Tu ne peux pas imaginer à quel point je suis fatigué d’ici, je veux revoir les horizons de brume de l’ouest de la France, je veux revoir la Sarthe, je veux m’arrêter au hasard des gares, visiter la cathédrale de Chartres
Étiquette : japon

Incertitude

Griezmann et Dembélé, deux bouffons racistes
Dans la deuxième vidéo, on descend au niveau Michel Lebb et Pascal Praud, c’est à dire dans la fosse septique. On voit les joueurs, mains jointes « à l’asiatique » (et qu’importe si les japonais ne joignent pas les mains, pour nos bouffons, les niaqwés, ce sont tous les mêmes), grimer une sorte de langue bizarre sensée être du « asiatique » (et qu’importe si ça ne sonne pas japonais du tout, c’est du niaqwé saupoudrés d’yeux plissés).
Il y a trois semaines, on allait voir ce qu’on allait voir. Les joueurs de l’équipe de France allaient montrer au monde qu’au pays des Droits de l’Homme, la France, on savait dénoncer le racisme et affirmer sa solidarité avec les victimes des violences policières (ce n’était pas dans le communiqué, mais ça reste le message du genoux à terre aux USA).
Nos joueurs n’ont pas tardé à faire les frais d’une attaque en règle des chroniqueurs de la chaîne réactionnaire du milliardaire Vincent Boloré, CNews, de la radio du milliardaire d’extrême-droite spécialisé dans « l’optimisation fiscale » Christian Latouche, Sud-Radio, ainsi de la très macronienne chaine du milliardaire surendetté Patrice Drahi, BFMTV, ainsi que d’attaque des journaux des mêmes propriétaires relayés à tour de bras sur les réseaux sociaux tant et si bien que le courage de nos footballeurs s’est vite dégonflé.
À toute cette mousse raciste où les interminables attaques et sommations à « rentrer dans leur pays » semblent n’effrayer personne est venue s’ajouter l’humiliation d’une cuisante défaite en Suisse lors d’un « super spreader event » certainement observé à la loupe par les membres du Comité Olympique.
Twitter s’est enflammé, et on a pu apprendre, hormis les nationalités ou origines de certains joueurs, combien ils étaient payés.
Personnellement, les salaires des joueurs de football, tant qu’ils paient leurs impôts, ne m’intéressent guère même si je les trouve profondément indécents.
C’est en tout cas bien plus transparent que les milliards accumulés par les propriétaires de médias spécialisés dans l’invective raciste. Christian Latouche « optimise » via le Luxembourg tout en ayant déménagé une partie de sa société aux USA, Vincent Bolloré doit sa réussite à des montagnes de subventions obtenues grâce à ses relations politiques ainsi qu’à une « optimisation fiscale » particulièrement sophistiquée. Quand à Patrice Drahi, son groupe est tellement endetté que les banques sont obligées de lui en donner toujours plus sous peine que cet empire bâti à partir de rien ne s’effondre. De toute façon, il pratique « l’optimisation fiscale » et est domicilié en Suisse…
La qualité du débat en France est empoisonné par ces spécialistes en « optimisation fiscale » car après ils en profitent bien. Si la population commençait à s’intéresser à leurs fortunes et à leurs liens avec les élus de tout bord, ça ne se passerait pas très bien pour eux.On avait presqu’oublié ce « genou à terre » que voilà qu’émerge ce weekend une vidéo prise vraisemblablement au Japon il y a deux ans. On y voit l’un des deux bouffons, Griezmann, en train de rire pendant que celui qui filme, visiblement Dembélé, se moque de membres du personnel de leur hôtel venus essayer de changer la langue du téléviseur ou d’une console de jeu.
Bon, les japonais, quand il y a un problème, ils s’y mettent à dix, se posent trois tonnes de questions. Ça, j’avoue, ça m’a toujours fait sourire et parfois agacé. C’est comme ça, et ils ne lâcheront pas l’affaire avant d’être parvenus à trouver une solution. C’est pour ça, d’ailleurs, que quand quelqu’un a un problème, personne ne va l’aider. Si on commence à aider, il faut aller jusqu’au bout.
Mais dans la vidéo les propos tenus n’ont rien à voir avec de l’étonnement face à une façon de faire, ce sont des propos purement racistes.
Un commentaire sur les visages. C’est raciste.
Une mise en doute de l’intelligence des habitants du pays. C’est raciste.
Le tout entrecoupé de rires. Le tout en français. J’aurais bien voulu les entendre, ces bouffons, tenir les mêmes propos en anglais. Mais les racistes, c’est lâche. Toujours. Ça ne se sent fort qu’en meute, et la meute, là, ce sont ces pachas français surpayés traitant des employés venus les aider comme on traite des esclaves. Par le mépris et sans courir le risque de quoi que ce soit.Dans la deuxième vidéo, on descend au niveau Michel Lebb et Pascal Praud, c’est à dire dans la fosse septique. On voit les joueurs, mains jointes « à l’asiatique » (et qu’importe si les japonais ne joignent pas les mains, pour nos bouffons, les niaqwés, ce sont tous les mêmes), grimer une sorte de langue bizarre sensée être du « asiatique » (et qu’importe si ça ne sonne pas japonais du tout, c’est du niaqwé saupoudrés d’yeux plissés).
J’ai eu honte pour eux.
Qu’un bouffon blanc ayant il y a plusieurs années grimé un joueur de basket noir en se peinturlurant en marron finisse dans ce genre de fange, on serait presque surpris si ça ne lui était pas arrivé.
Mais qu’un autre bouffon, noir cette fois, joue ce jeu là montre à quel point le type est un vrai crétin qui ignore visiblement que dans la « hiérarchie des races » construite par l’Europe au 19e siècle, les noirs étaient juste en dessous des asiatiques.
C’est pour cette raison que la plupart des villes de ces pays avaient été transformées en bordels à touristes, et cela a grande échelle.
Apparemment il ne savait pas que la Chine, vieille de plus de 5000 ans de civilisation, avait été forcée d’importer de l’opium après une guerre féroce livrée par les britanniques, pourrissant la population avant de finir par coloniser « l’Empire du milieu ».Les arabes étaient considérés comme impies, mais ils ont toujours été regardés comme des humains, moins civilisés certes mais humains.
