haine de la hogra, et c’est le FIS, nouvellement constitué, qui va récupérer toute cette amertume. Une évidence pour un pays musulman où la question culturelle a été évacuée par les pouvoirs en place depuis 1962. Une évidence qui dépasse le cadre des mosquées où un réel brainwash a eu lieu, et qui s’enracine dans la véritable crise culturelle, religieuse, linguistique, sociale et sociétale après 132 ans de colonisation, et que l’Algérie de “l’option socialiste” va évacuer derrière ses fantasmes de “modernisation” et de “planification”. Un courant musulman a ainsi survécu, s’est (re)structuré et s’est greffé sur un substrat culturel profond dans la société, il s’est imprégné de l’apport culturel des frères musulmans mais aussi de celui, plus ancien, des réformateurs musulmans algériens, et tout cela, dans la clandestinité d’un pouvoir qui pensait contrôler tout, jusqu’à la religion. On oublie souvent que le FIS n’était pas un parti à proprement dit, mais une coalition de tendances de l’islam politique.

    C’est cela, la démocratie, c’est la possibilité de dire tout ce qu’on a sur la patate, même si cela passe parfois par le discours incroyablement simpliste ressemblant à s’y méprendre à la critique caricaturale de l’option socialiste distillée depuis le début des années 80 dans les mosquées par les imams au service du pouvoir. Le FIS, au delà d’un possible financement saoudien dans les années 80, au delà des excès de langage de Ali Belhadj et de ses appels à peine voilés aux meurtres ou à la violence, c’est avant tout le ticket de caisse de 30 ans d’Algérie indépendante, et c’est ce qu’a refusé de voir cette jeune génération trop affairée à « inventer la démocratie ». En fait, un certain nombre de « démocrates » avaient hérité du régime, qui le tenait lui-même du colon, une certaine forme de dédain pour le peuple, pas un mépris, mais l’idée que si le peuple sympathisait pour le FIS, c’est que forcément il était manipulé, quand en réalité, la violence même du FIS exprimait une violence contenue durant des décennies, une violence légitime, et remontant à bien avant l’indépendance. Je reviendrai plus tard sur ce que ce succès révélait également de la béance culturelle héritée de la colonisation et que l’Algérie du parti unique avait aggravée en réduisant l’indépendance à l’arabisation, à la planification démocratique et aux industries industrialisantes.

    S’il advenait que de nouveau l’Algérie traversait une nouvelle phase d’expérimentation démocratique, c’est quelque chose qu’il faudrait avoir en tête. Non plus séparer, non plus dédaigner, mais tenter d’associer. Ne pas se laisser happer par le court terme, mais miser sur le plus long terme. Ce qui comptera avant tout, c’est réconcilier, c’est faire peuple, avec l’incroyable diversité que cela représente, et surtout, quelque soit ce peuple.

    Si le gouvernement de Mouloud Hamrouche misait véritablement sur la démocratisation, quelqu’en furent les conséquences à court terme, le quarteron de généraux tapis dans l’ombre, au delà de leurs divergences, attendaient leur moment, discrédités auprès de l’opinion après la répression d’octobre et piégés dans un contexte où l’effondrement du bloc de l’est voire même la démocratisation au Chili empêchaient toute forme de coup d’état.

    C’est certainement aussi cela qui conduisait Mouloud Hamrouche à hâter les réformes, à encourager l’ENTV à s’émanciper. Jouer la société contre l’appareil sécuritaire. Une autre faiblesse de ce moment: le débat politique portait sur les pistes à emprunter, sur les formes, mais assez peu sur l’existence d’une police politique qui, au même moment, passait sous le contrôle d’un homme formé par le KGB, le général Médiene dit Toufik, devenu très célèbre depuis.

    Le 15 décembre 1989, après 23 ans d’exil, Hocine Aït Ahmed revenait à Alger, signe que oui, vraiment, cette fois, le pluripartisme et la démocratie s’installaient. Les manifestations commençaient à rythmer la vie politique, les revendications émergeaient, la presse explosait littéralement, et le FIS apparaissait de plus en plus comme un parti politique à même de drainer une partie des mécontentements.

    En juin 1990 eurent lieu les premières élections municipales post-1988. Certains partis politiques décidèrent de les boycotter, parmi lesquels le parti de Hocine Aït Ahmed, le FFS. Ce boycott est un moment important car il marque le début d’une sorte de tradition dans la vie politique algérienne et en particulier les limites du processus démocratique ainsi que le piège dans lequel il s’est enfermé depuis. En Algérie, le boycott est désormais une sorte de tradition absurde, vidée de son sens, on boycott à tout va.

    Chadli Bendjedid reçoit les leaders du FIS au palais présidentiel, ce parti apparait désormais comme le principal opposant au FLN. Sa victoire aux élections municipales est sans appel. Oran, Alger… Très vite, les algériens découvrent les fantaisies des nouveaux élus. Interdictions de baignades, interdictions des antennes paraboliques accusées de diffuser les messages de Satan, fermetures des cinémas, fermeture des salles de concerts, interdiction du raï. Le parti se discrédite lui-même et quand la première guerre d’Irak commence, les accointances de certains de ses membres avec l’Arabie Saoudite le discréditent encore un peu plus alors qu’un fort sentiment de solidarité avec l’Irak s’exprime dans l’opinion (les leaders du FIS ont depuis réécrit l’histoire à ce sujet, mais la presse algérienne aimait à l’époque se moquer des silences du parti…).

    En 1991, le début de l’année n’est donc pas très favorable au FIS. Dans beaucoup de municipalités, c’est la pagaille et les désobéissances de la population face aux décrets débiles des nouveaux édiles font rire dans la presse, notamment l’ancien El Manchar qui ironise du FIS comme d’une version crétine et pudibonde du FLN. Le pouvoir, de son côté, est indifférent au climat délétère dans la société, à la violence larvée qui s’installe dans certains quartiers où des militants du FIS se constituent en milices pour faire « régner l’ordre ». Des femmes médecins sont sorties des hôpitaux, des institutrices agressées et battues.

    Ce qui aurait nécessité un rappel à l’ordre, placer le FIS devant ses responsabilités en condamnant ces actes et en encourageant ses propres militants à empêcher ce type de crimes, ne rencontre qu’indifférence, preuve s’il en est que dans l’état, on mise sur ce type de débordement pour discréditer le FIS tout en utilisant cette violence contre la société elle-même et en limiter de fait les propensions à militer. Le FIS apparait donc comme un allié objectif du pouvoir bien décidé à utiliser ces excès et ces violences pour diriger, limiter voire même stopper le processus démocratique. Les démocrates, quand à eux, pratiquent de plus en plus la stratégie de l’isolement du FIS, condamnent les violences sans chercher à interpeler le parti lui-même sur ses responsabilités. Il faut dire qu’à cette époque le FIS est très clair: il est contre la démocratie.

    Alors quand Mouloud Hamrouche lance le redécoupage des circonscriptions électorales en vue des élections législatives de la fin de l’année après avoir introduit de nouvelles règles de désignations des candidats – désormais soumis au choix de la base et non plus de l’appareil-, tentant de limiter les pertes du FLN, sacrifiant ici tel baron « à l’ancienne » et protégeant là tel allié au sein du parti, caressant le rêve de parvenir à moderniser le parti et à parvenir à une assemblée comprenant 30% de FLN, 30% de FIS et 30% d’autres partis, le FIS condamne (à juste titre) le triturage des circonscriptions et appelle à la « grève insurrectionnelle ». Sans le savoir, le premier ministre offre à un parti affaibli par l’actualité et par sa gestion municipale calamiteuse le moyen d’apparaitre comme le défenseur de la démocratie.

    Les manifestations sont massives et s’il est vrai que des violences sont constatées, elles n’en demeurent pas moins limitées. Il y a juste que le parti occupe la rue, avec la permission du premier ministre qui pense avoir le temps avec lui, paralyse les grands centres urbains dont celui de la capitale. Les discours de Ali Belhadj sont, eux , violents, et Mouloud Hamrouche pense que cette démonstration du FIS sensibilisera la population à l’importance des élections tout en donnant des gages de bonnes volonté sur sa sincérité quand au processus en cours.

    I 4 juin 1991 – 1er coup d’état: retour de l’armée

    C’est le moment que choisissent les généraux (Khaled Nezzar, Mohamed Mediene, Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Touati, etc) pour se manifester. Ils vont voir le président Chadli Bendjeddid et on peut imaginer qu’ils lui rappellent à ce moment là qui ils sont et que hein, bon, ça va, on a assez fait joujou. Ils réclament la démission du premier ministre Mouloud Hamrouche et par la même occasion l’instauration de l’état de siège. Bref, le pouvoir. Le président obtempère.

    Mouloud Hamrouche quitte ses fonctions et est remplacé par un autre jeune technocrate réformateur, Sid Ahmed Ghozali dont la mission est de préparer les élection prévues pour le mois de décembre à l’exception de toute autre chose. L’élan réformateur est donc désormais stoppé et suspendu aux élections. Parallèlement, l’état de siège est instauré et la répression s’abat sur des militants du FIS qui sont arrêtés et fichés. Ali Belhadj et Abassi Madani, quant à eux, sont arrêtés et mis en résidence surveillée.

    Le 4 juin 1991 est donc le premier coup d’état d’une série de trois coup d’états qui vont se succéder à des intervalles de 6 mois et marquer le retour des généraux ayant mis la main sur l’appareil d’état lors de la succession de Houari Boumedienne et dans les années 80. Le but de ce premier coup d’état n’est pas de bloquer le processus démocratique, il se limite à définitivement placer le gouvernement sous son contrôle direct puisque le premier ministre est désormais chargé d’expédier les affaires courantes dans un climat de répression qui consacre le retour d’une sécurité militaire qui s’était mise en veille durant deux années.

    C’est dans ce climat que les élection législatives vont se tenir. Cette fois, le parti de Aït Ahmed ainsi que d’autres qui avaient boycotté les élections municipales participent aux élections. Désormais, les manifestations qui continuent de rythmer la vie politique ont lieu sous haute surveillance policière, ce qui n’empêche pas les crimes commis notamment sur les femmes – particulièrement dans les hôpitaux et l’enseignement -, de rester impunis, démontrant bien que le pouvoir sécuritaire entend bien instrumentaliser la violence à son profit.

    La population de l’Algérie profonde est fatiguée et sa confiance dans les partis politiques, dans la réalité d’une possible alternance et d’un possible changement est érodée. Depuis 1989, ce sont 60, 70 partis politiques qui sont enregistrés, et pour beaucoup, tout cela n’a mené qu’au désordre sans à aucun moment résoudre la crise économique profonde. Même le FIS n’apparait pas comme une alternative, et encore moins les partis dits démocratiques. Il faut ajouter le climat sécuritaire de retour qui jette un certain discrédit sur l’honnêteté du pouvoir, et pourtant, il va s’agir des seules élections véritablement démocratiques de l’histoire de l’Algérie, et cela jusqu’à nos jours. Il faut reconnaître cela à Sid Ahmed Ghozali et surtout à son prédécesseur, Mouloud Hamrouche.

    Quand les élections arrivent, seuls 59% des Algériens vont voter. Cela fait un très fort taux d’abstention quand on le rapporte à l’enjeu, mais il faut rappeler que de nos jours, l’Algérie peine à atteindre les 20% de participation, et encore avec un gigantesque bourrage des urnes. Il faut constater un très fort taux de bulletins blancs qui ramène les suffrages exprimés à 52%. Un Algérien sur deux a réellement voté, démontrant le peu de confiance envers ce scrutin pourtant fortement politisé d’un côté, une possible indifférence au poids du FIS de l’autre et donc une certaine forme d’assentiment.

