Catégorie : le Blog de Suppaiku, Tôkyô

Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • L’Algérie, Alger, la Kabylie, le Berbère, l’Arabe, la France et moi

    L’Algérie, Alger, la Kabylie, le Berbère, l’Arabe, la France et moi

    C’est désormais le mois de mai et, malgré une grand fraîcheur en fin de journée et des vents aussi inhabituels que forts, il fait beau et le ciel bleu me fait du bien. Le Japon, à partir du printemps, est un pays incroyablement vert et lumineux, et je ne peux imaginer à l’avenir pouvoir me passer de cette lumière du sud…. En avril, je reviens à la vie. En mai, je revis.


    Un titre bien long pour revenir sur ce blog après une longue absence, avez vous en attendant regardé mes photos ?
    C’est désormais le mois de mai et, malgré une grand fraîcheur en fin de journée et des vents aussi inhabituels que forts, il fait beau et le ciel bleu me fait du bien. Le Japon, à partir du printemps, est un pays incroyablement vert et lumineux, et je ne peux imaginer à l’avenir pouvoir me passer de cette lumière du sud. La semaine dernière, c’était la Golden Week, cette sorte de semaine de congés qui n’en est pas vraiment une pour la plupart des japonais puisqu’il s’agit avant tout d’un quasi-enchaînement de trois jours de congés et que les jours intercalaires sont travaillés. Mon école, elle, était fermée et j’ai donc pu profiter d’une parenthèse faite de belles promenades. Obligé pour ce faire de me lever de bonne heure, je suis fatigué, mais c’est une fatigue purement physique. En dedans de moi, je suis calme et reposé. J’ai revu les feuillages et les temples à Kamakura, sous le soleil, j’ai traversé les parcs de Bunkyô et admiré l’incroyable variété des azalées, couleurs, tailles des fleurs et des feuilles…
    En avril, je reviens à la vie. En mai, je revis.

    (suite…)
  • A la reine du jour, Xavier Bongibault

    A la reine du jour, Xavier Bongibault

    Tu prétends que la vraie liberté, c’est ton droit de ne pas te marier, de rester « différent » et de t’éclater comme tu veux. Mais c’est toi qui limites la liberté des autres à choisir leur vie comme ils le veulent, et qui en plus a décidé de le faire avec des gens qui te haïssent et qui, de fait, révèlent la haine profonde que tu as pour toi-même…

    (suite…)

  • Minorités 159 | Chère Houria Bouteldja

    Minorités 159 | Chère Houria Bouteldja

    Paru dans la revue Minorités.org Dimanche 10 mars 2013
    Suite à la publication par Street Press d’un article accusant d’homophobie le PIR, sa représentante Houria Bouteldja ainsi que les deux auteurs du livre Les féministes blanches et l’empire, les réseaux sociaux se sont enflammés, conduisant les « accusés » à se justifier et publier plusieurs justifications ainsi qu’une première réponse de l’écrivain homosexuel marocain Abdellah Taïa pour Rue89.

    Je hais les débats communautaires, ça me fait chier car ce sont des sujets que je maîtrise très mal, et de plus, je m’en suis toujours tenu à l’écart dés que possible pour ne pas me retrouver enfermé dans les boîtes où justement on tache toujours de nous enfermer. Cela ne veut pas dire que je ne m’y suis jamais intéressé. Personnellement, je préfère nettement l’économie, l’histoire ou la musique.

    Mais devant la violence de la charge, tombant comme par hasard après six mois d’écumage des fosses sceptiques homophobes des politiciens de la France profonde, de l’église la plus réactionnaire et des nervis de l’extrême droite, la consternation aussi face à ces accusations, j’ai été incapable de réprimer l’envie de m’en mêler, de m’y jeter. J’ai beaucoup échangé sur Facebook, beaucoup lu les réactions. Après plusieurs mises au point, Houria Bouteldja a publié sur le site du PIR une mise au point qui, sans que j’y adhère entièrement, m’a semblé fournir une bonne base de discussion.

    Qu’on ne s’y trompe pas. Si j’ai considéré que ce texte posait les bases d’une discussion, c’est avant tout car je comprends un certain nombre des arguments que Houria y avance et qui n’ont, de fait, jamais émergé au sein des associations homosexuelles.

    Pour certains, sur mon mur, les réactions m’ont fait l’effet que je pactisais avec le diable.

    Ce type de réaction m’a encouragé dans mon choix, porté par une intuition profonde.

    Après tout, un de mes premiers articles pour Minorités fut au sujet du silence des LGBT au sujet d’une loi génocidaire en Ouganda. Sentiment de revenir aux origines et de boucler une boucle, de terminer le travail laissé béant à ce moment là.

    J’ai proposé à Houria le contrat suivant. Je vous le livre tel quel avec quelques coupures qui en rendent la lecture plus aisée.

    « J’aimerais te proposer quelque chose au sujet de la question de l’homosexualité car si je comprends bien ta grille de lecture et l’approuve dans ses grandes lignes, j’aimerais en discuter certains termes. Non pas à partir de cet agenda blanc que tu dénonces à juste titre, mais à partir de tes termes et de ma réalité d’indigène homosexuel car il me semble que tu passes à côté de notre réalité (je te précise que je ne vois au passage aucune homophobie dans tes propos).

    Minorités a publié de nombreux articles contre les discriminations dans les quartiers, que ce soit le foulard ou l’islamophobie.

