Jeudi 23 decembre, de Sankeien à Yamate. Mes deux Sigma DP1 et SD15, developpes dans SPP 4.2 sans retouche histoire de vous les montrer de suite.
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Journal d’un Solitaire Sociable et Moderne de Paris et Londres à Tôkyô et …

Jeudi 23 decembre, de Sankeien à Yamate. Mes deux Sigma DP1 et SD15, developpes dans SPP 4.2 sans retouche histoire de vous les montrer de suite.
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Sigma DP1, cet apres-midi. Tama Plaza Terrasse.
L’approche des congés d’hiver, les changements de temps quotidiens, un jour doux, un jour glacé, un jour ensoleillé, un jour pluvieux… Fatigue.
La semaine a été une semaine vraiment mauvaise. D’abord l’appartement. Ensuite, dimanche, en sortant mon appareil photo (l’Olympus, celui que j’avais acheté en septembre), j’ai découvert que l’écran arrière était cassé… J’étais avec Jun, nous étions à Ueno, à Ameyoko, le marché, où j’achète mon thé, juste avant de continuer la promenade vers Yanaka. Ça m’a un peu cassé même si, par je ne sais trop quel hasard, j’avais pris, avant de partir, mon Sigma. Grace à lui, j’ai pu prendre des photos. Hier, j’ai reçu un email d’un cabinet de recrutement dont je vous livre la réponse après un entretien (nom des sociétés joints, je ne censure rien).
” Dear Madjid,
I hope you are well.
I received feedback from Murex and unfortunately you were rejected for a second interview because they felt that you are too focused on work-life balance and would not be committed to Murex or able to cope with the pace of the industry. I apologise that I am not bringing better news but hopefully this feeback will be useful for you in future interviews. ”
L’entretien avait eu lieu au téléphone, en anglais, à 8 heures du soir. Il s’agissait d’un travail auprès de Murex. Je connais bien l’application car j’ai travaillé dessus pendant 5 ans, j’ai connu la bascule de l’ancien au nouveau Murex, la migration, les plantages et, quand je travaillais au MO à Louis Legrand, les heures supplémentaires pour essayer de trouver une solution ou bien, plus généralement, stopper les opérations et ressaisir à la main 10, 20, 30 ou plus encore de contrats. J’ai corrigé à la main des confirmations, ces documents légaux validant les contrats de swaps avec lesquels mes collègues s’arrachaient les cheveux car Murex ne communiquait pas bien avec d’autres applications. Je me souviens avoir été le seul à travailler un 24 décembre après midi ou bien un 31 parce qu’il fallait finir. Pour ceux qui connaissent, des Straddles, des Amortizing, stoppé des primes car Murex les doublait, une dans chaque sens, pendant qu’on y est… J’ai été deux fois au chômage au Japon, j’ai toujours retravaillé. J’ai deux heures de transport par jour et je travaille pour des clopinettes dans une école avec des élèves paresseux. Bref, le côté “vous êtes un paresseux” est une vraie insulte et un commentaire de salopard. Après 2 minutes d’entretien, je savais que le poste ne cadrait pas avec moi. Le type me pressait sur des questions d’informatique, ma maitrise. Je suis poli, je ne lui ai pas dit que je ne comprenais pas pourquoi il me bousillait mon mercredi soir après m’avoir pris deux jours à penser à cet entretien s’il n’avait pas été capable de lire mon CV.
Alors oui. J’enseigne le français et même l’anglais qui n’est pas ma langue. Pour des clopinettes. Le reste du temps, j’écris. Je fais de la photo et je peux écrire sans mentir que je me débrouille avec Lightroom ou SPP et même CameraRaw. Je lis certainement plus d’information financière que tous les types dans son bureau. Parce que la contrepartie de ce salaire de misère, c’est avoir du temps. Je mange chez moi pour pouvoir payer les à côtés, jongler avec les cartes de crédit. Je suis en interruption de traitement parce qu’au Japon ça coûte cher et que je ne fais que me relever du chômage de la fin 2008, quand je me suis retrouvé sans rien. Heureusement, encore, que je profite de ma “work Life balance”. J’en ai longtemps profité en attendant de trouver autre chose. Parce que je refuse de devenir un de ces vieux chnocks qui pleurnichent en attendant de trouver quelque chose. Alors là, trop, c’est trop! Et je pense que c’était un Français…
Je viens de me censurer! Inutile.
Voilà pour l’entretien. Mais en fait, pourquoi ai-je accepté cet entretien… C’était le midi, il faisais beau. Je visitais l’appartement à Asakusa. J’avais traversé la ville à vélo, j’avais vu le Fuji en traversant le fleuve… Je n’ai eu ni l’un, ni l’autre. Et comme par une sorte de hasard diabolique, j’ai photographié l’appartement d’Asakusa avec l’Olympus.
Traversant Yanaka, j’ai compris mon erreur. Je n’aurais pas été heureux dans cette partie de Asakusa. Mon quartier est définitivement Yanaka, que je visite une fois par mois. Et ce travail n’était, de toute façon pour moi.
Hasard ultime, donc, j’avais emmené mon Sigma DP1 dont je continue à apprécier l’infinie qualité. L’Olympus me plaisait bien pour ses objectifs et le capteur plus grand. Mais quand on a gouté la propreté, le moelleux Sigma…
Pour me consoler, donc, j’ai acheté un Sigma SD15. Et ne me dites pas que 5mpix (en fait 3 x 5mpix), c’est peu pour le prix. C’est MON joujou à moi.
Le capteur Sigma a quelque chose de magique, je veux dire, quand c’est net, c’est vraiment net, les pixels sont invisibles, même dans les noirs, et les contours sont précis, on voit les petites saletés, la poussière ou la rouille dans les recoins. La première fois où j’ai vu ces appareils, j’ai su que c’était pour moi. J’ai fini par acheter le DP1 d’occasion, en janvier et, après avoir souffert pendant 15 jours sur LR et SPP, après m’être bagarré à essayer d’utiliser le bébé en full manuel, j’ai commencé à l’aimer et à me sentir photographe. Le DP1 est un truc unique. En fait, les critiques photo ne testent même plus les appareils Sigma qui leur semblent dépassés. Ainsi, mon Olympus était jugé meilleurs que le DP1 : deux et demi fois plus de pixels, objectifs interchangeables, meilleurs “contrôle du bruit”… Quand j’ai eu fait mes premières photos sur l’Olympus, je n’ai pas eu ce sentiment de “meilleur”. Plutôt un sentiment d’avoir régressé tout en ayant des photos plus grande. Pourtant, le capteur de l’Olympus était généreux, la moitié d’un plein format, ce qui est beaucoup, et presque dix fois plus que sur les compacts. Mais il y avait quelque chose de pas propre dans le fini. En fait, les autres appareils font du digital, quand Sigma fait presque de l’argentique et même, je l’ai lu plusieurs fois et je suis d’accord, des fois, on dirait de la diapositive. C’est incroyablement propre. Ce qui fait la force de Nikon, ce sont ses optiques incroyablement précises, mais pour avoir vu des RAW Nikon plein format, je dois avouer qu’il y a un truc spécial dans le rendu Sigma qui me le fait préférer. Le prochain Sigma, le SD1, a 15 millions de pixel, ce qui veut dire 3 x 15 millions. Sigma produit les seuls capteurs RVB. Les autres font du noir et blanc et recalculent les couleurs. Quand il y a de fines rayures oranges et vertes, ou rouges et jaunes, les meilleurs capteurs commettent des erreurs. Pas le Foveon de Sigma.
