Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • J’ai tuER Facebook

    J’ai tuER Facebook

    Le refrain revient régulièrement sur ce blog, comme une mauvaise rengaine. Je vais gnagnagna Facebook, je vais patati Facebook. Et à chaque fois, finalement, je retrouve goût à cette drogue sociale que je n’ai même pas choisie, je veux dire, pas comme cela. Je suis connecté sur Facebook depuis 2007 parce que je vis loin de la France, de mes amis, et que ce contact était important, particulièrement après la faillite de Nova, et encore plus après la faillite de Lehman Brothers, ces deux fois où je me suis retrouvé au chômage et où mon blog, du Japon, ne me protégeait plus de la solitude. C’est d’ailleurs à cette époque que mon blog s’est progressivement transformé pour laisser place à mon imagination, à l’écriture. Facebook à créé du lien.
    Je ne bavarde, je ne parle français que sur Facebook, tant de fois je l’ai écrit, dit, répété. Ne parlant que japonais ou anglais, enseignant l’anglais et le français essentiellement à des débutants, des fois, ma tête explose, j’ai besoin de me réfugier dans le cocon de la langue, de m’y reposer. Facebook m’a fourni cet oxygène. (suite…)

  • Au programme

    Au programme

    Je vais enfin revenir en France. J’écris enfin, c’est une façon de parler. Disons que je vais y revenir pour les fêtes après ne pas y avoir mis les pieds pendant près de 7 ans. En y réfléchissant, ainsi, j’ai découvert que je n’avais jamais mis les pieds dans la France de Sarkosy. Ça en fait, du temps…
    La France ne m’a pas vraiment manqué, Paris non plus. Londres, elle, continue de provoquer en moi une sorte de douleur nostalgique. Il m’est ainsi impossible d’écouter l’album de Madonna Ray of Light sans me retrouver à Londres dans ma tête. J’y ai laissé beaucoup de moi, à Londres, des espoirs que je ne suis jamais parvenu à rebâtir depuis. La jeunesse. Ma jeunesse. (suite…)

  • Minorités 177 | A sista from Algeria : Zak Ostmane

    Minorités 177 | A sista from Algeria : Zak Ostmane

    Paru dans la revue Minorités.org Dimanche 10 novembre 2013
    Comme je vous l’expliquais dans mon dernier article paru dans Minorités, je tente de créer un site contributif algérien. Un exercice qui me conduit à croiser sur le net une grande variété de personnes aux intérêts, aux envies et aux activités très variées. Cela suscite un réel optimisme parce que j’y vois des personnes sorties des faux débats générés par le système en place depuis plus de 50 ans, des créateurs, des personnalités originales qui composent une sorte de possible alternatif.

    Acôté de ça, c’est la douche froide quand je parcours l’actualité algérienne. Les détournements de fonds pour des montants qui renfloueraient la Grèce, des chantiers pharaoniques d’une qualité douteuse ne tenant visiblement pas compte des moindres normes antisismiques, réalisés par des consortiums chinois important la main d’œuvre mais versant vraisemblablement les commissions appropriées aux personnes adéquates, le verrouillage en cours de la création littéraire et cinématographique sous la férule de la ministre de la culture et ex passionaria Khalida Messaoudi, une pauvreté sans nom dans les trois quarts du pays et particulièrement dans les régions du sud alors que le pays recèle d’importants gisements d’hydrocarbures, de gaz et de phosphates, que la dette publique est proche de zéro et que les réserves de devises équivalent à trois à cinq ans de ventes de matières premières, que le gouvernement désormais prête de l’argent au FMI et se contente, quand le mécontentement gronde, de saupoudrer quelques subventions, utilisant ainsi la richesse du pays pour entretenir ce système clientéliste à l’origine d’une corruption dont vous ne pouvez même pas imaginer l’ampleur.

    La société est comme anesthésiée par la corruption et tétanisée à la simple perspective qu’une révolution ramène les meurtres de cette guerre civile qui fit 200.000 morts et que le pouvoir est parvenu à rebaptiser à force d’explication sémantique « décennie noire », une tournure qui fait disparaître les victimes en même temps qu’elle exonère les bourreau et le pouvoir de toute responsabilité alors que ces meurtres de masse dans les populations civiles, ces assassinats d’intellectuels, d’artistes, de journalistes, de syndicalistes et les disparitions portent bien la marque d’une guerre.

    Enfin, de grands moments de solitude quand je parcours les forums et commentaires sur Facebook ou sur les grands sites du web algérien comme Algérie-Focus. La haine, l’ignorance crasse, la méchanceté gratuite, une référence à une religion complètement desséchée et réduite à des slogans exprimés avec un vocabulaire grossier qui l’insulte : le système FLN inc. a produit à force de réformes scolaires et d’utilisation de la religion une sorte de bouillie faite de nationalisme et de superstition qui sous-entend que le bonheur semble être le bien le moins bien partagé.

    Pire, le bonheur est une qualité impie qu’il faut combattre. Une pensée petite, méchante, grégaire, égoïste et repliée qui donne au pouvoir toute latitude pour se maintenir et prospérer car ces haineux qui vomissent sur le net leur inculture, bien que peu nombreux finalement, tétanisent la société. C’est le voisin jaloux, l’oncle qui vole l’héritage, la cousine qui dénonce sa sœur, le jeune qui agresse une jeune femme dans la rue, « pécheresse ».

