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Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

  • Minorités 87 | Une déception de gauche

    Minorités 87 | Une déception de gauche

    Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 19 juin 2011.
    Il y a un argument imparable utilisé par les militants de tous les partis, de toutes les associations, quand on leur dit que l’on n’a pas confiance en eux, que l’on n’est pas d’accord. « C’est facile, vous critiquez, vous ne faites rien, vous n’avez qu’à venir avec nous et militer, vous verrez, si c’est facile. » Imparable. Voici mon histoire militante, ce qui m’a conduit à ne plus militer, et à critiquer les organisations politiques ou associatives « installées », et à en avoir parfaitement le droit. Je serai sans aucune pitié pour le parti où j’ai milité et pour lequel j’ai désormais un profond mépris, avec son appareil fermé au bruits de la société et aux vents du monde, le Parti Socialiste. En sachant parfaitement que c’est la même chose ailleurs, voire bien pire.

    Ma formation politique fut marquée très tôt par divers facteurs. Mon homosexualité, pour laquelle je me formai « intellectuellement » sur le tas, dès l’âge de 14 ans, en lisant Guy Hocquenghem (que je considère mon « père » en homosexualité). Et le Gai Pied, que je lisais en cachette chez le marchand de journaux.

    Ma classe sociale. J’avais vu mon père au lendemain de la nuit électorale de mars 1978, il avait visiblement pleuré. Le programme commun PS/PC prévoyait de nationaliser son entreprise où, depuis trois ans les grèves et des périodes de chômage partiel alternaient, et où tout le monde était venu. Georges Séguy, Georges Marchais, Arlette Laguillier, Alain Krivine, et bien entendu, François Mitterrand. Deux fois. L’entreprise ferma un mois après la victoire inattendue de la droite, et nous rentrâmes vite dans la pauvreté, puis la grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et les légumes à la fin des marchés et les vêtements jetés pour nous habiller. Ma Catholique de mère et mon Musulman de père s’enfermèrent dans le silence en s’accordant sur un point : ils ne se plaignirent jamais.

    Mes origines. Mon père était un militant. Cégétiste jusqu’en 1969, il avait rejoint la CFDT (métallurgie). Il avait été militant indépendantiste au FLN jusqu’à l’indépendance. Il était très politisé, oscillant entre républicanisme Pan-Arabe, communisme, et conservatisme. Il était pétri de morale musulmane. Il n’a pas prié jusqu’à sa cinquantaine,mais respecta toujours le Ramadan. Je me souviens l’avoir vu lors d’une veillée en Kabylie avec ses amis réciter des sourates prises au hasard dans le Coran. Il ne les récitait pas, il les chantait.

    Ma vie bascula quand après m’être interrogé sur mes désirs sexuels, je tombai amoureux du surveillant, allez comprendre, en fin de troisième. Je m’étais ouvert à une amie, qui éventa l’histoire. Je venais de présenter un livre de Bory et Hocquengem en cours de Français. J’avais lu une scène de drague et une scène de sexe. La professeur, une « catho de gauche » assez âgée, m’avait laissé faire. Et pourtant je revois son visage, son étonnement, son malaise, peut-être. Madame De Witt. Longtemps après, je suis allé lui rendre plusieurs fois visite avec mon amie Frédérique, et une fois nous avions abordé cet épisode. J’ai appris son décès depuis, cela m’a attristé.

    L’été arriva, et j’oubliai mon amour solitaire pour le surveillant…

    Bondy et le PCF

    Peu après la rentrée en seconde, il y eu un tremblement de terre en Algérie, à El Asnam. Un petit groupe se forma autours d’un professeur d’histoire du lycée, Gérard Clergue, communiste. Il faut avoir à l’esprit que l’époque était politisée, et qu’à Bondy, ville socialiste d’union de la gauche où j’habitais, le PCF était très fort, même si son autorité était contestée par d’autres formations, la CFDT, le PS, le PSU et myriade de formations. Nous montâmes autour de cet enseignant un PACTE (Projet d’Activité Culturelle et Educatif) sur l’Algérie. Son histoire, la guerre d’indépendance, sa culture, etc, et nous organisâmes une collecte de solidarité, 30.000 francs, ce qui était beaucoup. C’est dans le cadre de cette activité que je me rapprochai de celle qui reste ma meilleure amie, Frédérique, et acquit le début de mon autonomie. Elle était fan de Bernard Lavilliers, politisée, anarchiste. Je me mis à lire Guérin, Bakounine, Proudhon, Kropotkine.

    Toutefois, j’avais du mal avec l’idée de révolution. Même si elle me semblait nécessaire, je restais témoin de la pauvreté à la maison. Je regardais donc du côté d’un petit parti politique sur le déclin, en fin de course, le Parti Socialiste Unifié, PSU, qui réconciliait très bien mes aspirations libertaires, l’autogestion, le féminisme, l’idée de « vivre et travailler au pays », « travailler moins pour travailler toutes et tous », « prendre en main notre quotidien ». Le PSU était le seul parti à parler du droit des homosexuels et de sa dépénalisation, des immigrés, de leur place et de leur culture. Et je savais par mon père que c’était le refus de la guerre d’Algérie qui était à son origine, qu’en mai 1968, ç’avait été le seul parti dans les luttes. J’admirai la performance d’Huguette Bouchardeau en 1981, interdite d’antenne, car elle voulut donner la parole à un homosexuel.

    La victoire de Francois Mitterrand restera pour toute ma vie un moment inoubliable où la politique, mes premiers amants et mes 16 ans me donnèrent, sur l’air de Chagrin d’amour, un sentiment d’invincibilité.

    Le 10 mai 1981, je vis le sourire de mon père, ses larmes. À Bondy, Mitterrand fit 73%. NOUS avions gagné. Le soir, avec mon amie Freddie et d’autres du PACTE, nous retrouvâmes Gérard Clergue chez lui. Il y avait d’autres professeurs, nous partîmes à la Bastille. Le lendemain, je n’avais plus de voix. Des professeurs mettaient l’Internationale à plein tube dans leur classe, il y avait des banderoles aux fenêtres. Même la petite bande d’Autonomes du lycée était de la partie. La proviseur faisait profil bas, elle ne souriait pas. Pendant quelques jours, son monde s’effondra. Mon professeur de mathématique portait un jeans. Il était de droite, et j’ironisais : maintenant, c’était nous qui allions mettre des costumes!

    Entre Broad et LO

    Les trois années qui suivirent furent pour moi l’entrée dans la vie gay. Je n’avais pas 17 ans quand j’allai au Broad, LA boîte, pour la première fois.

    Au lycée, il y avait Pascal, de Lutte Ouvrière. On allait « discuter ». Ils ne m’ont jamais séduit, avec leur côté austère, mais il me transmit une culture : étudier pour penser le monde, l’idée que le sort des travailleurs est le même partout, et qu’il faut donc lire des auteurs étrangers, que la force des capitalistes est leur connaissance des rouages de leur société sur lesquels ils bâtissent leur pouvoir. J’appris la lutte des classes.

    Je garde pour LO un attachement particulier. Je comprends de quoi ils parlent, je peux le ressentir, même si je suis en profond désaccord.

    Mais ma vie était invariablement « gay ».

    L’identité homosexuelle est indissociable d’une vie homosexuelle. On peut prendre ses distances, on peut rencontrer l’amour et se fixer, mais celui qui n’a pas vécu sa sexualité manque de quelque chose, car c’est le sexe qui fait notre différence.

    À 18 ans, je saisis l’opportunité de pouvoir habiter seul. Ma mère avait une chambre en plein centre de Paris. Là, ce fut un peu tout et n’importe quoi, entre les soirées du jeune rocker que j’étais, les concerts, l’alcool, la drogue, le sexe et, par exemple, l’inauguration de Haute Tension, mes sorties au Broad et au Limelight, mes copains des Gays PTT et le projet associatif l’Escargot. Je m’étais rapproché de militants homosexuels avec lesquels je passais pas mal de temps.

    En 1984, alors que je commençais une conversion au psychédélisme, je reçu trois chocs politiques qui allèrent réorienter mon engagement.

    Une queue de manifestation de droite contre la loi Savary sur les universités, avec des militants d’extreme droite habillés comme en 1940, vendant des journaux titrant sur le complot judéo-maçonnique, alors que j’arrivais aux Tuileries pour draguer.

    La manifestation contre la loi sur l’école privée, avec des cortèges de bonnes soeurs accusant « l’avorteuse », les émeutes entre néo-nazis et forces de l’ordre en soirée dans le quartier latin.

    Et enfin le score du PS aux élections européennes: 20%, le PCF à 11%, juste devant le FN qui émergeait pour la première fois au niveau nationale. On parlait du Chili, Jacques Chirac réclamait la démission de François Mitterrand et « la fin de l’expérience socialiste ». Cette perspective nous terrifiait car nous pensions qu’il gouvernerait avec le FN, contre les immigrés, et mènerait la même politique que Margaret Thatcher, contre les travailleurs.

    La Marche des Beurs

    C’est à cette époque, vers 1983/1984, suite à la résurgence du discours xénophobe et sécuritaire à droite ainsi qu’une série d’échauffourées estivales dans la banlieue de Lyon qu’avait été organisée une marche anti-raciste, la Marche des Beurs, première tentative des jeunes issus de l’immigration afin de s’organiser politiquement pour peser.

    Pour replacer dans le contexte, il faut rappeler que Beur est un terme créé par nous, la « deuxième génération », avant qu’il ne soit récupéré. Radio Beur, née durant l’été 1981, premier média communautaire d’une France « socialiste » qui tenta l’aventure multi-culturelle, et qui diffusa enfin des musiques et des informations qui pouvaient intéresser les parents, dans leurs langues, et qui aida aussi à la diffusion du rai et à diffuser la renaissance culturelle Berbère.

    La marche des Beurs fut un succès en 1983, mais les résultats politiques de 1984 les effacèrent, en tout cas visiblement, d’un coup. À Bondy, des amis connus dans l’enfance au cours d’arabe ou au lycée créèrent une association, Ça bouge. Nous avions été marqués très tôt par l’extrême droite, en 1980, quand une bande de néo-nazis agressèrent trois jeunes de la cité De Lattre de Tassigny. Ce genre de crimes etait assez frequent et restait impuni.

    Le soir des Européennes de juin 1984, j’étais avec un ami, on s’essayait à chanter du Cure avec un synthétiseur, une guitare et de la bière. On alluma la télévision. Le score du FN me glaça. La semaine suivante, ma décision était prise : j’adhérerais au PS.

    Nous fûmes très nombreux dans mon cas.

    Cet été-là, je bavardai pour la première fois avec Patrick Bloche : il vendait des canettes pour le CUARH au bal du quai des Tournelles. Il me dit qu’ils reprenaient la structure pour en faire quelque chose de nouveau…

    L’adhésion

    Je ne savais pas comment on adhérait à un parti politique. Je contactai la Fédération de Paris, mais pendant des mois aucune réponse ne vint. Je finis par convaincre mon amie Maria de m’y accompagner. Fidèle à la leçon de Lutte Ouvrière, j’avais dévoré en quelques semaines l’intégrale de Mitterrand, Pierre Mauroy, deux livres sur Jaurès, Michel Rocard, Jean Poperen, un livre sur Bruno Kreisky, un autre sur Olof Palme, des essais sur la social-démocratie, Pierre Mendes-France, une histoire du Parti Socialiste. Enfin, la démission de Pierre Mauroy et son remplacement par Laurent Fabius avaient été l’occasion pour Le Monde de publier des bilans tous azimuts sur les trois ans de « changement » et « d’expérience socialiste ».

    Mon image des socialistes était très simple. Les communistes, c’étaient les ouvriers. Les socialistes, c’étaient donc Michel Pollack (Droit de Réponse) et Philippe Calloni (les matins de France-Inter commençaient par du jazz, et ça parlait littérature), bref, les intellectuels. Armé de toutes mes lectures, j’espérais réussir un examen d’entrée. À noter que la même année, je n’avais pas fait grand-chose à l’université où je ne me sentais pas à ma place, les étudiants me donnant l’impression de ne pas appartenir à mon monde.

    Je ne me rappelle plus comment s’appelait la permanente blonde d’une trentaine d’années qui me reçut. Je pense l’avoir saoulée. Elle me dit qu’elle demanderait à la section de mon arrondissement de me contacter rapidement.

    En partant, j’étais content. J’avais réussi mon examen.

    Je fus reçu quelques semaines plus tard par la secrétaire de section du dixième arrondissement, Cécile Marcovicz, chez elle. Il y avait un jeune, Philippe. Ils me posèrent des questions et finirent par s’excuser de m’avoir fait attendre si longtemps : ils avaient des problèmes dans la section. Sans le savoir, je venais d’atterrir dans une des sections où se jouait alors toute l’histoire du PS jusqu’à nos jours.

    Vous ne me croyez pas ?

    Le parti de Mitterrand

    Pour prendre la tête du Nouveau Parti Socialiste, créé à partir de la SFIO en 1969, lors du congrès de réunification d’Épinay en 1971, parti dont il n’était pas membre, François Mitterrand se rapprocha de tendances minoritaires à qui il promit la promotion de l’idéologie (CERES de Jean-Pierre Chevènement, proche idéologiquement du PCF ainsi que Jean Poperen et ses amis transfuges du PSU), la garantie de l’inamovibilité électorale (Gaston Deferre), et l’assurance que les clefs de la «vieille maison », dans le nord, seraient toujours entre les mains de son détenteur (Pierre Mauroy). Son rapprochement avec Jean-Pierre Chevènement garantissait, en gauchisant le parti, l’alliance avec le PCF, condition nécessaire à la victoire dans l’analyse, très juste, de Mitterrand.

    En 1974, la gauche perdit les élections à 100.000 voix. L’idée d’une victoire faisait son chemin. Il faut bien avoir à l’esprit que la gauche était dans l’opposition depuis 1958. Et encore, même avant 1958, on peut s’interroger sur « quelle gauche »…

    Mitterrand organisa les « Assises du Socialisme ». Des courants réformateurs chrétiens (Jacques Delors) et un gros bloc du PSU, derrière Michel Rocard, rejoignirent le PS. L’arrivée de la deuxième gauche donna à Mitterrand la possibilité de s’éloigner de Jean-Pierre Chevènement et du CERES qui furent renvoyés à la minorité.

    Une nouvelle garde entourait Francois Mitterrand, des gens neufs, nouveaux, venus de sa Convention des Institutions Républicaines, la CIR. Pierre Joxe, Louis Mermaz, Yvette Roudy, Edith Cresson, Charles Hernu… Et des plus jeunes ayant adhéré au nouveau parti, comme Laurent Fabius. Jacques Attali, Robert Badinter, Jack Lang s’en rapprochèrent. Ces groupes étaient le coeur du « mitterrandisme ». Lionel Jospin, agissant clandestinement pour le compte d’une organisation trotskiste, l’OCI, en était. À la base également, la renaissance du parti amena une nouvelle génération, jeune, volontaire, imprégnée d’idéaux socialistes renouvelés, croyant en l’Union de la Gauche, au Front de Classe et en une politique qui engagerait la transition vers une société fondée sur l’égalité et la liberté. Jusqu’au syndicalisme étudiant, il fallut apprendre à composer avec le retour de ces militants volontaires, décidés, et cela entraîna des manoeuvres incroyables entre les différentes familles du trotskisme qui, jusqu’alors, avaient eu un monopole.

    Giscard d’Estaing, le nouveau président, avait lui aussi « ouvert » son gouvernement aux « réformateurs » mendésistes, comme Yvette Giroud, qui ne mirent pas longtemps à être déçus. Ils se tournèrent vers Mitterrand car ce dernier, en rassemblant à ses côtés la « deuxième gauche », avait préparé leur ralliement.

    La victoire de la gauche était désormais inéluctable. Les mitterrandistes contrôlaient plus de 50% du parti et s’appuyaient soit sur le CERES, soit sur les rocardiens pour garder ce contrôle. Les congrès étaient l’occasion de guerres intestines invisibles de l’extérieur, mais où se jouait le contrôle des fédérations, des sections, et donc des futures candidatures aux élections. Il y avait toutefois beaucoup de grain à moudre pour ce jeune parti, et beaucoup de places à prendre. Les luttes de pouvoir étaient donc des luttes relativement classiques. Légitimes, je dirais.

    Le Parti était mitterrandiste, mais Paris était CERES. C’était un bastion que contrôlaient, entre autres, Georges Sarre, conseiller de Paris pour le 11e arrondissement, et Michel Charzat, dans le 20e arrondissement. Ce contrôle fut confirmé par le congrès de Metz en 1979. La Fédération de Paris était ultra-gauche.

    Ce subtile équilibre fut pourtant rompu par la victoire de 1981. Tout d’abord avec l’afflux de nouveaux adhérents désireux d’aider « le changement ». Ensuite avec la vague rose qui permit l’élection de figures montantes du mitterrandisme. Lionel Jospin dans le 18e arrondissement, et Paul Quilès dans le 13e arrondissement. L’argent commença à irriguer cette fédération jusqu’alors austère et militante. L’argent des élus, le travail de leurs assistants, l’envoi de courrier. Et puis l’argent des ministères, leur « caisse noire », cette pratique ancienne héritée du gaullisme dont on pouvait espérer qu’elle disparut avec l’arrivée d’un pouvoir « socialiste ».

    Jospin en sa fédération

    François Mitterrand fut remplacé à la tête du parti par Lionel Jospin, dont l’arrondissement, le 18e, était un bastion mitterrandiste et le fief du fidèle sénateur Claude Estier, qui dirigeait parallèlement l’Unité, l’hebdomadaire des socialistes. En tant que nouveau premier secrétaire, Jospin se fixa l’objectif d’un contrôle de la Fédération.

    Le courant mitterrandiste était alors assez homogène, et les luttes internes étaient directement gérées par Francois Mitterrand avec celles et ceux qui lui avaient été fidèles. En revanche, Jean-Pierre Chevenement, inspiré par son mentor Didier Motchane, s’apprêtait à décréter que l’heure n’était plus au socialisme, mais à la République. Le CERES se saborda en 1983 et devint donc La République Moderne, déstabilisant profondément une base qui, au même moment, se désillusionnait. L’hémorragie de militants du CERES commença. Au congrès de Bourg-en-Bresse, en pleine rigueur, l’influence de l’ex-CERES n’était plus que la résultante de la coalition formée avec les mitterrandistes au niveau national et dont les rocardiens étaient les perdants. Ces derniers, pourtant, piaffaient dans les sections, « on vous l’avait bien dit », décourageant un peu plus les militants de l’ex-CERES qui voyaient leur parti se « rocardiser ».

    C’est dans ce contexte qu’il faut revenir aux trotskistes, ceux de l’OCI et de la LCR. Au sein de ces deux organisations, on avait mal vécu la victoire de la gauche et d’innombrables débats les traversaient. Un petit groupe avait quitté la LCR autour de Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et d’autres, et fit son entrée au PS en 1981. Un autre commençait, à l’OCI, autour de Jean Christophe Cambadélis et Marc Rosenblat, à s’interroger sur l’opportunité d’un tel rapprochement. De discrètes tractations avaient lieu dans les arrières boutiques du Parti Socialiste pour essayer de voir comment, sous quelle forme, on pourrait « digérer » ces troupes, mais pour Lionel Jospin, c’était du pain béni car elles viendraient renforcer ses rangs.

    L’UNEF, le syndicat étudiant, avait d’ailleurs connu sa « réunification » à la fin des année 70 et l’UNEF-ID en naquit en 1981, créant les nécessaires passerelles. Jean-Christophe Cambadélis, Marc Rosenblat, Julien Dray, Jean-Marie Le Guen, Alain Bauer, toute une génération de militants entre socialisme, trotskisme, gestion de l’UNEF-ID et de la mutuelle étudiante MNEF partageaient, au delà de désaccords idéologiques, une même pratique militante : celle du contrôle des appareils et de la mise en réseaux pour affirmer ce contrôle et prendre le pouvoir.

