Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Léger, vivant : au Japon


    Dans ce Temple, le Zôjô-ji, il y a tous mes amis les gentils Bouddhas et les Boddhisatvas. Si le Batiment principal, siège de la Jôdo-shû (Voie de la Terre Pure) est dédié à Amida (le Bouddha qui sauve les hommes en leur permettant de re-naître dans la Terre Pure de l’ouest où ils recevront les enseignement du Bouddha loin de notre monde troublé), il y a une petit temple dédié à Kan’on et où l’on trouve également Jizô, deux Boddhisatvas vénérés au Japon. Kan’on, avec ses 12 têtes, effraie les démons et, à l’aide de ses mille bras, vient en aide aux humains tandis que Jizô s’occupe des âmes des enfants morts. Quelle gentillesse…

    Je commence à me demander si finalement les difficulutés que l’on traverse ne sont pas les actes fondateurs des nouveaux bonheurs à venir. J’ai traversé de 1990 à 1992 une très profonde dépression nerveuse qui m’a conduit très près du suicide. La période qui a suivi a été l’époque d’une lente reconstruction, j’avais 27/28 ans et c’est incroyable les souvenirs que j’en garde. J’ai revu Smoking, de Resnais, un film de cette époque, et c’est incroyable le sentiment de sérénité qui m’y rattache… Je n’ai jamais autant dévoré de livres, jamais autant couru les expositions, dessiné et créé qu’à cette époque et c’est de cette énergie nouvelle que j’ai trouvé la force de retourner à l’université, de vivre Spont’ex et me rebâtir. Je suis re-né, cette période est ma re-génèse.
    Ce qui arrive en ce moment, cette période d’incertitude, n’a bien entendu rien à voir. Il ne s’agit pas de renaître. Il s’agit d’être adulte bref, de faire en sorte que tout n’ait pas été vain. Ce qui caractérisait ma personnalité dépressive il y a longtemps, c’était ma très grande instabilité, mon impossibilité à me donner le temps, à m’y glisser, à l’utiliser, à en être un acteur. J’ai fait montre depuis d’une belle constance, d’une belle persévérance et d’une très grande stabilité.
    Il est temps désormais de rentrer dans le mouvement, d’accepter l’instabilité qui m’entoure et d’y puiser l’énergie pour approfondir mon sillon. Depuis que je suis au Japon, j’ai progressivement retrouvé des pan entiers de mon existence mais compris que tout ce qui semble à première vue épars, décousu ne forme rien moins qu’un être original, singulier, unique et aimable, aimant. Moi.
    J’ai certainement longtemps buté sur une fausse contradiction : mes parents me disaient toujours que “je choisirai quand je serai grand”. Pourquoi doit-on choisir entre Algérie et France ? Entre Islam et Christianisme ? Entre son père et sa mère ? Et de la entre le rock et le baroque, entre le 18ème siècle et le socialisme ? J’ai passé près de trente ans à courir de ci de là à la recherche d’autre chose parce que je ne voulais pas pas choisir. Ces choix sont, et ce sera ma conclusion, des choix de crétins ! Je suis un curieux, un touche à tout, un honnète homme. Rien ne m’étonne ni ne me choque mais j’aime la griserie d’être surpris. J’écoute en ce moment une chanson de Idir. Je vis au Japon.
    Choisir, ce n’est pas se couper le bras droit pour mieux se servir du bras gauche. Pour moi, c’est utilser mes deux bras pour faire des choses nouvelles qui me ressemblent et que je pourrai partager avec les autres. Ce blog, par exemple.
    Choisir, c’est décider de quitter le travail parce que ce n’était pas possible de continuer comme ça. Choisir, c’est penser que je vaux bien mieux que ça. Justement parce que j’ai deux bras et que je n’ai pas renoncé à l’un pour mieux utiliser l’autre. Combien de gens, mariés, sacrifient leurs amis à leur nouvelle vie conjugale et se retrouvent un jour, seuls, démunis quand vient le temps de la vieillesse ou du divorce ? Être marié doit il sonner l’heure de la fin de l’amitié ? Quel choix curieux, crétin… Et pour d’autres, le travail, fini les soirées entre amis, les concerts de rocks tant aimés, la curiosité de la jeunesse qui vous conduit à découvrir toujours de nouveaux groupes, il faut être sérieux, et puis un jour, quarante ans, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie…
    Les enfants rêvent d’être adultes parce qu’ils imaginent pouvoir faire plein de choses. Les adultes regrettent leur jeunesse car ils pouvaient faire plein de choses. Comme c’est crétin.

    Zôjô-ji, dans le bâtiment principal. Un silence impressionnant dans cette grande salle sobre, moderne, sombre. Le Bouddha Amida trône au fond, dominant un planché de bois verni où toute la structure se reflète. Deux hommes récitent l’invocation au Sauveur Amida, na-mu-a-mi-da-but-(su) et d’autres Sûtras… Une odeurs d’encens. Je suis resté une demi heure, juste le temps de me retrouver un peu.

    Je ne regrette pas ma jeunesse du tout ! Je la retrouve de temps en temps au hazard d’une vidéo sur YouTube, une époque revient et je me trouve énormément de sympathie pour moi, pour mes amis de l’époque, ceux la même qui me suivent aujourd’hui encore. Comme je suis heureux de ne pas avoir choisi… Je ne renie pas ma jeunesse, elle continue en moi aujourd’hui : je vis au Japon, et le Japon fut la dernière conversation que j’eu avec mon père il y a 17 ans…
    Je suis assez fort pour traverser cette nouvelle époque de ma vie et trouver toute ma place au Japon.
    Je vous ai fait un nouveau podcast.
    Le voici. Bonne vision.