    Comment faire de la politique dans un tel bordel, comment espérer? Le plus fou est que justement les algériens n’abdiquent pas. Malgré le verrouillage, le retour d’une certaine sécurité permet aux plus créatifs de reprendre leur vie pour faire et créer. Malgré la propagande, il y a en Algérie de plus en plus de grèves, de manifestations. Quand en dernière instance la hogra (mépris hautain) ignore les doléances d’un jeune déclassé, celui-ci s’immole en place publique, renvoyant à ce pouvoir qui pense avoir imposé une trêve sociale que le feu couve et qu’une étincelle pourra embraser tout le pays. Le pouvoir a explosé toute opposition politique, il n’en demeure pas moins que l’insatisfaction est grande et la réalité du développement économique ne parvient pas à masquer la gabegie et la grande pauvreté.

    Zak ne se cache pas

    Zak, que je devais finir par croiser sur le net, est un enfant de ce pays. À 31 ans, il ose assumer une homosexualité à visage découvert en revendiquant l’abrogation des lois qui le condamnent à la prison. Sur sa page Zak l’irréligieux, il revendique son droit à penser ce qu’il veut, comme il veut, d’une façon souvent extrême. Parce que Zak est fatigué, comme beaucoup d’Algériens. À force d’espérer que ça change et ne rien voir changer, le découragement pointe. C’est peut être pour combattre ce découragement qu’il a, en quelques lignes, balancé à la face de tous son dégoût de l’hypocrisie ambiante et des petites lâchetés. Haut et fort, il a décidé de brandir sa sexualité comme une arme pour condamner le pouvoir algérien et ses prétendus opposants et prétendus démocrates dénués de tout courage quand il s’agit de défendre les droits les plus élémentaires des individus. Ce texte, que nous reproduisons ici, a eu l’effet d’une petite bombe dans le ronron politique où la seule question qui se pose est de savoir si le président, malgré une quasi incapacité, rempilera pour un quatrième mandat, ou si Yasmina Khadra fera un bon président.

    Alors que je lui proposais de travailler avec moi pour Nedjma, je l’ai invité à nous expliquer le sens de cet appel ainsi que nous raconter sa vision des choses. Je lui ai posé quelques questions. Il n’a pas répondu à toutes. En fait, on a fini par chatter sur Skype.

    Il en a gros sur la patate. On aurait pu espérer que les militants qui se définissent comme démocrates acceptent d’aborder la question de la répression et de la violence que subissent les homosexuels, c’est en réalité un black-out total. Zak s’emporte et me dit des militants qui sortent avec des slogans anti islamistes et démocrates, une fois rentrés chez eux reproduisent le même machisme que celui qu’ils reprochent aux autres… leur femme à la maison à s’occuper des enfants mais jamais aux manifestations… Alors les homosexuels, les lesbiennes, les transsexuelles et transsexuels, ça les dépasse totalement… Face à ce tabou qui cache mal la pratique diffusée de l’homosexualité dans toutes les strates de la société algérienne, les homosexuels « assumés » ne s’assument pas en réalité. Ils acceptent la situation précaire dans laquelle ils sont et ne montrent aucune solidarité, ni avec les autres « LGBT » quand une rafle, un meurtre ou la répression frappent, ni avec les femmes, ni même avec la détérioration du système de santé qui pourtant devrait les concerner. Car le VIH progresse en Algérie plus que dans tous les autres pays africains, peut être parce que parler de sexualité est simplement devenu impossible, et que toute politique de prévention est inexistante ou bien inopérante. Les témoignages de jeunes femmes vierges lors de leurs mariages et contaminées par leur mari abondent sur le net. Ils subissent les pénuries de médicaments, pourtant subventionnés mais souvent vendus en contrebande dans des pays voisins, et affrontent des hôpitaux en état de déshérence totale, tout ceci dans un pays qui aurait pourtant les moyens d’une politique de santé ambitieuse et novatrice. Une situation qui frappe également les cancéreux et les diabétiques, mais comme toujours, le VIH sert de révélateur à d’autres problématiques de marginalisation et de mécanismes d’exclusion. Zak enrage devant ces homosexuels qui non seulement ne se bougent pas, mais qui en plus ne se protègent pas. Sa page est rythmée par les rappels à l’obligation de se protéger. Que font les partis politiques ? Que fait l’état ? Rien, car les homosexuels non plus ne font rien, bien contents de pouvoir baisouiller sans trop que ça se sache…

    Zak est fatigué, il dort mal. Après la publication de son pourtant très court manifeste, les menaces ont fusé, comme s’il avait, en mettant un visage sur des pratiques maintenues dans le non-dit et la clandestinité, exacerbé un refoulé fait de frustration et de virilité de pacotille. Il n’est pas sorti de chez lui pendant 15 jours.

    J’ai un peu réorganisé ses réponses, écrites dans une sorte d’urgence, comme il me l’a demandé.

    Zak. Our sister.

    Manifeste, par Zak Ostmane (les corrections diverses sont de mon fait)

    En Algérie chacun a son combat, moi je suis solidaire avec tout le monde  : les militants des droits de l’Homme, la cause des femmes, le combat pour les libertés démocratiques, etc…

    En revanche, tout ce beau monde n’a jamais manifesté sa solidarité avec moi, pour mes droits et revendications de la dépénalisation de l’homosexualité du Code Pénal qui condamne les homos en Algérie de 2 ans à 5 ans de prison ferme. Les islamistes, quant à eux, nous condamnent à une mort certaine…!!!