    Autour de Julien Dray et de celui qui allait se faire appeler « Harlem Désir »  se constitua au PS Questions Socialistes, sorte d’aile gauche néo-trotskiste comme il en existait à ce moment en Grande-Bretagne dans le Labour, pendant que le même groupe rejoignait à l’UNEF-ID la tendance PLUS animée par Jean-Marie Le Guen.

    La seule section disponible pour accueillir ces transfuges de la LCR était la section du 10e arrondissement où adhérèrent Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et leurs amis, qui passa ainsi entre les mains des mitterrandistes, accélérant l’hémorragie militante. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que la LCR était, indirectement, par l’entrisme trotskiste organisée entre autres par Jacques Kergoat, des deux côtés. Voilà pour Paris.

    Fabius, la cassure

    Au niveau national, 1984, ce fut la nomination inattendue de Laurent Fabius.

    Autant Mauroy appartenait à l’héritage historique, à la « vieille maison », et en ce sens ne rompait pas les équilibres internes du parti, autant la nomination de Laurent Fabius bouscula l’édifice de fond en comble car, alors que la gauche semblait ratatinée électoralement après l’élection européenne et la manifestation des droites pour l’école privée, chacun avait en tête le prochain scrutin, la succession de Mitterrand, et le contrôle du parti. À Paris, Paul Quilès et beaucoup de mitterrandistes se rangèrent du côté du premier ministre. Il y avait pour Lionel Jospin un risque de perte de contrôle de la Fédération, du Parti et de la campagne législative à venir. Des négociations commencèrent donc dans le but d’opérer l’absorption des trotskistes de l’OCI, dont il avait été membre et où il avait gardé des contacts.

    La rivalité entre « jospinistes » et « fabiusiens » allait donc se régler par ex-trotskistes interposés.

    Dans le 10e arrondissement, où j’allais adhérer, la situation tourna à la catastrophe car c’était une section où désormais ne dominait aucune tendance ni aucun courant, mais que Julien DrayLaurence Rossignol et leur groupe de QS étaient bien décidés à ne pas lâcher. Ma première réunion reste un souvenir mémorable, une guerre sourde, des conflits idéologiques majeurs, des disputes. Une section ingérable.

    Pour contrôler cette section après le congres de Bourg-en-Bresse en 1983, les mitterrandistes avaient composé avec QS. Or, cette faction issue de la LCR, qui prétendait faire du PS un acteur des luttes sociales au sein d’un front de classe à ses adhérents tout en servant le discours officiel mitterrandiste en réunion, venait de se voir présenter l’opportunité d’être le fer de lance de l’opération reconquête menée par Matignon et l’Elysée. SOS Racisme.

    Et si pour les mitterrandistes fédéraux cela ne posait aucun problème, la situation était très différente localement. L’adhésion en masse de membres de la jeune association, alors en plein essor, rompait les équilibres internes. Mon adhésion fut donc retardée. Cécile Marcovicz avait décidé, pour se maintenir, de putscher sa propre direction en s’appuyant sur toutes les autres tendances. Elle n’avait pas eu de mal en cela car tout le monde s’inquiétait du poids que prenait SOS racisme. Harlem Désir n’était pas resté longtemps, Julien Dray venait de partir pour l’Essonne.

    Il avaient importé les méthodes du syndicalisme étudiant et de la LCR : l’adhésion en nombre, le fagocitage. Je vis adhérer Malek Boutih, Malik Lounès, Fode Silla, trois marionnettes à qui visiblement on demandait de se taire. Parmi les mitterrandistes, il y avait ceux qui étaient pour, et il y avait ceux qui désapprouvaient et qui se rapprochèrent progressivement de Lionel Jospin.

    J’avais pensé que le PS était un lieu de débat, de discussions. Avant la première réunion, j’avais avalé l’audace et l’enlisement d’Alain Lipietz, et la contribution d’André Gorz au congrès du SPD allemand publiée par Les Temps Modernes m’avait beaucoup plu. Je rêvais de discuter de refondation des objectifs de la social-démocratie par l’écologie politique. Mon accueil fut des plus froids.

    — Pourquoi adhères-tu au Parti Socialiste ?
    — Je suis social-démocrate, je ne crois pas à la révolution.

    Les CERES se sont effondrés.

    À cette époque, pour adhérer, on devait ainsi répondre à des questions. J’adhérai donc au pire moment, car à ce climat délétère s’ajoutait la perspective du congrès qui se tiendrait à Toulouse.

    Michel Pollack ?

    Il y avait heureusement ce jeune, Philippe, qui avait construit son espace alternatif : un MJS. J’y adhérais donc malgré ma profonde réticence. De Michel Polack à la classe baigneur, en quelque sorte. Très vite pourtant, je rencontrais celles et ceux avec qui j’allais militer pendant plusieurs années. Et deux amis.

    Je « relookai » le bulletin du MJS local pour lequel nous militions beaucoup. Nous voulions peser dans la section.

    Philippe était un garçon rare. Il m’apprit les rudiments de l’appareil, on faisait des virées à Solférino où nous prenions de vieilles affiches, des stocks de livres invendus : nous créâmes une petite bibliothèque dans le local de la section, rue de la Grange aux belles. Grâce à notre activisme, nous étions à égalité avec les MJS à têtes montantes, celui de Christophe Carèche ou celui de Patrick Bloche, nouveau patron de Homosexualité et Socialisme, assisté en cela par son partenaire platine Philippe Ducloux. Nous finîmes par atteindre la trentaine de personnes et fournissions un contingent non négligeable d’adhérents à la section où le flot SOS, encore domiciliée dans le 10e, rue Martel, ne tarissait pas.

    Les membres de la commission administrative proches de SOS, Laurence Rossignol au secrétariat administratif, Bernard Pignerol à la trésorerie, démissionnèrent. La trésorerie fut rendue dans trois sacs poubelles après un mois de guerre, liquide, chèques, courriers de demandes d’adhésions non ouverts, et enfin, après trois mois de réconciliation comptable qui donna du travail à plus de 5 militants, on retomba, à quelques milliers de francs près, sur nos pieds. Ils avaient bloqué toutes les adhésions, n’avaient pas mis à jour les adhérents présents pour au final ne faire voter que les leurs.

    Notre section réunissait environ 100 adhérents.

    Je me décidai à présenter la contribution de Pierre Mauroy lors du Congrès qui se préparait en octobre de cette année-là. Les textes se valaient tous, sauf quelques uns. Il y avait le texte de H&S, que j’introduisis, le texte des Gays pour la Liberté. Il y avait aussi un curieux texte, que personne n’aimait, mais dont j’aimais bien la problématique, Démocratie 2000. Les « trans-courants ».

    On dit souvent que l’héritier de Mitterrand est Laurent Fabius. À mon avis, c’est une erreur. Laurent Fabius était une carte dans les mains d’un joueur. Brillant toutou fidèle à son maître, servant à faire diversion avec ses 36 ans, destiné à rivaliser avec les « quadras » de la droite, les Juppé, Léotard, Noir, Barzac, Madelin, Longuet, Toubon, et pour « faire moderne ». Un pendant gouvernemental de SOS Racisme, une France jeune, moderne, multiculturelle face à une droite agressive, xénophobe, ultra-libérale et déconnectée de la société. Autour de Fabius, les clubs se multipliaient, l’argent de Matignon et de l’Élysée coulait à flot. Personne ne se posait de questions car à droite, c’était l’argent du CNPF et de la Mairie de Paris qui coulait, encore plus, à flot.

    Démocratie 2000 était un club différent, on le disait « téléguidé par l’Élysée », espace « trans-courant », jeunes énarques repérés par Jacques Attali qui inspira certaines options de la contribution, l’une des moins pauvres de ce congrès. Le thème central était la question toujours en suspens : si nous acceptons les règles qu’imposent l’exercice du pouvoir, de quels leviers disposons-nous, quelles sont les transformations possibles, et par conséquent, nécessaires… Parmi ses signataires, Ségolène Royal, Francois Hollande, Martine Aubry. Les vrais héritiers.

    Je présentai donc le texte de Mauroy avec le camarade et ami que je m’étais fait au MJS, David. Il était très fin, très amusant, et j’admirais sa culture.

    Bisexuel…

    Rocard fit cavalier seul et la rocardienne Violette Bakovic entra au bureau de la section sur sa contribution (le PS est un parti démocratique où les postes sont attribués à la proportionnelle sur la base des textes soumis au vote). Au titre de la contribution Mauroy, j’entrai au bureau. David, lui, prit place en CA et devint secrétaire du MJS local pendant que Philippe Aymard devint secrétaire de section. Le MJS prenait la section! Les amis de Julien Dray était marginalisés même s’ils restaient présents.

    Un soir, en petit comité, je fis une première tentative de coming out. Je voulais voir les réactions. Je dis donc que j’étais bisexuel. Ça peut paraitre bizarre, mais bisexuel, ça me semblait « moins pire » car c’était « à moitié hétérosexuel ». Dans les cités, à mon époque, mes copains Algériens raisonnaient comme ça. « T’aimes un peu les filles, quand même, hein… ». Cependant, un mois plus tard, Philippe me demanda si j’avais déjà eu une copine et je répondis que non. On en rit pas mal. J’étais désormais outé. David, lui, n’avait rien dit, mais il avait entendu. L’été 1987, il débarqua chez moi avec un Gai Pied, et il fit son coming out. Quand il s’est éloigné de la section, il s’est investi dans le Beit-Averim qu’il a présidé pendant trois ou quatre ans…

    Il y eu une université d’été durant l’été 1986 réunie autour de Pierre Mauroy. Je me souviens d’une vieille militante détestant Laurent Fabius qu’elle accusait d’être un « radicreux » (appellation socialiste pour les « radicaux » dans les années 30, un peu équivalent de socialope, ou de Verts moulus). Il y eu une rencontre entre « jeunes » mauroystes. À trois d’entre eux qui me demandaient quelles étaient les options politiques, je leur dis que plus jeune j’avais été proche des militants de LO, du PSU et de la FA, mais que j’étais social-démocrate car je ne croyais pas en la révolution, mais que, dans le fond, j’étais un peu communiste. Ce fut un électrochoc pour mes interlocuteurs dont l’un d’entre eux, Bruno Le Roux, voulant jouer au bon élève alors que Pierre Mauroy passait par là, saisit l’ancien premier ministre et lui rapporta mes propos. Ça le fit rire, il me mît la main sur l’épaule, puis il passa son chemin. Bruno Le Roux était vanné. Son camarade Franck Contat aussi, mais son attitude fut assez différence. Il chercha à en savoir un peu plus. Par la suite, nous nous rencontrâmes assez souvent, il était ami de Philippe. Pour le reste, je garde assez peu de souvenirs, si ce n’est que, tout de même, cette Université d’été était chiante à mourir.

    Pour le congrès de 1987, nous présentâmes David et moi une contribution locale (elle comprend, au passage l’égalité des droits pour les gays), puis nous rejoignîmes le texte Rocard alors que nous avions été marqués « mauroystes » pendant ces deux années. J’aurais éventuellement aimé rejoindre Rocard plus tôt, mais j’en fus découragé par la rocardienne, Violette Bakovic, la personnalité qui a le plus marqué ma formation politique.

    Violette Bokavic

    Elle planifia une très belle prise de pouvoir : à quelques uns en 1985, nous allions arracher cette section des calculs de l’appareil, et devenir majoritaires en deux ans.

    Les deux ans qui séparent le congres de octobre 1985 à octobre 1987, c’est l’histoire de combinaisons à géométrie variables dont Violette avait le secret, et de présence militante aux quatre coins de l’arrondissement, seul moyen de peser contre un appareil qui ne cessa d’interférer pour reprendre le contrôle. SOS tenta un dernier coup en envoyant son avocat Francis Terquem. À l’annonce de son arrivée prochaine, Violette Bakovic obtint du renfort de chez les rocardiens, dans l’indifférence des autres courants. Nous accueillîmes des militants venus du 15e, et au milieu un renfort de poids, Alain Bauer, au printemps 1987.

    Violette Bakovic réglait son compte à l’appareil. Nous, nous voulions des débats théoriques. Nous en eûmes.

    David et moi allions souvent chez elle. Nous y buvions beaucoup, elle nous détaillait sa stratégie, et puis nous racontait sa vie. L’UEC, la guerre d’Algérie, mai 68, Récanaty, le MLF, l’Espagne, ou le service d’ordre pour protéger le CUARH de la CGT en 1973. Elle nous fit écouter Léo Ferré, Il n’y a plus rien, nous conta la fin du gauchisme. Elle redoutait l’appareil, et son passé militant comme ses riches lectures, que ce soit Trotsky, Broué, Marx ou Bernstein, Luxembourg ou Stendahl lui permettaient de manoeuvrer. Fille d’immigrés Espagnols, professeur de français, elle était mariée avec un Yougoslave Chilien, Danko. Le pouvoir de Philippe s’affaiblissait au fur que s’affirmait l’influence de Violette. Elle ne le détestait pas, voyant juste en lui un pion de l’appareil mitterrandiste. Ce qui est rare en politique, ses intérêts convergeaient avec ceux des militants : elle avait besoin de la section pour exister, il lui fallait que la section reste indépendante car elle n’était pas de l’appareil.

    Nous étions parvenus pour la première fois à faire plus de 34% dans l’arrondissement aux élections de 1986 : ce score accentuait la pression et accroissait les appétits.

    Nous avions circonscrit SOS, mais un autre danger planait.

    L’UNEF-ID

    En avril 1987, Violette arriva en section, nous prit à part, David, moi et la responsable SR (le nom du courant de Jean-Pierre Chevenement, Socialisme et République). Dans Le Monde, un article parlait de « Convergences Socialistes ». Après la déferlante des ex-LCR de SOS Racisme, c’était désormais au tour de l’OCI, téléguidée par les mitterrandistes proches de Lionel Jospin pour reprendre la main sur les fabiusiens que SOS soutenait. On parlait de plus de 400 militants, et Jean Christophe Cambadélis ou Marc Rosenblatt pensaient atterrir dans le 10e arrondissement. Nous verrouillâmes les procédures d’adhésion. SOS, se sachant vaincu, se joint à nos efforts pour empêcher le débarquement de leurs ennemis historiques, les « lambertistes ». Violette aimait d’ailleurs appuyer sur « lambertiste » et rappeler qu’avec les « lambertistes », les désaccords politiques se réglaient « à la bâte de base-ball ». Elle souda toute la section et réussit à importer encore une vingtaine de rocardiens d’autres sections en encourageant le transfert de quelques SR de chez Georges Sarre. Tous se résignaient à voir la section passer dans son giron. Alain Bauer ne participa pas à cette guerre contre les ex-OCI de Convergences Socialistes, et pour une bonne raison.

    Cette absorption dans le PS de deux ex-tendances trotskistes mettait en scène la MNEF et l’UNEF-ID : le point culminant avait été les manifestations de novembre-décembre 1986 contre la « loi Devaquet ».

    Fin octobre 1986, une « jeune étudiante », passionaria anonyme comme sortie de nulle part, lança un appel à la grève de l’Université de Paris 13. Isabelle Thomas, membre de SOS, de QS et du PS, que nous avions « bloqué » dans la section du 10e, était née. Cette grève qui mobilisa la France étudiante, pour des raisons légitimes, permit de terminer à l’UNEF-ID et à la MNEF la prise de contrôle commencée en 1981 entre certains groupes trotskistes (Dray, Cambadélis) et certains membres du PS (Jean-Marie Le Guen).

    Ces manifestations furent donc pour le Parti Socialiste et l’UNEF-ID une cuisine interne. « Apolitiques » aux tribunes, les leaders du mouvement se répartissaient les postes à la MNEF et à l’UNEF-ID, préparaient leur entrée au PS et, pour SOS, s’apprêtaient à entrer au conseil national du PS. Même le vice-Président de Paris I, Alain Bauer, tout en costume-cravate, chauffait les étudiants à Tolbiac. Il fallait « refuser la sélection ». Curieux quand on sait qu’il conseille Sarkosy depuis 2002.

    Le mouvement terminé, la situation du Parti Socialiste allait complètement changer, ce ne serait plus le même parti. Si les amis de Julien Dray pouvaient être regardés comme des militants experts en jeux d’appareil, les ex-OCI allaient importer leurs pratiques, jusqu’ici absentes du parti : l’appareil uniquement, le verrouillage, la prise de contrôle, l’infiltration, la neutralisation par l’utilisation de réseaux. Jospin allait enfin avoir son courant.

    Après être parvenus à bloquer Jean-Christophe Cambadélis et et Marc Rosenblat, le courant rocardien dominait la section, unifié dernière la personnalité particulière de Violette dont il faut reconnaitre toutefois que le comportement irrationnel et paranoïaque alimentaient des doutes sur ses capacités. Elle « les » connaissait, comme elle disait, et savait que tant qu’elle n’aurait pas de poste de pouvoir, conseillère de Paris, par exemple, elle pourrait être évincée à tout moment. Elle était donc de plus en plus manipulatrice. Chez les rocardiens, elle était en guerre avec Alain Bauer et Manuel Valls qui incarnaient ces liens avec la MNEF et l’UNEF-ID et, déjà, l’aile droite.

    Les rocardiens

    Le MJS était désormais un espace riche et varié, militant. Francois Geismar, le trésorier, avait fait adhérer son frère Pierre, récemment décédé. Certains soirs, ils nous racontaient leurs parents, Jean-Paul Sartre, ou Mimi Perrin.

    Il y eut donc un raz-de-marée « rocardien » local au congrès fin 1987. Beaucoup « devinrent » rocardiens pour préserver notre autonomie. Pour y parvenir, car SOS avait jusqu’au bout représenté une menace, on avait fait adhérer nos amis. Je fis adhérer mon ami Olivier, et même Pascal Abel Basque qui, bien qu’il n’y milita que quelques mois, trouva un réel plaisir à la politique qui ne se démentit pas par la suite.

    Mais tout cela me fatiguait. J’eu envie de tout plaquer à l’automne à la suite du krach boursier. Je ne parvenais plus à penser par moi-même avec tous ces jeux d’appareil. Je me repliai sur moi-même après avoir envisagé de quitter le PS pour rejoindre le PSU…

    J’en fus découragé par Philippe qui me suggéra une autre idée. Il m’invita à adhérer au groupe sous-marin de la LCR que pilotait Jacques Kergoat. Notre MJS était une belle réussite, comme quelques autres en Seine Saint-Denis, et le vieux journaliste trotskiste s’etait approché en proposant un travail sur l’histoire du Parti Socialiste. Puis, de fil en aiguille, avait repéré ceux qui pouvaient éventuellement faire le pas et intégrer « le réseau ». Nous passâmes un week-end dans une maison dans la Sarthe, destiné à « discuter ». Je tentai de résister. Pour moi, ça avait toujours été très clair : le jour où je croirai une révolution possible, ce serait Lutte Ouvrière ou la Fédération Anarchiste.

    Je fis le mort pendant deux semaines espérant que les camarades qui allaient tenter l’aventure comprendraient. Trois ans plus tard, je croisai Jacques Kergoat dans une manifestation. Je me dirigeai vers lui et il fit mine de ne pas me voir : il était persuadé que j’avais dénoncé leurs activités, peut être parce que je suis homosexuel et qu’à cette époque encore, beaucoup à l’extreme gauche pensaient que c’était un vice bourgeois qui disparaitrait après la révolution. Malgré toute sa culture, Jacques Kergoat n’était qu’un vieux con puant, homophobe. Un de ceux qui rapporta l’existence du « réseau » au PS me fit lire un jour un rapport interne de la LCR, et j’en éprouve depuis un mépris profond pour cette organisation, une organisation homophobe (je ne commente pas comment a été présenté le décès d’un de ses membres éminents), blanche et machiste, sectaire, juste bonne à infiltrer les associations qui marchent, les noyauter et les vider de leur énergie. DAL, Act Up…

    Je finis par retrouver un équilibre, et la présidentielle arriva. Entre temps, mes prises de distance avec la section et avec la manipulatrice Violette m’avaient valu de me brouiller avec mon ami Olivier. L’amitié fut la plus forte, mais il me rapporta ce qui se disait dans mon dos. J’étais une folle, pas fiable.