Les asiatiques, eux, étaient dépeints comme fourbes, cruels, menteurs et leurs femmes serviles, obéissantes, douces et exotiques, tout juste bonnes pour le plaisir de l’homme blanc en mal de dépaysement.
Au vingtième siècle, on a rajouté d’autres préjugés comme le manque de virilité des hommes, supposé une taille ridicule de leur sexe et des habitudes sexuelles étranges. Aucun peuple, hormis les africains, n’a ainsi été réduit à ce point en faire des quasi-esclaves offrant leurs filles à leurs maîtres. Aucun.
Quand à la décolonisation de l’Asie, elle est l’une des pires tragédies du 20e siècle. Napalm, gaz, produits chimiques, guerres interminables et régimes communistes génocidaires inspirés d’idéologies occidentales eugénistes.
Le Japon a échappé à cela, mais dans sa peur d’être colonisé, il s’est converti aux pires travers de l’Occident au point de se livrer lui-même à des guerres coloniales, reprenant à son compte les théories raciales avant de finir par recevoir deux bombes atomiques, les seules jamais lancées.Le préjudice subi par les peuples d’Asie par l’aventure coloniale de l’Occident est immense, et le racisme anti-asiatique en est le batard ultime: cette façon de regarder les « asiatiques » manifestée par les deux joueurs trouve ses racines dans des préjugés purement français.
Mais le racisme, tout édenté, de Dembélé, n’en est pas moins abject. Cette obsession qu’ont certains indigènes à vouloir se faire plus blancs que les blancs est un naufrage moral intolérable qui doit être dit sans une once de concession.
La plupart des asiatiques, eux, garderont pour eux la violence de toute cette vulgarité, car même si les propos sont adressés à des japonais, les deux compères ont manifesté un racisme adressé à tous les asiatiques.
Cette violence, chaque fois, me ramène en troisième ou en seconde, quand sont arrivées deux jeunes cambodgiennes, dictionnaire sur la table, et s’accrochant pour suivre. C’était en 1980, et le Cambodge se remettait d’un des régimes les plus barbares qui n’ait jamais existé, le régime Khmer rouge, arrivé au pouvoir après que le pays eu subi déstabilisation politique après déstabilisation politique dans le sillage de la guerre au Vietnam.
Je hais le racisme anti-asiatique, je le vomis, parce que je sais qu’ils sont rares, les asiatiques qui montent la voix, parce que se plaindre, en général, c’est mal poli, et puis ça ne change rien, la vraie revanche, elle est dans la réussite que procure le travail laborieux. Ils disent ça, les Cambodgiens, et c’est comme cela que pensent beaucoup d’asiatiques, dans leurs petites communautés de fait un peu fermées, plus discrètes tout simplement parce que c’est comme ça qu’on est. Au Japon aussi, les gens sont comme cela.
Les jeunes asiatiques de France élèvent la voix depuis quelques années, je tenais ici à écrire que je suis avec eux. Tous les discours sur « les asiatiques » sont gavés de préjugés, et les jeunes indigènes sont allés à bonne école, au pays de Michel Lebb, de Sud Radio, de CNews et de BFMTV. Et il faut que cela cesse.Voilà donc qu’en trois semaines on est passés d’un geste qui aurait pu être courageux à la plus pure manifestation de racisme anti-asiatique et ainsi, ce faisant, en réduisant le racisme à une vulgaire stratégie de communication sans la moindre parcelle de sincérité comme le montre cette vidéo de nos deux bouffons, les voilà qui ne valent pas mieux que les racistes qu’ils prétendaient dénoncer.
Je hais le racisme anti-asiatique.

Chroniques (2): histoire de comput, ou Setsubun
Aujourd’hui, c’est Setsubun, 節分, le dernier jour de l’année ancienne.
Setsubun marque le moment où l’hiver s’efface pour laisser place au printemps qui littéralement se lèvera demain, 立春.
Étonnant, vivre dans un pays qui est parvenu à superposer deux calendriers totalement différents tout en y rajoutant des éléments de son propre calendrier agraire et en plaquant sur le tout son calendrier impérial.
Le Japon vit, depuis 1868, dans le calendrier grégorien. On y utilise exactement les mêmes dates qu’en Europe ou aux USA, avec une année divisée en 12 mois et 52 semaines commençant le 1er janvier et s’achevant le 31 décembre. Rien de bien extraordinaire.
Toutefois, dès que vous remplissez un formulaire, vous avez affaire au calendrier impérial destiné à compter les années de règnes de l’empereur en exercice. Et pour rendre l’exercice un peu plus compliqué, ces années sont comptées de l’ancienne façon, assez peu logiques pour nos esprits rationnels.
Ainsi le nouvel empereur a été intronisé il y a deux ans, le 1er mai 2018. Dès ce moment là, on a été dans la première année appelée l’année d’origine, Gan’nen, 元年. L’ère dans laquelle nous sommes rentrés est appelée Reiwa, 令和, l’ère précédente était Heisei, 平成, celle d’avant était Shôwa, 昭和, précédée de Taishô, 大正 elle même précédée de l’ère qui a vu la restauration de l’empereur ainsi que le transfert de la capitale à Tôkyô, Meiji, 明治.
Le jour de l’intronisation de l’empereur a donc été le 1er mai Reiwa Gan’nen, 令和元年5月1日. Le 1er janvier 2019, on est passés dans la deuxième année, même si finalement il n’y avait que 7 mois. Aujourd’hui, on est donc en Reiwa 03, le 2 février.
Ouf.
S’ajoutent ensuite des bribes de l’ancien calendrier luno-solaire chinois commençant traditionnellement lors de la nouvelle lune fin janvier ou début février. Ces restes se bagarrent à travers le Japon dans les dates de fêtes identiques mais fêtées à des moments différents. La fête des morts a lieu le 7e mois de l’année, ce qui veut dire en juillet pour la région de Tôkyô, mais août pour une majorité d’autres régions.