    Je suis un jeune homosexuel, qui paye au quotidien le prix fort de mon orientation sexuelle que je n’ai cessé de revendiquer sans honte, car j’estime que c’est un droit élémentaire, indispensable, au développement de ma personne, à mon épanouissement, car les lois de la République algérienne ne cessent de réprimer tout ce qui n’entre pas dans la norme et le conformisme religieux et constitutionnel.

    L’état Algérien fait dans la non assistance à personne en danger vis-à-vis de la communauté LGBT, en tout cas, mes amis, sachez que je ne cesserai jamais de revendiquer mon droit à choisir qui je veux aimer, ma part de bonheur, qui est aussi le droit de chacun d’entre nous.

    Mes amis militants des libertés démocratiques, l’histoire seule sera témoin, vis-à-vis de cette situation honteuse et scandaleuse…!!!… que vous cautionnez à travers votre silence complice et assassin. Aujourd’hui j’accuse la presse algérienne, les intellectuels, les écrivains et les artistes de ce pays. Et avec les hommes politiques tout autant que vous, en premier lieu le premier magistrat du pays, indûment élu…

    Oui, je vous accuse, tous, de ne rien faire pour changer une situation qui a trop duré et qui dure depuis toujours. Oui, personne ne vit le supplice et le martyr au quotidien dans une société homophobe à la base, avec des lois discriminatoires et répressives. Oui la république algérienne des frères alligators fait dans l’oppression et dans la répression vis à vis des homosexuels.

    Donc, pour ceux qui veulent prendre le train de la modernité, d’un état de Droit, de l’émancipation de la société, et construire un véritable état démocratique respectueux des libertés individuelles et collectives, un état où les droits des êtres humains tels qu’ils sont décrits dans la déclaration des droits l’Homme, ne sont pas bafoués, j’écris ce pamphlet-manifeste en faveur des droits de la communauté LGBT en Algérie, car le silence et la complaisance ont toujours été des facteurs révélateurs des grandes tragédies humaines.

    — Tu peux un peu nous parler de toi ? Tu vis où ? Tu as quel âge, tu fais quoi, enfin, toi, quoi ! 

    Je suis un Algérien de 31 ans, je vis à Alger. J’exerce le métier de journaliste freelance. Depuis peu de temps, j’ai commencé une chronique dans un journal électronique tunisien, La chronique d’Alger, où j’ai entre autres fait le portrait de la chanteuse Biyouna ou celui de l’homme politique tunisien Chokri Belaïd, assassiné en février dernier, ou encore abordé la situation en Egypte.

    J’ai fait connaissance avec le militantisme dès mon plus jeune âge à travers ma solidarité avec les victimes du terrorisme islamiste. Je tiens à dire que je suis fier d’avoir connu et accompagné les proches des victimes de la guerre civile des années 1990.

    Cette année, il y a eu les sit-in en faveur des cancéreux, les victimes du système de santé Algérien, suite au constat que les hôpitaux sont devenus des cimetières. En juin, j’ai organisé avec d’autres militants une action devant l’hôpital Mustapha d’Alger, intitulée « Le val de grâce pour tous » (le président était alors hospitalisé au Val de Grace, NDLR) où j’ai été arrêté par la police. Une journée terrible car des arrestations massives ont vu le jour suite aux revendications des manifestants au droit à la santé qui sont des droits constitutionnels. N’oublions pas que la prise en charge des algériens est garantie la constitution.

    Je me définis comme activiste, militant de la cause anti-autoritariste, opposé au pouvoir militaire, pour un état républicain, démocratique, et laïc. Très jeune, j’ai rejoints le MDS (Mouvement Démocratique et Social, ex-Parti Communiste clandestin, NDLR), la lutte que j’ai menée avec mes camarades, elle a coûté sacrifices et souffrances durant la guerre civile.

    Pour des raisons évidentes, nous étions persécutés par le pouvoir militaire d’une part, et par des groupes terroristes islamistes d’autre part. Comme dans la population civile, beaucoup d’entre nous sont morts, victimes ciblées de ces groupes assassins.

    Intimement touché et agressé par les violences et les discriminations faites aux femmes, je mène, avec mes camarades, régulièrement, des campagnes pour l’abrogation du code de la famille (code voté en 1984 et qui réduit la femme à l’état de mineure, NDLR) pour les droits des femmes en Algérie, et le monde dit « arabe » en général.

    J’ai apporté mon soutien à Amina, ex Femen tunisienne, en dévoilant sur mon corps dénudé « Liberté pour Amina », ce qui m’a couté une agression à l’arme blanche et de nombreuses intimidations aussi bien dans les rues d’Alger que sur ma page Facebook.

    Pour Amina, et malgré ces intimidations incessantes, j’ai organisé un sit-in devant l’ambassade de Tunisie à Alger le 30 mai 2013, le jour où elle devait passer devant le juge à Tunis. J’ai ensuite personnellement porté une pétition que j’ai pu remettre à un agent de l’ambassade, cette pétition contenait de nombreuses signatures demandant sa libération.

    — Qu’est-ce qui t’a conduit à écrire ce manifeste, et qu’est-ce que ça a changé dans ta vie ? Tu me disais notamment que tu n’étais pas sorti de chez toi pendant deux semaines… Tu y avais pensé ? 

    Ce qui m’a conduit à écrire ce manifeste ? La hogra, les injustices vis-à-vis des homos et des lesbiennes… Que la chape de plomb cesse, l’homophobie, que ce soit des citoyens algériens ou du régime en place c’est pareil. Les lois de la république font de nous des criminels même quand nous n’avons pas de rapport sexuel, le code pénal algérien nous incrimine. C’est honteux, révoltant. Ce même système qui a usurpé le pouvoir par la violence au lendemain de l’Indépendance en 1962 est en train de se maintenir au pouvoir par la violence, notamment en répriment les droits élémentaires.