    L’idée selon laquelle la gauche est pour les homosexuels est une illusion. Des militants ouvertement homosexuels, comme moi, il n’y en vraiment avait pas beaucoup, et aujourd’hui non plus. Je ne trouvais aucun soutien sur ce sujet, notamment de la part de ceux dont je savais qu’ils étaient homosexuels dans la section, toujours très discrets dans l’espoir d’obtenir un poste qu’il n’obtiennent qu’à force d’obéissance, par cooptation.

    Malgré tout, les quelques mois qui allèrent de février 1988 à juin 1988 furent une sorte de parenthèse enchantée. Je n’étais plus qu’à la CA, j’avais de nouveau du temps pour moi. Et j’aimais l’ambiance militante dans cette section. Nous collions désormais plus d’affiches que le RPR. Nous recouvrions leurs affiches de tout ce que nous pouvions, avec art. Nous avions confectionné des balais de 10 mètres, les militants du RPR n’en pouvaient plus. Nous finîmes par négocier une trêve que certains parmi eux rompirent. Nous nous vengeâmes de la pire façon : en se divisant en trois voitures. Deux pour coller, une troisième pour décoller leurs affiches en les suivant. Nous renegociâmes une trêve, qu’ils respectèrent. Le maire du 10e était Juif, et le RPR y était donc très anti-FN : un soir, nous nous nous partageâmes l’arrondissement pour recouvrir les affiches Le Pen : sur cette base, on avait fini par nous entendre relativement bien avec eux.

    Les vrais militants respectent les vrais militants.

    Eux étaient un groupe masculin, nous étions un groupe mixte avec autant de filles que de garçons, quelques Juifs, deux Kabyles, un Comorien et deux pédés outés. C’était pas si mal…

    Je ne votai pas pour Mitterrand au premier tour en 1988 : ce n’était pas possible. J’avais fait sa campagne, c’était déjà pas si mal, mais quand on s’appelle Ben Chikh, on ne vote pas pour l’ancien ministre de l’intérieur de la quatrième république, eut-il changé, au premier tour. Je choisi Arlette Laguillier. Je n’ai eu en revanche aucune hésitation au deuxième tour. Il fit un beau score dans l’arrondissement, et notre section était désormais une grosse section.

    Cela n’empêcha pas la Fédération de Paris, pilotée par les mitterrandistes désormais fusionnés avec les ex-OCI, en accord avec l’appareil rocardien, de planifier un parachutage. Le nom de Marc Rosenblatt refit surface. Violette Bakovic fit jouer ses relais et elle alla chercher elle-même un candidat avec l’aide de Philippe Colanéri, un papy qui, l’air de rien, était Grand Maitre du Grand Orient, et appartenait à l’aile gauche du courant. Gilles Martinet fut notre candidat et il souda la section derrière lui. Résistant, fondateur de France-Observateur, opposant à la guerre en Algérie, ami de Rocard et de Mendès, écrivain. J’étais sous le charme, je devins permanent pour un mois. C’est la seule fois où j’ai accepté. Martinet racontait notre histoire, il avait une culture incroyable.

    Les bénévoles

    Souvenir. Il faut savoir que quand vous allez voter, les gens qui vous font signer, derrière l’urne, sont des bénévoles qui chacun représente un parti politique. Un militant. À cette époque là, à Paris, lors des élections, seuls les assesseurs RPR avaient droit à un plateau repas municipal. Les autres assesseurs devaient se débrouiller. Longtemps, les socialistes mangeaient de vagues sandwichs. Avec Philippe, François, Violette et David, en 1986, nous avions organisé un meilleur ravitaillement, avec des fruits, des croissants le matin, du café. Comme je vous l’ai écrit, le principe était de mettre les compétences en commun. Pour les législatives de 1988, nous nous dépassâmes, car malgré des divergences et des ambitions différentes, nous avions le sentiment de partager notre section, et que le candidat était vraiment notre candidat. Nous nous réunîmes donc un samedi après-midi. Nous préparâmes des salades, des rôtis, et des plateaux repas. Le lendemain, nous eûmes le choix entre café, thé ou chocolat avec nos croissants, le midi nous avions deux types de plateau repas, on devait « passer commande » vers onze heures pour que des camarades volontaires au ravitaillement les préparent. Nous eûmes un goûter et le soir une collation, à ce moment où il y a le dépouillement, et où ça creuse un peu. Le RPR, qui avait pâli durant toute la campagne de nous voir si unis, eut la malchance de recevoir vers midi une mauvaise nouvelle : leurs plateaux repas étaient contaminés. Ils ne mangèrent que vers 16 heures.

    J’eu du mal à ne pas en rire.

    Nous n’avons pas gagné, mais pour la première fois, la droite était en ballotage dans l’arrondissement, de nombreux quartiers avaient basculé, et nous avions dépassé les 45%, un score inimaginable dans ce bastion du RPR. Avec Martinet, de vieux réseaux militants du PSU, de la CFDT, du Nouvel Observateur, mais aussi les associations de quartier (comme La Gazette du Canal, animée par Hervé Latapie) dialoguaient avec nous. Nous étions une force militante riche, variée, ouverte, mixte et à ce titre, incontournable. Nous étions convaincus que nous pouvions gagner la municipale, l’année suivante.

    Hélas, rien de pire qu’une presque victoire d’une équipe militante dans un parti reconverti aux pratiques d’appareil du syndicalisme étudiant. Surtout avec la personnalité paranoïaque de Violette Bakovic. Après maintes péripéties qui m’éloignèrent progressivement de la section, j’appris que l’appareil du parti organisait le parachutage du secrétaire d’Etat auprès de Michel Rocard, Tony Dreyfus, propriétaire d’un imposant cabinet d’avocats dans le 12e arrondissement et résident du 7e arrondissement. Il débarqua avec une vingtaine de types en costumes cravattes. Et négocia une liste municipale à sa façon. À partir de février 1989, de gigantesques portraits de lui sillonnaient l’arrondissement sur de gros camions. Il y avait ses pins façon bébête show, ses badges. La campagne coûta « officiellement » 600.000 francs, soit trois fois plus que celle de Gilles Martinet un an avant, il y avait un local à côté de la mairie, avec trois permanents dont je ne connaissais personne et m’accueillirent une fois que je passais par là comme un espion venu du RPR et me renvoyèrent presque avant qu’un militant n’arrive et ne me reconnaisse. L’argent de Matignon coulait à flot. Ça me dégoutait. Les électeurs du 10e non plus ne comprirent pas, et le résultat fut sans appel : 35% pour toute la gauche. Mais « Tony » venait de se faire élire conseiller de Paris, et il s’apprêtait à dégager Violette Bakovic. Il redistribua des postes, ce moyen éternel d’acheter les militants un peu naïfs, et divisa les rocardiens puis, s’appuyant sur les mitterrandistes jospiniens, assit son contrôle. C’est cette tendance qui dirige le Parti Socialiste jusqu’à nos jours, et elle a été expérimentée dès 1989 dans le 10e pour « rendre » la section à l’appareil. Le congrès de Metz fut l’occasion pour Tony Dreyfus d’accroitre son influence en plaçant ses pions dans le bureau et la commission administrative. Il laissa, toutefois, le secrétariat à Violette pour ne pas l’attaquer de front.

    Dreyfus s’achète la section

    Je me souviens de Tony Dreyfus me répondant alors que j’étais venu, au cours des débats du congrès de Metz, exceptionnellement défendre la contribution de Homosexualité et Socialisme, en insistant sur l’épidémie de sida et la nécessité d’adopter rapidement une loi instaurant un partenariat civi. Il répondit à sa façon, en blaguant, « sacré Madjid », que la tontine pouvait suffire pour régler les problèmes de succession liés au décès d’un partenaire. Je le haïs, et je le hais encore.

    Je revins en section en décembre 1990. Pour voir. La guerre du Golfe allait commencer, Tony Dreyfus sortait la propagande officielle. Seul un courageux militant, folle comme c’est pas permis, Michel Roussel, critiquait. Violette Bakovic n’était plus que son ombre, elle savait qu’elle avait perdu. La réunion se tenait dans une petite salle, comme quand j’adhérai en 1985 : il y avait des costumes cravattes, et beaucoup moins de militants.

    La guerre vit partir les derniers chevènementistes, Dreyfus avait gagné. Il tenta une manoeuvre dont j’ai entendu parler mais que je maitrise mal : je sais juste que Violette « passa chez Fabius » pour obtenir une protection, il obtint de Lionel Jospin, ministre de l’éducation, sa mutation en province. D’une section ouverte sur l’extérieur, sur le monde, militante, l’appareil avait fait une coquille vide destinée à prendre le pouvoir. Un appareil qui ne voyait pas que le monde changeait, et qui ne le voit toujours pas.

    Le sida, d’abord. Act Up n’était pas encore l’association qu’elle allait devenir, mais pour moi, depuis 1989, elle alimentait mes doutes, mes réflexions. Mon ami Olivier, contaminé en 1990, la rejoignit et m’invita à nous retrouver un matin vers Notre Dame. Ce fut mon premier zap. Je ne comprenais pas l’action, mais je retrouvai devant la cathédrale, alors que dedans il se passait des choses, ce que j’avais toujours aimé dans le militantisme. Les sourires de connivence, la satisfaction d’« être là ». Peut de temps après, Olivier me téléphona, il voulait que j’adhère car il n’avait pas confiance dans la direction. Il se sentait « manipulé », il voulait connaître mon avis. J’adhérai. J’assistai à une réunion où Rocard, le PS et l’AFLS s’en prenaient plein la vue. Je n’étais pas d’accord sur un point : l’AFLS, c’était les associations bref, il aurait aussi fallu taper sur les associations. Mais en même temps, j’entendais exactement ce que je pensais du bilan de ce 2ème septennat. Des Renault 25 avec des passagers en costumes cravates qui traversaient Paris avec escortes. Voilà ce qu’était devenu ce parti, mon parti. Concernant Act Up, j’expliquais à Olivier qu’à priori il y avait trois groupes qui visiblement s’opposaient, mais que c’était naturel, et que Didier Lestrade tâchait de garder la cohérence. Je n’ai jamais rien eu contre cela, à partir du moment où le contrat « militant » est rempli, comme au temps de Violette. Je n’étais pas séropositif, mais je continuai à fréquenter les AG pour donner des coups de main. Pendant les poses cigarettes, je surmontais une timidité que ma séronégativité exacerbait, et je bavardais. Je participai à quelques collages, je participai au picketing devant le ministère de la santé.

    Et puis j’avais gardé le contact avec un petit groupe, en gros ceux du « réseau » de la LCR au PS. Ils s’étaient tous regroupés au sein du courant de Jean Poperen pour faire une « aile gauche » opposée à la guerre en Irak. J’y retrouvai entre autres Franck Contat, et fis connaissance d’une apparatchik de l’UNEF-ID qui me détesta à la première conversation, Sylvie Scherrer. Ce fut réciproque. Je l’ai suivi, dans le 10e, sur les professions de foi à chaque élection, dans des formations politiques différentes où elle dégommait le PS, pour mieux devenir ensuite conseillère de Paris, avec Tony Dreyfus.

    Ils causaient, ils causaient. Ils étaient tous imprégnés de culture d’appareil, leur critique sociale était abstraite, et ils me faisaient chier. Pour leur « apprendre la vie », je leur suggérai de venir diffuser des tracts à une manifestation d’Act Up. Ce fut houleux. Sylvie Scherrer était contre. Mais finalement, ils acceptèrent. Nous y entrainâmes une sénatrice popereniste, Maryse Berger-Lavigne, ainsi que Jean-Yves Autexier, conseiller de Paris, chevènementiste, et homosexuel.

    Je pense que ce que ce groupe les troubla. Ils attendaient une manifestation, ils virent Act Up, une force militante montante pointant d’un doigt accusateur une maladie qui révélait tous les dysfonctionnements de la société, sorte de bilan involontaire de 10 ans de socialisme. Ils étaient troublés. La sénatrice fut bouleversée par le die-in. Elle me dit, des sanglots dans les yeux, « il faut faire quelque chose ». Jean-Yves Autexier, d’abord un peu mal à l’aise, était lui aussi bouleversé. Je pris une photo, on y voit son désarroi.

    Je quittai le petit groupe militant. J’appris plus tard que l’un d’eux avait commencé à prendre ses distances, Franck Contat, mais que ce fut comme les procès de Moscou.

    Pour moi, cette manifestation me confirmait que les cercles militants, à gauche comme à l’extrème-gauche ignoraient ce qui se passait autours d’eux.

    Voter ailleurs

    En 1993, je m’apprêtais donc à ne pas voter socialiste, comme aux régionales de 1992, où j’avais voté pour les listes Waechter.

    Dans le dixième, avec le départ de Violette Bakovic, les guerres intestines, le départ de Chevènement, les scandales à répétition, le sang contaminé et la politique conservatrice de Pierre Bérégovoy, la section s’était vidée. Tony Dreyfus, désigné par lui-même pour être candidat, se désista en janvier, les sondages prévoyant une bérézina. Il céda la place à son suppléant, la folle que j’avais vu s’opposer à la guerre du Golfe en 1990. Michel Roussel. Un catholique de gauche, cédétiste.

    Celui-ci, aidé des dernier cinq militants, confectionna son propre programme : 35 heures, partenariat civil. Je le croisai qui distribuait ses tracts, et je me décidai à lui donner un coup de main. Rocard putscha le parti, se déclara pour un « big bang ». Nous réactivâmes les réseaux de 1988, et d’un petit groupe, nous atteignîmes rapidement les cinquante personnes. Je me retrouvai coopté à l’accueil des nouveaux adhérents. Michel, militant ouvertement outé, me disait qu’on était la section la plus folle de toute la France et qu’avec moi, en plus, on avait un Arabe. Généralement, ça me file de l’urticaire, mais venant de lui, je comprenais parfaitement ce qu’il voulait dire. D’autant qu’il avait corrigé, « enfin, un Berbère ». Il avait travaillé au lycée d’Alger.

    Non seulement nous mîmes la droite en ballotage, mais nous dépassions le score de 1986. De nouveau, les associations se rapprochèrent de nous, il y avait des volontaires pour prendre des tracts. Le soir du premier tour, à cinq, dont trois pédés, deux outés (Michel et moi) et un « çassait » (Michel Ottaway), nous allâmes à la Fédération de Paris rédiger la déclaration de foi pour le deuxième tour. Les copines Patrick Bloche et Bertrand Delanoé n’en revenaient pas. Le 10eme avait passé le premier tour, avait fait un score qui n’avait rien à leur envier. En riant, nous parlions de Marx, de mariage gay et de couscous en rédigeant le document, nous étions euphoriques. Eux, non.

    Au niveau national, hormis Ségolène Royal qui fut réélue en progressant par rapport à 1988, le résultat du deuxième tour fut vraie une chasse d’eau javellisée sur des toilettes pas très propres. Le message était clair. Et pour nous aussi, le message était clair. Nous pouvions battre la droite.

    Alors Tony Dreyfus revint, discrètement d’abord, puis de plus en plus visiblement, il donnait l’impression d’arbitrer, affirmant son emprise sur les nouveaux adhérents qui ne connaissaient pas la mécanique du pouvoir. Ses assistants en costume cravates aussi revinrent. Puis de jeunes militants de l’UNEF ID et du MJS, parmi lesquelles un très jeune garçon obéissant qui allait devenir son héritier coopté, l’actuel maire du 10e, Rémy Féraud. Je quittai la section en juillet pour ne plus y revenir. Ils avaient de nouveau tous les postes, et Michel était mis sur la touche de façon visible. Il abandonna en 1995 : Tony Dreyfus lui proposa la dernière place de la liste municipale, celle dont on dit qu’elle est honorifique, qu’elle « pousse la liste ».

    Au niveau fédéral, Jean Marie Le Guen, député du 13e depuis 1988 après que Paul Quilès lui eut cédé la place en devenant ministre, avait repris la Fédération en main. Un plan drastique d’économies était en cours pour la désendetter. L’UNEF-ID et de la MNEF avaient triomphé. Ayant besoin de taper des documents dans les nouveaux locaux, je fis connaissance de Stéphane Martinet, qui relançait Homosexualité et Socialisme. Patrick Bloche et Michel Charzat n’avaient pas suivi Jean-Pierre Chevènement, ils étaient désormais membre de ce courant informe, le courant jospinien en devenir, fait de rocardiens, d’ex-OCI, d’ex-UNEF-ID et d’ex-MNEF.

    Les divisions claniques du parti conduisirent un certains nombre de socialistes, pour la plupart Fabiusiens, à se présenter aux élections européennes de 1994 sur les listes Radicales de Bernard Tapie. Sitôt les élections passées, un nouveau putsch conduisit au pouvoir les derniers quarterons mitterrandiens, soutenus par les Fabiusiens. Ce fut la fin de la carrière de Michel Rocard. Et par conséquent, la fusion définitive de son courant avec les Jospiniens. Henry Emmanuelli devint premier secrétaire, sorte de miroir crépusculaire, au Parti Socialiste, de la phase finale du septennat.

    Jospin candidat, l’appareil aux commandes

    Lionel Jospin n’eut donc aucun mal à être désigné candidat à l’élection de 1995 : il avait avancé ses pions patiemment depuis près de 10 ans, et s’était « retiré de la vie politique » en 1991, laissant à d’autres le soin de gérer cette fin de règne et d’écrire un livre rempli de banalités destiné à se présenter comme un homme simple, nouveau, et moderne. Les militants se jetèrent dans ses bras tant Emmanuelli leur semblait usé et peu crédible.

    Jospin trouva donc un courant taillé à sa mesure, des têtes renouvelées venues directement du syndicalisme étudiant et de l’OCI, du 18e arrondissement, du rocardisme et des ministères : l’ancien ministre de Pierre Bérégovoy Dominique Strauss-Kahn, l’ancien OCI et fondateur de la coquille bureaucratique « Le Manifeste » Jean-Christophe Cambadélis, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, la fille de Jacques Delors Martine Aubry, l’ombre de Lionel Jospin et ami de Dalida pas encore outé Bertrand Delanoé, et la conseillère de Francois Mitterrand Élisabeth Guigou. Le renouvellement des têtes et son discours simple le placèrent en tête, contre toute attente, au premier tour. Il réalisa l’honorable score de 47% au deuxième tour.

    Il reprit sans difficulté le parti en main sitôt l’élection passé. Les querelles du passé, rocardiens contre le monde entier, avaient disparu. Seul Laurent Fabius était marginalisé…

    Comme je l’ai déjà écrit, vers 1992/93, j’entamai une analyse. À la rentrée 1993, je me décidai à reprendre mes études. Parallèlement, je travaillais en CES pour une compagnie théâtrale, un cirque, pour être exact. J’étais RMIste.

    À l’Université, je retrouvai le même appareil qu’au PS. À Tolbiac, les militants UNEF-ID étaient au 12e étage. Certains étaient permanents, payés par la MNEF. On ne les voyait jamais en cours, sauf pour venir se plaindre que « c’est dégueulasse ». On voyait leurs affiches écrites au marqueur, avec des fautes d’orthographe, leur vocabulaire clos. Invisibles physiquement, ce que l’on voyait d’eux était crade. Je confectionnai quelques affiches à l’esthétique particulière, je les signai Arnantulfe Blazor, et SPONT’EX, comme Spontané et Existentialiste. Je venais de dévorer presque tout Beauvoir et durant l’été, France Culture avait retracé l’histoire de la résistance.