  • Et soudain, libre comme l’air…

    Le héros de la semaine, le héros de l’année, le lapin, ウサギ/usagi. En japonais, uso veut dire mensonge, et sagi veut dire escroc. Usagi… ね!Notre salle des professeurs”…
    C’est le premier pas qui est le plus difficile à franchir. Quand M. l’a franchis il y a quelques semaines, je ne sais pas si l’équipe a réalisé ce que nous nous apprétions à vivre. En fait, il faut expérimenter une fois cela dans sa vie. Et se concidérer chanceux, victorieux sur soi-même d’avoir vécu une telle expérience afin de bien avoir à l’esprit l’aspect inhabituel d’une telle situation, son caractère anormal.
    Je ne vais plus travailler.
    Oui, il me semble important de souligner l’aspect tabou d’une telle attitude. Non, je ne suis pas un adolescent qui sèche les cours, même si ce fut un peu mon impression quand, hier, je me retrouvais dans l’ascenceur après avoir décidé, après seulement une heure de cours, que c’était suffisant, qu’il ne servait à rien d’en rajouter. Je suis un adulte et j’ai bien pesé et le pour, et le contre. Au contraire, même, en sortant, je peux retrouver le recul qu’exige une telle situation, penser à moi, aux options qui me sont ouvertes, et après tout, elles sont nombreuses.
    Quand notre Assistant Trainer n’a pas été payé le mois dernier, un professeur a décidé de ne pas venir travailler. Moi, j’ai ôté ma cravatte. M. a un autre travail, il est surchargé, il a considéré à juste titre qu’il devait désormais investir là où il pouvait être sûr d’être payé.
    Cela a commencé en fait dès le mois de juillet : le paiement est arrivé vers midi. Et puis à la fin du mois de juillet, le personnel fut payé avec 5 jours de retard. Le salaire arriva dans les temps en août mais pour les staffs il y eu encore du retard. Et en septembre, ce fut au tours des “managers/trainers” d’être payés en retard. La consultation des blogs, principalement anglo-saxons, commença à occuper nos journées et nos nuits, à en devenir fous. J’ai rêvé de NOVA, j’ai engoissé de NOVA. Certains étudiants ont commencé à nous en parler, inquiets pour eux, souvent, inquiets pour nous, parfois.
    La réaction de M., le mois dernier, fut une réaction, calme, posée. Saine. Ma cravatte enlevée le fut aussi. Et puis au fur et à mesure que la paie arrivait, il a fallu se “positionner”. J’ai résolu de ne pas compter dessus, peut-être par peur superstitieuse que trop d’espoir anihilerait toute chance, qui sait… V., un autre collègue, a commencé à re-espérer.
    On a été soumis à rude épreuve depuis 3 mois, une bonne nouvelle chassant une mauvaise en attendant qu’une autre bien pire ne vienne tout balayer. Allez vous reposer, récupérer quand vous ne savez plus vous même où vous en êtes. Je me sens au bord d’une dépression depuis des mois maintenant. Il est des week-ends où je ne sors pas, où l’énergie me manque, où même écrire ce blog me semble un effort insurmontable.
    Un effort…
    Cette situation remue des souvenirs anciens, comme celui de mon père, vers 1974, quand il avait perdu ses papiers. J’ai beau savoir que ma situation est bien plus enviable que la sienne, comment puis-je ne pas avoir au fond de moi une petite voix qui me dise que je vais être séparé de Jun et du Japon ? A chaque fois que j’ai tenté de m’accrocher à un peu de certitude, celle-ci a été balayée par l’évidence de la réalité. J’ai bien fait ce mois-ci de me préparer à n’avoir rien. Je n’ai pas d’argent mais je m’y suis préparé.
    Il y a deux semaines, on est venu installé la fibre optique, chez moi. Le même jour, il y avait des travaux sur les lignes électriques, dans la rue. Les Japonais passent leur temps à dormir…
    La lecture des forum, où nous recherchons des informations, loin de nous ressurer, nous tétanise. Nous ressassons les mêmes news faisandées, les mêmes rumeurs amplifiées avant d’être démanties et nous repassons en boucle la faillite annoncée avec la même violence que nous nous sommes infligés durant des jours l’anéantissement des tours jumelles à New York en 2001. Jusqu’au dégoût, au vide de soi. Nos rêves ne sont que violence, et cette violence s’appelle NOVA. Les étudiants parfois nous plaignent, et nous enchaînons la leçon.
    Vendredi, je suis arrivé, je n’en pouvais plus, et le soir j’ai reçu un message : nous ne “serions” payés que le 19 et non le 15. C’est que le patron avait conclu un contrat avec des investisseurs, le 10, et que tout allait rentrer dans l’ordre… Les staffs attendent leur salaire depuis presqu’un mois…
    Shibuya, la ligne Inokashira.
    Le deal, c’est en fait une émission de warrant et il n’y a pas de prêt qui sécurise l’opération. Ca ne résoud rien et rapidement nous avons même compris que cette opération frisait même l’escroquerie, voir le blanchiment, et que jamais NOVA n’en bénéficierait.
    Ces dernières semaines, les messages du présidents sont devenus quasiment mystiques, religieux. Il y a de la lumière, des nuages, des forces hostiles. Et sans cesse des mensonges pour mener le plus de gens possibles dans sa course.
    Je ne crois pas en Dieu, mais je sais reconnaître le diable et je ne le suivrai jamais. Vendredi, j’ai rêvé que je donnais ma démission. A mon reveil, je m’apercevais que j’avais enfin vraiment rêvé, et que ce n’était pas un cauchemard. Voilà pourquoi vendredi j’arrivais irrité au travail.
    “Mon” Jinja, à Sendagaya : ici, une scène de Kyôgen et de Noh. Promenade de dimanche midi… Ma première depuis un an et demi.
    C’est V. qui a le premier violamment décidé de partir, samedi après midi. Il était livide. Ca m’a fait réfléchir. C’était pourtant clair.
    Par moment, je suis avec Jun, mais je ne suis pas avec lui : je pense, ne dit rien, je pense à NOVA. Je parle de NOVA à mes étudiants, il me plaignent. Mais je ne veux pas être plaint par mes étudiants : je vais bien! Je n’aime pas inspirer la pitié… Je me suis retrouvé en leçon avec un étudiant dimanche matin, nous parlions de Sartre. Ca a été une évidence : parler de Sartre et travailler dans ces conditions, ce n’est pas enseigner, c’est bavarder. J’ai quitté le travail après cette leçon et après une longue conversation avec B.
    Dans l’ascenseur, j’ai senti en moins le frisson de l’adolescent qui séche pour la première fois. Je traversais Ginza un dimanche, pour la première fois depuis un an et demi.
    J’ai fait une grande promenade, suis rentré chez moi vers 17h30.
    Depuis un mois, je cherche du travail, je sais que cela ne sera pas facile. Je n’ai pas d’économies, c’est une vraie catastrophe. Mais rester au travail quand je sais pertinament que je ne serai pas paye, dans cette atmosphère de mensonge, c’est suivre le diable et c’est brûler avec lui.
    J’ai eu des entretiens. Je dois désormais me reconstruire hors de cette énorme violence subie. Je n’ai pas été respecté en tant qu’individu, en tant qu’humain, en tant qu’enseignant. Mon travail est méprisé : je suis dévalorisé aux yeux même de mes étudiants. Je ne pourrai jamais retravailler dans cette école.
    Aujourd’hui, je me suis occupé de moi, je n’ai pas fait grand chose, certe, mais je vous ai choisi quelques photos, j’ai eu de longues conversations au téléphone avec des collègues… Je ne suis plus lié à NOVA, que par un contrat dont les termes ne sont pas respectés par NOVA. Je ne ferai pas grand chose demain non plus, c’est ce que j’ai décidé. En revanche, j’attaque de bonne heure mercredi, mais pour moi. Je ne m’interdit aucun travail aucune possibilité. Je me dépollue l’esprit de ce travail désormais révolu.
    En quittant le travail hier, j’ai franchi une limite, j’ai brisé un tabou. Pour moi, c’est terminé.