    Je vis au Japon, il m’est quasiment impossible de faire une interview, et je ne suis pas fana de la formule 5 questions car je ne veux pas te coincer, et je pense que ton article sur le site du PIR parle de lui-même.

    J’aimerais en revanche écrire un papier, on l’appellera Chère Houria, je te le ferai parvenir, et tu apporteras la réponse que tu veux, comme tu le veux, avec les références que tu veux.

    Je me permettrai juste de conclure cet échange de deux ou trois lignes pour partager mon sentiment sur ta réponse, et je te communiquerai cette impression avec une dernière copie du tout.

    On n’est pas payé quand on écrit à Minorités. Je serais extrêmement fier de faire ce travail, parce que c’est aussi cela, la stratégie d’un indigène homosexuel : mon père est décédé sans savoir que j’étais homosexuel, mais je sais au fond de moi que c’est le type d’article pour lequel il aurait été profondément fier. »

    Chère Houria,

    Tout d’abord, je dois à mon message une correction. Bien sûr, que mon père savait. Comment ne l’aurait il pas su, d’ailleurs. Dans la cité des Fleurs où j’habitais, à Bondy, à côté de la cité De Lattre, tout le monde savait : je ne l’avais jamais caché, et ce, dès 15 ans. Aussi curieux que cela puisse paraître, mes copains du cours d’arabe, au CPRA, ou les anciens copains de collège, jamais, ne se sont moqués de moi. Tout au plus, j’ai été interrogé, comme s’il voulaient être sûrs que c’était vrai. Je crois avant tout qu’ils ne concevaient pas, mais parfois il me racontaient des histoires sur le Bled, où visiblement les tandems de garçons étaient en fait un peu plus que des amis. On y reviendra un peu plus tard.

    Oui, Houria, tu as raison : notre histoire d’indigènes, la très grande majorité des LGBT ne peuvent pas la comprendre. Ce n’est pas la leur. Ce n’est pas un reproche, juste un fait qui a, bien entendu, des implications importantes.

    Je n’ai jamais eu l’opportunité de le dire à mon père. En fait, il a perdu son travail en 1978 avec la fermeture de l’usine, à La Courneuve, il avait alors 52 ans, parfois, à l’ANPE, on lui suggérait de rentrer en Algérie, et puis les autres entreprises ne voulaient plus de lui, trop vieux.

    La religion est revenue dans sa vie, à lui, le vieux panarabiste et ancien militant du FLN. Je sais bien que tout ça te semble assez banal, on vient du même coin, ça l’est un peu moins pour le lecteur de Minorités. La religion, c’est de famille. Ben Chikh, le fils du Cheikh. Origine vers Ain El Hammam. Tout le monde le regardait comme un illettré, analphabète. Il pouvait pourtant réciter le Coran, connaissait Aristote, parlait parfaitement l’Arabe classique, le Kabyle bien entendu, et il s’était appris lui même le français, après avoir fréquenté 15 jours une école pour l’apprendre : le livre racontait des histoires avec Mamadou, Mohammed, des tournevis et des moteurs à réparer. Un soir, il était revenu en colère.

    Je crois bien que c’est pour ça que j’ai toujours eu un problème avec ce mot, « indigène ». C’est dur, à accepter, quand on a conscience d’où on vient. Il avait étudié dans une madrasa. Ben Chikh oblige.

    À partir de 1979, on est entré dans la très grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et légumes sur les marchés, ma mère faisait des ménages : les immigrés ont été en première ligne dans les restructurations de la seconde moitié des années 70.

    Moi, j’ai commencé à fuir la maison. À l’école, je faisais le programme minimum. J’ai quand même eu mon bac, tu te rends compte, dans un milieu pareil ? Comme Khaled Kelkal, le brother que je me suis trouvé en lisant son interview posthume. J’ai fait ma place dans le milieu gay. J’y rencontrais d’autres gosses de cité, comme moi, arabes, antillais, certains bien moins bien partis dans la vie. La plupart, à cette époque, fréquentaient une boîte appelé Le Scorpion, à Strasbourg Saint Denis, ou bien Le Scaramouche. Pas moi. Ils étaient vraiment folles, souvent.

    Très vite, goût pour les études oblige, mon cercle d’amis se fit plus cultivé et j’allais au Broad, un autre genre. Plus blanc. De toute façon, j’étais un rocker.

    C’est finalement quand j’ai eu passé cette sorte de crise d’adolescence pédé que mon père est tombé malade. Une leucémie. L’amiante, au travail. Il est mort à 63 ans, pile poil comme les travailleurs immigrés qui, en général, meurent avant de toucher leur retraite.

    Jamais eu l’occasion de lui dire.

    Je te raconte ça parce que je pige vraiment, quand tu parles des priorités dans les quartiers. Pas de travail, les violences policières, le délit de faciès, la négation de notre histoire. Oui, il y a une identité collective à se réapproprier. La dernière partie de ton texte me parle. Oui, il y a une temporalité différente, elle n’est pas due à la volonté des habitants des quartiers, mais à ce que la société française a elle-même produit, et ce, depuis la colonisation, et pour certains, depuis la traite esclavagiste.

    Et puis c’est vrai que les homosexuels médiatiques donnent une image, celle de l’argent, de la réussite, de leur blancheur.

    Mon amie Hélène Hazera évoquait cette semaine sur mon mur La folle arabe, qui chante, roule les fesses. Invisible, chez les LGBT. Immontrable. Au PIR aussi, d’ailleurs.