Oui, je sais, je suis un vrai geek de Sigma…
Bref, mon DP1 m’a énormément plu. Ce n’est pas comme les autres, il faut apprendre à s’en servir. Et puis à ma grande surprise, il n’a pas peur de la lumière. J’ai re-aimé faire de la photo avec lui, comme avec un argentique. C’est ainsi qu’en septembre, j’ai pensé qu’il était temps d’acheter un truc sérieux dans mes prix. J’ai donc acheté l’Olympus Pen 1, d’occasion, avec ses deux objectifs. Un bon prix. Plein de gadgets, mais que je n’ai jamais utilisé. Je l’ai généralement utilisé en mode manuel. J’ai été content de retrouver un zoom, mais en revanche, j’ai eu l’impression de retourner dans le digital. Des photos détaillées, mais avec ce truc du digital, je ne sais pas… Qu’il casse, dimanche, m’a mi-abattu, mi-libéré, car comme j’avais emporté mon Sigma, j’ai retrouvé le plaisir de m’amuser avec. Jouer avec la lumière, la profondeur (pourtant pas top car il descend à 4 seulement), les cadrages. Je n’ai jamais éprouvé ce côté ludique avec le Pen, pourtant possiblement super facile à utiliser, surtout quand on compare avec le Sigma.
J’ai en revanche de nouveau éprouvé les limitations du DP1, ce qui m’avait poussé à acheter l’Olympus. L’objectif fixe, 28mm, d’abord. Pour photographier des détails, ce n’est pas idéal. Et puis cette focale limitée à 4, c’est faible, surtout au Japon où, passées 16 heures, il fait presque nuit. Enfin, sa terrible lenteur à faire la mise au point, puis, une fois la photo prise, à la rentrer en mémoire. Compter 6 à 7 secondes, avec écran figé. Le moyen âge, quoi. Mais ces photos…
En fait, quand on est à ce point amoureux d’une technologie car on en apprécie les effets, on a tort de s’en séparer. Je ne retournerai pour rien au monde à Windows. Je n’aurais pas du renoncer au Foveon pour aller vers Micro4/3. Ce que je voulais, c’était un appareil comme le Sigma, mais avec des optiques interchangeables et plus de réactivité. En septembre, j’ai joué au radin. Cette fois ci, j’ai donc acheté le SD15 car il a tout ce que j’attendais d’un appareil photo. J’ai mitraillé hier, aujourd’hui, et ma période d’adaptation va être assez longue. Tout d’abord, pas de LiveView, vous savez, la mise au point sur l’écran… Retour au bon vieux viseur… Je n’avais pas calculé ça et, sur le coup, ça m’a refroidi, et puis… Joie de retrouver ce côté tactile, physique de la mise au point. Les écrans sont, en générale, totalement faux. Ce que j’aimais dans le viseur, c’était, muni de toutes les informations, le sentiment de sentir ce qui se passe. Totalement absent dans le LiveView où on regarde la photo comme à la télé. Cela étant, je m’y était fait et j’avais appris à pondérer les informations de l’écran.
Ensuite, la lourdeur. C’est un truc de plus de un kilo, avec son objectif ! Là encore, retour aux sensation argentiques. Pour le reste, c’est trop tôt. Tout comme mes premières photos avec le DP1, mes photos avec le SD15 sont bof bof. Je veux dire par là, je dois réapprendre à ne pas avoir peur de la lumière car Olympus n’aimait pas vraiment la lumière (à relativiser car il se débrouillait quand même très bien, mais…).
Un gros joujou avec lequel je peux dors et déjà m’amuser et qui, le week end prochain, subira son premier baptême du feu, avant de prendre son envol, je l’espère, durant ma semaine de vacance à Kyôto.
J’ai renoncé à déménager, en tout cas pour le moment, et certainement pour un certain temps. À moins qu’une opportunité, un endroit qui me fasse quelque chose… Dans Yanaka. Je veux vivre au pays des chats, entre quelques un de ces temples qui donnent ce charme ancien à ce quartier vallonné en bordure du parc de Ueno, moins touché par les bombardements et le grand tremblement de terre de 1923, où règne une atmosphère particulière. Presque provinciale.
Je vais en revanche faire des changements chez moi, parmi lesquels figure l’achat d’un bureau, car je ne peux plus faire sans. Je vais également installer ma chambre “en haut”.
Je vais arrêter mon abonnement sur LinkedIn, et je pense que la page est tournée, et mon profil LinkedIn va évoluer très nettement. Des changements par touche. Et cet appareil photo, qui me coûte cher, évolutif, résolument le point de départ d’une décision que j’aurais du prendre il y a un moment. Je ne travaillerai plus dans une banque, puisque je suis trop porté sur mon “work life balance”. Avec mon bureau, avec mon iPad, avec mon appareil photo, je travaille désormais pour moi. L’école, ce n’est pas mon travail, c’est pour manger.
J’espère que vous aimez la nouvelle apparence de ce blog, elle est partie pour durer.
De Tokyo,
Madjid

Le métro, vers 13 heures quarante.
Ce n’est jamais facile de revenir à son blog après une longue absence. Je regarde l’écran quasiment vide de mon iPad, et une très grande lassitude m’envahit. Non pas que je n’ai rien à écrire, mais simplement, ça ne vient pas. J’aurais presque envie de dire “ça” ne vient pas.
Freud avait raison dans sa réponse à Rilke, au sujet de l’analyse. Rilke avait trouvé dans l’écriture un moyen de s’exprimer et d’exprimer ce qu’il avait au fond de lui, pourquoi alors aller y chercher ce qui, finalement, parvenait à trouver une certaine harmonie ? Quand je vous écrit que “ça” ne vient pas, c’est exactement cela dont je parle. La feuille blanche, la peur qu’elle inspire, c’est l’expression de la disharmonie en soi. Dans mon cas, cette disharmonie, c’est d’avoir perdu de vue ce blog, mon lien avec tous ces curieux que vous êtes, que je vous connaissent ou pas. De qui j’exige de passer leur chemin s’il n’apprécient pas ce que j’écris, mais dont pourtant j’apprécie la lecture, même quand ils m’écrivent qu’ils ne m’apprécient pas. Étrange non, la relation que l’on peut entretenir avec un blog. Je n’y raconte pas tout, juste ce qui me passe par la tête et, finalement, je me censure très peu. Et la peur de la feuille blanche c’est, si l’écriture se libère, cette peur de l’inconnue où elle nous mène, car comme je l’ai maintes fois écrit, ce blog n’est pas qu’un blog, il est un journal. Ce que j’y écris est le reflet de ma pensée à un moment donné, rien n’y est gravé dans le marbre car la pensée est un matériaux terriblement volatil et changeant, elle se nourrit de l’autre, de la curiosité, de la réflexion et des sentiments. Elle entretient avec “ça” une relation complexe, car la pensée est également le produit d’une histoire individuelle dont les contours parfois très nets, peuvent par moment s’avérer très flou, du côté d’où “ça” peut faire mal. Et personne n’aime se faire mal.
Celui qui écrit doit être prêt à avoir mal, et il doit aimer cela. J’aime la douleur que je ressens parfois en écrivant, en fait, elle alimente mon travail : la douleur est une force. On la sent à l’oeuvre partout où existent des émotions. C’est, au delà de la qualité elle même des œuvres, l’absence totale de douleur qui fait la différence entre Rondo Venezziano et Vivaldi, malgré tous les efforts des premiers pour ressembler au second. Vivaldi avait mal, au fond, tout au fond, très très profondément, mais il aimait la vie, c’était un jouisseur enfermé dans la vie cléricale. Sa musique oscille, très souvent, sur le fil du rasoir, son âme s’entr’ouvre sur des abîmes sombres où jamais le soleil n’entra, à moins que par le hasard d’une harmonie, il ne l’y invita, très brièvement, et regorge l’auditeur d’un très court moment d’espoir, et puis voilà, on referme, c’est fini, le violon repart. Aucun apitoiement, chez Vivaldi. Juste un rappel ici et là de notre profonde imperfection, de notre très grande fragilité de nous, les humains, de notre solitude et de sa marque indélébile, maman, maman, pourquoi ne me nourris-tu pas encore, il fait nuit, j’ai peur, donne moi encore un peu de ton lait, au creux de ton épaule si chaude, je n’ai pas faim, je veux juste encore un peu sentir ta chaleur, maman, pourquoi ne viens-tu pas, et le bébé pleure, et il pleure encore, et cette fois, hélas ou tant mieux, maman ne viendra pas, maman n’obéira pas, et il faudra alors que le nourrisson accepte de vivre sa vie, telle qu’elle est, dans un monde dont il n’est ni le centre, ni même un élément essentiel. La solitude. C’est un sentiment que j’ai toujours ressenti dans la musique de Vivaldi. Aux commentaires et aux emails que je reçois parfois, il me semble que c’est un sentiment que je parviens à partager avec certains d’entre vous. Pas la solitude du geignard qui se plaint toujours d’être seul. Non. Celle qui est là, quand on ne s’y attend pas, et qui vous force à allumer la télévision. Celle dont vous ne parlez à personne parce que vous savez que c’est comme ça, il faut vivre avec. C’est comme “ça”, il faut vivre avec.
