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  • Minorités 87 | Une déception de gauche

    Minorités 87 | Une déception de gauche

    Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 19 juin 2011.
    Il y a un argument imparable utilisé par les militants de tous les partis, de toutes les associations, quand on leur dit que l’on n’a pas confiance en eux, que l’on n’est pas d’accord. « C’est facile, vous critiquez, vous ne faites rien, vous n’avez qu’à venir avec nous et militer, vous verrez, si c’est facile. » Imparable. Voici mon histoire militante, ce qui m’a conduit à ne plus militer, et à critiquer les organisations politiques ou associatives « installées », et à en avoir parfaitement le droit. Je serai sans aucune pitié pour le parti où j’ai milité et pour lequel j’ai désormais un profond mépris, avec son appareil fermé au bruits de la société et aux vents du monde, le Parti Socialiste. En sachant parfaitement que c’est la même chose ailleurs, voire bien pire.

    Ma formation politique fut marquée très tôt par divers facteurs. Mon homosexualité, pour laquelle je me formai « intellectuellement » sur le tas, dès l’âge de 14 ans, en lisant Guy Hocquenghem (que je considère mon « père » en homosexualité). Et le Gai Pied, que je lisais en cachette chez le marchand de journaux.

    Ma classe sociale. J’avais vu mon père au lendemain de la nuit électorale de mars 1978, il avait visiblement pleuré. Le programme commun PS/PC prévoyait de nationaliser son entreprise où, depuis trois ans les grèves et des périodes de chômage partiel alternaient, et où tout le monde était venu. Georges Séguy, Georges Marchais, Arlette Laguillier, Alain Krivine, et bien entendu, François Mitterrand. Deux fois. L’entreprise ferma un mois après la victoire inattendue de la droite, et nous rentrâmes vite dans la pauvreté, puis la grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et les légumes à la fin des marchés et les vêtements jetés pour nous habiller. Ma Catholique de mère et mon Musulman de père s’enfermèrent dans le silence en s’accordant sur un point : ils ne se plaignirent jamais.

    Mes origines. Mon père était un militant. Cégétiste jusqu’en 1969, il avait rejoint la CFDT (métallurgie). Il avait été militant indépendantiste au FLN jusqu’à l’indépendance. Il était très politisé, oscillant entre républicanisme Pan-Arabe, communisme, et conservatisme. Il était pétri de morale musulmane. Il n’a pas prié jusqu’à sa cinquantaine,mais respecta toujours le Ramadan. Je me souviens l’avoir vu lors d’une veillée en Kabylie avec ses amis réciter des sourates prises au hasard dans le Coran. Il ne les récitait pas, il les chantait.

    Ma vie bascula quand après m’être interrogé sur mes désirs sexuels, je tombai amoureux du surveillant, allez comprendre, en fin de troisième. Je m’étais ouvert à une amie, qui éventa l’histoire. Je venais de présenter un livre de Bory et Hocquengem en cours de Français. J’avais lu une scène de drague et une scène de sexe. La professeur, une « catho de gauche » assez âgée, m’avait laissé faire. Et pourtant je revois son visage, son étonnement, son malaise, peut-être. Madame De Witt. Longtemps après, je suis allé lui rendre plusieurs fois visite avec mon amie Frédérique, et une fois nous avions abordé cet épisode. J’ai appris son décès depuis, cela m’a attristé.

    L’été arriva, et j’oubliai mon amour solitaire pour le surveillant…

    Bondy et le PCF

    Peu après la rentrée en seconde, il y eu un tremblement de terre en Algérie, à El Asnam. Un petit groupe se forma autours d’un professeur d’histoire du lycée, Gérard Clergue, communiste. Il faut avoir à l’esprit que l’époque était politisée, et qu’à Bondy, ville socialiste d’union de la gauche où j’habitais, le PCF était très fort, même si son autorité était contestée par d’autres formations, la CFDT, le PS, le PSU et myriade de formations. Nous montâmes autour de cet enseignant un PACTE (Projet d’Activité Culturelle et Educatif) sur l’Algérie. Son histoire, la guerre d’indépendance, sa culture, etc, et nous organisâmes une collecte de solidarité, 30.000 francs, ce qui était beaucoup. C’est dans le cadre de cette activité que je me rapprochai de celle qui reste ma meilleure amie, Frédérique, et acquit le début de mon autonomie. Elle était fan de Bernard Lavilliers, politisée, anarchiste. Je me mis à lire Guérin, Bakounine, Proudhon, Kropotkine.

    Toutefois, j’avais du mal avec l’idée de révolution. Même si elle me semblait nécessaire, je restais témoin de la pauvreté à la maison. Je regardais donc du côté d’un petit parti politique sur le déclin, en fin de course, le Parti Socialiste Unifié, PSU, qui réconciliait très bien mes aspirations libertaires, l’autogestion, le féminisme, l’idée de « vivre et travailler au pays », « travailler moins pour travailler toutes et tous », « prendre en main notre quotidien ». Le PSU était le seul parti à parler du droit des homosexuels et de sa dépénalisation, des immigrés, de leur place et de leur culture. Et je savais par mon père que c’était le refus de la guerre d’Algérie qui était à son origine, qu’en mai 1968, ç’avait été le seul parti dans les luttes. J’admirai la performance d’Huguette Bouchardeau en 1981, interdite d’antenne, car elle voulut donner la parole à un homosexuel.

    La victoire de Francois Mitterrand restera pour toute ma vie un moment inoubliable où la politique, mes premiers amants et mes 16 ans me donnèrent, sur l’air de Chagrin d’amour, un sentiment d’invincibilité.

    Le 10 mai 1981, je vis le sourire de mon père, ses larmes. À Bondy, Mitterrand fit 73%. NOUS avions gagné. Le soir, avec mon amie Freddie et d’autres du PACTE, nous retrouvâmes Gérard Clergue chez lui. Il y avait d’autres professeurs, nous partîmes à la Bastille. Le lendemain, je n’avais plus de voix. Des professeurs mettaient l’Internationale à plein tube dans leur classe, il y avait des banderoles aux fenêtres. Même la petite bande d’Autonomes du lycée était de la partie. La proviseur faisait profil bas, elle ne souriait pas. Pendant quelques jours, son monde s’effondra. Mon professeur de mathématique portait un jeans. Il était de droite, et j’ironisais : maintenant, c’était nous qui allions mettre des costumes!

    Entre Broad et LO

    Les trois années qui suivirent furent pour moi l’entrée dans la vie gay. Je n’avais pas 17 ans quand j’allai au Broad, LA boîte, pour la première fois.

    Au lycée, il y avait Pascal, de Lutte Ouvrière. On allait « discuter ». Ils ne m’ont jamais séduit, avec leur côté austère, mais il me transmit une culture : étudier pour penser le monde, l’idée que le sort des travailleurs est le même partout, et qu’il faut donc lire des auteurs étrangers, que la force des capitalistes est leur connaissance des rouages de leur société sur lesquels ils bâtissent leur pouvoir. J’appris la lutte des classes.

    Je garde pour LO un attachement particulier. Je comprends de quoi ils parlent, je peux le ressentir, même si je suis en profond désaccord.

    Mais ma vie était invariablement « gay ».

    L’identité homosexuelle est indissociable d’une vie homosexuelle. On peut prendre ses distances, on peut rencontrer l’amour et se fixer, mais celui qui n’a pas vécu sa sexualité manque de quelque chose, car c’est le sexe qui fait notre différence.

    À 18 ans, je saisis l’opportunité de pouvoir habiter seul. Ma mère avait une chambre en plein centre de Paris. Là, ce fut un peu tout et n’importe quoi, entre les soirées du jeune rocker que j’étais, les concerts, l’alcool, la drogue, le sexe et, par exemple, l’inauguration de Haute Tension, mes sorties au Broad et au Limelight, mes copains des Gays PTT et le projet associatif l’Escargot. Je m’étais rapproché de militants homosexuels avec lesquels je passais pas mal de temps.

    En 1984, alors que je commençais une conversion au psychédélisme, je reçu trois chocs politiques qui allèrent réorienter mon engagement.

    Une queue de manifestation de droite contre la loi Savary sur les universités, avec des militants d’extreme droite habillés comme en 1940, vendant des journaux titrant sur le complot judéo-maçonnique, alors que j’arrivais aux Tuileries pour draguer.

    La manifestation contre la loi sur l’école privée, avec des cortèges de bonnes soeurs accusant « l’avorteuse », les émeutes entre néo-nazis et forces de l’ordre en soirée dans le quartier latin.

    Et enfin le score du PS aux élections européennes: 20%, le PCF à 11%, juste devant le FN qui émergeait pour la première fois au niveau nationale. On parlait du Chili, Jacques Chirac réclamait la démission de François Mitterrand et « la fin de l’expérience socialiste ». Cette perspective nous terrifiait car nous pensions qu’il gouvernerait avec le FN, contre les immigrés, et mènerait la même politique que Margaret Thatcher, contre les travailleurs.

    La Marche des Beurs

    C’est à cette époque, vers 1983/1984, suite à la résurgence du discours xénophobe et sécuritaire à droite ainsi qu’une série d’échauffourées estivales dans la banlieue de Lyon qu’avait été organisée une marche anti-raciste, la Marche des Beurs, première tentative des jeunes issus de l’immigration afin de s’organiser politiquement pour peser.

    Pour replacer dans le contexte, il faut rappeler que Beur est un terme créé par nous, la « deuxième génération », avant qu’il ne soit récupéré. Radio Beur, née durant l’été 1981, premier média communautaire d’une France « socialiste » qui tenta l’aventure multi-culturelle, et qui diffusa enfin des musiques et des informations qui pouvaient intéresser les parents, dans leurs langues, et qui aida aussi à la diffusion du rai et à diffuser la renaissance culturelle Berbère.

    La marche des Beurs fut un succès en 1983, mais les résultats politiques de 1984 les effacèrent, en tout cas visiblement, d’un coup. À Bondy, des amis connus dans l’enfance au cours d’arabe ou au lycée créèrent une association, Ça bouge. Nous avions été marqués très tôt par l’extrême droite, en 1980, quand une bande de néo-nazis agressèrent trois jeunes de la cité De Lattre de Tassigny. Ce genre de crimes etait assez frequent et restait impuni.

    Le soir des Européennes de juin 1984, j’étais avec un ami, on s’essayait à chanter du Cure avec un synthétiseur, une guitare et de la bière. On alluma la télévision. Le score du FN me glaça. La semaine suivante, ma décision était prise : j’adhérerais au PS.

    Nous fûmes très nombreux dans mon cas.

    Cet été-là, je bavardai pour la première fois avec Patrick Bloche : il vendait des canettes pour le CUARH au bal du quai des Tournelles. Il me dit qu’ils reprenaient la structure pour en faire quelque chose de nouveau…

    L’adhésion

    Je ne savais pas comment on adhérait à un parti politique. Je contactai la Fédération de Paris, mais pendant des mois aucune réponse ne vint. Je finis par convaincre mon amie Maria de m’y accompagner. Fidèle à la leçon de Lutte Ouvrière, j’avais dévoré en quelques semaines l’intégrale de Mitterrand, Pierre Mauroy, deux livres sur Jaurès, Michel Rocard, Jean Poperen, un livre sur Bruno Kreisky, un autre sur Olof Palme, des essais sur la social-démocratie, Pierre Mendes-France, une histoire du Parti Socialiste. Enfin, la démission de Pierre Mauroy et son remplacement par Laurent Fabius avaient été l’occasion pour Le Monde de publier des bilans tous azimuts sur les trois ans de « changement » et « d’expérience socialiste ».

    Mon image des socialistes était très simple. Les communistes, c’étaient les ouvriers. Les socialistes, c’étaient donc Michel Pollack (Droit de Réponse) et Philippe Calloni (les matins de France-Inter commençaient par du jazz, et ça parlait littérature), bref, les intellectuels. Armé de toutes mes lectures, j’espérais réussir un examen d’entrée. À noter que la même année, je n’avais pas fait grand-chose à l’université où je ne me sentais pas à ma place, les étudiants me donnant l’impression de ne pas appartenir à mon monde.

    Je ne me rappelle plus comment s’appelait la permanente blonde d’une trentaine d’années qui me reçut. Je pense l’avoir saoulée. Elle me dit qu’elle demanderait à la section de mon arrondissement de me contacter rapidement.

    En partant, j’étais content. J’avais réussi mon examen.

    Je fus reçu quelques semaines plus tard par la secrétaire de section du dixième arrondissement, Cécile Marcovicz, chez elle. Il y avait un jeune, Philippe. Ils me posèrent des questions et finirent par s’excuser de m’avoir fait attendre si longtemps : ils avaient des problèmes dans la section. Sans le savoir, je venais d’atterrir dans une des sections où se jouait alors toute l’histoire du PS jusqu’à nos jours.

    Vous ne me croyez pas ?

    Le parti de Mitterrand

    Pour prendre la tête du Nouveau Parti Socialiste, créé à partir de la SFIO en 1969, lors du congrès de réunification d’Épinay en 1971, parti dont il n’était pas membre, François Mitterrand se rapprocha de tendances minoritaires à qui il promit la promotion de l’idéologie (CERES de Jean-Pierre Chevènement, proche idéologiquement du PCF ainsi que Jean Poperen et ses amis transfuges du PSU), la garantie de l’inamovibilité électorale (Gaston Deferre), et l’assurance que les clefs de la «vieille maison », dans le nord, seraient toujours entre les mains de son détenteur (Pierre Mauroy). Son rapprochement avec Jean-Pierre Chevènement garantissait, en gauchisant le parti, l’alliance avec le PCF, condition nécessaire à la victoire dans l’analyse, très juste, de Mitterrand.

    En 1974, la gauche perdit les élections à 100.000 voix. L’idée d’une victoire faisait son chemin. Il faut bien avoir à l’esprit que la gauche était dans l’opposition depuis 1958. Et encore, même avant 1958, on peut s’interroger sur « quelle gauche »…

    Mitterrand organisa les « Assises du Socialisme ». Des courants réformateurs chrétiens (Jacques Delors) et un gros bloc du PSU, derrière Michel Rocard, rejoignirent le PS. L’arrivée de la deuxième gauche donna à Mitterrand la possibilité de s’éloigner de Jean-Pierre Chevènement et du CERES qui furent renvoyés à la minorité.

    Une nouvelle garde entourait Francois Mitterrand, des gens neufs, nouveaux, venus de sa Convention des Institutions Républicaines, la CIR. Pierre Joxe, Louis Mermaz, Yvette Roudy, Edith Cresson, Charles Hernu… Et des plus jeunes ayant adhéré au nouveau parti, comme Laurent Fabius. Jacques Attali, Robert Badinter, Jack Lang s’en rapprochèrent. Ces groupes étaient le coeur du « mitterrandisme ». Lionel Jospin, agissant clandestinement pour le compte d’une organisation trotskiste, l’OCI, en était. À la base également, la renaissance du parti amena une nouvelle génération, jeune, volontaire, imprégnée d’idéaux socialistes renouvelés, croyant en l’Union de la Gauche, au Front de Classe et en une politique qui engagerait la transition vers une société fondée sur l’égalité et la liberté. Jusqu’au syndicalisme étudiant, il fallut apprendre à composer avec le retour de ces militants volontaires, décidés, et cela entraîna des manoeuvres incroyables entre les différentes familles du trotskisme qui, jusqu’alors, avaient eu un monopole.

    Giscard d’Estaing, le nouveau président, avait lui aussi « ouvert » son gouvernement aux « réformateurs » mendésistes, comme Yvette Giroud, qui ne mirent pas longtemps à être déçus. Ils se tournèrent vers Mitterrand car ce dernier, en rassemblant à ses côtés la « deuxième gauche », avait préparé leur ralliement.

    La victoire de la gauche était désormais inéluctable. Les mitterrandistes contrôlaient plus de 50% du parti et s’appuyaient soit sur le CERES, soit sur les rocardiens pour garder ce contrôle. Les congrès étaient l’occasion de guerres intestines invisibles de l’extérieur, mais où se jouait le contrôle des fédérations, des sections, et donc des futures candidatures aux élections. Il y avait toutefois beaucoup de grain à moudre pour ce jeune parti, et beaucoup de places à prendre. Les luttes de pouvoir étaient donc des luttes relativement classiques. Légitimes, je dirais.

    Le Parti était mitterrandiste, mais Paris était CERES. C’était un bastion que contrôlaient, entre autres, Georges Sarre, conseiller de Paris pour le 11e arrondissement, et Michel Charzat, dans le 20e arrondissement. Ce contrôle fut confirmé par le congrès de Metz en 1979. La Fédération de Paris était ultra-gauche.

    Ce subtile équilibre fut pourtant rompu par la victoire de 1981. Tout d’abord avec l’afflux de nouveaux adhérents désireux d’aider « le changement ». Ensuite avec la vague rose qui permit l’élection de figures montantes du mitterrandisme. Lionel Jospin dans le 18e arrondissement, et Paul Quilès dans le 13e arrondissement. L’argent commença à irriguer cette fédération jusqu’alors austère et militante. L’argent des élus, le travail de leurs assistants, l’envoi de courrier. Et puis l’argent des ministères, leur « caisse noire », cette pratique ancienne héritée du gaullisme dont on pouvait espérer qu’elle disparut avec l’arrivée d’un pouvoir « socialiste ».

    Jospin en sa fédération

    François Mitterrand fut remplacé à la tête du parti par Lionel Jospin, dont l’arrondissement, le 18e, était un bastion mitterrandiste et le fief du fidèle sénateur Claude Estier, qui dirigeait parallèlement l’Unité, l’hebdomadaire des socialistes. En tant que nouveau premier secrétaire, Jospin se fixa l’objectif d’un contrôle de la Fédération.

    Le courant mitterrandiste était alors assez homogène, et les luttes internes étaient directement gérées par Francois Mitterrand avec celles et ceux qui lui avaient été fidèles. En revanche, Jean-Pierre Chevenement, inspiré par son mentor Didier Motchane, s’apprêtait à décréter que l’heure n’était plus au socialisme, mais à la République. Le CERES se saborda en 1983 et devint donc La République Moderne, déstabilisant profondément une base qui, au même moment, se désillusionnait. L’hémorragie de militants du CERES commença. Au congrès de Bourg-en-Bresse, en pleine rigueur, l’influence de l’ex-CERES n’était plus que la résultante de la coalition formée avec les mitterrandistes au niveau national et dont les rocardiens étaient les perdants. Ces derniers, pourtant, piaffaient dans les sections, « on vous l’avait bien dit », décourageant un peu plus les militants de l’ex-CERES qui voyaient leur parti se « rocardiser ».

    C’est dans ce contexte qu’il faut revenir aux trotskistes, ceux de l’OCI et de la LCR. Au sein de ces deux organisations, on avait mal vécu la victoire de la gauche et d’innombrables débats les traversaient. Un petit groupe avait quitté la LCR autour de Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et d’autres, et fit son entrée au PS en 1981. Un autre commençait, à l’OCI, autour de Jean Christophe Cambadélis et Marc Rosenblat, à s’interroger sur l’opportunité d’un tel rapprochement. De discrètes tractations avaient lieu dans les arrières boutiques du Parti Socialiste pour essayer de voir comment, sous quelle forme, on pourrait « digérer » ces troupes, mais pour Lionel Jospin, c’était du pain béni car elles viendraient renforcer ses rangs.

    L’UNEF, le syndicat étudiant, avait d’ailleurs connu sa « réunification » à la fin des année 70 et l’UNEF-ID en naquit en 1981, créant les nécessaires passerelles. Jean-Christophe Cambadélis, Marc Rosenblat, Julien Dray, Jean-Marie Le Guen, Alain Bauer, toute une génération de militants entre socialisme, trotskisme, gestion de l’UNEF-ID et de la mutuelle étudiante MNEF partageaient, au delà de désaccords idéologiques, une même pratique militante : celle du contrôle des appareils et de la mise en réseaux pour affirmer ce contrôle et prendre le pouvoir.

    Autour de Julien Dray et de celui qui allait se faire appeler « Harlem Désir »  se constitua au PS Questions Socialistes, sorte d’aile gauche néo-trotskiste comme il en existait à ce moment en Grande-Bretagne dans le Labour, pendant que le même groupe rejoignait à l’UNEF-ID la tendance PLUS animée par Jean-Marie Le Guen.

    La seule section disponible pour accueillir ces transfuges de la LCR était la section du 10e arrondissement où adhérèrent Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et leurs amis, qui passa ainsi entre les mains des mitterrandistes, accélérant l’hémorragie militante. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que la LCR était, indirectement, par l’entrisme trotskiste organisée entre autres par Jacques Kergoat, des deux côtés. Voilà pour Paris.

    Fabius, la cassure

    Au niveau national, 1984, ce fut la nomination inattendue de Laurent Fabius.

    Autant Mauroy appartenait à l’héritage historique, à la « vieille maison », et en ce sens ne rompait pas les équilibres internes du parti, autant la nomination de Laurent Fabius bouscula l’édifice de fond en comble car, alors que la gauche semblait ratatinée électoralement après l’élection européenne et la manifestation des droites pour l’école privée, chacun avait en tête le prochain scrutin, la succession de Mitterrand, et le contrôle du parti. À Paris, Paul Quilès et beaucoup de mitterrandistes se rangèrent du côté du premier ministre. Il y avait pour Lionel Jospin un risque de perte de contrôle de la Fédération, du Parti et de la campagne législative à venir. Des négociations commencèrent donc dans le but d’opérer l’absorption des trotskistes de l’OCI, dont il avait été membre et où il avait gardé des contacts.

    La rivalité entre « jospinistes » et « fabiusiens » allait donc se régler par ex-trotskistes interposés.

    Dans le 10e arrondissement, où j’allais adhérer, la situation tourna à la catastrophe car c’était une section où désormais ne dominait aucune tendance ni aucun courant, mais que Julien DrayLaurence Rossignol et leur groupe de QS étaient bien décidés à ne pas lâcher. Ma première réunion reste un souvenir mémorable, une guerre sourde, des conflits idéologiques majeurs, des disputes. Une section ingérable.

    Pour contrôler cette section après le congres de Bourg-en-Bresse en 1983, les mitterrandistes avaient composé avec QS. Or, cette faction issue de la LCR, qui prétendait faire du PS un acteur des luttes sociales au sein d’un front de classe à ses adhérents tout en servant le discours officiel mitterrandiste en réunion, venait de se voir présenter l’opportunité d’être le fer de lance de l’opération reconquête menée par Matignon et l’Elysée. SOS Racisme.

    Et si pour les mitterrandistes fédéraux cela ne posait aucun problème, la situation était très différente localement. L’adhésion en masse de membres de la jeune association, alors en plein essor, rompait les équilibres internes. Mon adhésion fut donc retardée. Cécile Marcovicz avait décidé, pour se maintenir, de putscher sa propre direction en s’appuyant sur toutes les autres tendances. Elle n’avait pas eu de mal en cela car tout le monde s’inquiétait du poids que prenait SOS racisme. Harlem Désir n’était pas resté longtemps, Julien Dray venait de partir pour l’Essonne.

    Il avaient importé les méthodes du syndicalisme étudiant et de la LCR : l’adhésion en nombre, le fagocitage. Je vis adhérer Malek Boutih, Malik Lounès, Fode Silla, trois marionnettes à qui visiblement on demandait de se taire. Parmi les mitterrandistes, il y avait ceux qui étaient pour, et il y avait ceux qui désapprouvaient et qui se rapprochèrent progressivement de Lionel Jospin.

    J’avais pensé que le PS était un lieu de débat, de discussions. Avant la première réunion, j’avais avalé l’audace et l’enlisement d’Alain Lipietz, et la contribution d’André Gorz au congrès du SPD allemand publiée par Les Temps Modernes m’avait beaucoup plu. Je rêvais de discuter de refondation des objectifs de la social-démocratie par l’écologie politique. Mon accueil fut des plus froids.

    — Pourquoi adhères-tu au Parti Socialiste ?
    — Je suis social-démocrate, je ne crois pas à la révolution.

    Les CERES se sont effondrés.

    À cette époque, pour adhérer, on devait ainsi répondre à des questions. J’adhérai donc au pire moment, car à ce climat délétère s’ajoutait la perspective du congrès qui se tiendrait à Toulouse.

    Michel Pollack ?

    Il y avait heureusement ce jeune, Philippe, qui avait construit son espace alternatif : un MJS. J’y adhérais donc malgré ma profonde réticence. De Michel Polack à la classe baigneur, en quelque sorte. Très vite pourtant, je rencontrais celles et ceux avec qui j’allais militer pendant plusieurs années. Et deux amis.

    Je « relookai » le bulletin du MJS local pour lequel nous militions beaucoup. Nous voulions peser dans la section.

    Philippe était un garçon rare. Il m’apprit les rudiments de l’appareil, on faisait des virées à Solférino où nous prenions de vieilles affiches, des stocks de livres invendus : nous créâmes une petite bibliothèque dans le local de la section, rue de la Grange aux belles. Grâce à notre activisme, nous étions à égalité avec les MJS à têtes montantes, celui de Christophe Carèche ou celui de Patrick Bloche, nouveau patron de Homosexualité et Socialisme, assisté en cela par son partenaire platine Philippe Ducloux. Nous finîmes par atteindre la trentaine de personnes et fournissions un contingent non négligeable d’adhérents à la section où le flot SOS, encore domiciliée dans le 10e, rue Martel, ne tarissait pas.

    Les membres de la commission administrative proches de SOS, Laurence Rossignol au secrétariat administratif, Bernard Pignerol à la trésorerie, démissionnèrent. La trésorerie fut rendue dans trois sacs poubelles après un mois de guerre, liquide, chèques, courriers de demandes d’adhésions non ouverts, et enfin, après trois mois de réconciliation comptable qui donna du travail à plus de 5 militants, on retomba, à quelques milliers de francs près, sur nos pieds. Ils avaient bloqué toutes les adhésions, n’avaient pas mis à jour les adhérents présents pour au final ne faire voter que les leurs.

    Notre section réunissait environ 100 adhérents.

    Je me décidai à présenter la contribution de Pierre Mauroy lors du Congrès qui se préparait en octobre de cette année-là. Les textes se valaient tous, sauf quelques uns. Il y avait le texte de H&S, que j’introduisis, le texte des Gays pour la Liberté. Il y avait aussi un curieux texte, que personne n’aimait, mais dont j’aimais bien la problématique, Démocratie 2000. Les « trans-courants ».

    On dit souvent que l’héritier de Mitterrand est Laurent Fabius. À mon avis, c’est une erreur. Laurent Fabius était une carte dans les mains d’un joueur. Brillant toutou fidèle à son maître, servant à faire diversion avec ses 36 ans, destiné à rivaliser avec les « quadras » de la droite, les Juppé, Léotard, Noir, Barzac, Madelin, Longuet, Toubon, et pour « faire moderne ». Un pendant gouvernemental de SOS Racisme, une France jeune, moderne, multiculturelle face à une droite agressive, xénophobe, ultra-libérale et déconnectée de la société. Autour de Fabius, les clubs se multipliaient, l’argent de Matignon et de l’Élysée coulait à flot. Personne ne se posait de questions car à droite, c’était l’argent du CNPF et de la Mairie de Paris qui coulait, encore plus, à flot.

    Démocratie 2000 était un club différent, on le disait « téléguidé par l’Élysée », espace « trans-courant », jeunes énarques repérés par Jacques Attali qui inspira certaines options de la contribution, l’une des moins pauvres de ce congrès. Le thème central était la question toujours en suspens : si nous acceptons les règles qu’imposent l’exercice du pouvoir, de quels leviers disposons-nous, quelles sont les transformations possibles, et par conséquent, nécessaires… Parmi ses signataires, Ségolène Royal, Francois Hollande, Martine Aubry. Les vrais héritiers.

    Je présentai donc le texte de Mauroy avec le camarade et ami que je m’étais fait au MJS, David. Il était très fin, très amusant, et j’admirais sa culture.

    Bisexuel…

    Rocard fit cavalier seul et la rocardienne Violette Bakovic entra au bureau de la section sur sa contribution (le PS est un parti démocratique où les postes sont attribués à la proportionnelle sur la base des textes soumis au vote). Au titre de la contribution Mauroy, j’entrai au bureau. David, lui, prit place en CA et devint secrétaire du MJS local pendant que Philippe Aymard devint secrétaire de section. Le MJS prenait la section! Les amis de Julien Dray était marginalisés même s’ils restaient présents.