    Le FIS rafle à lui seul 47% des suffrages, ce qui, rapporté aux suffrages exprimés, le place à environ 24% des Algériens, ce qui est assez peu, finalement. Le mode de scrutin, à la française bien entendu puisque l’Algérie ne parvient pas à s’imaginer des institutions à elle qui ne seraient pas copiées sur celles de la France, donne au FIS une écrasante majorité de 188 députés. Le FLN se prend la claque de sa vie avec 23% et seulement 15 députés, ce qui rapporté aux suffrages exprimés le donne à 12% d’Algériens. Le FFS de Aït Ahmed arrive troisième avec 7% des suffrages, un score assez difficilement représentatif puisque le parti arrive en tête en Kabylie, son fief, et rafle 25 députés, en faisant la seconde force politique à l’assemblée, relativisant son manque d’implantation nationale et la nécessité pour lui de passer des alliances avec d’autres mouvements pour sortir de son statut de « parti kabyle ».

    Le deuxième tour est prévu pour deux semaines plus tard, mais personne ne doute plus que l’Algérie s’oriente vers un gouvernement conduit par le FIS.

    J’ai 26 ans. Je passe mes vacances chez ma mère, à la campagne. J’apprends les résultats. Je suis saisi d’un sentiment extrêmement complexe.

    D’abord, mon oncle, Madjid Benchikh, candidat du FFS, est élu dés le premier tour en Kabylie. Je suis incroyablement fier pour lui quand j’entends son nom sur France-Inter, car c’est un autodidacte qui a beaucoup étudié, payé ses études lui-même en travaillant puis bénéficié des bourses des années 70, puis participé à la création de la première Ligue des Droits de l’Homme dans les années 80. Un homme bien, droit. Oui, je suis très fier pour lui. Mais le fait que l’Algérie passe du FLN, le parti du « pays bizarre », autoritaire, au FIS, un parti qui ne manquera pas de faire de l’Algérie un autre genre de pays bizarre, ça me trouble vraiment. C’est juste pas possible… Et puis, la possible perspective de voir le pays passer sous la coupe des USA, le climat de violence dans la société, ces véritables milices qui se sont développées, et puis si ça tourne mal la possibilité d’une guerre civile, avec in fine les Kabyles qui demanderaient l’indépendance, ce qui donnerait le prétexte à une intervention militaire française voire américaine (et ce n’est pas tant que cela un fantasme, regardez la Libye, regardez la Syrie…), bref, tout ce que mon père m’avait dit, prédit, expliqué, c’était simplement monstrueux.

    J’’ai toujours pensé que si j’avais vécu en Algérie, je n’aurais pas voté, ou éventuellement pour le FFS, vraiment éventuellement, oui. Mais aussi que le lendemain, j’aurais comme reçu une armoire normande sur la tronche en pensant qu’après 30 de dictature FLN il faudrait accepter d’entrer dans un autre type de dictature faite de dénonciations des voisins et d’agressions quotidienne jusqu’à ce que, lassé, je me barre ou je courbe l’échine.

    I 12 janvier 1992 – le 2ème coup d’état: mise sous tutelle

    https://www.youtube.com/watch?v=Ns49wopT1zg

    Quand donc pourra-t-on enfin mettre à plat ce moment charnière avec honnêteté? C’est tellement simple, de nos jours, de dénoncer celles et ceux qui ont refusé la continuation du processus électoral, c’est une pure réécriture de l’histoire, parce que quand les résultats sont tombés, ça ne s’est pas du tout posé en ces termes. Ça a d’abord et avant tout été comme si ce pays jamais ne parviendrait à être en paix avec lui-même, et qu’il allait encore une fois falloir subir un truc dont personne ne mesurait bien les conséquences. Alors oui, il y a eu des gens vraiment bien qui ont manifesté pour interrompre le processus électoral. Tahar Djaout. Mahtoub Lounès et tant d’autres. Il y avait de bonnes raisons de vouloir stopper ce machin, et la première raison est que les dés étaient pipés, que le climat même menant à cette élection était vicié, et surtout le FIS n’avait été qu’un instrument destiné à éliminer une tendance du FLN pour les uns, et un instrument destiné à préparer leur prise du pouvoir pour les autres.

    Parmi la grande majorité de celles et ceux qui ont manifesté leur désarroi dans les jours qui ont suivi, aucun n’avait ni le pouvoir, ni même l’autorité pour fomenter un coup d’état. Ils ont cédé à leur peur, une peur réelle entretenue par ces milices de quartier et manipulée par l’appareil sécuritaire. J’ai sympathisé pour eux, et même si je n’ai pas plus qu’eux eu de mot à dire sur ce qui a suivi, j’ai l’honnêteté de reconnaître que quand les élections ont été suspendues, j’ai été partagé entre sentiment d’injustice et de soulagement. Je me trompais? Oui, et non à la fois. Et celles et ceux qui, démocrates sincères, se sont battus pour que le deuxième tour ait lieu se sont-ils trompés? Non, et oui à la fois.

    En réalité, jamais le pouvoir réel de l’Algérie n’aurait accepté la prise du pouvoir par le FIS, et cela est contenu dans le premier coup d’état de juin 1991. Ceux qui ont pris le pouvoir en janvier n’attendaient que le moment pour le faire. Le FIS a été l’instrument pour y parvenir, et il faut avouer, le FIS a parfaitement bien joué son rôle, même si la plupart de ses cadres, de ses militants et de ses électeurs ne s’en doutaient pas un seul instant.

    Un premier coup d’état pour reprendre la main et reprendre le contrôle. Celles et ceux qui ont cru maîtriser la situation en réclamant l’arrêt du processus n’ont été que les larbins d’un plan concocté sans eux et indépendamment d’eux, tout comme les militants du FIS n’ont été que les larbins d’un plan destiné à réorienter la politique de l’Algérie au profit de quelques uns: finie, l’option socialiste, bonjour les privatisations!

    Il faut comprendre l’émoi de tous ces jeunes, formés durant les années Boumedienne. L’Algérie n’était pas l’Iran du Shah, ils n’appartenaient pas à une bourgeoisie comprador, ils étaient souvent eux même issus du peuple et leur vision était celle d’une Algérie qui poursuivrait sa modernisation dans la démocratie. Il faut comprendre ces docteurs, ces enseignants, parmi lesquels beaucoup de femmes, vivant dans les quartiers populaires et soudain devant faire face à une foule hostile les désignant à la vindicte, il faut comprendre ces communistes, ces berbéristes, ces marxistes, ces syndicalistes, ces journalistes qui souvent avaient été inculpés, incarcérés voire même torturés sous le régime dictatorial des années 70-80 face à la perspective d’une victoire de ce qu’ils percevaient comme une nouvelle dictature, il faut comprendre leur peur, eux qui depuis 1990 se retrouvaient accusés voire même pris à partis et même agressés par des milices de quartiers, il faut comprendre l’angoisse quand la violence qu’ils avaient senti monter à leur égard ne visait à aucun moment le pouvoir ni ses privilégiés qui vivaient paisiblement sur les hauteurs de la ville, il faut se souvenir que la première vague d’exilés des années 90 commence avant l’interruption du processus électoral et le coup d’état de janvier 1992, il faut se rappeler que les premiers meurtres en sont antérieurs.

    Jamais le gouvernement n’a véritablement exigé du FIS qu’il tienne ses troupes, qu’il joue le jeu du processus démocratique jusqu’au bout, c’est à dire en condamnant les milices qui se formaient en son nom. En fermant les yeux, le pouvoir a tacitement approuvé ce pourrissement précoce dans la transition avec certainement en tête l’idée que cela servirait in fine de repoussoir et précipiterait les électeurs dans les bras du FLN. Et comme il n’en a rien été, l’autre branche du pouvoir, l’armée, s’est tenue prête en laissant faire, certaine que toute action de sa part serait approuvée par une population fatiguée du climat de guerre civile rampante.

    Cette manipulation, elle était en place dés l’été 1988, bien avant octobre, dans ces scandales qui commençaient à éclater et dont personne ne connaissait l’origine, dans ces rumeurs qui circulaient, rumeurs d’émeutes, de grève générale, dans ces pénuries dont beaucoup pensaient qu’elles étaient organisées, planifiées, et qui alimentaient la colère populaire, dans cette tentative de remplacement du président après son accident en août, dans le discours incendiaire du 19 septembre dans lequel il incendie le parti, les privilégiés et dépeint un pays au bord de la ruine miné par la gabegie, dressant sans même s’en rendre compte le constat d’échec total de sa présidence. 

    Des militants favorables à l’interruption du processus électoral ont souvent dit que la manipulation, ça avait été l’autorisation même d’un parti religieux quand, en réalité, la vraie manipulation, ça avait été l’utilisation de la religion tout au long des années 80 pour miner l’opposition démocratique et les idées de gauche. La manipulation, ça n’a pas été le FIS, ça a été le blanc seing qui lui a été accordé pour quadriller les quartiers, le débat, la politique, dans le but, espérait le pouvoir, de ramener les algériens à la raison.

    Exactement comme les émeutes d’octobre 1988 avaient dépassé tous les plans, cette politique du pire a été rattrapée par le rejet radical de la population pour le pouvoir. Alors, l’armée a pu “dissoudre le peuple”.

    L’interruption du processus électoral et la démission du président Chadli, c’est l’armée qui, remise en position d’agir depuis le 4 juin 1991, reprend la main sur la transition elle-même. Le coup d’état, c’est alors ce processus long qui se met en place et qui conduit à arrêter des militants du FIS, des élus municipaux. Celles et ceux qui, démocrates, s’étaient manifestés pour suspendre les élections en affirmant, et à raison, que ces élection étaient truquées du fait des conditions même dans lesquelles elles s’étaient déroulées, auraient dû se solidariser immédiatement avec les militants du FIS enfermés, auraient dû immédiatement dénoncer le retour de l’armée. C’est exactement l’inverse qui s’est produit, et à partir de là, c’est l’armée qui s’est mise en situation d’arbitre. Pour reprendre le pouvoir, il ne lui restait plus qu’à accomplir un dernier coup d’état.

    Il y a eu celles et ceux qui ont réclamé l’arrêt du processus. Il y a eu celles et ceux qui ont réclamé sa poursuite. Aït Ahmed a le mieux expliqué pourquoi il était important de continuer: le peuple, depuis 1962, avait été privé de la souveraineté, il fallait donner sa chance à une élection qui irait jusqu’à son terme. Son argument était que le président ainsi que l’armée seraient là de toute façon pour garantir la pérennité des institutions et que, si les choses se passaient mal, il serait toujours possible au président de dissoudre l’assemblée. L’argument se tient, et il est parfaitement légitime, politiquement juste, bien qu’il sous estime le poids qu’avaient pris ces milices dans beaucoup de quartiers.

    Il faut comprendre l’espoir de ces démocrates qui espéraient que ce régime s’écroule, condition nécessaire pour que quelque chose de réellement nouveau puisse commencer. Il faut comprendre leur foi dans le peuple algérien, notamment ces nombreux abstentionnistes qui ne manqueraient pas de se réveiller après ce choc électoral et qui demain seraient éventuellement la force politique qui prendrait le relais du FIS. Pour beaucoup de démocrates hostiles à l’interruption du processus électoral, une victoire du FIS était la condition sine-qua-none pour engager l’Algérie vers la démocratie, en réconciliant la population avec elle-même après des années de dictature et d’infantilisation.