    Ce que peuvent penser les autres de moi, je m’en contrefiche, ce n’est que du commérage de concierge (y’a pas de sot métier), de la jalousie, de la frustration de ne pas pouvoir vivre en dehors du placard, car ce sont des pédés ratés, qui ne s’assumeront jamais car l’intégrisme religieux ou l’hypocrisie les habite pour toujours… Eh bien, tant pis pour eux !

    Mon combat en tant qu’homosexuel, c’est un combat certes pas facile, je suis conscient de la lourdeur de la tache et du danger auquel je m’expose, car les injustices dans lesquelles vivent les sociétés des pays du Maghreb relèvent de l’époque de l’inquisition, et quand une société en est là, elle tombe en décomposition !

    Donc moi aujourd’hui j’ai pas choisi de lutter ou de combattre les dictatures militaires ou religieuses en place,  c’est un état de fait, chaque personne qui se dit libre ou se reconnaissant démocrate devrait lutter contre ça, comment peut-on se taire devant de ça, cette invasion wahabite ou salafiste des pays du Golfe dans nos pays respectifs avec la bénédiction des régimes en place…

    Aujourd’hui, je combattrai jusqu’où dernier souffle ces pompiers qui ne nous proposent que  l’intégrisme comme seul rempart contre leur système dictatorial aigris, en total déphasage avec le temps, les peuples. Un système qui a fait de la génération 1990/1992 en Algérie une génération désenchantée, égarée sans aucun repère. Ces mêmes pompiers qui nous proposent d’éteindre le feu ne sont que des pyromanes. C’est ce même système qui avait fabriqué « l’homme Fis », des monstres robotisés près à l’emploi.

    Lutter pour le droit de chacun à vivre dans la dignité, le respect, la justice sociale, c’est un droit universel, indispensable !

    Ni dieu ! Ni maitre ! Chacun doit être libre de choisir par lui-même la vie qu’il veut mener. Les politiques, leur mission, c’est veiller à la sécurité comme le stipule la constitution, bien gérer le pays, mais pas de s’occuper de la vie privée (comme la police qui vérifie la virginité des jeune filles algériennes) ou procéder à l’arrestation de non jeûneurs (le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie avait invité à un rassemblement pour manger en public, NDLR) ou s’occuper des rapports entre Dieu et le citoyen. En tant que progressiste je prends ma force entre mes mains, mon combat est juste.

    — Penses-tu que tu as amorcé un mouvement de visibilité ? En France, notre visibilité a été un mouvement très lent, ça a pris du temps, mais en même temps ce sont des personnes comme toi qui ont lancé ça. Tu t’en sens la force ? Tu ne te sens pas trop seul ? 

    Le combat le plus personnel, le plus difficile, est celui de mon quotidien, celui qui touche à ma propre dignité. Même si on ne veut en aucun cas la voir, ni reconnaitre son existence en Algérie, la communauté LGBT existe bien. Mon combat, c’est la dépénalisation des actes homosexuels entre les personnes majeures et consentantes, contre toute discrimination des personnes LGBT.

    Cependant, je suis conscient que le problème est plus profond et que le travail est à mener avant tout dans le regard des gens que l’on croise tous les jours. Ce combat, je le mène à visage découvert et en plein jour, en dépit des risques pour moi même et pour mes proches. Toutes ces actions, vous les trouverez publiées sur ma page Facebook « Communauté “LGBT” algérienne». Elle permettra, j’en suis persuadé, de donner de l’espoir aux individus, à les faire sortir de leur isolement.

    Nous avons grand besoin d’être présents et visibles dans ce type de manifestation. Nous avons grand besoin d’échanger avec les militants de la cause LGBT européenne dont l’expérience en matière de lutte contre les discriminations et pour les droits fondamentaux nous apportera beaucoup.

    (propos recueillis par Skype et transcrits tels quels)

    Madjid Ben Chikh
  • Parce que Lou Reed…

    Parce que Lou Reed…

    on voulait pas trop ressembler à ces bandes de ringards les yeux défoncés par le shit, les cheveux passés au patchouli qui prétendaient avoir tout vécu, tout vu, tout compris, qui nous servaient de profs

    (suite…)

  • Jour de typhon

    Jour de typhon

    Myriam Fares 2013 – Kifak Enta, Nshalla Mnih – ميريام فارس 2013 – كيفك انت، انشالله منيح

    Je suis à l’ecole, j’entends le bruit des voitures sur la chaussée mouillée. Cette semaine, à la télévision, il n’y en avait que pour cette histoire de typhon la semaine dernière.

    (suite…)
  • Retour/s

    Retour/s

    La plus longue interruption sur ce blog, je pense. Peut être avez vous pensé que ce blog était mort. Peut être avez vous pensé que ce blog ne m’intéressait pas. Peut être avez vous pensé que je n’habitais plus au Japon. Peut être… Peut être n’avez-vous rien pensé du tout et avez-vous tout simplement ignoré ce blog, à moins que vous n’en ayez profité pour le visiter et vous plonger dans les billets plus anciens, que sais-je. (suite…)

  • Minorités 171 | L’Algérien en moi

    Minorités 171 | L’Algérien en moi

    Paru dans la revue Minorités.org Dimanche 29 septembre 2013
    J’ai quarante-huit ans aujourd’hui. Pour mes 40 ans, en 2005, j’étais en vacances à Kyôto, j’habitais encore en France, où tout m’ennuyait, ma vie, les débats politiques de plus en plus insipides et caricaturés. Je me préparais à repartir vivre à Londres. Le dernier jour de mes 39 ans, je suis allé à Tôkyô et le soir, j’ai filé à Ôsaka, je me suis amusé dans un petit bar gay du quartier de Umeda où j’avais été introduit une semaine avant, j’ai bu, chanté au karaoke de vieilles chansons japonaises, et j’ai loupé mon train. Je suis allé dans un love hôtel pour passer la nuit, j’ai marchandé le prix avec l’employé qui n’en revenait pas, j’étais saoul et je parlais japonais. Je me suis pris en photo, à poil, dans la chambre, pour dire adieu à ma jeunesse.