    Un soir, en petit comité, je fis une première tentative de coming out. Je voulais voir les réactions. Je dis donc que j’étais bisexuel. Ça peut paraitre bizarre, mais bisexuel, ça me semblait « moins pire » car c’était « à moitié hétérosexuel ». Dans les cités, à mon époque, mes copains Algériens raisonnaient comme ça. « T’aimes un peu les filles, quand même, hein… ». Cependant, un mois plus tard, Philippe me demanda si j’avais déjà eu une copine et je répondis que non. On en rit pas mal. J’étais désormais outé. David, lui, n’avait rien dit, mais il avait entendu. L’été 1987, il débarqua chez moi avec un Gai Pied, et il fit son coming out. Quand il s’est éloigné de la section, il s’est investi dans le Beit-Averim qu’il a présidé pendant trois ou quatre ans…

    Il y eu une université d’été durant l’été 1986 réunie autour de Pierre Mauroy. Je me souviens d’une vieille militante détestant Laurent Fabius qu’elle accusait d’être un « radicreux » (appellation socialiste pour les « radicaux » dans les années 30, un peu équivalent de socialope, ou de Verts moulus). Il y eu une rencontre entre « jeunes » mauroystes. À trois d’entre eux qui me demandaient quelles étaient les options politiques, je leur dis que plus jeune j’avais été proche des militants de LO, du PSU et de la FA, mais que j’étais social-démocrate car je ne croyais pas en la révolution, mais que, dans le fond, j’étais un peu communiste. Ce fut un électrochoc pour mes interlocuteurs dont l’un d’entre eux, Bruno Le Roux, voulant jouer au bon élève alors que Pierre Mauroy passait par là, saisit l’ancien premier ministre et lui rapporta mes propos. Ça le fit rire, il me mît la main sur l’épaule, puis il passa son chemin. Bruno Le Roux était vanné. Son camarade Franck Contat aussi, mais son attitude fut assez différence. Il chercha à en savoir un peu plus. Par la suite, nous nous rencontrâmes assez souvent, il était ami de Philippe. Pour le reste, je garde assez peu de souvenirs, si ce n’est que, tout de même, cette Université d’été était chiante à mourir.

    Pour le congrès de 1987, nous présentâmes David et moi une contribution locale (elle comprend, au passage l’égalité des droits pour les gays), puis nous rejoignîmes le texte Rocard alors que nous avions été marqués « mauroystes » pendant ces deux années. J’aurais éventuellement aimé rejoindre Rocard plus tôt, mais j’en fus découragé par la rocardienne, Violette Bakovic, la personnalité qui a le plus marqué ma formation politique.

    Violette Bokavic

    Elle planifia une très belle prise de pouvoir : à quelques uns en 1985, nous allions arracher cette section des calculs de l’appareil, et devenir majoritaires en deux ans.

    Les deux ans qui séparent le congres de octobre 1985 à octobre 1987, c’est l’histoire de combinaisons à géométrie variables dont Violette avait le secret, et de présence militante aux quatre coins de l’arrondissement, seul moyen de peser contre un appareil qui ne cessa d’interférer pour reprendre le contrôle. SOS tenta un dernier coup en envoyant son avocat Francis Terquem. À l’annonce de son arrivée prochaine, Violette Bakovic obtint du renfort de chez les rocardiens, dans l’indifférence des autres courants. Nous accueillîmes des militants venus du 15e, et au milieu un renfort de poids, Alain Bauer, au printemps 1987.

    Violette Bakovic réglait son compte à l’appareil. Nous, nous voulions des débats théoriques. Nous en eûmes.

    David et moi allions souvent chez elle. Nous y buvions beaucoup, elle nous détaillait sa stratégie, et puis nous racontait sa vie. L’UEC, la guerre d’Algérie, mai 68, Récanaty, le MLF, l’Espagne, ou le service d’ordre pour protéger le CUARH de la CGT en 1973. Elle nous fit écouter Léo Ferré, Il n’y a plus rien, nous conta la fin du gauchisme. Elle redoutait l’appareil, et son passé militant comme ses riches lectures, que ce soit Trotsky, Broué, Marx ou Bernstein, Luxembourg ou Stendahl lui permettaient de manoeuvrer. Fille d’immigrés Espagnols, professeur de français, elle était mariée avec un Yougoslave Chilien, Danko. Le pouvoir de Philippe s’affaiblissait au fur que s’affirmait l’influence de Violette. Elle ne le détestait pas, voyant juste en lui un pion de l’appareil mitterrandiste. Ce qui est rare en politique, ses intérêts convergeaient avec ceux des militants : elle avait besoin de la section pour exister, il lui fallait que la section reste indépendante car elle n’était pas de l’appareil.

    Nous étions parvenus pour la première fois à faire plus de 34% dans l’arrondissement aux élections de 1986 : ce score accentuait la pression et accroissait les appétits.

    Nous avions circonscrit SOS, mais un autre danger planait.

    L’UNEF-ID

    En avril 1987, Violette arriva en section, nous prit à part, David, moi et la responsable SR (le nom du courant de Jean-Pierre Chevenement, Socialisme et République). Dans Le Monde, un article parlait de « Convergences Socialistes ». Après la déferlante des ex-LCR de SOS Racisme, c’était désormais au tour de l’OCI, téléguidée par les mitterrandistes proches de Lionel Jospin pour reprendre la main sur les fabiusiens que SOS soutenait. On parlait de plus de 400 militants, et Jean Christophe Cambadélis ou Marc Rosenblatt pensaient atterrir dans le 10e arrondissement. Nous verrouillâmes les procédures d’adhésion. SOS, se sachant vaincu, se joint à nos efforts pour empêcher le débarquement de leurs ennemis historiques, les « lambertistes ». Violette aimait d’ailleurs appuyer sur « lambertiste » et rappeler qu’avec les « lambertistes », les désaccords politiques se réglaient « à la bâte de base-ball ». Elle souda toute la section et réussit à importer encore une vingtaine de rocardiens d’autres sections en encourageant le transfert de quelques SR de chez Georges Sarre. Tous se résignaient à voir la section passer dans son giron. Alain Bauer ne participa pas à cette guerre contre les ex-OCI de Convergences Socialistes, et pour une bonne raison.

    Cette absorption dans le PS de deux ex-tendances trotskistes mettait en scène la MNEF et l’UNEF-ID : le point culminant avait été les manifestations de novembre-décembre 1986 contre la « loi Devaquet ».

    Fin octobre 1986, une « jeune étudiante », passionaria anonyme comme sortie de nulle part, lança un appel à la grève de l’Université de Paris 13. Isabelle Thomas, membre de SOS, de QS et du PS, que nous avions « bloqué » dans la section du 10e, était née. Cette grève qui mobilisa la France étudiante, pour des raisons légitimes, permit de terminer à l’UNEF-ID et à la MNEF la prise de contrôle commencée en 1981 entre certains groupes trotskistes (Dray, Cambadélis) et certains membres du PS (Jean-Marie Le Guen).

    Ces manifestations furent donc pour le Parti Socialiste et l’UNEF-ID une cuisine interne. « Apolitiques » aux tribunes, les leaders du mouvement se répartissaient les postes à la MNEF et à l’UNEF-ID, préparaient leur entrée au PS et, pour SOS, s’apprêtaient à entrer au conseil national du PS. Même le vice-Président de Paris I, Alain Bauer, tout en costume-cravate, chauffait les étudiants à Tolbiac. Il fallait « refuser la sélection ». Curieux quand on sait qu’il conseille Sarkosy depuis 2002.

    Le mouvement terminé, la situation du Parti Socialiste allait complètement changer, ce ne serait plus le même parti. Si les amis de Julien Dray pouvaient être regardés comme des militants experts en jeux d’appareil, les ex-OCI allaient importer leurs pratiques, jusqu’ici absentes du parti : l’appareil uniquement, le verrouillage, la prise de contrôle, l’infiltration, la neutralisation par l’utilisation de réseaux. Jospin allait enfin avoir son courant.

    Après être parvenus à bloquer Jean-Christophe Cambadélis et et Marc Rosenblat, le courant rocardien dominait la section, unifié dernière la personnalité particulière de Violette dont il faut reconnaitre toutefois que le comportement irrationnel et paranoïaque alimentaient des doutes sur ses capacités. Elle « les » connaissait, comme elle disait, et savait que tant qu’elle n’aurait pas de poste de pouvoir, conseillère de Paris, par exemple, elle pourrait être évincée à tout moment. Elle était donc de plus en plus manipulatrice. Chez les rocardiens, elle était en guerre avec Alain Bauer et Manuel Valls qui incarnaient ces liens avec la MNEF et l’UNEF-ID et, déjà, l’aile droite.

    Les rocardiens

    Le MJS était désormais un espace riche et varié, militant. Francois Geismar, le trésorier, avait fait adhérer son frère Pierre, récemment décédé. Certains soirs, ils nous racontaient leurs parents, Jean-Paul Sartre, ou Mimi Perrin.

    Il y eut donc un raz-de-marée « rocardien » local au congrès fin 1987. Beaucoup « devinrent » rocardiens pour préserver notre autonomie. Pour y parvenir, car SOS avait jusqu’au bout représenté une menace, on avait fait adhérer nos amis. Je fis adhérer mon ami Olivier, et même Pascal Abel Basque qui, bien qu’il n’y milita que quelques mois, trouva un réel plaisir à la politique qui ne se démentit pas par la suite.

    Mais tout cela me fatiguait. J’eu envie de tout plaquer à l’automne à la suite du krach boursier. Je ne parvenais plus à penser par moi-même avec tous ces jeux d’appareil. Je me repliai sur moi-même après avoir envisagé de quitter le PS pour rejoindre le PSU…

    J’en fus découragé par Philippe qui me suggéra une autre idée. Il m’invita à adhérer au groupe sous-marin de la LCR que pilotait Jacques Kergoat. Notre MJS était une belle réussite, comme quelques autres en Seine Saint-Denis, et le vieux journaliste trotskiste s’etait approché en proposant un travail sur l’histoire du Parti Socialiste. Puis, de fil en aiguille, avait repéré ceux qui pouvaient éventuellement faire le pas et intégrer « le réseau ». Nous passâmes un week-end dans une maison dans la Sarthe, destiné à « discuter ». Je tentai de résister. Pour moi, ça avait toujours été très clair : le jour où je croirai une révolution possible, ce serait Lutte Ouvrière ou la Fédération Anarchiste.

    Je fis le mort pendant deux semaines espérant que les camarades qui allaient tenter l’aventure comprendraient. Trois ans plus tard, je croisai Jacques Kergoat dans une manifestation. Je me dirigeai vers lui et il fit mine de ne pas me voir : il était persuadé que j’avais dénoncé leurs activités, peut être parce que je suis homosexuel et qu’à cette époque encore, beaucoup à l’extreme gauche pensaient que c’était un vice bourgeois qui disparaitrait après la révolution. Malgré toute sa culture, Jacques Kergoat n’était qu’un vieux con puant, homophobe. Un de ceux qui rapporta l’existence du « réseau » au PS me fit lire un jour un rapport interne de la LCR, et j’en éprouve depuis un mépris profond pour cette organisation, une organisation homophobe (je ne commente pas comment a été présenté le décès d’un de ses membres éminents), blanche et machiste, sectaire, juste bonne à infiltrer les associations qui marchent, les noyauter et les vider de leur énergie. DAL, Act Up…

    Je finis par retrouver un équilibre, et la présidentielle arriva. Entre temps, mes prises de distance avec la section et avec la manipulatrice Violette m’avaient valu de me brouiller avec mon ami Olivier. L’amitié fut la plus forte, mais il me rapporta ce qui se disait dans mon dos. J’étais une folle, pas fiable.

    L’idée selon laquelle la gauche est pour les homosexuels est une illusion. Des militants ouvertement homosexuels, comme moi, il n’y en vraiment avait pas beaucoup, et aujourd’hui non plus. Je ne trouvais aucun soutien sur ce sujet, notamment de la part de ceux dont je savais qu’ils étaient homosexuels dans la section, toujours très discrets dans l’espoir d’obtenir un poste qu’il n’obtiennent qu’à force d’obéissance, par cooptation.

    Malgré tout, les quelques mois qui allèrent de février 1988 à juin 1988 furent une sorte de parenthèse enchantée. Je n’étais plus qu’à la CA, j’avais de nouveau du temps pour moi. Et j’aimais l’ambiance militante dans cette section. Nous collions désormais plus d’affiches que le RPR. Nous recouvrions leurs affiches de tout ce que nous pouvions, avec art. Nous avions confectionné des balais de 10 mètres, les militants du RPR n’en pouvaient plus. Nous finîmes par négocier une trêve que certains parmi eux rompirent. Nous nous vengeâmes de la pire façon : en se divisant en trois voitures. Deux pour coller, une troisième pour décoller leurs affiches en les suivant. Nous renegociâmes une trêve, qu’ils respectèrent. Le maire du 10e était Juif, et le RPR y était donc très anti-FN : un soir, nous nous nous partageâmes l’arrondissement pour recouvrir les affiches Le Pen : sur cette base, on avait fini par nous entendre relativement bien avec eux.

    Les vrais militants respectent les vrais militants.

    Eux étaient un groupe masculin, nous étions un groupe mixte avec autant de filles que de garçons, quelques Juifs, deux Kabyles, un Comorien et deux pédés outés. C’était pas si mal…

    Je ne votai pas pour Mitterrand au premier tour en 1988 : ce n’était pas possible. J’avais fait sa campagne, c’était déjà pas si mal, mais quand on s’appelle Ben Chikh, on ne vote pas pour l’ancien ministre de l’intérieur de la quatrième république, eut-il changé, au premier tour. Je choisi Arlette Laguillier. Je n’ai eu en revanche aucune hésitation au deuxième tour. Il fit un beau score dans l’arrondissement, et notre section était désormais une grosse section.

    Cela n’empêcha pas la Fédération de Paris, pilotée par les mitterrandistes désormais fusionnés avec les ex-OCI, en accord avec l’appareil rocardien, de planifier un parachutage. Le nom de Marc Rosenblatt refit surface. Violette Bakovic fit jouer ses relais et elle alla chercher elle-même un candidat avec l’aide de Philippe Colanéri, un papy qui, l’air de rien, était Grand Maitre du Grand Orient, et appartenait à l’aile gauche du courant. Gilles Martinet fut notre candidat et il souda la section derrière lui. Résistant, fondateur de France-Observateur, opposant à la guerre en Algérie, ami de Rocard et de Mendès, écrivain. J’étais sous le charme, je devins permanent pour un mois. C’est la seule fois où j’ai accepté. Martinet racontait notre histoire, il avait une culture incroyable.

    Les bénévoles

    Souvenir. Il faut savoir que quand vous allez voter, les gens qui vous font signer, derrière l’urne, sont des bénévoles qui chacun représente un parti politique. Un militant. À cette époque là, à Paris, lors des élections, seuls les assesseurs RPR avaient droit à un plateau repas municipal. Les autres assesseurs devaient se débrouiller. Longtemps, les socialistes mangeaient de vagues sandwichs. Avec Philippe, François, Violette et David, en 1986, nous avions organisé un meilleur ravitaillement, avec des fruits, des croissants le matin, du café. Comme je vous l’ai écrit, le principe était de mettre les compétences en commun. Pour les législatives de 1988, nous nous dépassâmes, car malgré des divergences et des ambitions différentes, nous avions le sentiment de partager notre section, et que le candidat était vraiment notre candidat. Nous nous réunîmes donc un samedi après-midi. Nous préparâmes des salades, des rôtis, et des plateaux repas. Le lendemain, nous eûmes le choix entre café, thé ou chocolat avec nos croissants, le midi nous avions deux types de plateau repas, on devait « passer commande » vers onze heures pour que des camarades volontaires au ravitaillement les préparent. Nous eûmes un goûter et le soir une collation, à ce moment où il y a le dépouillement, et où ça creuse un peu. Le RPR, qui avait pâli durant toute la campagne de nous voir si unis, eut la malchance de recevoir vers midi une mauvaise nouvelle : leurs plateaux repas étaient contaminés. Ils ne mangèrent que vers 16 heures.

    J’eu du mal à ne pas en rire.

    Nous n’avons pas gagné, mais pour la première fois, la droite était en ballotage dans l’arrondissement, de nombreux quartiers avaient basculé, et nous avions dépassé les 45%, un score inimaginable dans ce bastion du RPR. Avec Martinet, de vieux réseaux militants du PSU, de la CFDT, du Nouvel Observateur, mais aussi les associations de quartier (comme La Gazette du Canal, animée par Hervé Latapie) dialoguaient avec nous. Nous étions une force militante riche, variée, ouverte, mixte et à ce titre, incontournable. Nous étions convaincus que nous pouvions gagner la municipale, l’année suivante.

    Hélas, rien de pire qu’une presque victoire d’une équipe militante dans un parti reconverti aux pratiques d’appareil du syndicalisme étudiant. Surtout avec la personnalité paranoïaque de Violette Bakovic. Après maintes péripéties qui m’éloignèrent progressivement de la section, j’appris que l’appareil du parti organisait le parachutage du secrétaire d’Etat auprès de Michel Rocard, Tony Dreyfus, propriétaire d’un imposant cabinet d’avocats dans le 12e arrondissement et résident du 7e arrondissement. Il débarqua avec une vingtaine de types en costumes cravattes. Et négocia une liste municipale à sa façon. À partir de février 1989, de gigantesques portraits de lui sillonnaient l’arrondissement sur de gros camions. Il y avait ses pins façon bébête show, ses badges. La campagne coûta « officiellement » 600.000 francs, soit trois fois plus que celle de Gilles Martinet un an avant, il y avait un local à côté de la mairie, avec trois permanents dont je ne connaissais personne et m’accueillirent une fois que je passais par là comme un espion venu du RPR et me renvoyèrent presque avant qu’un militant n’arrive et ne me reconnaisse. L’argent de Matignon coulait à flot. Ça me dégoutait. Les électeurs du 10e non plus ne comprirent pas, et le résultat fut sans appel : 35% pour toute la gauche. Mais « Tony » venait de se faire élire conseiller de Paris, et il s’apprêtait à dégager Violette Bakovic. Il redistribua des postes, ce moyen éternel d’acheter les militants un peu naïfs, et divisa les rocardiens puis, s’appuyant sur les mitterrandistes jospiniens, assit son contrôle. C’est cette tendance qui dirige le Parti Socialiste jusqu’à nos jours, et elle a été expérimentée dès 1989 dans le 10e pour « rendre » la section à l’appareil. Le congrès de Metz fut l’occasion pour Tony Dreyfus d’accroitre son influence en plaçant ses pions dans le bureau et la commission administrative. Il laissa, toutefois, le secrétariat à Violette pour ne pas l’attaquer de front.

    Dreyfus s’achète la section

    Je me souviens de Tony Dreyfus me répondant alors que j’étais venu, au cours des débats du congrès de Metz, exceptionnellement défendre la contribution de Homosexualité et Socialisme, en insistant sur l’épidémie de sida et la nécessité d’adopter rapidement une loi instaurant un partenariat civi. Il répondit à sa façon, en blaguant, « sacré Madjid », que la tontine pouvait suffire pour régler les problèmes de succession liés au décès d’un partenaire. Je le haïs, et je le hais encore.

    Je revins en section en décembre 1990. Pour voir. La guerre du Golfe allait commencer, Tony Dreyfus sortait la propagande officielle. Seul un courageux militant, folle comme c’est pas permis, Michel Roussel, critiquait. Violette Bakovic n’était plus que son ombre, elle savait qu’elle avait perdu. La réunion se tenait dans une petite salle, comme quand j’adhérai en 1985 : il y avait des costumes cravattes, et beaucoup moins de militants.

    La guerre vit partir les derniers chevènementistes, Dreyfus avait gagné. Il tenta une manoeuvre dont j’ai entendu parler mais que je maitrise mal : je sais juste que Violette « passa chez Fabius » pour obtenir une protection, il obtint de Lionel Jospin, ministre de l’éducation, sa mutation en province. D’une section ouverte sur l’extérieur, sur le monde, militante, l’appareil avait fait une coquille vide destinée à prendre le pouvoir. Un appareil qui ne voyait pas que le monde changeait, et qui ne le voit toujours pas.

    Le sida, d’abord. Act Up n’était pas encore l’association qu’elle allait devenir, mais pour moi, depuis 1989, elle alimentait mes doutes, mes réflexions. Mon ami Olivier, contaminé en 1990, la rejoignit et m’invita à nous retrouver un matin vers Notre Dame. Ce fut mon premier zap. Je ne comprenais pas l’action, mais je retrouvai devant la cathédrale, alors que dedans il se passait des choses, ce que j’avais toujours aimé dans le militantisme. Les sourires de connivence, la satisfaction d’« être là ». Peut de temps après, Olivier me téléphona, il voulait que j’adhère car il n’avait pas confiance dans la direction. Il se sentait « manipulé », il voulait connaître mon avis. J’adhérai. J’assistai à une réunion où Rocard, le PS et l’AFLS s’en prenaient plein la vue. Je n’étais pas d’accord sur un point : l’AFLS, c’était les associations bref, il aurait aussi fallu taper sur les associations. Mais en même temps, j’entendais exactement ce que je pensais du bilan de ce 2ème septennat. Des Renault 25 avec des passagers en costumes cravates qui traversaient Paris avec escortes. Voilà ce qu’était devenu ce parti, mon parti. Concernant Act Up, j’expliquais à Olivier qu’à priori il y avait trois groupes qui visiblement s’opposaient, mais que c’était naturel, et que Didier Lestrade tâchait de garder la cohérence. Je n’ai jamais rien eu contre cela, à partir du moment où le contrat « militant » est rempli, comme au temps de Violette. Je n’étais pas séropositif, mais je continuai à fréquenter les AG pour donner des coups de main. Pendant les poses cigarettes, je surmontais une timidité que ma séronégativité exacerbait, et je bavardais. Je participai à quelques collages, je participai au picketing devant le ministère de la santé.

    Et puis j’avais gardé le contact avec un petit groupe, en gros ceux du « réseau » de la LCR au PS. Ils s’étaient tous regroupés au sein du courant de Jean Poperen pour faire une « aile gauche » opposée à la guerre en Irak. J’y retrouvai entre autres Franck Contat, et fis connaissance d’une apparatchik de l’UNEF-ID qui me détesta à la première conversation, Sylvie Scherrer. Ce fut réciproque. Je l’ai suivi, dans le 10e, sur les professions de foi à chaque élection, dans des formations politiques différentes où elle dégommait le PS, pour mieux devenir ensuite conseillère de Paris, avec Tony Dreyfus.

    Ils causaient, ils causaient. Ils étaient tous imprégnés de culture d’appareil, leur critique sociale était abstraite, et ils me faisaient chier. Pour leur « apprendre la vie », je leur suggérai de venir diffuser des tracts à une manifestation d’Act Up. Ce fut houleux. Sylvie Scherrer était contre. Mais finalement, ils acceptèrent. Nous y entrainâmes une sénatrice popereniste, Maryse Berger-Lavigne, ainsi que Jean-Yves Autexier, conseiller de Paris, chevènementiste, et homosexuel.

    Je pense que ce que ce groupe les troubla. Ils attendaient une manifestation, ils virent Act Up, une force militante montante pointant d’un doigt accusateur une maladie qui révélait tous les dysfonctionnements de la société, sorte de bilan involontaire de 10 ans de socialisme. Ils étaient troublés. La sénatrice fut bouleversée par le die-in. Elle me dit, des sanglots dans les yeux, « il faut faire quelque chose ». Jean-Yves Autexier, d’abord un peu mal à l’aise, était lui aussi bouleversé. Je pris une photo, on y voit son désarroi.

    Je quittai le petit groupe militant. J’appris plus tard que l’un d’eux avait commencé à prendre ses distances, Franck Contat, mais que ce fut comme les procès de Moscou.

    Pour moi, cette manifestation me confirmait que les cercles militants, à gauche comme à l’extrème-gauche ignoraient ce qui se passait autours d’eux.

    Voter ailleurs

    En 1993, je m’apprêtais donc à ne pas voter socialiste, comme aux régionales de 1992, où j’avais voté pour les listes Waechter.

    Dans le dixième, avec le départ de Violette Bakovic, les guerres intestines, le départ de Chevènement, les scandales à répétition, le sang contaminé et la politique conservatrice de Pierre Bérégovoy, la section s’était vidée. Tony Dreyfus, désigné par lui-même pour être candidat, se désista en janvier, les sondages prévoyant une bérézina. Il céda la place à son suppléant, la folle que j’avais vu s’opposer à la guerre du Golfe en 1990. Michel Roussel. Un catholique de gauche, cédétiste.

    Celui-ci, aidé des dernier cinq militants, confectionna son propre programme : 35 heures, partenariat civil. Je le croisai qui distribuait ses tracts, et je me décidai à lui donner un coup de main. Rocard putscha le parti, se déclara pour un « big bang ». Nous réactivâmes les réseaux de 1988, et d’un petit groupe, nous atteignîmes rapidement les cinquante personnes. Je me retrouvai coopté à l’accueil des nouveaux adhérents. Michel, militant ouvertement outé, me disait qu’on était la section la plus folle de toute la France et qu’avec moi, en plus, on avait un Arabe. Généralement, ça me file de l’urticaire, mais venant de lui, je comprenais parfaitement ce qu’il voulait dire. D’autant qu’il avait corrigé, « enfin, un Berbère ». Il avait travaillé au lycée d’Alger.

    Non seulement nous mîmes la droite en ballotage, mais nous dépassions le score de 1986. De nouveau, les associations se rapprochèrent de nous, il y avait des volontaires pour prendre des tracts. Le soir du premier tour, à cinq, dont trois pédés, deux outés (Michel et moi) et un « çassait » (Michel Ottaway), nous allâmes à la Fédération de Paris rédiger la déclaration de foi pour le deuxième tour. Les copines Patrick Bloche et Bertrand Delanoé n’en revenaient pas. Le 10eme avait passé le premier tour, avait fait un score qui n’avait rien à leur envier. En riant, nous parlions de Marx, de mariage gay et de couscous en rédigeant le document, nous étions euphoriques. Eux, non.

    Au niveau national, hormis Ségolène Royal qui fut réélue en progressant par rapport à 1988, le résultat du deuxième tour fut vraie une chasse d’eau javellisée sur des toilettes pas très propres. Le message était clair. Et pour nous aussi, le message était clair. Nous pouvions battre la droite.

    Alors Tony Dreyfus revint, discrètement d’abord, puis de plus en plus visiblement, il donnait l’impression d’arbitrer, affirmant son emprise sur les nouveaux adhérents qui ne connaissaient pas la mécanique du pouvoir. Ses assistants en costume cravates aussi revinrent. Puis de jeunes militants de l’UNEF ID et du MJS, parmi lesquelles un très jeune garçon obéissant qui allait devenir son héritier coopté, l’actuel maire du 10e, Rémy Féraud. Je quittai la section en juillet pour ne plus y revenir. Ils avaient de nouveau tous les postes, et Michel était mis sur la touche de façon visible. Il abandonna en 1995 : Tony Dreyfus lui proposa la dernière place de la liste municipale, celle dont on dit qu’elle est honorifique, qu’elle « pousse la liste ».

    Au niveau fédéral, Jean Marie Le Guen, député du 13e depuis 1988 après que Paul Quilès lui eut cédé la place en devenant ministre, avait repris la Fédération en main. Un plan drastique d’économies était en cours pour la désendetter. L’UNEF-ID et de la MNEF avaient triomphé. Ayant besoin de taper des documents dans les nouveaux locaux, je fis connaissance de Stéphane Martinet, qui relançait Homosexualité et Socialisme. Patrick Bloche et Michel Charzat n’avaient pas suivi Jean-Pierre Chevènement, ils étaient désormais membre de ce courant informe, le courant jospinien en devenir, fait de rocardiens, d’ex-OCI, d’ex-UNEF-ID et d’ex-MNEF.

    Les divisions claniques du parti conduisirent un certains nombre de socialistes, pour la plupart Fabiusiens, à se présenter aux élections européennes de 1994 sur les listes Radicales de Bernard Tapie. Sitôt les élections passées, un nouveau putsch conduisit au pouvoir les derniers quarterons mitterrandiens, soutenus par les Fabiusiens. Ce fut la fin de la carrière de Michel Rocard. Et par conséquent, la fusion définitive de son courant avec les Jospiniens. Henry Emmanuelli devint premier secrétaire, sorte de miroir crépusculaire, au Parti Socialiste, de la phase finale du septennat.

    Jospin candidat, l’appareil aux commandes

    Lionel Jospin n’eut donc aucun mal à être désigné candidat à l’élection de 1995 : il avait avancé ses pions patiemment depuis près de 10 ans, et s’était « retiré de la vie politique » en 1991, laissant à d’autres le soin de gérer cette fin de règne et d’écrire un livre rempli de banalités destiné à se présenter comme un homme simple, nouveau, et moderne. Les militants se jetèrent dans ses bras tant Emmanuelli leur semblait usé et peu crédible.

    Jospin trouva donc un courant taillé à sa mesure, des têtes renouvelées venues directement du syndicalisme étudiant et de l’OCI, du 18e arrondissement, du rocardisme et des ministères : l’ancien ministre de Pierre Bérégovoy Dominique Strauss-Kahn, l’ancien OCI et fondateur de la coquille bureaucratique « Le Manifeste » Jean-Christophe Cambadélis, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, la fille de Jacques Delors Martine Aubry, l’ombre de Lionel Jospin et ami de Dalida pas encore outé Bertrand Delanoé, et la conseillère de Francois Mitterrand Élisabeth Guigou. Le renouvellement des têtes et son discours simple le placèrent en tête, contre toute attente, au premier tour. Il réalisa l’honorable score de 47% au deuxième tour.

    Il reprit sans difficulté le parti en main sitôt l’élection passé. Les querelles du passé, rocardiens contre le monde entier, avaient disparu. Seul Laurent Fabius était marginalisé…

    Comme je l’ai déjà écrit, vers 1992/93, j’entamai une analyse. À la rentrée 1993, je me décidai à reprendre mes études. Parallèlement, je travaillais en CES pour une compagnie théâtrale, un cirque, pour être exact. J’étais RMIste.