    Shibuya il y a quinze jous. Un matin vers 9h30. On voit de drôles de trucs, ici.

    C’est la fin d’une époque. C’est amusant, il y a quelques mois, j’avais eu ce pressentiment. Ce n’est pas la fin du Japon, pour moi… J’avais acheté une pâtisserie chez Demel, à Matsuya. Demel, c’est une pâtisserie Autrichienne. Je m’étais acheté un sandwish chez Kaiser. Je m’étais fait la réfléxion que nous étions ici un peu comme des Princes, des Français à Ginza… Et je m’étais posé la question, mais jusqu’à quand cela durera t’il… Voilà le moment arrivé. Et je pense que c’est une bonne chose.
    Je suis content d’avoir arrêté (en fait, je suis “malade”) car je pense à moi, je repense à écrire, et j’écris d’ailleurs de nouveau ce blog, je vous ai choisi quelques photos -tiens, pourquoi donc leur ai-je enlevé leurs couleurs… N’y voyez pas de la tristesse, voyez-y plutôt le début d’une recherche, d’une quête de simplicité.
    Je vais avoir la tête toute à moi et toute à Tôkyô, et toute à vous et toute à Jun. L’argent, ce n’est pas si grave, je trouverai une solution, ce n’est que matériel. Mais un dépréssif ne peut se sortir de la situation dans la quelle je suis : ma promenade dans Ginza, ce dimanche après-midi m’a rendu à ma vieille promesse de mes 40 ans : je vis.
    Voilà en résumé la situation actuelle, pénible et prometteuse aussi. Je ne compte pas rentrer en France, je vais devoir faire montre de souplesse, de volonté mais aussi d’imagination, le tout soutenu par une réelle ambition.
    Eh bien, le plus étonnant, je crois que c’est mon ambition qui m’a conduit à ne plus travailler. Je parlais de Sartre avec l’étudiant, et je me suis entendu, et je me suis vu, et je me suis fait honte.
    Je mérite nettement mieux que ça.
    Ma collègue Odile n’a pas arrêté de me le dire, et mon collègue Mulgon aussi. Tiens, il visite la Chine, en ce moment…
    Allez, je vais me coucher…

  • Repenser tout, de fond en comble…


    Permettez-moi de les trouver très belles… MATSUYA, semaine italienne

    42 ans, presque toutes mes dents, la tête sur les épaules. Et tout à revoir.
    Je reparlerai ultérieurement de NOVA, ne vous inquiétez pas. Et à ma façon. Mais pour faire bref, clair, net et précis, il y a 90% de chances que nous ne recevions pas notre salaire pour le mois de septembre… Le patron a fait un deal avec Callemburg Ltd qui, malgré ce nom exotique, est un groupe Japonais qui gère ses fonds aux Iles Vierges, ça donne la couleur. Des warrants exerçables. Pour faire court, il y a peu de chance qu’il y ait suffisamment d’argent qui rentre dans les caisses avant longtemps.
    Par ailleurs, le gouvernement aurait demandé de d’abord payer le staff Japonais, puis les clients en attente de remboursement, et enfin les “personnels étrangers”. Je compte écrire à l’Ambassade ainsi qu’à Nicolas Sarkosy (eh oui!) afin de savoir si la France accepte ce type de position de la part d’un gouvernement “ami”. Au fait, que fait Philippe Pons, pas un mot sur une affaire où BNP Paribas et UBS ont été impliqués après avoir subi de lourdes pertes dans des transactions menées par des sociétés proches du crime organisé (vous savez, raccourcis de la phalange…), où les personnels étrangers sont désormais de plus en plus passés pour perte et profit…
    Beaucoup d’élèves réagissent avec une énorme gentillesse. D’autres ne voient que leur perte en cas de faillite.