Comme vous le voyez, ouvrir sa boite de Pandore brise la glace, soudain l’écriture se libère. Je n’ai pas raconté grand chose, mais désormais l’écran n’est plus tout blanc, et vous avez compris que je suis tout en introspection. Pour être plus clair, je me réinvente.
J’aime bien, l’idée de réinvention de soi. Parce que cela veut dire que l’on recrée du même, tout en apportant de petites corrections ici et là. Et puis, se réinventer, irait avoir une certaine idée de ce que l’on aime chez soi, en soi, et puis aussi le réalisme nécessaire concernant ce qui ne changera jamais. J’ai 45 ans, et cela, ça ne changera jamais, si ce n’est pour aller vers 46. J’ai longtemps vécu en décalage avec mon âge. J’ai pleinement envie de vivre dans mon âge pour, disons, une bonne dizaine d’années. À partir de 55 ans, en revanche, il faudra revoir la copie, opérer de très nets renoncements, et préparer ma vieillesse. Ce sera peut être le moment où je lirai “La vieillesse”, de Beauvoir, le seul que je n’ai pas encore lu. Imaginez, un essai sociologique, philosophique et anthropologique sur la vieillesse, écrit en 1961… Qui veut lire ce truc… ? Il fut pourtant, à son époque, un OVNI car il coïncide avec l’année de sortie du livre qui allait précipiter Edgard Morin sur le devant de la scène, consacré aux baby-boomers et à un concept promis à un bel avenir dans cet âge d’or du keynesianisme, “la jeunesse”. Écrire sur la vieillesse avait quelque chose d’incroyable, surtout quand l’auteur se proposa de le faire pour casser l’image du vieux et développer l’idée d’une vieillesse qui soit, aussi, une nouvelle de la vie, et non ce placard à mourir dont il est, encore aujourd’hui, synonyme.
Je reprends ici l’écriture car il m’a fallu travailler. Me réinventer passait par un déménagement. J’avais visité quelques appartements. J’en avais trouvé un de bien, à Asakusa. Propre, clair. J’ai reçu cet après-midi un mail de refus. Pas d’étrangers. C’est la deuxième fois. Toujours, quand je demande un endroit propre, clair, on me dit que “hélas quelqu’un vient de le réserver”, ou bien que “c’est neuf, ce n’est pas possible pour les étrangers” ou alors aujourd’hui “la société de gestion préférerait, comme vous êtes étranger, que ce soit votre société qui loue cet appartement, autrement ce ne sera pas possible”. En revanche, on m’a montré plusieurs offres, des trucs pas refaits, exposition nord, à tatamis toujours, au deuxième étage souvent, et l’un avait même cet charmant commentaire, “animaux admis, colocation d’étrangers acceptées”. Par principe, je n’ai même pas voulu visiter. J’ai eu droit au racisme en France, mais encore est ce une question d’individus. Il y a des propriétaires cons, et il y a les autres, une grande majorité. Dans le cas du Japon, je l’avais souvent lu. Il y a même une commission gouvernementale sur le sujet, et il y a une rencontre des professionnels de l’immobilier en juin, à ce sujet. Car en fait, le Japon se taille une réputation affligeante auprès des entreprises étrangères à ce sujet là, et Singapour offre, outre des coûts moins élevés, une relative relation de confiance envers les étrangers. Ici, c’est simple, on est considérés comme sales et causeurs d’ennuis. Aux étrangers les taudis. Maintenant, il faut avouer que les Japonais ne sont pas toujours mieux traités. Mais là, ce sera un triage social. Si un Japonais peut payer, il habite où il veut. Pas un étranger.
Il y a d’ailleurs tout un business autours de cela. Des propriétaires, des agences spécialisées dans les étrangers. Qui louent à des prix incroyables. Ou bien qui louent des chambres dans des guesthouses soit disant pas chères, mais où bien souvent le loyer de l’un est le prix de l’appartement ou de la maison elle même. Où j’ai habité à Kagurazaka, ma chambre de 6 tatamis me coûtait 85000 yen. Il y avait 6 étrangers dans cette maison de deux étages. Soit deux appartements en colocation. En fait, un piaule comme ça, ça vaut 20000 yens à tout casser… Et encore, Jun, en riant, m’a dit que ce serait même le prix pour la maison entière…
Donc, voilà…
Tellement énervé par cette histoire que je n’ai ni terminé ni publié le blog. Longue conversation avec Yann ce matin. Comment un pays ayant tant d’abords plaisants peut il a se point se révéler haïssable ? Méprisable ? Et petit, mesquin ? Je dis cela en ayant conscience que les habitants ne se font pas, eux non plus, de cadeaux. Un pays archaïque, où le maire de la capitale, machin chose Ishihara, a encore récemment fustigé les homosexuels, et où son discours passe, finalement, comme une lettre à la poste…
J’ai vu des images de Paris et, pour tout dire, je n’en reviens pas, je ne pense pas avoir jamais vu autant de neige. Peut être si, durant l’hiver 1987…
(message non terminé)

Paru dans la revue Minorites.org vendredi 12 novembre 2010
Trente ans. L’année prochaine, cela fera trente ans que, pour la première fois, le grand public entendait parler d’une maladie inconnue, frappant essentiellement les homosexuels américains de sexe masculin âgés de trente ans, fréquentant les clubs de nuit et multipliant les rencontres, consommant du poppers. Que de chemin parcouru depuis le « cancer gay »… L’espoir de voir un jour un vaccin a disparu, mais le succès indéniable des traitements a totalement changé la donne. Le VIH est désormais regardé comme un mal incurable, mais pour laquelle il existe des médicaments le rendant gérable, vivable, bien plus que le diabète ou les troubles thyroïdiens.
Depuis le début, les homosexuels ont dû faire face à leurs responsabilités. Responsabilité individuelle, d’abord, en évitant de se faire contaminer et de contaminer. Responsabilité collective ensuite, en tachant de faire front contre le risque d’une offensive anti-homosexuelle, leur liberté n’étant que très récente encore. On a ainsi oublié, en France, que l’homosexualité était considéré comme un crime jusqu’en 1981.
Sur ces deux fronts, NOUS sûmes faire face en créant des associations, en militant, en alertant, ainsi qu’en modifiant nos comportements.
L’arrivée des trithérapies a changé la situation en éloignant le spectre de la mort qui avait hanté les années 80 et une bonne partie des années 90. Et c’est ainsi que progressivement, les taux de contaminations, réduits à presque 0% durant le pic de l’épidémie, ont commencé à remonter. De façon très modérée d’abord, puis, depuis quelques années de façon plus importante, jusqu’à attendre des niveaux inconnus depuis les années 80.
Les discours, les politiques, loin de s’alarmer, constatent la situation et tentent de s’y adapter. Bien que cela ne soit pas exprimé en ces termes, le traitement est désormais considéré comme la pièce maitresse, pouvant même être dispensé à titre « préventif ». Ce qui avait soudé des individus au point d’en faire un groupe fort, influent politiquement et — une communauté — s’est dissous dans une logique nouvelle où les associations tentent d’accompagner des attitudes individualistes, et où le groupe se réduit à une mascarade exhibée une fois par an lors de la Gay Pride inc.
Il y a ceux qui se contentent de ce statu-quo, considérant peut être que quelques cachets, c’est un prix dérisoire à payer après tant d’années de souffrances, et que l’Etat, comme les associations, doit œuvrer à ce que les vannes des traitements continuent de couler pour que perdure le sexe libéré et la sexualité « choisie », le nocapote librement consenti.