    À l’Université, je retrouvai le même appareil qu’au PS. À Tolbiac, les militants UNEF-ID étaient au 12e étage. Certains étaient permanents, payés par la MNEF. On ne les voyait jamais en cours, sauf pour venir se plaindre que « c’est dégueulasse ». On voyait leurs affiches écrites au marqueur, avec des fautes d’orthographe, leur vocabulaire clos. Invisibles physiquement, ce que l’on voyait d’eux était crade. Je confectionnai quelques affiches à l’esthétique particulière, je les signai Arnantulfe Blazor, et SPONT’EX, comme Spontané et Existentialiste. Je venais de dévorer presque tout Beauvoir et durant l’été, France Culture avait retracé l’histoire de la résistance.

    Je rencontrai pas mal de gens, et SPONT’EX eut son heure de gloire. Un groupe qui fut classé comme « situationniste » parce que nous nous nous appelions SPONT’EX, et que nous utilisions tous les médias possibles pour introduire du débat politique. Nous fûmes partie prenante et leaders de la grève à Tolbiac contre le CIP, et fûmes suivis par une équipe de Canal Plus qui, finalement, ne diffusa pas les images. Je rencontrai également une journaliste qui nous suivit pour la collection Combien de Divisions, qui avait également publié un livre sur Act Up, et préparait une enquête sur « les étudiants ». Un type de l’UNEF-ID vint me voir un jour et nous proposa de travailler ensemble, de faire des choses. Les SPONT’EX ne savaient pas trop quoi en penser mais ma réponse fut très simple. Commencez par faire quelque chose, on verra si on peut travailler ensemble. Nos relations s’arrêtèrent là. Je raconterai ça un jour… Nous ne continuâmes pas l’année suivante, ce n’avait pas été le but. Cette expérience m’avait fait revivre, cheveux blonds platines et idôle des foules…

    La main à la pâte

    En septembre 1995, je proposai donc à d’anciens SPONT’EX de créer une section socialiste à la Sorbonne. Ils étaient septiques, mais je leur expliquai que d’abord, on nous ficherait la paix, qu’ensuite j’étais connu au PS et que ça ne poserait aucun problème.

    J’imposais le nom : ce serait la « Section Socialiste de l’Université Panthéon-Sorbonne, Charles Louis Secondat, Baron de la Bresdes et de Montesquieu ».

    L’extrème gauche et les socialistes de l’UNEF-ID ne nous prirent pas au sérieux car ils n’avaient pas pris SPONT’EX au sérieux : nous ne squattions pas au 12eme étage de Tolbiac. Seuls deux militantes du SCALP que j’aimais beaucoup et un militant de LO me signifièrent une certaine déception.

    Mon camarade et désormais ami Nicolas et moi déposâmes la section, j’eu une vague discussion avec Jean-Marie Le Guen et ce fut fait. Puis nous rédigeâmes un tract « en mode majeur », entièrement positif, sans aucune formule négative. Nous nous mîmes d’accord sur notre devise : contre le capitalisme et sa société brutale et archaïque, pour une société douce et moderne.

    Autant les étudiants à la Sorbonne réagissaient assez bien, autant les socialistes de l’UNEF-ID et le MJS « rive gauche » l’avaient mauvaise : nous diffusions beaucoup, pas eux, et nous parvînmes à trouver des militants. Et quand les jeunes FN vinrent distribuer, c’est aux côté du SCALP que nous nous retrouvâmes à impulser une gigantesque mobilisation spontanée en allant vider les amphithéâtres au cri de « les fachos sont là », ce qui nous valut un respect unanime. Sauf au MJS, justement, et leur annexe, l’UNEF-ID.

    Concernant l’appareil, j’expliquai à mes camarades un principe simple : on ne va pas se prendre le chou à choisir tel ou tel courant, de toute facon, les textes sont idéologiquement extrêmement pauvres. Débattons. Nous commençâmes chichement, je ne voulais pas passer par l’UNEF-ID pour les salles. Nous finîmes par nous réunir au sénat, ou à la Fédération.

    Nos meilleurs moments furent une réunion sur la guerre civile au Congo-Zaïre, qui réunit plus de 40 personnes de plusieurs sections parisiennes ainsi que des membres de l’opposition, la publication d’un 6 pages un jour après l’annonce de la dissolution en 1997, un tract format A6 lors d’une manifestation anti-FN qui fut cité par les Inrockuptibles, une présence remarquée lors de la manifestation de Strasbourg en février 1997, deux passages à l’émission de Gildas grâce à la journaliste rencontrée lors des événements de 1994. Nous ne nous mêlions pas de courants, nous ne gênions donc personne. Jean-Marie Le Guen nous regardait d’un oeil bienveillant. De rien du tout, rassembler une quinzaine de cartes en un an, c’était un beau résultat. Mais le MJS et les jeunes apparatchiks nous considéraient comme des intrus.

    Après le retour de la gauche, nous votâmes une motion pour la régularisation des sans papiers quand déjà le parti s’aplatissait. Elle fut remarquée, nous eurent quelques soutiens à la Fédération, dont un député. Je transmis les clefs à l’un d’entre nous, je ne voulais pas garder le pouvoir. Je commençai de mon côté à m’intéresser à la commission internationale. À l’Algérie, en particulier.

    Crise Algérienne…

    Et j’arrive à ma vraie rupture, définitive, avec le Parti Socialiste, en 1998, un moment extrêmement douloureux pour moi, très éprouvant.

    Mes trois années de secrétaire de section à la Sorbonne, une section que j’avais créée pour y faire un peu ce que je voulais, loin des « courants », furent interrompues devant l’implacable logique d’un appareil devenu autiste, rigide, verrouillé.

    La guerre civile Algérienne atteignait en 1998 des proportions intolérables.

    L’histoire était simple. Le parti unique FLN était dès le départ partagé en tendances antagonistes que le raïs, Houari Boumedienne, arbitrait. À sa mort, le FLN, parti unique, fut le théâtre de divisions et de luttes internes violentes: la manne pétrolière représentait des fortunes pour ceux qui mettraient la main dessus. Le Président Chadli émergea. Sa présidence fut marquée par un rapprochement de l’Algérie avec les USA d’où, à son retour de voyage officiel, il rapporta l’idée de faire peindre tous les taxis en jaune. Il encouragea la tendance conservatrice au sein du FLN, et on sait maintenant que ses proches initièrent les émeutes de 1988 qui conduisirent à la démocratisation de 1989. Son but était d’encourager l’intégrisme religieux, le FIS, pour rendre le système politique ingérable et garder le pouvoir politique. À partir de 1990, Alger était livré à des fanatiques qui fanatisaient une jeunesse en déshérence.

    Le FIS gagna les municipales, interdit les maillots de bain aux femmes, le raï à Oran.

    Parallèlement, une presse incroyablement libre avait vu le jour, et politiquement, les Berbères furent heureux d’accueillir l’opposant historique Hocine Ait Ahmed, qui reprit les rênes du Front de Forces Socialistes, FFS, membre de l’internationale socialiste. Le retour de ce héros de la guerre de libération nationale après un exil de 40 ans fut diversement apprécié, et beaucoup de militants de l’époque de la clandestinité refusèrent cette reprise en main, quittèrent le FFS et créèrent le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, RCD. Le Mouvement Culturel Berbère, créé en 1980, se divisa entre ces deux tendances. La position de l’un trouvait toujours la position opposée chez l’autre.

    Le RCD boycotta les élections législatives de décembre 1991, arguant qu’elle étaient truquée et que le climat de terreur que faisaient régner le FIS ne permettait pas une réelle transparence. Le FFS se présenta, et espérait remporter 17 sièges au deuxième tour, mais le grand vainqueur fut le FIS qui, grâce à la forte abstention, 50%,, remporta 45% des voix. Le lendemain du premier tour, les associations de femmes, d’écrivains, le RCD, le petit Parti Communiste et d’autres mouvements se retrouvèrent à plusieurs centaines de milliers de manifestants pour demander l’arrêt du processus électoral. Le FFS organisa de son côté des marches pour demander la poursuite du processus.

    Au FFS, l’idée était que le FIS ne pourrait pas faire ce qu’il voudrait, que sa victoire chasserait les généraux et le FLN et qu’après une période instable, les Algériens choisiraient d’autres partis. Au RCD et dans les organisation qui marchèrent, la crainte était que les violences que l’on avait vu se multiplier depuis 1990 se développeraient et que ce serait vraiment une chasse ouverte aux démocrates.

    Les deux arguments sont fondés, ils reposent chacun sur des arguments sensés. Me concernant, je me sentais plus proche du RCD : je suis homosexuel, et je réagis en homosexuel. Or, les prêches hystériques de Ali Belhadj et Abassi Madani n’étaient pas équivoques. Ce qui arrivait était pour moi une catastrophe.

    Le processus fut arrêté. L’opposant historique Mohammed Boudiaf fut rappelé de son exil par les généraux et mis a la tête d’un exécutif provisoire que le RCD et les organisation de « démocrates » soutinrent. Le FFS s’y opposa. Il découvrit l’ampleur de la corruption et se décida à « sauter une génération » politique tout en faisant la chasse aux mafias. Il fut assassiné en juillet par un membre de l’armée. Intégriste pour les uns, aux ordres des militaires pour les autres. La guerre civile commença. Intellectuels, syndicalistes, féministes étaient assassinés.

    En 1995, le FFS mît au point une plateforme politique avec le FLN, désormais opposant à la tendance au pouvoir pourtant issue de ses rangs, le FIS et le Parti des Travailleurs, Trotskiste. Ce texte prévoyait une amnistie des crimes commis, une libération des leaders du FIS. Ce texte radicalisa le RCD à soutenir encore plus la politique dite d’éradication du FIS.

    … et rupture sans retour

    Quand je commençai à aller en commission internationale, je découvris que le PS soutenait intégralement le FFS et sa plateforme, appelée accords de Rome, ce qui me surprenait : le PS commençait en France à développer un discours anti-islamiste.

    Seul, je m’invitai à une réunion du RCD, je rencontrai des gens, et même Saïd Saadi, le président du RCD, deux fois. Son intelligence me rappela immédiatement celle de Michel Rocard. Je rencontrai souvent Rafik Hassani, représentant du RCD en France. Nous bavardions, et je me rapprochai de groupes proches de cette tendance, communistes algériens, féministes en exil. Mon but n’était pas de les rejoindre. Je suis beaucoup fin que ça. Mon analyse n’aurait plus ni à l’une ni l’autre tendance.

    Je suis Français. Mes urgences et mes problématiques ne sont pas algériennes. En Algérie, ma famille est partie prenante du mouvement Berbère, et parmi les quelques députés élus, il y avait mon oncle Madjid, mon homonyme, membre du FFS. Mon parti était le PS. Mon idée était de parvenir à introduire le RCD au sein de cette commission internationale, directement pilotée par le Bureau du PS et Pierre Guidoni, ami de Ait Ahmed, le président du FFS. Mon analyse était la suivante.

    La situation Algérienne — un parti unique et un président calculateur, des généraux avides d’une mise sous contrôle des matières premières à leur profit, des islamistes ayant fanatisé les masses urbaines paupérisés par l’accaparement des richesses par quelques-uns, ainsi que des classes moyennes frustrées, les crimes de masse produits par ces 3000 « afghans », jeunes algériens partis s’entrainér en Afghanistan à la fin des années 80 et devenus incontrôlables, agissant en quasi-impunité, permettant au pouvoir de privatiser les entreprises sans que la population, terrorisée, ne réagisse — avait conduit les démocrates à des analyses différentes pour des raisons diverses, des « situations ». Il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient tous les deux démocrates.

    Mon idée était que le PS pouvait offrir un espace où les deux courants irréconciliables, en Algérie, pourraient dialoguer, car la vraie solution était, et reste toujours, la réconciliation des différentes tendances démocratiques, les « dialoguistes » comme les « éradicateurs ». Je dialoguais bien, moi, avec les uns et les autres. On pouvais au moins bien essayer.

    J’allai a la préparation de la journée Un jour pour l’Algérie, en 1997, opération téléguidée par le PS, les amis de Jean-Christophe Cambadélis en particulier. La Fédération de Paris était fortement impliquée, le ministère de la culture poussait à fond. Je fis connaissance de Nadia Amiri, candidate Radicale en 1994. Nous discutâmes, elle était d’accord sur le fait que cette journée ne devait pas être purement sur la ligne du FFS (« c’est l’armée qui tue »), mais devait pointer la responsabilité des mouvements terroristes intégristes et réaffirmer la réalité d’une Algérie laïque, féministe et Berbère. Je la retrouvai une semaine plus tard et elle me tint cette fois le discours du PS, donc celui du FFS.

    Oubliés la berbérité, la condamnation de l’intégrisme. J’appris aussi qu’elle était la compagne de Marc Rosenblat, et les élections européennes approchaient. Elle avait obéi.

    Qu’on soit clair. Je ne sais pas qui tuait, en Algérie, et quelque part, je m’en suis toujours un peu fichu. Les intégristes tuaient et, au minimum, le pouvoir les protégeait. Il est certain que ces meurtres d’intellectuels, de militants et militantes démocrates arrangeaient la clique qui manipulait le jeu politique depuis l’indépendance. Mon point de vue est ailleurs. Je suis démocrate et pour la pluralité des vues. La division des démocrates est une aberration, quelque soit leur rapport aux islamistes ou à l’interruption des élections.

    À la base, je le constatais. Les militants du FFS n’étaient pas si chaud pour une « réconciliation » avec le FIS, et les accords de Rome ne les excitaient pas. Et les militants du RCD, tout « laïcs » qu’ils étaient, admettaient qu’on ne décrète pas ce que pense le peuple, que ce qui compte est la promotion d’un projet culturel et l’éducation. Il était évident pour moi qu’à la base, le dialogue était possible car ces deux organisations avaient les mêmes origines politiques : l’opposition au parti unique FLN et la Berbérité. De plus en plus de Kabyles étaient quand à eux dégoutés par cette division qui avait ruiné la revendication berbère en la réduisant à un jeu politicien qui, finalement, n’arrangeait que les généraux en place et les intégristes, les deux frères jumeaux. Mahtoub Lounès, avant d’être assassiné, portait un regard anarchiste sur cette situation où il renvoyait dos à dos les partis, le pouvoir et les islamistes, après avoir un temps, lui aussi, soutenu l’annulation des élections.

    Or il faut toujours, en France, que dans les questions étrangères on choisisse un camp. Me concernant, je pense que notre rôle, ici, aurait plutôt pu être d’encourager le dialogue et la pluralité. Par la suite, j’ai lu des articles de Nadia Amiri, devenue une « laique radicale », suivant encore une fois le PS. Voilà le problème de beaucoup de militants « Beurs » et « Gays ». Ils obéissent aux injonctions : lors de cet événement, elle défendit le dialogue avec le FIS, et la voilà depuis devenue passionariat laïque et défenseur de Caroline Fourest.

    Je participai en pointillé à la journée, sans trop y croire. Je continuai de tisser une toile de relations, de gens aux opinions variées, réfugiés proches du FFS ou du RCD, ce qui pouvait être utile pour, un jour, organiser un  débat contradictoire, une confrontation, des rencontres. Je fus invité par Gildas au sujet de l’Algérie et, dans les coulisses, je fus coatché et recoatché par des militants du FFS, extrêmement gentils. Nous n’étions pas d’accord, mais on était d’accord sur le point principal.

    Le régime algérien était pourri jusqu’à la moelle. Et oui, en effet, l’état Algérien devait garantir la liberté religieuse et la pluralité culturelle, ce sur quoi les militants du FFS ne transigeaient pas. Je leur donnais d’ailleurs raison sur un point. La volonté d’« éradiquer » le FIS, au RCD, posait la problématique des 9000 prisonniers envoyés dans le sud du pays. Je rencontrai une militante RCD qui convenait qu’en effet, c’était problématique, mais que le vrai problème était que le pouvoir restait confisqué mais que si le pouvoir se démocratisait, alors ces prisonniers pourraient être jugés. Je ne trouvai pas les points de vue si éloignés.

    La commission organisa une rencontre avec Yvette Roudy. Je me vis fermement signifier par Jérome Coumet, alors assistant de Jean-Marie Le Guen, pourtant habituellement amical, de « bien me tenir ». Le conseil venait de Jean-Marie lui-même. Mon activité à la commission lui était remontée, et visiblement, je faisais beaucoup de vagues.

    J’assistai à la réunion, sage comme une image. Yvette Roudy disait exactement ce que je pensais, notamment sur la difficulté de militer pour le droit des femmes en Algérie du fait du terrorisme, et du besoin, peut être, d’accueillir en France certains militants directement menacés. C’était une revendication du RCD : obtenir des visas de quelques mois pour pouvoir venir « se reposer en France », sortir de l’hystérie là-bas, et retourner militer.

    En matière d’hystérie, ma tante Daouia m’avait rapporté avoir vu un policier se faire tuer à bout portant par un type en gandoura, et tout le monde se cacher ou se mettre à plat ventre. En plein Alger.

    La réunion suivante, je reçu l’appareil PS en pleine figure. Le fait d’avoir joué le jeu dans la réunion avec Yvette Roudy n’y avait rien fait.

    Je pouvais bien créer une section « intellectuelle », à la Sorbonne, ça ne posait pas de problème. Mais avoir une vision, des idées politiques et commencer à agir pour les réaliser fut une autre affaire. Dans cette commission où les Algériens étaient des invités, où j’étais le seul Français d’origine Algérienne, j’avais agi comme j’agis toujours. Sans me cacher, en parlant d’égal à égal, pensant que le fait de ne pas rechercher le pouvoir suffirait à calmer les craintes éventuelles.

    Choisir

    Alors que je m’apprêtais à prendre la parole, Jocelyne Berdu, alors présidente de cette commission, m’interrompit.

    « Madjid, tu dois choisir : est-ce que tu t’exprimes en tant que militant socialiste ou en tant que représentant d’une organisation politique étrangère? ». Je fus extrêmement surpris et choqué, je lui répondis que je parlais en tant que socialiste. Elle me signifia qu’alors, je devrais me conformer à la ligne du Parti qu’elle ne pourrait plus tolérer mes prises de positions, qu’il fallait choisir entre la France et l’Algérie.

    J’y ai repensé il y a peu de temps, quand Marine Le Pen a critiqué la double nationalité. J’y repense à chaque fois que je les entends critiquer le voile et parler de laïcité ou de république.

    Je n’y suis pas retourné. À cette époque, je donnais un coup de main à AMAL, association homosexuelle communautaire maghrébine. Et j’ai laissé tomber le PS. J’ai vu les videurs à oreillettes à « L’atelier de campagne », le « loft », de Jospin en 2002, et je n’ai pas voté pour cet appareil que j’avais vu briser des gens des années durant, qui m’avait pris comme d’autres pour un bouffon. Un appareil où les homosexuels, condamnés au non-dit, sont cantonnés à HES quand ils se visibilisent. Où la deuxième génération doit obéir aux représentations que l’appareil s’en fait, mais ne peut que très rarement afficher des vues indépendantes que lui auraient suggéré son vécu sous peine d’avoir à  « choisir ».

    J’ai choisi. Je n’ai pas fait de « carrière » car je ne voulais pas en faire, et en tout cas pas comme eux.

    Ma conclusion

    Tout d’abord ces trotskistes qui sont un des éléments centraux de ce récit. Que l’on ne s’y trompe pas, ils ont rompu avec le trotskisme depuis longtemps déjà, et ce n’est pas le trotskisme que je leur reproche. Je leur reproche d’avoir importé dans le parti les mœurs du syndicalisme étudiant, de considérer les militants comme de la chair à coller les affiches et à accepter leur domination.

    D’avoir une immense culture politique qui ne leur a servi à rien d’autre que prendre et garder le pouvoir. D’avoir perdu toutes les élections présidentielles depuis qu’ils ont le contrôle de ce qui est devenu un appareil totalitaire, coupé des banlieues qu’ils n’aiment que lorsqu’ils ont peuvent les instrumentaliser, coupé de l’immigration qu’ils aiment représenter et façonner à leur image invariablement blanche, coupé des pauvres qu’ils regardent depuis leur jeunesse comme on regarde les poissons dans un aquarium tout en prétendant les défendre, mais en faisant tout, surtout, pour que ces pauvres, surtout les basanés, ne s’organisent pas eux-mêmes et ne pensent par eux-mêmes.

    Ils ont abandonné le trotskisme pour n’en garder que le plus détestable trait : l’esprit d’appareil, l’esprit totalitaire de contrôle. Ils ont renvoyé ce parti aux scores nationaux de la SFIO et aux pratiques bureaucratiques de leur syndicat de prédilection, Force Ouvrière. Ils se sont répartis le gâteau en excluant les militants, et en se cooptant mutuellement.

    Ensuite, ce parti lui-même, et ses dinosaures qui, tout soucieux de garder le pouvoir, on eux aussi concouru à renvoyer le PS à ce qu’il était avant Mitterrand : un parti de notables de province, vieux, avec des homosexuels invisibles et de gentils Mohammed, et des femmes qui, les bouches s’ouvrent, acceptent en silence depuis des années que l’un des possibles présidentiables se tienne avec elles comme on ne le permettrait à aucun autre homme. Un parti coupé de la société civile qui brandit le mariage homosexuel comme preuve de sa modernité quand pendant des années il a refusé jusqu’au PACS, quand il n’arrête pas depuis des années de parler des efforts à faire pour réaliser la parité sans avoir fait aucun effort réel pour la réaliser.

    Ce n’est pas un hasard si le PS perd les présidentielles. C’est un parti détestable où on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi les nouveaux adhérents ne restent pas. Un parti qui a vu partir de réels talents, comme récemment encore Pierre Larrouturou.

    Je ne m’illusionne nullement sur EELV ou le PG. À d’autres de raconter.

    Je suis simplement un socialiste qu’une clique bureaucratique a dépossédé, comme beaucoup d’autres comme moi, de son parti et à qui il ne reste que l’écriture pour tenter d’aider de faire du monde un endroit meilleur.

    Madjid Ben Chikh
  • Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Paru dans la revue Minorites.org Vendredi 10 juin 2011.
    À la suite d’un échange avec Didier Lestrade au sujet de Treasure Island Media… Après une profonde descente dans une dépression nerveuse, j’ai eu recours à la psychanalyse pour retrouver mes marques et apprendre à vivre. L’analyse n’apprend pas seulement qui on est : elle nous aide à travers nous à apprendre les autres. Loin de moi l’envie de vous faire une lecture « psychanalytique » de Treasure Island Media. Mais plutôt à partir de Treasure Island, une envie de parler de sexe, le parent pauvre du bareback et du LGBTetc. Et irrésistible envie de livrer ce qui chez moi provoque un refus intellectuel, conceptuel, politique, esthétique, culturel pour l’univers du bareback. Esprits chastes s’abstenir.

    Je n’écrirai jamais que les films Treasure Island sont « mauvais » en soi, ni que toute la production du label est équivalente. Ils sont ce qui se fait de mieux et de plus abouti dans le genre. Ils peuvent avoir un pouvoir hypnotique certain, un peu comme certaines séries télévisées un peu médiocres dont on ne peut se passer car on attend la suite. Car dans un film Treasure Island, c’est « la suite » qui retient, justement.

    Commençons par le commencement.

    Le générique. C’est la première clef de l’univers Treasure Island. Il s’agit d’une tête de mort tachée de sang, sur fond noir. Bien entendu, c’est un drapeau pirate, mais ce qui barre l’écran est une tête de mort. Le spectateur est donc prévenu: c’est un film qui ignore les règles (pirate), qui n’a pas de limite (le sang) et qui n’est pas du côté du vivant (la tête de mort sur fond noir). S’y rajoute une touche rebelle, ce rouge et noir un peu « libertaire ».

    Les titres, le vocabulaire. La deuxieme clef du film bareback est le mot « loads ». Le suspense, ce n’est pas combien de fois l’acteur ou les acteurs passifs vont se faire mettre, comme dans les films « classiques ». C’est combien de « load » il va, ils vont prendre. En Francais, « load » se dit  « jet » ou « charge », et c’est l’un des compteurs les plus importants des examens sanguins des personnes séropositives, la « charge virale ». Les titres font donc implicitement référence au VIH, au « viral load ». Combien de centaines de milliers de copies du virus par centimètre cube de sperme va t-il prendre, voilà le vrai suspense.

    Répétition de la mise en scène

    Cela se traduit par une mise en scène assez répétitive. Un hangar ou une chambre, et le plus possible d’enculeurs pour un minimum d’enculés, un ou deux suffisent. L’un des films Treasure Island s’appelle The 1000 Load Fuck, ça vous laisse deviner ce qu’il peut avaler par l’anus et par la bouche. En faisant abstraction de toute considération esthétique, ce que l’on retient est que la contamination d’un séronégatif dans de telles conditions est inévitable. Sans compter la syphilis, les différentes variétés d’hépatites et de champignons, l’herpès…

    L’esthétique, justement. Une autre clef de cet univers. Certains acteurs présentent des signes assez évidents de lipodystrophie, déplacement des graisses de certaines parties du corps, notamment sur les joues, signe d’un traitement anti-VIH. Alors que d’autres studios éviteraient ce type d’homme, cela ne rebute pas Treasure Island: cela atteste qu’il y a du virus qui circule. Une sorte de « label qualité ». Et même si le virus est invisible dans les tonnes de sperme que l’on voit dégouliner des culs et des bouches, c’est bien lui que l’on voit.

    Car le VIH est l’acteur principal de ces films, et les acteurs ne sont que les accessoires nécessaires à sa mise en scène. C’est lui qui excite le spectateur. « Vas-y, envoie-lui ton load », tel est le message subliminal, implicite. Inavoué.

    Si une grande attention est accordée à mettre en scène le virus, le contenu de ces films est en revanche assez pauvre et, là je ne suis pas d’accord avec l’avis général: Machofucker ne déroge en rien à la règle. Cette collection présente des types beaucoup plus « racaille », avec une incroyable faculté à baiser sans s’arrêter, dans toutes les positions, et là, c’est le côté performance sexuelle qui compte, l’endurance du passif. Dans ces films, le fait qu’il n’y ait pas de capote est relégué au second plan, même s’il alimente l’idée que les « blacks à grosse queue » et portant une casquette, les bodybuilders de cité et les Brésiliens baisent forcément unsafe. Mais la même incroyable pauvreté se dégage du tout.

    Dans les deux cas, le sexe est réduit à un exercice d’endurance, anale, à un fantasme de loubard endurant dans la série Machofucker, à un virus qui ne dit pas son nom, mais qui dégouline de ces loads généreuses qui suintent de partout. On a beau chercher, les chambres sont invariablement les mêmes, les oreillers sont les mêmes, les appartements sont des chambres d’hôtel, et les hangars désaffectés sont cradingues comme il faut. Un univers masculin dans le sens le plus machiste du terme, avec des trous (bouche, anus) et des bites. Le corps, le plaisir qu’il procure, sont absent.

    On prend des risques, mais dans un lieu clos, en toute discrétion: derrière cette incroyable mise en scène qui instrumentalise, exploite et reflète une fantastique haine de soi, le fantasme sexuel et l’érotisme sont les grands absents de ces films.

    Réactionnaire

    Ce sont des films réactionnaires, où être homosexuel, voire séropositif, rime avec le manque de respect pour soi et les autres, rabaisse le désir au niveau du rut, et où les minorités ethniques sur-performent les blancs avec des bite plus grandes que les autres, des anus plus résistants, et une aptitude à égaler les animaux en chaleur. Des films où de toute façon, on est condamné « à l’avoir ». « Tiens, vas-y, prends-toi un bon load / Vas-y, charge-moi ton load bien au fond ».

    Avant l’âge des bars et des boites, il y a eu des centaines d’années pendent lesquelles les homosexuels se rencontraient dans des parcs, dans des chantiers et de vieux immeubles désertés, sous les ponts. Ces espaces continuent de vivre dans les pays où règnent encore le secret, le tabou, ils se sont certainement developpés dans les banlieues de nos villes, mais les plus anciens, à Paris, ont progressivement disparu, pris en tenaille entre la généralisation de la video-surveillance, des polices municipales, les espaces commerciaux (bars, discothèques, saunas, backrooms, sites Internet) et la quête de respectabilité des élites homosexuelles. Les Tuileries vers l’Orangerie, le quai de Jemmapes et l’Ile aux Cygnes, à Paris, ne sont plus les lieux de rencontres et de consommation sur place qu’ils furent pendant des centaines d’années (pour les bords de Seine et les Tuileries, tout au moins).

    On pouvait critiquer ces lieux. La consommation sur place, leur caractère strictement sexuel. Mais dans le cas de lieux comme les Tuileries, qui étaient un lieu de jour aussi, on y rencontrait aussi une convivialité gratuite qui aidait les plus jeunes à s’accepter en rencontrant d’autres jeunes comme eux avec qui ils deviendraient amis, amants, ou simplement copains et confidents. La disparition de ces lieux au profit de lieux payants a changé le rapport des homosexuels les uns aux autres. Et on peut éventuellement considérer qu’au placard du passé, fait de silence, de non dit et de solitude, a succédé un placard tarifé, au sein de lieux clos, de quartiers étanches fermés sur le reste de la société, où peut se pratiquer une sexualité normalisée aux sein d’établissements spécialisés que personne ne vient inquiéter, ou si peu, s’il s’y pratique du sexe unsafe, voire contaminant, enrobé de l’idéologie du bareback pour les plus pointus, et simplement jemenfoutiste pour le plus grand nombre. Des lieux sales ou aux décors sombres, aux éclairages glauques savamment calculés. Des lieux dont sont absents les jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, sauf là où on fait la promotion de leur présence, tourisme sexuel pour 10 euros. Ils ont toutefois « leur place » au sein du Tea Dance qui leur est « réservé », le Black Blanc Beur, où les pectoraux s’exhibent au même rang que les bronzages et les fessiers mis en valeur dans des pantalons de survêtements griffés dont une jambe est relevée, sous l’oeil qui salive du petit bourgeois blanc en mal d’aventure…

    Pas étonnant que les films Treasure Island trouvent un public: ils sont le reflet de notre quotidien de pédales consuméristes blanches de classes moyennes dans le monde réel. Nous avons déserté les pissotières pour aller au Dépôt. Belle avancée.