    Pour la première fois depuis plus d’un mois et demi, je rentre les photos prises dans mon ordinateur :quelque chose ne tourne pas rond, avec cette histoire de travail. Ca remue beaucoup de choses, l’histoire de mon père immigré et une peur sous jacente d’expulsion, ma propre histoire, celle de ma précarité, ma séropositivité… Marrant, moi qui pense être un chat au fond de moi, je viens de me fouler légèrement le pied droit… Un chat a peur du danger, il le flaire, mais il est agile et retombe toujours sur ses pattes. Cette histoire de travail m’obsède, d’où mon absence de ce blog : je ne parlerais que de cela, est-ce bien utile.
    J’ai eu trois entretiens dans des cabinets de recrutement. Pour des banques, bien sûr. Je viens d’être contacté par une école, aussi. Ce serait à mi-temps, dans le Kantô… Je suis prêt à accepter ce qui passe, quitte à continuer à chercher …
    Il fait beau, je ne travaille que quelques heures cet après-midi. Lundi, c’est la paie, que je ne verrai certainement pas, en tout cas pas avant un moment. Et vous croyez que je vais passer un bon week end ? Non, vous ne le croyez pas. Vous vous demandez quelle pourra bien être la suite.
    Mon nom est suspense : je ne la connais pas non plus.

  • À mon âge…

    TÔKYÔ 2007. JE CHERCHE DU TRAVAIL.
    Mon entreprise fonce désormais vers sa perte à grande vitesse. La presse s’est enfin fait échos de ce qui se passe. C’est la fin.
    J’AI 42 ANS AUJOURD’HUI.
    Je suis à l’étranger, je suis dans une situation instable et pourtant je me sens enfin installé, allez comprendre…
    Cela peut paraître stupide mais j’aime bien ce truc des cycles de 7 ans. Pas comme de la magie, mais comme des symboles, des bilans que l’on peut faire avec soi-même. Il y a 7 ans, je revenais de Londres à la va vite, j’avais 35 ans. Cette année me voici à Tôkyô, et je me sens enfin chez moi. J’ai bien parfois de vagues envies de déménager, mais guère plus de 5 kilomères, vers Monzen Nakachô, dans Kôtô-Ku.
    Je repense à mes 40 ans, à cet hôtel à Ôsaka, à ma course le matin, Kyôto puis Tôkyô, Maruchan le midi et moi qui oublie de prendre mes médicaments, et ce pincement au coeur le soir, à Shinjuku, rentrer à Kyôto et bientôt à Paris. Un désespoir en forme d’intensité, plein d’une énergie nouvelle que je ne me connaissais pas et dont je devais percer la force un mois plus tard en lisant dans un forum le post d’un type qui partait travailler pour NOVA. Mon insomnie le soir, et des larmes longtemps contenues, des mois, des années, pourquoi pas moi ? Et dans la foulée refaire mon album de photo, revoir de ce pays que j’aime visiter. J’ai recontacté NOVA, je l’ai harcelé de nouveau, et puis là, miracle. Cette énergie incroyable qui m’avait poussé à retenter, à faire, trouvait enfin son but : je partais.
    C’était hier et c’était il y a déjà deux ans… Je revois Maru, la tête qui dépasse d’une bonne tête, justement, de la foule grouillante de Shinjuku, à la sortie sud, le casque sur les oreilles – il venait de s’acheter un iPod et sortait avec son nouveau joujou, un appareil photo Canon, si ma mémoire ne m’abuse pas.
    C’était il y a deux ans, j’avais 40 ans.
    La semaine dernière, l’imminence d’une catastrophe me paralysait, allais-je revivre la précarité ? Devrais-je quitter le Japon? Quitter Jun ? Vous imaginez…
    “De toutes façons, tu as passé l’age de faire machine arrière, non?”, m’a écrit Pierre dans un long mail dont je le remercie. Eh bien, c’est étonnant, c’est la conclusion à laquelle je suis arrivé. Et c’est une conclusion pleine d’énergie. Cette énergie au fond de moi, c’est celle qui dit “j’ai envie de vivre”. Pas la misérable envie de vivre qui fait pitié, non. L’autre. L’avez vous au moins déjà ressenti ? Moi, je crois que je l’ai ressentie et pensé la première fois à Kyôto, à Kyômizu Dera. Je me revoie, chialant à moitié en pensant à mes parents, à leur vie de merde et avec dans le coeur une envie de dire “merci”, merci de m’avoir donné la vie, je suis ici mais c’est vous qui m’avez fait ici. Une fierté infinie envers mon père, et sa fierté bienveillante sur les épaules. C’était en 2003. Une solidité totale. Et ce soir là à Shinjuku de nouveau, mais en plus fort, avec un sentiment d’injustice.
    Non, je ne ferai pas machine arrière. Si j’ai osé partager ma situation, c’est précisemment pour cela. J’ai reçu des messages encourageants. Un mail de Pierre, et puis Jean-Baptiste et Maruchan.
    D’autres, encore. Je suis partagé. J’ai commencé à explorer le bancaire. Normal, non ?
    Mais le mail de Maruchan ouvre de nouvelles questions… et celui de Pierre a complété l’interrogation. C’est drôle, c’est le jour de mon anniversaire.
    Si a tout hazard je trouvais un vrai travail à mi-temps comme professeur qui, en gros, paie les factures sans manger mon temps, que je complèterais par quelques cours ici et là, ne réaliserais-je pas quelque rêve profond… Je suis au point où tout est possible. Et à mon âge plus qu’à 20 ans, il m’est permis de rêver. Pourvu que je garde aussi les pieds sur terre. J’ai un CV “banque” en anglais qui est le plus solide que je pouvais réaliser. Je vais paufiner un autre CV plus aventureux, plus ouvert. NOVA ne paie pas tant que ça, en travaillant, je peux aisément retrouver le même salaire. Peut-être je me trompe… Rechercher ici n’empêche pas de regarder par là…
    J’ai parlé de NOVA avec 2 étudiantes. Toutes deux se sont montrées extrèmement concernées et j’ai senti de l’affection profonde pour nous. Je ne sais ce que cela donne en anglais mais nous, les Français, à NOVA, nous formons une petite famille. Et nos étudiants sont un peu nos cousins. Pas tous, mais même nos cancres, on les aime bien. Quand même.
    Je ne sais pas si je trouverai le temps de vous écrire quelque chose d’autre dans le week-end mais en tout cas je reviendrai à vous quand je l’aurai.
    Je suis un Parisien. Mon bateau tangue, mais il ne coule pas.
    Merci pour vos messages de réconforts et vos propositions de coup de main. Ca m’a touché.
    Aujoud’hui, il a fait très beau et demain de nouveau il fera beau. Et je serai avec Jun. Puis à NOVA…

