Une crise d’écriture

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Je n’ai pas écrit durant un mois, je ne culpabilise pas, ni vis-à-vis de vous, ni vis-à-vis de moi. C’était les vacances.
Je guète désormais ce temps que l’on appelle la rentrée, et qui ne vient pas, ou qui tarde à venir; peut-être devrais-je le créer, l’inventer, lui donner une forme que mon quotidien lui refuse obstinément : rien ne change. NOVA reste NOVA, avec ses difficultés financières et nos doutes, avec de fugitifs espoirs par-ci et de brutales déconvenues par là. Cela m’affecte en profondeur car je reste ici un étranger et perdre mon emploi me mettrait dans une situation rapidement impossible. Je me console en sachant que je ne suis pas le seul et qu’à chaque chose malheur est bon. De la vertue calmante des dictons. En fait, j’ai depuis longtemps maintenant appris à accepter ce qui arrive, peut-être un jour de mai 2003 en allant visiter un laboratoire d’analyse médicale qui se refusa alors à me donner mes résulats, argant de la confidentialité des résulats et m’invitant à contacter mon médecin. Certains auraient paniqué.

Décembre 2004, des cheveux longs pour quelques jours encore…

Moi, je n’ai fait que comprendre, comme si j’allais devoir affronter une épreuve du type de celle que l’on est sensé pouvoir affronter après 10 ans de psychanalyse, un truc où il faut être solide, prendre sur soi, gérer les priorités et ne pas s’enfermer, un moment où il faut ne pas avoir honte d’avoir des amis. Et puis un moment où il ne faut pas avoir peur de se regarder dans une glace. Moi, j’ai mis 2 ans et demi, presque 3, à me regarder dans la fichue glace ! Trop occupé, avant, à réapprendre à (me) vivre, à redevenir normal, à ne pas me rebeller bref, à accepter ce qui m’arrivait comme un truc banal. Pour d’autres, ce serait le cancer. Pour moi, ce serait le VIH. “C’est des trucs qui arrivent”, comme j’ai pris l’habitude de dire…
C’est grace à NOVA, justement, que je me suis regardé dans cette fichue glace. Où plutôt grace au Japon.

Durant deux ans, ce n’est pas moi que je regardais, c’était ce que je voulais voir de moi. Mes ganglions autours du cou, notamment. Surgonflés d’abord – une horreur. Et puis ensuite les progrès de leurs désenflement quand j’ai eu commencé les traitement. J’ai aussi observé la pousse de mes cheveux pendant un temps, allez savoir pourquoi… Peut-être une de ces tentatives absurdes destinée à cacher ce vilain renflement de ma nuque. Peut-être effacer ce visage, faire porter une responsabilité à cet individus aux cheveux courts de PD coupable (un PD est toujours, forcément, coupable). Peut-être aussi revenir à un avant, une jeunesse perdue, les cheveux longs, c’est jeune. Un peu tout ça, et peut-être aussi simplement le désir de faire quelque chose quand même. Au Japon, je me regardais dans les glaces aussi, mais c’était moi au Japon que je cherchais, je guettais la preuve. Oh, je n’avais pas de mal à la trouver. Je me photographiais ici devant un temple, là devant une pagode et le tour était joué.

Une vraie photo râtée, une vraie photo de touriste aussi, début septembre 2003, mais on pas peut le nier : j’étais à Miyajima!