    Ces démocrates sincères savaient que le FIS n’était pas un parti homogène, que diverses tendances y cohabitaient et que les outrances de Ali Belhadj, si populaires auprès des jeunes qui pour la première fois entendaient un leader politique parler la langue populaire, leur langue, ce derja tellement détesté par le régime, ne plaisaient pas à tous les membres du FIS. Ces démocrates comptaient sur le temps pour dégager une coalition politique qui ouvrirait le champs à toutes les tendances et sortiraient le pays du rouleau compresseur dans lequel le FLN l’avait enfermé.

    Comme je l’ai écrit plus haut, la situation créée par la législative n’était pas facile. Il est fondamental que chacun se pense à ce moment là avec honnêteté, accepte qu’il se soit trompé. Ceux qui ont été soulagé de l’interruption du processus électoral comme ceux qui étaient pour sa poursuite, car ni les uns ni les autres ne voulaient ce qui s’est passé par la suite, à commencer par la reprise en main, les arrestations arbitraires, les camps dans le sud et les exécutions.

    Ni encore moins le troisième coup d’état, certainement le plus abominable, celui qui a placé le peuple algérien dans une torpeur qui depuis ne l’a plus quitté.

    Car si le FIS avait mobilisé les quartiers populaires ainsi que de jeunes gens instruits dégoûtés par un pouvoir qui privilégiait le privilège de caste au talent, il n’en demeure pas moins que 50% des Algériens n’avaient pas voté, et la situation de putsch et de guerre civile larvée les rendaient disponibles. Encore fallait-il leur inspirer la confiance.

    I 16 janvier 1992/ 29 juin 1992 – le temps suspendu: le moment Boudiaf

    Sitôt le second coup d’état réalisé, les militaires se retrouvent politiquement littéralement à poil, exposé au grand jour. Et ça fait désordre. François Mitterrand condamne le coup de force et appelle l’Algérie à rapidement retrouver le chemin de la transition, et ça, pour eux, c’est un vrai problème.

    Ils vont proposer à Ait Ahmed de prendre la tête d’une structure provisoire destinée à assurer la transition, car à ce moment là, ils le jurent la main sur les médailles, promis-juré, ils veulent vraiment retourner vers les urnes. Ait Ahmed refuse. Personnellement, je pense qu’il a eu tort, particulièrement parce qu’il s’était opposé à l’interruption du processus électoral, faisant de lui le garant d’un retour aux urnes et surtout un puissant atout pour ramener le FIS dans l’équation. Son argument est qu’il savait que les conditions n’étaient pas remplies.

    Les militaires vont alors se souvenir d’un vieux, complètement oublié de tous. Le dernier des 6 de la photo du 1er novembre 1954, un vieux complètement effacé des livres d’histoire. Le premier aussi, à s’être opposé au régime qui s’est mis en place en 1962, farouche partisan du multipartisme. Un petit vieux exilé au Maroc. Mohammed Boudiaf.

    L’idée des généraux est une idée de génie. En mettant Boudiaf à la tête du Haut Comité d’État, ils se parent de la légitimité ultime. Ait Ahmed met Boudiaf en garde, il n’aura aucun pouvoir, il ne sera là que comme caution.

    Mais Boudiaf a quelque chose que Hocine Ait Ahmed n’a jamais eu. L’instinct politique. Ait Ahmed était un brillant intellectuel, un homme d’une grande rectitude morale, mais un piètre politique. Mohammed Boudiaf est avant tout un politique, il sait très bien que si les généraux font appel à lui, c’est qu’ils sont à court de munitions. Qu’ils sont dans la merde.

    Alors, Mohamed Boudiaf revient.

    Un inconnu et pourtant une légende. Je veux l’écrire, je veux le gueuler, je veux hurler, oui, une légende. La carte numéro un du FLN; l’homme qui a préparé le premier novembre 1954 après avoir milité dans la clandestinité durant des années et amené les quelques autres à ses thèses, c’est à dire à la nécessité de lâcher Messali Hadj, qui certainement a échappé à la mort et aux règlements de comptes au sein de l’ALN en passant les années 1956-1961 en prison; l’homme qui a refusé la présidence que Boumediène lui proposait avant de la proposer à Ait Ahmed qui l’a refusée aussi, l’obligeant à se rabattre faute de mieux sur Ahmed Ben Bellah; l’homme qui toujours a mis les principes de 1954 au cœur et a donc refusé le processus autoritaire mis en place à partir de l’indépendance, qui s’oppose à Ben Bellah et Boumediène et est donc envoyé en prison avant d’avoir à quitter l’Algérie pour un exil de près de 30 ans, l’homme qui en 1963 publie un livre dont le titre est de nos jours devenu à lui-seul une banalité évidente, « Où va l’Algérie? ».

    L’homme qui, en 1992 et alors qu’il n’est absolument pour rien dans la situation dramatique dans laquelle est plongée le pays après 3 années d’effondrement, de crise économique, de manipulations, de démocratisation contrariée et de coups d’états larvés, cet homme accepte la mission de diriger une structure politique sans aucune légitimité constitutionnelle, le Haut Comite d’État, sous l’œil et sous le contrôle de l’armée, et dés son premier discours, il promet de remettre l’Algérie sur le chemin de la transition démocratique. Les militaires acquiescent, ils ont eu le FIS comme prétexte à une reprise en main, ils ont maintenant leur marionnette pour trouver leur légitimité.

    Ce qu’ils ignorent, c’est que Mohamed Boudiaf n’est pas une marionnette. Contrairement à Hocine Ait Ahmed, il sait qu’en politique il faut savoir se salir les mains, être patient, accepter la situation comme elle est. Il sait qu’il est seul, aussi, et qu’il n’a donc aucun pouvoir ni aucun relais. Alors il s’exécute. Il laisse l’armée faire sa sale besogne sans broncher, de toute façon, il sait très bien qu’il n’a pas de pouvoir réel. Il aide le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali à travailler, c’est à dire à préparer l’inévitable, à savoir une négociation avec le FMI, car la situation économique est désormais complètement désespérée. Le plan est de maîtriser suffisamment la situation en matière de réformes afin de négocier dans la moins mauvaise position.

    Et alors que l’armée arrête, emprisonne les militants du FIS, désormais interdit, et alors que beaucoup d’entre eux sont désormais en train de sombrer dans la violence, une situation qui a commencé avant même les élections de décembre mais que le coup d’état a définitivement amplifiée, Mohammed Boudiaf rencontre, discute, échange, sillonne le pays. Il laisse faire l’armée et fait son boulot dans son coin un peu comme le FIS a laissé s’exprimer la violence sans s’y opposer comme on accepte un mal nécessaire. Comme Ali Belhadj, Boudiaf parle la langue du peuple, il parle simplement. Il n’est pas hautain. Il est de cette génération qui est républicaine, démocrate et musulmane à la fois. L’Islam ne lui fait pas peur, et le peuple non plus. Progressivement, une relation de confiance s’installe entre lui et de larges couches de la société.

    En fait, on pourrait dire qu’il est l’autre parti politique, celui qui avait manqué face au FIS durant les années 88-91, celui qui aurait pu véritablement créer un front démocratique et sortir le courant islamiste de son isolement et de la spirale de la violence.

    Récemment est sorti le livre de l’ancien ambassadeur et responsable des services secrets, Bernard Bajolet. Il y confie que certains en France regrettent de ne pas avoir aidé Boudiaf. Beaucoup de suppositions débiles ont été faites sur ces propos, c’est avoir la mémoire courte ou l’amnésie un peu facile. Moi, je me souviens très bien ce que tout le monde disait à l’époque, ce que se tue à dire Nasser Boudiaf, le fils de Mohamed Boudiaf.

    I 29 juin 1992 – Meurtre en direct: le troisième coup d’état

    Vers avril 1992, Mohammed Boudiaf a contacté secrètement le ministère des affaires étrangères en France. Il y demandait de lui transmettre des informations sur le patrimoine qu’y avaient investi des membres du gouvernement, des hommes politiques et bien entendu, les généraux, ceux là même qui l’ont appelé. La France a opposé une fin de non recevoir. On peut même éventuellement supposer que cette demande a été communiquée à certains intéressés qui désormais réalisent que Mohamed Boudiaf n’est pas un papy gentil, et que quand il assurait qu’il comptait bien restituer la souveraineté au peuple, il était sincère. Pour toute cette clique qui depuis l’indépendance a pris l’habitude d’utiliser son pouvoir pour s’enrichir, Mohammed Boudiaf devient un ennemi. Un ennemi sobre et non corrompu, un patriote inattaquable, c’est à dire, sur lequel on ne peut exercer aucun chantage.

    À partir de mai 1992, Mohammed Boudiaf se rapproche des jeunes, son idée est qu’il faut sauter une génération et faire monter les trentenaires, celles et ceux qui ont fait des études en Algérie et représentent son avenir, qui sont cultivés et ouverts sur le monde. Il parvient à transcender les divisions politiques et parvient à rassembler des tendances qui en dehors de lui seraient divisées.

    Il commence à parcourir le pays, il ne cache plus son intention de créer son propre parti politique sous le mot d’ordre « L’Algérie avant tout ». Il soulève l’espoir de toutes celles et tous ceux qui n’avaient pas voté aux législatives, et il commence même à plaire à beaucoup de jeunes qui avaient suivi le FIS. Son idée, c’est l’élection présidentielle au suffrage direct telle que prévue par la constitution de 1989, pour avoir la légitimité nécessaire et sortir de l’emprise des militaires qui le contrôlent. Le moyen, c’est un très large rassemblement, un front de différents partis. Son objectif, pousser la jeune génération et se débarrasser des barons. De son côté, l’ancien premier ministre Kasdi Merbah, qui a créé son propre parti, discute avec des responsables du FIS afin à terme de les ramener dans le jeu politique.

    Présenter le 12 janvier 1992 comme la date charnière est donc trop simple. On le voit, dès juin 1991, l’armée a repris la main. Et durant la « présidence » Boudiaf, beaucoup de choses se passent qui échappent à l’armée et démontrent que la transition démocratique est toujours en  cours.

    Le 29 juin 1992, alors qu’il prononce à Annaba un long discours profondément politique, il est assassiné devant les caméras de télévision. Le troisième coup d’état, le plus traumatique, vient d’avoir lieu. C’est cet événement, puis l’attentat à l’aéroport d’Alger quinze jours plus tard, et enfin l’assassinat de Kasdi Merbah, qui vont justifier la surenchère sécuritaire dans laquelle le pays va sombrer avec l’instauration d’un régime politique d’exception. En filigrane, pourtant, une question demeure. Qui est derrière l’assassinat de Mohamed Boudiaf? Qui est derrière l’assassinat de Kasdi Merbah? Et l’attentat d’Alger, quel était réellement l’intérêt des militants du FIS?

    Le destin de Mohammed Boudiaf est intimement lié au destin du FIS. Je n’ai jamais accepté celles et ceux qui disent que tout a été cassé avec l’interruption du processus électoral en janvier 1992, tout comme je n’ai jamais accepté celles et ceux qui soutenaient Boudiaf et ignoraient l’existence, la légitimité et la force du FIS, car dans les deux cas, il s’est agi du même jeu politicien d’utiliser la population pour régler les querelles au sommet du pouvoir.