Et puis il y a ceux, ils ne sont pas légion, qui refusent ce qu’ils considèrent comme un laisser aller, comme un asservissement de ce que fut une communauté à la seule logique des laboratoires et au bon vouloir des gouvernements à maintenir ouvert le robinet à médicaments. Ceux qui refusent cette politique qui cache, sous les titres ronflants de TASP, de RDR et autres « serosorting », une véritable démission des pouvoirs publics (ce qui en soit n’est pas très grave car on y était habitué) et de la plupart des directions des associations gays et sida.
Le sida a une histoire : les années 80, ou le crépuscule de l’innocence.
Dans ma génération, chacun, chacune se souvient de la première fois où il ou elle en a entendu parler. Pour la plupart d’entre nous, ce furent ces images parues dans Paris Match vers 1982, exhibant des visages émaciés, des corps amaigris dans des proportions rappelant l’univers concentrationnaire, et relatant ces récits de corps pourrissant en livrant les malades à des souffrances incroyables et des fièvres sans limite, le désarroi des proches et l’impuissance des médecins devant ce mal nouveau que l’article appelait le « cancer gay ». Personne ne savait au juste de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était là. Je me souviens d’un ex, paniqué, et de notre conversation dans l’escalier menant au vestiaire du Broad. Il était à moitié en larmes et son argument était simple, il ne voulait pas « mourir comme ça ». Ma réponse fut la réponse classique à cette époque, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que visiblement ces malades étaient avant tout de grands consommateurs de poppers, et que visiblement, c’était un coup de Reagan contre les homos. C’était comme ça qu’on pensait, à cette époque. Mais au fond de moi, j’avais à peine 17 ans, j’étais inquiet. La presse gay était soit silencieuse sur le sujet, soit très sceptique. On savait juste qu’en effet, il y avait une sale maladie. Et puis c’était tout.
Beaucoup de gays à cette époque goûtaient en France une liberté toute nouvelle. Après des années de luttes, du FAHR au CUARH, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 avait dépénalisé l’homosexualité et rabaissé l’âge du consentement au niveau des hétérosexuels, soit 15 ans. Les clubs, les bars qui avaient commencé à se développer dans les années 75/80 connurent un nouvel essor. On y draguait, on y baisait aussi. Beaucoup, parfois. Et puis, que ce soit en avril 1981, en juin 1982 ou 1983, les marches homosexuelles furent des succès importants, rassemblant chaque fois plus de 10.000 personnes, ce qui était très nouveau. On draguait désormais ouvertement en bordure de Seine et le ministre de l’intérieur Gaston Deferre avait demandé à ses Préfets une plus grande ouverture vis-à-vis de la drague nocturne. C’est dans ce contexte que le VIH arriva.
Quand le virus fut isolé en 1983, les gays Américains commencèrent à utiliser le préservatif. Mais pour des raisons obscures, la presse gay française, Samourai ou bien Gai Pied, ne menèrent aucune campagne à ce sujet.
Un tournant important date de 1984. Politiquement, d’abord, aux USA, le populiste LaRouche proposa ni plus ni moins que de créer des centres pour parquer les groupes à risques, ce qui fut repris en France par Jean Marie le Pen et ses sidatoriums. Ce dernier agita au passage le risque de transmission par les piqures d’insectes. Et médiatiquement, avec les premiers décès médiatiques. Jean-Paul Aron, Rock Hudson. Pour la première fois, des personnalités voyaient leur sexualité étalée au grand jour en même temps que la raison de leur décès. Le sida. Didier Lestrade écrivait récemment au sujet de l’abstinence. C’est à cette époque que l’on a commencé à mettre un frein. Me concernant, j’ai traversé la période 1985/86 en n’ayant quasiment aucune relation sexuelle. Ça m’a pris un matin, j’avais rencontré un type, on s’est mis au lit, je l’ai trouvé maigre.
Et j’ai eu peur pour la première fois.
A cette époque, l’information était inexistante. J’avais entendu parler des premiers tests, mais où aller ? J’ai essayé le don du sang, mais on m’y a refusé. J’appartenais à un groupe à risque. Ça a accru encore plus mon inquiétude. Nous avons été très nombreux dans ce cas. Ne pas savoir quoi faire. J’avais 19 ans. 20 ans.
D’autres, touchés de près par la maladie, ont commencé à faire des choses, à improviser comme ils pouvaient. L’accueil des malades, leur prise en charge à domicile, leur accompagnement dans la mort. Ce furent AIDES, et puis Arcat, APPARTS. Les Médecins Gais. Et puis beaucoup d’autres dans leur sillage. Dans ce début de ce qui fut une prise en charge de la communauté par elle-même, il y eu finalement très peu de place pour la prévention. Le message sur le préservatif ne commença à circuler qu’en 1986. Et encore, c’était très timide, dans les messages télévisés, le mot n’était même pas prononcé.
Les associations se débattaient, leurs membres apprenaient les uns après les autres qu’ils étaient eux-mêmes contaminés. J’étais trop jeune encore pour être entouré de malades, mais le premier décès qui m’ait été rapporté date de cette époque. Un camarade du PS. Tout le monde a du gérer avec les moyens du bord. Les backrooms avaient quasiment toutes fermé dés 1984 (Le BH est toutefois resté très populaire (NDLR). Les bars se sont désemplis un temps. Il y a eu un grand changement dans les établissements fréquentés. La presse gay était elle aussi en pleine évolution. Seul Gai Pied rapportait l’épidémie. Sur Fréquence Gaie, David Girard niait la menace. Avant de nous quitter. Thierry Le Luron disparut après son « mariage » avec Coluche.
En 1987, le préservatif commençait enfin à rentrer dans les mœurs. Les associations faisaient de leur mieux pour véhiculer le message. Mais la communauté était désormais dans sa torpeur. Une des phrases que l’on entendait alors le plus souvent lors des grandes occasions communautaires, comme le Tea Dance du Palace du Premier de l’An était « Tu ne savais pas? », en parlant de tel ou tel qu’on n’avait pas vu depuis un certain temps. On parlait alors assez peu de « son » sida, mais on pouvait constater les effets sur les autres. Et puis sur soi aussi, séropositif ou non. Toute notre belle légèreté, notre jeunesse, notre insouciance avaient volé en éclat. Ou plutôt non, elles avaient implosé. Vers 1988, le sida avait soudé une communauté dans une sorte de deuil non dit, le virus l’avait comme tétanisée. Les bars à sexe rouvraient discrètement, comme tel sauna à moitié clandestin du 11e ou tel bordel chic vers les Champs. Si les bars ne désemplissaient désormais pas, personne n’en parlait vraiment, mais c’était là, très présent.
Que pouvait on faire, que faisait-on ? Tout d’abord, on a tous recommencé à baiser. Ce fut notre première victoire, en tant que communauté. Vers 88/89, on connaissait le mode de transmission. L’obsession fut donc été de recommencer à vivre notre sexualité, sans exclure personne. C’est un sujet très peu abordé, et pourtant, c’est un élément fort de cette époque, les séronégatifs ont accepté de « ne pas savoir ». Il y a eu beaucoup d’encre sur l’impossibilité pour les séropositifs à construire une vie sentimentale normale, et tout ce qui a été écrit est juste, pertinent. On devrait pourtant se pencher sur la mémoire de ceux qui ont traversé cette époque sans être contaminés. Leur acceptation d’un autre qui pouvait être porteur du virus, leur acceptation du silence. Je ne parle pas du silence social. Je parle ici du silence de l’intimité, celui qui donne le temps à un séropositif de dire, et la liberté de ne pas dire. Nous avons tous accepté ce choix. C’est une vraie victoire du groupe sur les peurs individuelles.
On peut dater la fin d’un premier temps dans l’épidémie aux années 88/89. Nous avons collectivement été irréprochables, dans la mesure où on pouvait l’être face à un choc pareil, à une épidémie qui commençait à nous priver d’êtres chers qui continuent de nous hanter et que nous appelons par leurs prénoms, parfois les petits noms qu’on leur donnait, et leurs visages jeunes à tout jamais. Ils avaient 20, ils avaient 25, ils avaient 30 ans. Et puis, il fallait gérer ceux qui étaient encore là, attendant la suite, et puis gérer les mauvaises nouvelles, parmi lesquelles le meilleur ami qui venait d’apprendre, l’ami d’enfance qui faisait sa première infection grave, et puis soi-même aussi, la boule dans le ventre en allant chercher des résultats. Et puis sa propre séropositivité. Alors, au milieu de ce moment où les rires dans les bars cachaient tant de tragédies privées, il y a eu Act Up.