    Mais c’est parce que tu as parfaitement raison en restituant une temporalité, une identité dans ces quartiers que tu manques un point fondamental.

    L’homosexualité est universelle. Ce qui ne l’est pas, ce sont les formes qu’elle revêt. Mais établir une distinction comme tu le fais entre l’homoérotisme ici et l’homosexualité, Ben… Laisse-moi t’expliquer.

    L’homoérotisme, ce sont ces tandems de copains, qui se touchent, marchent main dans la main dans tout le pourtour du Bassin Méditerranéen, à Alger ou ailleurs. Ce sont les Grecs qui avaient l’intégré (et non l’homosexualité qui y était punie de mort) dans leur cycle d’éducation.

    Ce que tu nommes homoérotisme est une des nombreuses formes que prend la catégorie sociologique des « hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ». Une des catégories car, pour en avoir été le témoin en Algérie, l’homoérotisme au Maghreb est une forme très poussée d’amitié, à priori plus ou moins consommée sexuellement mais, à priori, en excluant toute sodomie (je dis bien à priori car personne ne peut vérifier). Cela peut être ainsi purement sensuel et platonique comme cela peut être un réel désir physique conduisant à des rapports sexuels plus ou moins poussés.

    Cette forme de la sexualité, de plus en plus réprimée du fait de l’influence aliénante des pires formes du conservatisme patriarcal occidental depuis la colonisation et de l’échouage social de la jeunesse, ne doit pas masquer l’existence des homosexuels. Ce que Didier Lestrade, reprenant le rapport Kinsey, appelle les « Kinsey 6 ».

    100% homosexuels.

    Cela étant posé, et puisque je suis moi-même un Kinsey 6, je continuerai en disant NOUS. Et ces homosexuels, tout en parvenant, dans ces pays, à trouver leur place dans cette forme de sexualité, en sont souvent également victimes : leur désir est plus fort, leurs sentiments plus intenses, la jalousie des autres hommes guète. Mammeri, dans La colline oubliée, raconte l’un d’entre nous. Ils danse, il joue de la flûte, et les yeux des hommes brillent.

    Car NOUS sommes partout. On nous a brûlé en place publique en occident, châtré, électrocuté, drogué, lobotomisé, interdit, enfermé, et nous sommes toujours là. Que ce soit en Europe, en Afrique, en Asie, en Océanie ou dans les Amériques.

    Cela m’amène à l’idée de construction d’une homosexualité politique, une idée que tu contestes, alors que ton travail, que pour ma part je respecte, consiste à construire une identité. L’indigène.

    Je pense que sur ce sujet de l’identité politique homosexuelle, tu es à côté.

    Car cela n’a pas été évident, pour les homosexuels, de construire une identité politique, cet outil de l’émancipation.

    Cette identité nous a été, elle nous est toujours, nécessaire, pour éviter la prison, le bûcher, la lobotomie, l’internement, le mariage forcé, que sais-je, tout cet arsenal inventé en occident pour nous éradiquer et créer la société moderne parfaite qui faisait tant rêver les hygiénistes bourgeois blancs du 19ème siècle, en même temps qu’ils développaient leurs idées eugénistes pour éliminer avant la naissance la trisomie, le nanisme, etc

    L’apothéose de cette idéologie de la perfection sociale fut atteinte durant les années 30 et 40 dans l’Allemagne nazie quand cette idéologie ultra-moderne systématisa et industrialisa l’éradication des Juifs, des tziganes, des prostitués, des malades mentaux. Et des homosexuels.

    La France a ainsi conservé, jusqu’à l’élection de François Mitterrand, en 1981, une législation du régime de Vichy condamnant l’homosexualité, la comparant à un acte contre la pudeur et l’enregistrant au même niveau que la tuberculose et le cancer, parmi les maladies à éradiquer.

    La construction d’une identité politique homosexuelle n’a donc pas été de soi. Elle a été une lutte, politique, contre une des tares fondamentales de l’Occident, la même exactement qui avait au 19ème siècle conduit à catégoriser et hiérarchiser les races et les cultures pour mieux les dominer.

    Il n’y a aucun hasard à ce que l’émergence d’une identité politique des homosexuels se soit développée parallèlement aux luttes d’émancipation des peuples. Il n’y a aucun hasard à ce que Jean Genet fut un compagnon de route engagé auprès des peuples arabes. Il n’y a aucun hasard à ce que James Baldwin devint un des premiers écrivains ouvertement homosexuels, et ce, dans les années 50.

    Aucun.

    Alors bien sûr, maintenant que cet agenda politique est parvenu à faire évoluer les élites et les législations des grandes puissances impérialistes, le caractère révolutionnaire de cet agenda tend à céder la place, au sein même desdites élites, à une sommation à « évoluer » pour le reste du monde, transformant cet agenda en une sorte de nouvelle évangélisation, les droits des homosexuels devant, et les multinationales derrière, à l’affût.

    D’ailleurs, parallèlement à ce nouvel agenda d’une dépénalisation universelle de l’homosexualité, les groupes ultra-conservateurs des mêmes puissances impérialistes, via l’Opus Dei ou les églises évangélistes protestantes, financent de puissantes offensives homophobes dans certains pays d’Afrique, montrant bien que cet agenda autour de l’homosexualité, principalement en Afrique mais aussi en Asie, cache bel et bien, en réalité, une guerre économique pour le contrôle des richesses dans les anciennes colonies de la vieille Europe déclinante comme cela se fit à la fin du 19ème siècle en Amérique latine.