    Je n’aimais pas le FIS tout comme l’impunité dont il a pu bénéficier pendant deux ans, mais les arrestations, la brutalité de l’état m’ont toujours choqué. J’aimais vraiment Mohammed Boudiaf, mais la paranoïa anti-FIS dans laquelle sont tombés certains de ses partisans m’a toujours choquée et navrée, car ce n’était pas ce qu’il aurait voulu, j’en suis persuadé.

    Boudiaf assassiné, le troisième coup d’état réalisé en direct à la télévision, l’Algérie est désormais un pays tétanisé où rien ne va arrêter la violence, une violence aux apparences aveugle mais touchant avant tout ses écrivains, ses musiciens, ses artistes, ses syndicalistes et ses journalistes, puis progressivement la population elle-même. Et au sommet de l’état on dérégule enfin l’économie, on privatise, on distribue les passe-droits qui sont à l’origine des grandes fortunes d’aujourd’hui.

    I Épilogue: une société tétanisée

    Été 1992. L’attentat de l’aéroport d’Alger, et puis des morts, et encore des morts, et de plus en plus de morts. Un enlisement dans une violence sans retenue. 200000 morts. Et puis des arrestations qui commencent dès janvier 1992. C’est facile, il n’y a qu’à arrêter les militants fichés, les sympathisants fichés, ou simplement descendre dans des quartiers où le FIS a fait de bons scores. Tous envoyés dans des camps dans le sud. Là, employant des techniques certainement acquises dans l’armée française et l’armée soviétique, l’armée parvient à « retourner » certains détenus, c’est à dire à les faire travailler pour le pouvoir, pour infiltrer les milieux islamistes désormais en roue libre et glissant dans la violence dans le but de les manipuler.

    En 1993 et 1994, la violence est incontrôlée, on ne sait plus d’où elle vient. Des anciens membres du FIS, certainement, mais aussi incroyable que cela puisse paraitre, ils s’en prennent avant tout à des civils voire à des artistes, comme Cheb Hasni ou Abdelkhader Alloula.

    Le doute commence à s’installer dans une partie de la population, mais voilà, ce sont désormais les militaires qui contrôlent l’agenda et qui vont nourrir le vocabulaire de l’époque. Ce sera terroristes contre éradicateurs. Ce sera islamistes contre démocrates. Une simplification outrancière qui permet de prendre la société en étaux en l’obligeant à faire un choix absurde. Le système se présente comme le dernier rempart contre les meurtres attribués aux islamistes. Il défend une politique sans concession, dit-il et il fait de ses succès la condition minimale pour restaurer la démocratie. En gros, avec Boumediène, il fallait sacrifier une génération pour trouver le bonheur, désormais, il faut sacrifier les principes démocratiques pour restaurer la démocratie.

    Un grand nombre de démocrates, aveuglés par la violence, ferment les yeux. À eux le système (on commence à l’appeler comme cela) offre sa protection. Pour les autres, celles et ceux qui s’interrogent et qui l’expriment, pour les journalistes qui enquêtent, et bien que la plupart n’aient aucune sympathie pour le FIS dissout, il n’y a aucune protection, au contraire, il y a dans certains journaux des campagnes de calomnie et souvent, aussi, une exécution au hasard.

    Le novlangue officiel, après avoir popularisé ses propres mots, terroristes contre éradicateurs, est parvenu à en imposer d’autres depuis. La « décennie noire ». Quel mot vide de creux. Dix ans où il n’y a rien à voir, on avait éteint la lumière. Une sale guerre, en fait. Dans ce contexte, l’égoïsme s’installe, les familles se divisent et s’opposent, les jalousies et les rancœurs se réveillent, les campagnes se vident, et cette haine lancinante qui règne sur le net algérien de nos jours commence à s’enraciner. Cette guerre qui ne dit pas son nom s’ajoute à la longue liste de tout ce qui a contribué à déraciner les algériens, à en faire des étrangers à eux même. Comment être surpris quand de nos jours tant de jeunes veulent quitter ce pays pour n’importe où au péril de leur vie, comment s’étonner de la bigoterie quand tout le monde a appris à suspecter tout le monde…

    En 1995, à l’initiative de la communauté catholique de San Egidio en Italie, un accord est trouvé entre plusieurs forces politiques, dont le FLN, le FFS, le PT et le FIS clandestin, dans le but de parvenir à une « réconciliation nationale ». Le principal acquis de cet accord porte sur la reconnaissance par le FIS du caractère obsolète des résultats de l’élection de 1991, et que donc tout nouveau processus devrait se faire à partir de zéro et autour de principes reconnus par tous: le rejet de la violence, le respect du scrutin et de son résultat, le respect du pluralisme. C’est une victoire incontestable pour les signataires. Mais ces accord présentent un problème majeur, en tout cas à mes yeux, et c’est pour cette raison que je n’ai jamais vu ces accords comme une clé de la résolution de la crise, en tout cas en l’état.

    Les accords de San Egidio participent exactement de la même logique que celle dont les « démocrates », désormais totalement associés au pouvoir, et cela bien qu’ils détestent le pouvoir, au nom de « la défense des acquis de 88 ».

    Aussi bien les signataires de ces accords, que le pouvoir va baptiser « pacificateurs », que les « démocrates » désormais appelés « éradicateurs », vivent dans une bulle en lieu clos. Chacun ne dialogue plus qu’avec ou contre le pouvoir. Le pouvoir est parvenu à cela. Il a enfermé les forces politiques dans un jeu où il est le seul vainqueur, une situation qui dure jusque de nos jours et handicape tous les opposants. Au même moment, le pouvoir qui condamne le processus de San Egidio négocie en cachette avec l’AIS, la branche armée du FIS.

    La faute principale des accords de San Egidio a toujours été pour moi de ne pas tenter d’associer d’abord et avant tout dans cette démarche celles et ceux qui avaient suivi Mohammed Boudiaf, une foule sans parti, découragée, opposée au FIS principalement à cause de la violence de celui-ci entre 1990 et 1992, mais suffisamment consciente du caractère criminel du pouvoir et de sa responsabilité dans les événements. Et une fois associés, alors et seulement alors, officialiser les discussions avec le FIS. Ces accords sont un pur produit de l’église catholique, on réunit les méchants avec les gentils, tout le monde s’embrasse et l’amour triomphera.

    En réalité, ces accords ont été reçus comme une baffe par beaucoup d’Algériens, peut-être même une majorité d’Algériens qui désormais se retrouvaient dépossédés de leurs mots et de leur destin. Même les militants du FFS avaient des doutes. Combien j’en ai rencontré qui n’acceptaient ces accords que par leur confiance aveugle envers Hocine Ait Ahmed. Et puis quand on regarde les années qui suivent ces accords, ils ont juste permis de lever le tabou d’une discussion avec les terroristes de l’AIS et préparé les esprits à la politique de Abdulaziz Bouteflika, la concorde nationale.

    Ne vous méprenez pas, je sais pertinemment que ce n’était pas le but du tout. Mais la politique, ce n’est pas être du bon côté de la morale et des principes. C’est aussi se donner les moyens de gagner, et les « dialoguistes » (encore un de ces mots que le pouvoir a utilisé) se sont en fait coupé de tout dialogue avec beaucoup de militants et des pans entiers de la population qui se sont sentis trahis, oubliés.

    Le pouvoir, lui, pouvait se frotter les mains. Une discussion plus ouvertes entre démocrates destinée à poser les principes de la transition suivie d’une ouverture au FIS l’aurait disqualifié en le coupant de la population. Là, il avait une aubaine. Les accords de San Egidio ont fourni le prétexte à une campagne sans précédent destinée à décrédibiliser ses promoteurs en les associant au terrorisme, et il a pu resserrer l’étreinte sur les « démocrates » en les associant définitivement à « l’éradication du terrorisme ». Il n’a plus eu qu’à, au minimum, laisser faire les terroristes, et, possiblement, les aider, pour refermer l’étaux sur la société.

    Alors, la seconde moitié des années 90, c’est l’enfoncement dans l’horreur. Il faut définitivement assoir le pouvoir illégitime et les disparitions se multiplient. En parallèle, des crimes de masse attribués au GIA, branche dissidente de l’AIS, sèment la panique dans la population. Il est avéré depuis que des éléments infiltrés au sein de l’AIS sont à l’origine de la création du GIA…

    En 1996 a lieu la première élection présidentielle au suffrage direct, mettant fin au HCE qui aura vu passer plusieurs « présidents ». Liamine Zeroual est élu avec un peu plus de 60%. Les accords de San Egidio apparaissent désormais comme caduques. Le nouveau président utilise divers canaux pour négocier. Élu, il pense avoir la légitimité pour gouverner. Les militaires lui font toutefois comprendre que ce n’est pas le cas. Il démissionne.

    En 1999, l’armée est en mesure d’imposer son candidat. Abdelazziz Bouteflika est élu président.

    Le pays a, entre temps, réformé son économie. Entendre par là que, sans renoncer à la rente, le pouvoir a privatisé, levé des interdictions. Une bourgeoisie a émergé de cette boucherie, elle a gagné beaucoup d’argent et elle s’apprête à prospérer. C’est elle qui va donner le diapason aux années 2000 et 2010, en faire des années de corruption, de détournement d’argent et de sorties de capitaux dans une proportion jusque là inconnue.

    Parallèlement, l’armée se renouvelle, nos généraux des années 90 meurent ou sont écartés. Le président progressivement tend à concentrer l’ensemble des leviers. Un système étrange se met en place, un caractère renforcé par la maladie du président. En 2018, on ne sait plus bien où va ce pays ni qui le gouverne vraiment. La chute du prix des hydrocarbures menace l’économie de nouveau, celle ci restant dépendante des exportations de gaz et de pétrole malgré 1000 milliards de dollars de recettes entre 2000 et 2017.

    On en est là. Alors… Alors il est temps d’esquisser un projet, et cette longue narration commencée au temps de la colonisation vous aidera à comprendre certaines des idées que je vais développer, bien convaincu que certaines vous sembleront étranges voire inacceptables, mais en étant remonté très loin dans le temps, je suis persuadé que vous en comprendrez le sens.
    Je vous invite, au passage, à faire de même, à explorer les possibles, à vous nourrir d’histoire pour ébaucher un futur pour cette nation qui n’attend, comme nous, que sa propre promesse se réalise enfin.

    Première et deuxième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-1/

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-2/

  • (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -2

    (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -2

    I Petite genèse coloniale de l’Algérie indépendante: 1830-1962
    (ou, de comment expliquer la situation actuelle en remontant un peu dans le temps)

    L’Algérie est indépendante depuis 1962 après 132 ans de présence coloniale française et grâce à une guerre populaire insurrectionnelle de libération de près de 8 ans.

    Très souvent, la présence française est comparée à la présence ottomane qui l’a précédée. Cela est partiellement juste si on se borne à la période allant de 1830 à 1870, période correspondant à une sorte de prise de guerre de la France, sans réelle politique définie une fois le pillage et la conquête réalisées. Il convient toutefois de noter que contrairement aux Ottomans, les français n’ont jamais été invités par les populations qui composaient les différents groupes, les différentes tribus, les cités états. Cela marque une différence de taille avec le discours des négationnistes des crimes coloniaux qui mettent les deux occupations sur un pied d’égalité.