La décoration traditionnelle du 1er de l’an est une branche de pin, mais on décore également les arrangements floraux avec des branches de muriers en fleurs et cela le fait que non, le 1er janvier, les muriers ne sont pas en fleurs…
Pour finir, le japon est habité par une culture poétique agraire et panthéiste où les phénomènes naturels, les différentes floraisons et les récoltes donnent leur vocabulaire – ce sont eux qui inspirent les haïkus selon des règles très codifiées où telle plante évoquera telle saison. J’ai eu l’occasion d’en parler plusieurs fois, j’adore l’ancien nom des mois et des saisons. Les japonais anciens ne se prenaient pas pour des européens, il n’avaient que faire que le Japon ait « 4 saisons », comme les japonais brainwashés n’arrêtent pas de le dire et le répéter en dépit de tout bon sens. Les Japonais d’avant savaient très bien que le système de saison est complexe, ici, ils avaient donc un vocabulaire incroyablement riche qui inspirait le nom de chaque mois, le changement subtil de saison après le passage de tel vent, de telle pluie ou le changement de couleurs de telle ou telle feuille…
Bien, aujourd’hui, donc, c’est Setsubun. La tradition est de nos jour de jeter des graines de soja sèches en criant « dehors le diable! Le bonheur, dedans! », 鬼は外、福は内! Il parait qu’il faut jeter autant de graines qu’on a d’années, puis les manger après. On fait porter le masque d’un démon aux enfants.
S’est ajoutée la « tradition » du Ehômaki, venue de la région du Kansai. Le Ehômaki, 恵方巻 est un rouleau de riz enveloppé dans une algue et fourré de différents ingrédients colorés: concombre, omelette, champignons shiitake en marinade, etc C’est très bon! On doit les manger dans la direction de l’année qui est, en 2021, sud-sud-ouest. Ne me demandez pas qui décide de ça, je n’en sais rien…J’ai mis des guillemets à « tradition » car il n’est pas sûr que ce soit si ancien. J’ai entendu dire plusieurs fois que ce sont les supérettes qui ont lancé la « tradition » dans les années 90, même s’il semble bien qu’en effet on mangeait bien des Ehômaki à Osaka.
Si aujourd’hui l’hiver s’achève, c’est que demain commence le printemps, 立春. Oui, le 3 février…
C’est ça, vivre dans un autre pays, un pays dont la culture est à ce point éloignée de celle dans laquelle on a grandi.
Là aussi, c’est un reste du calendrier chinois et cette date est célébrée dans toute l’Asie car elle annonce le début des travaux des champs même si dans la plupart de ces pays on soit encore dans le froid. On commence à regarder les premières fleurs dans les arbres, les camélias, et le vocabulaire des saisons est plein de ces mots qui disent que tel jour est le jour où tel insecte sort de terre, tel vent est le premier vent du printemps, 春一番, entendre par là le premier vent venu du sud, plus doux.
Ce pays est devenu d’une laideur difficilement descriptible. Tout, les immeubles, les maisons, les espèces de raccommodages urbains qui défigurent le paysage comme une grosse balafre, tout est véritablement laid, et de façon inattendue, c’est le vocabulaire agraire des saisons qui évoque un temps pas si lointain où la nature ici devait être d’une beauté rare, lumineuse.
On en voit des traces quand on quitte Tôkyô. Le Shinkansen traverse des paysages extrêmement touchants, vers shizuoka on voit ces champs de thé en plateau, et des fois on aperçoit des hommes et des femmes qui récoltent leurs feuilles d’un vert incroyablement… vert.
Quand vient Setsubun, et le lendemain Risshun, j’appréhende le mois qui s’annonce, et qui est le plus long de l’année. Partout la nature se réveille, les petits oiseaux vert mejiro picorent le pollen des fleurs de muriers et le vent n’en est pas moins glacé, la nuit incroyablement froide et les journées encore relativement courtes.
C’est un mois très long, et qui va jusqu’à la fête des filles, le 3 mars. Alors, seulement alors, les températures commencent à monter un peu plus. Les kawazu-zakura, des cerisiers précoces, sont en fleurs alors que les pêcher sont en pleine floraison. Malgré le froid, on commence à compter les jours qui nous séparent des fleurs de sumeyoshi-sakura, ces cerisiers qui fleurissent avec l’équinoxe.
Patience…

Chroniques (1): parler du Japon
Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier. Et pourtant c’est sur ses pas que je vais tenter de m’aventurer, parfaitement conscient que jamais je n’égalerai celui qu’il convient bien d’appeler un modèle indépassable. Il est un maître, et si hier je vous parlais de respect que je voue à certaines personnes, un respect que je ne distribue qu’avec parcimonie je le reconnais, eh bien il me faudrait mettre Nicolas Bouvier parmi eux.
Son destin n’a rien d’un destin politiquement comme-ci, il n’a pas même été un auteur de romans, non, Bouvier, c’est sa vie et c’est l’oeuvre littéraire qu’il en a faite, c’est l’oeuvre « totale » qu’il a su créer puisque non content d’écrire, Nicolas Bouvier a également su dessiner et photographier.
On ne peut pas avoir à un quelconque moment de sa vie aimé le Japon sans s’être intéressé à lui, à son lien intime, profond, avec ce pays ainsi qu’avec sa population. Bouvier était un baroudeur, un voyageur comme la première moitié du vingtième siècle en a fait quelques uns, un destin de hasard qui au bout d’un long périple à travers l’Asie a fini par échouer en rade de Yokohama, sans argent ni projet, commençant une vie d’errance qui le mènera à Asakusa, dans mon quartier, encore balafré par la guerre, rongé par la pauvreté et de quasi-bidonvilles. Là, il va se lier avec des sans rien avec qui il va partager la même errance dans un pays secoué par le double poids de sa défaite militaire et d’une destruction qu’on a peine à imaginer aujourd’hui tant tout est pimpant, propre, riche.
Il va apprendre la langue, les habitudes, les gestes, dans un quasi-dénuement tout juste pondéré par la possession de l’appareil photo par la grâce duquel il va se faire connaitre. Il se promène à Ueno et son regard est attiré par une sorte de trace sur un mur, celle-ci semble avoir été tracée par les piétons. Quelques mois plus tard, le journal Asahi lui propose de photographier la ville, ses habitants, et c’est comme cela que nait le Nicolas Bouvier que nous avons découvert, nous, les amoureux du Japon. Sa connaissance non seulement de la langue, mais également de la langue populaire, des habitudes et de la culture vont l’amener à aller là où aucun étranger n’avait jamais été, à rencontrer des artistes de rue, des gens de peu, des vieillards, des artisans, des paysans. Son appareil fixe un pays en pleine transformation mais où le poids du passé n’a pas encore été effacé par son rapide développement économique, la société de consommation et la déferlante du baby-boom.