Le sida a une histoire : se révolter, se dresser ou périr
Enfin, pourrait-on dire. Je n’ai jamais vu un groupe politique susciter à ce point la polémique, emmagasiner autant d’énergie, être haï, incompris ou adulé à ce point là. Act Up parlait du sida, rompait le silence social (et par là aidait peut être certains à rompre leur silence intime). C’est avec Act Up que nous sommes rentrés dans l’air de la capote. Avant, nous nous y résignions. Désormais, nous la revendiquions. Avec Act Up, l’épidémie est entrée dans une nouvelle phase. D’un côté, le nombre de contaminés recensés montait en flèche et l’association martelait que Paris était sinistrée. De l’autre, cette communication politique instillait sans en avoir l’air un « comportement correct » qui se manifestait par le port automatique de la capote. À cette époque, cette dernière remplissait sans se cacher les poches zippées des bras des bombers et sommeillait tranquillement dans les commodes à côté des lits attendant gentiment leur utilisation.
C’est l’époque des contaminations, de la faute à pas de chance. Car à une époque où l’on avait vécu en ne sachant pas, ou en tout cas pas vraiment, succédait l’époque de ces petits drames individuels qui donnaient un caractère tragique à l’épidémie. Une capote qui lâche. Un fist non protégé. Être contaminé à cette époque, quand on avait pris l’habitude de faire tellement attention, avait quelque chose d’injuste, et les associations commencèrent à s’intéresser aux groupes de parole, au suivi psychologique, aux lignes d’écoute anonyme qui permettaient à quelqu’un pensant avoir pris un risque d’assumer ce risque et d’aller se faire dépister.
Les désaccords entre les associations étaient patents, mais en passant son temps à taper sur la fourmilière, en dénonçant un gouvernement socialiste qui, sur ce sujet, révélait une sorte d’autisme impardonnable (je m’excuse auprés des autistes), Act Up parvint à créer un front à l’extérieur, celui qui ferait dans quelques années de la France un pays modèle dans l’accès aux soins et aux trithérapies, et un front à l’intérieur en faisant de la prévention, du préservatif, un geste politique représentant à la fois le respect de soi, le respect de l’autre et celui de la communauté. Enfin, Act Up donnait à celles et ceux qui voulaient faire quelque chose, et au minimum hurler leur désespoir un moyen de le faire par le haut.
Il faut comprendre la polémique qui surgit au sujet d’Hervé Guibert dans ce contexte. L’écrivain adoptait une attitude contemplative devant sa maladie, individuelle, et offrait le visage traditionnel du malade résigné à sa maladie que l’on plaint et sur lequel on s’apitoie. Tout au plus trouvait-il dans la création littéraire, et son réel talent d’écrivain, un moyen d’expression à sa souffrance, ce qui n’est hélas pas permis à tous. Act Up prenait le contrepied de cette attitude et faisait du sida un sujet politique, donc sur lequel il était possible d’avoir prise. Et opposait au discours sirupeux et misérabiliste sur les pauvres sidéens un discours combattant, politique. Act Up ne demandait pas des larmes, mais des actes.
Dans la communauté, l’association fut un véritable électrochoc, salutaire et dramatique à la fois. Le côté le plus positif fut qu’on se mit à parler du sida, des préservatifs, et de sexe aussi. On discutait ses prises de position, on la critiquait. Pour finalement, comme ce fut le cas pour moi, suivre, car ce qu’avaient compris ses créateurs dès le début, c’est qu’il n’y avait pas d’autre choix. Act Up n’était pas radical. Act Up était révolutionnaire : intransigeante, sans compromis possible. Mais Act Up était également un « produit », au marketing savamment travaillé, chaque action frappant juste car elle avait été pensée pour faire parler d’elle. L’association était également communautaire, car c’était bien la communauté homosexuelle qui était décimée, mais elle savait également ouvrir la question du sida aux autres groupes, aux autres minorités.
Car le sida frappait d’abord celles et ceux dont la société ne voulait pas parler, travailleurs migrants, sans papiers, prostituées et prostitués, transsexuelles et transsexuels, toxicomanes. Le sida était un révélateur de ce qui restait, de ce qui reste, à changer. Le fait que l’association soit l’étendard d’une communauté soudée, au comportement exemplaire dans sa propre prise en charge de l’épidémie par elle-même donnait du poids, de la force à ses prises de position, et celles-ci dépassaient ainsi le simple cadre de la communauté homosexuelle.
En 1991, alors que l’association s’était jointe aux cortèges contre la guerre en Iraq, elle occupa la place centrale et dans la communauté sida, et dans la communauté homosexuelle. La marche gay de juin 1991, cet événement délaissé depuis des années jusqu’à ne plus rassembler que quelques centaines de personnes, revêtit les couleurs d’Act Up dont les pom pom girls ouvraient le défilé. On s’étonna de dépasser les 3000 personnes. Cette possibilité de mettre de l’humour au cœur de l’épidémie, ce constant retour au fondamental homosexuel NOUS permit de traverser ce qui fut un long hiver glauque peuplé de décès, et d’être plus révoltés, intransigeants. Cette année-là, Act Up ajouta à ses zaps, des actions d’éclat très médiatiques, une solidarité avec le personnel soignant des hôpitaux, les infirmières en particulier, dont la grève dura plus de deux ans.
Les autres associations adoptaient désormais l’intransigeance actupienne, portées par l’énergie militante d’une nouvelle génération, jeune, motivée, décidée. Si certains voient dans le Sidaction de mars 1994 le point d’orgue de cette période, je garde pour ma part en mémoire les centaines de milliers de participants à la Gay Pride de juin 1994. Du jamais vu. Toute cette énergie emmagasinée pendant ces 4/5 dernières années trouvaient enfin leur aboutissement. Il ne manquait plus que…
Le sida a une histoire : la Renaissance et l’espoir
Je me souviendrai toujours du long article du Monde que je lisais dans le bus qui me conduisait à la bibliothèque Picpus en ce weekend électoral de mai 1995. Cette année-là, les garçons portaient des T-shirts oranges et France Inter avait sa chronique du garçon en chandail. Paris était une capitale house, on y écoutait de l’easy listening, Lionel Jospin réclamait un « devoir d’inventaire » sur la période Mitterrand devant un fond bleu turquoise conceptualisé par son vieil ami Bertrand Delanoė et Jacques Chirac, poussé par sa vieille copine Line Renaud, semblait ouvrir la porte d’un éventuel droit aux couples homosexuels, au diapason de quelques socialistes « audacieux » qui poussaient le projet depuis une dizaine d’années.
Les luttes récentes avaient permis de nombreuses avancées. On commençait à parler de droit des malades. Une nouvelle époque semblait s’ouvrir, et sur le front du sida, on s’était désormais habitué à l’idée qu’il faudrait attendre encore. Les malades avalaient tout ce que les laboratoires expérimentaient. On en était à essayer de gagner du temps. Chez les homosexuels, les contaminations étaient proches de zéro, ce qui accroissait le caractère responsable de la communauté dans son ensemble.