    Le solde des pertes occasionnées pour la population lors de la conquête est très difficile à estimer: sur l’ensemble du territoire, le compte de la population passe d’environ 3 millions d’Algériens avant la conquête, à environ 2,5 millions en 1857 à la fin de la conquête; on estime le nombre de morts directs liés à la guerre elle-même à plus de 400.000, auxquels s’ajoutent les victimes des déplacements liés aux premières expropriations ainsi qu’à la chute brutale de la natalité qu’elles ont causée, les premières famines dues à une première déstructuration du tissu économique, tribal et social ainsi que des épidémies de choléra. La population continue de baisser pour atteindre 2,1 millions d’Algériens au début des années 1870. Une chute de la population surprenante quand on sait qu’avant la conquête elle  vivait dans une certaine opulence comme en témoigne l’ouvrage de référence du missionnaire et voyageur britannique Thomas Shaw (1693-1751), Voyage dans la régence d’Alger (version de 1830 en français, avec quelques erreurs de traduction) (version de 1742 en français, avec les notes de Thomas Shaw).

    Quand la population d’un territoire quel qu’il soit se vide de près d’un tiers sous l’effet d’une occupation en l’espace d’à peine quarante ans, on a raison de parler de génocide et de crime de guerre. La France a donc commis un véritable génocide et des crimes de guerres encore non-reconnus de nos jours.

    La reddition de l’Émir ’Abd-El Qâder (1808-1883), en 1847, après plus de 15 années de lutte et de tentatives d’unifier les différentes tribus, marque un tournant dans la conquête. L’Émir est fait prisonnier, aucun des termes de la reddition ne sont respectés par la France, comme cela a été maintes fois le cas lors de la conquête. Sitôt l’occupation achevée sous Napoléon lll, peu intéressé par l’Algérie, les bureaux militaires mettent en place une occupation en beaucoup de points similaire à l’occupation ottomane, on respecte les tribus, les identités locales, la France ne cherche pas à imposer sa règle et s’installe comme arbitre à la manière ottomane. En réalité, hormis une mafia de financiers véreux comme le baron Seillière, et d’aristocrates pourris comme Henri d’Orléans, duc d’Aumale, ceux-là même qui ont mis la main avec d’autres sur le butin du pillage de l’or d’Alger ou le traffic du grain, l’Algérie n’intéresse personne. Faut-il rappeler ici que l’occupation de l’Algérie a été avant tout décidée par Charles X pour éviter à la France de rembourser la dette colossale (plusieurs millions d’Euros actuels) contractée dans les années 1800, notamment en livraison de grain.
    La Bibliothèque Nationale regorge de ces ouvrages publiés dans les années 1850-60 et destinés à apprendre les différents « parlés »; les ouvrages d’ethnographie très euro-centrés, pullulent et démontrent ce qui est plus une occupation qu’une colonisation proprement dite. Dire cela n’atténue pas les crimes commis mais permet de marquer une différence avec une seconde période qui démarre avec la troisième république.

    L’occupation française jusqu’à 1870 est certes responsable de crimes graves, mais admettons que si la France était alors partie, le peuple serait certainement parvenu à surmonter les destructions causées par la brutalité, la force et les actes de guerre caractéristiques d’une occupation par la force d’un territoire et de sa population.

    À partir de 1870, avec l’avènement de la république bourgeoise et le triomphe du grand commerce et de la grande banque qui la caractérisent, l’occupation va devenir colonisation. La gestion du territoire calquée sur l’occupation ottomane va laisser la place à une gestion raciale, économique et religieuse.

    La république va théoriser à travers la création de son propre mythe national une mission civilisatrice de la France et un devoir de domination sur des contrées réputées barbares, inférieures, en classifiant les « races » auxquelles ses « scientifiques » distribuent des qualités et des tares respectives, le français blanc représentant le sommet de l’échelle hiérarchique.

    Cette classification conduit très tôt en Algérie à distinguer les « arabes » (fourbes et paresseux) et les « kabyles » (rapides au couteau mais industrieux, dépeints comme les habitants originels), la France, elle, glissant ses pas dans ceux de la glorieuse Rome…

    Afin de faire de la place aux colons venus de métropole dans le cadre d’une politique de peuplement, une politique d’accaparement des terres, de spoliations et de déplacements massifs de population est entreprise, donnant lieu à des révoltes des populations et à des massacres de masse. Ce phénomène est régulièrement reproduit et on peut compter le nombre des victimes en millions au cours des 132 ans d’occupation. Ça fait cher payé des kilomètres de routes, ces symboles du « caractère positif de la colonisation »…

    La république, s’enorgueillissant de l’égalité octroyée aux juifs de métropole par la révolution, va donner aux juifs d’Algérie la nationalité française avec tous les droits afférents, citoyenneté, instruction, respect de la propriété et des biens quand au même moment le statut de l’indigénat va cantonner les musulmans à leur statut d’indigène musulmans, privés de citoyenneté, d’instruction, spoliables et corvéables dans leur propre pays. Un bel exemple d’universalisme de la très glorieuse république française…

    Mon but n’est pas ici de faire une histoire de la colonisation. Mais ne pas inclure cette genèse de l’Algérie indépendante est un non sens.

    Car ce qui différencie occupation et colonisation, c’est l’acculturation profonde qui résulte de la brutalité sociale, économique, culturelle exercée sur la population. La colonisation de l’Algérie a bel et bien été un crime contre l’humanité. Les déplacements qui ont suivi les spoliations ont réduit la population à une pauvreté qui dépasse le cadre du matériel. Il touche à une perte d’identité (les noms sont changés, les tribus et familles éclatées), de repère, une absence de représentation de soi. Pire, elle a divisé une population selon des termes raciaux et religieux, l’aboutissement étant le départ de la quasi-totalité des juifs d’Algérie en 1962, ces derniers ne s’identifiant plus à leur propre pays quand du côté des musulmans une suspicion s’est installée, véritable monstruosité de l’histoire et certainement l’un des legs le plus abject de ces 132 ans. La colonisation nous a séparés de cette saveur, de ce contact intime avec une part de nos identités multiples, de ce qui pouvait faire de nous et des berbères, et des latins, et des andalous, et des arabes. Les juifs d’Algérie, les juifs algériens. Une blessure.

    Je ne me pencherai pas sur les différents courants internes du mouvement national, ce serait trop long et cela sortirais du cadre que je me suis fixé ici, mais le résultat de cette perte multiforme, raciale, culturelle, civilisationelle, c’est que toujours le mouvement national a buté sur la problématique culturelle, religieuse, linguistique, identitaire.

    Parce que de tous les crimes opérés par la France, c’est bel et bien cette perte de soi qui a été le plus profond, il est celui dans lequel l’Algérie se débat encore de nos jours et qui explique beaucoup des errements dans lesquels elles s’est enlisée, cette haine lancinante. J’ose espérer qu’aujourd’hui il est enfin possible de regarder ce drame avec des yeux neufs qui seraient nos yeux et non des yeux empruntés en partie aux code raciaux et erronés de l’ancien colonisateur.

    Je ne continue donc pas plus long cette genèse, on connait toutes et tous un peu mieux la suite, la création de mouvements en faveur des indigènes musulmans, de l’amélioration de leur condition à la revendication d’une pleine citoyenneté et jusqu’au mouvement de L’Étoile Nord Africaine de Messali Hadj d’où sortira, après des années de reconfigurations, d’interdictions, de clandestinité et de maturation, le FLN dont quasiment tous les membres fondateurs sont passés par l’Organisation Spéciale et le Parti du Peuple Algérien de Messali Hadj.

    La lutte s’engage le premier novembre 1954 et, après 8 ans de guerre contre la France, rythmée aussi de luttes internes entre le FLN et les fidèles de Messali Hadj, après des épurations internes à l’Armée de Libération Nationale, épurations parfois manipulées par la France avec l’aide soldats infiltrés (on y reviendra plus tard), l’Algérie acquiert son indépendance le 5 juillet 1962.

    Les années Boumedienne: ambitions, héritage colonial, autoritarisme

    En 1962, l’analphabétisme dépasse 85%, quand tous les documents des débuts de l’occupation française attestent que la quasi-totalité des hommes et une proportion non négligeable de femmes savaient lire et écrire dans les années 1820/30. Le vrai bilan de la colonisation. En 1962, c’est une économie d’exportation vers la France qui s’effondre, une économie qui n’est pas destinée à la population algérienne. Pour vous faire une idée, regardez simplement l’état de sous-développement qui caractérise les Antilles ou la Réunion. La France perpétue encore de nos jours cette abomination qu’est le crime colonial dans ses départements et territoires d’outre-mer. Quand à Madagascar, regardez comment l’île aujourd’hui encore se débat dans les séquelles des crimes et déstructurations profondes qui y ont été commises par une France avide de vanille quand l’île, il y a 150 ans, était décrite comme un paradis.

    En 1962, l’état qui se met en place à la suite du premier coup d’état militaire de l’été 1962 contre le gouvernement provisoire est un copié-collé de l’état colonial, avec les fantaisies idéologiques occidentale à la mode à l’époque. L’autogestion de Ben Bella puis le socialisme, la révolution agraire et l’industrie industrialisante de Boumedienne. Car quand on gratte le verni idéologique, on retrouve l’emprunte de la France, avec les mêmes préjugés culturels et les mêmes conceptions politiques, parfois simplement exprimées en négatif.

    Très vite, le nouveau régime né de l’indépendance et du coup d’état arrangé par Houari Boumedienne et Ahmed Ben Bella trace son sillon dans une idéologie socialiste en vogue à ce moment là, tout en faisant face à un effondrement de l’état et une quasi banqueroute économique: il n’y a aucun capitaux, aucun cadre, aucun ingénieur, la population est pauvre, il faut gérer le rapatriement de centaines de milliers d’Algériens déplacés au Maroc et en Tunisie, et dans cette absence d’état un climat de prédation avec ici et là, des vengeances privées et des règlements de comptes aussi qui menacent la stabilité et l’avenir même du pays, dangers auxquels il faut ajouter une guerre contre le Maroc en 1963.

    Les déceptions, enfin, face à la promesse non tenue d’un retour au pluralisme politique et la confiscation du pouvoir par le parti unique FLN après le coup d’état qui ramène au pouvoir l’armée des frontières et évince le Gouvernement Provisoire (GPRA), puis la confiscation du pouvoir par Ahmed Ben Bella et la transformation de l’APN en caisse enregistreuse dont les membres se trouvent physiquement menacés par la police politique génèrent des troubles dans le pays dont les plus importants sont ceux de Kabylie en 1963, sévèrement réprimés. Hocine Ait Ahmed est incarcéré, il rejoint de nombreux autres opposants à la dictature naissante.

    Parmi eux, Mohammed Boudiaf, dont le pouvoir s’évertue à effacer jusqu’au nom pour lui retirer toute légitimité, et cela bien qu’il fut l’un des membres fondateurs du FLN et l’un des principaux initiateurs du soulèvement de 1954. (Vous pouvez lire son livre Où va l’Algérie, écrit en 1963)

    En 1965, alors que le processus totalitaire et la concentration du pouvoir sont de fait réalisés par Ahmed Ben Bellah, Houari Boumedienne mène à la tête de l’armée un coup d’état et le renverse. Désormais, tout ce qui restait de façade de pouvoir civil s’efface et l’Algérie rejoint les pays ouvertement totalitaires et engagés dans une « modernisation » menée d’en haut.

    L’état est centralisé, avec un président de la république fort. Le rôle de l’état et de la politique suivie sont d’« extirper la mentalité de gourbi », variante boumedienniste du « interdit de cracher et parler breton » de la république française. L’administration contrôle tout, comme dans son modèle jacobin. L’argent du Sud va au nord. Les populations non sédentaires sont encouragées à se sédentariser, les modes de vie nomades qui pendant des siècles n’ont posé aucun problème sont définis comme arriérés.

