Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Bientôt Ramadan

    Bientôt Ramadan

    C’était la première fois et l’expérience que j’ai vécue a été très différente de l’expérience à laquelle je m’attendais.

    (suite…)
  • L’au revoir

    L’au revoir

    Pour ce billet, je vais m’effacer derrière ces quelques photos et cette vidéo prises lors de mon séjour en France. Il complète ainsi mon long billet précédent.

    Elles racontent mieux la saison, les couleurs comme je les ai vues, les marches de jour et de nuit, le plaisir que j’ai finalement eu à y être. J’aurais aimé, en 1989, prendre autant de photos de mon village de Kabylie et de mon bref passage à Alger, mais c’est étonnant, avec les années, je suis parvenu à traduire ces souvenirs en mots et, ce faisant, à retrouver des images qu’hélas toutefois je ne peux partager qu’en les racontant.

    Voilà pourquoi je mitraille tout. Les images augmentent la réalité du récit, elles attestent du moment. Voilà pourquoi mon média préféré est devenu Instagram, c’est tellement simple, et pour celui ou celle qui regarde, c’est une part de rêve souvent, et pour vous qui me suivez, une autre part de moi-même. Je raconte avec mon appareil photo, c’est mon style…

    Alors voilà, partagées avec vous ces quelques photos de « la Venise de l’Ouest », La Ferté-Bernard, ainsi que ce qui m’a entouré quand je suis allé faire mes adieux à maman. Je vous l’ai dit, la nature était superbe, et c’était bien le plus magnifique cadeau pour nous séparer.

    Voici donc la région qui l’a vue naître, où elle a grandi, et où, quand papa est mort, elle est retournée, fatiguée de Paris et de ces années de pauvreté traversées sans jamais finir. Là, elle a pu recommencer à jardiner et, même si sa maison était vieille et abimée, je sais qu’elle y a goûté une certaine forme de bonheur, le bonheur d’être chez elle et de ne devoir rien à personne. Un bonheur gâché, cette colère dont je vous ai parlé déjà et dont je vous parlerai quand ce sera le moment. Disons qu’elle aurait pu y être heureuse si…

    Une bien belle région.

    Au milieu de la vidéo, cet instant magique quand je suis entré dans Notre Dame des Marais. L’orgue…

    À bientôt…

    Paris
  • Repartir de zéro

    Repartir de zéro

    Grosse boule dans le ventre. Je n’ai pas écrit dans ce blog depuis tant de temps. Me croyiez vous mort, je veux dire, socialement mort? Bien sûr que non, vous pensez, et vous avez les photographies Instagram, et vous avez aussi mon activité Nedjma pour celles et ceux qui connaissent pour vous faire penser que non, Madjid n’est pas socialement mort.

    Eh bien détrompez-vous. Je le suis. Je suis en pleine dépression post-décès, et celle-ci amplifie cet état plus profond de doute dont je vous ai déjà tant parlé. Tout, absolument tout m’invite à écrire, et c’est précisément pour cela que je n’écris pas, car il y en aurait, des choses à écrire, alors, et je me demande toujours si un blog est bien l’espace adéquat pour cela.

    J’ai acheté deux cahiers Clairefontaine © pour cela, l’hiver dernier, mais j’ai perdu l’habitude d’écrire sur un cahier, ce sera difficile de s’y remettre. Ensuite, il y a le calme nécessaire à l’écriture, un calme qui me fascine et m’épouvante à la fois. Une maison silencieuse, c’est à la fois infiniment reposant et terriblement vide, c’est d’ailleurs pour cela que l’on peut écrire. L’écriture remplit l’espace, la voix intérieure résonne et donne vie au silence. J’aime beaucoup cela, mais dans mon état de doute, de mort sociale volontaire, c’est comme si une bataille féroce devait être menée, que j’en avais les armes mais qu’au fond je ne voulais pas la mener.

    Longtemps, c’était un manque de confiance. Désormais, c’est une interrogation. Est-ce vraiment cela que je veux, mais au fait, qu’est-ce que je veux? 53 ans et un doute de gamin!

    Alors je vais faire ce qui est le plus simple, simplement écrire, et je vais pour cela revenir sur mon passage par la France. Je veux dire, il y a déjà presqu’un mois. Je vous avoue, je n’en reviens pas que le temps soit passé si vite. Ce temps, je l’ai mis en boule, je l’ai mis dans un sac, j’ai mis le sac dans une boîte, j’ai mis la boîte dans une valise, j’ai fermé la valise, j’ai actionné le verrou, et j’ai rangé la valise dans le grenier d’une maison abandonnée. Cette boule dans le ventre, c’est mon entrée par effraction dans ce grenier, la valise est là, devant moi, et je sais parfaitement qu’une fois que j’aurai tout déballé, il y aura ce temps passé, et que maman sera là, devant moi, ou plutôt son corps sera là, le visage vaguement réparé pour être présentable et qu’à ce moment là je serai en train de fixer ce visage avec mon appareil photo. Figer le temps. C’est une expression étonnante quand on pense qu’en réalité le temps file à toute allure pour ne laisser que des souvenirs. Le temps, ce ne sont que des souvenirs.

    Je suis donc parti aussi vite que j’ai pu le faire vers la France, sachant qu’il était trop tard mais ignorant de tout ce que je trouverais. J’ai trouvé le plus beau temps de printemps que je pouvais espérer, j’ai retrouvé mon frère le coeur allégé par une vie qu’il redémarrait depuis quelques mois et je suis sûr que pour maman cela aura été d’un grand réconfort de partir avec cet espoir. J’ai vu la nature refleurir après le grand endormissement de l’hiver et cela a été pour moi un peu comme une première fois car lors de chacun de mes voyages, toujours, c’était l’hiver. Là, la nature était belle et cela m’a fait plaisir que maman parte un jour de pleine lune alors que le printemps réveille la nature. Un 20 mars. Elle aimait tellement les fleurs.
    L’enterrement s’est passé sous le ciel bleu et partout les arbres verdissaient. Rien n’a été triste en ces jours et ça a été certainement le plus beau cadeau qui pouvait lui être fait.