    Voilà, Madjid, tu as quarante ans, c’est le sommet. Le lendemain, très tôt, je suis rentré par un des premiers trains à l’appartement co-loué pour un mois, à Kyôto dans le quartier de Ômiya, j’ai pris une douche, je me suis coupé les cheveux, j’ai avalé mes cachets, et je suis ressorti, il était à peine sept heures. Je suis arrivé à Tôkyô vers 9:30. J’ai vécu à ce rythme les cinq derniers jours de mon voyage, dormant peu, sortant beaucoup et me baladant encore plus. Le dernier soir, à Kyôto, j’ai trainé de bars gays en bars avec une petite bande d’ours japonais amusants.

    Au fond de moi a germé l’envie de vivre au Japon. Pas futilement, vraiment.

    Une énergie furieuse et calme à la fois. C’était décidé. Quelques mois plus tard, après avoir bradé, vendu, donné, jeté tout ce qui avait fait ma vie, les tonnes de livres annotés, les vinyles, les CDs, quitté mes collègues à BNP PARIBAS où j’étais devenu une sorte d’intérimaire fixe, je m’envolais en business class vers Tôkyô, profitant d’un surclassement que m’offrait Japan Airlines pour commencer à travailler comme enseignant dans une de ces écoles de langues pourries qui ont poussé comme des champignons dans l’archipel depuis les années 80. Ce fut un changement rapide, comme une tornade.

    Je ne suis revenu qu’une fois vers Paris, en 2007. Il faisait gris, la ville m’a fait horreur.

    Au Japon, j’ai connu la faillite de l’école où je travaillais à Ginza, la chaîne d’écoles NOVA, la plus grosse faillite de l’histoire du Japon. 15.000 profs étrangers sur le carreau du jour au lendemain, pas payés depuis des mois. Autant de salariés administratifs, et des centaines de milliers d’élèves, certains ayant perdu plus de 10.000 euros…

    Là, il m’a fallu faire vite, m’adapter, j’ai pris le premier job qui se présentait, et ce fut Lehman Brothers. Je nettoyais la comptabilité, un calvaire dans cette banque pour qui la comptabilité était le dernier des soucis tant que les profits s’envolaient. J’ai donc connu une seconde faillite, cette fois la plus célèbre faillite planétaire des cinquante dernières années.

    La survie fut là, très difficile. Intérimaire, je ne gagnais pas une fortune, je n’avais pu que vaguement me désendetter de la faillite de NOVA. J’ai raclé les fonds et cru que je devrais quitter le Japon. Et puis j’ai trouvé la petite école où je travaille encore depuis avril 2009.

    En 2011, enfin, j’ai vécu un séisme qui a bouleversé ma vie et ma perception du monde pour toujours.

    Cette année j’ai reçu la nouvelles carte de séjour de cinq ans. Le jour où je recevais le convocation pour aller la chercher, j’ai reçu deux emails. L’un de mon amie Tarika qui venait de lire des romans algériens et me disait que je ne devrais pas « oublier tes oliviers » en Algérie, et un autre du directeur d’un théâtre de l’Est algérien qui avait besoin de mon autorisation pour mettre en scène une pièce que j’avais écrite il y a presque 15 ans.

    La pièce, présentée en mai dans le cadre du festival national du théâtre professionnel à Alger, a reçu deux prix. Enfin, un acteur, et le metteur en scène.

    La France s’efface

    J’ai alors pu comprendre ce que toutes ces années avaient modifié en moi.

    En 7 ans, la France s’est effacée. Ma mère y habite, certes, mon frère aussi. J’y ai mes amis, à l’exception de Tarika qui vit maintenant à Lisbonne. Plus aucun ne vit à Paris. Plus rien ne m’attache à la France. Je vis au Japon, où une série d’événements m’ont comme enraciné. J’y ai aussi rencontré mon ami.

    Je ne sors plus, je ne bois plus, j’ai une vie incroyablement calme, j’admire les fleurs et les jardins, je savoure l’odeur de l’encens dans les temples où j’aime me reposer. Je mène une vie assez douce et je m’aperçois à quel point la vie que je menais en France, toute trépidante qu’elle pût être parfois, ne me correspondait pas totalement. Je n’ai aucun regret, j’ai juste grandi.

    À 40 ans, donc, j’ai eu le besoin de dégager. Le Japon m’a fait renaître plus sûr et plus solide. À l’aube de mes 48 ans, j’ai une confession à faire. Une confession que je peux faire car la mue est terminée.

    Comme beaucoup d’enfants algériens nés en France, j’ai refoulé pendant des années cette part de mon identité. Mon identité algérienne. Jamais renié, juste refoulé. Je ne lui ai jamais donné la chance de s’épanouir. On y passe tous. On refoule ou on caricature.