À cet incroyable talent de photographe qui fait de lui un incroyable humaniste au sens le plus pur du terme, celui qui aime l’humain tel qu’il est, sans aucun jugement moral ni aucune supériorité s’est très vite ajouté une plume incroyable, drôle et mélancolique, tendre et acide. Il s’emporte ici contre tel trait de caractère ici avant de s’émerveiller d’un geste ou d’une marque de gentillesse. Honnête, son écriture raconte le pays à travers ses yeux de suisse. Jamais il ne remet en cause la centralisé occidentale de son regard et en cela il nous permet de percer ce que peuvent être de vrais universels. Il ne veut en rien que les japonais changent, mais il s’agace de tel ou tel trait de leur caractère parce que précisément il est occidental. Ce qui l’attendrit, ce qui le surprend n’en trouve alors que plus de force car on y devine le suisse confronté à ce mieux que l’Occident qu’apporte le regard honnête sur une autre culture, une autre civilisation.
En nait un dialogue réel qui font de ses livres de véritables trésors pour celles et ceux qui veulent découvrir ce pays tout en comprenant que ce n’est pas à nous de changer le Japon, mais que peut-être nous pouvons, nous, accepter que le Japon nous change un peu.
Moi, c’est cela que je tire de Nicolas Bouvier. C’est bien simple, il est tout ce que jamais Caroline Fourest ou Alain Finkelkraut ne seront, il est leur contraire total. Il est un pur produit de cette époque, l’après-guerre, qui a vu fleurir des auteurs et des penseurs tournés vers l’autre, il est le contemporain de Leiris et Jean Rouch dévoilant l’Afrique débarrassée du prisme colonial, de Levi-Strauss qui fait de peuples océaniens des humains à part entière dotés d’une culture tout aussi respectable que la nôtre, de Beauvoir racontant le Brésil et troublée par cette rencontre d’une culture qui l’interroge sur ses certitudes, il est un contemporain de cette époque façonnée par l’expérience de l’échouage totalitaire et raciste de la civilisation occidentale.
Son oeuvre n’est en rien politique au sens de volontairement politique. Il n’est qu’un voyageur dévoilant les peuples et les paysages rencontrés, en Afghanistan, en Inde, en Chine, en Corée ou au Japon, avec un oeil honnête « centré-décentré ». Il reste un suisse, un occidental, portant un regard sur des peuples qu’il met au centre de sa narration, de ses photographies, pour nous présenter leurs gestes, leurs visages. L’autre n’est alors plus ce japonais sur la photo, mais c’est le photographe, sorte d’invité par effraction et tentant de s’effacer pour nous livrer une vérité autre.
Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier, mais il y a une chose qu’avec lui je partage. J’ai appris à ne pas me penser comme le centre de tout, et chaque jour je me trouve être un invité, agacé par ce statut qui fait de moi un autre, et en même temps cette position, je l’ai choisie en venant ici. Il y a juste que je n’en mesurais ni le poids, ni la difficulté.
Elle m’apporte ses lots d’agacement, de colères rentrées, de frustrations, mais également ses moments magiques où je perce quelque chose chez l’autre, et ici cet autre est forcément japonais.
J’ai eu l’idée de ces chroniques de ma vie au Japon il y a quelques jours. J’avais besoin d’un sujet d’écriture pour me re-familiariser avec ce travail, d’un joujoux en quelque sorte, et voilà que le sujet est tout trouvé. Mes 15 ans au Japon sont une incroyable source de récits. Je ne vous raconterai pas au jour le jour, non, j’ai plutôt envie de vous parler de ce que j’ai vu, appris, regardé, aimé, haïs, adoré, ce qui m’a retourné, troublé, agacé ou émerveillé. Je ne sais pas photographier les gens, je me sens gêné, et puis il y a tout un côté légal maintenant, le droit à l’image, mais je pense être capable de les raconter. Et il y en a, à raconter.
Oui, j’ai eu l’idée de ces chroniques il y a quelques jours. J’étais à la poste, j’envoyais à mes trois étudiantes de Kawasaki les petits cadeaux que j’avais achetés pour elles à Kyoto, cadeaux que je n’ai pas pu leur offrir à cause de la suspension de leur classe pour cause de covid. La première employée a été très normale, polie comme les sont les employés de la poste, mais la seconde, quand j’ai eu fini de remplir ma boîte et d’y écrire l’adresse, elle a été plus que polie. Elle a été souriante, elle ne m’a pas dit que je parlais bien japonais, ce truc qui m’agace à un point vous ne pouvez pas vous imaginer, non, elle m’a expliqué tout très simplement, avec un sourire très simple que je pouvais deviner malgré le masque dans le plissé des yeux, et puis une fois que tout à été fini, elle s’est inclinée comme on le fait ici et je me suis senti moi-même m’incliner légèrement en répétant mes remerciements.
Et là, soudain, j’ai compris que je devais raconter cela, parce qu’au delà des agacements, les moments d’enchantement ne manquent pas et surtout je mesure à quel point le Japon m’a changé, a changé mon regard, mes attitudes, ma perception du monde. C’est ce contact permanent avec ce pays qui me fait tel que je suis aujourd’hui, et je pense avoir beaucoup à partager, avec l’espoir aussi que cela aiguisera mon regard sur cette expérience.
Je n’ai aucun regret d’être venu ici. Et que demain je revienne en France, cette part de Japon est maintenant profondément inscrite en moi, elle ne tardera pas à créer les mêmes agacements et les mêmes émerveillements sur la France, des sensations que je n’aurais certainement jamais été amené à ressentir si je n’avais choisi, voulu, avec force et obstination, de venir ici.
Je ne suis pas Nicolas Bouvier, et je n’ai absolument pas le désir de le devenir. Je suis Madjid Ben Chikh, un solitaire sociable et moderne qui a fait sa vie au Japon.
Et ainsi s’achève ce premier billet de chroniques, ce sera notre contrat, avec moi, avec vous, et avec ce pays et ses habitants.
3 décembre 2020
Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…
Il y a un truc absolument redoutable quand on écrit un article de blog, voire même quand on écrit un bouquin, quand on fait un film ou quand on peint, et puis même quand on a un gosse, tiens. Donner un nom.