    Mais une fois cela dit, comment puis-je, en tant qu’homosexuel, et en tant qu’indigène moi-même, me contenter d’assister au spectacle de la persécution de ceux qui, eux aussi cumulent ces deux casquettes? Leur enfermement. Leurs condamnations à mort. Comment puis-je accepter que les églises protestantes, souvent avec l’argent du Fond International contre le sida, financent en Afrique Subsaharienne de violentes campagnes anti-homosexuelles, en s’appuyant sur de pseudo discours anthropologiques pour justifier que l’homosexualité serait une pratique importée et venue de l’Occident quand tout ce que réclament les homosexuels dans ces pays est de pouvoir vivre leur vie et surtout éviter la propagation du VIH, non seulement chez les homosexuels, mais aussi chez les hétérosexuels.

    Et comment ne puis-je pas, comment ne pouvons NOUS pas, collectivement, en tant qu’homosexuels, sursauter, quand certains dans les milieux des luttes anti-impérialistes, développent des discours ambigüs, renvoyant l’homosexualité à l’Occident, et refusant de voir qu’elle est une réalité vraie, vécue, de tous les temps, en Afrique ou ailleurs.

    La place que tu nous accordes dans l’ordre des revendication, cette sorte d’invisibilité, est injuste, unfair. Et discriminante.

    Nous sommes nombreux, Houria, et nous sommes nombreux à vivre out. Et contrairement à tous les clichés véhiculés par les fans de Caroline Fourest, ça se passe globalement pas plus mal pour les souchiens que pour les indigènes. Ce sera peut être un peu plus difficile, mais nous ne tarderont pas à nous marier aussi, contrairement à ce raccourci un peu facile qui consiste à penser que le mariage ne concerne pas les cités. Car nous y vivons aussi.

    En fait, même en Palestine, nous existons, et nous combattons pour la libération de notre terre. Et même quand nous sommes victimes de l’obscurantisme du Hamas et conduits à l’exil, nous continuons à lutter pour le droit du peuple Palestinien. Parce que que tout gay friendly que peut tenter de se présenter Israël, l’oppression du peuple Palestinien nous expose à la même fragilité que nos frères et sœurs, en nous désignant en plus comme ennemis quand Israël tente de récupérer notre cause.

    En fait, c’est le refus de prendre en compte la réalité de notre présence dans les quartiers qui donne aux LGBT toute leur blancheur.

    Il serait temps d’avoir le courage (et ton texte, en abordant la question de l’homoérotisme, avec toutes les critiques que cela me suggère, va réellement dans le bon sens car ça ne plait pas forcément à tout le monde), de reconnaître notre présence dans les cités non pas comme pièces rapportées ni produits d’une quelconque acculturation, et que nous sommes bel et bien homosexuels.

    Il serait temps de regarder ces femmes transsexuelles qui se prostituent à la Porte de Clichy comme une part de notre histoire commune. Sans papiers, au ban, livrées à l’arbitraire de la police et du sida. Car derrière ces femmes, tu le sais certainement, il y a des familles, souvent bien plus compréhensives que les reportages sensation sur l’homophobie de TF1 veulent bien dire. Les associations LGBT les laissent à leur destin, qui donc s’y intéressera ?

    Il serait temps que dans cette cause décoloniale le VIH trouve enfin sa place. Aux USA, en France, ACT-UP, dès sa création, fit le lien entre l’indifférence des politiques et des médias et le fait que la maladie touchait avant tout l’Afrique et les parias dans les puissances impérialistes. Maintenant que les traitements en Europe ou aux USA sont extrêmement performants et « presque » confortables, que le droit au mariage se trouve reconnu dans de plus en plus d’états, qui va pousser la lutte contre le sida en Afrique ou en Asie, où les traitements restent à la traîne et continuent de porter leurs lots d’effets secondaires?

    Il serait temps pour que cette cause progresse qu’il y ait enfin des militants, et pas seulement homosexuels, pour pointer le caractère blanc de tout la nomenklatura homosexuelle, son islamophobie.

    Cela passe par l’émergence de militants homosexuels issus des quartiers. Ça, c’est notre part.

    Cela passe par un travail de la part d’organisations comme le PIR, non pas pour reprendre les revendications homosexuelles, mais pour casser les représentations homophobes qui circulent et que certaines formulations anti-impérialistes entretiennent. Comme je te l’ai écrit, le texte que tu as publié, en reconnaissant des pratiques sexuelles multiples, esquisse un possible.

    Le succès de la lutte pour la reconnaissance et le droit des homosexuels ne doit pas effacer d’où les homosexuels viennent : nous nous sommes battus, et nous avons aussi nos morts. Beaucoup continuent dans le monde à se battre, et ils ont besoin que nous relayons leurs luttes avec la même légitimité que les combattants Palestiniens ont besoin que nous relayons la leur.

    Les homosexuels sont à la croisée des chemins. Le mariage passé, dans les mois qui viennent, les traditionnels discours islamophobes reviendront, et cette fois, la chasse aux électeurs homosexuels sera ouverte, islamophobie à l’appui, comme c’est le cas dans d’autres pays européens. Un peu comme certains musulmans regardent du côté du FN pour se trouver le masque de respectabilité que la société leur refuse.