  • En attendant…

    Quand j’ai quitté Londres il y a 7 ans déjà, j’avais cédé à la facilité. Trouver un travail à Paris me semblait plus simple, j’avais reculé devant une difficulté qui s’annonçait pour moi insurmontable : me remettre à la recherche d’un emploi. Et surtout être ambitieux, ce qui n’a jamais été une caractéristique forte de ma personnalité. Non pas que je ne le sois pas, mais je n’ai jamais su me mettre en avant en milieu “hostile”, comme lors d’un entretien d’embauche. Voilà comment je me suis retrouvé intérimaire professionel pendant près de 8 ans… et pas mécontent de l’être à cette époque là.
    Pourtant, à chaque fois que j’ai fait montre de force et de détermination, mes résultats ont dépassé mes espérances. Je me revois, en 1999, ce devait être janvier, durant mes entretiens pour entrer chez Cortal. Je sortais tout juste de boulots nuls et surtout de ma reprise d’études. Deux missions d’intérims, de la saisie, m’avaient permis de manifester mon goût pour la prise de responsabilités. Imaginez, vous êtes chef d’un service, vous avez des intérimaires, vous êtes débordés de travail et parmi ces intérimaires placés là pour vous libérer du travail ingrât de saisie, vous en avez un qui fait un peu de votre travail en plus du siens… Je me retrouvais “recommandé” pour devenir conseiller financier, un travail que je n’avais moi même auparavant envisagé. De Pompadour au compte-titres, imaginez le portrait…
    Marie-Claire V. Je me souviendrais toujours de cette jeune femme qui devait bien avoir 23 ans alors et qui supervisait l’équipe de Conseillers à laquelle j’appartenais. Pas moins de quatre entretiens, mais je crois que c’est durant mon entrevue avec elle que la partie fut jouée. Je voulais ce travail, pas par ambition, mais par défi personnel et par jeu, par lassitude aussi, de celle que l’on ressent à force de travails (orthographe volontaire) précaires mals payés qui vous flanquent des fins de mois en forme de j’en peux plus. Je l’attendais, elle n’arrivait pas. Le petit bureau qui donnait sur la courette de cet immeuble de l’avenue Charles de Gaulle à Neuilly était sommairement décoré, dans un style “Mitterrand diffusion”, plus communément ressenti comme style Balladurien. Un peu de courbe, du pastel et des meuble stratifiés imitation bois, une annexe de Conforama de cette époque. Ca sentait bon les classes moyennes et le salaire à 5 chiffres. Me retrouver là à attendre pour un travail m’amusait. Elle arriva, cheveux au carrés, serre tête et tailleur pantalon gris à 500 francs acheté dans une gare ou un centre commercial de banlieue, chaussures plates. Elle était directe, et son nez pointu me fit penser à Dorothée. Je dus recommenter pour la énième fois mon CV, répondre aux mêmes questions, et puis à une que je n’attendais pas. En fait, j’avais décidé de ne pas insister, de pas me mettre en tête d’avoir ce poste à tout prix.
    – Pouvez vous m’expliquer ce qu’il y a à voir entre l’histoire du XVIIIème siècle et Cortal ?
    – Vous savez, pour mieux comprendre les mentalités, l’histoire a recours aux sciences sociales et aux sciences économiques. Le XVIIIème, c’est le début de la société de consommation et de la société industrielle,…
    Je lui ai sorti un laïus… plus je parlais, plus ses yeux brillaient. J’avais peu parlé, mais ma réponse avait été claire, instannée, précise : que demande t’on de plus à un conseiller financier ?
    Je commençai la semaine suivante…
    C’est amusant, les entretiens, quand on y est près dans sa tête. A Londres, je ne savais pas ce que je voulais, ce que je recherchais. J’étais en vacances…
    Je cherche du travail, et je suis au Japon. Je cherche du travail et pourtant je travaille, que se passe t’il donc ?
    NOVA ne passera pas l’année, voilà ce que l’on s’accorde à dire. Les salaires des employés Japonais ont été versés en retard il y a 2 mois, et encore un peu plus le mois dernier. Ce mois-ci, les managers ont été payés en retard. Le miens attend encore son salaire, avec une semaine de retard. De (visiblement) frauduleux mouvements de titres à la bourse, avec dépôts des titres à des sociétés de consulting (en voyant leurs sites, on pense plus aux films de Kitano qu’à des sociétés financières), disparitions de titres reconnues par le Président, triplement de la valeur du titre puis descente vertigineuse, aucune communication interne et pour finir démissions massives de professeurs nous font ici traverser une épreuve éraintante pour tous.
    Dans l’équipe française, on est sonnés car trouver du travail au Japon n’est pas une chose facile quand on est un étranger non anglo-saxon. J’ai pour ma part opté pour la banque-finance puisque c’est ce que je sais faire de mieux en se plaçant sous l’angle des qualifications. J’ai achevé, après 3 semaines d’interminables retouches, mon premier vrai CV en anglais. J’en suis satisfait, il est net et direct. J’ai depuis lundi commencé mon exploration sur internet, mais à partir de mardi (lundi est férié), je profiterai de mes mails pour téléphoner et parler de vive voix. J’ai cet énorme avantage par rapport à d’autres collègues d’avoir au moins un réel domaine de compétence.
    J’ai regardé les sites des écoles françaises. Impression de déranger. De petites écoles, ça ne fait pas de gros moyens. Qu’auraient elles à faire de moi ? Je ne suis pas FLE…
    Je ne conçois pas une seconde rentrer en France. J’en fais une affaire intime. Je veux décider de mon départ et ne pas me le voir imposer par une équi… bande de dirig.. chtars. J’aime Jun. Et je me sens bien, ici.
    Si vous avez un travail, à vot’ bon coeur…
    Voilà, vous savez où j’en suis. Où nous en sommes.
    Nova coule. Il n’y avait même pas de musique à bord…
    Merci Pierre et Rasen pour le message.