Je lisais cet article qui faisait le point sur le bilan très positif des nouveaux traitements, combinaisons de plusieurs médicaments quand jusqu’alors on avait cherché de nouvelles molécules prises individuellement. Les trithérapies semblaient offrir un réel espoir. L’article parlait également du nouvel état d’esprit de la communauté gay de San Francisco où les homosexuels avaient retrouvé leur habitudes sexuelles d’avant l’épidémie. Je ne me souviens plus très bien de tout l’article, mais je me souviens avoir éprouvé un malaise. J’ai pensé, « merde…! »
En 1995, l’épidémie prenait un nouveau cours et en fait, il n’y a pas eu grand monde pour en mesurer la portée. Les trithérapies ont rendu les séropositifs et les malades à la vie, elles leur ont rendu un avenir dont ils avaient été privés. Elles allaient permettre de décupler les énergies militantes afin de demander l’accès aux nouveaux traitements, mais également réclamer de façon plus forte encore le besoin d’égalité dont les homosexuels étaient privés. La révolte était désormais teintée d’espoir. Et toute cette énergie investie dans le sida se décuplait dans les revendications homosexuelles. C’est qu’en déverrouillant le tabou de la maladie, en soudant le « moi » d’une communauté unie dans le malheur et en lui donnant une dignité débarrassée de tout apitoiement, le militantisme sida a fait de la deuxième moitié des années 90 des années homo-friendly comme jamais personne n’aurait osé l’imaginer…
Et c’est ainsi que s’est opérée, dans une sorte d’apothéose de la cause « gay », la disparition progressive de la problématique sida. Cette époque, poussée par des Gay Pride approchant le million de participants, avec le vote du PACS en France et de ses équivalents un peu partout en Europe, a vu progressivement naître une sorte de consensus cool homophile, avec ses homosexuels médiatiques, sa série télévisée Queer as Folk et ses héros gays « cools », ses publicités, ses maires de grandes villes outés, ainsi que l’hétérosexuel moderne « métrosexuel ».
Le sida est devenu un sujet qui fâche, et, comme, dans ce consensus protogay l’homophobie est devenu un comportement majoritairement réprouvé — qui s’en plaindrait — le discours dominant s’est focalisé sur l’homophobie et a déserté le sujet qui fâche.
Le sida est redevenu un sujet tabou. Qui casse l’ambiance.
D’abord, les associations SIDA ont commencé à être désertées, dès 1996. Act Up est devenu un groupe de la gauche « radicale », une sorte d’annexe de la LCR. Aides et SIS ont commencé à enregistrer les désertions, et il a fallu commencer à trouver de nouvelles sources de financement, restructurer, licencier, permanentiser pour faire durer les structures dans un environnement nouveau fait d’un côté d’homosexuels ayant envie d’oublier et de s’amuser, et des pouvoirs publics soucieux de faire des économies.
C’est dans ce contexte qu’en 1997 est sorti Dans ma chambre, le premier livre de « Guillaume Dustan ». Le récit quasi-autobiographique (auto-fiction, comme « on » a dit alors) d’un gay Parisien trentenaire et séropositif, ses médicaments, son gode, ses plans culs, la réalité des bars du Marais à l’époque des T-shirts oranges. Et le sida. L’histoire d’un type de la génération de « pas de chance ». Ce premier livre a circulé dans le Paris du Marais et a fait beaucoup causer. Il faut lui reconnaitre que si la première qualité d’une œuvre littéraire est de savoir interroger, raconter son époque, alors « Guillaume Dustan » a écrit là une œuvre importante. Le premier roman français de l’âge des trithérapies, un livre totalement pédé, donc dans cet air du temps de l’époque, et un livre où le VIH est un compagnon du quotidien.
Les associations auraient du discuter de cette nouvelle époque, remettre tout à plat. Car il ne fallait pas être un grand génie pour comprendre que désormais, les pratiques sexuelles allaient se relâcher. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est humain. Et Guillaume Dustan, en disant que la capote, c’était chiant, énonçait une vérité de base.
Il y a juste qu’il n’y a pas eu grand monde pour répondre sous un angle politique : à savoir que le fait que la capote soit chiante n’était pas la question. Après tout, aller à l’école ou se lever le matin pour aller travailler, c’est chiant aussi. Il y eu les affiches d’Act Up, dénonçant ce « relapse » (relâchement des pratiques), et avec la sortie de Je sors ce soir puis de l’exécrable et soporifique tentative de roman Nicolas Pagès, il y eu la polémique avec Didier Lestrade.
Pour tout dire, je n’ai jamais compris cette situation, ce face-à-face. « Guillaume Dustan » était un magistrat, d’une famille aisée et qui, suite à la dépression nerveuse qui a suivi sa séroconversion, a commencé à se raconter, à écrire. Ce qui l’a entrainé, par l’entremise de quelques relations que l’on noue quand on appartient à ce milieu social, à publier son premier livre. Pour le troisième, il s’était vu proposer la direction d’une collection « gay » par un éditeur, un coup de chance qui arrive généralement quand on appartient à son milieu social, mais qui est aussi du à un certain talent, celui d’avoir, dans ses deux premiers livres, raconté l’air du temps homosexuel.
Les 2 premiers livres sont en soi peu « coupables » et donnent une bonne idée de ce qu’a été l’entrée dans l’âge des trithérapies. Mais ils ne sont que des œuvres littéraires, et rien d’autre. Le problème est qu’un certain nombre de journalistes gays, de critiques littéraires, ont senti le filon, le papier facile sur un type qui raconte son gode, la drogue, et comment des fois il a envie de retirer sa capote. Ces personnalités ont fait d’un écrivain un leader politique. Un rôle dans lequel l’intéressé s’est laisseé enfermer dans ce qui devait être un roman et qui n’est qu’une longue, très longue, incroyablement longue, désespérément longue, théorisation/ justification de rôle que d’autres lui avaient donné, le tout entrecoupé de séquences qui ressemblent à Je sors ce soir. Si Diderot avait reproché à la Nouvelle Eloise d’être un peu trop long d’une centaine de pages, il pouvait toutefois s’estimer heureux de ne pas avoir eu à se farcir le dernier quart de Nicolas Pages après avoir du ramer sur les trois premiers…
Le premier livre autobiographique de Didier Lestrade est paru à la même époque, on y goutait une écriture simple et terriblement rafraîchissante. Mais c’est sûr, pour la pédale en salon parisien, il n’y avait rien de scandaleux, pas de gode, pas de drogue, pas de bar du Marais. Et des vacances en Grèce, ça ne provoque pas le petit frisson d’une capote qu’on retire. « On » se mît donc du côté de « Guillaume Dustan », la nouvelle icône du sexe libre, du queer assumé et fier de l’être qui écrivait avec un pseudo, et on lui opposa Didier Lestrade. Balzac raconte ça très bien dans les Illusions perdues. Le petit monde de l’édition aime les frissons, surtout ceux qu’il orchestre lui-même.
Pendant que la télévisions, la radio et la presse gays transformaient Didier Lestrade en Père Fouettard réactionnaire et « Guillaume Dustan » en symbole incompris de la nouvelle branchitude, les associations, délaissées, étaient embarrassées, silencieuses. Quelle attitude fallait il apporter ? Aucune. Telle fut la conclusion.
Peur de se couper des homosexuels qui, pourtant, dans leur très grande majorité, continuait à se protéger. Peur de prendre une position qui les aurait privées de certains financements. « Guillaume Dustan » faisait du « Dustan » à la télévision, en perruque queer. Eric Rémes passait du relapse au bareback assumé au non du plaisir de jouir. Et il n’y eu finalement que Didier Lestrade pour demander de faire une pause, de discuter. Mais « pour ne pas se couper de la base », à savoir de la nouvelle branchitude gay estampillée, les associations choisirent tacitement l’écrivain contre le militant.
Mieux, il s’en trouva qui firent de l’écrivain un militant. L’écrivain s’y perdit en justifications, assumant ce qu’il n’avait jamais écrit, et accepta de devenir une sorte de Jean Marie Le Pen du bareback, celui qui dirait tout haut ce que 500 pédés du Marais sensés représenter toute la communauté faisaient tout bas, ou en tout cas étaient sensés faire. Comme au temps d’Act Up, il y eu beaucoup d’engueulades ici et là, et un sujet de conversation à la mode comme les pédés les affectionnent.
« Guillaume Dustan ». Qu’on ne s’y trompe pas. Le plus grand reproche que je formule, je ne le lui adresse pas. Un écrivain écrit ce qu’il veut, et c’est éventuellement à l’intellectuel, au militant, de savoir interpréter ce qu’une œuvre littéraire traduit. Céline n’est pas responsable de la montée du nazisme, ni du triomphe de la « vieille France ». Il en est le témoin, et la lecture de son œuvre donne des clefs pour comprendre l’époque et comment les choses se dénouèrent en 1940 dans les cercles d’une certaine France. « Guillaume Dustan » mérite le même traitement. Ses deux premiers livres racontent une époque, et il était salutaire que quelqu’un raconta cette époque, et il le fit avec talent, avec humour. Dix ans après Guibert, on pouvait rire du sida.