    Minorités abordait récemment la question des troubles bipolaires: quelle chance un pédé à la psychologie fragile aurait d’échapper à une contamination dans un tel univers où il faut payer pour rencontrer ses semblables, où règnent les backrooms et la consommation immédiate, le tout dans le brouhaha des sonos, l’obscurité des recoins, où on désapprend à parler tout en apprenant à fister. Avec l’alcool, les distributeurs de poppers, l’impératif d’amortir le prix d’entrée et de performer.

    Aucune. Et comme partout règne l’omerta sur l’envolée des contaminations. Ça contamine, en silence.

    L’interdit

    Les films bareback, particulièrement ceux de Treasure Island, avec leurs anus qui dégoulinent, filmés en gros plan, les bites qui entrent, et qui sortent, la contraction prostatique en gros plan quand le type éjacule bien au fond d’un anus, sont un désert d’érotisme et de fantasme. La seule chose qui compte est que, en silence et sans que cela soit dit, celui qui regarde sera complice d’une transgression, d’un acte « interdit », et qu’il sera associé virtuellement à une contamination rédemptrice qui le placera à égalité avec ceux qui sont dans le film, car — ça ne plaira pas à Aides — Treasure Island exploite le désarroi érotique des séropositifs en leur proposant un nouvel objet d’excitation: le partage de la contamination. Vas-y, file-le lui à cette chienne, elle l’a bien mérité, elle n’aura « à se plaindre » — je cite une phrase du premier roman d’Erik Rémès, de mémoire.

    Alors le décor, l’érotisme pour l’autre, son corps, le lieu… À moins qu’il ne soit « exotique », black pour le Machofucker et reubeu pour le Black Blanc Beur.

    Notre histoire. Les rencontres en plein air. La consommation en plein air. Souvent occasion de bavarder. De se faire des amis. Des amants.

    Je suis tombé par hasard sur une collection de vidéos prises dans des lieux publics. Supermarchés, parkings, entre deux voitures, cabine téléphonique, tout y passe. Et je n’ai pas été étonné de voir les protagonistes utiliser des préservatifs: ce qui compte est le caractère défendu, réellement interdit du sexe en plein air. Les types donnent l’impression de s’amuser, pas de chienne ni de salope, ils gardent une partie de leurs vêtements, exactement comme le pédé moyen dans ce type de lieux. Ils rient parfois, et c’est vrai qu’il y a de l’humour à filmer une pénétration entre deux voitures avec des ménagères poussant leurs caddies à cinquante mètres. C’est du sexe, pas du bareback.

    Il y aura toujours, bien entendu, des amateurs de surcontamination, c’est « une niche », et c’est eux que ça regarde, mais l’existence des barebackeurs ne doit pas cacher la réalité. La majorité des homosexuels est toujours séronégative, surtout parmi les jeunes, et ce type de fantasme est donc circonscrit à un groupe très particulier, il ne doit en aucun cas être regardé comme une tendance, et c’est précisément sur le groupe séronégatif qu’il convient de focaliser. Des campagnes de sensibilisation sur le caractère très lourd des traitements et la très grande légèreté, en comparaison, du sexe sûr sans risque devraient pouvoir limiter l’emprise de telles productions. Pour la vaste majorité des pédés, le sexe dans un parking, dans un ascenseur, avec un type de passage représente à priori un fantasme bien plus grand qu’un anus dégoulinant le contenu d’une vingtaine d’éjaculations. Pour preuve, le succès des sites de masturbation en ligne, qui recréent ces espaces défendus. Combien de salariés se branlant au bureau, derrière leur webcam, tout autant excités par ceux qui peuvent les regarder que par le risque d’être surpris…

    Il est urgent de nous réapproprier notre sexualité. Non?

    L’après-sida

    Le bareback est le produit ultime de l’époque du sida. Il a marqué la transition entre l’épidémie mortelle et le retour à une vie presque normale. Il a pu tenir le haut du pavé car il n’y a eu (presque) personne (enfin si, Didier…) décidé à le penser frontalement en tant que phénomène social. Il n’a eu finalement que des promoteurs, que ce soient Guillaume Dustan, ou Treasure Island. Mais il correspond aussi à une génération, à une difficulté à penser l’après-sida. Car oui, malgré les morts, malgré la souffrance de ceux qui ont traversé le pire de l’épidémie, malgré la reprise des contaminations, les trithérapies ont changé la donne. Nous sommes dans l’après-sida.

    On peut être étonné par l’obstination du milieu VIH à, d’un côté, couvrir le bareback, à vouloir en parler sans jamais le condamner, à refuser d’y voir la libération d’une pulsion de mort (comme l’expriment le logo et le vocabulaire des films bareback), et de l’autre à accuser tous ceux qui  parlent du sujet de « stigmatiser » les pauvres / malheureux séropositifs (au mépris, au passage, de la très grande majorité de séropositifs qui continue de se protéger et protéger l’autre), renversant de fait ce qui doit être un tabou nécessaire (baiser sans capote) en en créant un autre (les malades sont ceux qui condamnent le bareback).

    Le milieu militant gay est lui dans un autre type d’attitude. Son obsession est la respectabilité. Déni de l’urgence d’une nouvelle mobilisation contre le VIH car une telle mobilisation supposerait que l’on mette sur la table le rôle que jouent les établissements de sexe dans la propagation de la maladie, la transformation profonde de la sociabilité gay au cours des 30 dernières années (disparition de la drague en plein air, disparition des discothèques et prima des bordels), la multiplication des espaces de rencontre sur le net, bref une remise à plat qui obligerait à parler de sexe, à dire que les hommes homosexuels aiment le sexe, qu’ils aiment multiplier les rapports sexuels quand ils en ont la possibilité parce que ce sont des hommes et que l’éducation des hommes, de Don Juan à DSK, ne les conduit pas à dresser un mur de honte dans la satisfaction de leurs pulsions sexuelles comme c’est le cas aujourd’hui encore pour les femmes. Bref, les hommes, entre eux, baisent. Et d’ailleurs, c’est avec qui nous baisons qui nous définit comme homosexuels. C’est tout le contraire de la discussion que tiennent à avoir les militants homosexuels. Pour ces militants, nous sommes sortis du placard, on a fait trois petits tours (1980/1985), et nous voilà désormais dans une salle d’attente dont « la gauche » nous libérera en nous octroyant le mariage en Mairie et l’adoption, pourvu que nous soyons bien sages, et surtout pas sexués.

    Le tabou renversé du milieu VIH et la quête de respectabilité petite bourgeoise du milieu militant gay se rejoignent donc pour censurer toute discussion sur la sexualité gay en général, et le bareback en particulier. Qu’importe si la courbe des contaminations ressemble à un revival années 80, pourvu que ce soit en silence. Comme dans les backrooms, comme dans un film Treasure Island, deux lieux où ne règne que le bruit de la baise. On obtiendra le mariage (LGBT) et, de toute façon, il y a des médicaments hors de prix gratuits (milieu VIH).

    Qu’on me permette pour conclure de parler de moi. À mon âge, j’appartiens à la génération d’avant, qui a baisé en plein air, dans des caves, dans des cages d’escalier, dans des voitures, dans des parkings, dans des jardins, sur des chantiers, dans les toilettes de Charing Cross, le jour, la nuit, comme tous les pédés depuis le début de l’humanité, de ceux qui ont toujours su que c’était défendu, interdit; il m’est arrivé de devoir courir, culotte baissée ou non, il m’est arrivé d’avoir peur aussi. Et j’aimais ça. Il m’arrivait, il NOUS arrivait, souvent, de bavarder, de rencontrer d’autres comme moi, de me faire des amis, d’aimer. C’était pour moi, pour nous, un monde complémentaire aux discothèques où nous allions aussi, parfois en nous faisant beau, pour plaire. Et pour danser, et pour NOUS retrouver.

    La disparition d’un grand nombre d’espaces de rencontres extérieurs n’a jamais été réfléchie, discutée. Celle des clubs non plus. Leur disparition a arrangé tout le monde. À mon avis, il y a pourtant un lien très net entre d’une part la situation actuelle où le bareback semble dominer, le déni de reprise de l’épidémie, la suffisance des militants qui limitent leurs ambitions à l’élection présidentielle en méprisant totalement ce qui se passe en dehors de « leur » monde et les contaminations et d’autre part la disparition des espaces de sociabilité et de sexualité qui furent les nôtres. En bordure. En marge.

    Alors il n’est pas étonnant que le bareback fascine certains. Il est la nouvelle marge, proprette, en lieu clos, en non dit, à l’âge où le militantisme voudrait éviter que nous exprimions ce que nous sommes vraiment.

    Madame Le Doaré, en attendant de lire ce que le centre que vous représentez commence à parler de notre sexualité, du bouleversement des 30 dernières années, de la disparition de nos lieux de drague, de la reprise des contaminations, et des films exposant des pratiques (culs débordant de sperme) qui n’interpellent personne ni dans la communauté VIH, ni par chez vous, je conclurai en citant Justin, dans Queer as Folks US. « I like dick, I wanna suck dick, I wanna be fucked by dick ». Et je rajouterais, à la Brian Kenny, « Use a condom, and fuck with whoever you want, wherever you want, whenever you want. Fuck wedding ».

    Madjid Ben Chikh
  • Minorités| L’agence |La diplomatie française a peur du MOX

    Minorités| L’agence |La diplomatie française a peur du MOX

    Paru dans la revue Minorités.org / L’agence/ le 22 mars 2011.

    La suite des aventures de Madjid depuis Tokyo. 

    J’ai lu un très bon billet sur ce blog, « La fin du monde n’aura pas lieu ». Excellent car il a réveille l’historien en moi, ou le « fouille merde » que l’on est quand on travaillé en Back Office sur produits derivés, et que l’on travaille bien. « Investigation », qu’on appelle ça. Le billet est très intéressant car son auteur, Alex, y relate la réunion d’information organisée à l’ambassade de France en milieu de semaine dernière, avec l’ambassadeur, un representant d’Areva et un membre de l’IRSN.

    On y apprend pas mal de choses. Le principe de précaution qui aurait dicte le mail dont je rapportais la teneur et qui a fait fuir des milliers de Francais sur les 9.000 qui résidaient au Japon. Que certains services sont relocalisés à Osaka « par mesure de précaution ». Et que l’ambassadeur fait confiance aux autorités japonaises.

    La tonalité de la réunion était à l’appaisement, à la relativisation de la menace. En gros, ce n’est pas un nouveau Tchernobyl, et la responsabilité incombe aux journalistes qui ont dramatisé la situation à outrance, obligeant le gouvernement francais et l’ambassade à ajuster une strategie pour ne pas être accusés de ne rien faire. Inciter les gens à partir. Distribuer des pilules d’iode. Mais en fait, meme en cas de déterioration de la situation, nous ne courerions aucun risque a Tokyo.

    Ce billet, principalement inspiré par le contenu de la réunion, a au moins l’aventage de concourir à calmer les esprits. Jun et moi sommes partis à Kyoto mardi 15 en comptant rentrer lundi 21, histoire d’avoir le recul, à savoir si ça empirait ou pas. Car si ça empirait, en fait, il y aurait certainement eu l’état d’urgence. Moi, cela m’a laissé le temps de me documenter. Et d’arriver à une conclusion sensiblement differente de nos amis de l’ambassade, et qu’un « fait divers » en cours me confirme.

    La structure même de la centrale interdit en effet un scénario de type Tchernobyl. Ni les materiaux, ni la structure meme ne le permet. Plutot un scénario à la Three Miles Island. Voila qui est rassurant, et qui va dans le sens du discours de l’ambassade. La où il y a un hic, c’est qu’il y a une difference entre Three Miles Island et Fukushima. Hormi le fait que cette centrale soit vétuste, que les USA ont demande a plusieurs reprises depuis 2001 son démantelement à cause de fissures maquilles et de rapports falsifiés (ayant entrainé des démissions importantes a TEPCO entre 2003 et 2005), cette centrale utilise depuis fevrier 2011 un combustible particulier, compose d’uranium recyclé (retraité) et de plutonium, hautement instable (d’où de tres hautes performances), le MOX.

    Le MOX

    Un combustible produit par une société Française, AREVA, qui en produit 95% de la quantité mondiale dans son usine MELOX. Ce combustible a la particularité de monter très vite en température et de mettre beaucoup plus de temps à refroidir. Il est aussi hautement radioactif du fait de sa très haute instabilité. À l’ambassade , il y avait un responsable AREVA dans la salle, a-t-il parlé de l’utilisation de MOX à Fukushima?

    D’ailleurs, on pourrait se poser la question : que vient faire un responsable d’AREVA dans une communication de crise ? Et savez vous que le principal souci dans cette centrale est le reacteur numéro 3, le reacteur contenant 30% de MOX, que TEPCO ne parvient toujours pas à maîtriser ? En parcourant le net, je me suis appercu que quand il s’est agit de poser la question à l’Assemblee nationale, ce ne sont pas des experts, qui ont fait une déclaration sur l’accident, mais la présidente d’AREVA elle-même. Curieux mélange où le suspect se trouve également juge et partie, et expert.

    Le nouveau discours dominant consiste à pointer l’incompétence des journalistes. Soit, ils ont exageré, mais peut on leur reprocher d’avoir eu à l’esprit les deux grands accidents de l’histoire, à savoir Three Miles Island et Tchernobyl ? Depuis quand la diplomatie se calque-t-elle sur l’opinion publique ? Si l’évacuation des ressortissants français obéissait à une pure logique de « marketing politique » comme cela est suggéré dans le blog d’Alex, c’est une honte !

    Venant d’un gouvernement soit-disant gaulliste, nous nous retrouvons dans la liquidations des restes politiques du president, à savoir une certaine idée de la France et de sa grandeur, en offrant aux Japonais une vision pas très héroïque de ses ressortissants. À moins que… Je vous parlais d’un fait divers : en ce moment, le bras de fer entre la France et le Japon continue au sujet des sauveteurs. Le Japon les veut à 80 kilometres, à Sendai. La France les veut à 350 kilometres.

    Et là, ça me pose un probleme. Soit ce n’est pas « plus dangereux qu’un vol Paris New York », et dans ce cas, la France fait des simagrées. Soit la France a de veritables raisons de vouloir envoyer ses sauveteurs à 350 kilometres, et tout le discours rassurant tenu lors de cette réunion sort fragilise. Pour information, Tokyo est à 220 kilomètres.

    Mon sentiment reste le même et n’a pas changé depuis la semaine dernière. Je reste d’abord pour rester avec mon ami. La France ne reconnaît pas le mariage entre personnes de même sexe, il ne pourrait beneficier d’un rapatriement. Partir à Kyoto était aussi un moyen d’être ensemble au cas où la situation aurait empiré. Ensuite, je reste à Tokyo (revenu depuis lundi) non pas parce que c’est « moins radioactif que l’Italie », mais parce que je ne peux pas partir d’un pays ni d’une ville qui m’a accueilli à la premiere difficulté. C’est malpoli.

    Une grosse saleté

    Je suis parfaitement conscient, pourtant, que TEPCO ne parvient toujours pas à stabiliser le réacteur 3, gavé d’un produit que mon pays, la France, a vendu le mois dernier à TEPCO, avant de vider le pays de ses ressortissants à la premiere fuite. Je me sens solidaire, et je me sens aussi un peu responsable. Et parfaitement conscient que le vrai risque n’est pas Tchernobyl — ce que je sais depuis presque le debut. Non. Mais autre chose. Une grosse saleté. Des dégagements radioactifs pendant des semaines.

    À chaque fois, les communiqués de presse diront que c’est très peu, et AREVA vous le martelera, comme elle le fait déjà sur son site remodelé en site solidaire (le site de BP avait pris le meme type de couleurs au moments ou ils ont salopé le Golfe du Mexique l’an dernier). Rachel Maddow avait montré comment les entreprises adoptent des strategies de communications d’absorption en cas de pepin, destinées à guider le vocabulaire utilisé : ainsi, vous apprendrez, avec AREVA, a parler de « crise nucleaire », et non de « catastrophe ». Et tous les gens « contaminés » par cette communication utiliseront ces termes, et mettront en exergue la catastrophe humanitaire engendrée par le tsunami.

    En ne faisant pas le lien, bien entendu, entre ces gens qui ont déjà souffert d’avoir eu leur vie balayée en deux secondes par la nature et qui plus tard ne pourront pas retourner vivre dans des terres radioactives polluées par la main des hommes. Le Tohoku sera ainsi victime de deux catastrophes humanitaires. Oui, une grosse saleté qui va contaminer les cultures, grosses consommatrices d’eau, comme le riz à Akita ou à Ibaraki où l’on a déjà noté de fortes contaminations.

    On vous dira que c’est peu, mais faites donc le compte. Manger un Paris New York arrosé d’une sauce rayon X trois fois par jours, sur 10 ans, ca fera beaucoup, et c’est precisemment ce risque que les vrais experts, eux redoutent.

    Alors bien sûr, nous n’en sommes pas là. Peut-être tout le MOX ne s’évaporera pas et TEPCO parviendra à le refroidir avant de le refroidir plus fortement, voir de piéger dans un sarcophage. Je reste assez optimiste, c’est ma nature. Mais realiste.

    La communication concernant ne doit pas passer entre les mains d’un groupe industriel. Les Japonais se mefient, en toute discrétion, de la communication du gouvernement, de la presse, et de TEPCO. Je n’accorde pas plus de confiance à la communication de la France où les intérêts industriels se mèlent à une politique qui, comme ailleurs, est d’abord faite de gesticulation.

    Ceux qui me connaissent seront surpris par ce que je vais écrire, mais en cette histoire, je n’ai confiance qu’en Dieu. Et au passage, dans divers rapports américains qui pointaient le danger de cette centrale à qui AREVA n’a pas hesité, tout en ayant connaissance de ces rapports, à vendre un combustible hautement instable qui inquiète le Quai d’Orsay au point d’avoir conduit à une évacuation de la quasi-totalité des Francais du Japon et a une crise diplomatique au sujet des sauveteurs.

    Madjid Ben Chikh

  • Minorités 71 | Israël : le péché européen

    Minorités 71 | Israël : le péché européen

    Paru dans la revue Minorites.org Dimanche 27 février 2011
    En parcourant le net, on rencontre assez souvent cette focalisation tiers-mondiste sur la question Palestinienne, et on y lit même que les insurrections en Afrique du Nord sont le début d’une sorte de rédemption universelle qui va abattre les méchants… Ce qui se cache derrière beaucoup de têtes est en fait la question Palestinienne! Les prises de positions des uns et des autres rendent le message assez clair. Alors chiche, puisque le Proche-Orient est à la mode, parlons-en! Et nous sommes au bon endroit, en France: car le droit des Palestiniens n’est pas une question Arabe, c’est avant tout une question Européenne… 

    Les Palestiniens n’ont rien fait pour mériter ce qui leur arrive, être dépossédés de leurs maisons, de leur quotidien, de la terre de leurs ancêtres. Tout d’abord, parce qu’on ne fait pas cela à des gens. « Gens», c’est le terme que Montesquieu utilise quand il énumère ce que peuvent être des universaux du droit, et le droit des gens est le premier: ne pas avoir peur d’être tués pour le simple fait d’exister. Ensuite, parce que les Palestiniens n’ont jamais mis des gens dans des fours, une de ces expressions du « génie » européen.

    Il y a donc quelque chose d’amoral à ce que l’Europe soit incapable, pour cause de sentiment de culpabilité, de se montrer plus ferme, plus exigeante, dans la revendication de principes simples concernant le droit des Palestiniens, principes que par ailleurs elle proclame haut et fort, au risque de les tourner elle-même en dérision par sa politique.

    Cela étant écrit, revenons à la situation créée avec la création d’Israël en 1948 dans les conditions que l’on sait. Il y a un droit à interroger une occupation de type européenne, unilatérale et non négociée, imposée par la force, c’est à dire un fait colonial (qui ne remet pas en cause l’existence d’Israël mais qui interroge les conditions dans lesquelles Israël a été créé, c’est-à-dire la colonisation Européenne, la Shoah, ainsi que la guerre froide, le monde Musulman ayant prouvé dans son histoire qu’en matière de relation avec les Juifs, c’était l’Europe qui avait une sérieuse leçon à apprendre…) comme il y a un droit à interroger tout autre fait colonial, toute autre occupation et le droit de tout autre peuple. Ni plus, ni moins. Droit des Tibétains à réclamer leur état ainsi qu’une condamnation des crimes contre l’humanité opérés par la Chine. Droit des Indiens d’Amérique Latine, droit des populations musulmanes massacrées en Côte d’Ivoire, droit des Chrétiens massacrés au Soudan… Ce ne sont pas les Évangiles, la Bible ou le Coran, ce monothéisme culturel, alpha et omega officiel, sans cesse rabâché par les médias pour expliquer les événements, qui définissent les zones sensibles, prioritaires, les guerres.

    C’est la négation des droits élémentaires des gens.

    Penser mondial

    Ainsi, à l’heure du net et de la communication, il est plus important que jamais de penser mondial. Et de remettre les évènements à leur juste place. Les Tunisiens comme les Égyptiens, dominés par des cliques militaro-financières, ont les mêmes droits que les autres à aspirer à un peu de bonheur, à maîtriser le destin de leur pays, à contrôler leurs dirigeants. Les évènements des dernières semaines sont une manifestation de ce ras le bol de régimes corrompus. Rien de plus, rien de moins.

    Si d’un côté la clique tiers-mondiste piaffe à la vue de ces soulèvements « rédempteurs », on constate de l’autre côté que certains intellectuels agitent désormais le « péril islamiste », trop conscients que des démocraties au Proche Orient rendraient plus urgente une remise à plat de toute la région, frontières, relations commerciales, et par conséquent une acceptation par Israël de la réalité palestinienne, ce que les politiciens populistes au pouvoir à Tel Aviv sont incapables de réaliser: ceux qui ont, verbalement, participé à l’assassinat de Isaac Rabbin pour éviter cette révision, ceux qui ont fait pourrir Arafat sous les bombes alors qu’il était un quasi-chef d’Etat, continuent d’entretenir dans la population israélienne l’idée d’une exception israélienne ainsi qu’un imaginaire du Palestinien qui vacilleraient si les régimes alentours se démocratisaient.

    Savoir que les Égyptiens des différentes classes sociales ont manifesté au point de gagner une manche contre le pouvoir corrompu, que la revendication continue de porter sur la nature du régime et pas la politique extérieure, cette tarte à la crème longtemps servie aux populations pour les détourner des questions qui importent, sont la preuve d’une très grande maturité politique. On n’en est que plus étonné du malaise des BHL et autres Finkielkraut qui partout ailleurs sont prompts à dénoncer les atteintes aux Droits de l’Homme, et qui soudain préfèrent presque la corruption des dictatures Proche-orientales au pari démocratique. On inclue souvent à tort Alexandre Adler dans ce concert, mais ce dernier est plutôt une sorte de porte parole de la CIA, sur laquelle il calque toutes ses positions. En 2003, vantant la modération de l’Iran, au moment où l’administration Bush cherchait un allié à Téhéran. Et puis sa volte face devant la « tyrannie islamiste » de Téhéran, qui « finance le terrorisme ». Ou alors ses « espoirs de paix » au Proche Orient vers 2000, et puis son admiration pour Sharon et accusant Arafat après la provocation de l’extrême droite israélienne sur l’Esplanade des mosquées. Écoutez-le, quand il évoque son passé maoïste. À chaque fois, cela précède ou suit une prise de position du conservateur pro-américain qu’il est.

    BHL, Finkielkraut, Israël et les dictatures arabes

    Chez BHL ou Finkielkraut, on est plus généralement dans le registre de la malhonnêteté partisane. On fait plein d’émissions pendant quinze ans pour rappeler que les régimes arabes sont des dictatures et que c’est difficile pour Israël de faire avec. Et quand les foules manifestent contre les tyrans, les voilà presque, comme la Chine si chère à Alexandre Adler, à soutenir les tyrans. Il faut dire que cela fait vingt ans qu’ils accompagnent le glissement à droite de la société israélienne sans broncher et en la justifiant. Alain Finkielkraut voit ainsi du communautarisme « islamiste » partout, mais passe également son temps à vanter ce qui distingue, en bien, le judaïsme.

    Curieuse contradiction: je pense qu’à Minorités, on préférerait nettement qu’il défende l’expression des différentes religions, le droit à la différence, le multiculturalisme, puisqu’il est persuadé de la particularité de la sienne, ce qui est son droit le plus pur: nous sommes démocrates, nous. Hélas, il a fait un choix inverse, persuadé qu’une approche multiculturelle conduirait la France à être plus critique à l’égard d’Israël. Ses prises de positions récentes en font désormais presque un théoricien du nouveau populisme européen d’extrême droite, mêlant la peur de « l’islamisme » à des considérations d’ordre moral sur un danger multiculturel et égalitaire. Un curieux parcours.

    Je n’aime guère m’exprimer sur les Palestiniens. En fait, je n’aime pas le faire car je sais que plus de la moitié des lecteurs vont me dire que j’en parle parce que je suis aussi d’origine algérienne.

    Alors que le problème du Proche-Orient touche à l’histoire de l’Europe, aux pogroms, aux ghettos, à l’étoile jaune créée au 13e siècle par le « bon roi Saint-Louis », à l’affaire Dreyfus, aux camps d’extermination. Jamais les Musulmans n’auraient pu concevoir une « solution finale », alors que le Christianisme s’est bâti, entre autres, dans son rapport au judaïsme, accusant très tôt les Juifs d’avoir tué le Christ. Jamais les Musulmans n’ont envahi un territoire pour y massacrer 80 millions d’habitants en l’espace de 50 ans comme le fit la Chrétienté au 16e siècle en Amérique du Nord…

    Or, les intellectuels anti-Palestiniens accusent les Musulmans des crimes que les Européens ont, eux, commis à travers l’histoire: massacres à grande échelle, anti-sémitisme, discriminations, etc. Voilà pourquoi, sous cet angle de l’histoire européenne, il apparait que la question du droit des Palestiniens à leur patrie est avant tout une question européenne et non pas arabe.

    Gros déni occidental… sur nous-mêmes

    Il est plus pratique pour les Européens, les Américains, de ne pas interroger leur histoire en soutenant la dérive solitaire et paranoïaque d’Israël, que de regarder leur responsabilité en face et d’avoir le courage de constater que tant la colonisation puis l’expulsion des Juifs de la Palestine au début du premier siècle, que leurs exterminations permanente au cours de 20 siècles d’histoire jusqu’à l’apothéose dans l’abomination, l’extermination à échelle industrielle des Juifs dans les années 1930-1940 (assortie à l’extermination des malades mentaux, des infirmes, des homosexuels, des Gitans ainsi que l’emprisonnement des opposants, la destruction en place publique de livres interdits et « enjuivés », l’endoctrinement des enfants et leur utilisation à des fins d’espionnages ou des buts politiques, l’enlèvement de femmes norvégiennes et leur insémination dans le but de régénérer la race, toutes choses que les musulmans n’ont jamais faites), sont responsables des conditions de vie actuelles des Palestiniens, payant ainsi la facture d’une réalité historique qui ne leur appartient pas. Le conflit Israélo-Palestinien est avant tout un problème lié à l’histoire coloniale, religieuse, politique de l’Europe.

    Voilà ce qui est donc le plus intolérable quand les journalistes, chroniqueurs et « intellectuels » (antipalestiniens ou autres) font de la « géopolitique monothéiste » (la tarte à la crème du « prochain conflit qui sera entre Juifs et Musulmans, puis entre Musulmans et Chrétiens »), c’est qu’en donnant une lecture religieuse centrée sur le monothéisme, on détourne le regard des réelles responsabilités, on fait de ce conflit un conflit important, vital, comme inspiré par une autorité supérieure. Dieu. Alors qu’il est avant tout un conflit parmi d’autres, et qui trouve sa source dans l’histoire des hommes, des guerres, des massacres et des décisions politiques.

    Cette lecture religieuse du conflit conduit à des manipulations dans les représentations qui sont devenues aujourd’hui des vérités, démenties pourtant par les faits et par l’histoire. Il y aurait ainsi « toujours eu un conflit entre les Arabes et les Juifs » (que dire de Bagdad et de Cordoue…). Les musulmans constitueraient une menace pour le monde libre en ayant des valeurs incompatibles avec le respect des droits de l’homme (que l’on pense à Aristote, qu’ils étudiaient quand en Europe on l’interdisait). Les Palestiniens seraient un peuple fanatisé (repensons au blocus de Gaza). Tous mensonges qui masquent de fait l’histoire tristement sanguinaire d’une Europe esclavagiste, antisémite et colonialiste.

    Un espace de civilisation à construire

    S’il est donc un espace de civilisation qui doit commencer à changer son regard et son attitude vis-à-vis des Palestiniens, c’est avant tout l’Europe, et non les pays arabe-musulmans qui se trouvent aujourd’hui à gérer un problème dont ladite Europe s’est joyeusement débarrassée en leur faisant porter la responsabilité et en trouvant dans un soutien inconditionnel à Israël un moyen d’oublier l’antisémitisme qui l’a définie pendant 20 siècles.