  • Déjà vendredi… Lundi : MA rentrée !

    J’aime ce pont, j’aime l’estuaire de la Sumida et j’aime ces tours… Good Luck !

    J’ai passé un “week-end” qui s’annonçait cruel. L’action de NOVA n’a cessé de baisser, ell a perdu 1/3 de sa valeur mercredi, de 45 à 30, hier elle se stabilisait, le tout dans un climat animé avec 40 millions de titres échangés en deux jours ! Qui a racheté ???? Ce matin, elle rebaisse encore un peu mais ce n’est pas grand chose… Bref, mercredi s’annonçait pour moi comme une journée sombre, du style “que va t-il m’arriver ?”.
    Alors j’ai commencé à réaliser ce projet trop longtemps remis : mettre de l’ordre, nettoyer, déplacer, classer. Le dernière fois remonte à mai-juin. Un grand ménage, quoi ! Petit à petit, alors que la journée avançait, une douce sensation de “rentrée” s’installait, renforcée par le gris du temps, les trois gouttes de pluie… J’ai acheté des produits d’entretiens assez inédits pour moi, pour laver et faire briller le parquet, plus sophistiqués que ceux que j’achetais jusqu’à présent. J’ai lavé sous le tapis, derrière la télé, et puis j’ai rangé le loft hier matin, j’ai mis mes livres sur une étagère après les avoir époussetés, j’ai lavé le filtre de ma hotte, une surractivité appelée faire le ménage et qui faisait sourire ma psy, et dont je comprends aujourd’hui toute la portée. J’ai ainsi non seulement résisté à mon abattement (naturel), mais j’ai également préparé le terrain pour la suite, quelle qu’elle soit. Je n’envisage plus de départ (mon abattement me ramenait à une sorte de fatalité, comme si je devais reproduire les échecs de mes parents, “leur” ménage), mais l’avenir. Quel travail (alimentaire) et quels objectifs (j’ai même pour la première fois regardé le site de l’AFAA pour me renseigner sur les résidences d’artistes. Avant de conclure que je n’aime pas cette aproche artistico-machin du “contact avec une culture étrangère”. Comment un type des classes moyennes cultivées peut-il percevoir le Japon dans un séjour subventionné et dans “un cadre exceptionnel” ?

    Non, il faut, comme Nicolas Bouvier, s’y frotter, y avoir mal. Le Japon, c’est un pays pour se faire les dents et pour y vivre. Il faut y ressentir le rejet que l’on provoque quand on dit qu’on y vit et qui est à l’opposé du sourire poli quand on dit qu’on y séjourne, “vous aimez les sushis ?”. Parce que ce rejet, “qu’est ce que vous venez faire là?”, il faut bien un jour le (faire) dépasser : au Japon plus qu’ailleurs, il n’y a pas de place pour celui qui n’a pas place. C’est pour ça que les otakus boutonneux des classes moyennes européennes viennent y tromper leur ennui : ici plus qu’ailleurs, on peut se diluer, ne plus être, s’évaporer.
    Moi, je ne m’évapore pas. Je suis une altérité, et j’apprends désormais à être vraiment une altérité, à dépasser, mais avec le sourire, en japonais. Je ne demande pas qu’on m’aime car en fait, les Japonais n’aiment personne, que ceux qu’ils connaissent. Le reste est façade, convenance. Et la xénophobie ambiante n’est finalement qu’un aspect de cette intimité barricadée qui les caractérise. Les Japonais ont peur des autres, tous les autres.

    Asakusa, avant ma visite à la galerie EF, où est l’expo de Joelle jusqu’à dimanche

    Reste qu’il m’arrive de débarquer avec mon “altérité”, et de les bousculer un peu, et finalement décrocher LE sourire qui me semble sincère… Comme celui de cette petite fille qui a eu peur en me voyant et s’est réfugiée, apeurée, dans les bras de sa mère, à Takamatsu, dans le Tokoden (sorte de train tramway). Sa maman lui a parlé, elle a évité mon regard. La petite s’est calmée, m’a regardé en cachette. J’ai joué le jeu et j’en ai fait autant, et elle a commencé à sourire, alors, ses soeurs, la mère aussi, ont presque eu un comportement de jalousie à l’égard de la petite fille car nous commencions à nous sourire. J’ai parlé à Jun et j’ai vu que mes voisines étaient surprises de m’entendre parler en japonais. J’ai eu droit à de jolis sourires jusqu’à ma sortie. Pour sûr, le père a eu entendre parler de “l’étranger” apperçu dans le train… J’apprends à m’amuser de cela.
    Les Japonais sont de grands timides.
    Il m’arrive de causer avec des vieux, c’est étonnant comme ils aiment causer. Seul problème, ils oublient alors que vous êtes étranger et vous parlent à une vitesse…

    Une exposition interactive.