    Il sera alors fondamental que les militants homosexuels conscients de l’enjeu des luttes décoloniales et que les militants comme toi conscients des nouvelles dynamiques à créer parviennent à jeter les bases d’un dialogue à égalité. Cela voudra dire, de part et d’autre, et dans le respect de l’identité de chacun, casser les préjugés et les représentations. Il nous faudra du courage.

    Madjid Ben Chikh
    La réponse de Houria Bouteldja a été publié dans le même numéro de Minorités.org, Dimanche 10 mars 2013, sous le titre Ma réponse à Madjid.
  • Quand s’achève l’hiver

    Quand s’achève l’hiver

    C’est certainement pour cela que depuis, je me sens mal quand je vois une certaine teinte de ciel, blanc gris, lumineux et épais, avec des nuages à moitié transparents et épais à la fois…

    (suite…)

  • Minorités 156 | Hep, toi, là, le p’tit pédé

    Minorités 156 | Hep, toi, là, le p’tit pédé

    Paru dans la revue Minorités.org Dimanche 10 février 2013.
    Oui, toi, là, toi qui as tout juste quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus, c’est à toi que je m’adresse. J’ai quelques petites choses à te dire, des secrets à partager au sujet de ton homosexualité, enfin, la nôtre. Parce que même si je ne te connais pas en vrai, toi et moi, nous sommes liés par les fils secrets de ce qui nous fait différents et par un apprentissage à tâtons dont personne ne s’est soucié. J’en suis tellement désolé, de te savoir jeté dans le monde sans qu’à aucun moment on ne t’ai dit ce qui t’attendait. Si tu as atterri ici, c’est que tu cherchais quelque chose. Tu l’as trouvé. Je vais TOUT te raconter.

    Tu en as de la chance, mon joli petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus. Si, je t’assure.

    Tu vas pouvoir te marier. C’est pas fantastique ?

    Peut être tu ne mesures pas vraiment tout le chemin parcouru pour en arriver là. Savais-tu que jusqu’en 1982, l’homosexualité était un crime ? Bien sûr, la loi n’était plus vraiment appliquée, mais elle pesait lourdement sur notre visibilité, à nous, les gays, les pédés quoi. C’était toujours un peu comme une menace.

    À cette époque là, pour les plus riches, ça allait comme Bettencourt ou Cocteau, ils vivaient discrètement, mais pour les autres, c’était vraiment risqué. Tiens, d’ailleurs, si tu en as encore un peu, de la honte, eh bien, c’est à cause de cette histoire.

    Ce n’était pas drôle.

    Rencontrer d’autres garçons, ce n’était pas facile, c’était souvent en secret, par hasard. Dans les toilettes publiques, par exemple. Ça sentait pas bon, mais pendant longtemps, beaucoup d’entre nous n’avions que cela pour, en cachette, furtivement, nous rencontrer. Ça ne te dérange pas, que je dise nous, hein. On est un peu de la même famille.

    Nous n’avions le droit à rien, ce n’était même pas une question d’inégalité, c’était l’invisibilité, un peu comme les maîtresses à qui les riches hétéros payaient une chambre en ville, en cachette de leurs femmes. Une vie de mensonge dont nous étions les victimes. Et quand à tout hasard l’un d’entre nous parlait un peu plus fort, on lui renvoyait la décadence et la saleté de ses mœurs. C’était dur, et tu en as un peu eu le goût, la haine que certains ont de nous n’a aucune limite.

    Mais bon, progressivement, le nombre de ceux qui ont relevé la tête s’est accru et nous avons fini par avoir le courage de faire des associations, et des journaux, et même mieux, de manifester. Je ne te parle pas de maintenant, hein, pas la Gay Pride ©, ou Têtu, non. Mais de la marche de 1981, ou du Gai Pied à la fin des années 70. Tu as entendu parler du FHAR ? Renseigne toi un peu là dessus, tiens. Et puis pendant qu’on en est à ceux qui ont eu du courage, cherche Jean-Louis Bory. Imagine, c’était interdit, à cette époque là, vers 1973, eh ben le type, à la télé, il a lu une lettre d’ouvriers homosexuels. Le choc, t’imagines? Les couilles qu’il a fallu pour faire ça, parce qu’avant, ben, c’était un écrivain plutôt normal et qu’en plus, tout le monde pensait que les homos, c’étaient des riches. Mais tu vois, tout pédé qu’il était, c’était pas une pédale, hehehe.

    C’est vieux, tu penses, hein.

    Mais je te raconte ça parce que les salopards qui nous insultent à longueur de tribunes et de manifestations, eh bien, c’était eux qui faisaient la loi, et nous n’avions que le droit de nous taire. Tu me promets, hein, que tu ne te tairas pas, hein? Parce que les types de mon âge, ben, on commence à se faire vieux, et on ne sera pas toujours là pour être sûrs que tout va bien pour les gamins de ton âge. Ça te gêne pas, que je dise gamin ?

    Bon, bref, à force de bouger, on va finir par pouvoir se marier. Tu ne mesures pas encore, mais je te fais confiance pour savoir t’en servir. Tu vas pouvoir te marier, si tu en as envie. Et ne pas te marier si tu n’en as pas envie.

    La liberté, quoi.

    Cela étant, tu en as encore le temps. Après tout, ça ne fait pas très longtemps que tu as eu tes premières éjaculations, et encore moins longtemps que tu te dis que, bon, ben, peut-être, finalement, ce sont les garçons que tu préfères.