    Aux peuples du Maghreb, Tunisiens et Égyptiens, Algériens qui sait demain, de faire la fête en pensant enfin, un peu égoïstement, à leur propre destin, à leur bonheur d’être redevenues des nations comme le proclame la Déclaration des Droits de l’Homme, à savoir une envie de vivre ensemble et de choisir un destin commun. Et aux Européens de s’interroger sur leur responsabilité afin d’oser enfin parler clairement à Israël: il ne peut y avoir de paix sans un État Palestinien, il ne peut y avoir de paix sans liberté de circulation entre les deux États, il ne peut y avoir de paix sans respect mutuel, chose dont les nouveaux leaders israéliens semblent totalement incapables. Et il ne peut y avoir d’Europe sans reconnaitre que la sécularisation dont elle chante les louanges comme autant d’exigences adressées aux pays musulmans, doit commencer en son sein par une acceptation sans ambiguité de sa réalité multiculturelle, produit de son histoire si troublée, une réalité où l’islam a autant sa place que le christianisme, le bouddhisme, la libre-pensée ou le judaïsme.

    Une Europe qui continuera à se rêver blanche, chrétienne et à regarder le monde comme une donneuse de leçon, ignorante de son histoire, décadente car incapable de se réinventer, voyant du péril islamiste partout, est, dans le concert fantastique des peuples du monde dont nous avons encore vu ces dernières semaines le visage magnifique inspiré par la liberté, condamnée à disparaitre.

    Madjid Ben Chikh

     

  • Minorités 68 | Du Caire à Tokyo via Washington

    Minorités 68 | Du Caire à Tokyo via Washington

    Paru dans la revue Minorites.org Dimanche 06 février 2011
    J’habite au Japon depuis 2006. Un pays loin de tout, sentiment que renforce cette obsession de la télévision à ne parler que de ce qui touche de près au Japon, ou plutôt à l’idée que se font les journalistes de ce qui touche de près au Japon. Autant dire que les troubles sociaux et politiques traversant l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et le Machrek depuis quelques mois sont regardés à travers le prisme déformant de l’insularité, de la distance (nous sommes quand même à au moins 10.000 kilomètres de tout cela), du filtrage médiatico-nationaliste des médias. Moi-même, je ressens cette distance et, quand j’entends que certains d’entre vous ont regardé, étonnés, la télévision jusqu’à trois heures du matin, ma première pensée a été de me dire que ce devait être l’heure où je terminais mon petit déjeuner.

    Définitivement, le monde s’inscrit de là où on le regarde. Ainsi, je n’ai guère ressenti d’émois par chez vous quand la Corée du Sud a été attaquée il y a deux mois par la Corée du Nord, subissant plusieurs pertes civiles. Cela ne vous a guère interpelé, et pourtant, la Corée du Nord est une puissance militaire. Nous, ici, on a été un peu inquiet. Pareillement, les arraisonnements de bateaux de pêche vietnamiens, cambodgiens, thaïlandais et japonais par des bateaux chinois, souvent protégés par des escortes militaires ne semblent pas vous émouvoir outre mesure. En entendez-vous seulement parler?

    Vous me direz que c’est loin de chez vous, et je vous excuserai de votre indifférence. Pardonnez donc la notre quand nous ne voyons pas bien ce qui se passe de par chez vous. La Thaïlande a bien connu de terribles affrontements il y a deux ans, j’hallucinais de ne voir cette actualité traitée par chez vous que sous l’angle des pauvres touristes bloqués à l’aéroport et craignant pour leur vie.

    Pourtant, dès qu’il s’agit d’une crise majeure du monde monothéiste, il est quasiment impossible d’y échapper. Le monothéisme se pense l’histoire et la centralité, donc, tout ce qui traverse ce monde là DOIT être regardé, espéré ou craint par le reste de la planète, pourtant majoritairement polythéiste. On parle souvent d’européocentrisme, et c’est vrai que c’est quelque chose qui existe, mais il me semble que nous assistons depuis une trentaine d’années à une extension de la centralisation pensante dans une sorte de monothéismocentrisme. Tout ce qui arrive entre chrétiens, entre musulmans, entre chrétiens et musulmans serait fondamental, serait l’alpha et l’omega de la paix universelle ou de la fin de l’humanité. Cet état de pensée s’accompagne souvent de tartines civilisationnelles. On parle des Arabes ici, même s’il s’agit de Tunisiens ou d’Egyptiens, et on parle là d’Occidentaux, même s’il faut avouer que de Stockholm à Lisbonne en passant par Dubrovnik et Paris et jusqu’à Washington on définit un ensemble bien disparate et dont les responsabilités eu égard à la colonisation sont extrèmement différentes quand elles ne sont pas parfois totalement inexistantes.

    Vivre au Japon m’a appris à me méfier de ces grands ensembles et des centrantes autoproclamées qui enferme les peuples dans des destins qui ne sont pas les leurs mais obéissent à des phantasmes politiques, que ce soit le tiers mondisme ou l’universalisme. Le monothéisme n’est pas le centre du monde. L’Occident est un mythe qui n’existe pas. Et l’Egypte ou la Tunisie, tout comme l’Algérie, ne sont pas des pays arabes. Pas plus que la mission de l’Europe n’était de civiliser le monde, ce grand mythe de la bourgeoisie destiné à masquer sa soif de débouchés coloniaux, la mission des peuples du sud, en particuliers musulmans, est de régler son compte à un méchant Occident ou au vilain capitalisme.

    Les peuples du sud ont des aspirations qui sont les mêmes que celles des peuples du nord. Ne pas avoir faim, ne pas craindre d’exprimer un désaccord, ne pas avoir peur de la guerre, avoir le droit de douter de l’existence de(s) dieu(x) ou pouvoir lui (ou leur) rendre hommage sans être lapidé ou exclu de la communauté. Avoir le droit de bâtir leur propre bonheur de la façon qui leur chante. Les Tunisiens, ces Berbères descendant de Carthage, le berceau d’Athéna, n’ont pas exprimé autre chose face à un pouvoir qui les réduisait à l’obéissance politique pour mieux assouvir les ambitions économiques d’une clique corrompue. Les Égyptiens, ces descendant d’un des berceaux de civilisation méditerranéenne, ne font rien d’autre quand ils descendent dans la rue au péril de leur vie. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont d’abord fatigués de vivre une vie qui n’en est pas une et à laquelle, comme ces jeunes manifestant Kabyles il y a 11 ans, ils préfèrent encore la mort.

    La centralité de l’Occident? Heum…

    Ce qui est étonnant, c’est de voir que, jusqu’ici, ces événements ne sont marqués par aucune des grandes liturgies manipulatrices en cours dans les 50 dernières années. On n’accuse ni Israël, ni les USA, ni la France. Je ne dis pas que les peuples en mouvements disculpent d’anciennes puissances coloniales ou ne pensent pas à la façon dont les USA ont régimenté la région. Mais ce n’est pas ce qui les meut. Et à ce titre, c’est un des aspect les plus positifs: pendant 50 ans, les gouvernements totalitaires du Proche Orient ou du Magreb ont utilisé Israël ou la colonisation comme les catalyseurs des foules destinés à éluder leur propre responsabilité dans l’état de délabrement des sociétés qu’ils dominaient avec leurs régimes militaires. Ils y pratiquaient ce mix étrange du conservatisme religieux d’un côté, et la chasse aux religieux qu’ils ne parvenaient pas à contrôler. Voilà que la foule, en rejetant en vrac la chasse aux responsables extérieurs, se réapproprie la parole et l’espace public au point de faire vaciller des régimes que l’on croyait inébranlables.

    Et c’est là que je reviens à ce que j’écrivais sur la centralité. L’Europe et les USA s’intéressent à ces événements parce qu’ils concernent l’espace de civilisation monothéiste. Et que chacun y greffe un imaginaire, des grilles de lectures où se mêlent religion(s), aspirations et revanches politiques, ce qui est beaucoup trop demander à des peuples qui ne fantasment pas un révolution, ni ne bâtissent des théories mélangeant sentiments d’échecs politiques et culpabilisation petit blanc : ils risquent leur vie en faisant une révolution, ils veulent juste que leur quotidien change.

    Et ils sont nombreux sur la planète, ceux qui aspirent à ne serait ce qu’un peu de mieux. Un peu de mieux politique, un peu de mieux social.

    Tester sa puissance et les technologies

    Depuis le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002, je ne regarde plus la télévision ni ne m’excite pour ce qui est sensé être important médiatiquement. Parce qu’après le 21 avril, on nous a fait voter pour l’artisan, depuis le début des années 80, de la puissance du Front National, en déclenchant une panique totalement artificielle fabriquée médiatiquement. Quand les USA ont envahi l’Irak en 2003, je me souviens de mes amis qui répétaient mots pour mot les mêmes mots, l’armée américaine s’enlise, alors qu’on en était qu’au troisième jour. Mais tel était le message Chiraco-médiatique dicté par le groupe pétrolier Total-Elf qui serait un des perdants de cette fantastique avancée américaine dans la région.

    Pour ma part, depuis la première guerre du Golfe, je pense que, contrairement à l’armée anglaise, l’armée américaine ne se bat pas pour gagner. Elle se bat pour démontrer sa puissance, subventionner son industrie et sa recherche, tester des équipements et désorganiser des ensembles politiques (j’ai été frappé de lire la même idée chez George Friedman dans The Next Hundred Years). Bref, depuis plusieurs années, je mets le frein sur les coups de projecteurs médiatiques. Je salue le courage des peuples en lutte, mais j’essaie de garder la tête froide.

    En gardant la tête froide, on constate des chose intéressantes dans les événements en cours. Le nouveau vice président Egyptien Omar Souleiman a travaillé pour la CIA. Il ouvre un dialogue avec Les Frères Musulmans, une organisation politico-religieuse financée depuis 50 ans par l’Arabie-Saoudite et la CIA, alors que les Frères Musulmans ne sont qu’une composante parmi d’autres de l’insurrection en cours. Enfin, un autre opposant est Mouhammed El Baradei, ancien directeur de l’AIEA. C’est intéressant de voir une telle coalition pro-américaine. D’ailleurs, les USA soutiennent l’opposition. Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, mais l’historien que je suis est obligé de regarder aussi cet aspect des choses.

    Les terres d’espoirs déçus

    Et j’en arrive à mon sentiment personnel. J’ai adoré l’article de Maxime Journiac, rapportant les propos de son ami Choukri. Si ma part française a un penchant pour les révolutions, ma part maghrébine est terriblement prudente. Bien sûr, les tiers-mondistes vont chanter à tue tête à la vengeance, etc. Mais pour ma part, je ne suis pas tiers mondiste. Je ne regarde pas le Maghreb comme un puit de misère. Mais comme un espace de civilisation brillante pendant des siècles, ayant connu un décrochage comme cela arrive dans toutes les civilisations, en attente d’un renouveau. Je vous l’ai écrit au début, je ne crois pas à la supériorité d’aucun centre ni d’aucune civilisation. Bref, ce qui est le centre aujourd’hui, peut très bien être la périphérie demain. L’inverse est donc tout aussi valable. Le Maghreb, riche de son histoire, est également riche de potentialités formidables. Cette agitation (il est beaucoup trop tôt pour voir des révolutions) est la manifestation d’une maturité nouvelle de ses peuples. Or, nous, au Maghreb, sommes terres d’espoirs déçus. Si changement il doit y avoir, nous voulons que ça marche, car les révolutions fatiguent ceux qui les font, et par conséquent, ils n’en font pas souvent. Qui ne se souvient pas des espoirs nés, en octobre-novembre 1988, quand le pouvoir du parti unique FLN avait chancelé.

    Et puis le pouvoir avait organisé son face à face avec les islamistes, étouffant tout le reste de la société civile pourtant incroyablement créative et combattante. Au point d’organiser cette farce des élections municipales d’abord, puis législatives ensuite, en faisant tout pour que la population, apeurée par la quasi-insurrection islamiste, se jette dans les bras du FLN. Et puis la clique militaire qui reprend les reines, et puis les démocrates abattus. Et de nos jours, de nouveau le FLN qui tient tout, qui a profité du terrorisme pour privatiser le pétrole, le cuivre, le gaz, tout cela à son profit. Une population appauvrie malgré la manne pétrolière des années 2000, un taux de chômage incroyable. Comment, en regardant les masses s’insurger, ne pas songer au printemps algérien ? Une Algérie qui elle aussi, à son tour, rentre dans le mouvement de contestation…

    Je n’attends rien du tout de ces troubles. Mon imagination laisse carte blanche aux peuples en lutte pour tracer eux même leur chemin. J’espère juste que les démocrates, les syndicalistes, sauront taire des divisions de pacotille pour constituer le front commun qu’ils ont été incapables de créer en Algérie où, au contraire, ils se sont divisés. Qu’ils sauront tracer les contours de démocraties pluralistes débarrassées de l’exclusion des forces politiques issues de l’islam politique. Non pas parce que j’aime les islamistes, au contraire. Mais à force de financement saoudien extérieur, de répression intérieure, ces courants sont devenus des réalités avec laquelle nous devons compter. De la capacité à créer cette alliance des démocrates, des syndicalistes et de la rendre suffisamment ouverte dépendra la qualité de la transition démocratique, et l’impossibilité pour une nouvelle clique de l’utiliser à son profit comme ce fut le cas en Algérie dans les années 90.

    Alors, bonne chance.

  • Minorités 56 | La démission

    Minorités 56 | La démission

    Paru dans la revue Minorites.org vendredi 12 novembre 2010
    Trente ans. L’année prochaine, cela fera trente ans que, pour la première fois, le grand public entendait parler d’une maladie inconnue, frappant essentiellement les homosexuels américains de sexe masculin âgés de trente ans, fréquentant les clubs de nuit et multipliant les rencontres, consommant du poppers. Que de chemin parcouru depuis le « cancer gay »… L’espoir de voir un jour un vaccin a disparu, mais le succès indéniable des traitements a totalement changé la donne. Le VIH est désormais regardé comme un mal incurable, mais pour laquelle il existe des médicaments le rendant gérable, vivable, bien plus que le diabète ou les troubles thyroïdiens.

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    Depuis le début, les homosexuels ont dû faire face à leurs responsabilités. Responsabilité individuelle, d’abord, en évitant de se faire contaminer et de contaminer. Responsabilité collective ensuite, en tachant de faire front contre le risque d’une offensive anti-homosexuelle, leur liberté n’étant que très récente encore. On a ainsi oublié, en France, que l’homosexualité était considéré comme un crime jusqu’en 1981.

    Sur ces deux fronts, NOUS sûmes faire face en créant des associations, en militant, en alertant, ainsi qu’en modifiant nos comportements.

    L’arrivée des trithérapies a changé la situation en éloignant le spectre de la mort qui avait hanté les années 80 et une bonne partie des années 90. Et c’est ainsi que progressivement, les taux de contaminations, réduits à presque 0% durant le pic de l’épidémie, ont commencé à remonter. De façon très modérée d’abord, puis, depuis quelques années de façon plus importante, jusqu’à attendre des niveaux inconnus depuis les années 80.

    Les discours, les politiques, loin de s’alarmer, constatent la situation et tentent de s’y adapter. Bien que cela ne soit pas exprimé en ces termes, le traitement est désormais considéré comme la pièce maitresse, pouvant même être dispensé à titre « préventif ». Ce qui avait soudé des individus au point d’en faire un groupe fort, influent politiquement et — une communauté — s’est dissous dans une logique nouvelle où les associations tentent d’accompagner des attitudes individualistes, et où le groupe se réduit à une mascarade exhibée une fois par an lors de la Gay Pride inc.

    Il y a ceux qui se contentent de ce statu-quo, considérant peut être que quelques cachets, c’est un prix dérisoire à payer après tant d’années de souffrances, et que l’Etat, comme les associations, doit œuvrer à ce que les vannes des traitements continuent de couler pour que perdure le sexe libéré et la sexualité « choisie », le nocapote librement consenti.

    Et puis il y a ceux, ils ne sont pas légion, qui refusent ce qu’ils considèrent comme un laisser aller, comme un asservissement de ce que fut une communauté à la seule logique des laboratoires et au bon vouloir des gouvernements à maintenir ouvert le robinet à médicaments. Ceux qui refusent cette politique qui cache, sous les titres ronflants de TASP, de RDR et autres « serosorting », une véritable démission des pouvoirs publics (ce qui en soit n’est pas très grave car on y était habitué) et de la plupart des directions des associations gays et sida.

    Le sida a une histoire : les années 80, ou le crépuscule de l’innocence.

    Dans ma génération, chacun, chacune se souvient de la première fois où il ou elle en a entendu parler. Pour la plupart d’entre nous, ce furent ces images parues dans Paris Match vers 1982, exhibant des visages émaciés, des corps amaigris dans des proportions rappelant l’univers concentrationnaire, et relatant ces récits de corps pourrissant en livrant les malades à des souffrances incroyables et des fièvres sans limite, le désarroi des proches et l’impuissance des médecins devant ce mal nouveau que l’article appelait le « cancer gay ». Personne ne savait au juste de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était là. Je me souviens d’un ex, paniqué, et de notre conversation dans l’escalier menant au vestiaire du Broad. Il était à moitié en larmes et son argument était simple, il ne voulait pas « mourir comme ça ». Ma réponse fut la réponse classique à cette époque, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que visiblement ces malades étaient avant tout de grands consommateurs de poppers, et que visiblement, c’était un coup de Reagan contre les homos. C’était comme ça qu’on pensait, à cette époque. Mais au fond de moi, j’avais à peine 17 ans, j’étais inquiet. La presse gay était soit silencieuse sur le sujet, soit très sceptique. On savait juste qu’en effet, il y avait une sale maladie. Et puis c’était tout.

    Beaucoup de gays à cette époque goûtaient en France une liberté toute nouvelle. Après des années de luttes, du FAHR au CUARH, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 avait dépénalisé l’homosexualité et rabaissé l’âge du consentement au niveau des hétérosexuels, soit 15 ans. Les clubs, les bars qui avaient commencé à se développer dans les années 75/80 connurent un nouvel essor. On y draguait, on y baisait aussi. Beaucoup, parfois. Et puis, que ce soit en avril 1981, en juin 1982 ou 1983, les marches homosexuelles furent des succès importants, rassemblant chaque fois plus de 10.000 personnes, ce qui était très nouveau. On draguait désormais ouvertement en bordure de Seine et le ministre de l’intérieur Gaston Deferre avait demandé à ses Préfets une plus grande ouverture vis-à-vis de la drague nocturne. C’est dans ce contexte que le VIH arriva.

    Quand le virus fut isolé en 1983, les gays Américains commencèrent à utiliser le préservatif. Mais pour des raisons obscures, la presse gay française, Samourai ou bien Gai Pied, ne menèrent aucune campagne à ce sujet.

    Un tournant important date de 1984. Politiquement, d’abord, aux USA, le populiste LaRouche proposa ni plus ni moins que de créer des centres pour parquer les groupes à risques, ce qui fut repris en France par Jean Marie le Pen et ses sidatoriums. Ce dernier agita au passage le risque de transmission par les piqures d’insectes. Et médiatiquement, avec les premiers décès médiatiques. Jean-Paul Aron, Rock Hudson. Pour la première fois, des personnalités voyaient leur sexualité étalée au grand jour en même temps que la raison de leur décès. Le sida. Didier Lestrade écrivait récemment au sujet de l’abstinence. C’est à cette époque que l’on a commencé à mettre un frein. Me concernant, j’ai traversé la période 1985/86 en n’ayant quasiment aucune relation sexuelle. Ça m’a pris un matin, j’avais rencontré un type, on s’est mis au lit, je l’ai trouvé maigre.

    Et j’ai eu peur pour la première fois.

    A cette époque, l’information était inexistante. J’avais entendu parler des premiers tests, mais où aller ? J’ai essayé le don du sang, mais on m’y a refusé. J’appartenais à un groupe à risque. Ça a accru encore plus mon inquiétude. Nous avons été très nombreux dans ce cas. Ne pas savoir quoi faire. J’avais 19 ans. 20 ans.

    D’autres, touchés de près par la maladie, ont commencé à faire des choses, à improviser comme ils pouvaient. L’accueil des malades, leur prise en charge à domicile, leur accompagnement dans la mort. Ce furent AIDES, et puis Arcat, APPARTS. Les Médecins Gais. Et puis beaucoup d’autres dans leur sillage. Dans ce début de ce qui fut une prise en charge de la communauté par elle-même, il y eu finalement très peu de place pour la prévention. Le message sur le préservatif ne commença à circuler qu’en 1986. Et encore, c’était très timide, dans les messages télévisés, le mot n’était même pas prononcé.

    Les associations se débattaient, leurs membres apprenaient les uns après les autres qu’ils étaient eux-mêmes contaminés. J’étais trop jeune encore pour être entouré de malades, mais le premier décès qui m’ait été rapporté date de cette époque. Un camarade du PS. Tout le monde a du gérer avec les moyens du bord. Les backrooms avaient quasiment toutes fermé dés 1984 (Le BH est toutefois resté très populaire (NDLR). Les bars se sont désemplis un temps. Il y a eu un grand changement dans les établissements fréquentés. La presse gay était elle aussi en pleine évolution. Seul Gai Pied rapportait l’épidémie. Sur Fréquence Gaie, David Girard niait la menace. Avant de nous quitter. Thierry Le Luron disparut après son « mariage » avec Coluche.

    En 1987, le préservatif commençait enfin à rentrer dans les mœurs. Les associations faisaient de leur mieux pour véhiculer le message. Mais la communauté était désormais dans sa torpeur. Une des phrases que l’on entendait alors le plus souvent lors des grandes occasions communautaires, comme le Tea Dance du Palace du Premier de l’An était « Tu ne savais pas? », en parlant de tel ou tel qu’on n’avait pas vu depuis un certain temps. On parlait alors assez peu de « son » sida, mais on pouvait constater les effets sur les autres. Et puis sur soi aussi, séropositif ou non. Toute notre belle légèreté, notre jeunesse, notre insouciance avaient volé en éclat. Ou plutôt non, elles avaient implosé. Vers 1988, le sida avait soudé une communauté dans une sorte de deuil non dit, le virus l’avait comme tétanisée. Les bars à sexe rouvraient discrètement, comme tel sauna à moitié clandestin du 11e ou tel bordel chic vers les Champs. Si les bars ne désemplissaient désormais pas, personne n’en parlait vraiment, mais c’était là, très présent.

    Que pouvait on faire, que faisait-on ? Tout d’abord, on a tous recommencé à baiser. Ce fut notre première victoire, en tant que communauté. Vers 88/89, on connaissait le mode de transmission. L’obsession fut donc été de recommencer à vivre notre sexualité, sans exclure personne. C’est un sujet très peu abordé, et pourtant, c’est un élément fort de cette époque, les séronégatifs ont accepté de « ne pas savoir ». Il y a eu beaucoup d’encre sur l’impossibilité pour les séropositifs à construire une vie sentimentale normale, et tout ce qui a été écrit est juste, pertinent. On devrait pourtant se pencher sur la mémoire de ceux qui ont traversé cette époque sans être contaminés. Leur acceptation d’un autre qui pouvait être porteur du virus, leur acceptation du silence. Je ne parle pas du silence social. Je parle ici du silence de l’intimité, celui qui donne le temps à un séropositif de dire, et la liberté de ne pas dire. Nous avons tous accepté ce choix. C’est une vraie victoire du groupe sur les peurs individuelles.

    On peut dater la fin d’un premier temps dans l’épidémie aux années 88/89. Nous avons collectivement été irréprochables, dans la mesure où on pouvait l’être face à un choc pareil, à une épidémie qui commençait à nous priver d’êtres chers qui continuent de nous hanter et que nous appelons par leurs prénoms, parfois les petits noms qu’on leur donnait, et leurs visages jeunes à tout jamais. Ils avaient 20, ils avaient 25, ils avaient 30 ans. Et puis, il fallait gérer ceux qui étaient encore là, attendant la suite, et puis gérer les mauvaises nouvelles, parmi lesquelles le meilleur ami qui venait d’apprendre, l’ami d’enfance qui faisait sa première infection grave, et puis soi-même aussi, la boule dans le ventre en allant chercher des résultats. Et puis sa propre séropositivité. Alors, au milieu de ce moment où les rires dans les bars cachaient tant de tragédies privées, il y a eu Act Up.

    Le sida a une histoire : se révolter, se dresser ou périr

    Enfin, pourrait-on dire. Je n’ai jamais vu un groupe politique susciter à ce point la polémique, emmagasiner autant d’énergie, être haï, incompris ou adulé à ce point là. Act Up parlait du sida, rompait le silence social (et par là aidait peut être certains à rompre leur silence intime). C’est avec Act Up que nous sommes rentrés dans l’air de la capote. Avant, nous nous y résignions. Désormais, nous la revendiquions. Avec Act Up, l’épidémie est entrée dans une nouvelle phase. D’un côté, le nombre de contaminés recensés montait en flèche et l’association martelait que Paris était sinistrée. De l’autre, cette communication politique instillait sans en avoir l’air un « comportement correct » qui se manifestait par le port automatique de la capote. À cette époque, cette dernière remplissait sans se cacher les poches zippées des bras des bombers et sommeillait tranquillement dans les commodes à côté des lits attendant gentiment leur utilisation.

    C’est l’époque des contaminations, de la faute à pas de chance. Car à une époque où l’on avait vécu en ne sachant pas, ou en tout cas pas vraiment, succédait l’époque de ces petits drames individuels qui donnaient un caractère tragique à l’épidémie. Une capote qui lâche. Un fist non protégé. Être contaminé à cette époque, quand on avait pris l’habitude de faire tellement attention, avait quelque chose d’injuste, et les associations commencèrent à s’intéresser aux groupes de parole, au suivi psychologique, aux lignes d’écoute anonyme qui permettaient à quelqu’un pensant avoir pris un risque d’assumer ce risque et d’aller se faire dépister.

    Les désaccords entre les associations étaient patents, mais en passant son temps à taper sur la fourmilière, en dénonçant un gouvernement socialiste qui, sur ce sujet, révélait une sorte d’autisme impardonnable (je m’excuse auprés des autistes), Act Up parvint à créer un front à l’extérieur, celui qui ferait dans quelques années de la France un pays modèle dans l’accès aux soins et aux trithérapies, et un front à l’intérieur en faisant de la prévention, du préservatif, un geste politique représentant à la fois le respect de soi, le respect de l’autre et celui de la communauté. Enfin, Act Up donnait à celles et ceux qui voulaient faire quelque chose, et au minimum hurler leur désespoir un moyen de le faire par le haut.

    Il faut comprendre la polémique qui surgit au sujet d’Hervé Guibert dans ce contexte. L’écrivain adoptait une attitude contemplative devant sa maladie, individuelle, et offrait le visage traditionnel du malade résigné à sa maladie que l’on plaint et sur lequel on s’apitoie. Tout au plus trouvait-il dans la création littéraire, et son réel talent d’écrivain, un moyen d’expression à sa souffrance, ce qui n’est hélas pas permis à tous. Act Up prenait le contrepied de cette attitude et faisait du sida un sujet politique, donc sur lequel il était possible d’avoir prise. Et opposait au discours sirupeux et misérabiliste sur les pauvres sidéens un discours combattant, politique. Act Up ne demandait pas des larmes, mais des actes.

    Dans la communauté, l’association fut un véritable électrochoc, salutaire et dramatique à la fois. Le côté le plus positif fut qu’on se mit à parler du sida, des préservatifs, et de sexe aussi. On discutait ses prises de position, on la critiquait. Pour finalement, comme ce fut le cas pour moi, suivre, car ce qu’avaient compris ses créateurs dès le début, c’est qu’il n’y avait pas d’autre choix. Act Up n’était pas radical. Act Up était révolutionnaire : intransigeante, sans compromis possible. Mais Act Up était également un « produit », au marketing savamment travaillé, chaque action frappant juste car elle avait été pensée pour faire parler d’elle. L’association était également communautaire, car c’était bien la communauté homosexuelle qui était décimée, mais elle savait également ouvrir la question du sida aux autres groupes, aux autres minorités.

    Car le sida frappait d’abord celles et ceux dont la société ne voulait pas parler, travailleurs migrants, sans papiers, prostituées et prostitués, transsexuelles et transsexuels, toxicomanes. Le sida était un révélateur de ce qui restait, de ce qui reste, à changer. Le fait que l’association soit l’étendard d’une communauté soudée, au comportement exemplaire dans sa propre prise en charge de l’épidémie par elle-même donnait du poids, de la force à ses prises de position, et celles-ci dépassaient ainsi le simple cadre de la communauté homosexuelle.

    En 1991, alors que l’association s’était jointe aux cortèges contre la guerre en Iraq, elle occupa la place centrale et dans la communauté sida, et dans la communauté homosexuelle. La marche gay de juin 1991, cet événement délaissé depuis des années jusqu’à ne plus rassembler que quelques centaines de personnes, revêtit les couleurs d’Act Up dont les pom pom girls ouvraient le défilé. On s’étonna de dépasser les 3000 personnes. Cette possibilité de mettre de l’humour au cœur de l’épidémie, ce constant retour au fondamental homosexuel NOUS permit de traverser ce qui fut un long hiver glauque peuplé de décès, et d’être plus révoltés, intransigeants. Cette année-là, Act Up ajouta à ses zaps, des actions d’éclat très médiatiques, une solidarité avec le personnel soignant des hôpitaux, les infirmières en particulier, dont la grève dura plus de deux ans.

