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  • Un type bien: Laurent Jacqua

    Un type bien: Laurent Jacqua

    Un matin de 1984, c’était le lendemain d’une de mes émissions de radio, j’étais rentré au petit matin, ça tape à la porte, avec insistance. J’émerge, j’enfile une robe de chambre et je vais ouvrir.
    À la porte, un homme et une femme que je ne connais pas mais qui ne tardent pas à se présenter après avoir confirmé mon identité. C’est la police. Mon coeur se met à battre, je me demande ce qui se passe.
    J’habite seul depuis septembre 1983, c’est la première fois

    que j’ai la police qui débarque, comme ça. Ils me demandent ce que je faisais à une certaine date, puis ils me demandent si je connais un certain … (désolé, je ne me rappelle même plus son prénom… ça fait tellement longtemps), mais je ne tilte pas, et puis ils me disent, « peut-être vous le connaissez sous le nom de Snuff ». Et là, ben oui… Ils me tendent une convocation pour l’après-midi dans un commissariat du 11e arrondissement.
    La vache, qu’est-ce qui se passe?
    Snuff, quand on était un rocker, ou qu’on traitait dans les concerts parisiens, on le connaissait. Moi, je le connaissais un peu plus, il était venu squatter chez moi quelques fois, et puis, on avait même essayé de le faire décrocher de l’héroïne. Je me revois, avec une amie, on allait de pharmacie en pharmacie pour acheter je ne sais plus quel médicament qui pouvait aider. Quand j’ai vu Trainspotting, le personnage de Spud m’a fait penser à lui. Snuff était un garçon super gentil, très très doux mais avec un allure à filer la trouille à plein de monde. Un fils de prolétaire qui était devenu punk au tournant des années 70, avait trainé avec Métal Urbain, mais qui n’avait pas eu les moyens d’atterrir par la suite, et qui s’était enterré dans la came.
    On était devenus copains, on ne trainait pas ensemble, pas la même tribu, mais je le trouvais super drôle. Quand il débarquait chez moi, je lui proposais de rester, je lui faisais le petit déjeuner, et on bavardait de plein de trucs. Il connaissait « tout le monde », à Paris. Physiquement, il n’avait pas d’âge, la drogue l’avait bouffé.
    Une fois, il s’était pointé avec une fille, une suédoise. Je les avais laissés ensemble, mais il avait pigé que ça me faisait chier qu’il prenne mon hospitalité pour un squat. Il n’avait pas recommencé.
    Je suis allé au commissariat l’après-midi, et là, j’ai appris l’histoire.. Bon, en fait, j’en avais entendu parler, on ne parlait que de ça depuis quelques jours dans le milieu rock, mais je n’en savait pas beaucoup plus. Il y avait eu des tirs devant le Cithéa, un bar-concert rue d’Oberkampf, après une bagarre avec des skin-heads. En fait, ça faisait plusieurs mois que les soins provoquaient régulièrement et qu’il y avait des descentes suivies d’agressions. Cette fois-là, un skin avait été tué et un autre blessé.
    Le récit que m’ont livré les policiers était assez détaillé et il y avait un problème, deux suspects, dont Snuff, restaient introuvables. Ils m’ont posé des questions, j’avoue, je n’avais pas grand chose à répondre, je n’y étais pas, je leur ai expliqué que moi, depuis plusieurs mois, j’écoutais de la musique psychédélique et que donc je ne trainais plus avec les gens qui allaient au Cithéa. Ils m’ont demandé comment j’avais connu Snuff, je leur ai parlé de mes émissions de Radio, je leur ai dit que « tout le monde » connaissait Snuff. Je crois que mes explications les ont hallucinés.
    Je continue, par contre, de me demander qui a bien pu leur donner mon adresse et mon identité.

    Je vous raconte ça car comme je ne suis pas bien l’actualité française depuis mon départ, je n’ai pas suivi les reportages ni la libération de Laurent Jacqua, celui qui a été inculpé dans cette affaire avant au bout d’un moment de s’évader et de devenir un braqueur.
    Je suis tombé sur un de ces reportages, celui de Karl Zéro. J’ai écouté son récit de cette soirée là, un récit un peu différent de celui qui avait circulé dans Paris à cette époque-là, assez différent aussi du récit que la police m’avait fait et qui avait conduit Snuff à quitter Paris pendant deux ans.
    Vers 1987, un soir, j’allais à une soirée House rue Ponthieu, une bande de motards Hells Angels passent, un type me regarde, il s’arrête et me fait un grand sourire. C’était Snuff. Ça m’a fait super plaisir de le voir, on se fait la bise, on bavarde, et puis il repart.
    Il était désormais Hells Angels et évangéliste.
    Il est mort quelques années plus tard du SIDA comme plein d’héroïnomanes. Je crois que c’est mon ami Xavier qui m’a appris ça. Laurent Jacqua lui-même est séropositif. La drogue…
    J’ai cherché sa fiche Wikipédia. Depuis sa libération, il s’occupe de la commission « prison » à Act-Up, a écrit des bouquins. Incroyable, dans l’interview, sa façon de parler, un gars des faubourgs, j’ai pensé. Ça en ferait, un beau film, sa vie.