    Je suis resté à l’hôtel à La Ferté-Bernard quelques jours, cela m’a permis de me promener dans la ville, d’y faire un peu de tourisme. L’un de mes plus beaux souvenirs, c’est d’être entré dans l’Église Saint-Julien, de m’y retrouver seul enveloppé de la musique de l’orgue sur lequel répétait un organiste. Les quelques fausses notes ici et là, les quelques reprises ajoutaient à cela quelque chose de réel, d’unique, une sorte d’instant suspendu, et puis le son réverbérait sous les voutes de cette église gothique, je me suis promené comme j’aime le faire dans les églises, me laissant absorber par cette énergie si particulière qu’on y ressent, et puis j’ai pensé à maman, à cette fin terrible dans la souffrance, à cette vie difficile qui avait été la sienne, je me suis trouvé stupide et égoïste, et j’ai fondu en larmes, et je me suis trouvé ridicule de pleurer, et j’ai réprimé mes larmes, et je me suis trouvé abominable de vouloir ne pas pleurer, et j’ai alors complètement explosé en larmes, et ce n’était pas la mort qui me faisait pleurer, mais l’existence de mes parents, et leur sacrifice pour que je puisse vivre ma vie, et j’ai trouvé tout cela absurde et magnifique à la fois, je pleurais de chagrin et de reconnaissance mêlés, maman me disait toujours, « si c’est ce que tu veux faire », et voilà, j’étais dans cette église le coeur débordant d’un amour que désormais je devrais garder pour moi ou plutôt, que désormais il me faudrait partager autour de moi.

    Je suis resté dans Saint-Julien peut-être une demie heure, écoutant la musique, photographiant et marchant, apaisé, la tête désormais vidée, et je suis sorti, tranquille. J’ai photographié les alentours et j’ai trouvé une étude de notaire, et j’ai pensé que ce serait là que j’irais. C’est ce qui s’appelle s’en remettre à Allah.

    À deux reprises, j’ai fait le chemin qui sépare La Ferté de Saint-Maixent à pieds. Une distance de 13 kilomètres qu’il m’a fallu, bien entendu, faire deux fois chaque fois. Cela reste également comme un de ces souvenirs inoubliables, je suis redevenu un peu l’enfant et l’adolescent que j’étais il y a une quarantaine d’années, quand je prenais le vélo et que j’allais à La Ferté ou ailleurs. Je pense avoir fait des distances de 15 à 20 kilomètres aux alentours, souvent deux fois par jour. J’apercevais les châteaux, il y avait des montées incroyables comme à Saint-Jean les Échelles, un coin qui mérite bien son nom, ça monte, ça monte, j’adorais regarder ces paysages et déjà je goûtais cette solitude au milieu de la nature, le vent, les arbres, le chant des oiseaux. Marcher 13 kilomètres, ça a été un peu me retrouver, donc, et puis me retrouver à marcher dans la nuit noire, une torche à la main, lassitude et amusement mêlés, ça reste quelque chose d’incroyable qui me remplit le coeur de joie, là, maintenant, alors que j’écris.

    La boule s’allège.

    En fait, je ne redoute rien à me remémorer ce séjour, au contraire. Il est rempli de joie. Plus tard, quand je penserai au départ de maman, aucune larme de viendra car en réalité, je n’ai aucun regret de la savoir partie: j’aurais aimé qu’elle parte plus tôt, pour éviter les douleurs, pour qu’elle évite de savoir qu’elle allait partir. Je rêvais pour elle d’un sommeil qui l’emmènerait tout doucement. Quelle douleur ça eut été, mais pour elle tout eut été plus doux.

    Elle a été opérée trois fois en deux ans à cause de ce cancer dont je vous avais parlé, mais ce qui a été fatal, à mon avis, c’est cette chute qu’elle a fait l’été dernier. Elle s’est cassé la hanche, verticalement. Il lui a fallu garder le lit deux mois. Quand je l’ai vue cet hiver elle était terriblement affaiblie. Elle remarchait et gardait l’espoir d’aller mieux.

    En janvier toutefois, elle a commencé à avoir des douleurs au dos, elle a aussi commencé à perdre l’appétit. On lui a fait faire un scan, mais elle a dit à mon frère qu’elle savait que c’était fini. Elle le sentait. Le scan a confirmé que le cancer désormais se généralisait. Elle a été hospitalisée au milieu du mois de février. Je revois ce sac que j’ai ramené de la société de pompes funèbres, ses pauvres petites affaires abandonnées, et cela me rend triste. Je ne voulais pas qu’elle meurt loin de chez elle, seule, dans un hôpital.

    Mais c’est presque comme si elle s’était arrangée pour nous offrir des obsèques sous le soleil et au milieu des arbres en fleurs. Des obsèques qui lui ressembleraient. Maman n’a vécu que pour nous trois, papa, Malik, et moi. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne vivait plus pour elle.

    Toutefois, et c’est aussi cela qui est joli, c’est que mon frère et moi nous sommes aperçus qu’elle avait une vie sociale, qu’elle avait des amis au village, qu’elle visitait des malades plus âgés, qu’elle était aimée et que son départ laissait un vide chez beaucoup d’anciens, et cela aussi, c’était elle. Je reste très troublé par les mots d’une dame qui m’attrape à la sortie de l’église et me demande si j’étais bien « le grand qui habitait au Japon », si je reviendrais au village, et qui me dit que ma mère m’aimait, et là je suis sans voix, mes mains dans les siennes, et c’est comme si elle me transmettait les derniers mots de maman…

    Mon frère m’à envoyé une photographie d’elle alors que je marchais sur les routes en direction de chez elle, comme ça, sans explication. J’y ai vu une femme que je ne connaissais pas, elle souriait comme si ça avait été une blague de la prendre en photo, comme ça. Plus tard, il m’a expliqué que c’était une dame du village qui la lui avait envoyée.

    En classant des papiers dans le désordre incroyable de la maison, j’ai trouvé l’espèce de photo scannée de son dossier médical, juste avant sa première opération. On voit assez mal, c’est horriblement pixelisé mais on y voit son sourire, j’y devine une sorte de confiance calme, peut-être ne sait elle pas encore qu’il s’agit d’un cancer. Elle a 83 ans, elle y est incroyablement belle encore, pour son âge. Petit bout de bonne femme… Les opérations l’ont amochée, et elle m’a offert une leçon de vie. Comme papa, elle a accepté son destin. Saurai-je accepter le miens?