    C’est sympa non, être homo, tu ne trouves pas? Non? Quel est le problème? Ah, les autres? Ben oui, c’est pour ça que je t’ai raconté tout ce machin sur Bory, la dépénalisation en 1982 et tous ces bâtards qui passent leur temps à nous insulter.

    Parce que oui, vraiment, c’est sympa, être un garçon qui aime les garçons. C’est beau, un garçon. Tu as encore un peu de mal à t’en rendre compte, après tout, tu n’es qu’un petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus. Tu as des érections en béton, tu bandes parfois sans trop contrôler et tu n’as pas encore appris toute la beauté qu’il y a dans la chute de rein d’un autre garçon, les coups de regards fragiles quand il te regarde, les grands sourires qui sentent la complicité, les longues caresses à se regarder les yeux dans les yeux, l’émoi quand, alors qu’il frôle de sa langue tes tétons, tu le regardes et tu découvres son cou, ses oreilles, comme tu ne les avais jamais vus. Oui, c’est beau, un garçon. C’est dommage que tu te contentes encore de la facilité de collectionner des photos de bites volées sur le net, sur Tumblr ou ailleurs, que tu en produises toi même en cachette sur Vine… Bof, allez, tu en as bien le droit, hein, de bander, de te branler et d’éjaculer en regardant les autres. Il faut bien t’en servir, de ton sexe.

    Mais je vais te donner un secret, un vrai.

    Il va falloir, vite, que tu mettes en pratique, et que tu rencontres ton premier amant, pour de vrai. Et si c’est déjà fait, t’évertuer à ne pas t’enfermer dans le monde virtuel. Une bite, crois moi, c’est bien meilleur en vrai. Parce qu’on peut bavarder avec son propriétaire.

    Hélas, suite à des circonstances qui ont trait aussi à notre histoire, tu vas voir, ça te concerne aussi, c’est devenu plus problématique de se rencontrer, même pour bavarder. Pour un rien, ça coûte de l’argent, et ça, ce n’est pas juste, parce que tu n’es qu’un petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus, et que de l’argent, tu n’en as pas.

    Je vais te raconter un truc, là, maintenant. Parce que si tout ça, ça coûte de l’argent, c’est qu’il s’est passé des trucs, tu sais, depuis qu’on a eu le droit de s’embrasser sans courir le risque d’aller en prison, comme c’était le cas avant 1982. Et ce que je vais te raconter, ben, c’est pas facile, tu sais, mais il faut que tu le saches, parce qu’il va falloir que tu fasses des choix. Je préfère te balancer ça maintenant, tu seras prévenu.

    Tu zappes pas, hein?

    Il y a des vieilles de mon âge qui ne vont pas être contentes de ce que je vais dire, ni de comment je vais le dire, mais bon, c’est que des vieilles comme moi, tu peux pas t’imaginer comme je m’en fiche. Tiens, au fait, toi aussi, tu vas apprendre à parler au féminin. Des fois c’est gentil, des fois c’est vache. Des fois c’est pour dire un truc grave. On laisse le masculin à ceux qui ont à tout pris besoin de parler au masculin pour se prouver des trucs, du genre les casseurs de gueules ou les députés homophobes.

    Voilà, en 1982, on a eu le droit d’être gay.

    Pédé, quoi. Homo. C’était génial. On a commencé à avoir des bars, et tout. À Paris, ça draguait le jour aux Tuileries à côté de l’Orangerie, depuis des siècles d’ailleurs, on draguait l’été en journée au bord de la Seine en se faisant bronzer, si si, et des centaines, je t’assure. Aux Buttes Chaumont aussi. C’était difficile, de rencontrer quelqu’un, bien sûr, mais comme on avait plein de lieux en plein air, on finissait toujours par rencontrer quelqu’un. Et puis on se faisait plein de copains.

    C’était gratuit. La plupart d’entre nous débarquait à quatorze / quinze ans, on apprenait à devenir homo en bavardant avec les autres. Pour de vrai, et à l’œil. On passait tous plus une moins par une crise de follitude, histoire de se débarrasser de l’obligation d’être viril.

    Et puis, il y a eu cette saloperie de merde

    Le sida, ça, je suis sûr que tu en a entendu parler. Ça a été horrible, on a eu nos copains qui sont morts, ceux qui sont tombés malades, on ne savait pas quoi faire, il y en a eu qui ont arrêté de baiser. Tu te rends compte, on avait le même âge que toi… Ceux qui vivaient avec leur copain, ben, quand leur copain mourait, ils perdaient tout, la maison, les meubles, tout. Ben oui, il n’y avait pas de mariage, et les familles, des fois, se vengeaient. Celui qui restait se retrouvait sans rien, plus un souvenir, et pourtant des fois il avait accompagné son copain pendant des mois, des années, dans la maladie. Je ne sais pas si on te l’a dit, mais avec le sida, tu chopes toutes les maladies qui traînent, elles deviennent pire. Tu te rappelles, ta varicelle? Ben imagine, c’est pareil, mais ça dure, et tu ne peux plus manger, tu maigris, et tu attrapes un truc comme une grippe par dessus. Et il n’y avait pas de médicament. Alors, tu meurs.