C’est gavant, des fois, vous ne pouvez pas imaginer, quoi que si vous avez des gamins, vous voyez de quoi je veux parler. Bon, chez moi, c’est une sorte d’engueulade intérieure, je m’y prends et je m’y reprends à deux fois, à trois fois, parfois lors du pré-enregistrement, l’url est affublée d’un -2, ce qui veut dire qu’un autre billet porte le même nom, c’est malin, hein, imaginez, c’est comme si vous aviez deux garçons qui s’appellent Patrick ou Kamel. Alors il faut s’y remettre, et souvent, je sèche.
Pour celui-là, je ne vais pas me fouler, allons-y directement avec la date. Clair, net précis, compact, et hop!
Bloguer, c’est un peu comme le sexe au 21e siècle. Autrefois, l’écriture, c’était une question de temps, de rencontre, de hasard, de charme aussi, et puis une question d’avoir envie, on essayait un truc, et puis un autre. Regardez Balzac, ses longues étreintes de plus de 600 pages pour les Splendeurs et misères des courtisanes, bon, des fois, on s’ennuie un peu, mais bon, comme on avait aimé les longs débordements des Illusions perdues, on a eu envie de remettre ça, et bon, la deuxième fois, c’est toujours un peu moins bien. Si on enchaine avec Le cousin Pons, on atteint l’extase totale… Mais bon, on arrive à un pavé de près de 2000 pages, quand même, et on en rêve toute sa vie. Zut, pourquoi je ne lui ai pas demandé son numéro de téléphone, qu’on se dit, après…
De nos jours, il faut que ça file, il faut que ça jette. Sur Instagram, les filles se mettent des filtres pour ressembler à une « bombasse », c’est à dire à Kim Kardashian, vous savez, la fille qui est maquillée comme une hôtesse de l’air Emirates, avec des cheveux passés au fer à repasser et des seins injectés de la graisse liposucée dans la taille. Les mecs passent des heures à la gym au lieu de bouquiner, et quand ça fait du sexe, c’est comme dans les films qu’ils mâtent depuis l’âge de 11 ans. Ben pour écrire, pour bloguer, c’est la même chose, c’est fatigant. Je suis parisien, moi, j’aime bien passer des heures en terrasse d’un café avec un petit café devant moi, pourquoi je devrais migrer vers un Starbucks avec un Frappuccino Latte au caramel et aux granulés de chocolat sous un coulis de framboise dont l’employer voudra me retirer l’espèce de truc en plastique « recyclable » quand j’en aurai « bu » (avalé?) les deux tiers pendant qu’une « chanson » totalement identique à la précédente et agrémentée d’une voix moulinée à l’autotune sur une espèce de « rythmique » venue de la planète business tournera en boucle…S’il y a bien un truc auquel je rêve, des fois, c’est d’une récession telle que tous ces machins disparaissent pour de bon et pour toujours histoire de retrouver un peu de temps, un temps rare mais précieux. Le mois dernier, j’ai volontairement mis la pédale douce sur le blog, mais je suis content de mon article sur Dior, parce que je voulais l’écrire, j’avais un truc optimiste en tête, et il y a de quoi être optimiste malgré tout, mais pour cela, il faut sortir la tête du présent et regarder un peu plus large. En profondeur, beaucoup de choses changent, à commencer par la jeunesse qui, en France, est incroyable, est belle, est merveilleuse.
J’écris pour les gamins, je dis toujours.Décembre. Il y a quelques mois, j’ai commencé à penser que je voulais faire quelques petits aménagements chez moi. Ben je l’ai fait cette semaine, j’ai commencé lundi, j’ai mis le paquet hier. Ma cuisine qui est un truc ridiculement petit, a changé et désormais je peux y faire la cuisine, tout est à portée de main. Je vais « attaquer » la chambre, c’est à dire que je vais jeter des vêtements, je pense. Le salon viendra en dernier.
En regardant la lune, sur mon vélo, lundi soir, une lune brillante, brillante, et toute ronde, pleine, j’ai pensé très fort que ce mois-ci, ce sera la maison. J’ai fixé mon cap, et ça tombe bien car au Japon, justement, on s’occupe de la maison en décembre en faisant un grand ménage.
L’année a été assez pesante et elle laisse derrière elle un sentiment de doute, de fragilité. Je ne suis même pas sûr si école sera encore en vie au printemps, mais c’est quelque chose contre lequel je ne peux absolument rien, et je sais qu’il y en a beaucoup qui ont d’ores et déjà tout perdu, travail, commerce. Pour moi, ça continue tant bien que mal et j’ai fini par accepter cette fragilité-là. Si je perds mon travail, j’aurai toujours mes allocations et mes deux boulots du lundi et du mardi matin ainsi que plein de temps pour moi. Et comme ça arrivera quand l’économie recommencera à croitre, il y aura des possibilités. Je dis ça, je n’en sais rien, mais il sera temps alors d’y penser.
Et puis, et je reviens à la maison, je veux me sentir bien chez moi. Je me suis délivré de l’idée de rentrer en France. Ce n’est pas que je ne veuille pas rentrer en France, mais notre époque, cette année en particulier, nécessitent d’être roseau et non chêne. Avec plus d’un million de chômeurs et une économie à la peine, ce serait très difficile de rentrer, alors je vais me poser ici comme si j’étais destiné à rester, quitte à partir quand l’occasion se présentera, mais il est désormais totalement hors de question que je m’inflige cet arrachement, et alors, je dois sérieusement me poser. « La maison », je vous dis.
Et que fait-on à « la maison »? On travaille, parce qu’on est chez soi, et qu’on a du temps devant soi.
Swing slow (1996)
Ça fait longtemps… Peut-être faut-il cela, partir, s’absenter pour mieux revenir, la tête nettoyée du bruit environnant, le coronavirus, les attentats, l’espèce de folie islamophobe qui traverse la société française et dont les expressions sont identiques en tous points aux délires antisémites d’autrefois…
Non, je voulais vous partager une petite trouvaille, un petit bijou, un album de pop japonaise sorti en 1996. Le musicien et compositeur Hosono Haruomi, ancien membre du Yellow Magic Orchestra et la chanteuse pop Koshi Miharu. Un petit bijou de ce que l’on appelait « JPop » en référence à la « BritPop » en plein boom à l’époque, ou à la « French Touch » qui sévissait alors.