    Voilà. Je n’ai pas pu m’empêcher de gratter dans mes souvenirs, et il me semble, je dis bien il me semble entrevoir qui c’est, dans ce brouillard qui enveloppe le passé ancien et qui souvent, aussi, nous trompe. Même si son récit est différent de celui qui m’a été rapporté, si la police recherchait Snuff, c’est que Laurent Jacqua trainait avec lui, et comme il m’arrivait encore de croiser Snuff à cette époque, il me semble bien apercevoir quelqu’un souvent avec lui. Mais peut-être je me trompe. C’est juste que le souvenir de cette convocation à la police un lundi, et puis cette histoire, et puis la disparition de Snuff, ça ouvre la boîte à souvenirs, et j’aime ça, vous le savez bien.

    Un parcours triste, littéraire au plein sens du terme, dans lequel il ne s’est pas laisser enfermer: malgré les braquages, un type bien, Laurent Jacqua, qui le prouve depuis une dizaine d’années. La rédemption.

  • Orkestra Obsolete – Blue Monday

    Orkestra Obsolete – Blue Monday

    Je suis tombé sur cette vidéo il y a un ou deux ans, je ne sais plus très bien, et puis il y a quelques jours, elle est réapparue dans ces suggestions YouTube qui ont plutôt l’habitude de tomber à côté. Et je l’ai regardée avec un oeil moins amusé par le caractère décalé, anecdotique que la première fois, mais presque fasciné, subjugué par l’esthétique quasi futuriste de la performance.

    Nous venons de vivre une extinction du monde d’environ un mois, il n’a même pas fallu une guerre, nous tentons désormais de nous en dégourdir les pattes encore hantés par ces prémices d’un effondrements économique dont nous pressentons tous l’imminence sans trop savoir encore quand il aura lieu.

    Juste un avant goût d’un monde où potentiellement la grande masse d’entre nous rebroussera chemin d’une petite centaine d’années. Il y aura bien encore des avions avec des riches pour s’y reposer dans de voluptueux sofas, mais pour la plupart d’entre nous il faudra nous adapter non pas à la démondialisation, mais avant tout à la disparition de l’économie pétrole.

    Bien sûr me direz vous, tout cela est encore très hypothétique, on ne sait pas, mais pourtant, à bien écouter ce que disent les scientifiques…

    Voici donc la reprise d’un « tube » d’un des groupes les plus mythiques des années 80, New Order, la survivance timide et délicate du Joy Division après le suicide de Ian Curtis, l’astre fantôme qui a veillé sur nous jusqu’à ce que nous tournions la page de cette décennie qui ne se laissera jamais saisir.

    Blue Monday, ça a été la bouée de sauvetage de ce groupe, ça a été un morceau de danse assumé et non pas hypocrite comme The Cure, par exemple. Un coup de génie, Blue Monday, une façon élégante de tourner la page et libérer New Order des fantômes du passé.

    S’attaquer à une reprise d’un morceau pareil sans faire dans le pastiche, c’est quasiment impossible, simplement parce que le secret des années 80, c’est qu’elles ne sont pas « copiables » sans tomber dans le ridicule. Elles sont avant tout un état d’esprit, une curiosité, une envie de bousculer et d’apparaitre exactement là où on ne les attend pas sans jamais hésiter à se manifester exactement à l’opposé de ce qu’elles proclamaient avec force.

    Qu’est-ce que j’en ai vues, des tentatives de « revivaliser » les 80’s, chaque fois ça tombe à côté parce que les types et les filles n’ont pas les références sixties, les ye-ye girls 60’s, la mode de l’espace, les comics books américains de science fiction, les fifties, les années 40, les années 30 ni même les années 20 qui vont avec et qui permettent, en les assaisonnant d’un zeste de soukouss, d’une lampée de rai et de Oum Khaltoum ou de Fairouz, d’une bonne dose de tango et de cha-cha-cha sans jamais hésiter à clamer avec une même unanimité l’invincibilité de Christian Dior et de André Courrèges, de passer au shaker toutes les envies en y ajoutant en plus des références ésotériques, rockabilly et tout ce qu’on voudra pourvu que ça remue, que ça fasse rire et qu’à cinq heures du matin ça fasse peur au bourgeois qui est habillé avec cinq ans de retard.