    Je n’ai jamais cherché à changer de nom, et pourtant, on me l’a fait sentir, qu’il était difficile à prononcer, « T’es arabe, on dirait pas », « Ben quiche / quiche Lorraine », « T’as pas un nom plus simple », « Je m’y ferai jamais », « T’as jamais pensé à changer de nom ?» etc.

    Je n’ai jamais eu honte de dire que mon père était algérien. Et pourtant, je les entendais, les blagues sur « les arabes », « la bite coupée », « Celle là es’ tape des arabes à Barbès », « Ah, vous êtes algérien, je veux pas de ça chez moi », j’en passe et des meilleures.

    Je n’ai jamais cherché à me séparer des autres algériens, j’ai suivi les mêmes cours d’arabe organisés par l’Amicale des Algériens en France, j’étais un bon délégué de classe dans mon collège de Bondy, j’ai trimbalé les mêmes 100 kilos de bagages lors des voyages en Algérie avec mon père.

    Mais mon émigré (j’écris bien émigré) de père, malgré ses quatre années d’école coranique, un privilège familial au milieu de la pauvreté de cette Algérie coloniale dont le « bilan positif » scolaire s’élève à un analphabétisme supérieur à 85% en 1962, n’en était pas moins un ouvrier, avec une culture limitée, et ce qu’il ne pût me transmettre, jamais la France ne me l’a transmis. On était pauvres, alors les livres d’art, les voyages, les concerts… Mon quotidien s’est appelé Epinay ou Bondy, et la civilisation arabe, c’était les familles nombreuses, la pauvreté et les petites frappes de la cité voisine.

    Jamais l’école ne me parla de la civilisation arabo-musulmane, de ses poètes, de ses scientifiques, de ses architectes, de ses grandes villes fastes, de sa musique, de sa richesse ni même de l’importance fondamentale, déterminante, de cette civilisation dans une construction idéologique euro-centrée comme la Renaissance. Jamais l’école ne m’a raconté la colonisation comme mon père me la racontait à la maison, la famine de 1941 en Kabylie, oui, la famine, et le typhus, oui, le typhus, qui emporta ma grand mère et faillit emporter mon père. Jamais elle ne me raconta Sétif, ni même Madagascar d’ailleurs. Louis XIV était célébré pour son talent de monarque, mais on ne me parla jamais du Code Noir…

    Je n’écris pas cela avec un quelconque esprit vengeur ou « misérabiliste », comme on me le fait remarquer quand je rappelle ces vérités historiques ou comme l’aboie Alain Finkelkraut quand il vomit hebdomadairement chaque samedi matin entre deux plages d’une interprétation javellisée des Variations Goldberg qui lui sert de générique.

    J’écris cela parce que comme je vous l’ai écrit, j’ai refoulé mes origines. Comme quasiment tous parmi nous. Parce qu’il y a un malentendu sur notre identité, nos origines, notre culture, notre histoire, le pays dont nous venons bref, qui nous sommes et à qui on nous compare, italiens, polonais, portugais ou espagnols, pour mieux nous enfoncer.

    Ainsi, la trame officielle fait de la France un pays qui plonge ses racisme dans « l’humanisme grec », c’est une « vieille nation », la « fille aînée de l’Église » comme le rappellent certains journalistes en mal de synonymes faciles. La Renaissance, cette génération spontanée qui a donné comme par magie à l’Europe de l’Ouest « des origines greco-romaine », est la « mère des arts » et est à « l’origine de l’esprit de liberté, de l’esprit scientifique et du progrès ». Quelle chance nous avons d’être nés là, serait-on pressés de dire. Et on ne s’en prive pas, de nous le dire.

    En revanche, cette même trame officielle, en omettant des pans entiers de l’histoire de la Méditerranée et de l’Afrique, réduit nos parents, donc nos ancêtres, à n’être que les pauvres victimes d’une immigration économique qui en nous extrayant de ces contrées arriérées de crèves la faim, auraient bénéficié de l’infini privilège d’être nés dans ces havres de culture que sont les démocraties d’Europe occidentale. La caricature de cette vision est le discours lepeniste, bien sûr, mais je ne vois pas bien la différence avec celui d’une certaine gauche tiers mondiste qui fait de nous des espèces de traines savates venant vendre leur force de travail pour le profit de vilains capitalistes, c’est vraiment pas cool. Je leur en veux particulièrement parce qu’ils savent, qu’on a été colonisés, et que c’est la colonisation qui, en déstructurant les économies locales, est responsable de la déchéance de ces pays.

    Statut d’arabe

    Nous sommes essentialisés par certains, réduits à un statut d’arabe (alors que nous ne le sommes pas, arabes…), et par les autres réinventés en va-nus pieds, des victimes avec lesquelles il faut « être solidaires ». Et c’est vrai que l’entassement dans les bidonvilles et les foyers, les guerres civiles, les régimes autoritaires avec coup d’état en mondovision ou les famines ne sont pas bien affriolantes. Jusqu’aux orientalistes qui trouvent un charme à la saleté et au délabrement des métropoles, qui sont alors authentiques, vrais, avec une population « si gentille ».

    Mieux, le cœur bat, le net s’enflamme quand au milieu de ce qui apparaît comme des territoires dépourvus de toute histoire et de toute culture dignes de ce nom surgissent des héros dans lequel nos élites peuvent se reconnaître, une Amina aux seins nus ou un chinois solitaire debout devant un char.