    On avait ton âge, tu sais…

    Mais heureusement, comme on avait l’habitude de se rencontrer, je t’ai dit, les Tuileries, la Seine, ou ailleurs, on n’a pas tardé à réagir collectivement. Une vraie communauté. Aux USA aussi, ils ont fait ça. À San Francisco. À la télé, on te parle de héros pour des trucs nuls, mais nous, comme par hasard, nos héros, la télé, elle les a oubliés. Ben ouais, tu imagines, ils sont incapables de t’avoir fait ton éducation sexuelle, alors te parler de pédés qui ont lutté, dégommé trois ministres et fait faire caca dans leur culotte à plein d’autres, hein… Quelques dizaines d’entre nous ont informé tous les autres.

    Mettez des capotes, mettez des capotes, qu’ils disaient.

    La plupart d’entre eux sont morts. Ce sont nos héros, à nous les pédés. Si tu veux être libre, tu devras un jour penser à leur rendre un culte. Je sais pas, le premier décembre, par exemple. Ils en avaient, des couilles, c’étaient pas des PD.

    Alors comme ça, pour ne pas choper cette saloperie, il suffisait de mettre une capote à chaque fois qu’on pénétrait un autre mec par l’anus. Je te choque pas, j’espère. Mais bon, hein, sur le net, tu en as vu d’autres, je suppose. A ce sujet, c’est à toi de voir si tu veux faire ça, et quand tu le feras, ou si tu veux recommencer, c’est ton histoire, c’est ta bite, et c’est ton cul. Ce que je peux te dire, c’est que d’un côté ou de l’autre, quand c’est bien fait, c’est super cool. Ben ouais, on est des pédés, et on n’a pas honte de se faire pénétrer. D’ailleurs, même les hétéros aiment se faire mettre un doigt par leur copine, he he he. En fait, on a une glande et c’est agréable quand on la masse : la prostate. Et quand tu te fais pénétrer, si c’est bien fait, je te raconte pas le massage. Je dis bien si c’est bien fait…

    Il y en a, ils ne te respectent pas, ça fait mal, et puis c’est tout.

    Tiens, voilà un autre secret, un truc qu’on ne te dira jamais nul part.

    Il te faudra bien choisir tes amants.

    C’est important pour toi, parce que tu apprendras à te respecter toi même. Et puis c’est important pour que tes amants apprennent à se respecter les uns les autres.

    On est entre hommes, il n’y a aucune pondération, aucune sorte d’éducation pour nous freiner comme c’est le cas entre hommes et femmes. En fait, l’éducation des hommes est une éducation de dominants. Tiens, ce sont, par exemple, ces crétins qui te traitent de PD, te menacent de te casser la gueule, espèce de pédale, comme ils disent. Eh bien, il faut que tu comprennes que tout gentil que tu es, tu as cela en toi. Le plus tôt tu le sauras, le plus tôt tu apprendras à te freiner, à écouter l’autre, à sentir quand ton partenaire éprouve du plaisir, et quand il n’en éprouve pas. Tu deviendras un amant très apprécié, et c’est bien ce que tu cherches, non, hein?

    Certains, tu auras l’occasion d’en rencontrer, peut être as tu vu de ces vidéos à ce sujet, s’amusent à contrôler leur violence. On appelle cela le sado-masochisme. Je suis mal placé pour te raconter, moi, ça m’a toujours fait rire, quand un gars essayait ce genre de truc avec moi, on arrêtait tout. Mais qui sait, peut être que toi tu aimeras ça ou tu aimes déjà ça, et c’est ton droit. Mais rappelle-toi bien, jamais il ne faut faire vraiment du mal, et encore moins haïr son partenaire.

    Quand un homme exerce une violence sur un autre homme, tu sais comment cela s’appelle ?

    Cela s’appelle un viol.

    Si tu sens ce type de violence en toi, n’hésite pas à en parler à un spécialiste avant de l’exercer. Si un homme te viole, ou te fait du mal, dénonce-le, ne rentre pas ta peur, n’apprend pas à te taire ni à te faire du mal. On n’a pas lutté contre les homophobes pour ça, non, hein? Bon, je sais, c’est plus facile à dire qu’à faire. Gère au mieux. Les hommes sont parfois violents sans s’en rendre compte, et ce n’est pas toujours méchant, tu sauras faire la part, maintenant que je t’en ai parlé.

    Comme je te disais, le sida a décimé Paris.

    Nos clubs, nos bars, nos habitudes, presque tout a disparu. Et puis certaines associations et les politiques ont décidé que pour « contrôler les risques » et « faire de la prévention », il faudrait limiter la drague dans les jardins. Finies, les Tuileries, adieu, Tata Beach, déserts Les Buttes Chaumont. Je ne sais pas trop comment c’est par chez toi si tu es en province.

    Maintenant, il faut de l’argent, pour draguer.

    Ou un ordinateur, ou un téléphone portable. Et encore, on se branle beaucoup, on rencontre peu. En tout cas à ton âge. C’est dommage. Combien de fois, tu te retrouves à jouir tout seul devant ton ordinateur, si c’est pas malheureux.

    Bref, voilà, je t’ai expliqué. Cette saloperie appelée sida a changé beaucoup de choses, nos lieux, beaucoup sont morts. Et puis ceux qui sont restés ont vieilli. Et puis il y a eu enfin des médicaments de plus en plus efficaces. Pour ceux qui n’avaient pas attrapé le virus, c’était la délivrance. C’étaient des tonnes de pilules, mais ils étaient de moins en moins malades. Et puis les médecins ont de mieux en mieux contrôlé. Maintenant, c’est souvent qu’une pilule par jour quand on a le virus, le VIH. On revient de loin, hein. Ceux qui n’avaient pas attrapé le virus, eux, ont eu moins peur de tomber malade.