    La religion doit plier à la politique de l’état et un islam officiel voit le jour, la mosquée devient un espace de propagande du gouvernement en direction de populations réduites à une sorte de populace qu’on arrose de pacotille tout en la laissant dans ses bidonvilles et des villes ressemblant à d’éternels chantiers.

    On arabise à tout va, la langue populaire, derija ou berbère, est niée, regardée avec dédain, et pour cela, on importe d’Égypte des enseignants en arabe – la plupart sont des Frères Musulmans dont Nasser est trop heureux de pouvoir se débarrasser tout en apparaissant comme un camarade et un frère pour le nouveau régime. Ces nouveaux enseignants, en réalité peu au fait de la religion ou de la culture arabe et juste militants politiques, vont participer d’une nouvelle forme d’acculturation sur une société déjà fortement perdue culturellement après 132 ans de colonisations, sans compter que s’ajoute depuis 1962 le choix d’une « modernisation » décidée ailleurs, au somment, et sans à aucun moment tenir compte des besoins et des réalités du peuple.

    Le placage du « modèle socialiste », c’est qu’il faut « sacrifier une génération », et après, ça ira. Alors, l’Algérie sacrifie une génération, et puis une autre, et encore une autre, un refrain qui continue de nos jours. On forme des jeunes comme on peut, on les envoie à l’université. Dans le futur, l’Algérie sera une nouvelle France, pleine d’ingénieurs, « inch’Allah! ».

    À partir de 1974, avec le  quadruplement du prix du pétrole nationalisé depuis 1969, le système peut se dépasser, on distribue de tout, et les intermédiaires bien placés commencent à se graisser la patte. C’est certainement pour cela que quand Boumedienne meurt, la rumeur circule qu’il a été assassiné. Il y a trop d’argent partout, et tout le monde le sait. On sait que l’état a cédé la place à un système gangrené par la corruption et les passes-droits. C’est cela, cette suspicion, cet appareil répressif qui après s’être mis en place avant 1962 au sein même du mouvement national à travers de monstrueux règlements de comptes, des exécutions et des mensonges officiels, va imprégner l’état naissant au point finalement de ne faire plus qu’un. C’est cela, cette impression de bizarre qui me surprend lors de ma première visite en 1976.

    Enfin, en 1962, une erreur majeure est commise, une erreur antérieure à 1962. L’erreur, c’est la nature même du nouvel état, le placage de conceptions importées qui ne correspondent à rien, surtout après cette incroyable acculturation accomplie dans la violence de la colonisation, à la réalité culturelle, sociale, linguistique, économique du pays. L’erreur, c’est le placage de conceptions héritées du colonialisme qui perdurent jusqu’aujourd’hui et prospèrent dans une certaine forme du débat politique jusque dans l’opposition. Ce nord qui domine le sud. Ce mono-culturalisme dans un pays d’essence pluri-culturel. Cet état centralisé dans un territoire vaste aux aspirations et modes de vie multiples. Ce mépris des modes de vie non-sédentaires. Cet état de guerre permanent entre les wilaya, cette suspicion du peuple vis-à-vis du peuple. Cet état d’infantilisation des masses. Ces nostalgies rampantes pour le temps de l’Algérie française dans certains groupes sociaux. Et chez certains autres le passé Amazigh érigé en un totem avec un radicalisme symétrique à la propagande « arabe » du pouvoir quand en réalité tout le monde l’est, Amazigh, même les « arabes ».

    L’Algérie se perd dans une bouillie politico-culturelle, et de nos jours, c’est précisément là qu’est la plus grosse menace.

    Dans les années 70, l’Algérie se veut donc un pays « socialiste » en voie d’industrialisation. C’est l’époque de la révolution agraire et de ses fermes collectives avec des paysans fonctionnaires, de l’industrie industrialisante et des grands complexes sidérurgiques payés rubis sur l’ongle à la Russie Soviétique avec l’argent du pétrole et totalement dépassés à peine construits. On dénigre les savoirs faire ancestraux, notamment en matière agricole, cette économie modeste et laborieuse pourtant capable de faire pousser n’importe quoi dans le désert avec peu de ressources et beaucoup d’attention.
    C’est aussi l’époque où se forme une nouvelle classe moyenne éduquée, et c’est sur elle que Houari Boumedienne compte pour passer à la phase suivante, celle d’une Algérie se développant, avec des ingénieurs et des techniciens algériens. Progressivement, sa politique se gauchise et s’appuie sur les jeunes sortis des universités dont les études sont financés à coup de bourses et d’études à l’étranger quand il le faut.

    Elle est là, toute l’ambiguïté de l’Algérie de Boumedienne: un mépris profond pour le peuple tel qu’il est, mais une réelle ambition pour ce même peuple et son avenir, avec les subventions pour l’aider à attendre ce futur envisagé. Et pour y parvenir une bureaucratie beaucoup moins ambitieuse, de plus en plus terre à terre et beaucoup plus intéressée à préserver voire utiliser cet immense pouvoir qui lui est conféré pour piloter la société et l’économie.

    À la mort de Houari Boumedienne, si l’Algérie s’était démocratisée et ouverte, aucun doute un scénario espagnol aurait été possible, assis sur les incroyables ressources humaines développées sous le règne de Boumedienne, cette armée de jeunes diplômés, brillants, patriotes et ouverts sur le monde.

    Les années Chadli: le pouvoir de l’ombre et la transition impossible

    C’était bien entendu sans compter sur l’incroyable machine à broyer la société qui s’était mise en place de 1962. La mort de Houari Boumedienne, c’est une sorte de coup d’état qui ne dit pas son nom, c’est le haut commandement de l’armée qui prend le pouvoir sur le parti et qui va choisir un des siens, un inconnu, le plus âgé, Chadli Bendjeddid, pour mettre la main sur le pays.

    Une ambition oligarchique remplace l’ambition socialiste, « au nom du socialisme » et de « la sauvegarde des acquis de la révolution », vous savez, cette bouillie des juntes militaires dans les régimes « socialistes ». Là où il s’agissait de contrôler et piloter l’économie, avec une bonne dose de propagande pour masquer les échecs, il s’agit désormais d’utiliser toutes les failles pour détourner l’argent. Et de l’argent, il y en a depuis les deux chocs pétroliers.

    Alors pendant les années 80, avec un dollar qui double sa valeur et un pétrole qui vient de quadrupler la sienne, de l’argent, des devises, il y en a plein. Le système subventionne tout, la nourriture ne vaut rien, on achète du pain à n’en plus savoir que faire et on en jette les trois quarts alors qu’une majorité d’habitants continue de s’entasser dans des gourbis et que la crise du logement fait rage, que le manque de transports est patent, que sitôt sorti des centres urbains la pauvreté et le dénuement, les routes en terre battue donnent au pays l’allure d’une sorte d’endroit où l’histoire s’est arrêtée, avec plein d’enfants, de jeunes et de breloques à pas cher qui débordent des échoppes. Une économie de bazar commence à prospérer sur les monopoles d’importation et les subventions.

    Une économie absurde, une économie dont le secteur de l’importation devient le secteur principal, contrôlé par quelques barons avec son armée de subalternes qui empochent au passage des commissions et distribuent des prébendes moyennant monnaies sonnantes et trébuchantes en devises aussitôt investies en France, et parallèlement on délaisse la politique industrielle, bien moins rentable que la rente pétrolière et l’import-export. C’est toute l’aberration de la politique mise en place à partir des années 60 qui se trouve désormais révélée au grand jour et ses quelques acquis sacrifiés.

    Il reviendra un jour aux historiens de savoir quel a été exactement le rôle du président Chadli Bendjeddid dans cette évolution. Certes, il a été désigné à la surprise générale par l’état major militaire pour succéder à Boumedienne contre Abdelazziz Bouteflika que tout le monde voyait un peu comme l’héritier naturel, donnant à cette désignation l’allure de la victoire d’un groupe de militaire contre les politiques du FLN et l’option socialiste. Mais en quoi est-il responsable de cette évolution?

    Il faudra également étudier le rôle joué à ce moment là par ce groupe de gradés ayant rejoint l’Armée de Libération Nationale entre 1958 et 1961 après avoir quitté l’armée française, certains d’entre eux continuant de travailler en sous main pour la France. Ce qui est clair, c’est que les années 80 voient émerger ce groupe de hauts gradés, et ce sont eux qui prendront les rênes du pouvoir dans les années 90. 

    En 1980, Abdelazziz Bouteflika est accusé de corruption et de détournement de fond. C’est la fin de sa carrière politique et le commencement d’un long exil. Que l’accusation fut vraie ou fausse a assez peu d’importance ici, ce que l’on remarque, c’est que la succession de Houari Boumedienne s’apparente bel et bien à un coup d’état, suivie de ses purges internes et de l’émergence d’un nouveau groupe de dirigeants, au service d’une nouvelle politique.

    Parallèlement, dans la société, de toute part, le modèle autoritaire trouve ses limites. La contestation est diffuse, elle est portée par la jeune génération. Ainsi, suite à l’interdiction de la tenue d’une conférence de Mouloud Mammeri à Tizi-Ouzou en avril 1980, la Kabylie se soulève et réclame la reconnaissance de sa langue et de sa culture. La répression est féroce mais la démonstration est faite que la société est désormais en train d’échapper au carcan, et qu’une nouvelle génération d’intellectuels et de militants voit la jour

    De son côté le président Chadli Bendjeddid ne reste pas inactif. C’est là la contradiction du système militaire de junte algérien qui se met en place: il a besoin d’une façade « légale », et celle-ci s’incarne, à l’image de l’ancienne puissance coloniale, par la présence d’un président fort, fut-il de pacotille.

    Et donc ainsi, progressivement, Chadli Bendjeddid, devenu synonyme par la force des choses de président des années de corruption et de gabegie, va en sous-main tenter d’infléchir le cours des choses.

    Tout d’abord, il ne croit pas à l’option socialiste, tout comme le groupe des gradés qui l’ont mis en place, d’ailleurs. Ensuite, il ne partage pas le tropisme tiers-mondiste de Boumedienne et de Bouteflika. Il va même faire repeindre les taxis algériens en jaune à la suite d’un voyage aux USA, démontrant un penchant pour la « real politique » et une certaine fascination pour les États-Unis.

    Entouré d’une équipe de jeunes technocrates acquis à ces idées et étant tous des produits des années Boumedienne, c’est à dire brillants et patriotes à la fois, il est persuadé que le moment est venu de libéraliser l’économie. En 1983, et en secret, sont rédigés les « cahiers de la réforme », une feuille de route détaillant les principales mesures à mettre en oeuvre: fin du monopole des importations, limitation des subventions, transparence et autonomie de la gestion des entreprises, diversification de l’économie, promotion de la jeune génération de cadres et libéralisation des investissements.

    L’ennui, pour lui, c’est le FLN, alors modelé à l’image du président Boumedienne, un FLN encore très jaloux de l’option socialiste, devenue une sorte de totem malgré des résultats médiocres. Le pouvoir apparait ainsi divisé en plusieurs tendances où les jeunes technocrates modernisateurs apparaissent comme une force « apolitique » centrale puisqu’ils ont une vision politique à long terme, en même temps que fortement politique et marginale car ne contrôlant pas l’appareil.

    Les autres tendances sont donc les « socialistes » tournés vers la Russie, les « boumediennistes » nationalistes avant tout, les conservateurs, réservés voire hostiles à l’option socialiste, et l’inévitable marais qui va où le vent tourne, devant tout au parti unique et à leur capacité à dire « oui » en fonction du sens du vent. La crise récente de l’APN démontre que leurs héritiers sont tout aussi nombreux.