    La boule se fait plus légère, il n’y a plus de boule. Les souvenirs se démêlent comme une pelote que l’on déroule maintenant, mes souvenirs sont clairs. Encore un effort, et je vais retrouver ces impressions de petits garçon qui ont jailli dans ma mémoire dans les jours qui ont suivi cet email de Malik me disant que maman n’était pas bien.

    Petit garçon. Dans la masse des papiers que je trie, voilà que surgissent des photographies. Et soudain elle y apparaît comme je la revois. Elle est brune, elle a un visage un peu rond au niveau du menton, un côté normande. Elle porte une jupe noire droite qui descend en dessous du genoux, elle a aux pieds des sortes de sabot à talon  épais mais affiné un peu de style fin des années 50, elle porte une veste droite simple et noire, elle a les cheveux tirés. Ce doit être une photo prise vers 1962 ou 1963. Si belle, d’une élégance simple, qui pourrait deviner qu’elle était femme de ménage? Elle se faisait ses vêtements.
    Elle embarque sur un bateau mouche, on reconnaît les murs de bords de Seine et le ponton de l’embarcation, une femme avance d’un pas décidé derrière elle. Maman sourit, elle va regarder Paris comme une touriste, comme je l’ai fait une fois avec Joelle pour son anniversaire vers 1998, comme je l’ai fait avec Stéphane et Véronique un hiver vers 2003, comme je l’ai fait plusieurs fois finalement. Elle sourit, la vie est devant elle, elle a peut être à peine 30 ans, elle connait déjà papa, ils vont bientôt se marier. Elle rêve d’avoir 5 ou 6 enfants, un petit pavillon, une vie tranquille de femme au foyer avec son mari algérien. Elle est prête pour aller vivre en Algérie. Elle sourit, son bonheur à cet instant est visible, palpable.

    Petit garçon. J’ai eu beau la voir lors de la mise en bière, cette image de la morte ne parvient pas à effacer le souvenir de cette femme qui me promène dans Paris durant mon enfance, et sur cette photo d’avant ma naissance, c’est bien elle que mes yeux ont fixé à tout jamais. Plus tard, c’est cette même femme que je vois se débattre dans une vie de chômage, de pauvreté et de maladie de mon père. Et j’ai réalisé il y a quelques jours que quand papa a été hospitalisé, que maman a passé des jours et des jours à aller le voir à l’hôpital puis à la maison de repos, elle avait l’âge que j’ai aujourd’hui. Le temps est d’une ironie… Le masque mortuaire n’est pas parvenu à effacer de mon esprit cette femme élégante qui cousait, qui arrangeait et tentait d’embellir les choses avant progressivement d’abandonner et de laisser tomber.

    Il est peut être là, son ultime message. Peut-on, doit-on abandonner? Il n’y a qu’une chose qu’elle n’a jamais abandonné, et je vous en parlerai plus en détail un jour, c’est mon père bien sûr, et c’est mon frère et moi.

    C’est peut être là que je peux retrouver le sens de l’écriture, l’ambition d’être reconnu dans ce que je fais car si j’abandonne pour moi, c’est un peu elle que j’abandonne. J’ai eu le nez dans ces montagnes de papiers durant des jours, et j’ai découvert l’intimité, les soucis mais aussi l’incroyable force de cette femme qui jusqu’au bout nous a portés tous les trois, nous a protégés, papa inclus, et je dis bien tous les trois, à bout de bras.

    J’ai aimé ce séjour. J’ai aimé revoir mes oncles et tantes. Ma tante Virginie à qui soudain je n’en ai plus voulu des mots déplacés qu’elle avait pu avoir. J’avais fixé dans ma mémoire un oncle Roland raciste, et il l’était. J’ai retrouvé un vieil homme dont le visage portait les marques du destin, sa femme, ma tante Suzanne, gravement malade. Et je me suis remémoré ces mots de papa qui me demande de ne pas juger la famille de maman, et ils ont soudain pris tout leur sens. Mon cœur s’est réconcilié avec eux tous.

    J’ai aimé revoir mes cousins, Daniel notamment, que j’adorais quand j’étais enfant, il y avait quelque chose de libre chez lui qui me fascinait, et puis ma cousine Christine. Une avalanche de souvenirs m’est revenue, et je crois que s’il y avait bien une marque de maman dans cette famille si divisée, c’est qu’elle cherchait à rester liée à tout le monde. La grande sœur.

    J’ai quitté Saint-Maixent le cœur en paix.

    Grandes marches sous le soleil, tout joyeux de goûter à ces paysages encore une fois, ou dans la nuit, une torche à la main et me sentant au moins aussi stupide qu’à 14 ans la fois où j’avais été verbalisé à La Ferté pour avoir grillé un feu à vélo, mais le cœur rempli du bonheur de contempler le ciel étoilé, et me reviennent ces nuits à contempler les étoiles lors de mes passages chez maman en été dans les années 90, et l’écho de ces moments que je goûtais, maman était là et sa présence était rassurante même quand nous nous accrochions sur tel ou tel truc.

    Quand j’ai vu les images de Notre-Dame en feu, c’est à maman que j’ai pensé. Car si les français et les touristes du monde entier ont été sous le choc, nous, les parisiens, ce n’est pas un choc qui nous a saisis. Notre-Dame est un peu une autre maman. On ne la trouve pas belle avec son gros derrière avachi, on la trouve sévère quand on la regarde en face. On la trouve ridicule avec ces hordes de touristes qui font la queue durant des heures pour la visiter. Mais c’est précisément notre familiarité avec sa présence qui nous rend parfois si moqueur ou si indifférent. Car Notre-Dame est un peu une amie, une mère. Elle est là, et cette présence nous suffit, elle nous rassure. Et quand le feu s’est déclaré, dans notre cœur à tous il y a eu le regret d’avoir été si indifférents, de ne pas avoir goûté sa présence.