    Là, on a à faire à un joli petit coup de génie. On pense à Delikatessen, le film de Caro et Jeunet, sorti en 1991, véritable manifeste et testament esthétique de la France de la fin des années 80. Et puis on pense aux Residents, ce groupe américain insaisissable et qui est parvenu avec génie à presque donner une bande son au dévoilement de la Société du Spectacle, le tout vêtu de légendaires smokings terriblement élégants mais surplombés d’un oeil en guise de tête. The Residents, ces anti-Kraftwerk esthétiques en quelque sorte, mais participant de cette même culture des années 80, quand le concept nait d’un télescopage d’influences toutes plus variées les unes que les autres. Un shaker.

    Une reprise classe et élégante toute en low-tech, l’espoir que peut être dans le monde effondré auquel Pablo Servigne depuis des années tente de nous préparer, on saura être élégants et intéressants avec une bonne dose d’humour et de débrouillardise ingénue.

    La décroissance heureuse.

  • Allez, dansez!

    Allez, dansez!

    https://youtu.be/u-OXc_ltf_M

    La décennie 70 tirait sur son interminable fin, avec ses pattes d’éléphants en Tergal, ses chanteurs ringards, ses baby boomers revenus de leurs communautés à la campagne, ses militants désillusionnés mais encore plus arc-boutés sur leurs idées, ça puait la fin d’époque, la longue agonie des trente glorieuses, l’embourgeoisement confortable des classes moyennes trentenaires avec leur crédit immobilier et leur Renault 16, ça n’en finissait pas de finir.

    Heureusement, c’est précisément à ce moment là, alors que la crise du capitalisme qui larvait depuis 10 ans et qui s’était finalement manifestée au grand jour au moment du « choc pétrolier », au moment précis où le chômage qui commençait son envol, où les « restructurations » et fermetures d’industries explosaient, bref, au moment exact où la réalité rattrapait certaines illusions, que la culture s’est mise à frétiller.

    Yves Saint-Laurent avait bousculé la mode en 1971 en inaugurant la première collection ouvertement rétro, sa mode « poule 1940 » (dans la deuxième moitié de cette vidéo) en rupture totale avec la ligne moderniste inaugurée par le trio Rabanne-Courrèges-Cardin. Bien sûr, il y avait bien une mode rétro dans les années 60, avec ce clin d’oeil permanent aux années 20, mais cela restait relativement marginal car la culture, à cette époque, était irréversiblement tournée vers « le futur », « la croissance » ou « la révolution » ou encore « le retour à la nature ».

    C’est précisément au moment où les illusions se sont dissipées, au moment même où Fourastier donnait à nom à cette époque qui s’achevait, « les trente glorieuses », que l’on put passer à une époque de l’instant, de l’immédiat, totalement en phase avec ce que nous vivions. Et pour les plus jeunes, passer soudainement à une culture de l’instantané, de la vitesse et de l’humour, le tout passé au pressoir des époques qui avaient précédé et qui nous faisaient tant rire tant elles semblaient lointaines, vieilles, de l’époque de nos grands parents.

    Un sourire ironique nous prit soudain, avec un petit quelque chose d’attendri aussi. Les « fifties » étaient nées.

    J’écris cela car j’en ai ras le bol de voir les années 80 limitées à une question de « look » ou à une question de « fric ». Le fric, c’étaient les boomers à partir du moment où ils se sont coupés les cheveux pour nous imiter, nous, les « post-boomers » au moment même où ils nous ont donné un nom, la génération « bof », et avant d’en remettre une couche en nous appelant « generation X ».

    Ben non, nous n’étions pas « bof », mais c’est vrai que regarder leur installation dans la vie, à ces anciens soixante-huitards reconvertis en acheteurs de lave-vaisselle en costumes croisés, ça nous donnait un certain regard sur la vie, sur la politique.

    Mais c’est finalement le moment où nous avons donné une emprunte à notre époque. Les années 80, c’est avant tout une attitude, beaucoup d’humour, une passion pour la vitesse, les choses nouvelles, les idées nouvelles, et la musique, beaucoup la musique, et énormément la danse, énormément la danse, avec des fringues pour y mettre de la couleur, même en costume noir.

    On s’est mis à shaker les époques antérieures pour nous amuser, la mode a envahi la rue et les créateurs passaient leur temps en terrasses à nous scruter pour nous copier. Je dis « nous », c’est un nous collectif, bien sûr.

    On était politisés, mais pas comme les babs. Pour nous, la politique n’était pas dans le discours, elle était dans les actes. Les baba militants, on les avait suffisamment vus à la sortie de nos lycées avec leurs beaux principes, la dégaine avachie à faire fuir le premier prolo, la première mama tunisienne. Pour nous, c’étaient des ringards. On avait une énergie du tonnerre. Ben oui, la danse, quoi!