L’album est truffé de références musicales internationales, du rock’n roll kitsch à la musique d’aéroports, de la musique brésilienne à la chanson française, le tout remouliné un peu comme aurait pu le faire Dimitri from Paris à cette époque, au milieu des années 90, une époque lointaine, avant cette métastase affreuse née de l’accouplement du néolibéralisme et des réseaux sociaux appelée « influenceurs », avant la gloire de pacotille manufacturée sur des plateaux de télévision à coup de télé-réalité et de Les trucs machins ont du talent, avant le triomphe de la chirurgie plastique du cul, des pectoraux et des lèvres, du blanchiment des parties génitales et de l’épilation intégrale à exhiber sur Instagram.
Un superbe album électro, un moment d’innocence élégante…Une très belle musique pour accompagner votre confinement et que certain pourront même se repasser en boucle afin de vivre quelques moments de grâce enchantée…

55
J’ai 55 ans depuis lundi. Je voulais écrire, je ne l’ai pas fait. Je me suis beaucoup reposé, il y avait deux jours fériés cette semaine, mais aussi je me suis levé plus tôt, vers six heures trente. Un vrai progrès, encore insuffisant, mais sur la bonne direction. Dans la matinée je n’ai rien fait, j’ai laissé passer cette « seconde journée » de ma journée, j’ai pu constater à quel point cela m’en donne, du temps. Je vais tenter de repousser encore un peu mon heure de lever, et puis il va bien falloir travailler.
J’écris, je suis noué, les mots viennent difficilement, ils s’entrechoquent en moi, et même là, dans cette ligne, quand j’ai écrit « mot », sans trop comprendre c’est « mort » que j’ai tapé. « Les morts viennent difficilement ».
Cette année, mon application de calendrier m’a envoyé une notification pour l’anniversaire de Julien. Le 17 septembre. Maman, c’était le 19 septembre, et moi, c’est le 21.
17. 19. 21.
Je n’ai pas peur de mourir et je ne pense pas que ce soit une quelconque suite prémonitoire. Non, ça a été plutôt un sentiment d’absence, un sentiment de solitude, un sentiment de manque. Maman est partie le jour du printemps, le 20 mars. Je suis né le 21 septembre, la fin de l’été ou le premier jour de l’automne, ça dépend des années.
19. 20. 21.
Je ne sais pas pourquoi cette année j’ai pensé à ces suites de nombres. Peut-être envie de m’en libérer. J’ai juste été très triste encore de la disparition de Julien, et puis cela m’a ramené à la disparition de maman. De là, je reviens encore à l’éloignement, au départ, à l’absence, à la séparation. Et peut-être est-ce avant tout un sentiment simple. Si je devais quitter le Japon, je ne me remettrais pas de ma séparation d’avec Jun. J’ai toujours pensé revoir mes amis, je n’en ai jamais douté, il y a juste que je ne mesurais pas bien le temps ni son effet, on n’y pense pas trop. Mais si je venais à quitter Jun, ce serait une vraie séparation car je ne reviendrais pas au Japon. Et je sais très bien qu’avec le temps, la langue elle-même s’évaporerait.
Je crois qu’il est là, ce noeud en moi, là, en ce moment, devant cette page blanche.
Je me souviens de mes sentiments, quand maman me disait, alors qu’elle avait déjà plus de 75 ans, « quand je serai vieille ». Je contenais une colère, j’avais envie de lui hurler qu’elle l’était déjà, et que ces décisions qu’elle reportait, c’était maintenant, c’était à ce moment là qu’il fallait les mettre en oeuvre. Moi, je vois le compteur an qui continue de passer, et je ne veux pas jouer avec, je sais qu’il va bien falloir que j’empoigne mon courage et que je quitte le Japon. Pas cette année, non, mais conformément à ce que j’avais prévu l’an dernier quand je me donnais environ deux ans. J’ai signé un nouveau bail pour mon appartement en juin, un bail de deux ans, et cela veut dire pour faire court que ce sera mon dernier bail.
Ou alors. Ou alors je dois véritablement choisir de rester ici. Ce n’est pas mon choix, mais si je reste plus longtemps, ce doit être un choix assumé, calculé et mesuré, en aucun cas une lâcheté de ma part.
Je parle de lâcheté sans brutalité dans la signification, mais avant tout parce que reporter une décision difficile, c’est un manque de courage, et ce manque de courage, c’est de la lâcheté.
Je ne me vois pas vieillir ici.
Ce n’est pas que j’idéalise la situation en France, loin de là, et la gestion de la situation sanitaire en ce moment, avec la bande de Charlot aux commandes ne m’inspire rien de bon quand à l’avenir de la France, de ses habitants et du climat qui va y régner dans les années qui viennent. J’ai lu ce matin que Marseille allait avoir un nouveau couvre-feu pour ses bars et ses restaurants, autant dire que la moitié d’entre eux ne survivront pas, et qu’avec c’est tout un tissus social qui va périr pour être remplacé par des Séphora, des Halles aux Chaussures et des Flunch.
Tout cela je le sais, mais je ne sais pas trop quel est mon avenir ici. Je ne sais pas trop non plus quel est mon avenir en France non plus, comment le saurais-je, il y a des millions de français qui ne le savent pas non plus. Alors imaginez, mon avenir à moi, français, au Japon…
Comme toujours dans ces hasards de mes questionnements, l’Algérie est venue frapper à la porte. Ça a été Maria d’abord, elle est devenue fan des romans de Yasmina Khadra et, malgré toute la corruption qu’il y décrit, elle rêve d’aller y faire un tour. Elle m’a encore dit ça dimanche. Et puis ce sont quelques informations que j’ai lues, et voilà ce pays qui tape à ma porte. Comme si j’y avais une place, là-bas. Il n’y en a même pas pour les algériens, alors moi… Et pourtant, chaque fois que ce pays frappe à ma porte, je suis enveloppé d’une incroyable tendresse. Cette fois, ça a été le reportage de M6 qui a tant énervé le gouvernement et enflammé les réseaux sociaux. Ben oui, les algériens sont fiers, c’est le dernier truc qui leur reste vu que le système politique leur a volé tout le reste, alors ça non, ils n’ont pas apprécié qu’une chaine étrangère, française de surcroit, vienne comme ça parler d’eux, de « leur » hirak (soulèvement).
Ben moi je l’ai trouvé bien, ce documentaire. Ben oui, les commentaires étaient bardés de clichés, c’est le style même de la télévision privée, et de la Villardière, bien connu pour avoir bidonné certains reportages, n’hésite devant rien pour ajouter du croustillant qui permettra de vendre de la pub. D’ailleurs, visiblement, M6 est candidate pour diffuser directement en Algérie, c’est à dire avec de la publicité ciblée. C’est raté, le reportage a outré Son Excellence le Président de la République Démocratique et Populaire Algérienne Abdel-Madjid Tebboune, M6 est désormais bannie du pays. Une vraie démocratie, un authentique démocrate.