    On s’étonne après que nos jeunes soient violents parfois, asociaux souvent. C’est qu’ils devraient s’estimer heureux, hein, d’être nés dans ce pays merveilleux et non pas chez ces égorgeurs de moutons qui enferment leurs femmes après avoir violé des fillettes de 8 ans dans des pays où les généraux gazant leurs populations succèdent à / précédent des islamistes égorgeurs.

    Quand j’ai visité l’Alhambra, à Grenade, il y a de cela 22 ans, j’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Et aussi la première fois que j’ai entendu Aicha Redouane, vers 1992 ou 1993. Au fil des ans, j’ai compris que cette architecture, cette musique, cette langue arabe classique, c’était tout ce que mon père, avec son français fragile, avec sa culture imparfaite, avait tenté durant tant d’années de me faire comprendre. Au fil des ans, seul, j’ai reconstitué une histoire qui est mienne. Ce que j’avais refoulé a progressivement émergé de la nuit dans laquelle une éducation scolaire et médiatique à la française m’avait plongé.

    Mon séjour au Japon a achevé ce travail.

    Vu de loin, la France est un pays parmi d’autres.

    Vivant au Japon, je me suis aperçu que, finalement, elle ne s’était jamais attachée à moi. Il suffit de voir quand un ministre ou un journaliste « issu de la diversité » émerge, le concert d’auto célébration… Ou bien comment en 1991, cette même France a douté de la « francitude » du journaliste Rachid Arab.

    Nos parents étaient, en Algérie, des « indigènes musulmans », privés de citoyenneté. La république s’emploie à perpétrer ce qui a l’air, finalement, d’être comme une sorte de marque originelle. Nous sommes encore des indigènes, citoyens sur le papier, certes, mais que ce soit professionnellement ou idéologiquement (la religion…), nous sommes sommés d’être de bons français, c’est à dire, sommés de coller le plus possible à la trame officielle qui nous réduit à être des bouseux venus de pays à la culture arriérée et à l’histoire tragique et sanguinaire, devant donc courber l’échine devant cette république nourricière qui a eu la générosité de nous élever au rang de smicard ou de rsiste, il ne manquerait plus qu’on se plaigne.

    Aujourd’hui, donc, j’ai 48 ans. La France s’est avec le temps relativisée en moi, et l’Algérie a repris sa place. Dans minorités, j’y suis souvent revenu.

    Lors de mon dernier séjour en Algérie en 1989 pour les funérailles de mon père, j’ai passé les deux derniers jours à Alger. J’aurais aimé y passer une semaine, communier avec ce père que j’avais perdu alors que j’étais si jeune et qui avait essayé autant qu’il le pouvait de me transmettre son amour pour cette terre.

    J’étais comme une jeune pousse, assommé par ce décès, comment aurais-je pu dire à mes oncles, mes tantes, mes cousins, que bon, là, ça suffit, les funérailles sont passées, j’ai besoin d’avoir la paix, cassez-vous, je veux passer une semaine à Alger, seul, seul, seul, seul, mais avec Akli au fond du cœur, je veux comprendre pourquoi il aimait cette ville, vous pigez?, oui, comment aurais-je pu dire cela… Ça se fait pas. Et pourtant tout avait été si vite.

    J’ai donc passé peu de temps, à Alger, avec un cousin qui ne m’a pas lâché (ce qui était une marque de gentillesse quand même). J’ai revu la ville que j’avais explorée durant deux semaines, sans mon père, l’année de mes 15 ans. Et j’ai longé l’avenue Larbi Ben M’hidi, encore piétonne. L’idée saugrenue d’y vivre m’a effleuré en mangeant une glace.

    C’est cela que j’ai manqué, en n’y restant pas, seul, une semaine.

    Alger, j’en suis tombé amoureux l’année de mes 15 ans, justement. Ville labyrinthe indéfinissable, qui s’enroule tout en ayant des boulevards, aux façades blanche comme la lumière du ciel en été, et volets bleus comme le ciel et la mer, et qui monte, et avec sa Casbah tortueuse; et les jeunes souriant jusqu’aux oreilles, et les vendeurs dans la rue, cigarettes, bibelots. Tous rouspéteurs, mais souriants. Et la mer.

    À Grenade, regardant l’Alhambra sur le versant opposé, j’ai pensé à Alger en me perdant dans les ruelles fleuries de l’ancienne Casbah, et j’ai compris l’incroyable beauté qui se cache dans Alger derrière son délabrement.

    Et partout, la mer.

    Quand je vais à Yokohama, je pense à Alger, toujours.

    Il y a eu les années 90, les flots de réfugiés, l’horreur, ma tante Daouia qui voit un policier se faire abattre juste à côté d’elle, ces récits de gens qui longent les murs et plongent au sol au moindre bruit, les militants et artistes assassinés, les meetings à Paris, aider comme je le peux tel et tel à avoir un visa, et puis… Et puis, finalement j’ai choisi de m’occuper de moi, en 1999 il y a eu Londres, et finalement Tôkyô. L’exil, un peu.

    J’ai toujours envié mes amis portugais et espagnols, jamais ils n’ont été sommés de choisir. L’histoire de leur pays s’inscrit dans la trame officielle de l’histoire de France, eux aussi, des pays qui sont « re-nés » au 15ème siècle. Les portugais savent que ce sont des portugais qui ont fait le tour du monde les premiers, c’est dans les livres de quatrième, et les espagnols savent que c’est l’Espagne qui a officiellement foulé la première le sol du nouveau monde. Bref, les enfants de Maria, de Concita, de Manūel ou de Jose savent que leur pays a une culture. Quelle chance ils avaient, à l’école.