    Un truc marrant, c’est tomber sur cette vidéo d’un tube de l’année 82, un truc assez mauvais, typique de ce moment là, au sortir de la méga récession de 1980-82, ce que j’appelle la « grande glaciation », quand partout les synthétiseurs et les boites à rythme ont remplacé les violons de la disco. C’est bien sûr un youtubeur qui a fait ce montage, mais ce dont je me suis aperçu, c’est que ce montage transmet très exactement l’état d’esprit des années 80, ce sourire en coin, cette envie de danser comme dans ces films, de s’habiller comme dans ces films, pas parce que c’était élégant, non, juste parce que ça pouvait être marrant. Nouveau. Frais.

    Depuis, il y a eu les années 90 et progressivement on est passé à une sorte de réchauffé du cool, les tee-shirts, quoi. On a oublié qu’on peut se marrer avec des vêtements qui produisent un télescopage de couleurs, un gros splash visuel qui fait du bien, qu’on peut le faire en bande, « en tribus », comme on disait.

    Il y a deux mois, j’avais partagé un article sur les rockabilys et les Vikings à Paris au début des années 80, plusieurs ont commenté que « ça devait être super », que « ça manquait », qu’ils étaient « trop classes », ouais, c’est vrai. Mais moi, je me suis retenu de répondre « mais putains, bande de baba cool, qu’est-ce que vous attendez pour vous y mettre, pour vous bouger, p’tain ». C’est vrai, les kids découvrent Farid Chopel et de son look, attend un peu et ils vont découvrir que Paul Personne était hyper classe et non, on garde le jean moche avec le tee shirt banal tout en disant que le capitalisme produit des vies aseptisées, conformes… P’tain de bordel! On se sapait classe pour moins de 10 euros – et c’est pour ça que cette histoire d’années fric me laisse pantois.

    Je vous rajoute Janet Jackson. Les années 80, c’était beaucoup d’humour, une rage de vivre dans l’instant parce qu’on se disait qu’on pouvait se prendre une bombe atomique sur la figure à tout instant, parce qu’on savait que la crise économique allait pas être facile, mais en attendant, on voulait tout simplement s’amuser. 

    Allez, sapez vous mieux, et dansez, p’tain! Je vous dis pas « gigoter » ou lever les bras au ciel pour faire genre vidéo de David Guetta. Va falloir ça, pour l’époque pourrie où nous rentrons. Allez! Dansez!

    (Photo de couverture, Vickings & Panthers  Gilles Elie Cohen)

  • Larry Kramer 1935 – 2020

    Larry Kramer 1935 – 2020

    (vidéo, Jimmy Somerville – From this moment on – tirée de la compilation d’artistes contre le VIH – RED, HOT and BLUE, 1990)

    Un grand Pédé s’en est allé.

    (suite…)
  • Welcome back

    Un grand soleil, des températures agréables, une belle journée pour recommencer à écrire dans ce site après avoir changé son apparence. Il y aura d’autres changements mais globalement vous en avez la nouvelle mouture.
    J’aimais beaucoup le précédent template, mais après plusieurs années, je le trouvais daté, et trop et pas assez complexe à la fois. J’ai donc opté pour une sorte de retour esthétique aux sources du blog et en même temps pour une certaine sophistication. Il y a moins d’options de mises en page, mais j’aime résolument le côté fonctionnel de ce nouveau design, « blog », la possibilité de retrouver une présentation directe vers les billets tout en offrant une présentation extrêmement lisible, « magazine », au vrai sens du terme, extrêmement claire, ce qui constitue un atout réel pour les « pages ».
    J’ai opté pour le noir et blanc.
    Vous me direz, cela n’a rien de nouveau, mais en cette année d’entrée dans une crise économique partie pour s’enraciner malgré une vive reprise prévisible, je vois enfin le moment bascule de la culture, le moment où tout va changer dans la culture, dans l’esthétique, dans les désirs. Ce confinement aura été l’équivalent du « choc pétrolier ».

    En 1974, on savait que quelque chose venait de se passer, mais d’abord, dans un premier temps, on a voulu reprendre la vie d’avant et ce n’est que vers 1976 que l’esthétique a commencé à changer et qu’enfin les années 80 ont pointé le bout de leur nez, avant que la « grande glaciation » des années 1979-1982, avec l’envolée du chômage dans des proportions inconnues depuis la seconde guerre mondiale, avec le début des politiques monétaristes et néo-libérales de marché en Grande-Bretagne d’abord puis aux USA et la profonde récession elle aussi inédite depuis les années 30 ne viennent définitivement créer une rupture et rendre les années 70 inintelligibles, ringardes, des espèces de dinosaures incompréhensibles, une décennie moche, vieille, lente et avachie.
    Ainsi à partir de 1976, il y a eu comme une énergie nouvelle, que ce soit avec la disco ou avec le punk puis la new-wave, avec l’émergence de la post-modernité dans des champs aussi variés que la peinture, l’architecture ou la littérature et le design, et c’est ainsi toute la culture de l’occident, et pour commencer la culture européenne du sud, Italie, France, Espagne, qui a été saisie d’une envie et d’un frisson de neuf.

    Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est juste que touchait à sa fin le cadre idéologique et esthétique de la longue période qui avait commencé en Suède en 1932 avec la victoire du Parti Social-Démocrate et sa toute première expérimentation d’une politique d’intervention publique keynésienne, avait été suivie par la victoire de Franklin Roosevelt aux USA et le New Deal à partir de 1933, et avec enfin à partir de 1945 la généralisation des politique de redistribution, d’impôts progressifs, de contrôle des capitaux et d’état providence, des politiques et une société contestées dès les années 60 par une génération du baby boom qui en avait bénéficié plein pot et qui se trouvait désormais avide de reconnaissance individuelle, avant qu’elles ne se trouvent fragilisées par la crise du capitalisme puis la fin du système de Bretton Wood et le développement concomitant de l’inflation et du chômage après trente années de stabilité.
    Le choc pétrolier n’a pas été la cause, mais le révélateur d’une crise profonde et le travail des monétaristes et des néolibéraux a précisément été à partir de 1979 de comprendre ces changements économiques et culturels profonds pour pouvoir surfer ainsi sur ce besoin d’individualisme exprimé par la génération des boomers revenant de leurs expérimentations baba-cool et du gauchisme en leur offrant un bonheur individualisé fait de baisses d’impôts, de boursicotage, de frénésie d’investissement immobilier et de « réussite sociale » qui donneraient aux années 80 leur allure d’années fric.

    Mais en réalité, la transformation culturelle a été bien plus profonde, elle a touché jusqu’à l’image du corps, avec le triomphe de la gym, puis des produits light, puis des corrections plastiques (lèvres, poitrine), puis la consommation de stupéfiants de façon presque banale dans des segments jusqu’alors écartés des addictions comme la crise des opiacés aux USA le montre très bien.
    La transformation a également été le théâtre d’une reconfiguration du capitalisme à l’échelle du monde, d’abord pour les capitaux dès les années 70/80 avec l’apparition des crédits dérivés, puis avec la dérégulation de l’investissement et du commerce mondial, et enfin avec cette incroyable bulle du tourisme planétaire qui a également donné naissance à son excroissance hôtelière, transformant des centres villes en villes musées d’où les habitants ont progressivement été chassés et où s’affirmerait le triomphe de cette esthétique égotiste faite d’« Instamake », de « selfies » prises là où des millions d’autres en ont pris d’identiques et immédiatement partagées sur des réseaux sociaux brassant le vide de sens de la vie d’individus isolés n’exprimant leur bonheur que dans des choses et des comportements conformes.
    Même la pensée y a eu droit avec les Ted Talks, ce stand up du bavardage où l’élocution, les gestes et même le vocabulaire sont clonés et formatés à l’envie pour raconter le triomphe de la volonté individuelle sur toutes les contraintes, exprimer la nécessité « d’être soi », d’oser être « ce que l’on est vraiment » dans un brassage parfois aussi indigeste que sirupeux de réussites ou d’indignations destinées à finir partagées sur les réseaux sociaux entre deux chats et un gif « trop drôle » de telle ou tel le personnalité politique.
    Quand au corps, une simple comparaison avec les années 70, des années réputées « permissives » mais finalement habillées de vêtements enveloppants et rigides, l’esthétique de cette véritable transformation culturelle l’a déshabillé, exhibé, « libéré » tout en le rendant encore plus dépendant de contraintes de poids, de morphologie – la liposuccion de la taille et sa réinjection dans les fesses et la poitrine fournissant à cet égard l’un des caractères les plus pathétiques.

    Nos « penseurs » ont vanté de leur côté la victoire de la société post-industrielle, mais force est de constater que jamais l’homo-économicus occidental n’avait dans son histoire été entouré d’autant de choses renouvelées à une vitesse exponentielle, faisant de nos sociétés des sociétés hyper-industrielles mais à la production invisibilisée car délocalisée et nourrissant ainsi la généralisation du mode de production capitaliste, son mode de consommation ainsi que son esthétique nouveau-riche jusqu’aux confins de l’Asie, et de l’Afrique…
    La classe moyenne, elle, désormais rassasiée d’hédonisme, peut enfin donner désormais dans la conscience. Elle se rassasie dans l’écologie, elle rêve d’un Green New Deal qui lui permettrait de consommer, vivre « éthique » et « responsable » sans que cela ne vienne bouleverser les habitudes consuméristes acquises au cours de 40 dernières années.
    Elle veut « corriger les excès », « les inégalités » « criantes », mais fait la moue quand toutes celles et tous ceux que le modèle néolibéral a mis en rade redressent la tête, – des « populistes », qu’elle dit.