On peut critiquer le récit de certaines pensées, de certains comportements (d’ailleurs, c’est beaucoup plus net chez Rémès que chez « Dustan » qui, dans ses deux premiers livres, restait finalement beaucoup plus du côté du relapse que du côté du bareback). Mais on aurait du ne voir que des œuvres littéraires et les interroger comme telles. Mais qui a eu l’honnêteté de dire, au sujet de Nicolas Pages, de dire comme je viens de le faire, qu’il s’agissait d’une merde ? Personne. Nulle part, je ne l’ai lu. Car quand l’ouvrage est sorti, « Guillaume Dustan » était devenu une icône, un symbole. On parlait beaucoup de lui, du plaisir, du caractère chiant du préservatif, d’une responsabilité partagée qui ressemblait de plus en plus à un dédouanement… Le tout sans débat réel.
Remettons « Dustan » à sa place. Reconnaissons-lui le talent d’avoir su raconter son époque, son cercle d’amis dont il racontait également la vie à l’âge des premières trithérapies.
Et oublions Nicolas Pagès.
Fin de la première partie
[/tab] [tab title=”Title 2″]En fait, la vraie question n’était pas là. La vraie question, elle, elle reste en suspens. Avec les trithérapies, la lassitude à utiliser un préservatif devait se manifester tôt ou tard. C’est humain. Avec les trithérapies, la tentation d’utiliser d’autres possibilités devenaient tentantes. C’est humain. Avec les trithérapies, les associations allaient se vider de leurs adhérents et les marches du 1er décembre allaient se transformer en une sorte de premier mai du sida, avec ses cortèges traditionnels, le die-in d’Act Up et les cornes de brune, les boites à sous dans les bars et tout plein de préservatifs gratuits partout, même au Dépôt. C’était évident. Avec les trithérapies, certains seraient tentés de « jauger » la situation et de caler leur comportement sexuel sur le jugement qu’ils porteraient sur l’autre. C’est humain. Tout cela était évident.
Voilà des questions qui apparurent ici et là, essentiellement dans la presse anglo-saxonne d’abord et dans Têtu, mais ce fut comme si l’air du temps était au constat et non plus à l’action.
Sur les ruines du message clair, net et précis, bati sur une attitude communautaire politique et responsable, « utilisez un préservatif pour tous vos rapports sexuels et pratiquez le sexe sans risque, consultez un docteur au moindre doute, etc. », s’est progressivement installé un discours vague. Je me rappelle ma surprise en lisant vers 2002 une brochure du Terrence Higgins Trust, à Londres, qui après avoir expliqué ce qu’était le sida (et là, je dois dire, ils le faisaient vraiment bien, c’était une belle brochure, format de poche, beau design, beaux mecs, dessins, etc), développaient des stratégies alternatives au cas où, par exemple, on n’avait pas de préservatif sur soi.
En 1990, on aurait dit de ne pas avoir de rapport anal, d’être prudent avec la fellation, et on aurait souligné l’importance des zones érogènes permettant d’avoir un réel rapport sexuel non contaminant, du type de ceux qui ont permis à des dizaines de milliers d’entre nous de baiser avec des types dont nous ignorions le statut sérologique sans être contaminés, ce qu’on appelait le SSR, le Sexe Sans Risque.
Là, non. La brochure expliquait qu’il fallait éviter les rapports anaux, mais que, au cas où, il était préférable de mettre du gel et surtout de ne pas éjaculer dans son partenaire. Un an plus tard, un groupe départemental de AIDES du sud de la France confectionna une affiche avec le même type de message. Cela fit un tollé, mais les condamnations furent finalement très feutrées, et l’affaire fut oubliée.
Face à ce qui fut ressenti comme un relâchement des pratiques (relapse), ce qui aurait du ressouder les troupes les divisa, car pour la première fois, des acteurs de la prévention réclamaient de tempérer. Didier Lestrade fut traité de réactionnaire quand il refusait de négocier le préservatif. Tout le petit monde de la prevention n’en eut plus que pour la « responsabilité partagée », détournant au passage la signification réelle de l’idée de responsabilité. On opposa « Dustan » à Lestrade, celui qui s’assume face au militant du passé. Ce qui aurait dû n’être qu’un moment littéraire incarnant la sortie de notre communauté d’une longue période de deuil et de combat, et également une occasion de s’interroger sur ce moment, devint un révélateur de toutes les divisions, du bal des égos et également du vieillissement des « têtes pensantes ». Car malgré le choc que représentaient les livres de « Guillaume Dustan », l’homosexuel Lambda continuait de se protéger. Les chiffres montrent à cette époque une grande stabilité des contaminations. Tout au plus une poussées des IST indiquait-elle que les backrooms banalisaient les partenaires multiples, ce qui aurait du être discuté. Mais là encore, il fallut attendre plusieurs années pour que lesdites backrooms soient enfin visitées.
Nous en sommes toujours au même point. Le même flou continue de guider les principales associations, de plus en plus sous la pression de groupes remettant ouvertement en cause l’usage du préservatif et encourageant l’expérimentation, la prise de risque mesurée et des mesures de prévention alternatives. Cette cacophonie dans le message s’accompagne, et accompagne, une généralisation des pratiques à risque avec pour résultat des taux de contamination en forme de revival 80’s. Ces taux véritablement effrayants, quand on pense qu’il suffit d’un simple préservatif pour les éviter, ne provoquent aucun cri d’alarme, aucun questionnement. Au contraire, ils sont utilisés pour aller plus loin dans l’expérimentation de pratiques alternatives, au rang de laquelle figure le traitement comme moyen de prévention, le tout sous les auspices du ministère de la santé et, dans l’ombre, de l’industrie pharmaceutique.
Le traitement comme moyen de prévention est une des nombreuses stratégies alternatives. On trouve également le choix sérologique : sous condition de se faire dépister régulièrement, vous choisissez vos partenaires en fonction de votre statut. Partouze séronégative, party bareback séropositive, etc… C’est au choix, vous le décidez en « toute responsabilité ». Il s’agit de la création d’un véritable apartheid sexuel, les séronégatifs excluant de fait les séropositifs, à l’opposé de toute la logique communautaire (rester ensemble, respecter le silence intime) qui a fait notre force dans l’épidémie. Mais cet aspect des choses semble ne pas interpeler les associations. Sans compter qu’on ne peut exclure des contaminations dans les soirées seronégatives…
Il y a ensuite le suivi sérologique lié au traitement. Et il est vrai qu’un séropositif observant parfaitement son traitement, avec une charge virale indétectable pendant plusieurs années, est très peu contaminant. Certains vont donc jusqu’à dire qu’après un certain délai d’observance, le préservatif n’est peut être plus obligatoire. Et que, de toute façon, en dernière instance, il restera le traitement pour celle ou celui qui aura été contaminé.
Ce qui est frappant dans ces nouvelles approches, c’est à quel point tout est centré autour du séropositif, de son confort (ou en tout cas une certaine idée que certain s’en font), à quel point la séronégativité est presque considérée comme un fait anecdotique, et finalement comment la responsabilité se retrouve vidée de toute signification individuelle et collective.
En y regardant de près, la prévention VIH reprend désormais le schéma machiste en place dans la prévention des grossesses. De la même façon que le poids de la contraception repose entièrement sur les femmes, la prévention du risque VIH est entièrement à la charge des séronégatifs.