    Je ne nie pas le racisme qu’ils ont essuyé, ni les travaux ingrats de leurs parents, mais nous concernant, nous, les algériens, réduire ce que nous avons vécu à du racisme est vraiment passer à côté de l’essentiel: nous sommes les résidus d’une représentation du monde mensongère dont nous ne sommes pas sortis et qui se perpétue, et qui fait du pays d’origine une terre sauvage, sans culture ni histoire et qui n’est entrée dans la civilisation que par la grâce de la colonisation, et qui s’enlise depuis parce que la bande de sauvages que nous sommes est incapable de se gérer elle-même, comme le dit si bien Soral et ses collabos de égalité et réconciliation. « Le bled ».

    Eh bien, du haut de cette tour d’ivoire qui s’appelle le Japon, du haut de cet isolement superbe d’où je regarde la France avec sa vraie taille, avec son président normal et son peuple de plus en plus rikiki, réclamant sa dose de bouc émissaire, de Rrom et de laïcité en veux tu en voilà, je regarde l’Algérie comme un appel.

    Je n’irai pas aussi loin que ce dandy, Farid Nekaz qui a décidé de rendre sa nationalité française et de se présenter aux élections présidentielle algériennes en 2014.

    Non.

    L’Algérie, moi, ne m’a jamais rien apporté que de gentil. J’y ai une famille, des gens braves et courageux, très fiers de leur histoire, de leur langue. C’est en Algérie que j’ai été publié la première fois, c’est aussi en Algérie que cette pièce de théâtre oubliée a été jouée pour la première fois, quand j’avoue qu’en réalité, pour moi, cette histoire de 17 octobre 1961, cela reste avant tout une histoire française.

    J’en ai été incroyablement touché, flatté. Je ne l’aurais pas été autant si c’eût été en France, pour tout dire. J’y ai une maison, même si je ne sais pas trop bien ce qu’il en est de ce côté là… J’y ai des souvenirs lumineux de mon enfance, des souvenirs d’adolescent. Le souvenir des funérailles de mon père. Et j’aime écouter le hasard.

    Le net algérien est passionnant. Je pense que tous ceux qui suivent le net du Maghreb diront la même chose. Alors m’est venu une idée un peu folle, créer une revue, sur le net. C’est culotté car je suis assez mal placé, dans plusieurs sens du terme, mais je pense aussi que c’est la place idéale pour ne pas rentrer dans les divisions qui marquent ce pays, si mal gouverné et où la division a justement été hissée en art de gouvernement.

    C’est mon nouveau joujou. Comme le Japon le fut pendant longtemps. Mais c’est un joujou que je porte avec une affection particulière, un truc enfoui au fond de moi, du temps où, enfant, mon père me racontait des histoires de chacal dans une langue que j’ai oubliée, et qui le faisaient frissonner. Sentiment de suivre des pas qui étaient devant moi et que je me refusaient à suivre, peut être me fallait-il, en allant au Japon, apprendre à les regarder avec un œil neuf. Je veux défouler l’Algérie en moi.

    Je ne sais pas si je vivrai un jour rue Larbi Ben M’hidi ou dans la Casbah. Je m’en fiche, de toute façon, je vis à Tôkyô, dans le quartier où je voulais vivre. Mais j’ai décidé de répondre à un appel intérieur.

    48 ans, c’est un âge parfait pour cela. Idéal. J’ai décidé d’offrir toutes mes compétences « oisives » à l’Algérie. J’aime écrire, j’aime les projets collectifs. J’ai envie de lire un site algérien qui me raconte l’Algérie que je ne connais pas. Je veux la voir briller de ses nuances que je ne connais pas mais qu’un père au patriotisme indéfectible a gravé en moi.

    J’ai décidé de regarder l’Algérie quand tous les algériens regardent le monde, l’envie de fuir dans le bide. Harragas. Parce que l’Algérie a besoin de moi, comme elle a besoin de nous tous.

    J’ai décidé de participer.

    J’ai décidé d’y retourner prochainement après une si longue absence, comme on va en un pays banal, et cette fois-ci je serai seul. J’ai décidé de la mettre à égalité avec ce pays qui m’a vu naître, mais ne m’a jamais dit pourquoi j’y étais né, ni d’où je venais vraiment, ravalant mon père au rang de moulin à paroles. J’ai décidé de lui donner une chance. J’ai décidé de briser la malédiction d’être algérien qui s’inscrit au tréfonds de moi, de nous, au tréfonds de nous. J’ai décidé de chanter la beauté de ce pays dans la polyphonie de celles et ceux qui, je l’espère, se joindront à ce projet de revue, nommé ainsi en hommage à l’un des plus grand auteurs algériens, Kateb Yacine.

    Majid Ath M’hand Saadi Ath Si Akli (aka Madjid Ben Chikh)

    Madjid Ben Chikh
  • Juste avant les vacances

    Juste avant les vacances

    (Mardi 6 août) Cela fait longtemps, très longtemps, que je n’avais pas pris mon iPad dans le train pour écrire un billet sur mon blog. (suite…)

  • Retour(s) en Algérie

    Retour(s) en Algérie

    Je suis parvenu à vivre au Japon en découvrant l’est de Tôkyô. Ses quartiers populaires dans lesquels je vous invite régulièrement en écrits, en photos ou en vidéos. J’y retrouve des impressions d’enfance, quand j’habitais à Epinay, que les trente glorieuses mirent si longtemps à visiter, ou quand nous visitions Donata, à Belleville, à l’époque où la rue Morand ou la rue de Belleville étaient des ruines où les enfants pouvaient jouer et courir…

    (suite…)