    Jamais dans les années 60, dans leurs rêves les plus fous, les néolibéraux qui se voyaient alors comme une tribu assiégée en voie de disparition et terrassée par le triomphe du consensus keynésien, n’avaient espéré un tel spectacle, celui d’un monde dominé par leur triomphe, cette pensée égotiste, narcissique et égoïste où la seule alternative se réduirait finalement à savoir le montant des aides « aux plus démunis ». La tribu néolibérale, les Hayek et les Friedman, a triomphé il y a quarante ans, elle n’est plus tribu, elle domine. Nous sommes dans leur monde et tout le monde pense comme eux.
    La tribu assiégée, isolée, elle est du côté du socialisme, du communisme et des idéologies d’émancipation, de nos jours.

    Dans leur victoire, les néolibéraux néolibéraux ont commencé à discuter, s’opposer, et ils sont désormais scindés en deux groupes principaux, un peu comme les keynésiens l’étaient dans les années 60, au sommet de leur triomphe, quand ils se querellaient, entre ceux qui voyaient dans le Keynesianisme un outil pour aller vers un socialisme démocratique (le projet Meidner) et ceux qui commençaient à en envisager les limites, préfiguration lointaine de la « troisième voie » blairiste, avec au milieu les tenants d’un keynésianisme renouvelé qui donnerait naissance à l’école de la régulation (DSK…) avant de terminer sa course dans la troisième voie.

    Un premier groupe est composé d’une sorte de magma libre-échangiste et néothatcherien, plus ou moins héritier de la troisième voie blairiste, se réclamant du « progressisme », plus ou moins pro-européen et gay friendly voire même des fois « antiraciste ». Il couvre en France un large spectre politique qui va des Républicains au Parti Socialiste, et Emmanuel Macron en est certainement la figure politique la plus aboutie, celui qui incarne le mieux ce fantasme lepeniste réalisé, l’UMPS.
    L’autre groupe a réalisé sa mue ultra-liberale, parfois autoritaire et toujours anti-libre-échangiste. Il s’agit d’un néolibéralisme plus ou moins libertarien, très souvent réactionnaire au vrai sens du mot, viriliste souvent, opposé à toute intervention de l’état et anti-fiscal. C’est Éric Zemmour, Elisabeth Levy, Marion Maréchal Le Pen ainsi que les stars du net et de TVLiberté, Charles Gave, Olivier Delamarche ou Agnès Verdier-Molinié.
    Ces deux groupes, à bien y regarder, portent sur le monde un même regard mais sous un angle différent. Ils sont la droite recomposée, décomplexée. Leur grand point commun est une acceptation sans condition du capitalisme et du status quo de domination impérialiste.
    Quand la crise va pointer son vrai visage, c’est la variante ultra-libérale et autoritaire assumée, nationaliste, qui a le plus de chances de fournir l’un des cadres idéologiques alternatifs au consensus incarné par Emmanuel Macron.

    Bon, fin d’aparté. Je venais sur ce sujet car en réalité le néolibéralisme est aujourd’hui en crise, son ciment idéologique vole en éclat sous le double poids de sa victoire et de ses effets. La réalité de cette crise, c’est que comme en 1974, tout ce qui aura été détruit ne sera pas reconstitué. Ainsi, le tourisme ne remontera jamais à avant.
    Toute l’économie internet de pacotille va également rentrer en crise, les Instagram, les Facebook, YouTube et autres TikTok, car il y en a trop et qu’ils ne rapportent rien. Or, nous sommes en train de nous diriger vers une crise monétaire qui commencera vraisemblablement par un choc inflationniste plaçant les banques centrales devant un cruel dilemme: augmenter les taux et déclencher une récession qui fera s’écrouler le système financier, ou voir la valeur de leur monnaie s’effondrer et livrée à la spéculation et donc être forcées de monter les taux d’intérêt voire même les conduire à leur propre faillite.
    Non? Le Japon, endetté à 250%, vient de lancer un plan de relance équivalent à 20% de son PIB, et il en prépare un deuxième du même ordre.
    Non? Les banques centrales ont désormais entre 5 et 8 trillions de dollars d’actifs à la valeur aléatoire et rachetés pour fournir des liquidités aux banques. C’est la raison pour laquelle les bourses ne se sont pas écroulées: il y a une avalanche d’argent dans le système. C’est d’ailleurs pour cela que certains économistes commencent à craindre une crise monétaire et un choc inflationniste. Car problème est que ce qui garantit la valeur de la monnaie est très, très douteux. Il y a 100 ans, c’était de l’or. Maintenant, ce sont des dettes…

    Alors oui, nous entrons dans une sorte de période intermédiaire économiquement, après un choc psychologique dont nous ne parvenons pas encore à percevoir la portée, comme pour toutes les vraies ruptures.
    Et puis, un peu comme dans les années 1910, il y a des velléités de guerre, l’ambiance se fait anti-chinoise. C’est dur, pour une grande puissance, malgré la présence de ses troupes aux quatre coins du monde, malgré un budget de l’armement qui dépasse le budget de toutes les autres puissances réunies, de se sentir dépassée, surtout quand c’est par un pays que l’on regardait avec condescendance il n’y a pas trente ans.