    Le 30 mars, alors que je marchais pour rentrer à mon hôtel, j’ai eu envie d’une glace. La journée avait été parfaite. J’avais retrouvé Alain, Nicolas et Stéphane dans le 14ème, et ça avait été comme si le temps et la distance avaient été abolis. Maman aurait été heureuse que je profite de ses obsèques pour revoir les amis, tous ensemble. Elle aimait bien ça, rassembler les gens. C’est le souvenir que garde mon amie Frederique – elle est d’ailleurs venue aux obsèques.

    Je vais donc chez Bertillon acheter une glace, et puis je traverse le pont qui relie Saint-Louis à La Cité, le square derrière Notre-Dame est sombre, et me voilà qui marche le long de la rue qui borde la cathédrale. Je ne la regarde pas, mais je me souviens bien avoir pensé que j’étais content de marcher à côté d’elle. C’est cela, notre familiarité de parisiens avec cette cathédrale.

    Elle veille sur nous, et qu’importe si nous avons pris l’habitude de ne pas trop faire attention à elle. Cependant, en regardant ce matin dans Lightroom, j’ai découvert que je l’avais prise en photos de très nombreuses fois. Un parisien qui n’aime pas Notre-Dame, ça n’existe pas.

    L’évocation par Emmanuel Macron d’un « geste architectural » m’a littéralement mis en colère. Non, je préférerais encore la conserver dans ses ruines, rides laissées par le temps, signe de notre affection pour sa fragilité de pierre et miroir de notre propre fragilité.

    Alors que je regardais ces images de la cathédrale en feu, c’est à maman que j’ai pensé. Au temps qui est passé et qui laisse le petit garçon en moi définitivement orphelin et blessé, quelque part.

    Voilà. Je suis resté 10 jours en France, et il s’agit bel et bien de 10 jours en France, dans le pays des gilets jaunes, des gares sans guichet fermées le week-end, dans le pays des paysages ravagés par les centres commerciaux qui vampirisent les centres villes, mais où subsistent des vallées superbes, des maisons, des églises qui vous invitent à y entrer, une trace du temps long qui vous repose quand le temps rapide vous avale.

    J’ai aimé ce séjour et ce sera l’ultime cadeau que maman m’aura fait. Je suis revenu le cœur en paix. Une colère profonde m’habite et je vous en parlerai un jour quand cette histoire sera réglée, mais il s’agit désormais d’une colère froide qui ne nuira pas à mon quotidien. Pour le reste, je suis bien. Le ciel bleu, les étoiles, les amis qui sont venus me voir, mon frère désormais tourné vers sa nouvelle vie, des fleurs absolument partout, cet orgue à Saint-Julien, mes cafés à « Le Marais » (ça ne s’invente pas!), les nombreuses photos que j’ai prises, tout a été absolument parfait.

    Doux. Coloré. Calme. Amusant. Tendre. Triste. Beau. Émouvant. Pacifique. Ensoleillé. Voilà ce qu’il me restera de mes adieux à maman, et je crois bien que là, Allah nous a fait bien bien joli cadeau.

    La boule dans le ventre a disparu. Je suis heureux de vous retrouver. Et je suis heureux de pouvoir enfin regarder toutes ces photographies, ces vidéos. Il me tarde de vous les faire voir. Maman est désormais vivante dedans mon cœur.

    Ce billet est désormais complété par ce billet, en photos et vidéo.

  • Maman est partie

    Il fait nuit à Tôkyô 🇯🇵
    C’est le jour à Alger 🇩🇿
    Voici comment j’ai pris l’habitude de saluer Facebook tous les jours…

    Ce soir, je prends l’avion pour la France sans avoir la moindre envie d’y aller. Ce matin, quand j’ai écrit le premier jet de ce billet, je caressais encore le timide espoir de pouvoir dire au revoir à ma mère. Et puis vers deux heures et demi, en pleine leçon je regarde distraitement l’écran de mon iPad qui s’est allumé et je vois un message de Malik, mon frère.

    « Maman vient de nous quitter. »

    Voilà.

    Je lui ai parlé vendredi, on s’est dit ce qu’on avait à se dire. Que j’étais loin, et que c’était dommage, et elle a dit oui. Et puis que je l’aimais, et elle m’a dit qu’elle aussi. Un très timide au revoir, le résumé d’une vie. Progressivement sa respiration s’est faite bruyante, elle ne parlait pas. J’ai dit allo, et j’ai reposé une question. Elle a répondu difficilement. Puis elle s’est à moitié assoupi. Mon frère a repris le téléphone.
    Lundi soir en France, mon frère m’a envoyé un message que j’ai reçu mardi matin au réveil pour m’informer que son état s’était encore profondément dégradé depuis. J’ai passé la matinée de façon surréaliste, travaillant ici avec le cerveau là. Dans le métro j’ai passé mon temps à regarder les billets d’avions pour constater qu’il n’y avait quasiment plus de billets disponibles: c’est la saison des cerisiers.
    L’après-midi, c’est à dire le matin en France, j’ai appelé l’hôpital et l’infirmière a confirmé, c’était même encore pire que ce que mon frère m’avait dit. Elle était désormais inconsciente et sous morphine. J’ai acheté le seul billet possible avec la seule compagnie possible, je veux dire, à mes dates et surtout dans mes prix.
    Dans le métro ce matin, j’ai commencé à écrire deux lignes sur Facebook pour dire que je partirais ce soir pour la France. Et puis j’ai pris ce portrait, je l’ai préparé en pensant voilà, ce jour là, j’avais cette tête, et puis j’ai pensé que non, que c’était ici, dans ce blog, que je devais les écrire, ces lignes. Mon écriture était décousue.
    J’écrivais, je ne savais pas si elle est encore en vie. Aurait-t-elle la force de m’attendre. Je crois à l’âme, à la force de l’âme, je suis sûr qu’elle savait que j’arrivais. On se connaît bien tous les deux. Mais aurait-t-elle la force…