    Je rencontrai pas mal de gens, et SPONT’EX eut son heure de gloire. Un groupe qui fut classé comme « situationniste » parce que nous nous nous appelions SPONT’EX, et que nous utilisions tous les médias possibles pour introduire du débat politique. Nous fûmes partie prenante et leaders de la grève à Tolbiac contre le CIP, et fûmes suivis par une équipe de Canal Plus qui, finalement, ne diffusa pas les images. Je rencontrai également une journaliste qui nous suivit pour la collection Combien de Divisions, qui avait également publié un livre sur Act Up, et préparait une enquête sur « les étudiants ». Un type de l’UNEF-ID vint me voir un jour et nous proposa de travailler ensemble, de faire des choses. Les SPONT’EX ne savaient pas trop quoi en penser mais ma réponse fut très simple. Commencez par faire quelque chose, on verra si on peut travailler ensemble. Nos relations s’arrêtèrent là. Je raconterai ça un jour… Nous ne continuâmes pas l’année suivante, ce n’avait pas été le but. Cette expérience m’avait fait revivre, cheveux blonds platines et idôle des foules…

    La main à la pâte

    En septembre 1995, je proposai donc à d’anciens SPONT’EX de créer une section socialiste à la Sorbonne. Ils étaient septiques, mais je leur expliquai que d’abord, on nous ficherait la paix, qu’ensuite j’étais connu au PS et que ça ne poserait aucun problème.

    J’imposais le nom : ce serait la « Section Socialiste de l’Université Panthéon-Sorbonne, Charles Louis Secondat, Baron de la Bresdes et de Montesquieu ».

    L’extrème gauche et les socialistes de l’UNEF-ID ne nous prirent pas au sérieux car ils n’avaient pas pris SPONT’EX au sérieux : nous ne squattions pas au 12eme étage de Tolbiac. Seuls deux militantes du SCALP que j’aimais beaucoup et un militant de LO me signifièrent une certaine déception.

    Mon camarade et désormais ami Nicolas et moi déposâmes la section, j’eu une vague discussion avec Jean-Marie Le Guen et ce fut fait. Puis nous rédigeâmes un tract « en mode majeur », entièrement positif, sans aucune formule négative. Nous nous mîmes d’accord sur notre devise : contre le capitalisme et sa société brutale et archaïque, pour une société douce et moderne.

    Autant les étudiants à la Sorbonne réagissaient assez bien, autant les socialistes de l’UNEF-ID et le MJS « rive gauche » l’avaient mauvaise : nous diffusions beaucoup, pas eux, et nous parvînmes à trouver des militants. Et quand les jeunes FN vinrent distribuer, c’est aux côté du SCALP que nous nous retrouvâmes à impulser une gigantesque mobilisation spontanée en allant vider les amphithéâtres au cri de « les fachos sont là », ce qui nous valut un respect unanime. Sauf au MJS, justement, et leur annexe, l’UNEF-ID.

    Concernant l’appareil, j’expliquai à mes camarades un principe simple : on ne va pas se prendre le chou à choisir tel ou tel courant, de toute facon, les textes sont idéologiquement extrêmement pauvres. Débattons. Nous commençâmes chichement, je ne voulais pas passer par l’UNEF-ID pour les salles. Nous finîmes par nous réunir au sénat, ou à la Fédération.

    Nos meilleurs moments furent une réunion sur la guerre civile au Congo-Zaïre, qui réunit plus de 40 personnes de plusieurs sections parisiennes ainsi que des membres de l’opposition, la publication d’un 6 pages un jour après l’annonce de la dissolution en 1997, un tract format A6 lors d’une manifestation anti-FN qui fut cité par les Inrockuptibles, une présence remarquée lors de la manifestation de Strasbourg en février 1997, deux passages à l’émission de Gildas grâce à la journaliste rencontrée lors des événements de 1994. Nous ne nous mêlions pas de courants, nous ne gênions donc personne. Jean-Marie Le Guen nous regardait d’un oeil bienveillant. De rien du tout, rassembler une quinzaine de cartes en un an, c’était un beau résultat. Mais le MJS et les jeunes apparatchiks nous considéraient comme des intrus.

    Après le retour de la gauche, nous votâmes une motion pour la régularisation des sans papiers quand déjà le parti s’aplatissait. Elle fut remarquée, nous eurent quelques soutiens à la Fédération, dont un député. Je transmis les clefs à l’un d’entre nous, je ne voulais pas garder le pouvoir. Je commençai de mon côté à m’intéresser à la commission internationale. À l’Algérie, en particulier.

    Crise Algérienne…

    Et j’arrive à ma vraie rupture, définitive, avec le Parti Socialiste, en 1998, un moment extrêmement douloureux pour moi, très éprouvant.

    Mes trois années de secrétaire de section à la Sorbonne, une section que j’avais créée pour y faire un peu ce que je voulais, loin des « courants », furent interrompues devant l’implacable logique d’un appareil devenu autiste, rigide, verrouillé.

    La guerre civile Algérienne atteignait en 1998 des proportions intolérables.

    L’histoire était simple. Le parti unique FLN était dès le départ partagé en tendances antagonistes que le raïs, Houari Boumedienne, arbitrait. À sa mort, le FLN, parti unique, fut le théâtre de divisions et de luttes internes violentes: la manne pétrolière représentait des fortunes pour ceux qui mettraient la main dessus. Le Président Chadli émergea. Sa présidence fut marquée par un rapprochement de l’Algérie avec les USA d’où, à son retour de voyage officiel, il rapporta l’idée de faire peindre tous les taxis en jaune. Il encouragea la tendance conservatrice au sein du FLN, et on sait maintenant que ses proches initièrent les émeutes de 1988 qui conduisirent à la démocratisation de 1989. Son but était d’encourager l’intégrisme religieux, le FIS, pour rendre le système politique ingérable et garder le pouvoir politique. À partir de 1990, Alger était livré à des fanatiques qui fanatisaient une jeunesse en déshérence.

    Le FIS gagna les municipales, interdit les maillots de bain aux femmes, le raï à Oran.

    Parallèlement, une presse incroyablement libre avait vu le jour, et politiquement, les Berbères furent heureux d’accueillir l’opposant historique Hocine Ait Ahmed, qui reprit les rênes du Front de Forces Socialistes, FFS, membre de l’internationale socialiste. Le retour de ce héros de la guerre de libération nationale après un exil de 40 ans fut diversement apprécié, et beaucoup de militants de l’époque de la clandestinité refusèrent cette reprise en main, quittèrent le FFS et créèrent le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, RCD. Le Mouvement Culturel Berbère, créé en 1980, se divisa entre ces deux tendances. La position de l’un trouvait toujours la position opposée chez l’autre.

    Le RCD boycotta les élections législatives de décembre 1991, arguant qu’elle étaient truquée et que le climat de terreur que faisaient régner le FIS ne permettait pas une réelle transparence. Le FFS se présenta, et espérait remporter 17 sièges au deuxième tour, mais le grand vainqueur fut le FIS qui, grâce à la forte abstention, 50%,, remporta 45% des voix. Le lendemain du premier tour, les associations de femmes, d’écrivains, le RCD, le petit Parti Communiste et d’autres mouvements se retrouvèrent à plusieurs centaines de milliers de manifestants pour demander l’arrêt du processus électoral. Le FFS organisa de son côté des marches pour demander la poursuite du processus.

    Au FFS, l’idée était que le FIS ne pourrait pas faire ce qu’il voudrait, que sa victoire chasserait les généraux et le FLN et qu’après une période instable, les Algériens choisiraient d’autres partis. Au RCD et dans les organisation qui marchèrent, la crainte était que les violences que l’on avait vu se multiplier depuis 1990 se développeraient et que ce serait vraiment une chasse ouverte aux démocrates.

    Les deux arguments sont fondés, ils reposent chacun sur des arguments sensés. Me concernant, je me sentais plus proche du RCD : je suis homosexuel, et je réagis en homosexuel. Or, les prêches hystériques de Ali Belhadj et Abassi Madani n’étaient pas équivoques. Ce qui arrivait était pour moi une catastrophe.

    Le processus fut arrêté. L’opposant historique Mohammed Boudiaf fut rappelé de son exil par les généraux et mis a la tête d’un exécutif provisoire que le RCD et les organisation de « démocrates » soutinrent. Le FFS s’y opposa. Il découvrit l’ampleur de la corruption et se décida à « sauter une génération » politique tout en faisant la chasse aux mafias. Il fut assassiné en juillet par un membre de l’armée. Intégriste pour les uns, aux ordres des militaires pour les autres. La guerre civile commença. Intellectuels, syndicalistes, féministes étaient assassinés.

    En 1995, le FFS mît au point une plateforme politique avec le FLN, désormais opposant à la tendance au pouvoir pourtant issue de ses rangs, le FIS et le Parti des Travailleurs, Trotskiste. Ce texte prévoyait une amnistie des crimes commis, une libération des leaders du FIS. Ce texte radicalisa le RCD à soutenir encore plus la politique dite d’éradication du FIS.

    … et rupture sans retour

    Quand je commençai à aller en commission internationale, je découvris que le PS soutenait intégralement le FFS et sa plateforme, appelée accords de Rome, ce qui me surprenait : le PS commençait en France à développer un discours anti-islamiste.

    Seul, je m’invitai à une réunion du RCD, je rencontrai des gens, et même Saïd Saadi, le président du RCD, deux fois. Son intelligence me rappela immédiatement celle de Michel Rocard. Je rencontrai souvent Rafik Hassani, représentant du RCD en France. Nous bavardions, et je me rapprochai de groupes proches de cette tendance, communistes algériens, féministes en exil. Mon but n’était pas de les rejoindre. Je suis beaucoup fin que ça. Mon analyse n’aurait plus ni à l’une ni l’autre tendance.

    Je suis Français. Mes urgences et mes problématiques ne sont pas algériennes. En Algérie, ma famille est partie prenante du mouvement Berbère, et parmi les quelques députés élus, il y avait mon oncle Madjid, mon homonyme, membre du FFS. Mon parti était le PS. Mon idée était de parvenir à introduire le RCD au sein de cette commission internationale, directement pilotée par le Bureau du PS et Pierre Guidoni, ami de Ait Ahmed, le président du FFS. Mon analyse était la suivante.

    La situation Algérienne — un parti unique et un président calculateur, des généraux avides d’une mise sous contrôle des matières premières à leur profit, des islamistes ayant fanatisé les masses urbaines paupérisés par l’accaparement des richesses par quelques-uns, ainsi que des classes moyennes frustrées, les crimes de masse produits par ces 3000 « afghans », jeunes algériens partis s’entrainér en Afghanistan à la fin des années 80 et devenus incontrôlables, agissant en quasi-impunité, permettant au pouvoir de privatiser les entreprises sans que la population, terrorisée, ne réagisse — avait conduit les démocrates à des analyses différentes pour des raisons diverses, des « situations ». Il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient tous les deux démocrates.

    Mon idée était que le PS pouvait offrir un espace où les deux courants irréconciliables, en Algérie, pourraient dialoguer, car la vraie solution était, et reste toujours, la réconciliation des différentes tendances démocratiques, les « dialoguistes » comme les « éradicateurs ». Je dialoguais bien, moi, avec les uns et les autres. On pouvais au moins bien essayer.

    J’allai a la préparation de la journée Un jour pour l’Algérie, en 1997, opération téléguidée par le PS, les amis de Jean-Christophe Cambadélis en particulier. La Fédération de Paris était fortement impliquée, le ministère de la culture poussait à fond. Je fis connaissance de Nadia Amiri, candidate Radicale en 1994. Nous discutâmes, elle était d’accord sur le fait que cette journée ne devait pas être purement sur la ligne du FFS (« c’est l’armée qui tue »), mais devait pointer la responsabilité des mouvements terroristes intégristes et réaffirmer la réalité d’une Algérie laïque, féministe et Berbère. Je la retrouvai une semaine plus tard et elle me tint cette fois le discours du PS, donc celui du FFS.

    Oubliés la berbérité, la condamnation de l’intégrisme. J’appris aussi qu’elle était la compagne de Marc Rosenblat, et les élections européennes approchaient. Elle avait obéi.

    Qu’on soit clair. Je ne sais pas qui tuait, en Algérie, et quelque part, je m’en suis toujours un peu fichu. Les intégristes tuaient et, au minimum, le pouvoir les protégeait. Il est certain que ces meurtres d’intellectuels, de militants et militantes démocrates arrangeaient la clique qui manipulait le jeu politique depuis l’indépendance. Mon point de vue est ailleurs. Je suis démocrate et pour la pluralité des vues. La division des démocrates est une aberration, quelque soit leur rapport aux islamistes ou à l’interruption des élections.

    À la base, je le constatais. Les militants du FFS n’étaient pas si chaud pour une « réconciliation » avec le FIS, et les accords de Rome ne les excitaient pas. Et les militants du RCD, tout « laïcs » qu’ils étaient, admettaient qu’on ne décrète pas ce que pense le peuple, que ce qui compte est la promotion d’un projet culturel et l’éducation. Il était évident pour moi qu’à la base, le dialogue était possible car ces deux organisations avaient les mêmes origines politiques : l’opposition au parti unique FLN et la Berbérité. De plus en plus de Kabyles étaient quand à eux dégoutés par cette division qui avait ruiné la revendication berbère en la réduisant à un jeu politicien qui, finalement, n’arrangeait que les généraux en place et les intégristes, les deux frères jumeaux. Mahtoub Lounès, avant d’être assassiné, portait un regard anarchiste sur cette situation où il renvoyait dos à dos les partis, le pouvoir et les islamistes, après avoir un temps, lui aussi, soutenu l’annulation des élections.

    Or il faut toujours, en France, que dans les questions étrangères on choisisse un camp. Me concernant, je pense que notre rôle, ici, aurait plutôt pu être d’encourager le dialogue et la pluralité. Par la suite, j’ai lu des articles de Nadia Amiri, devenue une « laique radicale », suivant encore une fois le PS. Voilà le problème de beaucoup de militants « Beurs » et « Gays ». Ils obéissent aux injonctions : lors de cet événement, elle défendit le dialogue avec le FIS, et la voilà depuis devenue passionariat laïque et défenseur de Caroline Fourest.

    Je participai en pointillé à la journée, sans trop y croire. Je continuai de tisser une toile de relations, de gens aux opinions variées, réfugiés proches du FFS ou du RCD, ce qui pouvait être utile pour, un jour, organiser un  débat contradictoire, une confrontation, des rencontres. Je fus invité par Gildas au sujet de l’Algérie et, dans les coulisses, je fus coatché et recoatché par des militants du FFS, extrêmement gentils. Nous n’étions pas d’accord, mais on était d’accord sur le point principal.

    Le régime algérien était pourri jusqu’à la moelle. Et oui, en effet, l’état Algérien devait garantir la liberté religieuse et la pluralité culturelle, ce sur quoi les militants du FFS ne transigeaient pas. Je leur donnais d’ailleurs raison sur un point. La volonté d’« éradiquer » le FIS, au RCD, posait la problématique des 9000 prisonniers envoyés dans le sud du pays. Je rencontrai une militante RCD qui convenait qu’en effet, c’était problématique, mais que le vrai problème était que le pouvoir restait confisqué mais que si le pouvoir se démocratisait, alors ces prisonniers pourraient être jugés. Je ne trouvai pas les points de vue si éloignés.

    La commission organisa une rencontre avec Yvette Roudy. Je me vis fermement signifier par Jérome Coumet, alors assistant de Jean-Marie Le Guen, pourtant habituellement amical, de « bien me tenir ». Le conseil venait de Jean-Marie lui-même. Mon activité à la commission lui était remontée, et visiblement, je faisais beaucoup de vagues.

    J’assistai à la réunion, sage comme une image. Yvette Roudy disait exactement ce que je pensais, notamment sur la difficulté de militer pour le droit des femmes en Algérie du fait du terrorisme, et du besoin, peut être, d’accueillir en France certains militants directement menacés. C’était une revendication du RCD : obtenir des visas de quelques mois pour pouvoir venir « se reposer en France », sortir de l’hystérie là-bas, et retourner militer.

    En matière d’hystérie, ma tante Daouia m’avait rapporté avoir vu un policier se faire tuer à bout portant par un type en gandoura, et tout le monde se cacher ou se mettre à plat ventre. En plein Alger.

    La réunion suivante, je reçu l’appareil PS en pleine figure. Le fait d’avoir joué le jeu dans la réunion avec Yvette Roudy n’y avait rien fait.

    Je pouvais bien créer une section « intellectuelle », à la Sorbonne, ça ne posait pas de problème. Mais avoir une vision, des idées politiques et commencer à agir pour les réaliser fut une autre affaire. Dans cette commission où les Algériens étaient des invités, où j’étais le seul Français d’origine Algérienne, j’avais agi comme j’agis toujours. Sans me cacher, en parlant d’égal à égal, pensant que le fait de ne pas rechercher le pouvoir suffirait à calmer les craintes éventuelles.

    Choisir

    Alors que je m’apprêtais à prendre la parole, Jocelyne Berdu, alors présidente de cette commission, m’interrompit.

    « Madjid, tu dois choisir : est-ce que tu t’exprimes en tant que militant socialiste ou en tant que représentant d’une organisation politique étrangère? ». Je fus extrêmement surpris et choqué, je lui répondis que je parlais en tant que socialiste. Elle me signifia qu’alors, je devrais me conformer à la ligne du Parti qu’elle ne pourrait plus tolérer mes prises de positions, qu’il fallait choisir entre la France et l’Algérie.

    J’y ai repensé il y a peu de temps, quand Marine Le Pen a critiqué la double nationalité. J’y repense à chaque fois que je les entends critiquer le voile et parler de laïcité ou de république.

    Je n’y suis pas retourné. À cette époque, je donnais un coup de main à AMAL, association homosexuelle communautaire maghrébine. Et j’ai laissé tomber le PS. J’ai vu les videurs à oreillettes à « L’atelier de campagne », le « loft », de Jospin en 2002, et je n’ai pas voté pour cet appareil que j’avais vu briser des gens des années durant, qui m’avait pris comme d’autres pour un bouffon. Un appareil où les homosexuels, condamnés au non-dit, sont cantonnés à HES quand ils se visibilisent. Où la deuxième génération doit obéir aux représentations que l’appareil s’en fait, mais ne peut que très rarement afficher des vues indépendantes que lui auraient suggéré son vécu sous peine d’avoir à  « choisir ».

    J’ai choisi. Je n’ai pas fait de « carrière » car je ne voulais pas en faire, et en tout cas pas comme eux.

    Ma conclusion

    Tout d’abord ces trotskistes qui sont un des éléments centraux de ce récit. Que l’on ne s’y trompe pas, ils ont rompu avec le trotskisme depuis longtemps déjà, et ce n’est pas le trotskisme que je leur reproche. Je leur reproche d’avoir importé dans le parti les mœurs du syndicalisme étudiant, de considérer les militants comme de la chair à coller les affiches et à accepter leur domination.

    D’avoir une immense culture politique qui ne leur a servi à rien d’autre que prendre et garder le pouvoir. D’avoir perdu toutes les élections présidentielles depuis qu’ils ont le contrôle de ce qui est devenu un appareil totalitaire, coupé des banlieues qu’ils n’aiment que lorsqu’ils ont peuvent les instrumentaliser, coupé de l’immigration qu’ils aiment représenter et façonner à leur image invariablement blanche, coupé des pauvres qu’ils regardent depuis leur jeunesse comme on regarde les poissons dans un aquarium tout en prétendant les défendre, mais en faisant tout, surtout, pour que ces pauvres, surtout les basanés, ne s’organisent pas eux-mêmes et ne pensent par eux-mêmes.