Mais une fois qu’on retire ces commentaires allumeurs, il reste un portrait de quelques jeunes qui se sont retrouvés dans la rue malgré des profils très différents, et on ne peut pas ne pas éprouver de sympathie envers eux, leurs situations si différentes.
J’ai beau être français, j’ai un lien très intime, très profond avec ce pays, l’Algérie, et ce n’est pas que par mon père. C’est aussi visuel, olfactif, auditif. L’autre jour, je me promenait et dans la rue, l’espace de deux secondes, il y a eu une odeur, je ne sais pas ce que c’était, et cette odeur m’a renvoyé à la Kabylie. J’ai au fond de moi deux régions natales, l’une dans l’ouest de la France, c’est là que s’est inscrit un sillon très profond dont je n’ai mesuré l’emprunte qu’au décès de maman. Et puis il y a l’Algérie qui elle s’inscrit dans les sens, ce n’est pas un sillon, tout juste une caresse, une esquisse, un possible qui n’est jamais advenu. Nedjma. Je ne parle pas du site, non, quoi que, un peu, peut-être aussi.
Alors voilà, nous sommes en 2020, c’est l’automne, le monde est traversé par une pandémie qui va ruiner les vies de millions de personnes à travers le monde, et j’ai très peu de temps pour engager ce que j’ai décidé il y a de cela un an. Et dans la balance, il y a quelqu’un que je ne veux pas quitter.
On dit souvent que poser un problème c’est déjà commencé d’y répondre. Certes, mais c’est quand même un peu plus compliqué que ça, et à mon avis icel qui a dit ça n’a jamais eu beaucoup de problème dans sa vie…
Côté travail, ce qui est inquiétant, c’est la très nette perte de motivation de mon patron qui désormais se contente du minimum. Son père est malade, alors il passe son temps à regarder des vidéos et lire des livres sur la santé. C’est un control freak, ça lui passera mais en attendant, il n’a pas l’énergie qu’impose la situation. Il est très passif. Hier, la secrétaire a un peu craqué et m’a confié qu’elle en a marre, qu’elle se demande si elle ne va pas chercher du travail ailleurs parce qu’elle commence à douter de tout, de la survie de l’école, de son travail.
Ça ne m’a pas surpris, je ressens exactement la même chose. Ça ne me fait rien non plus, j’ai pas mal envisagé la situation ce printemps, je l’accepte et de toute façon, elle fait partie de ces changements qu’il va bien falloir que je conduise pour ne pas les subir.
Si j’étais amené à perdre mon travail, je toucherais le chômage durant 6 mois, et j’ai aussi mes leçons du lundi et du mardi bref, j’aurais 6 mois de délai. Mais 6 mois, ça passe vite. Et d’un autre côté, qu’est-ce que ça me laisserait comme temps pour faire plein de choses…
Quand elle m’a dit ça, j’ai juste pensé que je dois déposer ma demande de visa permanent. Pas pour rester, juste pour avoir des options, des possibilités.
À 55 ans, ce qui compte, ce sont précisément les possibilités, et mon idée centrale est de n’en laisser aucune de côté.
Et puis il y a, surtout, le travail. Pas le travail salarié, il y a ce travail dont je ne cesse de vous parler et que je repousse, exactement comme maman le faisait. Quelque part, j’ai beau avoir un appartement bien rangé, avec plein de petit désordre élégant tout plein qui se range en 15 minutes, j’ai beau ne pas accumuler de trucs à jeter, sur mon Cloud, j’ai un véritable bazar de textes, à relire, à corriger, à terminer, terminés mais que je ne veux pas publier mais éparpillés au milieu de textes à terminés. Et ce travail, c’est précisément le travail, le vrai travail que je reporte indéfiniment alors que je constate à chaque anniversaire que le temps est passé.
17. 19. 20. 21. 55. 56. 57…

Septembre

« Tu te rends compte, il y a des centaines de millions de personnes qui rêvent d’être là, et nous, on y est » Une année, ça passe très vite, et avec les ans, on comprend qu’avec les ans, c’est la vie qui s’effeuille lentement, qu’elle s’en va aussi vite qu’elle vient, et qu’un jour elle partira pour de bon aussi rapidement qu’elle est venue. Je vais avoir 55 ans ce mois-ci, c’est un certain âge, c’est un âge certain qui m’engage désormais irrémédiablement vers mes 60 ans, un âge que je n’aurais jamais soupçonner approcher dans mes jeunes années. Pas que je voulais mourir, non, mais plutôt, quand on est jeune, à moins d’avoir de sérieux problèmes, on ne peut imaginer avoir 60 ans, être vieux.
Ma jeunesse a été un tourbillon où je ne contrôlais rien, ma trentaine a été un moment où je voulais tout contrôler de peur que tout s’échappe et finalement, depuis mon installation au Japon, j’ai enfin appris à vivre au présent, à jouir du moment sans tout chercher à contrôler ni sans perdre pied. Il y a bien eu des moments où j’ai cru perdre pied, comme ces deux fois où j’ai perdu mon travail, ou bien juste après le séisme de 2011, mais très étonnement, j’ai su garder le cap et j’ai utilisé cette capacité à « tout vouloir contrôler » pour ne pas baisser les bras et m’avouer vaincu comme j’aurai pu vouloir le faire quand j’étais très jeune.
Et puis depuis plusieurs années, ce doit être ça, la maturité, je me fais aux évènements même quand ce sont eux qui me font, c’est à dire que je transforme un donné. Je ne subis pas, je choisis. Par exemple, je peux très bien perdre mon emploi, on est dans un moment rempli d’incertitudes, eh bien vogue la galère. Ma santé pourrait très bien se détériorer, eh bien c’est la vie.Avec la chaleur, avec l’air conditionné qui me frigorifie la peau sans même rafraîchir mon corps, la nuit, chaque matin mes yeux s’ouvrent très tôt, et dans un demi-sommeil interminable, je fais des rêves d’une simplicité et d’une signification transparente incroyable, ils me révèlent mes appréhensions, le départ du Japon ou bien mon âge et ma présence dans un Paris qui ne m’appartient plus et que je ne reconnais pas. Ces rêves qui me laissent des questions envahissant ma conscience pendant plusieurs interminables secondes ainsi qu’un goût particulier dans la tête pendant toute la journée voire durant plusieurs jours, ils ne m’effraient pas, j’aime au contraire apprendre à vivre avec eux car ils m’obligent à moi-même. Ils me rappellent que le temps a passé mais qu’il n’est pas encore passé, qu’il y a un après à ce présent dans lequel je suis. Ils m’aident à regarder ma situation avec lucidité et me disent à moi-même que je n’ai plus beaucoup de temps, « vas-y Madjid, tu sais ce qui est devant toi, alors vas-y ».