    La mort, c’est une avalanche de souvenirs. Les miens se télescopent, elle revit en moi plus jeune, cela fait des mois que ça dure, et depuis que j’ai entendu sa voix vendredi, c’est beaucoup plus net, et moi, dans ces souvenirs, je redeviens ce petit garçon égoïste et capricieux gâté par son papa, et témoins du quotidien de sa maman, de sa terrible solitude dont il faudra que je vous parle un jour. Le moment n’est pas venu de vous parler de sa famille…
    Elle est sur son lit comme moi-même un jour j’y serai. Je ne suis pas effondré, je connais bien la mort, et elle ne m’effraie pas. Je sais que papa veille sur moi et qu’il veille sur elle aussi. Il y a un bon musulman en moi, vous savez…

    Je vais en France et je n’ai aucun désir d’y aller, mais j’y vais. Je vais aller dans une campagne où je n’ai absolument aucun désir d’aller, mais j’y vais. Je vais voir des gens que je n’ai pas envie de voir, mais je les verrai. Je repense au décès de papa, tout avait été trop vite. Cette fois-ci, je goûte chaque moment. Je pense sans arrêt à mon frère qui a partagé avec elle ces deux dernières années et je ne sais pas comment je pourrai l’aider car pour lui, ces deux années auront été un tourbillon qui aura commencé avant qu’elle ne tombe malade quand il appris qu’il devrait quitter son logement après avoir perdu son travail, un tourbillon qui l’a emporté quand elle a appris qu’elle était malade.
    Je me suis coupé les cheveux, j’ai fait ma valise. J’ai prévenu mes deux classes du lundi et mardi matin. J’ai prévenu mon école. Prévenu mes amis. Et me voilà seul enfin.
    Me voici sur cette photo comme j’étais ce midi. J’étais bien, j’étais heureux pour elle que cette souffrance se termine, et j’étais triste à la fois. J’avais le cœur très serré, bousculé par ces tonnes de souvenirs où maman était encore jeune, et belle, et où il y avait moi. Je repensais à cette photo, elle était avec papa, peut être vers 1962 ou 1963. Quel courage elle a eu, épouser un algérien, à cette époque…
    Je suis à l’aéroport. J’ai écrit à ma famille, je veux dire à mes cousins algériens. Ils ne la connaissaient pas. Seul mon oncle Madjid la connaissait. Toujours ils me demandaient des nouvelles, une photographie, ils transmettaient un message. Toujours. Jamais la famille de maman n’a eu cette élégance et cette gentillesse pour papa…
    Et puis il y a vous, les lecteurs, mon autre famille. Je tenais à vous en donner la primeur.
    J’ai une pensée pour Didier Lestrade qui lors de notre rencontre cet hiver m’a donné la force de lâcher ces quelques mots, au téléphone, après lui avoir envoyé de petites choses du Japon avec des messages d’amour. On ne disait pas je t’aime dans la famille, Didier m’a aider à le dire au moment où c’était le plus important.
    Viendra le temps du deuil. Pour le moment, il y a cet avion vers Doha…

    Aéroport de Haneda, mercredi 20 mars 2019, 23h15

  • QUELQUES FLEURS EN FÉVRIER…

    QUELQUES FLEURS EN FÉVRIER…

    Kamakura, 17 février 2019

    .. j’espère que vous apprécierez cette promenade autant que moi. Je vous reparlerai de mon Sigma plus tard également.

    (suite…)
  • Autopsie, par Mehdi Meklat (roman)

    Autopsie, par Mehdi Meklat (roman)

    Retour sur une histoire qui a agité le petit monde éditorial au printemps 2017. J’ai écrit ce billet en vitesse, sans le corriger, et juste pour le plaisir de vous en parler, sans aucune prétention critique ni relecture aucune. Veuillez donc en pardonner les redites, la syntaxe approximative, les redondances. Ce n’est qu’un blog, sacrebleu!
    Bon, sinon, pour vous mes habituels lecteurs, vous comprendrez que ce le sujet de ce livre avait toute sa place dans mon blog.

    Mehdi est un jeune de son âge, je veux dire, sa génération, ce sont les médias sociaux, et lui, en particulier, c’est Twitter. Il est tombé dedans à 17 ans et, comme pour chaque génération qui aborde un truc nouveau, il s’y est noyé et il y a laissé des plumes. L’affaire, ce sont quelques twits, -une dizaine?- exhumés début 2017, des twits antisémites et homophobes en veux-tu en voilà, puis alors ça a été des articles de condamnation, puis des prises de positions, puis des tribunes, « une racaille », « le nouvel antisémitisme des banlieues », toutes ces prises de positions habituelles dignes des madame Michu de l’Assemblée Nationale et de l’École Nationale du Journalisme. Une veritable curée avec autant d’intelligence que les twits incriminés, le degré zéro de la réflexion, l’esprit Charlie, quoi.

    Et voilà une « star montante » du paysage médiatique, un garçon à qui on promettait un avenir et dont on ventait le talent, avec le petit frisson qui accompagne la « diversité », relégué au statut de Loana de service, « mais qu’est ce qui nous a pris de nous intéresser à lui? », « j’le connais pas, moi, ce type ». Bah, quelque part, Balzac a du sourire, il l’avait prévenu. Mais lit-on encore Balzac comme ça…

    Alors si je vous en cause, de ce livre, c’est parce qu’il offre un portrait très juste de notre époque.

    Mehdi, tout d’abord, il est un peu moi. Je veux dire, moi, c’est ma mère qui est sarthoise, lui c’est son père qui est de la Sarthe. Lui, il a appris à écrire au Bondy Blog, moi, j’y ai grandi, à Bondy. Lui, quand il a commencé à aller à Radio-France, il entamait une grande traversée de Saint-Ouen sur la ligne 13, et moi, quand j’ai commencé à aller draguer aux Tuileries, j’entamais une grande traversée sur la ligne 5. On a tous les deux notre « autre » famille en Kabylie (j’avoue, dans mon cas, c’est la seule famille que je me reconnaisse) et on a découvert le bled dans notre enfance. Et puis, quand l’affaire a pris des proportions délirantes, c’est au Japon qu’il est allé souffler. Moi, ben j’y vis, au Japon, et j’y suis re-né.