    Dans le moins mauvais cas, si nous parvenons à éviter une guerre qui, cette fois-ci, pourrait très bien être nucléaire non pas par volonté, mais par un simple enchainement de causes et de conséquences, exactement comme ce fut le cas en 1914, dans le moins mauvais cas, donc, nous nous acheminons vers une reprise économique un peu comme en 1975, vive mais déséquilibrée. Et puis, il se passera un quelconque évènement qui verra le château de carte faire badaboum.

    Ainsi, le contexte est définitivement très différent de 2007/2009: les pays émergents avaient alors permis d’amortir le choc, et le quantitative leasing (ces politiques des banques centrales) n’en était encore qu’à ses débuts. Pour sauver les banques, on comptait encore en centaines de millions. Désormais, on parle en trillions. On ne plaisante plus.

    De cette phase intermédiaire, il est impossible de deviner ni les contours politiques, esthétiques, littéraires ou artistiques, mais ce que nous venons de vivre, comparable à la première guerre mondiale par la brutalités des effets à venir, par une morbidité jusqu’au coeur des économies monde du nord, par le doute de plus en plus prononcé de cette croyance illusoire en un « progrès » qui nous fait encore nous rattacher à « un vaccin d’ici 6 mois », cachées derrière une normalité de façade s’annoncent des transformations profondes qui s’installeront quand le système financier, maintenu à bout de bras par une dette abyssale et une émission monétaire inédite s’effondrera en un 1929 planétaire …

    Alors à partir de maintenant et jusqu’à ce que la finance rende l’âme, l’expérimentation va réémerger. Des fractures ont d’ores et déjà pris place.
    Les boomers ont basculé sans s’en rendre compte dans la catégorie des personnes âgées « à risque ». Imaginez, la génération pour qui le concept même de jeunesse a été inventé, la génération qui a défini le cool, le jeune, le sympa, aujourd’hui obligée de se planquer comme des petits vieux à l’hospice. Le choc symbolique est rude.
    Tous ces boomers, objets de moquerie il y a encore peu de temps, et désormais vieillards à part entière, c’est une rupture importante car elle va permettre à la jeune génération de s’émanciper politiquement, esthétiquement et culturellement des modèles antérieurs, et c’est bien. Les boomers n’avaient-ils pas marqué leur époque en parvenant à bousculer les générations précédentes. Alors, place aux jeunes!
    Une autre rupture, beaucoup plus commentée, est le décollage du travail à distance. C’est un changement qui doit être pensé, car des perspectives émancipatrices majeures s’esquissent à travers la déconnexion entre le lieu de travail et l’entreprise.
    Esthétiquement, la distanciation sociale, partie pour durer, va de son côté être l’occasion d’expérimentations esthétiques dans le domaine du net absolument fascinantes, avec l’émergence de nouveaux métiers, mais également une égalisation des conditions entre journalistes et « amateurs »: depuis deux mois, ils nous laissent entrevoir une grande similitude en matière d’étagère et d’absence de maquillage.
    La crise, en limitant encore un peu plus les revenus chez les plus jeunes va être encore plus généraliser la débrouille.
    Les idéologies vont recommencer à remuer, à se bousculer. Il est clair que la droite, en France, c’est tout ce qui va des Républicains au Parti Socialiste et que les espèces de tentatives de « fédération de la gauche » sont des scories toutes droit sorties du passé. On ne fait pas du neuf avec du vieux, surtout quand ces vieux ont échoué, et encore plus quand il s’agit d’une nouvelle époque.
    Bref, il ne reste plus que la droite, dans toutes ses variantes.

    J’ai voulu signifier un peu tout ça, mon humeur de l’époque après avoir digéré de l’information financière en flot continu depuis deux mois. Ce que j’écris, mes conclusions, elle sont les miennes, je ne les ai lues nulle part, parfois un peu ici ou un peu là. J’ai remis mes cycles en ligne car je n’y changerais pas une ligne sur ce que j’écrivais sur les années récentes et l’horizon à trois quatre ans.
    Ce que j’aime dans le moment que nous traversons, c’est le sentiment d’une histoire en pleine action. Certes, je peux moi même en être victime, et j’ai vraiment eu peur de perdre mon travail par exemple, et je ne serais pas épargné demain par une guerre, nucléaire particulièrement. Mais à regarder comme un objet, atteindre cette distance entre le moment et moi-même est quelque chose que je parviens à faire, que j’aime faire et que je trouve passionnant.