Un homme et une femme. L’homme n’a pas de préservatif, mais il veut, il insiste. La fille aussi a envie, mais… Elle ne prend pas la pilule. Il insiste, elle accepte, mais lui demande de se retenir et de se retirer. Il la pénètre, et puis il jouit, il ne se retire pas. La fille garde sa honte pour elle, le type s’excuse, se rhabille. Elle n’a peut être pas joui car elle avait un peu la trouille, mais elle ne dit rien, ce sont des choses qui ne se disent pas. Un mois plus tard, elle appelle l’homme et l’informe qu’elle a un retard, lui demande conseil. Et lui, il lui dit que ça ne le regarde pas vraiment, et puis qu’elle avait envie aussi, qu’elle n’a qu’à se faire avorter, ou alors, elle n’avait qu’à prendre la pilule. Une histoire classique, on l’a tous une fois entendue, cette histoire. L’histoire du mâle dominant, et dominé par son érection.
Dans la nouvelle approche de la prévention, il y a un peu de ça. S’il n’y a pas de préservatif, on n’a qu’à ne pas jouir dedans et mettre beaucoup de gel. Et puis, après tout, si l’un contamine l’autre, celui qui est contaminé n’avait qu’à mieux choisir son partenaire (sélection du statut sérologique du partenaire, ou sérosorting), ou bien à prendre un traitement comme prévention, ou TASP). Est-ce vraiment cela, que nous voulions, il y a vingt ans, quand nous hurlions notre colère devant la démission des gouvernants?
« Guillaume Dustan » a bon dos. Ce sont tous ceux qui se sont abrités derrière lui qui sont responsables des milliers de contaminations annuelles, et de leur augmentation d’une année sur l’autre. Toutes les données disponibles le montrent, là où ces « nouvelles stratégies » ont été mises en œuvre, le résultat au final a été exactement l’inverse du résultat recherché, à savoir une « maitrise négociée » de l’épidémie.
Le sida a un avenir : la purge ou le réveil
Les personnes en charge de la prévention ont une vision du monde qui se limite au bout de leur prépuce pour certains, à leur propre vécu parfois désabusé, à la contrainte budgétaire de plus en plus dramatique, à leur crainte de heurter les homos comme Act Up a su le faire en son temps, et plus généralement, à une acceptation des faits tels qu’ils sont, dans un monde sensé ne pas changer, un monde où le robinet à médicaments gratuits sera toujours ouvert. Un monde où la toxicité des molécules, l’adaptation et la mutation du virus, l’obligation à dépendre d’un traitement à vie pour pouvoir survivre ne font pas débat. Une liberté asservie au bon vouloir de la collectivité et aux découvertes des laboratoires. Ainsi qu’une sorte de thatcherisme du sexe, où chacun gère sa contamination, tant pis pour les perdants, les laboratoires s’en chargeront. Une curieuse définition du partage…
Pourtant, les sociétés évoluent, les enjeux changent, les idées bougent, les générations se succèdent. Seul le virus, lui, restera là, compagnon à vie de ceux qui l’auront croisé sur leur chemin.
Parler des enjeux et de l’urgence d’une remise à plat de la prévention, c’est d’abord avoir enfin le courage de déplacer le focus, et de s’intéresser à la séronégativité, en la mettant au centre des dispositifs de prévention. Je ne veux choquer personne, mais la norme, c’est être séronégatif, et le vrai bonheur, c’est de le rester. Un séronégatif est un être libre qui ne dépend de personne, ni de son médecin, ni d’un laboratoire. C’est l’état que l’on doit souhaiter à chacun, tout comme on ne souhaite à personne d’avoir un jour un cancer. Nous devons donc avoir à l’esprit les séronégatifs, leur information, et promouvoir le preservatif comme la seule et unique attitude responsable pour garder cette tranquillité et ce bonheur de ne pas risquer, demain, d’être malade. Nous devons les inciter à se faire dépister régulièrement, afin de garder le réflexe du préservatif, mais également afin d’assurer leur suivi concernant les IST.
Le retour en avant du préservatif devrait être l’occasion, avec une information complète sur le VIH ciblée sur les séronégatifs, d’une dédramatisation raisonnée du risque de contamination. On peut désormais affirmer sans se tromper, qu’un couple sérodiscordant, respectant le sexe sans risque, et où le séropositif est suivi, adhère à son traitement, ne court aucun risque de contaminer son partenaire négatif. C’était vrai avant, et ça l’est encore plus maintenant que l’on connait mieux le virus, que les traitements permettent de le contrôler, de le rendre « indétectable ». Car en fait, plutôt qu’utiliser cette « victoire » pour promouvoir des rapports possiblement contaminants (TASP, serosorting, gel…), on devrait l’utiliser pour promouvoir une intégration réelle, amoureuse, affective des séropositifs, la possibilité réelle de reposseder pleinement leur avenir.
Il faut donc réaffirmer la place du préservatif comme d’une arme liant la tranquillité individuelle et la responsabilité collective, politique, des individus par rapport à leur propre groupe et par rapport à la société. Car il faut avouer que si la séronégativité est la grande absente, l’autre absente est bel et bien la société. Or, de ce coté-là, les choses bougent, très rapidement. Et pas forcément pour le mieux.
C’est le grand tabou, le coût d’un traitement. Pourtant, il faut aborder cette question. Qu’est ce qu’être libre quand on dépend du bon vouloir de la société ? Un traitement coûte entre 1000 et 2500 euros mensuels, soit entre 12.000 euros et 30.000 par an. Pour rappel, le niveau moyen des pensions de retraite est d’environ 900 euros mensuels.
La société, les contribuables, n’acceptent de payer une telle somme que parce que le VIH est considéré comme une sorte de fatalité qui a fauché une génération, au même titre que la société accepte de payer pour les cancers ou la tuberculose. Cette acceptation du coût est liée également à l’énorme effort, à la responsabilité de notre communauté qui a eu un très fort impact sur l’opinion. Or, désormais, partout, les gourvernements cherchent à réaliser des économies. Et depuis deux ou trois ans revient l’idée d’une remise en cause du 100% pour les affections de longue durée. Le rapport Attali, remis récemment au gouvernement propose cette mesure. On s’oriente donc vers une prise en charge personnalisée. Or, même 10% à la charge du malade, cela reste quand même incroyablement cher.
Certains objecteront que la « communauté », ce truc qu’ils laissent se déliter en accompagnant des comportements irresponsables, mais qui justifie leurs postes, leurs salaires, leur statut, se dressera, et se mobilisera. Le contribuable acceptera-t-il les arguments quand TF1 leur proposera des reportages sur les backrooms où on ne se protège pas, avec lecture d’extraits de livres d’Eric Rémès, gros plan sur les sites de rencontre « BBK », « NoKpot » et présentation de brochures et affiches aux contenus ambigus. Or, partout dans le monde, Tea Party aux USA, extrême-droite aux Pays Bas, la question fiscale, la question des « assistés » passe au devant de la scène dans des sociétés traversées par le doute et l’égoïsme idéologique. Par ailleurs, comment ne pas voir dans le sérosorting la mise en place d’une exclusion théorisée de la ségrégation des séropositifs ?
Notre communauté a été pourchassée, mise au bûcher, interdite pendant des centaines d’années. Le préjugé à notre égard est encore très fort malgré le bel emballage « cool » homophile en ce moment.
Nous avons l’obligation d’être responsables collectivement. Et le retour du préservatif au centre des politiques de prévention est la pierre angulaire de cette responsabilité. Nous avons encore le temps, nous avons encore la possibilité de refermer une parenthèse, un moment de relâchement, finalement peut-être nécessaire pour nous reconstruire collectivement après l’épidémie.
Si nous ne la refermons pas, nous ne tarderons pas à être montrés du doigt pour notre irresponsabilité. Nous n’aurons rien à opposer. Et alors, peut-être le pire arrivera, les séropositifs seront mis au ban de ce qui restera de la communauté, juste suite logique du serosorting et de l’embourgeoisement de certains homos.
Nous avons l’obligation morale de faire de ces dix années un « moment » dans l’histoire de notre communauté sur la longue marche de son émancipation, en permettant aux plus jeunes, ces gamins qui débarquent dans nos bars, nos boites, de retrouver le sourire et l’innocence que notre génération a perdu en se prenant l’épidémie en pleine poire, dans la force de sa jeunesse.
Nous sommes comptables de leur avenir, de cela, oui, nous sommes RESPONSABLES.
Fin
L’autre partie est accessible sur l’onglet en tête.