    Les autres associations adoptaient désormais l’intransigeance actupienne, portées par l’énergie militante d’une nouvelle génération, jeune, motivée, décidée. Si certains voient dans le Sidaction de mars 1994 le point d’orgue de cette période, je garde pour ma part en mémoire les centaines de milliers de participants à la Gay Pride de juin 1994. Du jamais vu. Toute cette énergie emmagasinée pendant ces 4/5 dernières années trouvaient enfin leur aboutissement. Il ne manquait plus que…

    Le sida a une histoire : la Renaissance et l’espoir

    Je me souviendrai toujours du long article du Monde que je lisais dans le bus qui me conduisait à la bibliothèque Picpus en ce weekend électoral de mai 1995. Cette année-là, les garçons portaient des T-shirts oranges et France Inter avait sa chronique du garçon en chandail. Paris était une capitale house, on y écoutait de l’easy listening, Lionel Jospin réclamait un « devoir d’inventaire » sur la période Mitterrand devant un fond bleu turquoise conceptualisé par son vieil ami Bertrand Delanoė et Jacques Chirac, poussé par sa vieille copine Line Renaud, semblait ouvrir la porte d’un éventuel droit aux couples homosexuels, au diapason de quelques socialistes « audacieux » qui poussaient le projet depuis une dizaine d’années.

    Les luttes récentes avaient permis de nombreuses avancées. On commençait à parler de droit des malades. Une nouvelle époque semblait s’ouvrir, et sur le front du sida, on s’était désormais habitué à l’idée qu’il faudrait attendre encore. Les malades avalaient tout ce que les laboratoires expérimentaient. On en était à essayer de gagner du temps. Chez les homosexuels, les contaminations étaient proches de zéro, ce qui accroissait le caractère responsable de la communauté dans son ensemble.

    Je lisais cet article qui faisait le point sur le bilan très positif des nouveaux traitements, combinaisons de plusieurs médicaments quand jusqu’alors on avait cherché de nouvelles molécules prises individuellement. Les trithérapies semblaient offrir un réel espoir. L’article parlait également du nouvel état d’esprit de la communauté gay de San Francisco où les homosexuels avaient retrouvé leur habitudes sexuelles d’avant l’épidémie. Je ne me souviens plus très bien de tout l’article, mais je me souviens avoir éprouvé un malaise. J’ai pensé, « merde…! »

    En 1995, l’épidémie prenait un nouveau cours et en fait, il n’y a pas eu grand monde pour en mesurer la portée. Les trithérapies ont rendu les séropositifs et les malades à la vie, elles leur ont rendu un avenir dont ils avaient été privés. Elles allaient permettre de décupler les énergies militantes afin de demander l’accès aux nouveaux traitements, mais également réclamer de façon plus forte encore le besoin d’égalité dont les homosexuels étaient privés. La révolte était désormais teintée d’espoir. Et toute cette énergie investie dans le sida se décuplait dans les revendications homosexuelles. C’est qu’en déverrouillant le tabou de la maladie, en soudant le « moi » d’une communauté unie dans le malheur et en lui donnant une dignité débarrassée de tout apitoiement, le militantisme sida a fait de la deuxième moitié des années 90 des années homo-friendly comme jamais personne n’aurait osé l’imaginer…

    Et c’est ainsi que s’est opérée, dans une sorte d’apothéose de la cause « gay », la disparition progressive de la problématique sida. Cette époque, poussée par des Gay Pride approchant le million de participants, avec le vote du PACS en France et de ses équivalents un peu partout en Europe, a vu progressivement naître une sorte de consensus cool homophile, avec ses homosexuels médiatiques, sa série télévisée Queer as Folk et ses héros gays « cools », ses publicités, ses maires de grandes villes outés, ainsi que l’hétérosexuel moderne « métrosexuel ».

    Le sida est devenu un sujet qui fâche, et, comme, dans ce consensus protogay l’homophobie est devenu un comportement majoritairement réprouvé — qui s’en plaindrait — le discours dominant s’est focalisé sur l’homophobie et a déserté le sujet qui fâche.

    Le sida est redevenu un sujet tabou. Qui casse l’ambiance.

    D’abord, les associations SIDA ont commencé à être désertées, dès 1996. Act Up est devenu un groupe de la gauche « radicale », une sorte d’annexe de la LCR. Aides et SIS ont commencé à enregistrer les désertions, et il a fallu commencer à trouver de nouvelles sources de financement, restructurer, licencier, permanentiser pour faire durer les structures dans un environnement nouveau fait d’un côté d’homosexuels ayant envie d’oublier et de s’amuser, et des pouvoirs publics soucieux de faire des économies.

    C’est dans ce contexte qu’en 1997 est sorti Dans ma chambre, le premier livre de « Guillaume Dustan ». Le récit quasi-autobiographique (auto-fiction, comme « on » a dit alors) d’un gay Parisien trentenaire et séropositif, ses médicaments, son gode, ses plans culs, la réalité des bars du Marais à l’époque des T-shirts oranges. Et le sida. L’histoire d’un type de la génération de « pas de chance ». Ce premier livre a circulé dans le Paris du Marais et a fait beaucoup causer. Il faut lui reconnaitre que si la première qualité d’une œuvre littéraire est de savoir interroger, raconter son époque, alors « Guillaume Dustan » a écrit là une œuvre importante. Le premier roman français de l’âge des trithérapies, un livre totalement pédé, donc dans cet air du temps de l’époque, et un livre où le VIH est un compagnon du quotidien.

    Les associations auraient du discuter de cette nouvelle époque, remettre tout à plat. Car il ne fallait pas être un grand génie pour comprendre que désormais, les pratiques sexuelles allaient se relâcher. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est humain. Et Guillaume Dustan, en disant que la capote, c’était chiant, énonçait une vérité de base.

    Il y a juste qu’il n’y a pas eu grand monde pour répondre sous un angle politique : à savoir que le fait que la capote soit chiante n’était pas la question. Après tout, aller à l’école ou se lever le matin pour aller travailler, c’est chiant aussi. Il y eu les affiches d’Act Up, dénonçant ce « relapse » (relâchement des pratiques), et avec la sortie de Je sors ce soir puis de l’exécrable et soporifique tentative de roman Nicolas Pagès, il y eu la polémique avec Didier Lestrade.

    Pour tout dire, je n’ai jamais compris cette situation, ce face-à-face. « Guillaume Dustan » était un magistrat, d’une famille aisée et qui, suite à la dépression nerveuse qui a suivi sa séroconversion, a commencé à se raconter, à écrire. Ce qui l’a entrainé, par l’entremise de quelques relations que l’on noue quand on appartient à ce milieu social, à publier son premier livre. Pour le troisième, il s’était vu proposer la direction d’une collection « gay » par un éditeur, un coup de chance qui arrive généralement quand on appartient à son milieu social, mais qui est aussi du à un certain talent, celui d’avoir, dans ses deux premiers livres, raconté l’air du temps homosexuel.

    Les 2 premiers livres sont en soi peu « coupables » et donnent une bonne idée de ce qu’a été l’entrée dans l’âge des trithérapies. Mais ils ne sont que des œuvres littéraires, et rien d’autre. Le problème est qu’un certain nombre de journalistes gays, de critiques littéraires, ont senti le filon, le papier facile sur un type qui raconte son gode, la drogue, et comment des fois il a envie de retirer sa capote. Ces personnalités ont fait d’un écrivain un leader politique. Un rôle dans lequel l’intéressé s’est laisseé enfermer dans ce qui devait être un roman et qui n’est qu’une longue, très longue, incroyablement longue, désespérément longue, théorisation/ justification de rôle que d’autres lui avaient donné, le tout entrecoupé de séquences qui ressemblent à Je sors ce soir. Si Diderot avait reproché à la Nouvelle Eloise d’être un peu trop long d’une centaine de pages, il pouvait toutefois s’estimer heureux de ne pas avoir eu à se farcir le dernier quart de Nicolas Pages après avoir du ramer sur les trois premiers…

    Le premier livre autobiographique de Didier Lestrade est paru à la même époque, on y goutait une écriture simple et terriblement rafraîchissante. Mais c’est sûr, pour la pédale en salon parisien, il n’y avait rien de scandaleux, pas de gode, pas de drogue, pas de bar du Marais. Et des vacances en Grèce, ça ne provoque pas le petit frisson d’une capote qu’on retire. « On » se mît donc du côté de « Guillaume Dustan », la nouvelle icône du sexe libre, du queer assumé et fier de l’être qui écrivait avec un pseudo, et on lui opposa Didier Lestrade. Balzac raconte ça très bien dans les Illusions perdues. Le petit monde de l’édition aime les frissons, surtout ceux qu’il orchestre lui-même.

    Pendant que la télévisions, la radio et la presse gays transformaient Didier Lestrade en Père Fouettard réactionnaire et « Guillaume Dustan » en symbole incompris de la nouvelle branchitude, les associations, délaissées, étaient embarrassées, silencieuses. Quelle attitude fallait il apporter ? Aucune. Telle fut la conclusion.

    Peur de se couper des homosexuels qui, pourtant, dans leur très grande majorité, continuait à se protéger. Peur de prendre une position qui les aurait privées de certains financements. « Guillaume Dustan » faisait du « Dustan » à la télévision, en perruque queer. Eric Rémes passait du relapse au bareback assumé au non du plaisir de jouir. Et il n’y eu finalement que Didier Lestrade pour demander de faire une pause, de discuter. Mais « pour ne pas se couper de la base », à savoir de la nouvelle branchitude gay estampillée, les associations choisirent tacitement l’écrivain contre le militant.

    Mieux, il s’en trouva qui firent de l’écrivain un militant. L’écrivain s’y perdit en justifications, assumant ce qu’il n’avait jamais écrit, et accepta de devenir une sorte de Jean Marie Le Pen du bareback, celui qui dirait tout haut ce que 500 pédés du Marais sensés représenter toute la communauté faisaient tout bas, ou en tout cas étaient sensés faire. Comme au temps d’Act Up, il y eu beaucoup d’engueulades ici et là, et un sujet de conversation à la mode comme les pédés les affectionnent.

    « Guillaume Dustan ». Qu’on ne s’y trompe pas. Le plus grand reproche que je formule, je ne le lui adresse pas. Un écrivain écrit ce qu’il veut, et c’est éventuellement à l’intellectuel, au militant, de savoir interpréter ce qu’une œuvre littéraire traduit. Céline n’est pas responsable de la montée du nazisme, ni du triomphe de la « vieille France ». Il en est le témoin, et la lecture de son œuvre donne des clefs pour comprendre l’époque et comment les choses se dénouèrent en 1940 dans les cercles d’une certaine France. « Guillaume Dustan » mérite le même traitement. Ses deux premiers livres racontent une époque, et il était salutaire que quelqu’un raconta cette époque, et il le fit avec talent, avec humour. Dix ans après Guibert, on pouvait rire du sida.

    On peut critiquer le récit de certaines pensées, de certains comportements (d’ailleurs, c’est beaucoup plus net chez Rémès que chez « Dustan » qui, dans ses deux premiers livres, restait finalement beaucoup plus du côté du relapse que du côté du bareback). Mais on aurait du ne voir que des œuvres littéraires et les interroger comme telles. Mais qui a eu l’honnêteté de dire, au sujet de Nicolas Pages, de dire comme je viens de le faire, qu’il s’agissait d’une merde ? Personne. Nulle part, je ne l’ai lu. Car quand l’ouvrage est sorti, « Guillaume Dustan » était devenu une icône, un symbole. On parlait beaucoup de lui, du plaisir, du caractère chiant du préservatif, d’une responsabilité partagée qui ressemblait de plus en plus à un dédouanement… Le tout sans débat réel.

    Remettons « Dustan » à sa place. Reconnaissons-lui le talent d’avoir su raconter son époque, son cercle d’amis dont il racontait également la vie à l’âge des premières trithérapies.

    Et oublions Nicolas Pagès.

    Fin de la première partie

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    En fait, la vraie question n’était pas là. La vraie question, elle, elle reste en suspens. Avec les trithérapies, la lassitude à utiliser un préservatif devait se manifester tôt ou tard. C’est humain. Avec les trithérapies, la tentation d’utiliser d’autres possibilités devenaient tentantes. C’est humain. Avec les trithérapies, les associations allaient se vider de leurs adhérents et les marches du 1er décembre allaient se transformer en une sorte de premier mai du sida, avec ses cortèges traditionnels, le die-in d’Act Up et les cornes de brune, les boites à sous dans les bars et tout plein de préservatifs gratuits partout, même au Dépôt. C’était évident. Avec les trithérapies, certains seraient tentés de « jauger » la situation et de caler leur comportement sexuel sur le jugement qu’ils porteraient sur l’autre. C’est humain. Tout cela était évident.

    Voilà des questions qui apparurent ici et là, essentiellement dans la presse anglo-saxonne d’abord et dans Têtu, mais ce fut comme si l’air du temps était au constat et non plus à l’action.

    Sur les ruines du message clair, net et précis, bati sur une attitude communautaire politique et responsable, « utilisez un préservatif pour tous vos rapports sexuels et pratiquez le sexe sans risque, consultez un docteur au moindre doute, etc. », s’est progressivement installé un discours vague. Je me rappelle ma surprise en lisant vers 2002 une brochure du Terrence Higgins Trust, à Londres, qui après avoir expliqué ce qu’était le sida (et là, je dois dire, ils le faisaient vraiment bien, c’était une belle brochure, format de poche, beau design, beaux mecs, dessins, etc), développaient des stratégies alternatives au cas où, par exemple, on n’avait pas de préservatif sur soi.

    En 1990, on aurait dit de ne pas avoir de rapport anal, d’être prudent avec la fellation, et on aurait souligné l’importance des zones érogènes permettant d’avoir un réel rapport sexuel non contaminant, du type de ceux qui ont permis à des dizaines de milliers d’entre nous de baiser avec des types dont nous ignorions le statut sérologique sans être contaminés, ce qu’on appelait le SSR, le Sexe Sans Risque.

    Là, non. La brochure expliquait qu’il fallait éviter les rapports anaux, mais que, au cas où, il était préférable de mettre du gel et surtout de ne pas éjaculer dans son partenaire. Un an plus tard, un groupe départemental de AIDES du sud de la France confectionna une affiche avec le même type de message. Cela fit un tollé, mais les condamnations furent finalement très feutrées, et l’affaire fut oubliée.

    Face à ce qui fut ressenti comme un relâchement des pratiques (relapse), ce qui aurait du ressouder les troupes les divisa, car pour la première fois, des acteurs de la prévention réclamaient de tempérer. Didier Lestrade fut traité de réactionnaire quand il refusait de négocier le préservatif. Tout le petit monde de la prevention n’en eut plus que pour la « responsabilité partagée », détournant au passage la signification réelle de l’idée de responsabilité. On opposa « Dustan » à Lestrade, celui qui s’assume face au militant du passé. Ce qui aurait dû n’être qu’un moment littéraire incarnant la sortie de notre communauté d’une longue période de deuil et de combat, et également une occasion de s’interroger sur ce moment, devint un révélateur de toutes les divisions, du bal des égos et également du vieillissement des « têtes pensantes ». Car malgré le choc que représentaient les livres de « Guillaume Dustan », l’homosexuel Lambda continuait de se protéger. Les chiffres montrent à cette époque une grande stabilité des contaminations. Tout au plus une poussées des IST indiquait-elle que les backrooms banalisaient les partenaires multiples, ce qui aurait du être discuté. Mais là encore, il fallut attendre plusieurs années pour que lesdites backrooms soient enfin visitées.

    Nous en sommes toujours au même point. Le même flou continue de guider les principales associations, de plus en plus sous la pression de groupes remettant ouvertement en cause l’usage du préservatif et encourageant l’expérimentation, la prise de risque mesurée et des mesures de prévention alternatives. Cette cacophonie dans le message s’accompagne, et accompagne, une généralisation des pratiques à risque avec pour résultat des taux de contamination en forme de revival 80’s. Ces taux véritablement effrayants, quand on pense qu’il suffit d’un simple préservatif pour les éviter, ne provoquent aucun cri d’alarme, aucun questionnement. Au contraire, ils sont utilisés pour aller plus loin dans l’expérimentation de pratiques alternatives, au rang de laquelle figure le traitement comme moyen de prévention, le tout sous les auspices du ministère de la santé et, dans l’ombre, de l’industrie pharmaceutique.

    Le traitement comme moyen de prévention est une des nombreuses stratégies alternatives. On trouve également le choix sérologique : sous condition de se faire dépister  régulièrement, vous choisissez vos partenaires en fonction de votre statut. Partouze séronégative, party bareback séropositive, etc… C’est au choix, vous le décidez en « toute responsabilité ». Il s’agit de la création d’un véritable apartheid sexuel, les séronégatifs excluant de fait les séropositifs, à l’opposé de toute la logique communautaire (rester ensemble, respecter le silence intime) qui a fait notre force dans l’épidémie. Mais cet aspect des choses semble ne pas interpeler les associations. Sans compter qu’on ne peut exclure des contaminations dans les soirées seronégatives…

    Il y a ensuite le suivi sérologique lié au traitement. Et il est vrai qu’un séropositif observant parfaitement son traitement, avec une charge virale indétectable pendant plusieurs années, est très peu contaminant. Certains vont donc jusqu’à dire qu’après un certain délai d’observance, le préservatif n’est peut être plus obligatoire. Et que, de toute façon, en dernière instance, il restera le traitement pour celle ou celui qui aura été contaminé.

    Ce qui est frappant dans ces nouvelles approches, c’est à quel point tout est centré autour du séropositif, de son confort (ou en tout cas une certaine idée que certain s’en font), à quel point la séronégativité est presque considérée comme un fait anecdotique, et finalement comment la responsabilité se retrouve vidée de toute signification individuelle et collective.

    En y regardant de près, la prévention VIH reprend désormais le schéma machiste en place dans la prévention des grossesses. De la même façon que le poids de la contraception repose entièrement sur les femmes, la prévention du risque VIH est entièrement à la charge des séronégatifs.

    Un homme et une femme. L’homme n’a pas de préservatif, mais il veut, il insiste. La fille aussi a envie, mais… Elle ne prend pas la pilule. Il insiste, elle accepte, mais lui demande de se retenir et de se retirer. Il la pénètre, et puis il jouit, il ne se retire pas. La fille garde sa honte pour elle, le type s’excuse, se rhabille. Elle n’a peut être pas joui car elle avait un peu la trouille, mais elle ne dit rien, ce sont des choses qui ne se disent pas. Un mois plus tard, elle appelle l’homme et l’informe qu’elle a un retard, lui demande conseil. Et lui, il lui dit que ça ne le regarde pas vraiment, et puis qu’elle avait envie aussi, qu’elle n’a qu’à se faire avorter, ou alors, elle n’avait qu’à prendre la pilule. Une histoire classique, on l’a tous une fois entendue, cette histoire. L’histoire du mâle dominant, et dominé par son érection.

    Dans la nouvelle approche de la prévention, il y a un peu de ça. S’il n’y a pas de préservatif, on n’a qu’à ne pas jouir dedans et mettre beaucoup de gel. Et puis, après tout, si l’un contamine l’autre, celui qui est contaminé n’avait qu’à mieux choisir son partenaire (sélection du statut sérologique du partenaire, ou sérosorting), ou bien à prendre un traitement comme prévention, ou TASP). Est-ce vraiment cela, que nous voulions, il y a vingt ans, quand nous hurlions notre colère devant la démission des gouvernants?
    « Guillaume Dustan » a bon dos. Ce sont tous ceux qui se sont abrités derrière lui qui sont responsables des milliers de contaminations annuelles, et de leur augmentation d’une année sur l’autre. Toutes les données disponibles le montrent, là où ces « nouvelles stratégies » ont été mises en œuvre, le résultat au final a été exactement l’inverse du résultat recherché, à savoir une « maitrise négociée » de l’épidémie.

    Le sida a un avenir : la purge ou le réveil

    Les personnes en charge de la prévention ont une vision du monde qui se limite au bout de leur prépuce pour certains, à leur propre vécu parfois désabusé, à la contrainte budgétaire de plus en plus dramatique, à leur crainte de heurter les homos comme Act Up a su le faire en son temps, et plus généralement, à une acceptation des faits tels qu’ils sont, dans un monde sensé ne pas changer, un monde où le robinet à médicaments gratuits sera toujours ouvert. Un monde où la toxicité des molécules, l’adaptation et la mutation du virus, l’obligation à dépendre d’un traitement à vie pour pouvoir survivre ne font pas débat. Une liberté asservie au bon vouloir de la collectivité et aux découvertes des laboratoires. Ainsi qu’une sorte de thatcherisme du sexe, où chacun gère sa contamination, tant pis pour les perdants, les laboratoires s’en chargeront. Une curieuse définition du partage…

    Pourtant, les sociétés évoluent, les enjeux changent, les idées bougent, les générations se succèdent. Seul le virus, lui, restera là, compagnon à vie de ceux qui l’auront croisé sur leur chemin.

    Parler des enjeux et de l’urgence d’une remise à plat de la prévention, c’est d’abord avoir enfin le courage de déplacer le focus, et de s’intéresser à la séronégativité, en la mettant au centre des dispositifs de prévention. Je ne veux choquer personne, mais la norme, c’est être séronégatif, et le vrai bonheur, c’est de le rester. Un séronégatif est un être libre qui ne dépend de personne, ni de son médecin, ni d’un laboratoire. C’est l’état que l’on doit souhaiter à chacun, tout comme on ne souhaite à personne d’avoir un jour un cancer. Nous devons donc avoir à l’esprit les séronégatifs, leur information, et promouvoir le preservatif comme la seule et unique attitude responsable pour garder cette tranquillité et ce bonheur de ne pas risquer, demain, d’être malade. Nous devons les inciter à se faire dépister régulièrement, afin de garder le réflexe du préservatif, mais également afin d’assurer leur suivi concernant les IST.

    Le retour en avant du préservatif devrait être l’occasion, avec une information complète sur le VIH ciblée sur les séronégatifs, d’une dédramatisation raisonnée du risque de contamination. On peut désormais affirmer sans se tromper, qu’un couple sérodiscordant, respectant le sexe sans risque, et où le séropositif est suivi, adhère à son traitement, ne court aucun risque de contaminer son partenaire négatif. C’était vrai avant, et ça l’est encore plus maintenant que l’on connait mieux le virus, que les traitements permettent de le contrôler, de le rendre « indétectable ». Car en fait, plutôt qu’utiliser cette « victoire » pour promouvoir des rapports possiblement contaminants (TASP, serosorting, gel…), on devrait l’utiliser pour promouvoir une intégration réelle, amoureuse, affective des séropositifs, la possibilité réelle de reposseder pleinement leur avenir.

    Il faut donc réaffirmer la place du préservatif comme d’une arme liant la tranquillité individuelle et la responsabilité collective, politique, des individus par rapport à leur propre groupe et par rapport à la société. Car il faut avouer que si la séronégativité est la grande absente, l’autre absente est bel et bien la société. Or, de ce coté-là, les choses bougent, très rapidement. Et pas forcément pour le mieux.

    C’est le grand tabou, le coût d’un traitement. Pourtant, il faut aborder cette question. Qu’est ce qu’être libre quand on dépend du bon vouloir de la société ? Un traitement coûte entre 1000 et 2500 euros mensuels, soit entre 12.000 euros et 30.000 par an. Pour rappel, le niveau moyen des pensions de retraite est d’environ 900 euros mensuels.

    La société, les contribuables, n’acceptent de payer une telle somme que parce que le VIH est considéré comme une sorte de fatalité qui a fauché une génération, au même titre que la société accepte de payer pour les cancers ou la tuberculose. Cette acceptation du coût est liée également à l’énorme effort, à la responsabilité de notre communauté qui a eu un très fort impact sur l’opinion. Or, désormais, partout, les gourvernements cherchent à réaliser des économies. Et depuis deux ou trois ans revient l’idée d’une remise en cause du 100% pour les affections de longue durée. Le rapport Attali, remis récemment au gouvernement propose cette mesure. On s’oriente donc vers une prise en charge personnalisée. Or, même 10% à la charge du malade, cela reste quand même incroyablement cher.

    Certains objecteront que la « communauté », ce truc qu’ils laissent se déliter en accompagnant des comportements irresponsables, mais qui justifie leurs postes, leurs salaires, leur statut, se dressera, et se mobilisera. Le contribuable acceptera-t-il les arguments quand TF1 leur proposera des reportages sur les backrooms où on ne se protège pas, avec lecture d’extraits de livres d’Eric Rémès, gros plan sur les sites de rencontre « BBK », « NoKpot » et présentation de brochures et affiches aux contenus ambigus. Or, partout dans le monde, Tea Party aux USA, extrême-droite aux Pays Bas, la question fiscale, la question des « assistés » passe au devant de la scène dans des sociétés traversées par le doute et l’égoïsme idéologique. Par ailleurs, comment ne pas voir dans le sérosorting la mise en place d’une exclusion théorisée de la ségrégation des séropositifs ?

    Notre communauté a été pourchassée, mise au bûcher, interdite pendant des centaines d’années. Le préjugé à notre égard est encore très fort malgré le bel emballage « cool » homophile en ce moment.

    Nous avons l’obligation d’être responsables collectivement. Et le retour du préservatif au centre des politiques de prévention est la pierre angulaire de cette responsabilité. Nous avons encore le temps, nous avons encore la possibilité de refermer une parenthèse, un moment de relâchement, finalement peut-être nécessaire pour nous reconstruire collectivement après l’épidémie.

    Si nous ne la refermons pas, nous ne tarderons pas à être montrés du doigt pour notre irresponsabilité. Nous n’aurons rien à opposer. Et alors, peut-être le pire arrivera, les séropositifs seront mis au ban de ce qui restera de la communauté, juste suite logique du serosorting et de l’embourgeoisement de certains homos.

    Nous avons l’obligation morale de faire de ces dix années un « moment » dans l’histoire de notre communauté sur la longue marche de son émancipation, en permettant aux plus jeunes, ces gamins qui débarquent dans nos bars, nos boites, de retrouver le sourire et l’innocence que notre génération a perdu en se prenant l’épidémie en pleine poire, dans la force de sa jeunesse.

    Nous sommes comptables de leur avenir, de cela, oui, nous sommes RESPONSABLES.

    Fin

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    L’autre partie est accessible sur l’onglet en tête.

  • Cycles: un travail en construction

    Cycles: un travail en construction

    Sur ces Kondratieff, trouvés sur un site quelconque vendant de l’or,  je suis à peu près d’accord jusque vers les années 20; après, les cycles sont manipulés à des fins de propagande. Par exemple, pour prouver que le New Deal n’a servi à rien. Les cycles sont “tirés” à partir des années 30… Faut bien vendre de l’or!

    Alors que je suis dans le métro, direction Nihonbashi où je donne chaque lundi un cours particulier, j’ouvre cet iPad et tape quelques mots. Cela fait bien longtemps.
    J’ai terminé la migration de mes “cycles” de WordPress à mon site. Je vous invite à y faire un tour régulièrement, car il ne s’agit pour le moment que d’une esquisse de ce qui est sensé devenir une petite histoire culturelle du capitalisme à travers des cycles économiques basés sur le principe de base du marxisme, à savoir les cycles de profit. C’est mon joujou, une approche un peu originale puisque depuis trente ans, la théorie de Kondratief domine, celle-ci basée sur les prix et donc “classique” et conservatrice.