À Miyajima, ma photo -ratée à souhait- est une sorte de photo testament de moi : j’y suis allé. Une vraie photo de touriste. Vous ne pouvez imaginer à quel point je vivais, marchant dans l’île de Miyajima. C’est le Japon qui m’a ressucité et, comme je l’ai cérit plus haut, c’est à NOVA que je dois de m’être enfin regardé. Je crois que cela faisait plus de 20 ans que je ne m’étais vu…
Si vous parcourez mon blog, vous saurez que j’avais acheté un surclassement lors de mon voyage d’installation. J’ai été heureux, de plus de voyager dans le 747 JAL Yokoso Japan. Cela ressemblait à un bon augure…
Mon départ s’était passé comme cette vie que j’avais depuis 2003, rapidement, sans me laisser le temps de réfléchir à grand chose. Je ne me rendais même pas compte que je quittais des amis : j’ai à cet égard un précédent fâcheux, de mes 8 ans, quand je suis parti de chez mes parents chez un oncle et une tante sans même m’en rendre compte, pour un an, et sans dire au revoir à mes amis. De vilains rêves m’ont hantés durant bien longtemps… J’ai mis du temps à comprendre que je n’y étais pour rien mais que je ne faisais finalement qu’accompagner l’existence de plus en plus cahotique de mes parents. Moi, j’ai au fond de moi culpabilisé cette séparation de mes camarades d’Epinay-sur-Seine car à ce moment je croyais partir en vacance chez ma boulangère de Tata Virginie ! J’ai passé une année comme on vit dans un rêve sans même réaliser que je ne vivais pas chez mes parents, avec mes parents, loin de mon frère… Enfant, on ne sait guère ce qu’est le temps sauf quand on commence à le sentir long… Pour moi, il filait à toute vitesse; j’étais heureux…
Je n’ai jamais revu mes ami Serge, ni les autres… Quand j’ai quitté mes amis, cela ne s’est heureusement pas passé de la même manière. Nous nous sommes vus et ce départ correspond bien à ce qu’est une vie d’adultes. Si pour celui qui reste le vide se fait plus fort, plus évident après la séparation, pour celui qui part elle revêt un aspect différent et à mon avis, très dépendant du caractère. Pour moi, ce fut dans la vitesse que je les quittais, bise, re-bise… Il y avait Alain, Nicolas et Stéphane. J’appartiens à l’heureuse élite privilégiée qui peut compter 3 amis quand il quitte son pays. Je n’ai pas écrit copain. L’un des trois était venu d’Angleterre… Quel veinard je suis… Dernière photo à l’aéroport et je filais vers le lounge dont je n’ai guère eu le temps de profiter.

Le lounge, le 7 février. En fait, je n’en ai guère profité, il a fallu courir de nouveau…

Même vitesse de nouveau, courir vers l’embarquement, monter à l’étage, tester le siège aux mécanismes complexes… et découvrir la vaisselle en porcelaine, l’hôtesse jeune et jolie, le repas plus que correct… et puis sortir l’ordinateur, regarder les Demoiselles de Rochefort – putain ! j’ai dit au revoir à la France sur une musique de Jacques Demy ! J’ai finalement décidé que ce serait enfin le moment d’essayer de dormir après 5 heures de vol, quand la cabine était plongée dans l’obscurité. Je suis allé au toilette et là, j’ai dû affronter une de ces lumières que j’abhorre : un néon cru, le truc qui éclaire bien, qui éclaire tout, qui ignore les nuances et les reliefs et qui pose chaque chose telle qu’elle est. C’est quand j’ai commencer à me mettre de la lotion sur le visage que je me suis vu. J’ai d’abord vu un visage fatigué par la pressurisation et l’air sec de la cabine, puis j’ai remarqué les ports dilatés, les rides sont apparues, j’ai vu mes plis sous les yeux, au coin de la bouche, j’ai souri pour essayer d’enjoliver mais la lumière était comme le temps avait été : implaccable, intransigeante, et cruelle. J’ai cessé de sourire et je me suis regardé dans les yeux. Le temps s’est alors arrêté, comme cela faisait longtemps que je le souhaitais. Enfin. J’ai regardé mes yeux dont je ne connais toujours pas la couleurs -on les dirait bruns clairs mais il y a aussi du gris : comme ceux de ma mère, ils dépigmentent… J’ai regardé cette homme d’au delà du miroir, et cet homme c’était moi.

Un homme de 40 ans, qui venait de vider son appartement, quitter ses amis, arrêter son travail. Un homme qui réalisait un rêve né d’une bien ancienne curiosité, du temps de l’enfance, quand il avait découvert de curieux vêtements, de curieuses maisons, le curieux son d’un instrument non moins curieux. Et je me dis en regardant cet homme, ben voilà, ça y est, tu l’as fait, t’as l’air malin maintenant… Cet homme, c’était moi, je voyais le visage d’un bilan. C’était comme si toute ma vie je l’avais lue là sur ces plis et ces petites marques d’expressions. Alors, le visage de l’homme a disparu et je me suis souri. Je vous dis, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas regardé.
Je vais bientôt avoir 42 ans, mine de rien. J’ai l’âge de ma génération. J’ai enfin atteint ce moment particulier de ma vie où je peux parler de moi, disons plutôt écrire, facilement, sans me retenir, sans chercher les mots qui ne blessent pas, qu’importent s’ils blessent après tout, s’ils traduisent le fond de ma pensée, qu’y puis-je ?