    J’aime quand de petites choses créent des liens, c’est mon côté Didier Lestrade. Ces similitudes racontent beaucoup, pour tout dire, et notamment cette guerre intérieure que je connais bien et qui moi m’a conduit tout droit chez un psy, en phase suicidaire terminale, cette bataille dans laquelle la société nous enferme. Quand on est bon à l’école, c’est normal, « toi, c’es pas pareil », combien de fois je l’ai entendue, celle-là, cette phrase qui veut dire « t’es pas un arabe, toi ». Et puis quand on résiste ou qu’on a déconné, vite renvoyé à la case bougnoule, et c’est ma tante Virginie « t’es moche comme ton père », un jour où je lui tenais tête. Je ne l’ai quasiment plus jamais revue après, elle est tombée du piédestal où je la voyais, elle m’avait tellement fait rire dans mon enfance. J’ai souvent vu ce regard du genre « cause toujours », dans les yeux des autres, quand je parlais de Palestine ou de racisme au quotidien, genre, je causais de « mon truc ». Je crois que c’est pour ça que j’ai rapidement arrêté d’en parler et préférer leur parler de mes histoires de mecs, ça, ça les éclaboussait, et à leurs yeux, je devenais ET arabe, ET pédé, et ça, ça leur en bouchait un sacré coin, hé hé hé. Je vous dis, je le comprends, Mehdi. Sur Twitter, à son âge, qui sait, j’aurais été pire.

    On a une violence en nous, une violence de tous ces petits trucs tus. Moi, c’était mes parents qui « faisaient les marchés » et ramassaient des vêtements jetés, c’était mon père à qui on avait dit de « rentre dans ton pays », c’était ma tante « t’es moche comme ton père », toutes ces petites et grosses trahisons de ce pays qui prétendait à qui mieux mieux que j’en étais, alors qu’à l’école ça se passait pas trop mal, que mes professeurs me disaient que j’irais loin, et qu’en même temps, chaque année je voyais disparaitre « les autres », Aicha, Foudil, AbdelAzziz, Nadia, au point de me retrouver tout seul au lycée, sorte de rescapé qui aurait du garder le sourire. Je l’ai gardé, le sourire, mais je me suis mis à le fuir, le lycée, je préférais encore ma vie de pédé, à Paris.

    Plus tard, j’ai compris que derrière mon sourire, il y avait une terrible violence, sourde mais bien présente, une tristesse. La pauvreté et le racisme, ça laisse des traces.

    Mehdi a franchement déconné, ben ouais. Mais ce qui est admirable, dans ces « confessions », et il est impossible de ne pas penser à Rousseau qui s’est livré au même exercice et un peu pour les mêmes raisons après avoir été mis au ban de toute la bonne société qui un temps l’avait adulé, c’est que malgré toutes les excuses et toute cette insistance à dire que non, ce n’était pas lui, que c’était un jeu dans lequel il s’était paumé lui-même à force de vouloir en rajouter, vous savez, ce délire d’avoir toujours plus de followers, d’avoir des likes à la pelle, eh bien malgré ces regrets exprimés à quasiment chaque page, il assume. Et exactement comme Rousseau, il raconte la société dans laquelle il a grandit, cette France dont il est le produit et qui l’a fait, mais aussi le petit monde qui l’a plus ou moins volontairement accepté, le monde de la radio et de l’édition, un petit monde où il s’est cru chez lui en ayant conscience en même temps d’y être jugé et avec aussi quelque part plus profondément la peur d’oublier d’où il venait, de « trahir ». Ça en fait, un poids, à 18 ans…

    Et voilà qu’on pense que le livre aurait pu s’appeler « Pour en finir avec Marcelin Deschamps » (le pseudo de son compte Twitter), et voilà que finalement, non. « Les confessions », je vous dis.

    Le bouquin est bien plus fort que cela: Mehdi assume tout, il ne renie rien. Au contraire, il nous raconte Marcelin Deschamps, qui il est, et pourquoi c’était quand même lui, de quoi Marcelin Deschamps est le résultat. Et c’est précisément cela qui raconte notre époque.

    Il y avait de moi, dans Marcel Deschamps, non pas une part maléfique, mais plutôt la part sombre que l’on a en chacun de nous, cette part à la limite de la provocation et de la méchanceté, et c’est vrai, à travers Marcel Deschamps, je voulais cracher la violence à la gueule de cette société qui crachait à la mienne (…) p 88

    Il essaie, avec nous, de comprendre ce qui s’est passé, ce qui lui est arrivé. Et ce que nous avons sous les yeux est un instantané de la France en 2019. Souvent, je m’amuse à dire que les adultes qui disent que gna-gna-gna les jeunes, ben, ils feraient mieux d’aller regarder sur Tumblr si à tout hasard leur fils de 13 ans n’y exhibe pas ses éjaculation, ou leur fille de 14 ans n’y dévoile pas sa poitrine avec des commentaires du style « j’ai envie de me faire mettre des implants », vous en pensez quoi? ». Bon, Tumblr a depuis deux mois resserré sa politique, mais les adultes parfois m’amusent, tellement ils n’ont pas conscience du monde dans lequel ils vivent…

    Pour démêler son sac de noeud, Mehdi déroule une écriture fiévreuse dont les phrases jamais ne s’arrêtent, jusqu’à l’étouffement, une langue parlée qui ne cède jamais à la facilité, une langue exigeante qui rend la lecture des twits de Marcelin Deschamps encore plus abjects. Jamais, je dis bien jamais, je ne suis parvenu à rire à un seul d’entre eux, même ceux qui pouvaient être drôles éventuellement, parce que dans un réel talent d’écrivain, il parvient à les restituer non pas dans l’instantané du monde des réseaux sociaux, mais dans cette froideur du temps qui est passé, quand la passion du moment à cédé la place à l’odeur âcre des vieux mégots.

    On a soudain honte pour lui, et en écho, on a aussi honte pour nous aussi, pour ces bon mot ou ces engueulades du moment lâchées sur Facebook et qui explosent à la figure de celui ou celle qui n’a rien demandé à personne. Nos médias sociaux se révèlent en réalité tout sauf sociaux.

    Sitôt l’affaire sortie, la presse qui l’avait adulé a été abjecte avec lui, et c’est amusant puisque depuis deux semaines nous découvrons les blagues racistes, machistes et homophobes de nos « jeunes et brillants » journalistes parmi lesquels se cachent quelques uns de ceux qui n’avaient pas loupé Mehdi.