    Ils ont abandonné le trotskisme pour n’en garder que le plus détestable trait : l’esprit d’appareil, l’esprit totalitaire de contrôle. Ils ont renvoyé ce parti aux scores nationaux de la SFIO et aux pratiques bureaucratiques de leur syndicat de prédilection, Force Ouvrière. Ils se sont répartis le gâteau en excluant les militants, et en se cooptant mutuellement.

    Ensuite, ce parti lui-même, et ses dinosaures qui, tout soucieux de garder le pouvoir, on eux aussi concouru à renvoyer le PS à ce qu’il était avant Mitterrand : un parti de notables de province, vieux, avec des homosexuels invisibles et de gentils Mohammed, et des femmes qui, les bouches s’ouvrent, acceptent en silence depuis des années que l’un des possibles présidentiables se tienne avec elles comme on ne le permettrait à aucun autre homme. Un parti coupé de la société civile qui brandit le mariage homosexuel comme preuve de sa modernité quand pendant des années il a refusé jusqu’au PACS, quand il n’arrête pas depuis des années de parler des efforts à faire pour réaliser la parité sans avoir fait aucun effort réel pour la réaliser.

    Ce n’est pas un hasard si le PS perd les présidentielles. C’est un parti détestable où on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi les nouveaux adhérents ne restent pas. Un parti qui a vu partir de réels talents, comme récemment encore Pierre Larrouturou.

    Je ne m’illusionne nullement sur EELV ou le PG. À d’autres de raconter.

    Je suis simplement un socialiste qu’une clique bureaucratique a dépossédé, comme beaucoup d’autres comme moi, de son parti et à qui il ne reste que l’écriture pour tenter d’aider de faire du monde un endroit meilleur.

    Madjid Ben Chikh
  • Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Paru dans la revue Minorites.org Vendredi 10 juin 2011.
    À la suite d’un échange avec Didier Lestrade au sujet de Treasure Island Media… Après une profonde descente dans une dépression nerveuse, j’ai eu recours à la psychanalyse pour retrouver mes marques et apprendre à vivre. L’analyse n’apprend pas seulement qui on est : elle nous aide à travers nous à apprendre les autres. Loin de moi l’envie de vous faire une lecture « psychanalytique » de Treasure Island Media. Mais plutôt à partir de Treasure Island, une envie de parler de sexe, le parent pauvre du bareback et du LGBTetc. Et irrésistible envie de livrer ce qui chez moi provoque un refus intellectuel, conceptuel, politique, esthétique, culturel pour l’univers du bareback. Esprits chastes s’abstenir.

    Je n’écrirai jamais que les films Treasure Island sont « mauvais » en soi, ni que toute la production du label est équivalente. Ils sont ce qui se fait de mieux et de plus abouti dans le genre. Ils peuvent avoir un pouvoir hypnotique certain, un peu comme certaines séries télévisées un peu médiocres dont on ne peut se passer car on attend la suite. Car dans un film Treasure Island, c’est « la suite » qui retient, justement.

    Commençons par le commencement.

    Le générique. C’est la première clef de l’univers Treasure Island. Il s’agit d’une tête de mort tachée de sang, sur fond noir. Bien entendu, c’est un drapeau pirate, mais ce qui barre l’écran est une tête de mort. Le spectateur est donc prévenu: c’est un film qui ignore les règles (pirate), qui n’a pas de limite (le sang) et qui n’est pas du côté du vivant (la tête de mort sur fond noir). S’y rajoute une touche rebelle, ce rouge et noir un peu « libertaire ».

    Les titres, le vocabulaire. La deuxieme clef du film bareback est le mot « loads ». Le suspense, ce n’est pas combien de fois l’acteur ou les acteurs passifs vont se faire mettre, comme dans les films « classiques ». C’est combien de « load » il va, ils vont prendre. En Francais, « load » se dit  « jet » ou « charge », et c’est l’un des compteurs les plus importants des examens sanguins des personnes séropositives, la « charge virale ». Les titres font donc implicitement référence au VIH, au « viral load ». Combien de centaines de milliers de copies du virus par centimètre cube de sperme va t-il prendre, voilà le vrai suspense.

    Répétition de la mise en scène

    Cela se traduit par une mise en scène assez répétitive. Un hangar ou une chambre, et le plus possible d’enculeurs pour un minimum d’enculés, un ou deux suffisent. L’un des films Treasure Island s’appelle The 1000 Load Fuck, ça vous laisse deviner ce qu’il peut avaler par l’anus et par la bouche. En faisant abstraction de toute considération esthétique, ce que l’on retient est que la contamination d’un séronégatif dans de telles conditions est inévitable. Sans compter la syphilis, les différentes variétés d’hépatites et de champignons, l’herpès…

    L’esthétique, justement. Une autre clef de cet univers. Certains acteurs présentent des signes assez évidents de lipodystrophie, déplacement des graisses de certaines parties du corps, notamment sur les joues, signe d’un traitement anti-VIH. Alors que d’autres studios éviteraient ce type d’homme, cela ne rebute pas Treasure Island: cela atteste qu’il y a du virus qui circule. Une sorte de « label qualité ». Et même si le virus est invisible dans les tonnes de sperme que l’on voit dégouliner des culs et des bouches, c’est bien lui que l’on voit.

    Car le VIH est l’acteur principal de ces films, et les acteurs ne sont que les accessoires nécessaires à sa mise en scène. C’est lui qui excite le spectateur. « Vas-y, envoie-lui ton load », tel est le message subliminal, implicite. Inavoué.

    Si une grande attention est accordée à mettre en scène le virus, le contenu de ces films est en revanche assez pauvre et, là je ne suis pas d’accord avec l’avis général: Machofucker ne déroge en rien à la règle. Cette collection présente des types beaucoup plus « racaille », avec une incroyable faculté à baiser sans s’arrêter, dans toutes les positions, et là, c’est le côté performance sexuelle qui compte, l’endurance du passif. Dans ces films, le fait qu’il n’y ait pas de capote est relégué au second plan, même s’il alimente l’idée que les « blacks à grosse queue » et portant une casquette, les bodybuilders de cité et les Brésiliens baisent forcément unsafe. Mais la même incroyable pauvreté se dégage du tout.

    Dans les deux cas, le sexe est réduit à un exercice d’endurance, anale, à un fantasme de loubard endurant dans la série Machofucker, à un virus qui ne dit pas son nom, mais qui dégouline de ces loads généreuses qui suintent de partout. On a beau chercher, les chambres sont invariablement les mêmes, les oreillers sont les mêmes, les appartements sont des chambres d’hôtel, et les hangars désaffectés sont cradingues comme il faut. Un univers masculin dans le sens le plus machiste du terme, avec des trous (bouche, anus) et des bites. Le corps, le plaisir qu’il procure, sont absent.

    On prend des risques, mais dans un lieu clos, en toute discrétion: derrière cette incroyable mise en scène qui instrumentalise, exploite et reflète une fantastique haine de soi, le fantasme sexuel et l’érotisme sont les grands absents de ces films.

    Réactionnaire

    Ce sont des films réactionnaires, où être homosexuel, voire séropositif, rime avec le manque de respect pour soi et les autres, rabaisse le désir au niveau du rut, et où les minorités ethniques sur-performent les blancs avec des bite plus grandes que les autres, des anus plus résistants, et une aptitude à égaler les animaux en chaleur. Des films où de toute façon, on est condamné « à l’avoir ». « Tiens, vas-y, prends-toi un bon load / Vas-y, charge-moi ton load bien au fond ».

    Avant l’âge des bars et des boites, il y a eu des centaines d’années pendent lesquelles les homosexuels se rencontraient dans des parcs, dans des chantiers et de vieux immeubles désertés, sous les ponts. Ces espaces continuent de vivre dans les pays où règnent encore le secret, le tabou, ils se sont certainement developpés dans les banlieues de nos villes, mais les plus anciens, à Paris, ont progressivement disparu, pris en tenaille entre la généralisation de la video-surveillance, des polices municipales, les espaces commerciaux (bars, discothèques, saunas, backrooms, sites Internet) et la quête de respectabilité des élites homosexuelles. Les Tuileries vers l’Orangerie, le quai de Jemmapes et l’Ile aux Cygnes, à Paris, ne sont plus les lieux de rencontres et de consommation sur place qu’ils furent pendant des centaines d’années (pour les bords de Seine et les Tuileries, tout au moins).

    On pouvait critiquer ces lieux. La consommation sur place, leur caractère strictement sexuel. Mais dans le cas de lieux comme les Tuileries, qui étaient un lieu de jour aussi, on y rencontrait aussi une convivialité gratuite qui aidait les plus jeunes à s’accepter en rencontrant d’autres jeunes comme eux avec qui ils deviendraient amis, amants, ou simplement copains et confidents. La disparition de ces lieux au profit de lieux payants a changé le rapport des homosexuels les uns aux autres. Et on peut éventuellement considérer qu’au placard du passé, fait de silence, de non dit et de solitude, a succédé un placard tarifé, au sein de lieux clos, de quartiers étanches fermés sur le reste de la société, où peut se pratiquer une sexualité normalisée aux sein d’établissements spécialisés que personne ne vient inquiéter, ou si peu, s’il s’y pratique du sexe unsafe, voire contaminant, enrobé de l’idéologie du bareback pour les plus pointus, et simplement jemenfoutiste pour le plus grand nombre. Des lieux sales ou aux décors sombres, aux éclairages glauques savamment calculés. Des lieux dont sont absents les jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, sauf là où on fait la promotion de leur présence, tourisme sexuel pour 10 euros. Ils ont toutefois « leur place » au sein du Tea Dance qui leur est « réservé », le Black Blanc Beur, où les pectoraux s’exhibent au même rang que les bronzages et les fessiers mis en valeur dans des pantalons de survêtements griffés dont une jambe est relevée, sous l’oeil qui salive du petit bourgeois blanc en mal d’aventure…

    Pas étonnant que les films Treasure Island trouvent un public: ils sont le reflet de notre quotidien de pédales consuméristes blanches de classes moyennes dans le monde réel. Nous avons déserté les pissotières pour aller au Dépôt. Belle avancée.

    Minorités abordait récemment la question des troubles bipolaires: quelle chance un pédé à la psychologie fragile aurait d’échapper à une contamination dans un tel univers où il faut payer pour rencontrer ses semblables, où règnent les backrooms et la consommation immédiate, le tout dans le brouhaha des sonos, l’obscurité des recoins, où on désapprend à parler tout en apprenant à fister. Avec l’alcool, les distributeurs de poppers, l’impératif d’amortir le prix d’entrée et de performer.

    Aucune. Et comme partout règne l’omerta sur l’envolée des contaminations. Ça contamine, en silence.

    L’interdit

    Les films bareback, particulièrement ceux de Treasure Island, avec leurs anus qui dégoulinent, filmés en gros plan, les bites qui entrent, et qui sortent, la contraction prostatique en gros plan quand le type éjacule bien au fond d’un anus, sont un désert d’érotisme et de fantasme. La seule chose qui compte est que, en silence et sans que cela soit dit, celui qui regarde sera complice d’une transgression, d’un acte « interdit », et qu’il sera associé virtuellement à une contamination rédemptrice qui le placera à égalité avec ceux qui sont dans le film, car — ça ne plaira pas à Aides — Treasure Island exploite le désarroi érotique des séropositifs en leur proposant un nouvel objet d’excitation: le partage de la contamination. Vas-y, file-le lui à cette chienne, elle l’a bien mérité, elle n’aura « à se plaindre » — je cite une phrase du premier roman d’Erik Rémès, de mémoire.

    Alors le décor, l’érotisme pour l’autre, son corps, le lieu… À moins qu’il ne soit « exotique », black pour le Machofucker et reubeu pour le Black Blanc Beur.

    Notre histoire. Les rencontres en plein air. La consommation en plein air. Souvent occasion de bavarder. De se faire des amis. Des amants.

    Je suis tombé par hasard sur une collection de vidéos prises dans des lieux publics. Supermarchés, parkings, entre deux voitures, cabine téléphonique, tout y passe. Et je n’ai pas été étonné de voir les protagonistes utiliser des préservatifs: ce qui compte est le caractère défendu, réellement interdit du sexe en plein air. Les types donnent l’impression de s’amuser, pas de chienne ni de salope, ils gardent une partie de leurs vêtements, exactement comme le pédé moyen dans ce type de lieux. Ils rient parfois, et c’est vrai qu’il y a de l’humour à filmer une pénétration entre deux voitures avec des ménagères poussant leurs caddies à cinquante mètres. C’est du sexe, pas du bareback.

    Il y aura toujours, bien entendu, des amateurs de surcontamination, c’est « une niche », et c’est eux que ça regarde, mais l’existence des barebackeurs ne doit pas cacher la réalité. La majorité des homosexuels est toujours séronégative, surtout parmi les jeunes, et ce type de fantasme est donc circonscrit à un groupe très particulier, il ne doit en aucun cas être regardé comme une tendance, et c’est précisément sur le groupe séronégatif qu’il convient de focaliser. Des campagnes de sensibilisation sur le caractère très lourd des traitements et la très grande légèreté, en comparaison, du sexe sûr sans risque devraient pouvoir limiter l’emprise de telles productions. Pour la vaste majorité des pédés, le sexe dans un parking, dans un ascenseur, avec un type de passage représente à priori un fantasme bien plus grand qu’un anus dégoulinant le contenu d’une vingtaine d’éjaculations. Pour preuve, le succès des sites de masturbation en ligne, qui recréent ces espaces défendus. Combien de salariés se branlant au bureau, derrière leur webcam, tout autant excités par ceux qui peuvent les regarder que par le risque d’être surpris…

    Il est urgent de nous réapproprier notre sexualité. Non?

    L’après-sida

    Le bareback est le produit ultime de l’époque du sida. Il a marqué la transition entre l’épidémie mortelle et le retour à une vie presque normale. Il a pu tenir le haut du pavé car il n’y a eu (presque) personne (enfin si, Didier…) décidé à le penser frontalement en tant que phénomène social. Il n’a eu finalement que des promoteurs, que ce soient Guillaume Dustan, ou Treasure Island. Mais il correspond aussi à une génération, à une difficulté à penser l’après-sida. Car oui, malgré les morts, malgré la souffrance de ceux qui ont traversé le pire de l’épidémie, malgré la reprise des contaminations, les trithérapies ont changé la donne. Nous sommes dans l’après-sida.

    On peut être étonné par l’obstination du milieu VIH à, d’un côté, couvrir le bareback, à vouloir en parler sans jamais le condamner, à refuser d’y voir la libération d’une pulsion de mort (comme l’expriment le logo et le vocabulaire des films bareback), et de l’autre à accuser tous ceux qui  parlent du sujet de « stigmatiser » les pauvres / malheureux séropositifs (au mépris, au passage, de la très grande majorité de séropositifs qui continue de se protéger et protéger l’autre), renversant de fait ce qui doit être un tabou nécessaire (baiser sans capote) en en créant un autre (les malades sont ceux qui condamnent le bareback).

    Le milieu militant gay est lui dans un autre type d’attitude. Son obsession est la respectabilité. Déni de l’urgence d’une nouvelle mobilisation contre le VIH car une telle mobilisation supposerait que l’on mette sur la table le rôle que jouent les établissements de sexe dans la propagation de la maladie, la transformation profonde de la sociabilité gay au cours des 30 dernières années (disparition de la drague en plein air, disparition des discothèques et prima des bordels), la multiplication des espaces de rencontre sur le net, bref une remise à plat qui obligerait à parler de sexe, à dire que les hommes homosexuels aiment le sexe, qu’ils aiment multiplier les rapports sexuels quand ils en ont la possibilité parce que ce sont des hommes et que l’éducation des hommes, de Don Juan à DSK, ne les conduit pas à dresser un mur de honte dans la satisfaction de leurs pulsions sexuelles comme c’est le cas aujourd’hui encore pour les femmes. Bref, les hommes, entre eux, baisent. Et d’ailleurs, c’est avec qui nous baisons qui nous définit comme homosexuels. C’est tout le contraire de la discussion que tiennent à avoir les militants homosexuels. Pour ces militants, nous sommes sortis du placard, on a fait trois petits tours (1980/1985), et nous voilà désormais dans une salle d’attente dont « la gauche » nous libérera en nous octroyant le mariage en Mairie et l’adoption, pourvu que nous soyons bien sages, et surtout pas sexués.

    Le tabou renversé du milieu VIH et la quête de respectabilité petite bourgeoise du milieu militant gay se rejoignent donc pour censurer toute discussion sur la sexualité gay en général, et le bareback en particulier. Qu’importe si la courbe des contaminations ressemble à un revival années 80, pourvu que ce soit en silence. Comme dans les backrooms, comme dans un film Treasure Island, deux lieux où ne règne que le bruit de la baise. On obtiendra le mariage (LGBT) et, de toute façon, il y a des médicaments hors de prix gratuits (milieu VIH).

    Qu’on me permette pour conclure de parler de moi. À mon âge, j’appartiens à la génération d’avant, qui a baisé en plein air, dans des caves, dans des cages d’escalier, dans des voitures, dans des parkings, dans des jardins, sur des chantiers, dans les toilettes de Charing Cross, le jour, la nuit, comme tous les pédés depuis le début de l’humanité, de ceux qui ont toujours su que c’était défendu, interdit; il m’est arrivé de devoir courir, culotte baissée ou non, il m’est arrivé d’avoir peur aussi. Et j’aimais ça. Il m’arrivait, il NOUS arrivait, souvent, de bavarder, de rencontrer d’autres comme moi, de me faire des amis, d’aimer. C’était pour moi, pour nous, un monde complémentaire aux discothèques où nous allions aussi, parfois en nous faisant beau, pour plaire. Et pour danser, et pour NOUS retrouver.

    La disparition d’un grand nombre d’espaces de rencontres extérieurs n’a jamais été réfléchie, discutée. Celle des clubs non plus. Leur disparition a arrangé tout le monde. À mon avis, il y a pourtant un lien très net entre d’une part la situation actuelle où le bareback semble dominer, le déni de reprise de l’épidémie, la suffisance des militants qui limitent leurs ambitions à l’élection présidentielle en méprisant totalement ce qui se passe en dehors de « leur » monde et les contaminations et d’autre part la disparition des espaces de sociabilité et de sexualité qui furent les nôtres. En bordure. En marge.

    Alors il n’est pas étonnant que le bareback fascine certains. Il est la nouvelle marge, proprette, en lieu clos, en non dit, à l’âge où le militantisme voudrait éviter que nous exprimions ce que nous sommes vraiment.

    Madame Le Doaré, en attendant de lire ce que le centre que vous représentez commence à parler de notre sexualité, du bouleversement des 30 dernières années, de la disparition de nos lieux de drague, de la reprise des contaminations, et des films exposant des pratiques (culs débordant de sperme) qui n’interpellent personne ni dans la communauté VIH, ni par chez vous, je conclurai en citant Justin, dans Queer as Folks US. « I like dick, I wanna suck dick, I wanna be fucked by dick ». Et je rajouterais, à la Brian Kenny, « Use a condom, and fuck with whoever you want, wherever you want, whenever you want. Fuck wedding ».

    Madjid Ben Chikh
  • Mais pourquoi faut il donner un titre ?