    Les Kondradieviens, très souvent inspirés par Milton Friedman et Heinrich Hayeck, dominent l’Internet et leurs sites sont légions. On peut y lire leur vision du monde sur des pages où abondent les publicités pour acheter de l’or. En effet, ceux-ci pensent que nous sommes au bord d’un écroulement de la pyramide de dettes. Leur solution est de tout laisser s’écrouler et de laisser le capitalisme se régénérer… Autant dire qu’ils sont anti-keynésien, et abhorrent Karl Marx ainsi que tout ce qui peut s’apparenter au socialisme. Depuis dix ans, ils se sont fondus avec l’ultra conservatisme et voient des complots partout. Les difficultés du monde sont dues, à leurs yeux, à des groupes occultes, et non à l’organisation sociale et politique qui rend ces groupes si puissants. Un de leurs gourous est Ron Paul, ils boursicotent, généralement, ils ont le “vrai” capitalisme dans la peau… Ils ont leurs sites où ils “démasquent” la vérité sur les manipulations des grandes banques, sur le 11 septembre, le nouvel ordre mondial et les sociétés secrètes, ils y dénoncent la gabegie keynésienne, l’assistanat et les impôts qui ruinent l’effort, les régulations qui freinent l’initiative
    À aucun moment ne pointe une réflexion sur ce qui donne tant de pouvoir au puissant… Sur un de ces sites friedmano-kondratieviste, l’auteur disait en 2009, en chantant avec la meute, que les indices allaient encore s’écrouler à des niveaux vraiment effrayants, et affirmait très tranquillement qu’il fallait attendre que ça dégueule bien pour commencer à “faire ses courses comme en 1932”. Jamais vous ne lirez une plainte sur le sort des hommes broyés par le capitalisme, la dépossession de leur destin par l’absurdité d’une organisation sociale qui les dépossède de toute décision quand par ailleurs elle en fait les vrais créateurs de la richesse des puissants et des oisifs actionnaires, petits ou grands. Non, ce sont des apprentis riches dégueulant leur fiel sur le dos de ceux dont ils envient le pouvoir, la richesse et la réussite. Mes cycles sont une déclaration de guerre. Les Kondratieviens s’arrachent les cheveux pour réconcilier leur théorie de cycles qui deviennent des élastiques durant de 30 à 60 ans, afin de coller avec les événements.
    Moi, marginal et non spécialiste, j’utilise très logiquement les profits, et ça marche très bien. J’avais écrit dans mon blog que le choc en 2008, très violent, ne durerait pas longtemps, c’est chose faite. Pas de grande dépression. J’avais écrit qu’on s’en sortirait en faisant encore plus de crédits dérivés, c’est chose faite : les banques centrales rachètent de la dette à tour de bras, mais leur remise sur le marché passe totalement inaperçu! Or, le rachat massif de crédits tend à faire baisser les taux longs. Résultat, si vous achetez aux banques centrales de la dette émise un an auparavant, vous gagnez la différence… Pas mal! J’avais écrit qu’on réviserait les taux de croissance à la hausse, sauf pour les USA, dès la fin 2009, et là encore, j’avais raison. Je ne suis pas un magicien ni un voyant. Mais contrairement à la légende, Marx, ça marche. Parce que Marx a donné une définition valable du capitalisme : la recherche du profit. Les monétaristes avec leur Friedman et leurs “placements or” ne sont finalement que des Poujade du capital, les petits qui voudraient devenir des grands. Le grand gourou Ron Paul a extrêmement bien travaillé, puisque les tea party et les dernières élections américaines consacrent ses combats. J’apprécie sa constance et son honnêteté, j’abhorre son idéologie car c’est l’idéologie des puissants, cette idéologie qui dépossède les hommes en leur faisant croire qu’ils sont maitres de leur destin. Actionnariat populaire et boursicotage, “choix”.
    Je ne me suis pas trompé car mes cycles, eux, collent très bien. Et plus je gratte, plus je constate la pertinence de mon observation. Un exemple ? Eh bien prenons 1929! En 1873, c’est à dire 56 ans avant, la même chose s’est produite! Différemment bien sûr, mais tout de même un baisse des valeurs qui a été suivie par dix à vingt ans de tendance à la dépression, après dix ans de baisse des profits, d’émergence de nouvelles puissances, de nouvelles technologies – le fer et l’acier bouleversent les industries traditionnelles- et de spéculation destinée à compenser la baisse des profits. 1929, donc, mettant fin à 15 ans de dégradation des profits – surproduction d’acier en France et en Angleterre, baisse des prix – compensée d’abord par la guerre, puis par une gigantesque bulle de crédit aux USA. Si en apparence les années vingt semblent prospères au point s’inspirer un “été” chez les Kondratieviens, c’est bel et bien d’un automne pourri qu’il s’agit car la pauvreté se répand dans les campagnes américaines où l’agriculture se restructure et s’industrialise par l’endettement et de massives expropriations pour satisfaire l’appétit des villes, lui même dopé à l’endettement et au boursicotage. Les profits des années 20 sont fictifs.
    De la même façon que vers 1890, le capitalisme sort régénéré de la longue crise qui l’a traversé et qu’il s’apprête dans une de ses villes coeur à accueillir la “belle époque”, le capitalisme, en tout cas le capitalisme américain, sort régénéré vers 1936/40, avant que le conflit ne le booste à partir de 1941.
    1873, 1929… 1980. On a oublié la profondeur de la récession qui a accompagné le remède de Cheval du tandem friedmanien conservateur Thatcher-Reagan. Presque trois ans de récession, en UK, près de 4 millions de chômeurs, des milliers d’entreprises faisant faillite, des taux d’intérêt à 30%… Et pour réactiver le malade, des baisses d’impôts pour les riches, des privatisations, la dérégulation financière et des coupes dans les budgets sociaux pour mettre fin à l’”assistanat socialiste”. Une rupture profonde à l’origine de délocalisations massives, notamment vers la Chine… Cette rupture n’a été rendue vivable que par le maintien d’outils keynésiens qui un peu partout sont en ce moment même en voie d’être démantelés pour “réduire le fardeau de la dette” et “remettre les gens au travail”. La prochaine sera extrêmement violente, du même ordre que 1929.
    Si je regarde le contexte qui sous tend ces ruptures, à chaque fois, le profit est en baisse et les investissements dans les nouvelles technologies, les nouveaux procédés, incroyablement coûteux. Les années 70 furent une vraie catastrophe économique, un lent déclin amorcé vers 1965/1967 quand un peu partout le chômage ET l’inflation se mirent à progresser ensemble. Un peu comme la crise de 29 recoud des contradictions que l’on voit apparaitre vers 1910/1913, surproduction et chute des prix (la guerre leur permit se s’envoler, avant de s’effondrer de nouveau dès 1919 et d’engendrer une récession jusque 1922/1923).
    Alors, 2008 offrait un profil radicalement différent. S’il y avait bien une gigantesque bulle adossée à un immobilier en folie, les pires bulles dans l’histoire, rendue possible par une titrisation débridée de toute la dette privée, les entreprises sont, elles profitables. Apple, Google, pour ne citer que ces deux là, ont battu tous leurs recors de dividendes alors qu’on entrait dans la récession. On ne trouve aucun équivalent en 1929, car même Ford ou RCA connurent une chute brutale de leur activité entre 1930 et 1934 et la production aux USA ne retrouva ses niveaux d’avant crise que vers 1938/39. L’Allemagne est déjà bien en route pour retrouver ses niveaux d’avant 2008 dès le premier semestre 2011. Alors…
    En revanche, il y eu un événement similaire en 1907, la “crise des banquiers”, un nom que l’on aurait pu appliquer à la débandade de 2008. Bref, mes cycles longs collent bien. Basés sur le profit, ils épousent aussi la géographie du capitalisme, ils suivent son “cœur”. Les Kondratieviens sont désespérément américano-centrés, ce qui est un peu logique puisqu’ils suivent les analyses d’un économiste de pays arriéré et l’idéologie du revanchard réactionnaire et ami de Pinochet, Milton Friedman.
    Mais pour mieux saisir les évolutions internes à ces cycles longs de hauts profits et de bas profits, je reconstitue des cycles courts Jugglar. Et là, c’est passionnant car ça colle à la mode, aux vêtements, à des évolutions culturelles… Ce qui est normal, les Jugglar sont des cycles correspondent au cycle des affaires : naissance d’un produit, maturité, crise du produit.
    Pour finir ma présentation, deux choses.
    D’abord, mes “cycles” ont une durée approximative de 50 ans : 25 ans d’une montée en puissance du capitalisme, des profits, correspondant à un moment où le capitalisme est “adapté”, a résolu des contradictions qui l’empêchait de s’épanouir; et puis 25 ans de difficultés, et où il lui est impossible de maintenir ses profits, à moins de parfaitement maitriser la technologie dominant le cycle. Car en fait, le capitalisme se renouvelle par ses contradictions, et génère des innovations lui permettant de perdurer. J’ai donc donné des noms à ces cycles de 25 ans, un nom lié à la technologie dominante : maitrise du fer, du pétrole, de l’électricité et de la chimie, de l’électronique, de l’informatique. Chaque cycle est localisé dans un cœur, on le voit passer de l’Europe aux USA et basculer vers le Pacifique, quand aujourd’hui il s’étire vers l’Océan Indien.
    J’ai un vocabulaire qui me permet de définir des moments, des ruptures.
    J’utilise le terme de “testamentaire” pour tout ce qui est porteur de ruptures à venir en même temps qu’il est porteur de son passé et de son temps. La collection 1913 de Paul Poiret est testamentaire car elle ébauche les ruptures à venir dans le domaine de la mode, en même temps qu’elle porte les espoirs et les représentations de son époque, au moment où un cycle économique long se termine, et juste à la veille de la guerre de 1914, ce conflit sensé les résoudre. Vous verrez donc cet adjectif dans une utilisation qui m’appartient mais qui correspond bien à ce qu’est un testament : un legs du passé au futur.
    L’âge d’or et l’âge testamentaire : ce sont les deux mêmes moments, mais l’un est à l’acmé d’un cycle long de profits (âge d’or : la mode de Poiret, le cubisme, le futurisme, le Titanic, la traversée de la Manche et les ballets Russes vers 1913 / la conquête spatiale, Courrège et Paco Rabanne, Vassarelli et Andy Warhol, les avions Jet, la télévision couleur et les premiers transistors vers 1960 / la 3D en ce moment… / âge testamentaire : les premiers films parlants, les premiers films couleur, la mini-jupe et le tailleur pantalon pour les femmes, les premières transmission de télévision, la production de masse d’automobile et d’électroménager vers 1928 / les premiers Macintosh, les musiques basées sur des technologies informatiques, les premiers téléphones portables, la dérégulation financière et le crédit, les premières voitures électriques “viables” et les débuts des programmes haute définition, les écrans LCD vers 1986).

    Enfin, j’aimerais qu’il soit clair que je ne suis pas particulièrement keynésien, mais je reconnais à Keynes une qualité : contrairement aux autres économistes classiques, Keynes accordait une place et des obligations à la société. Le socialisme doit lui reconnaitre cette place particulière sans s’illusionner sur la portée des politiques keynésiennes, généralement concédées pour offrir des débouches aux industries de l’âge électromécanique, sauf dans les social-démocraties du nord de l’Europe où il a été utilisé comme un outil de la “transition vers le socialisme” (Olof Palme), généralisant les politiques de redistribution des revenus et la socialisation de pans entiers de l’économie et de services aux personnes. D’où la haine que Keynes a inspiré aux conservateurs friedmaniens et à ses dérivés, Thatcher et Keith Joseph, Reagan, Ron Paul ou le site économicocomplotiste Zero Hedge aujourd’hui. Et d’où la nécessité pour le socialisme de revenir à Keynes, non pas pour refaire du Keynes, mais pour comprendre pourquoi tout le monde a fini par devenir keynésien après le krach de 1929, pourquoi la gauche s’en est emparé, et pourquoi l’extrême-gauche continue de réclamer, à contre courant mais sans même s’en rendre compte, des politiques keynésiennes.
    Et parce que quand la prochaine crise arrivera dans une quinzaine d’année, avec un éclatement de toutes les bulles et une chute des bourses supérieur à 80%, avec des centaines de millions de chômeurs, il faudra trouver des politiques de survie qui trouveront dans Keynes un certain nombre de réponses à travers l’obligation numéro un : un emploi pour tous. Peut être à ce moment là faudra t’il réviser notre conception de l’emploi, de l’argent ainsi que beaucoup de certitudes, mais ce sera au collectif de trouver les outils d’une stabilisation. Le socialisme devra être prêt à être l’alternative démocratique à la barbarie… J’écris ça, mais j’avoue que d’ici là, les risques de conflits armés sont extrêmement important. Il est plus facile de regarder le passé que prédire l’avenir… Mais je m’y essaie, et je vous expliquerais ma théorie du seuil maximum de croissance qui, à mon avis, va caractériser les années 2015-2025… Ça peut sembler ridicule, mais ça ne l’est pas plus que tous ces types qui vendent de l’or en disant depuis 4 ans que l’économie va s’écrouler d’ici trois mois…
    En tout cas, si nous échappons à une grande guerre (nous sommes dans une pénurie de pétrole et de matières premières, il y a un état, la Chine, ou la Russie “en trop”), la période 2020/2025 sera certainement très bien, creative. Mais très courte car le principal ingrédient de la croissance est déjà en voie de disparition : le pétrole… Bonne lecture et rappelez vous, c’est un travail en construction, donc il y aura des mises à jours. Je pense notamment prochainement mettre des séries statistiques longues où les ruptures dont je parle sont parfois très visibles.
    De Tokyo,
    Madjid

  • Minorités 42 | Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d’origine algérienne

    Minorités 42 | Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d’origine algérienne

    (Texte paru dans Minorites.org à partir du 27 juin 2010, en cinq parties. Le voici rassemblé sur ce blog, en version intégrale.)
    Ce texte a été publié en 2014 dans Minorités : L’essentiel (édition Des ailes sur un tracteur).

    Du Japon où il vit, Madjid Ben Chikh nous a envoyé un texte si long que Minorités l’a découpé en cinq parties, qui ont été diffusées jour après jour. Il s’agit d’offrir un angle de lecture de l’islamophobie hexagonale à partir de l’histoire de la colonisation de l’Algérie. Cet essai est historique, plonge dans les sources de l’influence française sur l’identité des Algériens et présente un point de vue intime aussi, face à un passé colonialiste toujours mis sous silence dans la France d’aujourd’hui. C’est une fresque passionante et triste.
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    L’actualité est dominée depuis des années par un retour récurent du refoulé colonial prenant la forme d’une simplification dite laïque et républicaine qui, désormais, peine à cacher son caractère anti-musulman. De l’autre côté, nous voyons se développer un discours d’acceptation inconditionnel de tout ce qui est Arabe, en France et ailleurs. Pour être franc, je sors l’artillerie lourde à chaque fois que je lis ou écoute ce genre de prises de positions qui sont finalement, l’une comme l’autre, les deux face d’une même reconstruction d’un groupe, niant l’une et l’autre, l’histoire, les spécificités des parcours, et surtout la très grande variété des opinions au sein de ce groupe.

    Pour faire clair, on a la simplification suivante, voyous sans manière ni culture aux comportements islamistes mafieux pour les uns (Alain Finkelkraut), Arabes porteurs d’un message en soi parce qu’Arabes, ayant le droit de voiler leur femme car c’est leur tradition et qu’il n’y a qu’à regarder les images des pays du Golfe pour comprendre à quel point leur culture est différente, de l’autre. Force est de constater que ni l’un ni l’autre de ces discours ne vient des intéressés eux-mêmes, des intéressés qui auraient peut-être des sentiments et des points de vue bien plus nuancés, variés.

    Partons du départ, il y a quelques milliers d’années. Excusez-moi par avance d’avoir à emprunter de tels détours dans un texte aussi long: la façon avec laquelle on aborde la question de l’Islam en France s’inscrit dans un temps long, avec une permanence des discours et des représentations, et un flot de contre-vérités concernant les relations des Juifs et des Musulmans qui méritent qu’on s’y attarde.

    La guerre d’indépendance du peuple Algérien, présentée de nos jours comme une décolonisation douloureuse, fut en réalité une guerre meurtrière et, neuf ans après Điện Biên Phủ, elle fut une nouvelle humiliation pour l’armée française. Elle fournit la base du discours de l’extrême-droite française depuis les années 60, privée qu’elle est depuis la Libération de son traditionnel discours anti-Juifs. Le mythe de « l’Arabe » est ainsi né avec la guerre en Algérie et les actualités contrôlées par l’Etat : égorgeur, lâche, qui vous « coupe les couilles et vous les fait bouffer », sales et ignorant la civilisation. Auparavant, les « indigènes Musulmans », comme les appelait la République Française, étaient tout simplement inexistants publiquement et politiquement. Celle dont on vante à n’en plus finir aujourd’hui les principes laïcs et universels les avaient privés de la citoyenneté, et n’avait généralement pas daigné les scolariser.

    L’Algérie…

    L’écrivain Mohammed Dib raconte comment dans l’Ouest, vers Tlemcen, les grandes familles aristocratiques héritières de la culture Arabo-Andalouse vécurent l’humiliation des expropriateurs venus de France, généralement incultes, vulgaires et sans éducation, la réduction à la mendicité, au travail journalier et à la répression si elles osaient protester (Dar Sbitar, La Grande Maison). L’Ouest Algérien est Arabo-Andalous, Juif Séfarade et Musulman à la fois, Berbère, Arabe et Ibère, cette Andalousie si différente de Bagdad, l’autre Perle, Arabo-Perse, à l’Orient. L’Ouest Algérien était fier de son histoire et de ses synthèses.

    Dans le Centre-Est, en Kabylie et dans les Aurès, c’était une situation différente. On vécut la colonisation française comme une nouvelle calamité. Avant, il y avait eu la colonisation Turque au 16e siècle. Avant les Turcs, il y avait eu les Arabes et leur religion, l’Islam, contre laquelle le peuple avait résisté dans des guerres longues; on continuait à se souvenir de Kahina, la reine (Juive ?), qui avait résisté avant d’inviter son peuple à céder. Avant, il y avait eu les répressions de la chrétienté Romaine qui n’acceptait pas les syncrétismes et l’animisme profond de la population Berbère, alors chrétienne (les Berbères adoptèrent le christianisme avant Rome et furent persécutés). Avant, il y avait eu l’invasion romaine…

    Et avant, les Royaumes Berbères de Numidie dont on conservait de génération en génération une nostalgie secrète: aujourd’hui encore on vénère Massinissa, qui alimente encore le courage remarquable des Kabyles. La Kabylie et les Aurès ne sont pas Arabes, mais Berbères, gardiens de traditions et de nostalgies anciennes. La Kabylie, ses terres ingrates, ses montagnes révérées, pays de la flûte et de la derbouka, des moutons, des bleds, de l’olive et de la figue, où depuis 2000 ans on tisse de superbes tapis, on cuit de magnifiques poteries, on façonne de superbes bijoux. Une culture, une terre que racontaient si bien Mouloud Ferraoun [1] et Mouloud Mammeri [2], deux grands écrivains Kabyles de l’époque de l’indépendance.

    Il y a les côtes, Oran, Alger, Annaba. 

    Et Tipaza, Bejaia…

    Oran n’est pas vraiment Arabe, elle est Berbère, arabisée, Juive, Espagnole et Musulmane, un peu Gitane aussi, riche des saveurs de l’Andalousie, du commerce avec la Méditerranée, brassant les cultures à sa façon, avec une nonchalance presque Marseillaise. Pas chiche, sensuelle. Si une ville pouvait résumer l’esprit Algérien, ce serait peut-être elle: les Kabyles sont trop sérieux, Tlemcen trop aristocratique ! Drôle, un rien vulgaire, le coeur alcoolisé qui chavire au bord des larmes et implorant Dieu le Tout Puissant de lui accorder un peu de repos. Musicienne et terriblement Méditerranéenne.

    Alger n’est pas Arabe, elle est Berbère, arabisée, Turque, et Française aussi, depuis la colonisation. Et Romaine. C’est la ville de la piraterie, celle où on vendait ces jolies blondes Européennes dont le bateau avait eu le malheur de passer par là, comme s’en amuse Voltaire dans Candide. C’est une façade sur la mer, de nos jours une copie de Paris le long du port, un Paris idéal où le soleil tape fort (Albert Camus, L’étranger). Alger, c’est une Andalousie Ottomane, ce sont les femmes couvertes d’un Haiek, une grande pièce de tissus blanc, parfois orné de broderies, dont elles se couvraient avant de sortir, un peu comme un grand châle, cachant sous tout cela leurs bijoux, leurs vêtements que l’on appercevait quand même, comme le montrent les photographies de la ville prises vers 1880, et comme le raconte avec humour, les Milles et Une Nuits. Ce sont des gâteaux aux noisettes, aux amandes, aux pistaches, aux noix, à la fleur d’oranger, aux pétales de roses, au miel des montagnes de la petite Kabylie toute proche. Alger, c’est aussi l’Andalousie faite populaire, c’est le Châabi, ce blues accompagné d’un Oud (luth) et, depuis les années 30 (Lili Boniche), sous l’influence de chanteurs Juifs Algériens, d’un piano et d’un accordéon avec qui il se marie si bien. C’est aussi une Casbah magnifique qui domine la mer, avec ses patios, ses mosaïques, ses terrasses. Alger toute imprégnée de France, terrasse rue Didouche Mourad, ancienne rue d’Isly. Une ville canaille et raffinée, marchande et aristocratique, bâtarde et sûre d’elle. Parisienne.

    La Kabylie, les Berbères, les Touaregs

    Plus à l’est, après la Kabylie, il y a Constantine, perchée sur ses deux versants de montagne. Berbère et arabisée, montagnarde. Il y a Bejaia dont on savoure les rivages en été, et puis il y a Annaba, presque déjà Tunisienne.

    Plus au Sud, le désert et son peuple fier, les Berbères nomades, les Touaregs. Ils racontent l’histoire du Maghreb (en Arabe, Occident). Il y a longtemps, l’Afrique du Nord était Africaine. Noire. Les bergers nomades y faisaient paître leurs troupeaux. Et puis progressivement arrivèrent les peuples Méditerranéens, blancs. Les Berbères, notamment. Ils se sédentarisèrent sur les côtes d’abord, repoussant les Bergers plus au Sud. Le désert, agressé à ses bordures par les gigantesques troupeaux de moutons, ne cessa de s’étendre et devint progressivement une véritable barrière entre les deux Afrique. Les bergers de ce temps descendirent plus au Sud. Ce sont les Maliens d’aujourd’hui. Et les Berbères se divisèrent progressivement en trois groupes différents dans leur mode de vie. Les Berbères des côtes, marins et qui allaient rentrer en contact avec les conquérants des mers, ces commerçants infatigables, inventeurs entre autres, de l’alphabet, de la comptabilité et de la monnaie, les Phéniciens (aujourd’hui, Palestiniens). Ils allaient même un temps envisager de coloniser Rome, tous unis derrière l’ambitieuse capitale Berbéro-Phénicienne, Carthage. En échouant, ils allèrent se romaniser, adopter le Christianisme avant Rome, et plus tard allaient se convertir sans trop de difficultés à l’Islam, cette religion écrite dans une langue sémitique, l’Arabe, si proche du Phénicien, une autre langue sémitique, qui avait « fertilisé » leur propre langue.

    Ce groupe, ce sont ceux que l’on appelle « arabes », aujourd’hui, en fait des Berbères arabisés. Il n’y a toutefois aucune homogénéité dans la langue d’une région à l’autre, et le vocabulaire porte la marque de la richesse de leur histoire, phénicienne, romaine, wisigothique, byzantine, vandale, arabe, ottomane, espagnole, française.

    Le deuxième groupe rentra plus loin dans les terres, développa les cultures, peupla les montagnes. Ce sont les Kabyles, les Chaouis. Il suffit de regarder le costume féminin, il semble comme figé dans l’antiquité, avec sa taille basse, ses plissés, ses couleurs vives, les rubans dans les cheveux parés de bijoux. Seule influence de l’islam, un foulard qui vient se rajouter à la chevelure, en l’emballant, quand la femme sort du village pour voyager, et éventuellement un haiek. La délimitation des territoires des hommes et des femmes, parfois très marquée lors des fêtes, porte autant la marque des civilisations méditerranéennes que de l’Islam puisqu’on la retrouve en Sicile ou dans la Grèce ancienne. Ils continuent de parler le Berbère, avec des variantes assez importantes d’une région à l’autre pour eux aussi, au gré des influences.

    Le troisième groupe, ce sont les Berbères du Sud. Comme toujours quand un peuple envahit un territoire, une sorte de zone tampon finit par apparaître. Dans le Maghreb, c’est le Sahara où les Maliens et les Berbères se sont progressivement assimilés les uns aux autres pour donner naissances à divers peuples, dont le peuple Touareg, ces grands commerçants, ces passeurs de civilisations et de richesses, qui mettaient en contact l’Égypte, le Mali, les Arabes et l’Afrique du Nord, et donc l’Europe. La splendide Ghardaya, en pays Mzabite, fit baver Le Corbusier.

    Les Juifs étaient en Algérie depuis longtemps, très longtemps. Parfois plus de 2000 ans. Ils arrivèrent peut-être quand les Phéniciens fondèrent Carthage. Ils étaient là quand les Romains arrivèrent. Ils étaient Juifs de culture Berbère, certains chassés de Jérusalem par les romains, d’autres venus faire du commerce, installés dans la population locale, en adoptant les usages et faisant parfois preuve d’un certain prosélytisme religieux, convertissant des villages Berbères ici et là, ce qui facilita peut-être l’adoption du monothéisme par la suite. Ou bien Séfarades, ils étaient commerçants, médecins, philosophes et musiciens, ils deviendraient le poumon du Maghreb, l’agent pacifique de l’arabisation, venant d’Andalousie, notre paradis perdu qui trouva sa continuation dans le Maroc unifié dès les 17e siècle, et jusqu’à cette fière ville de l’Ouest, Tlemcen. On ne sait trop, d’ailleurs, parmi les grandes familles de Tlemcen, qui était juif et qui ne l’était pas…

    Louis-Philippe et les Anglais

    Un jour, un ministre de Louis-Philippe eu vent que l’Angleterre s’apprêtait à entrer en Afrique du Nord. Et voilà comment fut décidée la colonisation de l’Algérie. Ceux des côtes résistèrent pour le principe, mais ils en avaient vu d’autres. Le grand héros national, Abd El Kader, fini par se rendre lui aussi, après une longue résistance, et avec lui beaucoup de tribus. La Kabylie continua à se battre. Jusqu’en 1857. Et c’est ainsi que cet assemblage de Berbères, que les modes de vie, les langues, l’histoire, les pratiques et les « maîtres » successifs avaient séparés, les interprétation de l’islam et les guerres avaient divisés, se trouvèrent réunis dans une sorte de gros pâté que le colonisateur appela du nom de la ville qui avait fait trembler les marins pendant si longtemps. Algérie.

    Une histoire très ancienne donc, complexe, riche, dont mêmes les « Arabes » sont fiers au fond d’eux. Rome émergeait à peine que déjà, dans le Maghreb, les femmes tissaient les superbes tapis, préparaient l’huile d’olive et des figues séchées, cultivaient les bleds en abondance qui étaient vendus aux commerçants Phéniciens…

    Carnets d’Orient, de Jacques Ferrandez. Une magnifique bande dessinée dont la publication suit son cours, et qui retrace l’histoire de l’Algérie coloniale, du côté pied-noir. Dans le premier tome, il rend merveilleusement compte de ce patchwork coloré, multiculturel, et qui reflètait si bien la richesse de ces 3000 ans d’histoire, cette richesse qui excita les artistes, particulièrement Delacroix (Femmes d’Alger dans leur appartement). On y croise les femmes juives que l’ordre musulman (dhimma) autorisait à circuler sans foulard, parées de bijoux, d’étoffes riches. On peut bien sûr être choqué par la forme que prenait l’islam, avec ces femmes voilées, mais c’était ainsi…

    Après la guerre et les premiers massacres, la France finit par adopter la sage politique Turque : laisser les Algériens s’administrer, et éventuellement, arbitrer les conflits. Ceux-ci se firent à ce nouveau maître. Les soldats se montraient assez coopératifs, et se firent admettre. Les notes des bureaux arabes dans les années 1860 sont très précieuses aujourd’hui pour comprendre l’ancienne société Algérienne, avant son démantèlement. Ils fournissent un très précieux et bien involontaire travail ethnologique.

    Car si ni Louis-Philippe, ni Napoléon III n’avaient que faire de l’Algérie, laissée aux spéculateurs comme l’explique si bien Balzac dans La cousine Bette, la République fraîchement proclamée en 1870 allait, elle, totalement revisiter la politique. Elle allait tout d’abord y envoyer des Communards, puis les Alsaciens dont elle ne savait que faire après les avoir encouragés à quitter leurs terres dorénavant allemandes. Les premières grandes expropriation eurent lieu, scellant le destin des populations françaises d’Algérie, désormais considérées comme intrues. La République, armée de ses valeurs Universelles relégua les populations au rang de main d’oeuvre d’appoint destinée à aider les colons à développer le pays. Pire, alors que Napoléon III avait par décret autorisé les 3 millions « d’indigènes musulmans », les 300.000 « étrangers » (Espagnols, Italiens) et ses 35.000 « indigènes israelites » à demander la nationalité française (décret du 21 avril (!) 1866), les décrets Crémieux (24 octobre 1870) allaient donner aux Juifs l’automaticité de cette nationalité, et en exclure les « indigènes musulmans ». Les Musulmans commencèrent à regarder les Juifs comme des traîtres car jusqu’alors, ils avaient partagé l’histoire du pays. C’est une blessure profonde qui a engendré l’un des pires malentendu de l’histoire Algérienne avec des conséquences jusqu’à nos jours.

    La République

    Quand la République passa enfin entre les mains des Républicains, lors des élections de 1878, les Communards furent graciés, mais la politique Algérienne n’allait, elle, pas changer.

    En 1914, on envoya les « indigènes musulmans », privés de droit de vote, et pour leur grande majorité privés de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire, aux premières lignes aux côtés des Bretons. Il y eut le centenaire de l’Algérie Française en 1932, avec sa nouvelle vague d’expropriations, ses déportements massifs de populations dans l’Ouest du pays, afin de franciser l’Algérie disait-on, mais dont le but était d’enrichir de grands bourgeois qui revendaient au prix fort des produits agricoles, bleds, fruits, légumes, produits à très bas coût Outre-Mer. Il y eut l’appauvrissement sans fin des populations rurales, souvent privées de leurs terres, réduites au travail journalier sur ce qui fut leurs terres, privées du droit de grève et des libertés syndicales.

    Dans les villes, dans les quartiers populaires,  un vague brassage s’opérait malgré tout puisque c’étaient les seuls endroits où des indigènes musulmans pouvaient être scolarisés. La littérature Algérienne y puisa ses premiers grands écrivains modernes, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib [3]Kateb Yacine [4]Assia Djebbar, ceux qui bientôt, dans les années 50, allaient exprimer chacun à leur façon la réalité coloniale dans des oeuvres majeures. Avec une mention spéciale pour Kateb Yacine avec Nedjma, le livre de la génération de l’indépendance. Un livre d’errance, comme privé de racines.