    Mais pour tout dire, ces beaufs prétentieux à la barbe mal taillée et aux jeans Uniqlo ont sur Mehdi un incroyable avantage, ils peuvent prétendre, ils ne seront jamais jugés avant même s’ouvrir la bouche. Quand on s’appelle Abdel Machin, on n’y coupe pas, on doit monter patte blanche (!) et à la première erreur, on est renvoyé à ce qui caractérise Abdel Machin, le terrorisme, les tournantes dans les cités, le manque d’éducation, la drogue, l’homophobie, l’antisémitisme…

    Marcelin Deschamps s’est déchainé, de ce côté là. Ben Lâden, les Juifs, les homo et les femmes en ont pris pour leur grade.

    « Les Arabes arrêtez de parler comme des Français, vous êtes des Arabes, vous êtes de voleurs » p134

    Mais, et c’est quand même très intéressant de voir que sont passés à côté de cette curée les twits sur arabes, les noirs, les artistes, et même lui qui n’y ont pas échappé non plus!

    Découvrir enfin que tout ce beau monde qui lui est tombé dessus le suivait parfois depuis des années sur Twitter en dit long sur ce bal des faux culs qui fait la presse, ou plutôt, soyons honnêtes, ce qui en tient lieu. On peut virer les responsables politiques, mais nous devons, hélas, subir les pisse-copies de cette presse que personne ne lit et qui ne survit que grâce à ces généreuses subventions qu’ils oublient quand ils écrivent quelqu’article sur « les assistés »… Si encore ils avaient un style…

    L’écriture de Mehdi parvient à très bien rendre cela, cette vacuité narcissique de notre époque qui se fabrique des héros de pacotille, genre ce « chanteur » tanche qui « représentera la France » à l’Eurovision en « Israël », avec ces paroles creuses et suffisantes, narcissiques et superficielles ne dépassant pas le lexique du plus pauvre des chanteurs français, Ringo, pas plus de cent mots de vocabulaire. Un chanteur, on appelle ça. Une illusion, en réalité.

    L’intelligence du livre vient précisément du fait qu’il ne renie pas, mais qu’il assume, et c’est cela, de vrais excuses, et c’est cela, précisément, qui fait de lui, un peu, un héros. Parce qu’un héros, c’est avant tout un survivant, et je vous avoue qu’avec une telle écriture, Mehdi mérite de survivre, on a besoin d’écrivains comme lui.

    On a besoin d’écrivains comme lui car il parvient à partager son parcours sans pleurnicher, le racisme bien sûr, mais aussi la chaleur familiale, la difficulté qu’il y a de savoir que « réussir » c’est forcément trahir, et que la difficulté, c’est accepter la trahison sans le reniement qui trop souvent l’accompagne, la seule façon peut-être de ne pas devenir un être abject, un traître, un vrai.

    « (…) je disais à ma mère qu’elle ne pouvait pas me comprendre, ni comprendre ce que je faisais, et un soir, je lui ai dit t’es qu’une conne, parce qu’elle était dans ses problèmes de quotidien et que moi je les trouvais nuls ses problèmes (…) » p73

    Je me souviens, un jour, je venais de découvrir Henry Purcell, et trop heureux j’en parle à ma mère, et ma mère me répond Franck Pourcel, ce compositeur de musique de supermarchés. Cette gigantesque béance devant moi, tant d’années j’avais regardé ma mère comme une femme cultivée, « qui aime lire », et soudain je réalisais que je venais d’entrer dans une dimension que jamais elle ne connaîtrait.

    Je vous ai raconté le livre? Non! Parce que, et je terminerai là dessus pour vous le répéter: au delà du portrait de notre époque, ce livre révèle une écriture haletante, nerveuse, brûlante et qui colle totalement à son propos bref, celle d’un écrivain qui, je l’espère, s’emploiera désormais à écrire des romans, de ceux qui raconteront leur époque. Et qui s’il ne le fait pas, ben, c’est son problème, hein, mais ce sera du gachis.
    Si « la lutte est finie » (p 150 et suivantes) et s’il y a un salut, il est dans cette écriture capable de reconnaître l’abjection qu’il y a en nous pour révéler la beauté qui s’y cache. Cela, c’est le secret du Lotus.

    Heureux, cher Mehdi, que le Japon t’ait à toi aussi permis de te retrouver.

    Autopsie, par Mehdi Meklat, ed. Grasset, Paris 2018

  • Un billet ordinaire

    Un billet ordinaire

    Je ne cherche pas à plaire, je raconte et je partage.

    (suite…)
  • Mémoire pédé sur un air de YMO…

    Mémoire pédé sur un air de YMO…

    Et un jour, j’ai entendu cette musique, cette musique que tu ne peux pas comprendre, tu n’es pas pédé, ou pour toi il n’y a jamais eu de loi homophobe parce qu’on s’est bagarré pour les faire abroger, et parce que pour toi, tout te semble acquis.

    (suite…)
  • Je suis…

    Je suis…

    Je suis le juif des juifs, je suis le noir des noirs, je suis l’hérétique des hérétiques, je suis la pute des putes, je suis le toxico des toxicos, je suis la femme des femmes, je suis le musulman des musulmans, je suis l’indigène des indigènes, je suis le paria, je suis le souffre douleur, je suis l’insulte, je suis le crachat, je suis le complot des complots, je suis génétique ou pervers à moins que je ne sois fou c’est au choix, je suis ce que j’ai voulu ou je suis une victime qu’il convient de protéger à moins que je ne sois cool ou monstrueux c’est au choix.

    Je suis persécuté. Je suis dans des vieux livres européens du 19ème siècle, photographié, compilé, étudié, disséqué, j’y suis nu, j’y suis le poids de mes testicules étalées sur des centaines de pages, j’y suis la longueur et l’épaisseur de mon pénis étalés sur des centaines de pages, j’y suis réduit à un doigté anal censé percer mon mystère et raconté sur des centaines de pages. J’y suis « compris » et « plaint » par untel, j’y suis jugé par un autre. Je suis répertorié dans ces rayonnages de bouquins qui définissaient la normalité bourgeoise, juste à côté de ceux qui définissaient la bonne couleur de peau et ce qu’était « la race », des livres avec les mêmes photos de corps compilés, étudiés, nus.
    Je suis le déviant, tout désigné pour l’eugénisme. Je suis exterminable, et dans le monde parfait prêt à accueillir l’homme nouveau européen et blanc, vers 1900, je suis avortable avant la naissance. De Francis Galton à Adolph Hitler, de Richard von Krafft-Ebing à Françoise Dolto, je suis une obsession, un fantasme, une pathologie que la morale bourgeoise et « l’oeuvre civilisatrice » des empires va communiquer au reste du monde pour le purifier de ma présence.