    Je suis dans le train. Aujourd’hui, c’est une des rares journées de beau temps. Je viens de quitter mon travail. Je suis fatigué. Hier soir, je me suis endormi vers deux heures, ce matin, je me suis réveillé à six heures.
    Je suis moins fatigué que je l’ai été le mois dernier, et je parviens de nouveau à me consacrer sur ce que je fais. L’affaire DSK ayant débouché sur un déballage de la fosse septique de la cinquième république, j’ai décidé de ne plus lire les informations, ou en tout cas celles-là. Si vraiment on veut faire le ménage, il n’y a qu’à donner son indépendance à la justice. On pourrait par exemple soumettre l’élection d’un haut conseil de la magistrature au suffrage universel proportionnel, vingt et un juges, par exemple. Ceux-ci garantiraient l’indépendance des tribunaux, l’impartialité des enquêtes. Ceux qui pensent que la France n’est pas l’Amérique n’ont qu’à étudier l’histoire : Voltaire a signé la Déclaration d’Indépendance. Pour le reste, participer au grand déballage n’est que bavardage. Ce qui compte n’est pas soulever la question, c’est y apporter une solution. Un conseil identique, un haut conseil aux médias, élus lui aussi au suffrage universel proportionnel, pourrait d’ailleurs garantir l’indépendance des médias, la liberté des journalistes. Je crois, comme Montesquieu, que la modération de chaque pouvoir vient de leur indépendance. Je suis convaincu qu’ils peuvent s’équilibrer. Tout le reste est bavardage.
    Il y a dix jours, mon disque dur de 2 tétras s’est mis à faire un bruit étrange, et puis il s’est déconnecté. Depuis, il est inaccessible, bref, il est en panne. J’ai perdu environ deux mois d’originaux de photos, ma sauvegarde sur un autre disque étant complète jusque mi mars… J’ai récupéré des trucs ici et là, mais assez peu. En films, c’est environ 400 Go qui ont disparu. Je vais l’envoyer à réparer, en espérant pouvoir récupérer des données après, mais je doute…
    Je continue d’aller à la gymnastique, mais cette semaine, je n’y suis allé qu’une fois. Mercredi. J’ai hélas trop travaillé, un peu forcé, et j’ai donc eu le corps très fatigué le jeudi. Hier, je voulais y aller, mais…
    Après ma leçon avec Hiroko, j’ai pris le train pour aller au travail. Dans Setagaya, le train s’est arrêté. Un type venait de se jeter sous un train. Sous mon train. Ça devait m’arriver un jour, les suicides sont récemment devenus si fréquents, si banals… J’ai donc marché pendant une heure et demie, jusqu’à une gare d’où les trains circulaient. Coïncidence, j’ai refait une partie du chemin du 11 mars, à l’envers…
    Je suis presque arrivé…
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Dénouement et renouement

    Dénouement et renouement

    Je retourne au sport depuis quinze jours. C’est peu, mais pour moi, c’est beaucoup… Quand j’écris que j’y retourne, je devrais en fait écrire que j’y vais. Car j’y vais 4 fois par semaine. Le lundi, le mercredi et le vendredi, je fais 45 minutes de cardio, puis un peu de machines et le jeudi, je nage. Pour le moment, bien entendu, cela est très modeste. Hier soir ainsi, j’ai nagé environ 1500 mètres. C’est très en deçà de ce que je faisais à Paris, où il m’arrivait de nager plus de 2000 mètres deux fois par semaine, d’aller travailler et de tout faire à vélo. Depuis mon installation au Japon, je me suis installé dans une vie sédentaire, peu de déplacement, et dans le quotidien du salarié japonais aux horaires absurdes qui achète des Bentô. J’ai pris 12 kilos. Comme je l’ai déjà écrit, je n’en fais pas une fixation, il y a juste que je dépasse mon poids de forme de 15 kilos, et à mon âge, et dans ma condition, ce n’est pas une bonne chose. Je suis en bonne santé et comme je tiens à le rester, il est urgent pour moi de me réveiller. Le sport est un incroyable stimulant.
    Et puis c’est un moyen de rencontrer des gens. Le simple fait de voir d’autres gens le soir, de ne pas avoir à leur parler, de les voir vivre, est extrêmement sain. Certains mecs ont des corps magnifiques mais ils sont parfaitement normaux avec ceux qui, comme moi, ont décidé de s’y mettre. Il faudrait le dire aux jeunes qui, comme moi autrefois, font plein de complexes avec leur corps. Arrêtez les régimes, arrêtez les piercing, arrêtez les tatouages, arrêtez ces coupes de cheveux à la manque, arrêtez de fumer des joints. Et sortez de chez vous, et voyez des gens. Vivez. Soignez votre corps, aimez-le, c’est en lui que vous vivez. Protégez-le, et n’hésitez pas à le remuer, à le bouger, à le valoriser. Forcez-vous s’il le faut, mais n’attendez pas, comme moi, d’avoir dépassé la quarantaine pour vous apercevoir que, tout compte fait, vous vous faisiez des idées. Le bonheur est dehors, le bonheur est au soleil, et le bonheur est dans les autres.
    Quand j’ai commencé mon analyse, un des premiers résultat fut que je me remis à sortir de chez moi. Et je me souviens, ce devait être la troisième ou la quatrième séance, j’étais à Nation, et l’air m’a semblé plus net, plus lumineux, les formes des objets autours de moi étaient plus précises, plus présentes. L’espace d’une seconde, je ne pensais pas, j’avais le monde autours de moi. Dans les jours, dans les semaines qui suivirent, je me remis à me promener, à regarder, mes sens étaient de nouveau mes alliés. Je courais les musées, je dévorais des livres. Je m’enfermais parfois, mais c’était pour regarder de films que j’empruntais aux bibliothèques de la ville de Paris, des films japonais, des vieux films, des choses plus modernes, des courts métrages. Je n’avais pas un centime mais J’utilisais tous les trucs pour me cultiver, pour absorber le monde. Les invitations Paris Boom Boom, les invitations de Radio Classique, tout était bon. Je m’incrustais dans des premières. Je revivais. Et c’est comme ça qu’en septembre 1993 je retournais à l’université, imprégné du rythme nécessaire, prêt à rencontrer le monde et à y trouver une place. Entre temps, j’avais trouvé ce travail pour un theatre, enfin, un cirque “moderne”, la patronne me stimulait. Je gérais un fichier d’artistes de cirques d’Europe entière. Je me souviens, un clown italien, une sorte de Harold Lloyd triste qui parvenait, sur scène, à créer une vraie atmosphère noire et blanc, d’où jaillissaient des touches de couleur, le tout baignant dans du tango argentin. Ah, et puis la premiere du film El Sur, tient, justement, sur une musique de piazzola, avec Marie Laforest et Philippe Léotard qui, juste après la projection, à la Cigale, vint en compagnie de Roberto Goyeneche, chanter des chansons magnifiques et tristes. Il était bouffé par l’alcool, mais aussi terriblement séduisant.
    En 1997, j’étais déjà bien remis, comparé à la période qui avait précédé mon analyse. J’étais un trentenaire atypique, allant à l’université, en collocation dans le 20e arrondissement. J’étais fauché, mais j’achetais des bouquins à un franc chez Joseph Gibert, ces espèces de grandes caisses où on trouvait les invendus. J’avais les Camus ou les Sartre avec les vieilles couvertures, des livres de poésie. Il m’arrivait aussi d’acheter des trucs plus chers. Je travaillais dans un lycée, en CES, j’étais baby-sitter. J’empruntais pas mal en bibliothèque, mais c’est l’époque où je me mis à acheter beaucoup de livres, occasions essentiellement, car j’adorais les annoter. J’écrivais mon journal généralement le matin, vers 8 heures, en même temps que je prenais mon café. Avec mon colocataire, Julien, on faisait des fêtes.
    C’est alors que mon ami Stéphane, qui avait des poids mais ne s’en servait pas, me proposa de les prendre, puisque je lui disais que je les utiliserais bien. Pour voir. Et ainsi, je me mis à faire des poids, chez moi. De janvier à début avril. Je faisais très attention, veillais à soigner les échauffements. Je ne faisais pas de régime, je me contentais de manger bien. Boulghour, avocat, salade, fromages… Un jour, je rendais visite chez mon amie Maria qui venait de retourner vivre chez ses parents, je vis dans les yeux de sa mère une lueur, et elle me dit “qu’est-ce que tu as fais, tu es tout beau”, et Maria que dit que mon torse était ouvert, que je me tenais plus droit. J’avais longtemps résumé un beau physique à une question de poids, Maria m’expliquait que la forme est plus importante. Elle est danseuse.
    À cette époque, il m’arrivait de faire des rencontres enchantées, les rencontres du pédé de plein air que j’étais. J’habitais à Télégraphe, et le parc des Buttes Chaumont était un havre délicieux en cela qu’une drague infructueuse pouvait toujours être une promenade agréable. Il y avait ceux chez qui j’allais, ceux que je ramenais chez moi. Et ceux que je consommais sur place, avec qui je bavardais ensuite. Et qu’il m’arrivait de reconsommer une autre fois. Je me souviendrai toujours de l’un d’eux, vers 1995, le téton droit piercé, que je recroisai un an plus tard après être allé au bal des Tournelles. Les canards.
    C’est incroyable quand j’y pense, à cette époque, il me semblait n’avoir le temps de rien, et pourtant je lisais deux à trois livres par semaine, j’écrivais mon journal pendant une heure par jour, je voyais mes amis, j’allais à la Sorbonne, j’animais la section socialiste de la Sorbonne dont j’étais premier secrétaire, j’allais aux réunions fédérales. Et j’étais en analyse… Et je draguais pas mal. Et donc je m’étais mis au sport.
    Le point le plus haut de cette époque, ce fut un bel allemand que je rencontrai aux Buttes Chaumont. On était début avril, il faisait bon. On se croisa et ce fut très rapide, on s’accosta immédiatement. Il était vraiment très beau. On alla chez lui. Ça alla très vite, on ne bavarda pas très longtemps. Puis on se mît à bavarder. Il mît un disque, c’était le nouveau Madonna. C’était Ray of Light. Ceux avec qui j’ai longtemps argumenté sur ce disque connaissent l’origine de mon intérêt pour lui. Il est éternellement lié à cet Allemand qui vivait vers Laumière. On parla de Jospin, de Schröder qui venait d’être élu. Son frère était social-démocrate. Il venait de Cologne, enfin, de Köln. Et puis on retomba dans les bras l’un de l’autre et on remit ça. Il était incroyablement doux, gentil. Il parlait très bien Français. On se quitta. Il m’avait dit qu’il allait bientôt quitter la France. Alors, je n’osai pas lui demander son téléphone. La porte se referma. Je descendit l’escalier. Et dans la rue, je me dis que j’étais nul, que j’aurais du lui demander son numéro.
    C’est quelques jours plus tard qu’alors que je m’échauffais, pris d’une sorte d’euphorie qui vous saisi quand vous faites du sport, je me mis à mêler des mouvements de genoux plié à mon échauffement. Je fis une réception sur le talon gauche, bien à plat. J’entendis un claquement sec très net, très précis. Et je tombais, je n’avais plus d’énergie dans la jambe gauche. Je me relevais, la jambe était faible mais je n’avais aucune douleur. Je sentais bien que quelque chose était bizarre. Et puis le genoux commença à enfler.
    Trente minutes plus tard, je me décidai à aller à l’hôpital. Ce n’était pas loin, et le bus en bas de chez moi pouvait m’accompagner jusqu’à Thonon en cinq minutes. Cela me parut une éternité. La douleur était intense, elle prenait toute la jambe au moindre mouvement et mon genoux était maintenant vraiment enflé.
    Le ménisque.
    Je fus extrêmement mal pris en charge. On me donna rendez vous pour une radio une semaine plus tard, des calmants, des béquilles, “ce n’est peut être pas le ménisque”, me dit le médecin, un Algérien à l’accent algérois en qui je n’eu qu’une très relative confiance, ayant déjà eu à faire à ses confrères en Algérie. La semaine suivante, je passai la radio, il confirma que rien n’était cassé, et me fit prendre rendez vous pour une jenesaisplusquoiscopie. On fait deux trous, on insère une caméra, on regarde, on referme, et on décide si on opère, me dit il. Je pris rendez-vous. Pas de place avant un mois et demi.
    Je m’installai dans une sorte de dépression nerveuse latente. En analyse, je ne parlais que de ce genou, je n’avançais plus. Ma vie sociale se réduisit au néant. J’avais mes amis au téléphone, on me disait de faire un effort et de “passer”, alors que le Di-Antalvic m’assommait. Ou bien on me parlait de soirées, de diners où je pouvais passer si je voulais. La vie chez les autres continuais, moi, elle avait été stoppée nette. Dehors, je me trainais. Quand on se casse le ménisque, ce n’est pas que la douleur. C’est l’incapacité totale de plier la jambe. On est bancal. Je finis par avoir des douleurs de dos, je voyais ma jambe se démuscler. Et puis un jour, mon voisin Guillaume me dit qu’il m’avait vu le matin, je lui avais fait penser à un petit vieux. Je ne dis rien, mais je soir je me mis à pleurer. Chez ma psy, je rapportai le propos. C’est alors que je compris que le handicap, la maladie, c’est quelque chose que l’on intériorise. Je m’étais installé moi-même dans cette position de victime coupée du monde, des autres. En faisant la part des choses, bien entendu, il y a une responsabilité réelle de l’hôpital Thonon, d’un médecin incompétent, d’investissements à la traine, d’une gestion hospitalière idiote qui décrète des horaires stupides, de procédures couteuses (ouvrir et refermer un genoux pour regarder, hein, c’est pas de l’argent mis en l’air?). Et par dessus donc, le sentiment que ça ne se terminerait jamais. On finit par accepter, se résigner, et l’on devient une victime, ce rôle nous va si bien… Entre quatre murs, je me faisais le sentiment d’être dans une prison.
    Le lendemain de ma séance chez ma psy, je fonçai (enfin, façon de parler) chez mon médecin, à Belleville, je lui demandai de regarder car attendre encore un mois, je ne pouvais plus. Il me fit m’allonger, tenta de plier la jambe, je hurlai. “C’est le ménisque!”. Il m’envoya chez un ami à lui, dans une clinique. Je fus opéré deux jours plus tard. Dans cette clinique, ils ouvraient, ils regardaient et ils opéraient en même temps si c’était nécessaire. Moi, je trouvai ça très raisonnable…
    Je me revois, en béquilles, au Tea Dance Amal, une association de Maghrébins homosexuels dont je m’étais retrouvé secrétaire sans avoir rien demandé. Le président, Badreddine deviendrait plus tard mon médecin. Un garçon très bien. Il ne comprenait pas très bien mon histoire de ménisque : lui aussi devait penser que quand un ménisque est cassé, on opère…
    Il me fallut par la suite trouver un bon kinésithérapeute. La première que je trouvai m’engueula presque parce que je ne faisais pas de progrès car normalement, après l’opération, je devais remarcher tout de suite, ce dont je fus incapable. J’en trouvai une seconde qui décela tout de suite un problème que la première n’avait pas été fichu de repérer. Je ne bloquais plus ma rotule. Un mois s’était écoulé entre mon accident et l’opération, j’avais démusclé certes, mais j’avais aussi oublier le réflexe de la marche. Elle fit un très bon travail et je pu en trois jours laisser enfin la béquille.
    J’ai gardé une étrange sensation du genoux qui va se briser pendant au moins six mois. À cette époque, je m’occupais de solidarité avec les algériens, je me suis retrouvé avec mes amis de la section Montesquieu, à Canal Plus, en béquille. Et Gildas qui n’arrêtait pas de me dire “vous vous tenez tranquille, monsieur Madjid, hein”. Il avait qu’à me le dire franchement, s’il voulait que je fasse un souk dans son émission. C’était la deuxième fois qu’il me faisait le coup. Monsieur Madjid…
    Chez ma psy, c’était amusant, parler d’isolement, de mon incapacité à exprimer ce que j’avais sur le coeur, en parlant de mon genoux. Le jour où je lui rapportai la réflexion de mon voisin, elle répéta treeeeeeeeees lentement. Ge nou. Moi, j’entendis Je noue. Je nous. Comprenez ce qui vous chante, amis lecteurs…
    Moi, c’est là dessus que je repris ce travail, et que je pu faire de très nets progrès, me comprendre un peu plus, et peut être aussi un peu mieux comprendre les autres, ma relation à eux, leur relation à moi. Mon ami Maria me proposa en Juillet de quitter Pelleport et d’aller vivre dans son appartement à Asnières, un appartement qu’elle ne parvenait pas à vendre, qu’elle ne se résolvait pas à vendre. Philippe… Ce déménagement fut salutaire, il me permit de passer à autre chose. Je m’aperçu que j’avais désormais des tonnes de livres : le déménagement fut interminable. Mais je trouvai là l’espace dans lequel j’allais préparer mon départ pour Londres un an plus tard, un an pendant lequel j’allais travailler pour Paribas, et m’acheter encore plus de livres, et apprendre que ma pièce de théâtre allait être publiée… Mais c’est une autre histoire.
    Genou. Je nous. Je noue.
    Comme je l’ai raconté, quand j’ai appris par la suite que j’étais séropositif, ça s’est très mal passé. La docteur à qui j’avais demandé de me prescrire un test avec la batterie d’examens qu’elle me demanda de faire suite à une série d’angines à répétitions, me laissa en plan sans me donner de réponse à mes questions. Elle m’assomma d’un bavardage interminable, qu’il fallait que je digère la nouvelle, qu’elle avait des patients qui étaient parvenus à avoir des enfants. Je lui avais pourtant dit que j’étais homosexuel. Mais non… C’est pour cela que plus tard, je suis allé voir Badreddine. Mais cette fois, donc, après un moment de révolte face à cette idiote qui me lisait le script de sa formation “annoncer une mauvaise nouvelle à un patient, quand je lui demandai, en insistant, “et maintenant, qu’est ce que je dois faire, je vais où”, etc, plutôt que suivre son conseil, attendre, et finalement me morfondre, comme elle ne m’avait même pas donné la feuille de résultats des examens sanguins, je suis allé me faire retester immédiatement trois jours après. Et j’ai téléphoné à tout le monde pour annoncer la “bonne nouvelle”. Sauf un ami qui, justement, quand quelques mois plus tard il m’a engueulé pour pas lui avoir dit, j’étais à l’aéroport, je partais pour le Japon en vacances, a définitivement pris son statut d’ami. Peut être étais-ce même l’ami qui me manquait, celui qui engueule un peu, juste ce qu’il faut. Stéphane. Tiens, oui, Stéphane, les poids…
    C’est à lui que j’ai téléphoné en premier quand la terre a tremblé.
    Je vais donc à la gym. Même si je ne veux pas y aller, comme c’était le cas jeudi soir où je me suis contenté de ne nager que 1500 mètres. Madonna, Ray of Light et le beau Gregor sont loin maintenant, mes escapades aux Buttes-Chaumont un lointain souvenir, et les canards n’en parlons pas… Il y a eu Londres, et puis le Japon.
    Avec le sport, j’ai longtemps cherché depuis à “retrouver” l’époque perdue qui a précédé l’accident. Je me suis inscrit trois fois au Konami vers chez moi, chaque fois je n’y allais pas. Quand je m’y suis réinscrit il y a 6 mois, j’étais bien décidé à y aller, mu par une envie de me sentir mieux, assez difficilement explicable. Et puis il y a eu mon infection, cette interminable sinusite. Puis le séisme.
    Et voilà qu’aller au gymnase retrouve tout son sens. C’est tellement bien, sortir de chez soi, voir des visages, admirer certains types parfois, mais surtout suer, suer beaucoup.
    Cette fois-ci, je veillerai à ne pas en faire trop…
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Le Youpin, la Negresse et la Gourdasse

    Attention billet politique : si ce n’est pas votre tasse, d’autres billets vous attendent!