    J’ai loupé le vernissage de l’exposition ABSTRACT de Joêlle, j’y suis donc allé hier. Désolé, Joêlle…

  • Une crise d’écriture

    Je n’ai pas écrit durant un mois, je ne culpabilise pas, ni vis-à-vis de vous, ni vis-à-vis de moi. C’était les vacances.
    Je guète désormais ce temps que l’on appelle la rentrée, et qui ne vient pas, ou qui tarde à venir; peut-être devrais-je le créer, l’inventer, lui donner une forme que mon quotidien lui refuse obstinément : rien ne change. NOVA reste NOVA, avec ses difficultés financières et nos doutes, avec de fugitifs espoirs par-ci et de brutales déconvenues par là. Cela m’affecte en profondeur car je reste ici un étranger et perdre mon emploi me mettrait dans une situation rapidement impossible. Je me console en sachant que je ne suis pas le seul et qu’à chaque chose malheur est bon. De la vertue calmante des dictons. En fait, j’ai depuis longtemps maintenant appris à accepter ce qui arrive, peut-être un jour de mai 2003 en allant visiter un laboratoire d’analyse médicale qui se refusa alors à me donner mes résulats, argant de la confidentialité des résulats et m’invitant à contacter mon médecin. Certains auraient paniqué.

    Décembre 2004, des cheveux longs pour quelques jours encore…

    Moi, je n’ai fait que comprendre, comme si j’allais devoir affronter une épreuve du type de celle que l’on est sensé pouvoir affronter après 10 ans de psychanalyse, un truc où il faut être solide, prendre sur soi, gérer les priorités et ne pas s’enfermer, un moment où il faut ne pas avoir honte d’avoir des amis. Et puis un moment où il ne faut pas avoir peur de se regarder dans une glace. Moi, j’ai mis 2 ans et demi, presque 3, à me regarder dans la fichue glace ! Trop occupé, avant, à réapprendre à (me) vivre, à redevenir normal, à ne pas me rebeller bref, à accepter ce qui m’arrivait comme un truc banal. Pour d’autres, ce serait le cancer. Pour moi, ce serait le VIH. “C’est des trucs qui arrivent”, comme j’ai pris l’habitude de dire…
    C’est grace à NOVA, justement, que je me suis regardé dans cette fichue glace. Où plutôt grace au Japon.

    Durant deux ans, ce n’est pas moi que je regardais, c’était ce que je voulais voir de moi. Mes ganglions autours du cou, notamment. Surgonflés d’abord – une horreur. Et puis ensuite les progrès de leurs désenflement quand j’ai eu commencé les traitement. J’ai aussi observé la pousse de mes cheveux pendant un temps, allez savoir pourquoi… Peut-être une de ces tentatives absurdes destinée à cacher ce vilain renflement de ma nuque. Peut-être effacer ce visage, faire porter une responsabilité à cet individus aux cheveux courts de PD coupable (un PD est toujours, forcément, coupable). Peut-être aussi revenir à un avant, une jeunesse perdue, les cheveux longs, c’est jeune. Un peu tout ça, et peut-être aussi simplement le désir de faire quelque chose quand même. Au Japon, je me regardais dans les glaces aussi, mais c’était moi au Japon que je cherchais, je guettais la preuve. Oh, je n’avais pas de mal à la trouver. Je me photographiais ici devant un temple, là devant une pagode et le tour était joué.

    Une vraie photo râtée, une vraie photo de touriste aussi, début septembre 2003, mais on pas peut le nier : j’étais à Miyajima!

    À Miyajima, ma photo -ratée à souhait- est une sorte de photo testament de moi : j’y suis allé. Une vraie photo de touriste. Vous ne pouvez imaginer à quel point je vivais, marchant dans l’île de Miyajima. C’est le Japon qui m’a ressucité et, comme je l’ai cérit plus haut, c’est à NOVA que je dois de m’être enfin regardé. Je crois que cela faisait plus de 20 ans que je ne m’étais vu…
    Si vous parcourez mon blog, vous saurez que j’avais acheté un surclassement lors de mon voyage d’installation. J’ai été heureux, de plus de voyager dans le 747 JAL Yokoso Japan. Cela ressemblait à un bon augure…
    Mon départ s’était passé comme cette vie que j’avais depuis 2003, rapidement, sans me laisser le temps de réfléchir à grand chose. Je ne me rendais même pas compte que je quittais des amis : j’ai à cet égard un précédent fâcheux, de mes 8 ans, quand je suis parti de chez mes parents chez un oncle et une tante sans même m’en rendre compte, pour un an, et sans dire au revoir à mes amis. De vilains rêves m’ont hantés durant bien longtemps… J’ai mis du temps à comprendre que je n’y étais pour rien mais que je ne faisais finalement qu’accompagner l’existence de plus en plus cahotique de mes parents. Moi, j’ai au fond de moi culpabilisé cette séparation de mes camarades d’Epinay-sur-Seine car à ce moment je croyais partir en vacance chez ma boulangère de Tata Virginie ! J’ai passé une année comme on vit dans un rêve sans même réaliser que je ne vivais pas chez mes parents, avec mes parents, loin de mon frère… Enfant, on ne sait guère ce qu’est le temps sauf quand on commence à le sentir long… Pour moi, il filait à toute vitesse; j’étais heureux…
    Je n’ai jamais revu mes ami Serge, ni les autres… Quand j’ai quitté mes amis, cela ne s’est heureusement pas passé de la même manière. Nous nous sommes vus et ce départ correspond bien à ce qu’est une vie d’adultes. Si pour celui qui reste le vide se fait plus fort, plus évident après la séparation, pour celui qui part elle revêt un aspect différent et à mon avis, très dépendant du caractère. Pour moi, ce fut dans la vitesse que je les quittais, bise, re-bise… Il y avait Alain, Nicolas et Stéphane. J’appartiens à l’heureuse élite privilégiée qui peut compter 3 amis quand il quitte son pays. Je n’ai pas écrit copain. L’un des trois était venu d’Angleterre… Quel veinard je suis… Dernière photo à l’aéroport et je filais vers le lounge dont je n’ai guère eu le temps de profiter.