    Je suis celui qu’on a soigné en vain, lobotomisé en vain, analysé en vain, corrigé en vain, enfermé en vain, caillassé en vain, défenestré en vain, brûlé en vain, déporté en vain, gazé en vain, moqué en vain, caricaturé en vain.
    Tout ça en vain car je suis toujours là. Tu peux m’exterminer une fois, tu peux m’exterminer dix fois, tu peux m’exterminer cent fois, je suis toujours là parce que je suis enfanté de toi.

    Je suis ton père. Je suis ton fils. Je suis ton frère. Je suis ton cousin. Je suis ton voisin. Je suis ton neveu. Je suis ton beau-père. Je suis ton beau-frère. Je suis le voisin de ton voisin. Je suis ton collègue au travail. Je suis le type à côté à la cantine. Je suis le chauffeur de bus du matin. Je suis ton vendeur de journaux. Je suis un gilet jaune. Je suis le chômeur qui s’est suicidé au deuxième étage la semaine dernière. Je suis le SDF qui dort en bas de chez toi. Je suis ton coiffeur. Je suis le mec à la grosse voiture mal garée. Je suis le flic qui t’a verbalisé.
    Oui, je suis partout et nulle part à la fois. Je suis blanc. Je suis noir. Je suis asiatique. Je suis athée. Je suis agnostique. Je suis catholique. Je suis pratiquant. Je suis non-pratiquant. Je suis sunnite. Je suis chiite. Je suis ashkénaze. Je suis séfarade. Je suis bouddhiste tibétain. Je suis bouddhiste thaïlandais ou khmer. Je suis bouddhiste japonais ou chinois. Je suis animiste. Je suis sorcier. Je suis prêtre. Je suis imam. Je suis Cheikh. Je suis Saint. Je suis rabbin. Je suis magicien. Je ne suis rien.

    Je suis celui que l’on accuse. Je suis celui que l’on défend. Je suis l’alibi des démocraties progressistes quand elles se parent de leur supériorité morale pour mieux dominer les peuples. Et pourtant.
    Je suis palestinien sous les bombes de Tsahal. Je suis irakien sous les bombes de la coalition. Je suis enfermé à Varsovie et déporté, j’arbore une étoile rose. Je suis syrien défenestré par DAESH et bombardé par des MIG ou des Rafales. Je suis Ouïgour rééduqué. Je suis Tchétchène torturé. Je suis ivoirien, je meurs dans la Méditerranée et tu n’entendras même pas parler de moi. Je suis mort du SIDA en 1985 et tu n’en avais rien à faire, et ne me demande pas pourquoi je dis ça, tu le sais très bien.

    Je suis Baldwin. Je suis Shakespeare. Je suis Genet. Je suis Louis XIII. Je suis Malcom X. Je suis Alexandre le Grand. Je suis Chérif Kouachi. Je suis Dave. Je suis toi, he he he. Je suis Pasolini. Je suis Verlaine et Rimbaud. Je suis Madjid Ben Chikh. Je suis Haroun Al Rachid. Je suis Jean Sénac.

    Je suis partout et je suis nul part. Je suis ignoré, je suis adulé. Je suis méprisé, déporté. On me fait médaillé des Arts et Lettres pour « mon courage ». Je suis licencié par mon patron quand il apprend. Je suis le vieux garçon triste et grisâtre pas marié du sixième. Je suis le petit garçon timide que ses camarades insultent.
    J’encaisse depuis ma naissance et enfant, une fois, dix fois, cent fois j’ai souhaité me débarrasser de moi et mourir. Je me suicide des fois. Je deviens tueur des fois. Je deviens terroriste des fois. Je rejoins DAESH des fois. Pour m’oublier, pour mourir et me venger de ma mort. Pour ne plus exister et ne plus sentir tout le mal que tu me fais. Je te hais, je te vomis en dedans de moi. Et je ne te comprends pas, toi qui m’as reconnu avant que je ne me connaisse moi-même. Je suis ton insulte préférée. Je suis ton souffre douleur. Je suis ton punching-ball. Je suis ton défouloir quand il y a des embouteillages ou quand le gouvernement te déplait. Je suis une blague de comptoir. Je suis une blague sur YouTube. Je suis harcelé sur Twitter. Crève. Sidéen. Va mourir. C’est toujours ma faute.
    Je suis l’alibi des puissants quand ils veulent écraser les faibles auxquels j’appartiens. Je suis vaporeux la nuit pour respirer. Je suis en cuir pour m’affirmer. Je suis invisible pour exister quand même. Je suis exubérant. Je suis anonyme. Je suis inexistant. Je suis styliste. Je suis artiste. Je suis modéliste. Je suis peintre. Je suis beauf. Je suis collectionneur de nains de jardins. Je suis client Conforama. Je ne vais qu’au Conran Shop au minimum. Je suis héritier. J’émarge au RSA.

    Je suis une folle. Je suis une tante. Je suis une pédale. Je suis une tarlouze. Je suis un apostat. Je suis une tafiole. J’en suis. Je suis de la jaquette. Je suis un dégénéré. Je suis un malade. Je suis un travelo. Je suis un tapin. Je suis un homosexuel. Je suis un pécheur. Je suis un inverti.
    Je suis tout ce que tu voudras, si ça te fait marrer. J’ai dix fois. J’ai cent fois plus de courage que toi et c’est toi qui me fais marrer. Je suis né de toi. Vas-y, tue-moi, je repousserai toujours de toi parce que je suis en toi.

    J’ai dix fois.

    J’ai cent fois plus de couilles que toi.

    Je suis pédé.