Comme le titre du post hier le suggérait, l’automne pointe son nez : aujourd’hui le ciel est gris et de la pluie est (enfin) annoncée pour la deuxième mointié de la semaine. Par ailleurs on entend de moins en moins les cigales et seuls désormais les grillons dominent le vacarme ambiant des voitures.

Je dois désormais affronter ma crise d’écriture. On écrit forcément pour soit mais on écrit d’abord pour/vers les autres. Et si on écrit indépendament des autres, ce sont eux qui, en définitive sont involontairement et juges, et témoins et mêmes sujets -victimes, complices ou simples spectateurs- de cette tragédie impardonable qui s’appelle le temps et qui nous reste comme le seul objet possible pour la littérature dans une époque marquée par la démultiplication du sujet, son émiettement, son éclatement en un nombre invraissemblables de signes contraires.
J’aime m’être progressivement détaché de l’obligation de Japon dans ce blog. Le Japon est autours de moi et le lecteur avide d’exotisme trouvera toujours dans mes albums photos, mes vidéos et de nombreux posts de quoi satisfaire sa juste soif. Mais j’aime en fait parler de moi, de mon “aventure” personnelle. Revenir au blog comme on revient à son journal intime, partagé avec honnèteté à défaut d’exhaustivité. Parler du Japon c’est céder au piège de la quasi auto-fiction, “mes aventures au Japon”.

Cécile Balladino, ex-membre de Mary goes Round (photo prise sur le site du groupe)

Ma crise d’écriture s’inscrit dans le processus plus profond de mûrissement du premier roman dont je perçois de plus en plus nettement les contours, même s’ils n’obeïssent pas aux règles du genre. Cela m’étonne un peu, de percevoir un authentique roman dans la forme que je vois s’esquisser en moi, en notes, en réflexions… Mais j’y vois comme une évidence, comme la marque de ma génération. Justement. Un petit message de Cécile du groupe Mary goes round (mais aussi beaucoup d’autres avant), m’a beaucoup touché. Elle me dit qu’elle s’est retrouvée dans ce que je disais de son groupe, dans l’époque et qu’elle aurait presque pu utiliser les mêmes mots… On ne se connaissait pas, pourtant, et certainement beaucoup de choses nous séparent… J’ai bien connu les Brigades internationales, son premier groupe, toujours accompagné de Lucrate Milk et des Béruriers Noirs (quand ils n’étaient vraiment que 2, et qu’on ne disait pas “les bérus”). Son message m’a fait plaisir. Il m’a aussi interpelé. Il me fait presque oublier ce qui se passe où je travaille… Je crois en fait être habité par un devoir d’écrire et de raconter, désormais. Et mes personnages se bousculent dans ma tête, les décors se mettent en place. Quand au sujet, il s’est affiné depuis 15 ans qu’il mûrit.
Merci à tous ceux, à toutes celles qui me laissent des commentaires, qui me lisent. Merci de comprendre qu’un blog écrit au Japon n’est pas forcément un blog sur le Japon.

commentaires

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  • Je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis, merci, c’est touchant et beau. Des le depart je t’ai lu, non pas parce que tu parlais sur le Japon, mais parce que tu parlais DU Japon, de la-bas. Ca m’interesse de voir comment on vit quand on est loin de ses racines, quand on se transplante ailleurs. Ca me plait aussi d’imaginer qu’autour de toi c’est le Japon. Je ne veux rien en savoir, mais ca permet de rever, de mettre une couleur sur tes mots. Mais le plus important c’est ce que tu ressens, comment tu analyses la situation, tes mises au point, c’est si sincere que l’on s’y retrouve et ca fait du bien.

  • Comme toujours Agnès, merci de me lire, et merci de me laisser de petits mots.
    C’est ça, le “plus” du blog, sur le journal intime : je partage, et “vous êtes là”, comme disait Barbara…

  • Et oui, même si parfois plus silencieux qu’on ne le souhaite, nous sommes bien là… touchés et heureux de te lire.

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