Alors ce matin, j’écris ce billet, ce sera un court billet car au lieu de travailler, j’ai regardé un épisode de Miss Marple sur YouTube. Confession. Oui, il m’arrive de buller et de ne vouloir rien faire, mais ce matin, alors que je regardais cette aventure, un meurtre bien entendu, je me suis dit que ce serait bien d’arrêter de me mettre sur mon sofa comme je le fais après avoir déjeuner, et de mettre YouTube comme on mettait la télévision à la maison.
Hier, au travail, ou plutôt en allant au travail, j’avais le sentiment de faire quelque chose de vain, d’inutile. Ce n’est pas un sentiment nouveau, mais c’était profond. Je ne suis certainement pas le seul à « vivre » son travail plutôt qu’à le faire, nous sommes des centaines de millions à travailler pour payer les factures et, quand on accède à cette illusion de satisfaction, la « classe moyenne », pour s’acheter ces petits extras qui nous font croire qu’on fait quelque chose ou qu’on a réussi quelque chose. Mais la réalité, c’est que dans les transports, au seuil du travail, ces petites choses s’évanouissent pour ne laisser qu’un goût d’inaccompli. Enfin bon, j’écris pour moi, vous, je ne sais pas…
Mon ami Tarika et moi, nous en parlons souvent. Elle et moi, en plus, nous avons eu à faire à une « erreur de programmation », à une erreur statistique, puisque nous sommes « sortis » de milieux sociaux qui ne nous prédestinaient pas à tenter l’aventure, la bohème. Tarika devait devenir secrétaire, et moi employé de bureau. Cols blancs, maison à crédit sur 25 ans, mariage et enfant pour elle, mariage gay en costume Zara pour moi. Retraite. Diners entre amis autours d’une bonne bouteille de temps en temps. Collègues au bureau, sandwich rapide le midi.Et puis non, je vous dit, une erreur de programmation, il a fallu qu’on regarde les choses autrement. La voilà danseuse indienne, fins de mois difficiles, boulot constamment à remettre sur la table, et en même temps des invitations dans des ambassades, des voyages en Inde accueillie par des maitres de danse renommés et inégalés, une vie de bohème avec son combat au jour le jour et des montagnes de beauté. Me voilà au Japon, dans une vie que je me suis choisie, faisant des promenades au moins aussi belles que celles que je faisais autrefois dans Paris, comme quand je dis à Nicolas, un soir, alors que nous venions de regarder « La naissance de l’Amour », de Sueur, dans l’aile française du musée du Louvres, juste après que nous nous fûmes approchés d’une fenêtre qui donnait sur la pyramide de Pei, « Tu te rends compte, il y a des centaines de millions de personnes qui rêvent d’être là, et nous, on y est ».
Devant nous, il y avait le Louvres, la pyramide, le jardin des Tuileries, et au loin les Champs-Élysées, et puis à gauche on apercevait la Tour Eiffel… Vivre au Japon, à 5 minutes du Sensô-ji, c’est un peu la même chose, à part que je l’ai choisi. Et puis même si pour le moment on ne peut pas dire que j’ai été très productif en matière littéraire, je n’en demeure pas moins un vétéran du blog. J’ai touché à tout, fait beaucoup de chose, et rien fait de grand parce qu’au fond de moi je n’y ai jamais cru. Je veux dire, en moi, que je puisse faire quelque chose à moi, de moi, propre à moi et qui me mette à la même auteur que des auteurs ou des personnalités que j’aime, que j’admire, que je respecte. Tarika a le même complexe, on a toujours une bonne excuse quand en réalité, à notre niveau, le seul problème que nous ayons, c’est nous-même.
C’est cela, que mes rêves me disent en ce moment. Ils me montrent le chemin sur lequel je suis, ils me disent quelle est ma route pour le moment et par la même ils me rappellent qu’il est toujours temps, et quand je vous écrit que depuis mon voyage en 2015 je rêve d’habiter dans le 14e arrondissement, ils me disent que j’appartiens à cette vie si je le désire, qu’il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement. Ils me disent que je ne serai pas homeless, ils cassent les excuses que j’ai bâties au fil des ans, et ils me montrent en revanche les vraies questions qui se posent, ou plutôt la seule vraie question. What next?C’est septembre, je vais avoir 55 ans. C’est septembre, et c’est vraiment la rentrée.

Vivre au Japon, à 5 minutes du Sensô-ji, c’est un peu la même chose, à part que je l’ai choisi.




S’est ajoutée la « tradition » du Ehômaki, venue de la région du Kansai. Le Ehômaki, 
On ne peut pas avoir à un quelconque moment de sa vie aimé le Japon sans s’être intéressé à lui, à son lien intime, profond, avec ce pays ainsi qu’avec sa population. Bouvier était un baroudeur, un voyageur comme la première moitié du vingtième siècle en a fait quelques uns, un destin de hasard qui au bout d’un long périple à travers l’Asie a fini par échouer en rade de Yokohama, sans argent ni projet, commençant une vie d’errance qui le mènera à Asakusa, dans mon quartier, encore balafré par la guerre, rongé par la pauvreté et de quasi-bidonvilles. Là, il va se lier avec des sans rien avec qui il va partager la même errance dans un pays secoué par le double poids de sa défaite militaire et d’une destruction qu’on a peine à imaginer aujourd’hui tant tout est pimpant, propre, riche.
Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier, mais il y a une chose qu’avec lui je partage. J’ai appris à ne pas me penser comme le centre de tout, et chaque jour je me trouve être un invité, agacé par ce statut qui fait de moi un autre, et en même temps cette position, je l’ai choisie en venant ici. Il y a juste que je n’en mesurais ni le poids, ni la difficulté.