    Chadli Bendjedid va donc s’appuyer sur les conservateurs pour diminuer l’influence des « socialistes », une alliance sellée par le vote du Code de la Famille en 1984, en totale contradiction avec les principes édictés par la « Charte Nationale » de 1977 et dont les principes « socialistes » et « modernes » donnaient aux femmes des droits identiques aux hommes « dans le respect de l’islam » et en regard à leur rôle durant la guerre de libération.

    C’est donc un parti unique divisé qui aborde la période charnière 1986-1988, quand le prix du pétrole s’écroule et que la valeur du dollar se retrouve divisée par deux. Soudain l’économie s’arrête, puis commence à plonger. Les pénuries s’installent, le chômage explose, particulièrement chez les plus jeunes dont une partie non négligeable pourtant a fait des études et nourri des espoirs durant la période 1980-1985.

    Une énorme frustration commence à gagner des pans entiers de la société, particulièrement dans la jeunesse, les « hittistes », elle s’exprime dans le raï, elle s’exprime également dans la religion, puisque le président Chadli a décidé de s’appuyer sur les conservateurs et d’utiliser la religion pour affaiblir les « socialistes ».

    Depuis l’indépendance en effet, la religion a été utilisée par le pouvoir pour endoctriner la population et même pour vendre l’option socialiste. Désormais, les mosquées n’en finissent plus de prêches anti-communistes, anti-marxistes, et cela avec l’aval implicite du régime qui voit là un très bon moyen de légitimer les réformes économiques libérales. Depuis le début des années 80, les passages au vitriol de jeunes femmes en mini-jupe par des allumés se multiplient et ne sont que mollement réprimés alors que la répression redouble contre les militants berbères, les femmes, les communistes et les syndicalistes.
    En 1988, c’est un peu comme si toutes les questions économiques, culturelles, religieuses, sociales et civilisationelles ignorées par les gouvernements successifs et héritées de la colonisation, masquées par le placages de concepts venus de France (la centralisation, le dogme de la république, le régime présidentiel…) et d’idéologies à la mode (le socialisme, la planification, les fermes collectives, le panarabisme etc), toutes se trouvaient mises en évidence et prêtes à exploser sous le poids de la faillite économique.

    Première partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-1/

    Troisième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-3/

  • (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -1

    (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -1

    Tout était différent dans le quotidien mais rien n’était bizarre. L’Algérie m’a appris à ne jamais avoir honte d’être algérien.

    I Introduction: pas d’auteur ni d’opinion sans parcours individuel

    Mon premier voyage en Algérie en 1976 m’a prémuni envers toute sympathie pour le régime. La présence militaire, la corruption dès l’aéroport, l’humiliation visible des émigrés rentrant au pays pour les vacances par des agents un peu trop zélés, ce regard de haut envers le commun, et puis la découverte d’une identité culturelle ignorée par un régime qui clamait pourtant son attachement à la défense du peuple.

    L’Algérie, c’est un pays qui a gagné son indépendance et dont pourtant les langues parlées sont dédaignées, dévaluées, méprisées, réduites à des patois, des « dialectes » comme ils disent, avec le même dédain méprisant qu’avant cela avait manifesté le colonisateur qui, lui, les y cantonnait avec la délectation de l’exotisme, créant par la suite l’idée que ces langues étaient indissociables de l’ignorance.

    Un mépris du « vulgaire », expression d’un pouvoir pouvant ainsi prétendre, à coup d’arabisation et de domination rampante du français, être le seul sachant ce qui est bon pour le peuple.

    Du haut de mes dix ans, le pays m’est apparu comme un pays bizarre, et ce ne sont ni les gens qui me sont apparus bizarres, ni la langue, ni les vêtements, ni la nourriture, tout au plus tout cela m’apparaissait comme différent et avait plutôt tendance à m’exciter, car en fait il y avait plein de choses que j’adorais. J’étais habitué, en France, aux amis de papa, aux longues conversations, au son de la langue kabyle ou de l’arabe populaire, aux cafés, aux chansons des Scopitones…

    Et puis en Algérie le soleil brûlant et les bains publics où on se reposait en bavardant avant d’aller manger, les odeurs et le goût des épices, ces grands gâteaux collants tout juste cuits dont on achetait une part encore tiède dans la rue de Ain El Hammam, l’ambiance incroyablement festive lors des mariages, la musique et les chants, la derbouka, mes cousins-copains avec qui je courais dans les ruelles de montagne, Amrane la source du village et son eau fraîche, les robes colorées des femmes, le haiek blanc des vieilles, mon oncle Ramdhane et ses cassettes de Aït Menguellet, les serouels plissés de mon grand père, les mots de kabyle que j’apprenais, le sourire de mes tantes Faroudja et Zohra, le son de cette langue… Les figuiers dans la lumière bleutée du petit matin sur les pentes vertes de ces montagnes de grande Kabylie, face au Djurdjura… J’ai dans la tête un souvenir de temps arrêté, de figues et de rires un petit matin d’Aid, j’aurais voulu que ce moment continuasse pour toujours.

    Et puis cette vieille femme qui vivait seule devant l’entrée de la cour de notre famille et que je regardais comme une grand mère, une vraie grand-mère -elle était d’une douceur qui aujourd’hui me donne les larmes aux yeux-, elle faisait des gâteaux que j’adorais, sortes de feuilletés trempés dans le miel. La première fois où elle m’avait vu, elle avait d’abord dit que j’étais français, « roumi » (Romain), et puis elle m’avait bien regardé dans les yeux, très attentivement, et elle avait soudain été très émue.

    Par la suite elle aimait me voir, et moi, je l’adorais, elle me racontait des trucs en kabyle, et parfois, quand elle était là, ma cousine Zohra m’en traduisait quelques phrases… Zohra, ma tante Faroudja, la cour de la maison, le rires et les éclats de voix, mes caprices de petit blanc capricieux qui-veut-pas-manger-ça les premiers jours, ce monde des femmes et des enfants, l’odeur de la galette, ma sœur qui vient, et dehors mes cousins, ces ruelles étroites d’un village haut perché, pauvre et fier à la fois… Et puis la mer et le soleil d’Alger…

    Tout était différent dans le quotidien mais rien n’était bizarre. L’Algérie m’a appris à ne jamais avoir honte d’être algérien.

    Non, le bizarre, c’était tout ce que ce régime produisait, ce sentiment de distance. A peine sorti de l’aéroport, mon premier contrôle militaire m’avait terrorisé, on était dans le taxi bordeaux-et-noir 503 break de mon oncle Mahfoud, ils avaient tout ouvert, contrôlé les papiers, et le plus dingue, c’est qu’il y en avait encore eu un autre un peu après, et puis encore après. Ça, quand on vient de France, c’est vraiment bizarre, et ça ne donne pas très envie de revenir…

    Comme je l’ai déjà écrit dans ce blog, j’ai toujours suivi ce qui se passait en Algérie. Mon frère a tout coupé, moi, je n’y suis jamais parvenu, ce pays est gravé au fond de moi. C’est étrange, être né en France, et être à ce point attaché à ce pays. C’est papa qui m’a donné le truc.

    Il écoutait la radio algérienne le dimanche, enfin, il essayait, on captait mal. Des fois, il captait le Liban et il écoutait. Des fois ça grésillait, ça faisait un bruit pas possible. Il avait mal, papa, il avait mal à la distance, mal à sa vie, un mal du pays profond qu’il cachait comme il pouvait, alors il s’accrochait à la radio pour ne pas devenir fou, pour être moins seul.

    Moi, j’ai internet. Avant, j’achetais la presse algérienne régulièrement. Je fais comme lui. Je me suis construit un pays imaginaire dedans ma tête. Un psy dirait que je suis malade, moi, je protège ce pays dedans ma tête et je l’appelle la promesse.

    Mon frère m’a dit plusieurs fois qu’il ne comprenait pas bien. C’est irrépressible, depuis la fin des années 80, je suis tout ce qui se passe là-bas. Ce pays est une promesse qui nous a été faite et qui s’obstine à ne pas vouloir advenir.

    J’aime suivre l’actualité bien sûr, mais j’aime aussi regarder les vidéos amateurs ou les vlogs, la culture jeune. J’adore les délire architecturaux aussi, les trucs en 3D, genre la mosquée qui sort du sol dans la vidéo de la ville nouvelle de Hassi Messaoud, la première fois elle a provoqué en moi une émotion très forte avant que je ne m’explose de rire; souvent, c’est n’importe quoi mais des fois, ça fait rêver, et le rêve, ça fait rêver.

    Comme tout le monde, j’ai traversé l’histoire de ce pays, mais de loin, fils d’émigré, et cette histoire a commencé avant même que je sois né. En 1963, papa y est allé passer ses vacances. Il n’était pas encore marié avec maman, je n’étais pas né, mais maman, pourtant française, était tentée d’aller vivre en Algérie. Sa famille l’avait comme répudiée, plus personne ne voulait la voir à part un oncle, son « petit-frère ».

    Elle n’avait pas lu Feraoun, et je crois que papa devait un peu redouter ce type de décision, à moins de s’installer à Alger. La place d’une femme, dans un village reculé, c’est une place qui s’acquiert de très haute lutte. Il avait bien compris qu’elle ne tiendrait pas. Peut-être est-ce à cela qu’il a pensé, je ne le saurai jamais.

    Il y est allé donc, et il est revenu déçu, meurtri par tout ce qu’il avait vu. Il en a rapporté un rejet total d’Ahmed Ben Bella et beaucoup de critiques envers Hocine Ait Ahmed. Là encore, je n’en saurai pas plus et je ne pourrai jamais lui poser de questions. Ce que j’en sais, c’était que pour lui, globalement, tout ce qui se passe maintenant, c’est à cette époque que ça a commencé.

    Il n’a pas souhaité y vivre, ni même y retourner, je crois même qu’il n’a pas pu, jusqu’en 1976, et là, il y a certainement des explications d’ordre politiques. Ce que je sais, c’est qu’il était en faveur de la Charte Nationale de Houari Boumedienne et que cela correspond à l’époque où il est retourné en Algérie, avec moi.

    Papa, c’était un mix politique qu’on ne peut plus comprendre car autant les régimes de ce type que les partis « islamistes » ont effacé tout un pan de culture politique d’avant, la culture politique des années de lutte et de l’émigration.

    Papa, il était républicain dans le sens où il était contre la mainmise de familles et de clans: pour lui, c’est cela qui avait ruiné le monde arabe. Il était panarabe bien sûr, mais un panarabisme sans pays leader, c’est peut être pour cela que sans aimer Boumedienne, il ne pouvait s’empêcher de le respecter. Il était socialiste, aussi, pas le socialisme du PS, non, le socialisme de la propriété collective de certains pans de l’économie pour échapper au néocolonialisme.

    Souvent il me disait qu’en Algérie, le capitalisme, ce serait le retour des clans, des tribus, les guerres et la pauvreté pour le plus grand monde. Pour autant, il n’était pas communiste, il était pour la petite propriété paysanne, pour le commerce libre et les petites entreprises; avec l’argent des entreprises publiques et du pétrole, on devait financer les études gratuites et la médecine gratuite, pour tout le monde.