    J’ai le sentiment assez étrange que c’est désormais mon temps qui s’ouvre, qu’il est à l’image de cet article, brouillon, décousu, un mélange de trucs mais aussi que tout y est à sa place car dans les années qui viennent, plus que l’écologie, c’est l’économie qui va être la clé de tout, car c’est l’économie prédatrice, inégalitaire et profondément immorale qui nous a fait ce que nous sommes dans les pays du nord, des individus isolés, narcissiques pour un grand nombre, de plus en plus fragilisés pour pas mal, mais tous unis par le désir de ne pas sacrifier une once du peu de confort que nous avons. Et à travers la crise du capitalisme qui ne fait que commencer depuis deux ou trois ans, c’est également notre civilisation qui s’apprête à traverser sa plus grosse crise car ce sera alors une crise écologique, sociale, technologique, morale.

    En ce sens, notre culture va progressivement épouser les contours de cette crise. Nous ne sommes plus dans le monde d’avant. Nous sommes désormais un pied dans le monde de pendant. L’art, la musique, l’écriture et la politique sont désormais et la matière première et le terrain d’expérimentation, un incroyable champs de bataille dans lequel, éventuellement, nous inventerons ce qui suivra.
    Et où beaucoup, déjà, est esquissé…
    J’ai donc décidé d’incarner tout cela par le retour à la forme banale du blog tout en le faisant dans un site soigné, sophistiqué, beau et simple. Un vrai plaisir. Pour vous comme pour moi.
    En attendant des jours meilleurs, bienvenu dans mon blog d’après.

    (billet écrit rapidement, sans relire, juste pour goûter de nouveau le plaisir du blog, du billet instantané)

  • Idir n’est plus: 3 mai

    Idir n’est plus: 3 mai

    Voilà. Cette chanson, c’est, ça a toujours été, ça restera toujours ma préférée. Et dans cette interprétation originale de 1979, avec la flûte.

    C’est une chanson qui raconte nos pères, nos mères, nos familles de l’autre côté.
    De l’autre côté de quoi, en fait. On est quelques millions à nous débattre en nous sans trop savoir quelle réponse y apporter, alors le texte fait mal, très mal. Des deux côtés.
    Pas une fois je n’ai entendu cette chanson sans penser à mes oncles, à ma tante Faroudja, à mes cousins, à mes cousines, à nos montagnes dans la lumière bleutée du petit matin quand j’allais chercher des figues, à la source Amran, aux cassettes de Aït Menguellat de mon oncle, à mon père le grand sourire qui lui barre le visage de toutes dents.
    Cette chanson c’est l’exil, ce sont nos anciens les chibanis, usés par le travail et vieillissant seuls en France, c’est nos familles éclatées et dispersées, c’est notre pudeur aussi, nos renoncements et nos découragement qui hurlent dans nos têtes les mots de trahison, et c’est le pardon aussi parce que personne au monde plus qu’un kabyle sait à quel point la vie et la terre peuvent être cruelles parfois.
    Cette chanson c’est aussi le souvenir de ce PACTE au lycée, après le séisme de El Asnam/ Chlef, en 1980/81, à Bondy, et puis les deux semaines de cinéma algérien à la salle Giono et à la salle Malreau, et puis le concert de Idir salle Giono, salle pleine et youyou à foison, et puis notre voyage, l’arrivée en bateau, la baie magnifique, trois semaines où notre musique était la musique de Idir…
    Au revoir Idir.
    Mreh’ba s wayen id (b)wwid’ / ama yelha ama dirit / ma teghlid’ ghellin wiyid’ / nekwni nesrak tameddit (Idir, Aghrib)
  • D’un message à mon ami Tim

    D’un message à mon ami Tim

    La solitude ne se mesure pas au nombre de gens qu’on connait, elle est dans l’impossibilité que l’on a à remplir le vide de l’existence.

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  • Au temps du SIDA: 1990, Red Hot + Blue

    J’ai traversé cette époque seul et réfugié dans mon propre silence. J’étais Lancelot. Voilà pourquoi maintenant je vous saoule de mon trop plein de mots.

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  • 1989, mon été Mozart…

    1989, mon été Mozart…

    C’est par hasard qu’un jour de fin 1988 je suis tombé sur un enregistrement des Quartets pour flûte de Mozart, interprétés par des musiciens habitués au répertoire baroque: les frères Kuijken.

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