    Ce qu’il y a de terrible avec les histoires de viol, c’est qu’on ne veut pas y croire. On ne veut pas savoir. On se place du côté de la victime quand on s’en sent proche, du coupable quand on le connait. On essaie de comprendre. Comment une femme peut elle se laisser piéger, peut être a t’elle laissé entrevoir que c’était bon, qu’il pouvait y aller… Comment un homme peut il user de la force, brutaliser une femme (et même parfois un autre homme), user de son ascendant, de son pouvoir ou de son argent, et PÉNÉTRER ainsi l’intimité de l’autre sans y avoir été invité… Comment un homme peut il se laisser piéger par une tentatrice qui une fois le mal accompli fondra en larme et accusera sa proie, le sperme attestant de la véracité de ses propos… Comment un homme peut il oser séduire une femme pour arriver à ses fins, lui tourner la tête en des promesses fumeuses qui parfois toucheront un coeur fragilisé par un divorce, la solitude ou plus simplement le terrible désir d’être aimée un peu… Ces questions qui sont celles qui tournent autours de l’affaire DSK, ce sont les vraies questions, celles que nous portons en nous à chaque fois que nous entendons parler de violence sexuelle, de viol en réunion, de viol conjugal, de harcèlement au travail, de prostitution d’enfants… On ne veut pas croire, on ne peut pas croire que c’est vrai. Et dans le cas de DSK, c’est la même chose. Notre cœur est partagé entre l’envie profonde qu’il ne s’agirait que d’un complot, et le terrible sentiment d’injustice pour une victime dont nous savons qu’elle n’aura pas été la première proie de Dominique Strauss Kahn. C’est une balance impossible.
    La lecture de la presse invite, elle, à un très grand scepticisme. Car s’il y a eu emballement, il y a eu également surenchère. Le New York Post, qui s’était distingué par une caricature représentant Barack Obama en singe, abattu par deux policiers, quel humour!, journal appartenant au groupe Murdoch, a depuis plusieurs jours émis toutes les hypothèses qui ont fait le tour du net, sans jamais trouver confirmation de la part de la police de New York, extrêmement discrète sur cette affaire, et ayant par la suite été démenties par les parties en présence. La victime serait séropositive, telle était ainsi le scoop du mercredi 17, en Une bien sûr, repris ensuite sur le net avant d’être démenti par l’avocat de la victime, maitre Shapiro. Ou bien la fameuse fuite dont nous finissions par apprendre qu’elle était au minimum à relativiser. Ou bien ses effets personnels oubliés derrière lui, autre “information” démentie par la suite.
    Faisons la lecture de ces soi-disant informations, ayant été reprises comme avérées avant d’être démenties, comme toujours, beaucoup plus discrètement. Ce serait tellement croustillant, une femme de ménage africaine séropositive et un directeur d’une institution supranationale, juif et violeur… Il y a eu également le témoignage du frère, qui aurait vécu en France, mais dont le nom n’a ni été publié, ni sa photo, ni aucun détail révélés. Il nous apprend que la jeune femme serait musulmane, “non voilée”, précisait bien la presse. Là encore, une jolie fable, celle d’une jeune musulmane laborieuse et musulmane modérée, et un vieux vicelard sioniste et cosmopolite (un Français pris dans une histoire de sexe à New York) . Si cette histoire suscite tant de passion, c’est qu’elle nous fait voyager au cœur même de notre imaginaire occidental, et la presse ultra-conservatrice américaine, généralement islamophobe et allergique aux droits et à l’expression des minorités, a trouvé dans cette femme de ménage son héroïne moderne. Une Africaine immigrée et un Français, juif et patron d’une organisation supranationale. La caricature du Juif apatride, en quelque sorte. Et de l’autre, la France trouve en ce DSK un héros frappé en plein vol, son Icare sacrifié pour quelque obscure raison, impliquant les services secrets, la CIA, Nicolas Sarkosy. Non, un homme de la stature de Dominique Strauss Kahn, un homme dont la femme est si élégante, ce n’est pas possible : il ne peut pas être ce criminel dont la presse américaine fait ses couvertures.
    Et soudain dans la défense ressurgit un imaginaire machiste et bourgeois. Les domestiques sont faits pour être troussés (Jean François Kahn), et derrière, n’y a t’il pas un complot comme naguère contre le Colonel Dreyfus (Bernard Henry Lévy). Chacun se positionne en fonction de ses attaches et de ses sentiments. C’est incroyable.
    Seule la droite se frotte les mains quand elle apporte son soutien et sa consternation. L’extreme droite, bien sûr. Et pendant ce temps, la machine emballée continue de livrer des confidences de sources anonymes, contradictoires.
    Ce serait tellement plus simple de se taire sur cette affaire : la justice américaine va lui donner l’opportunité de plaider, de prouver son innocence tout en protégeant la jeune femme dont il faut rappeler qu’une fois enlevés tous les fantasmes, elle reste plaignante dans une tentative de viol aggravée de violence et de séquestration. La couleur de sa peau, sa profession n’ont, en tout cas pour le moment, rien à faire avec le regard que l’on porte sur cette affaire, pas plus que la personnalité de l’homme. Dans un deuxième temps, ces éléments trouveront leur place, ils éclaireront les conclusions de l’enquête.
    En attendant, cette histoire qui trouve parfaitement sa place dans ce climat de pays en fin de course révèle également à la gauche qu’il n’y a pas, pour elle, en France, de victoire automatique, et encore moins d’homme providentiel, particulièrement quand cet homme est un jouisseur : la Porsche touchait cette fibre particulière, c’était un joli coup monté, mais qui devrait inquiéter ses auteurs à de la méditation. Je les inviterais volontiers à lire Tocqueville, ou à le relire. La haine des élites, de leur train de vie, est proportionnelle à la frustration ressentie au quotidien, et elle soude la Nation dans un sentiment d’égalité de condition qui contraste avec le train de vie et les baisses d’impôts des plus riches. Marine Le Pen, Claude Guéant ou Nicolas Sarkosy ont beau agiter le spectre de l’islam, de l’immigration incontrôlée, des femmes voilées, le sentiment général est que les fins de mois sont, années après années, toujours plus difficiles et cela indépendamment des origines.

    Les médias comme l’appareil socialiste n’ont pas encore compris ce que ces primaires peuvent être dans le contexte actuel. Ils nous fabriquent désormais un Francois Hollande, un “homme simple”, concept inventé par son équipe de communicants il y a environ deux mois pour lui donner sa marque face à “la grande pointure médiatique” DSK, et de plus en plus repris en choeur par les médias et sur la toile. Or, ce type de définition de ce que sera un candidat du PS dans un an est, à mon avis, une erreur fondamentale. De la même façon que les partisans de Dominique Strauss Kahn misaient tout sur sa personnalité et sa carrure internationale se sont finalement écrasés en rase campagne dans cette sordide affaire, les partisans de François Hollande font, eux, la campagne de 2007 : un programme et un candidat à l’image calibrée pour être un exacte opposé de ses rivaux DSK et Nicolas Sarkosy. Privé de son rival socialiste, nous allons le voir monter et caracoler dans les sondages. Et c’est vrai que quand cette histoire de viol se tassera, il apparaitra comme un redoutable rival face à un Nicolas Sarkosy qui pourra toujours attaquer les socialistes sur leur moralité, attaques qui laisseront François Hollande de marbre. Celui ci s’est d’ailleurs bien gardé d’apparaitre ces derniers jours afin de ne froisser personne. C’est aussi une marque de sa personnalité. Certains apprécient cette sobriété dans l’expression, j’y reconnais pour ma part la façon dont il a dirigé le PS, avec les résultats que l’on sait.
    Peu de socialistes ont compris ce qu’est une primaire ouverte. Ils imaginent des meetings et des réunions où les sympathisants viendront écouter les candidats et leurs supporters. La campagne de 2007, en version bis. Or, la primaire va nécessiter de se retrousser les manches, de résister à des attaques qui pourront être violentes car les Français en ont assez, et ceux qui se déplaceront dans les milliers de réunion Tupperware, meetings, rassemblements qui en découleront ne seront pas les plus gentils, les plus conciliants. Certains voudront en découdre. Ce sera difficile. Très difficile. La tentation sera grande de limiter l’expression populaire afin s’orienter le choix vers le candidat que l’appareil se sera choisi. Or, ce sera exactement ce que Ségolène Royal avait en tête quand elle avait lancé ses consultations participatives fin 2006, l’une de ses meilleurs idées, et qu’elle avait fini par écourter puis bâcler sous la pression d’un parti toujours plus exigeant, et n’hésitant pas à alimenter les rumeurs, les fuites pour mieux la déséquilibrer.
    Cette fois-ci, c’est tout le processus de désignation qui va amorcer un processus dont on ne connait pas l’issue, mais qui nécessitera une réelle capacité d’écoute, de dialogue, une réelle capacité à encaisser les coups et à comprendre que les critiques seront d’autant plus violentes que c’est le pays réel et son désespoir qui s’inviteront dans la campagne. Après tout, la révolution française avait commencé comme cela.
    La promesse faite par la coalition qui a pris la tête du PS au congrès de Reims, menée par Martine Aubry, d’ouvrir le parti socialiste, ressemble à l’arrivée à s’y méprendre à d’autres “modernisations” de façade.
    Au bilan de Guy Mollet en 1969 : un changement de logo (des trois flèches au poing et la rose), adoption d’une nouvelle déclaration de principe puis d’un programme, passation de pouvoir à un homme intègre et sobre, Alain Savary, et tout ça entre militants et élus.
    Bien propre, bien plié. Le PS est, contrairement à la légende, né en 1969. 1971, c’est la prise du pouvoir par François Mitterrand et ses amis de la Convention des Institutions Républicaines, lors d’un putsch remarquable du Parti Socialiste dont il n’était pas même membre deux jours avant. Alors seulement commença l’épopée d’un parti qui s’ouvrit à la société, à la jeunesse, défrichant toutes les idées du temps, incitant ses militants à se syndiquer, à créer des groupes socialistes d’entreprise qui défrichèrent les voies de l’Union de la gauche à la base. En 1974, avec les assises, ce fut toute la deuxième gauche, la CFDT et le PSU, les associations régionalistes, qui rentrèrent au PS ou s’en rapprochèrent.
    Ou bien la “modernisation” du Labour au Royaume Uni, en 1992. Là encore un nouveau logo, et un Neil Kinnock relooké, leader dynamique, pour vendre le même programme qu’en 1987. John Major n’en fit qu’une bouchée, malgré des sondages qui donnèrent la gauche gagnante jusqu’au bout ! Il faut voir l’actrice Glenda Jackson accueillant “The next Prime Minister”, entendre la salve d’applaudissements, et regarder Neil Kinnock arriver en vainqueur sur une scène trop grande pour lui. C’est Tony Blair qui, après avoir putsché le parti, lui insuffla les énergies nouvelles qui lui permirent de vaincre. Et si Blair recentra le parti en matière économique, pour le reste, ce fut un véritable appel d’air dans la société Britannique où les associations, les jeunes universitaires, depuis 10 ans, se heurtaient à un Labour qui savait tout mieux qu’eux (comme le PS en France aujourd’hui), purent enfin trouver dans la nouvelle équipe des gens décidés à rompre avec le thatchérisme. Bien sûr, Blair avait sa vision de ce que ce changement serait, mais prendre un parti, c’est aussi composer, et il dut beaucoup composer.
    Bref, la primaire va être un moment qui va dépasser les militants socialistes. Qu’ils accroissent leur contrôle, et les électeurs iront voir chez les écologistes ou même au centre. Qu’ils tentent de vendre leur projet, et ils seront boudés. Qu’ils aient le courage de confronter leur personne, leur (lamentable) projet, leurs certitudes à la réalité vécue par les jeunes des cités, les chômeurs, les cadres fatigués, les fonctionnaires blasés et démotivés, les travailleurs sociaux dépassés, les immigrés maltraités, les séropositifs, les Alzheimer, les retraités, les gens qui en ont marre tout simplement, bref, la France comme elle est, et ils pourront créer un moment important, un de ces grands rendez-vous dont notre histoire est jalonnée. Ça ne remplacera pas une grève, ça ne remplacera pas le militantisme. Car ce n’est pas le but d’une élection. Mais si nous trouvons en la parole libérée la confiance en nous, notre envie de continuer ensemble ce contrat civique qui s’appelle la France, alors rien, ni la droite, ni l’argent, ni Marine Le Pen ne nous priveront de victoire.
    Et c’est là qu’à mon avis, Ségolène Royal s’imposera. Car elle est la seule à avoir compris ce qu’est une primaire. Les autres sont encore sur le schéma des campagnes antérieures. De la communication et un programme. Ségolène Royal a, elle sillonné le pays, organisé des dizaines d’”universités populaires” sur des thèmes très variés qui ont nourri les réflexions des groupes Désirs d’Avenir, alimentant une pensée commune, une sensibilité. Ces universités, dont le contenu est toujours en ligne, ont réuni des chercheurs, des syndicalistes, elles ont défriché des idées parfois originales que Ségolène Royal n’a pas toujours épousées, montrant une capacité d’écoute et une variété de point de vues qui sont la marque des personnalités politiques d’envergure. À mon avis, si la primaire montre un Francois Hollande brillant et cultivé, elle révélera également un socialiste de facture classique, qui a son idée sur tout, une idée moyenne, qu’il a élaboré avec ses proches. Si vous visualisez l’université populaire sur la fiscalité, vous serez surpris par le discours de Ségolène Royal car il y perce ses convictions, ses interrogations, ainsi que la méthode pour éviter le piège dans lequel Obama est tombé. Car elle, quand elle parle de taxer le travail comme le capital, comme le fait le parti socialiste, elle ajoute qu’il va s’agir d’un rapport de force, d’où l’importance de bien expliquer le sens de cette réforme et d’y associer les Français, pour que cette reforme s’inscrive dans les grands moments de l’histoire (elle cite 1789 et 1945). J’ai été très étonné car sans être maximaliste, sans faire dans la démagogie, elle est démontre une réelle fermeté dans les principes qui doivent guider une réforme “juste socialement, efficace économiquement”. C’est intéressant de la voir prendre les questions dans l’auditoire, dialoguer avec les universitaires, exprimer des réserves parfois., recadrer. Bref, elle est prête pour la primaire.
    Billet politique, sur Le Blog de Suppaiku.
    De Tôkyô,
    Madjid

  • La chute de DSK, la fin des années 1990. Enfin…

    (Nicolas Sarkosy. Une image, rien qu’une image, usée. Jusqu’à la corde. Jusqu’au trognon. Jusqu’à peut plus, dans un pays en fin de course et une époque à bout de souffle.)

    J’avais écrit ce message le 10 mai, et puis je ne l’avais pas posté.
    Je le poste aujourd’hui car il me semble rester d’actualité. Il y a juste que je ne pensais pas que le mirage DSK s’évanouirait aussi vite et de façon si troublante dans un scandale glauque dont on ne sait exactement que penser, mais qui a fait ressurgir d’autres affaires extrêmement choquantes, comme l’agression sexuelle d’une jeune écrivain, Tristane Banon, en 2002.
    Depuis trois jours, d’autres femmes parlent et la personnalité de DSK se révèle au grand jour.
    Je ne l’ai jamais aimé comme candidat, et j’aurais préféré une confrontation idéologique à l’étalage de ses 2 testicules et du truc qui pend entre les deux, mais après tout, c’est lui qui a choisi sa vie. En revanche, son entourage, en veillant à ne pas ébruiter, en blaguant peut être même de ses “prouesses”, ne l’a pas aidé. Et que cette fois-ci, il soit victime de la vindicte populaire et d’une fausse accusation ou non n’y changera rien. L’interview de Tristane Banon, agressée par lui il y a 10 ans en fait en soi un personnage impropre à l’exercice de la fonction présidentielle. Le viol est un crime. Et il n’y a pas de viol soft.
    C’est donc le moment le plus glauque de cette campagne, mais nous pouvons toutefois être heureux qu’il intervienne maintenant, car il est certain que Nicolas Sarkosy se serait servi du témoignage de Tristane Banon dans l’émission de Thierry Ardisson en 2006 pour dégommer le candidat de la gauche. Cela n’arrivera pas.
    Retour sur mon texte du 10 mai… Avant l’affaire. Je ne m’étais pas trompé : DSK était le candidat idéal pour Nicolas Sarkosy. De ce côté là, quel bonheur, l’affaire est sortie trop tôt.

    Mardi 10 mai, c’était l’Anniversaire.
    Ce trentième anniversaire du 10 mai 1981 agit pour moi comme une sorte de remise du compteur politique à zéro : on peut enfin parler de Francois Mitterrand, le tabou est tombé.
    Les énergies montantes sont, pour le moment, au moins médiatiquement à défaut de l’être vraiment, du côté du Front National. La gauche est encore prisonnière du mirage DSK, cet ersatz de Rocard sans la culture ni le parcours, le cynisme en plus. La droite est, elle, bien décidée à tout faire pour ne pas être éliminée par le FN, c’est à dire qu’elle a définitivement décidé d’en être prisonnière puisque cette fois elle ne pourra pas échapper à négocier un désistement.
    30 ans après le 10 mai 1981, Nicolas Sarkosy apparait comme un Giscard d’Estaing usé et impopulaire, mais avec le profil opportuniste chiraquien, et Marine Le Pen comme Jacques Chirac face à Giscard d’Estaing, bien décidée à gagner dans cette confrontation l’hégémonie sur le reste de la droite. La stratégie droitière du camp Sarkosy a quand à elle explosé la droite dont un “centre” se dégage, lui même de droite mais pas lepénisée.
    Le PS est, de son côté le grand absent de ce qui apparait pour le moment comme un ersatz de 1981. Car en fait, et c’est une vraie chance, il n’y a pas de Mitterrand, cette fois-ci. Bref, de véritables surprises sont possibles et surtout, pour la première fois depuis longtemps, les marges de manoeuvre dans la société civiles vont exister. Les associations vont pouvoir questionner, interroger. La primaire socialiste pourra donc être le pire, mais également le meilleur, tout dépendra de beaucoup de facteurs.
    Il faut bien avoir à l’esprit que les marges de manoeuvre à l’international, les marges de manoeuvre financières, seront très limitées, il ne faudra pas attendre beaucoup de ce gouvernement : il faudra savoir quelles sont les priorités et le juger sur ces priorités…
    La société française est cassée, pulvérisée, divisée comme jamais depuis longtemps. C’est une sorte de guerre civile interne sans espoir. Et pourtant, mon affection profonde pour la France me conduit à espérer que du fond de son peuple rejaillira le courage nécessaire à sa réinvention.