    Pendant des années, nous avons couché avec des types sans poser de question, on utilisait la capote, on faisait très attention. De temps en temps, une capote lâchait. Pas de chance.

    Mais comme je t’ai dit, on était un groupe.

    On s’entraidait, on se sentait moins seul. À force, et ça c’est le monde dans lequel tu vas débarquer, certains se sont lassés de mettre des capotes, et les contaminations par VIH ont recommencé. Bon, ok, il y a des médicaments, mais ce n’est pas marrant. Il y en a plein, ils te diront que c’est pas grave, mais c’est pas vrai. Ne les crois jamais, hein, tu m’écoutes, t’es trop mimi pour avoir à te taper un médoc qui va te bouffer les os, te donner des cauchemars ou des vertiges.

    Le VIH, c’est ton histoire en tant que pédé, tout comme la déportation, tu sais, quand Hitler nous envoyait en camps avec une étoile rose , ou comme quand on nous brûlait en place publique, ou comme dans certains pays quand on nous emprisonne. C’est ton histoire en tant que pédé, mais c’est pas ton histoire individuelle. Ne laisse jamais un type te contaminer, ne cède jamais aux sirènes du c’est pas grave. Et même si tu bandes comme un malade quand tu vois des films ou des photos sur le net avec des types qui ne se protègent pas, ne le fais jamais.

    C’est un ordre.

    Tu vois, je ne suis pas un mec cool. Tu sais pourquoi? Parce que je t’aime trop pour ça, petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus, je ne te connais pas, mais nous avons la même histoire. Moi aussi, j’ai été un petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus.

    Je sais que dans les mois, les années qui viennent, ça va enfler, la tentation de laisser tomber la capote. Parce qu’en soit, c’est vrai que c’est pas rigolo.

    Mais si je peux me permettre…

    Je te donnerai un conseil, un truc qui vient de l’époque d’avant cette saloperie. On peut s’embrasser beaucoup, et je t’assure, quand t’emballes un type qui te plait, ta pine, elle est super dure, si si. Tu peux lui lécher le nez, derrière tes oreilles, et pour tout te dire, il y a des mecs, ça les fait presque jouir, si si. Ensuite, tu peux le caresser, lui lécher les flancs, le nombril, il y a des mecs, ça les tord en deux, si si. Tu peux lui lécher les tétons, les lui caresser, je t’assure, il adorera ça. Et tu sais quoi, tout ça, c’est risque zéro. Vous pouvez vous branler, vous regarder vous branler, et c’est sans aucun risque, aucun, c’est safe. Tu peux lui lécher les couilles, idem, aucun risque… Et si enfin tu en arrives à une pénétration, c’est préservatif, et ça, tu ne le négocieras pas.

    Et je vais te dire pourquoi.

    Simplement parce qu’un jour, tu vas en faire jouir un davantage et il te fera jouir un peu plus, vous aurez plein de trucs en commun et vous voudrez vous marier. Et si l’un des deux, à votre âge, était séropositif, on dit comme ça, ben tout d’abord il faudrait le dire à l’autre, et si ça ne changeait rien à votre relation, tu te rends compte comment il serait inquiet à chaque fois que tu seras malade, je sais pas, une grippe, pas le sida. À ton âge, si tu fais ce que tu peux, ce truc, je te dis, ça ne t’atteindra pas. Si tu rencontres un gentil garçon séropositif, s’il prend bien son traitement, si vous faites ce que je t’ai expliqué plus haut, tu n’as aucun risque. Tu seras juste inquiet quand il sera malade, je ne sais pas, une grippe.

    Ça s’appelle l’amour.

    Et puis à ton âge, à priori, tu le verras arriver, le traitement, celui qui te permettra vraiment de relâcher un peu ton attention, même s’il y a d’autres maladies, comme l’hépatite, une saloperie, ça aussi.

    En fait, tu vois, tu arrives à un moment important. Ta vie s’ouvre sur l’horizon. Le Prince Charmant a décidé de laisser tomber cette idiote de Blanche Neige, l’autre a décidé de laisser cette gourde de Belle au Bois Dormant pioncer forever, ils se sont rencontrés tous les deux et ils sont tombés incroyablement amoureux.

    De tes choix, de cette vie devant toi, de ta capacité à décider pour ta vie, joli petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus, tu vas appartenir à la première génération de pédés vraiment libres. Libres de tout foirer, de se retrouver à enchaîner les rencontres, pas faire trop attention à toi et aux autres et peut être même te choper une saloperie au passage.

    Ou libre d’être un peu plus fort, de vraiment redresser la tête et d’envoyer ces gueules de cons d’homophobes. Tu seras peut être au chômage, tu seras certainement un peu fauché, mais si tu mets de la volonté dans ta vie, si tu aimes les autres petits pédés de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus, alors tu seras un homme, mon petit pédé de quinze, seize, dix-sept ans ou un peu plus. Nous, les vieux, on emmènera notre époque avec nous dans la tombe.

    Je te demande juste, alors, de ne pas nous oublier.

    Madjid Ben Chikh
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    Mon cadeau pour vous tous, des saveurs de ce pays qui peut etre vous fait rever comme il me fit rever. Asakusa, mon quartier. Je suis tres fier, de mon quartier, comme si j’y etais nee.

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