    Et puis quand on grattait un peu, on s’apercevait que pour lui, cette république et ce socialisme étaient indissociables de l’Islam. Les femmes comme les hommes devaient étudier, « c’est écrit dans le Coran », les femmes comme les hommes pouvaient travailler, « c’est écrit dans le Coran », il fallait aider la science, la philosophie, « c’est écrit dans le Coran », si une question de loi était en suspens, alors il fallait regarder dans le Coran, mais aussi interroger la science et la philosophie, « c’est écrit dans le Coran ».

    Le Coran, il connaissait bien, il avait étudié dans une madersa, il parlait et écrivait l’arabe couramment, l’arabe classique je veux dire, il pouvait réciter et chanter tout le Livre, il y retrouvait telle et telle Sourate en quelques secondes, et puis il avait plein de livres savants qu’il étudiait.

    Il m’a appris à discuter, je ne sais pas comment vous expliquer ça, pas bavarder, mais discuter, incorporer une idée dans une vue plus large. J’ai perdu les capacités à parler français comme avant, en habitant au Japon, ma pensée s’est réfugiée dans l’écrit.

    Pour lui, au delà du livre religieux qu’il était, le Coran était aussi le guide d’une société libérée de l’égoïsme et régie par le droit. Non pas dans la lettre, mais dans l’esprit. Il aimait à citer Haroun Al Rachid, le monarque idéal, celui qui toujours, tel Salomon, cherchait dans la sagesse dans la religion.

    C’est pour cela que la question de la laïcité est délicate en islam. L’islam est une religion sans clergé, donc laïque par essence, et son Livre est à la fois la règle et le guide, bref, c’est par l’étude et la capacité de chacun à discuter mais aussi à s’instruire de la science, de la philosophie comme de la poésie, que l’on peut élaborer un droit sage et à la fois conforme à la transcendance.

    Il avait en horreur les superstitions dans lesquelles l’Islam traditionnel d’Afrique du nord s’était replié, son caractère irrationnel. Pour autant, il était absolument contre l’utilisation de la religion par le pouvoir politique, pour lui, la religion était l’affaire de tous, et l’Islam devait rester une religion sans clergé officiel, que chacun posséderait, que chacun s’approprierait car elle était un guide pour tous. Républicain, socialiste voire même un peu marxiste, et musulman. On a du mal à comprendre un tel mix aujourd’hui, et pourtant, ça a existé, et ce sont ces hommes qui se sont battus pour l’indépendance.

    Je vous raconte cela car c’est un héritage dont je suis dépositaire, acquis au fil de conversations interminables avec lui, où nous nous opposions mais où je l’écoutais: c’est mon seul héritage, on n’avait pas d’argent, et j’ai appris à regarder l’Algérie à travers ses yeux, à travers son prisme.

    Et comme je voulais le protéger, cet héritage, ce n’est que progressivement que j’ai appris à forger mon propre regard avec l’idée profondément encrée qu’il y a bel et bien une pluralité d’opinions politiques dans le regard critique que l’on peut porter sur le régime algérien.

    Un héritage trop lourd pour moi face au silence de sa mort. Si j’écris enfin aujourd’hui aussi librement sur l’Algérie, c’est parce je suis devenu un homme, mon propre homme. Ça a pris beaucoup de temps, j’ai du me débarrasser des erreurs de sa génération, et il m’a fallu accepter que mon père peut-être se trompait sur beaucoup de choses, et que cela ne voulait pas dire qu’il avait tort dans le fond. On en est un peu tous là.

    Pour moi, écrire qu’il se trompait, avoir forgé ma propre perception de ce pays, avoir des opinions qu’il n’aurait pas partagées, et sur lesquels j’aurais aimé me disputer avec lui, sur lesquels j’aurais aimé que nous nous fâchions, c’est la plus forte et la plus grande marque de respect que je puisse lui porter car c’est cela qu’il m’a appris, la solidité dans la conviction, et je sais qu’il aurait été heureux de me voir avoir des convictions au sujet de l’Algérie.

    Il n’aimait pas ce régime, mais ça ne l’empêchait pas d’apprécier certaines de ses réalisations quand elles lui semblaient améliorer les choses. Par dessus tout, il craignait un éclatement qui favoriserait le retour de la colonisation comme cela s’était tant de fois passé dans l’histoire. Il était « un homme de 1954 », un algérien fier, et je sais combien ses envolées nationalistes cachaient de désillusion. Mais jamais il n’aurait critiqué l’Algérie face à des français, il lui fallait se savoir en terrain de confiance, et alors il parlait. Le manque de liberté, la politique agricole inexistante et aberrante, la société sous contrôle, la mainmise du pouvoir sur la religion par la fonctionnarisation des imams et l’esprit clanique, la corruption, déjà.

    Il avait la fibre pan-arabe, une admiration critique de Nasser. Il était viscéralement pro-palestinien. Il priait, jeunait mais il n’aimait pas les frères musulmans dont il voyait avant tout Le Bras armé de l’impérialisme américain par Arabie Saoudite interposée. Cela aussi, c’est un héritage, une part d’histoire nécessaire pour comprendre bien des choses et qui ont forgé mon identité même si, progressivement, j’ai bâti la mienne en me détachant de la sienne.

    C’est difficile, faire le tri dans un tel héritage, et j’en suis fier, de cet héritage transmis à travers tant de conversations où il me racontait le monde arabe et l’Algérie à travers ses yeux, à travers son expérience, et oui, c’est difficile quand on perd son père à 24 ans. On se retrouve avec tout ça, et on a beaucoup de mal à faire le tri parce que faire le tri, c’est perdre son père une deuxième fois. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que non. L’héritage, le vrai, c’est que je sois là à écrire sur l’Algérie, que je n’ai jamais perdu ce pays de vue, dans mon cœur.

    Mon identité politique, concernant le régime algérien, elle est extrêmement complexe car s’il y a le poids de cet héritage paternel très lourd, très prégnant, il y a ma propre expérience de ce pays, la découverte de l’identité berbère notamment, et dans ma famille, c’était quelque chose de très fort, et cela notamment par la très forte influence des événements de 1963 et de Ait Ahmed, né à quelques villages de mon village, emprisonné en 1963 et réduit à l’exil par la suite.

    C’est, comme je l’ai déjà écrit, la découverte de la question culturelle à l’âge de 11 ans qui m’a conduit à nourrir mon propre parcours politique français. À partir de l’âge de 15 ans, j’ai toujours défendu les identités régionales, locales, que ce soit pour la Corse, la Bretagne ou ailleurs, contre le rouleau compresseur d’un pouvoir national, centralisé et et bourgeois.

    Je n’ai jamais été républicain, j’ai même cette idéologie en horreur, et dans mes quelques années au Parti Socialiste, Jean-Pierre Chevènement m’horripilait par ce mépris hautain envers la société, les identités, les cultures. J’ai toujours eu la fibre démocrate, sociétale, et le socialisme auquel j’ai toujours adhéré est le socialisme de la société et pour la société, l’autogestion, l’autonomie, jamais un rouleau compresseur. Une très forte fibre libertaire.

    Si j’ai tenu à introduire ce billet si longuement, c’est parce que je vais y parler de politique, de politique algérienne, de l’avenir de l’Algérie, tel que je le vois, de loin, avec mes yeux, avec ce parcours, celui d’un fils d’émigré qui jamais n’a manqué les grands rendez-vous de ce jeune état. Je ne l’ai jamais fait jusqu’ici, mais beaucoup de raisons m’y invitent désormais.

    Tout d’abord, l’incroyable pauvreté des débats à ce sujet. Le débat politique, en Algérie, c’est avant tout un art de se bâfrer, pour les pontes du système et des opposants homologués, ou un art de vomir, sans cesse régurgiter une détestation intestinale, viscérale, un rejet quasi-allergique. Aux éternelles louanges adressées aux réalisations absolument inédites et uniques au monde du glorieux et valeureux gouvernement algérien répond une interminable lamentation aux éléments sans cesse relâchés envers la pourriture charognarde du « système ».

    Parfois, on entend qu’il faut tout changer, mais de quel changement il s’agit, on ne le saura jamais. Les plus technocrates au sein de l’opposition y vont du novlangue technocratique de l’ancienne puissance coloniale, ça parle de « gouvernance », ce mot creux apparu France et venu des USA, et qui se réfère à la gestion collégiale des entreprises, véritable cache-sexe destiné à ne pas dire le vrai mot devenu tabou: gouvernement. Florence conserve la trace de cet idéal du « bon gouvernement ». Je t’en ficherais, moi, de la gouvernance.

    Le pays s’enlise dans un présent indéfini, les uns s’en mettent plein les poches en chantant les louanges de lendemains enchantés, les autres attrapent des ulcères télévisés en se repassant des discours qui ressemblent à des vieux disques microsillons prévisibles autant que lassants.

    Bref, il n’y a pas de politique en Algérie, et étant donné que je ne m’y suis jamais rien mis dans les poches, et étant donné que mon père a beaucoup donné pour ce pays, en tout cas, autant qu’il le pouvait, comme beaucoup d’immigrés, et comme il m’a transmis cela, et puisque j’ai une certaine expérience politique, et puisque je trouve que les débats politiques sont chiants, je m’autorise ici à écrire. J’en ai tout à fait le droit et j’avoue, l’Algérie y gagnerait si tout le monde, vous aussi donc, se mettait à analyser la situation la tête froide et à esquisser quels changements pourraient totalement changer la donne en donnant à ce pays l’horizon qui lui fait cruellement défaut.

    L’Algérie est politiquement un vrai panier de crabe, et je vais écrire comme je le pense, et en me moquant complètement de savoir si vous aimez ou pas, et si ce que j’écris ne vous plait pas, j’aimerais vous inviter à me répondre, non pas par l’invective, non pas par la reproduction de discours pré-mâchés mais exactement comme je vais le faire: avec vos propres arguments, votre propre vécu. Ce pays mérite autre chose que la réduction aux discours stéréotypés dans lesquels les oppositions s’expriment pour le plus grand bonheur d’un système qui se nourrit de cette vacuité depuis des dizaines d’années.

    Je vous préviens, ça va être long, très long. Et je vous préviens aussi, ce sera très loin d’être parfait, ce sera forcément imparfait. Il me faudra remonter loin pour mettre en perspectives ce qui n’a pas marché, il me faudra briser les mythes quand ceux-ci s’avèrent n’être que des constructions idéologiques destinées à assoir l’illégitimité du régime actuel et la dépossession populaire. Il me faudra surtout dénouer le noeud d’une époque charnière récente (et vous savez déjà très bien de laquelle je veux parler) en y introduisant la complexité qui manque aux discours dominants pour arriver enfin au moment dans lequel nous sommes sans hésiter à mettre en lumière notre propre responsabilité collective. Alors, et seulement alors, et contrairement à beaucoup de ceux que je lis et entends ici et là, je dessinerai un horizon politique pour l’Algérie.

    Encore une fois, et j’insiste là dessus: j’en ai parfaitement le droit, je suis parfaitement légitime pour le faire, et vous l’êtes tout autant.

    Ce dont l’Algérie a besoin, c’est que nous prenions tous effectivement le pouvoir, et que nous commencions par utiliser le pouvoir qui nous revient légitimement de par le sang versé durant la guerre de libération et que nous confère l’indépendance. C’est l’objet de ce long billet et de bien d’autres à venir.

    Deuxième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-2/

    Troisième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-3/

  • Réponse à une Ginette du Sud

    Régulièrement je reçois des insultes, ou des commentaires méchants, racistes. Aujourd’hui, j’en publie un, et j’ai décidé de lui répondre. Visiblement, il n’aime pas Houria Bouteldja. Moi, si.

    (suite…)