    Discussion sur Facebook au sujet de la primaire socialiste. Mon ami Alain suggère qu’en fait, ce ne sera pas DSK, mais Hollande. (je rappelle que ce long billet a été écrit avant…)
    (avec corrections et compléments par rapport à Facebook).
    “… Voila qui s’annonce croustillant. Assez d’accord avec Alain, Francois Hollande face à DSK a plus de chances qu’on ne le croit. Il ne faut pas oublier que ce dernier n’est pas aimé, car tout le monde le juge “à droite”. D’ailleurs, peut-être l’opinion se rendra compte que si l’Elysée dit tout haut tout fort depuis 4 ans qu’il en a peur, c’est peut-être parce qu’ils n’en ont pas peur du tout…
    Restent Francois Hollande et Ségolène Royal. Le choix de l’appareil est évident, et Hollande a donc toutes ses chances. Personnellement, je ne le déteste pas : il est cultivé, fin, a quelques idées sur des sujets importants. Mais je hais ce qu’il représente, c’est à dire l’appareil socialiste. Maintenant, contrairement à une idée reçue, lors des primaires, le moment le plus intéressant sera le débat Hollande-Royal, car ce sont tous les deux d’anciens “trans-courants” (une contribution du congres de Toulouse en 1985), tous les deux animés par le constat de Francois Mitterrand et Jacques Attali à l’époque, à savoir accepter la société comme elle est si on veut la changer, mais également l’obligation de changer en profondeur les choses qui peuvent l’être. Pour Ségolène Royal, très tôt, ce fut l’écologie et la démocratie participative. Pour François Hollande, la réforme fiscale et le droit des immigrés. L’idéal serait que DSK y aille, qu’il fasse un score moyen aux primaires, et que soit Hollande soit Royal se désiste pour l’autre, car alors on aurait un des meilleurs programmes du PS depuis 81, car il y a complémentarité.
    Maintenant, il reste l’autre camp. Le pari de Marine Le Pen n’est pas de devenir présidente, en tout cas pas tout de suite si tel est son ambition, c’est de rentrer dans un gouvernement conservateur. Cela suppose une réunification des deux droites. Claude Guéant s’occupe de radicaliser les électeurs de Nicolas Sarkosy, Marine de modérer son image, bref, c’est en cours. Je pense que Sarkosy sera, au final, devant elle (ce pourquoi je pense qu’il a des chances de gagner, car elle se désistera pour lui en exigeant des concessions importantes. L’élection éventuelle d’un socialiste entrainerait, à priori (car finalement, il ne faut plus penser que ce sera automatique, et ainsi une victoire de Nicolas Sarkosy n’entrainerait pas non plus, de facto, une victoire conservatrice puisque désormais cette élection suit automatiquement la précédente), une victoire socialiste à l’assemblée. Toutefois, s’il y a réellement (cela reste à démontrer) une dynamique FN et un échec UMP à la présidentielle, les élections pourraient traduire une inversion du rapport de forces au sein des droites au profit du FN. Ce sera un test du report des voix dans ce nouveau contexte. L’inconnue est le poids qui restera pour les “centristes”, c’est a dire la droite non FNisée.
    L’opposition, dans ce contexte, sera, au moins pendant deux ans, à l’avantage de la droite dure, exactement comme aux USA en ce moment. La droite gagnera les élections régionales, car le mode de scrutin donne 50% des sièges au premier en tête. Il faudra donc s’attendre a ce qu’un gouvernement socialiste se retrouve exactement comme celui de François Mitterrand en 83-85. Car de son côté, ce gouvernement aura hérité de finances pourries, d’une dette qui aura explosé, d’un chômage réel à 20%, et d’une instabilité à la hausse de toutes les matières premières et denrées alimentaires du fait de leur financiarisation. La croissance sera le seul élément qui, éventuellement, sera a peu près correct, car on est et on restera en plein boom économique et en pleine croissance des échanges commerciaux (je persiste à penser que le problème de l’Europe est un déclin, et non une crise, car il y a 3 milliards d’individus sur terre qui vivent dans des espaces où la croissance est supérieure à 6%, record historique, et que l’Allemagne caracole en Europe à plus de 3%). Il faudra donc que l’équipe en place aie le courage de proposer des choix extrêmement tranchés, sur l’Europe, la réforme fiscale, les étrangers, la reconversion du nucléaire et l’engagement dans un cycle fort de reconversion écologique. Des choix qui contrasteront avec ceux de la droite radicalisée. François Hollande a peut être ce profil, mais le parti le tirera vers la droite, car ils voudront tous être réélus, et plus la défaite se profilera, plus ils tireront. Exactement comme les démocrates aux USA qui ont planté toutes les reformes. Le gouvernement aura toutefois pour lui une durée de trois ans que Barack Obama n’a pas eu (s’il entendait vraiment amorcer des réformes)
    Voila pourquoi je suis très pessimistes sur cette élection. L’image du PS est extrêmement mauvaise à gauche chez ceux qui ne votent pas pour lui (Verts, exPCF, Jean-Luc Mélanchon, NPA, ce qui fait tout de même plus de 20%), et contraste avec le PS de 1981, ce qui permit de gagner du temps, et permit même de perdre avec tout de même 32% en 1986, ce qui reste le 3e meilleurs score historique du PS.
    Un élément clef si François Hollande ou Ségolène Royal gagne : il faudra changer immédiatement le mode de scrutin législatif pour revenir au mode de scrutin proportionnel départemental avec répartition des restes à la plus forte moyenne adopté en 1985 et appliqué en 86. La droite acceptera (pour se concilier le FN). La gauche pourra saluer le caractère visionnaire de Mitterrand en 1985 et la démagogie de la droite qui avait critiqué. Par ailleurs, en supprimant les désistements, il pourra permettre à la droite, le jour où elle voudra prendre ses distances avec le FN, de s’en autonomiser. La gauche, elle, se donnera des marges de manoeuvre pour isoler, au centre bien sûr, mais aussi dans “l’autre gauche”, si nécessaire, l’espace nécessaire pour rester au pouvoir en 2017 sur un programme d’alliance, c’est à dire, renouvelé. Une défaite de la droite en 2017 signera la fin du FN et de l’UMP, leur éclatement en deux formations politiques distinctes.
    Bref, 2012 est une équation extrêmement difficile. Et je tape sur cette difficulté car je lis trop de commentaires sur une victoire automatique…
    François Hollande, je ne suis pas contre. Mais alors, et désolé de les rabibocher, avec Ségolène Royal !”
    Fin du commentaire sur Facebook.

    Voilà. Depuis, il y a eu la Porsche, jolie campagne de dénigrement mais signalait un point faible.
    Et puis donc cette triste histoire qui, glauque, avérée ou non, marque la fin du cycle amorcé en 1995 avec l’accession de Lionel Jospin à la candidature, DSK étant son héritier, son Fabius, l’homme de l’ombre de la campagne de 2002 et qui se rêvait premier ministre, et hélas un bien piètre soutien quand il ne fut pas le savonneur de planche de la campagne de 2007, homme imbu de son statut d’homme qui ne put jamais vraiment pardonner à Ségolène Royal de l’avoir aplati lors des primaires de 2006 à moins de 20% du haut de ses 60% et qui fut ainsi promu par Nicolas Sarkosy sitôt la campagne passé, sorte d’Éric Besson de l’ombre. Un homme dont les fidèles n’eurent que mépris pour les adhérents à 20 euros de 2006, considérés comme de faux adhérents et des usurpateurs. Peut être une trace de machisme de la part de cette homme qui, de Pierre Bérégovoy au FMI fit sa carrière comme la fit Gordon Brown, dans l’ombre, et à la différence de Gordon Brown, sans se battre mais en attendant que le pouvoir lui tombe tout cru dans la bouche, sûr que ses réseaux lui apporteraient le pouvoir tant désiré.
    Cette histoire va nous priver d’explications politiques, il va nous falloir repartir à zéro. Et c’est tout à fait ce dont nous avions besoin pour être combatifs et “changer d’époque”.
    Il ne faut pas que l’affaire nous prive du droit de parler de politique, et encore moins du droit d’attaquer DSK : je veux avoir le droit de “balayer DSK” politiquement, parce que même s’il finissait en prison, ce que je ne lui souhaite pas mais bien conscient que s’il est coupable il devra passer par là, un certain nombre de ses idées resteraient en circulation, et comme l’expliquait un très bon article dans le Huffington Post hier, ce sont ces idées qui ont guidé la dérégulation financière, privatisé et installé une gauche nouveaux riches. Je rajouterais une gauche qui n’aime le peuple qu’au moment des élections, quand elle exerce son chantage sur lui en la menaçant de maux encore bien pires si la droite venait à passer, pour faire ensuite une politique aussi arrogante que celle de la droite. Quand en France le deficit budgetaire est de 150 milliards d’euros, qui se souvient des “baisses d’impots” a hauteur de 50 milliards par Chirac et 50 milliards par Jospin ? Une gauche qui n’a de gauche que le fait qu’elle en occupe l’espace politique, et dont le bilan se traduit, depuis 10 ans, partout en Europe, par cette poussée irréversible des droites extrêmes et populistes, nationalistes, et d’une domination quasi-exclusive du pouvoir politique par des partis conservateurs, le tout dans des politiques de régression sociale inimaginables il y a encore moins de dix ans.
    Bref, non, cette gauche là, je n’en veux pas, car elle n’est que la salle d’attente de régressions sociales et politiques fortes qui lui succéderont. Je ne marche plus. Et je pense qu’une candidature de DSK se serait soldée à l’arrivée par une défaite en rase campagne, comme en 2002, car plus personne en France ne la veux, cette gauche là.
    Je ne veux plus voter par dépit, je veux voter pour des orientation claires, éventuellement modestes mais qui marquent des ruptures, des fractures, de l’expérimentation et des audaces, pour que même si la droite reprend le pouvoir après, elle ne puisse pas tout faire ni tout se permettre comme c’est désormais le cas partout en Europe. L’augmentation des frais universitaires en Grande Bretagne entreprise par le gouvernement conservateur de coalition n’a été rendue possible que parce que Tony Blair avait dors et déjà autonomisé les université et augmenté les frais par plus de 10. Je ne veux plus, nous ne voulons plus de cette gauche là. Et c’est pour cela que l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn me prive, nous prive des vrais débats, sur les vrais enjeux. Et ce sont des débats qu’il nous faudra avoir quand même. Voulons nous oui ou non garantir le droit à la retraite à 60 ans. Lui, était contre. Sommes nous prêts à proposer de faciliter la reprise d’entreprises en difficulté par leurs travailleurs eux-même, avec l’aide des régions et de l’état dans le cadre, par exemple, de coopératives. Cela n’a jamais été dans ses priorités dans les nombreux interview accordées à la presse économique que j’ai l’habitude de lire. Entend-on mettre la réforme de la fiscalité au coeur du projet économique en n’hésitant pas à augmenter les impôts et les seuils d’imposition tout en préservant l’ISF. Lui a toujours été évasif à ce sujet. Je sais bien entendu faire la distinction entre un responsable politique et les personnes qui sont derrières lui. Il y a “derrière” DSK des gens qui ont souvent montré des idées fortes. Mais sa personnalité s’apparente plus à celle de Gordon Brown. Il aime être aimé. Voilà sa seule ligne de force. C’est faible et, politiquement, désastreux. Sa disqualification, maintenant assurée puisqu’indépendamment de l’affaire qui lui vaut la une des journaux sortent d’autres affaires dont celle désastreuse et avérée de Tristane Banon (en attendant le résultat de l’enquête aux USA) et qui va aboutir au dépôt d’une plainte dans la semaine, va permettre au Parti Socialiste de peut être reformuler son insipide projet en quelque chose de plus varié, et mêlant la richesse de ses personnalités.

    On y reviendra. Et je me permettrai de mêler DSK au débat, quoi qu’il lui arrive, et en espérant, et pour la jeune femme violée, et pour lui, et pour ses proches, et pour notre pays, que toute cette histoire repose sur des malentendus que l’enquête permettra s’éclairer. Le viol est un crime. Je respecte la plaignante. La justice est importante : je ne condamne donc pas encore DSK et accorde le bénéfice du doute et, qui sait, d’une machination.
    Je mêlerai DSK car il est, en France, le représentant de cette tendance qui, sous couvert de modération politique, est responsable de la défaite globale de la social-démocratie et du socialisme en Europe, des dérégulations des 15 dernières années, des manipulations statistiques qui font croire aux gens qu’il y a 9% de chômeurs quand il y en a plus du double. Et qui surtout, en abandonnant des pans entiers de la sociétés aux ravages de l’économie de marché, livre désormais l’avenir de l’Europe aux droites extrêmes. Une gauche dont l’agenda privé de toute ambition de transformation sociale, est indirectement responsable de l’islamophobie, des régressions syndicales et de l’absence total de tout projet politique alternatif.

    L’affaire DSK ne doit pas occulter le débat. Pendant ce temps, le chômage, la précarité continuent. 20 a 30000 étrangers malades sont menaces d’expulsion vers leur pays d’origine, certains sont malades du SIDA. 34% de Français ne vont plus chez le docteur. De plus en plus de personnes âgées ne mangent plus qu’un repas par jour et ne se chauffent pas. Dans les classes moyennes, au sentiment de payer plein pot pour les baisses d’impôt des riches et pour la solidarité, s’ajoutent le sentiment de déclassement devant le chômages de leurs enfants et l’appauvrissement de leur propre retraite si ce n’est l’appauvrissement de leurs propres enfants. Qui sait qu’un malade Alzheimer peut couter plus de 1000 euros par mois à ses proches et que depuis 15 ans la reforme de la dépendance est toujours reportée ?
    Pour les primaires, c’est à Ségolène Royal que va ma préférence. On y reviendra.
    De Tokyo,
    Madjid

  • Un billet en retard d’une semaine…

    Palais Imperial, ou on peut constater des degats ici et la.

    (écrit vers le 10 mai)

    Mais quel sale temps…
    C’est une impression étrange. Le sentiment que depuis le tremblement de terre, la météo s’est détraquée. Il a d’abord fait froid, très froid. Puis il a neigé. Pas la neige que nous avons habituellement en mars, quand les vents se détraquent, et que ceux venant du sud et du sud ouest repoussent toujours plus violemment les vents du nord. De la neige sans tempête et dans le froid, de la neige qui tient. Dans le shinkansen qui me ramenait de Kyôto vers Tôkyô, je découvris, étonné, cet espèce de mur noir, un bloc de nuages sombres qui formaient comme une barrière, une délimitation entre le Kantô et le Chûbu. Le temps est resté froid un bon moment à Tôkyô.
    Nous avons eu des épisodes de beau temps, tous avortés. La Golden Week, où il arrive que durant un jour un record de chaleur saisonnier soit enregistré, a été fraiche, grise, et même pluvieuse. Hier, nous avons eu un temps de juin, chaud et humide. Aujourd’hui, il ne reste que la pluie et nous dépassons très difficilement les 15 degrés. Quel sale temps…
    Tout est désormais parfaitement normal, ordinaire. Les trains roulent et on ne voit pas vraiment la différence avec le trafic normal même s’il en manque quelques uns. Le métro a repris un peu de lumière, seuls les immeubles, la nuit, continuent de rester éteints, mais même cela est très relatif. Nous nous sommes tellement habitués à ces quelques ajustements que nous ne voyons plus la différence. Et comme de toute façon Tôkyô est une ville où on gâche habituellement l’énergie, ce n’est pas plus mal. Les supermarchés sont parfaitement normaux depuis un mois. En fait, un touriste qui visiterait le Japon pour la première fois ne verrait rien d’anormal et penserait que peut être tel escalier mécanique est fermé pour maintenance, et telle lampe éteinte ou même absente traduit un certain laisser aller dans l’entretien, mais finirait par ne plus y prêter attention tant tout parait si normal. Les publicités dans les wagons du métro font progressivement leur réapparition. Suite au séisme, beaucoup de gens avaient annulé leurs réservations pour la Golden Week. Alors, la semaine dernière, Tôkyô était incroyablement plein, rempli de gens, les magasins débordant, les restaurants assiégés. C’est à ce demander si la récession attendue pour tout le pays ne va pas tourner, dans Tôkyô, en véritable boom économique… Qu’est-ce que ça consomme…
    La télévision continue, elle, à s’apitoyer sur le sort des victimes, fidèle à sa tradition d’usure jusqu’à la corde des sujets à la mode. Mais on sent bien que le cœur n’y est plus et la quasi-totalité des programmes sont de nouveau du divertissement. En fait, comme Tôkyô a été, finalement, épargnée, c’est le cœur du pays qui désormais revit. Les tremblement de terre appartiennent désormais aux souvenirs anecdotiques en générale, et source de ces apitoiements approbatifs manifestant l’appartenance à la communauté nationale. Mais c’est clair qu’ici, dors et déjà, tout le monde est passé à autre chose. C’est un truc de région.
    Ce qui marque toujours bien la différence, c’est l’absence des touristes Chinois. Là, clair, net, on est aux antipodes du boom touristique qui avait caractérisé l’an dernier. Mais même cela, je me demande si cela va durer. Le simple fait que la vie ici soit revenue à la normale va finir par dépasser les frontières et, qui sait, faire “son” voyage à Tôkyô, en gros susciter la curiosité des amis et collègues, “j’y suis allé”, va peut être finir par être un truc à la mode. À la recherche des traces du séisme dans Tôkyô, voilà un truc qui peut en amuser plus d’un. “Regarde, la tour est éteinte!”. En attendant, il est très clair que le tourisme est une victime collatérale du tremblement de terre.
    Il semblerait que beaucoup des Français qui travaillaient dans l’arrondissement de mon école ne soient pas rentrés. J’ai une véritable avalanche de nouveaux étudiants. Alors que l’anglais reste à son niveau, avec quelques nouveaux et quelques départs, non seulement je garde mes étudiants, mais en plus, j’ai au moins deux à trois leçons test par semaine. Déjà 5 ont signé en trois semaines, ce qui me fait maintenant un emploi du temps très rempli avec beaucoup moins de temps libre. J’ai deux autres leçons tests cet après-midi, et encore une samedi. Le bouche à oreille. Il faut dire, aussi, que mes étudiants aiment ma personnalité. J’ai été réclamé récemment deux fois en anglais aussi, et à chaque fois la même remarque. Il est dynamique et amusant. Du coup, mon directeur qui me faisait presque la gueule il y a deux mois, est tout miel avec moi.
    Je rêve vraiment de travailler ailleurs. Plus prêt. Cette heure de transport le midi, cette autre heure de transport, le soir, me bouffent littéralement. Rentrer chez moi à 11 heures, le soir, me fatigue. Et puis,… mais est-ce le lieu pour cela.
    J’expérimente un des vrais effets indésirable de mon traitement. La difficulté, parfois, à rester concentré. Je dois vraiment me remettre au sport. 20 kilos à perdre et une vitalité à reconquérir.

    Complément du soir, chemin du retour. Temps encore plus pourri, froid, pluvieux. Sur Yahoo, il semblerait que nous sortions de ce temps là dans deux jours, mais je n’y crois plus. La météo pourrie, quand on a la tête dedans, on n’en sort pas…
    Lundi soir, après avoir quitté mon étudiante Yuko, j’ai fait connaissance d’un des lecteurs de mon blogs, qui m’a souvent écrit de ces commentaires qui donnent envie de faire connaissance un jour. Nous sommes d’abord allés prendre un verre dans le café où Jun et moi allions prendre un verre quand je travaillais à Lehman Brothers, à Higashi-Ginza. Un café au style extrêmement français où je suis aussi allé avec Yann une fois. Après plusieurs verres, il était temps de grignoter un truc, alors ça a été un izakaya Za-Watami où avec des collègues de NOVA nous étions allés deux ou trois fois. On a pas mal bavardé. Le blog créé une certaine intimité. Chez moi, il lève mes inhibitions, je me sens très libre dès le départ. Je crois que pour Pierre, ça a été la même chose. C’est amusant, aussi, un type né 6 ans après moi qui a écouté les mêmes choses que moi. Marquis de Sade, Orchestre Rouge ont été les deux noms de groupes qui lui sont venus automatiquement à l’esprit. Et puis Jacno, et puis Daniel Darc. Bien qu’il habite en France maintenant, on sent sa très grande aisance dans cette ville, Tôkyô. On avait parlé de se rencontrer au temps où il habitait ici, j’ai pensé que de ne pas l’avoir fait alors, c’était un peu de temps perdu de ma part. Mais bon, entre la faillite de Nova, etc, je n’étais plus très clair…

    Voilà. Le billet s’arrêtait là. Depuis, comme si d’avoir écrit avait débloqué quelque chose, je retourne à la gym, et c’est un véritable plaisir…
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Message en passant…

    Je vous ai poste les photos de la Golden Week, cette semaine de conges sensee etre tres ensoleillee et marquanr l’entree dans le “pre-ete” (je vous ai deja explique mon sentiment a l’egard des saisons au Japon qui a mon avis sont bien plus nombreuses qu’en Europe de l’ouest, malgre une obsession Japonaise a affirmer qu’il y a quatre saisons… Moi, j’en compte au moins 6 ou 7. Comme les anciens Japonais qui possedait un vocabulaire tres riche comptant au bas mot une dizaine de saisons…
    Bon, a part cela, j’ai ecrit un lomg billet cette semaine, mais je le posterai demain soir car j’ai quelques corrections a lui apporter.
    D’accord ? En attendant, regardez ces albums photos postes sur Flikr aux dates precedentes.
    De Tokyo,
    Madjid

  • Rattrapages : a Bunkyo-ku

    C’etait dimanche 8 mai, et le temps, d’abord beau, avait insensiblement tourne au gris…

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