    Le lounge, le 7 février. En fait, je n’en ai guère profité, il a fallu courir de nouveau…

    Même vitesse de nouveau, courir vers l’embarquement, monter à l’étage, tester le siège aux mécanismes complexes… et découvrir la vaisselle en porcelaine, l’hôtesse jeune et jolie, le repas plus que correct… et puis sortir l’ordinateur, regarder les Demoiselles de Rochefort – putain ! j’ai dit au revoir à la France sur une musique de Jacques Demy ! J’ai finalement décidé que ce serait enfin le moment d’essayer de dormir après 5 heures de vol, quand la cabine était plongée dans l’obscurité. Je suis allé au toilette et là, j’ai dû affronter une de ces lumières que j’abhorre : un néon cru, le truc qui éclaire bien, qui éclaire tout, qui ignore les nuances et les reliefs et qui pose chaque chose telle qu’elle est. C’est quand j’ai commencer à me mettre de la lotion sur le visage que je me suis vu. J’ai d’abord vu un visage fatigué par la pressurisation et l’air sec de la cabine, puis j’ai remarqué les ports dilatés, les rides sont apparues, j’ai vu mes plis sous les yeux, au coin de la bouche, j’ai souri pour essayer d’enjoliver mais la lumière était comme le temps avait été : implaccable, intransigeante, et cruelle. J’ai cessé de sourire et je me suis regardé dans les yeux. Le temps s’est alors arrêté, comme cela faisait longtemps que je le souhaitais. Enfin. J’ai regardé mes yeux dont je ne connais toujours pas la couleurs -on les dirait bruns clairs mais il y a aussi du gris : comme ceux de ma mère, ils dépigmentent… J’ai regardé cette homme d’au delà du miroir, et cet homme c’était moi.

    Un homme de 40 ans, qui venait de vider son appartement, quitter ses amis, arrêter son travail. Un homme qui réalisait un rêve né d’une bien ancienne curiosité, du temps de l’enfance, quand il avait découvert de curieux vêtements, de curieuses maisons, le curieux son d’un instrument non moins curieux. Et je me dis en regardant cet homme, ben voilà, ça y est, tu l’as fait, t’as l’air malin maintenant… Cet homme, c’était moi, je voyais le visage d’un bilan. C’était comme si toute ma vie je l’avais lue là sur ces plis et ces petites marques d’expressions. Alors, le visage de l’homme a disparu et je me suis souri. Je vous dis, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas regardé.
    Je vais bientôt avoir 42 ans, mine de rien. J’ai l’âge de ma génération. J’ai enfin atteint ce moment particulier de ma vie où je peux parler de moi, disons plutôt écrire, facilement, sans me retenir, sans chercher les mots qui ne blessent pas, qu’importent s’ils blessent après tout, s’ils traduisent le fond de ma pensée, qu’y puis-je ?

    Comme le titre du post hier le suggérait, l’automne pointe son nez : aujourd’hui le ciel est gris et de la pluie est (enfin) annoncée pour la deuxième mointié de la semaine. Par ailleurs on entend de moins en moins les cigales et seuls désormais les grillons dominent le vacarme ambiant des voitures.

    Je dois désormais affronter ma crise d’écriture. On écrit forcément pour soit mais on écrit d’abord pour/vers les autres. Et si on écrit indépendament des autres, ce sont eux qui, en définitive sont involontairement et juges, et témoins et mêmes sujets -victimes, complices ou simples spectateurs- de cette tragédie impardonable qui s’appelle le temps et qui nous reste comme le seul objet possible pour la littérature dans une époque marquée par la démultiplication du sujet, son émiettement, son éclatement en un nombre invraissemblables de signes contraires.
    J’aime m’être progressivement détaché de l’obligation de Japon dans ce blog. Le Japon est autours de moi et le lecteur avide d’exotisme trouvera toujours dans mes albums photos, mes vidéos et de nombreux posts de quoi satisfaire sa juste soif. Mais j’aime en fait parler de moi, de mon “aventure” personnelle. Revenir au blog comme on revient à son journal intime, partagé avec honnèteté à défaut d’exhaustivité. Parler du Japon c’est céder au piège de la quasi auto-fiction, “mes aventures au Japon”.

    Cécile Balladino, ex-membre de Mary goes Round (photo prise sur le site du groupe)

    Ma crise d’écriture s’inscrit dans le processus plus profond de mûrissement du premier roman dont je perçois de plus en plus nettement les contours, même s’ils n’obeïssent pas aux règles du genre. Cela m’étonne un peu, de percevoir un authentique roman dans la forme que je vois s’esquisser en moi, en notes, en réflexions… Mais j’y vois comme une évidence, comme la marque de ma génération. Justement. Un petit message de Cécile du groupe Mary goes round (mais aussi beaucoup d’autres avant), m’a beaucoup touché. Elle me dit qu’elle s’est retrouvée dans ce que je disais de son groupe, dans l’époque et qu’elle aurait presque pu utiliser les mêmes mots… On ne se connaissait pas, pourtant, et certainement beaucoup de choses nous séparent… J’ai bien connu les Brigades internationales, son premier groupe, toujours accompagné de Lucrate Milk et des Béruriers Noirs (quand ils n’étaient vraiment que 2, et qu’on ne disait pas “les bérus”). Son message m’a fait plaisir. Il m’a aussi interpelé. Il me fait presque oublier ce qui se passe où je travaille… Je crois en fait être habité par un devoir d’écrire et de raconter, désormais. Et mes personnages se bousculent dans ma tête, les décors se mettent en place. Quand au sujet, il s’est affiné depuis 15 ans qu’il mûrit.
    Merci à tous ceux, à toutes celles qui me laissent des commentaires, qui me lisent. Merci de comprendre qu’un blog écrit au Japon n’est pas forcément un blog sur le Japon.

  • Avis d’automne imminent…

    Les jours se suivent et, bien que différents, se ressemblent terriblement : il fait chaud ! Très chaud. Nous avons même battus tous les records depuis 50 ans il y a 2 semaines. Ca tombait bien, nous étions à Shikoku.
    Allez, je suis fatigué, je vous raconterai plein de choses plus tard…
    Bonjour à Cécile, et merci pour le commentaire, et pour Mary Goes Round…
    Merci à “anonyme” aussi.