    En France, personne ne s’en souciait. Une grande partie de la population vivait de très peu, et connaissait finalement très mal les départements français d’Algérie. Et cette appellation d’indigènes ou de sujet musulman renvoyait la population à un archaïsme dont la France Républicaine se croyait débarrassée, en créant une division que pourtant la laïcité si souvent invoquée réprouvait : il y avait les Français, et il y avait les Musulmans.

    La laïcité

    Car quand on parle en France de laïcité de nos jours, les deux camps en présence ignorent ou feignent d’ignorer son histoire.

    La « gauche » n’a jamais eu avec la religion une histoire heureuse. Un débat religieux, celui de la Bulle Pontificale Unigenitus, acceptée par Louis XIV en 1713 et portant interdiction du Jansénisme, a empoisonné tout le 18e siècle et est considérée comme une des causes majeures de la Révolution. En obéissant à une politique Pontificale, le Roi fut accusé par les légistes, puis les philosophes, d’obéir à une puissance étrangère, de ne pas avoir discuté cette politique avec ses parlements et d’avoir ainsi transgressé la constitution. La gauche de l’époque s’est donc battue pour le droit des Jansénistes contre l’Église.

    Lors de la Révolution, elle eut sa revanche avec la loi portant Constitution Civile du Clergé. La révolution voulait instituer la liberté de culte et extraire la religion catholique de l’influence d’une puissance étrangère: le Vatican. Le clivage droite catholique rurale / gauche anti-cléricale urbaine date de cette période et Zeev Sternhell y voit même un moment clé qui, avec l’exécution de Louis XVI, donnera naissance à l’extrème-droite française et européenne, le clergé et les monarchistes ayant développé la thèse d’un complot des Juifs, des Protestants et des Franc-maçons, orchestré par une puissance étrangère, l’Angleterre.

    Un siècle plus tard, et après que les milieux anti-républicains aient affûté leurs armes théoriques (on pense à Charles Maurras en particulier), l’affaire Dreyfus fut un nouvel épisode de confrontation et allait obliger la gauche à définir enfin sa position sur la question religieuse, elle qui avait progressivement adopté un athéisme militant, en réponse à l’anti-républicanisme de l’église. Si la droite fit bloc pour accuser Alfred Dreyfus de trahison, la gauche se divisa en deux blocs. L’un parmi lesquels Jean Jaurès, qui estimait qu’il fallait défendre Alfred Dreyfus contre ce qui leur apparaissait comme un complot Catholique et antirépublicain. Et l’autre, autours de Jules Guesdes et des anarchistes, qui considérait que ces histoires étaient des histoires de bourgeois. C’est l’alliance de plus en plus manifeste des catholiques, des antirépublicains, des monarchistes et des bonapartistes, ainsi que l’intelligence de gens comme Émile Zola qui décidèrent Jules Guesdes à défendre Alfred Dreyfus. Aux élections suivantes de 1898, après avoir gagné la bataille de l’opinion en démontrant le complot antirépublicain de la réaction, une majorité de gauche dite radicale (la gauche des républicains), appuyée pour la première fois par l’extrème-gauche (les socialistes), remporta les élections et vota la loi de séparation de l’Église et de l’État, faisant de la France un État laïc.

    Les invocations actuelles à la République et la Laïcité n’ont donc pas grand chose à voir avec loi de séparation de l’Église et de l’État qui cherchait à écarter de la sphère politique les groupes de pressions qui tendait à imposer leur loi pour renverser la République, à moins que l’on suppose que les Musulmans travaillent contre la France et veuillent renverser sa République. Certains récemment on franchi le pas dans ce type de discours.

    Les indigènes musulmans

    Toute égalitaire (à l’exclusion notable des femmes et sans même tenir compte des inégalités sociales) qu’elle était devenue, la nouvelle République laïque s’arrêtait aux indigènes musulmans qu’elle renvoyait à leur religion quand elle prétendait partout ailleurs instituer des hommes libres, des citoyens. Cette même République laïque qui sortirait Jeanne d’Arc en 1914, escortée d’une armée de curés, pour une grande communion laïque où périrent des dizaines de millions de gens.

    Ce statut inégalitaire et la pauvreté allaient pousser de plus en plus d’indigènes musulmans des départements français d’Algérie à venir en Métropole. S’ils craignaient le climat, froid, ils aimaient la jovialité de la population, sa simplicité et son relatif respect envers les étrangers, qui contrastaient avec le sentiment d’exclusion dans la colonie. Certains ouvraient de petits cafés où ceux de leurs villages venaient noyer l’ennui, la solitude, la tristesse. Cette immigration était masculine. On y parlait politique. Il y avait ceux qui rêvaient de restaurer un ordre ancien, où la religion et les clans retrouveraient leur place. Il y avait ceux, comme mon père, qui rêvaient d’une République, avec l’école obligatoire et la liberté politique, comme en France, mais par les Algériens, et pour les Algériens. Ceux-là se considéraient comme laïques, dans le sens de la séparation de la religion et de l’État, tout en étant musulmans. C’était certainement la tendance la plus ambitieuse politiquement car dans leurs rêves, ils plaçaient leur pays à égalité avec la France…

    Quand la Deuxième guerre mondiale survint, les élites françaises eurent enfin leur revanche. On accuse souvent la gauche d’avoir voté les pouvoirs à Pétain : c’est faux. C’est oublier que bien peu de députés et sénateurs étaient présent lors du vote car le pays était complètement désorganisé, les routes et les voies de chemins de fers avaient été bombardées. C’est oublier la tentative de Léon Blum et de Pierre Mendès-France, accompagnés d’autres parlementaires, de partir constituer un gouvernement en exil… à Alger, et qui furent arrêtés en chemin.

    Sur le front, comme l’ont raconté tous les témoins, en se réveillant un matin, les soldats ont constaté que leurs généraux étaient partis en emportant les armes ou les munitions. La République fut trahie par ses élites, des élites qui « préféraient Hitler au Front Populaire » et qui voyaient là une revanche sur la Révolution, la séparation de l’Église et de l’État et les droits syndicaux, une République qu’ils appelaient « la gueuse », tant elle s’identifiait désormais aux luttes sociales, et aux pauvres. Les élites Françaises n’aiment la République que quand elle les sert. Pour ceux que cette idée rebute, ils peuvent toujours lire L’étrange défaite, de Marc Bloch.

    De son côté, de Gaulle constitua sa coalition très patiemment. Réactionnaire Maurassien et antirépublicain, le spectacle de la collaboration le convertit à la République. Par réalisme, il accepta de travailler avec les communistes et les socialistes : la droite était, dans son ensemble, totalement compromise. À Londres, ces communistes, ces socialistes, ces radicaux, et puis aussi de jeunes chrétiens influencés par les doctrines sociales de l’Église, en d’incessants échanges, parfois rudes, constituèrent un Conseil National de la Résistance d’où émergea progressivement le visage d’une France nouvelle, sociale et démocratique. Tout était passé en revue.

    Tout, sauf une chose : les colonies, et au milieu d’elles, l’Algérie. La France nouvelle ne toucherait pas aux puissants intérêts dans les colonies ; peut-être même fallait-il au contraire se les concilier pour gagner la guerre, Alger devenant à partir de 1942 la base avancée de l’Armée Américaine.

    Fin de 1ère partie

    Notes

    [1] Mouloud Feraoun, Le fils du pauvre (un roman décrivant la vie quotidienne dans un village de Kabylie dans les années 50).
    [2] Mouloud Mammeri, La colline oubliée (une histoire en Kabylie pendant la seconde guerre mondiale).
    [3] Mohammed Dib, La grande maison (l’ouest algérien après les grandes expropriations, un très beau roman).
    [4] Kateb Yacine, Nedjma (le roman de l’errance, des êtres privés de racines : LE roman de l’indépendance).

    Pour aller plus loin
    — À voir, une vidéo d’Alger, à la fin du 19eme siècle.
    — Un site à découvrir : Le journal d’un appelé en Algérie, entre 1960 et 1962.
    — 1956, une sale histoire (sur Vodeo, en location)
    — À lire sur Wikipédia: les Berbères, les KabylesTlemcen et Oran.

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    [tab title=”2ème partie”]

    En Algérie, les temps avaient changé, une petite élite instruite avait fini par émerger, frottée aux idéaux républicains, communistes, socialistes. C’est elle qui avait progressivement convaincu la population qu’il y avait intérêt à aider la France pour renégocier après la guerre les termes de la présence Française. Le 8 mai 1945, jour de la fin de la guerre, des manifestations de joie traversèrent le pays. Au milieu de ces cortèges apparut pour la première fois le drapeau Algérien : un policier tua le porteur du drapeau. Il y eu alors des débordements, et la répression fut sanglante. 30.000 à 45.000 Algériens (d’abord un millier, révisé officiellement par la France à 17.000, ce chiffre étant contesté par les historiens) furent massacrés. Si la guerre venait de prendre fin en France, le nouveau gouvernement de la République signifiait au peuple Algérien que le concernant, elle ne faisait en fait que commencer.

    La répression de Sétif et de l’Est Algérien laissa une trace profonde au sein de la jeune génération Algérienne qui comprit alors que la nouvelle République, toute à ses valeurs de liberté et à son universalisme, veillerait au status quo. Instruits, maîtrisant les belles lettres, ils n’en seraient pas moins des sujets, non des citoyens, leurs papiers précisant leur qualité de musulmans.

    Si la gauche officielle, le parti communiste, le parti socialiste SFIO, ne s’occupaient pas de ces Arabes, comme on commençait à les appeler en métropole, là aussi les choses évoluaient, particulièrement autours de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ainsi que leur revue Les Temps Modernes. Jean-Paul Sartre rendait à l’intellectuel la place que lui avait volée la Révolution Française, une position autonome, critique, indépendante et libre, un témoin jeté dans le monde. Les Temps Modernes fut la première revue d’une réinvention de la gauche, on peut y trouver l’origine de cette deuxième gauche qui allait se manifester plus tard au début de la guerre en Algérie. De 1946 à 1949, Jean Genet, Michel Leiris, Franz Fanon, Claude Levy-Strauss, Claude Lanzman, Boris Vian… La revue inventait son époque, brassait les idées, mais que ce soit à travers les chroniques de jazz, les premiers pamphlets de Franz Fanon et les premières pages de Tristes tropiquesles Temps Modernes plaçait la gauche dans l’obligation de penser le monde et de l’écouter, en arrêtant de le penser à partir de critères strictement français.

    Les choix politiques de Jean-Paul Sartre allaient progressivement diviser cette nouvelle gauche en gestation, mais il n’en demeurait pas moins que le pli était désormais pris de penser indépendamment des partis politiques et des poses qu’ils prenaient au gré des remaniements ministériels incessant de la Quatrième République : le boudeur De Gaulle attendant son retour, les communistes assiégés, exclus et repliés sur eux-mêmes, et les ministres interchangeables de l’improbable tandem socialo-centriste. Cette gauche nouvelle multipliait les clubs et les cercles de pensée. Gille Martinet créait France-Observateur, Jean-Jacques Servan-Schreber L’Express. Castoriadis pensait Socialisme ou Barbarie. L’indépendance de penser dans ces groupes qui gravitaient plus ou moins autours de Les Temps Modernes permettait de surpasser les divisions et cette espèce de passage à vide de la première moitié des années 50.

    Pierre Mendès-France

    Quand Pierre Mendès-France, ancien résistant, devenu Président du conseil (premier ministre), réussit à conclure la guerre en Indochine, les plus modérés de cette gauche nouvelle applaudirent, quand les autres éxigèrent que l’on pense enfin à décoloniser. C’est l’époque de Les damnés de la terre, de Franz Fanon. Mais quand le 1er novembre de cette même année 1954, le Front de Libération Nationale (FLN, groupe décidé à se battre pour obtenir l’indépendance) organisa des attaques synchronisées sur tout le territoire Algérien, les espoirs de modération ne firent pas long feu. Pierre Mendès-France fut conduit à démissionner. Pas qu’il fut pour l’indépendance, mais pour le moins il pensait qu’il convenait d’ouvrir un dialogue sur cette nouvelle « question Algérienne ». On connaît la suite, l’engrenage répression / mobilisation / répression, et la propagande aux actualités présentant la Résistance Algérienne comme un groupe de terroristes isolés.

    Les Algériens, à qui on niait le droit d’être Algériens, alternativement terroristes, musulmans, arabes, étaient opposés à des populations locales dépeintes alternativement folkoriquement traditionnelles (femmes voilées, you you à l’arrivée de l’armée), ou intégrées, menacées par de dangereux criminels musulmans manipulés par Moscou et Nasser. La France, mère Patrie civilisatrice, République Laïque et Universelle, terre des droits de l’homme et du citoyen, répandait ses bienfaits et ses vertus émancipatrices, la liberté, les lumières en ces terres arriérées d’où toute Culture était absente, avec le grand C si cher à Alain Finkelkraut.

    Et peu importait s’il n’y avait pas d’écoles. Et peu importait si la population ne pouvait pas voter et se voyait refuser l’accès à l’Universel, à la laïcité, aux droits de l’homme et à la citoyenneté. Et peu importait si lors de l’épidémie de typhus en Kabylie, en 1941, les médecins ne prirent pas la peine de se déplacer dans les villages. Et peu importait si les populations des colonies avaient pris part à l’effort de guerre… La République Française, Laïque et Universelle, était généreuse avec ses enfants à qui elle apportait la civilisation qui leur faisait tant défaut, il fallait juste laisser le temps aux populations indigènes de s’adapter, et donc les rebelles devaient être arrêtés et punis.

    En 1956, alors que la guerre n’était pas encore irréversible, un espoir monta quand les élections furent remportées par une grande coalition réunie autours de la SFIO (l’ancien Parti Socialiste, fondé en 1905), menée par Guy Mollet et à laquelle s’était joint Pierre Mendès-France, qu’on présentait dans la jeune nouvelle gauche comme l’homme de la situation. Le Front Républicain, qui divisa ceux qui osaient y croire et ceux qui ne s’illusionnaient pas, rassemblait sur l’essentiel : agir vite et en profiter pour régler la question coloniale.

    Guy Mollet

    La première déception vint avec la désignation de Guy Mollet, qui était en fait un pur produit de l’appareil socialiste et de sa puissante fédération socialiste du Nord. Sous son aile grandissait Pierre Mauroy. Et puis, il y avait toutes les têtes habituelles de la Quatrième République, parmi lesquelles François Mitterrand (pas encore socialiste, et appartenant à un petit parti centriste et anticommuniste, l’UDSR), à l’Intérieur et qui était sur la question Algérienne un des plus modérés des conservateurs, soucieux d’une certaine forme d’évolution du statut. Il y avait Gaston Deferre. Quelques attentats, une visite lamentable en Algérie où il fut reçu à coup de tomate par les pieds-noirs (les Français) entraînèrent Guy Mollet à prendre la décision de mobiliser le contingent contre le FLN.

    Il décida même l’interdiction de la célébration des fêtes du 14 Juillet. On allait pacifier. Maurice Papon, qui s’était signalé par des déportations de Juifs pendant l’Occupation en tant que Préfet, fut désigné pour s’occuper des Aurès. Et puis on fit détourner un avion de cadres du FLN le 22 octobre 1956, et on les jeta en prison. La France fut condamnée à l’ONU, ce qui fut caché aux Français: l’information était contrôlée, et François Mitterrand veillait au moral des troupes. Le Parti Communiste continuait de demander des négociations, tout en veillant à bien éviter de rentrer dans les détails: il y avait un important électorat pied-noir dans les quartiers populaires. Le PCF milita jusqu’au bout pour des réformes, jamais pour l’indépendance. Et il exclut sauvagement celles et ceux qui aidèrent les Algériens. Alain Krivine et les « Italiens » de l’UNEF ou des Jeunesses Communistes en feraient bientôt l’expérience.

    La désillusion était grande dans ce qui commençait à s’appeler la deuxième gauche : L’Express, France-Observateur, Les Temps Modernes, Libération (le journal d’après-guerre dirigé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, et qui disparut au début des années 60), ainsi des pans entiers de la SFIO qui quittèrent leur parti. Parmi eux, Charles Hernu, Alain Savary, Jean Poperen, mais aussi Gaston Deferre qui, ministre, venait de faire voter une loi accordant, enfin, la citoyenneté aux Algériens, et se désolidarisa du détournement de l’avion du FLN. Ce fut l’époque des clubs, et du PSA (Parti Socialiste Autonome) qui, en 1958 devint le PSU (Unifié), regroupant tous ces clubs et partis ayant refusé la politique de la SFIO et ayant, enfin, clarifié leur position sur la colonisation. Le PSU a été la seule formation politique à réclamer ouvertement l’indépendance sans condition, à dénoncer la torture qui était pratiquée à grande échelle, à aider activement le FLN (porter des valises) et à soutenir les appelés (ces jeunes de 19 ans envoyés faire la guerre lors de leur service militaire de 2 ans) insoumis et déserteurs. Pierre Mendès-France y adhéra.

    Un brillant énarque, qui allait livrer en 1958 le plus violent acte d’accusation contre la guerre faite par la France (démolitions de villages à grande échelle, déportations, exécutions de civiles, terre brûlée, camps de concentrations, mortalité infantile quasiment planifiée, etc) s’apprêtait à en prendre la tête. Michel Rocard.

    De son côté, autour de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, en compagnie de la jeune avocate Gisèle Halimi, on dénonçait la torture à grande échelle, et en particulier l’utilisation du viol comme outil de torture (procès Djamila Boupacha). Henry Jeanson, enfin, organisa de véritables réseaux d’aide aux Algériens et trouva dans L’ExpressFrance-Observateur et Les Temps Modernes des soutiens importants.

    De Gaulle revint au pouvoir le 13 mai 1958, après une mise en scène préparée de longue date par la presse conservatrice (France-Soir en tête) qui martelait depuis des années qu’il était le seul recours possible. Il revint grâce à un coup d’état, la prise du pouvoir du gouvernement local d’Alger par l’armée. Nommé Président du Conseil par le Président René Coty, il alla immédiatement voir ses nouveaux alliés, à Alger, « Je vous ai compris ». Il jouait également un fantastique mensonge à une population pied-noir inquiète, en se gardant bien de leur dire qu’ils devraient accepter une évolution. Au contraire, la propagande officielle mettait en avant leur rôle dans la défense de la France contre le communisme, et la population pieds noire, surtout les plus pauvres, y croyait. Les plus riches, eux, quittaient déjà le navire en rapatriant leur argent. Coincés entre ces Français dont un certain nombre les regardaient avec mépris en les considérant comme des Arabes, et des Algériens aidant désormais de plus en plus la résistance, les Juifs s’accrochaient comme ils pouvaient à cette République leur avait autrefois donné la nationalité.

    Alors que la résistance visait la France uniquement, et pas les Juifs en tant que Juifs, les services secrets Israéliens s’en mêlèrent, accroissant encore un peu plus le fossé avec la population Algérienne. Pris aux piège par les événements et la guerre, par le statut de Français que leur avait accordé le décret Crémieux, mais également par leur choix de choisir la France contre les Algériens dès 1945, les Juifs Algériens savaient que l’indépendance se ferait non plus seulement sans eux, mais aussi contre eux, car dans le monde bipolaire de Yalta, on devait choisir son camp. Et les Arabes étaient avec les Russes, comme Nasser, qui était décidé à en découdre avec Israël, soutenu par les Américains. De leur côté, les Juifs de métropole, Ashkénazes, ne s’intéressaient pas à ce qui se préparait. Beaucoup même étaient contre la guerre. Ils avaient généralement une méconnaissance totale du judaïsme Nord-Africain.

    En 1961, alors qu’en cachette De Gaulle négociait, son premier ministre Michel Debré avait les mains libres pour imposer le couvre-feu aux Français Musulmans : encore un bel exemple de laïcité. La Fédération de France du FLN décida d’une marche pacifiste, le 17 octobre, afin de dénoncer les mesures discriminatoires qui frappaient les Algériens, ainsi que les disparitions qui se multipliaient depuis l’été. Le nouveau préfet de Police, Maurice Papon, qui était responsable de la mort de 200.000 à 400.000 Algériens au cours de la campagne de « pacification » (les chiffres sont incertains, et on découvre encore de nos jours des charniers), fit preuve du même zèle Républicain qu’en Algérie. Sous les caméras de la télévision Belge, de la télévision Américaine et de la BBC, mais en absence de la RTF, 400 Algériens furent assassinés à coup d’armes à feu ou lynchés jusqu’à ce que mort s’ensuive, des milliers furent frappés et blessés, souvent au visage, et emmenés au Vel d’Hiv.

    Massacre. Censure.

    Le lendemain, Le Monde, Libération, l’Express et L’humanité furent censurés. On avait chassé l’Algérien dans le centre de Paris, dans le bois de Boulogne, sur les boulevards. On en exécuta une cinquantaine dans la cour de la Préfecture de Police de Paris, qui furent ensuite jetés derrière Notre Dame. On repêcha des cadavres pendant des semaines. Seules les images des télévisions étrangères nous permettent de saisir l’ampleur de cette répression destinée à défendre la République Française. Les militants du PSU, les jeunes de l’UNEF s’illustrèrent en aidant les manifestants qui fuyaient comme ils pouvaient : la RATP avait en effet sorti ses contrôleurs, empêchant des milliers de manifestants de trouver refuge dans le métro alors qu’ils étaient poursuivis par des forces de l’ordre en furie, chauffées à blanc par des messages radios contradictoires venant de la Préfecture les informant que les manifestants étaient armés. Les bus, comme en 1942 pour les Juifs, transportaient les Algériens au Vel d’Hiv. Mon père m’a raconté les cadavres dans les arbres: les policiers tiraient sur des manifestants terrorisés et réfugiés dans les arbres, comme le révèlent des images des télévisions américaine, belge et britannique.

    Le Parti Communiste organisa une manifestation contre la répression. Il y eu trois morts et une violente répression à Charonne, et c’est ainsi que trois morts Français effacèrent la boucherie du 17 octobre. Je ne dis pas que les uns étaient mieux que les autres. Mais je constate que la mémoire a vite oublié les centaines d’Algériens. Comme toujours.

    Il y eu le coup d’état manqué de l’OAS en 1962, quand il était évident que la partie était perdue. Et les Accords d’Évian. Et le référendum. Désormais, les Français d’Algérie devaient quitter dans la panique. Pas à cause des Algériens, mais à cause de l’OAS (un groupuscule para-militaire d’extrème-droite) qui commétait des attentats destinés à ruiner toutes les chances de réussite de l’indépendance, et tenta même d’assassiner le Président de Gaulle.

    En juillet 1962, enfin, après 8 ans de guerre et plus d’un million d’Algériens et 30.000 Francais tués, il y eu l’indépendance. Et les Algériens, qui jamais n’avaient vécu dans un cadre unifié, en tant qu’Algériens, se retrouvaient libres dans un pays dont une partie des personnes qualifiées venaient de partir.

    De l’autre côté de la Méditerranée, des drames sourds commençaient. Celui des pieds-noirs, arrachés à leur quotidien, au soleil, aux odeurs, aux couleurs. La plupart étaient des gens simples, commerçants, instituteurs, employés de bureaux de petites sociétés de commerce. Leurs grand-parents avaient été envoyés là, et voilà qu’ils refaisaient le chemin en sens inverse, dans un pays qui voulait les ignorer, et qui les méprisait. Ils avaient un drôle d’accent, ils faisaient penser à des Arabes. Ils recevaient des allocations et rappelaient cette guerre que l’on ne nommait pas, l’appelant « événements d’Algérie ».

    Le drame des harkis aussi commença. Certains avaient suivi la France parce qu’ils n’avaient pas eu le choix, d’autres parce que… c’est la vie. Et voilà qu’ils se retrouvaient en France, Français avec des « têtes d’Arabes ». Et haïs des Algériens dont les enfants ne parleraient jamais à leurs enfants. Des Algériens qui, eux, pansaient la douleur de leurs morts et de leurs villages rasés, et devinrent des travailleurs immigrés s’entassant dans des hôtels du 18e ou bien dans les bidonvilles en bordure des grandes villes, leurs pauvres conditions de vie leur donnant rapidement la réputation d’être sales, voleurs et de jouer du couteau.

    Et puis il y eu la douleur sourde, profonde, indélébile, et jamais exprimée des Juifs, arrachés à un pays qui était le leur depuis des siècles. Privés des couleurs, des odeurs, de la langue, avec leurs têtes d’Arabes. Les Ashkénazes qui les regardaient comme les Français regardaient les immigrés Algériens. Vulgaires, sans culture, sans éducation. Eux, qui parlaient dans la langue du Califat de Cordoue. Reinette l’Oranaise, Enrico Macias, ou Lili Boniche le chanteur de Châabi Algérois…

    Les « purifications »

    Dans le ventre des Juifs d’Algérie, Séfarades ou Berbérisés, il y a le lointain échos de la Shoah mêlé au souvenir du paradis dont ils ont été chassés. Avec le départ de ses Juifs, partie intégrante de son patrimoine, sa minorité unifiante, présente partout depuis longtemps sur tout le territoire, porteuse d’une part réelle de notre Arabité mais aussi de notre berbérité, c’est un pays sans saveur, uniformisé, qui s’apprêtait à naître, dirigé par une élite peu instruite et plus ou moins pistonnée.

    La suite de l’histoire de l’Algérie n’est que succession de « purification ». C’est d’abord le président Ben Bellah exilant, dès 1962, Mohammed Boudiaf, un des fondateurs du FLN. C’est l’année suivante la répression qui s’abattit sur les Berbères de Kabylie, accusés de vouloir faire sécession et de travailler pour restaurer le pouvoir colonial (agents de l’impérialisme français), l’accusation perdurant encore de nos jours. Et puis ce fut le coup d’état de Houari Boumedienne destiné à mettre Ben Bellah, fossoyeur de l’Algérie, hors de nuire. Et puis ce fut la quasi interdiction de l’Islam traditionnel, comme celui de ma famille, un Islam qui savait s’arranger avec les hommes tels qu’ils sont (Marabouts). Et puis ce fut le recrutement de professeurs d’Arabes venus d’Égypte, destinés à Arabiser une Algérie Socialiste bien décidée à jouer la carte Pan Arabe avancée par Nasser, pour le coup trop heureux de pouvoir se débarrasser des Frères Musulmans, intégristes financés par l’Arabie Saoudite, c’est à dire, par la CIA.

    Et puis comme ce gouvernement abstrait, dictatorial éclairé, décidé à extirper l’esprit de gourbi (dixit Houari Boumedienne) de la tête du peuple, chercha à expliquer sa politique, il recruta des imams qu’il fonctionnarisa, ceux-ci mélangeant dans leur prêche une interprétation desséchée du Coran, littérale, et fondée sur leur incompréhension des richesses de la langue arabe, et la communication gouvernementale sur les succès de la révolution agraire et du plan quinquennal de développement de l’industrie gazière. Pour le peuple, rien ne changeait. Ou plutôt si. La vie était désormais devenue triste. Il n’y avait pas assez pour tout le monde, et la politique socialiste coupait le pays du reste du monde. Alors qu’à deux heures d’avion, il y avait une importante communauté.

    Cette politique allait marquer l’immigration en France, et dans le débat sur le foulard, la place de l’Islam, on doit l’avoir avec en tête ce fond historique. Un régime dictatorial en place en Algérie masquant son échec économique dans son socialisme, un incroyable besoin de main-d’oeuvre en France: les deux pays allaient tacitement très bien s’entendre. L’Algérie assouplit ses règles d’immigration, créant le billet à prix cassé en vol Air Algérie. La France offrit, elle, toute l’aisance et le confort de ses Foyers Sonacotra où, moyennant un certain prix, on avait droit à une chambre qu’on partagerait, en toute convivialité, avec un de ses congénères, un réchaud, et une vue imprenable sur un parking ou mieux, l’usine où on irait travailler. Dans la France Républicaine et fière de ses principes d’égalité, il était quasiment hors de question, de toute façon, d’espérer un logement décent, autre chose qu’une chambre de bonne, un foyer ou un hôtel au mois. Azzouz Beggag raconte la vie des bidonvilles, les enfants qui courent dans la gadoue… Les Arabes, comme désormais ils étaient labellisés  malgré le fait que la principale communauté venait de Kabylie, avaient la réputation d’être sales, et les femmes d’avoir trop d’enfants, les Français oubliant que leurs parents avaient eux-mêmes eu également des familles nombreuses. Ils commençèrent à s’installer dans les grandes barres de HLM construites à la va vite à la fin des années 60 pour mettre fin à l’habitat indigne, comme on disait, et où les habitants précédents vivaient leur arrivée comme un déclassement. Et quand dans la cité cohabitait un important groupe de Juifs Séfarades, les insultes fusaient, comme à Sarcelles.

    VGE et le regroupement familial

    C’est à ce moment-là que Valéry Giscard d’Estaing encouragea le regroupement familial, aidant l’Algérie du FLN à se débarrasser de trop nombreuses bouches à nourrir et recevoir des devises en ouvrant une deuxième vague d’immigration, celle des femmes, dont il faut rappeler ici que, du fait de la politique raciste de la République Française pendant la colonisation, le gros bataillon était analphabète et ne parlait que sa langue locale (je n’aime pas le terme dialecte, extrêmement irrespectueux). La plupart d’entre elles arrivaient à 30 ans, avec deux ou trois enfants conçus lors des vacances d’été, qui ne s’adaptèrent pour la plupart jamais à ce déracinement.

    Rien n’était prévu pour les aider, les accueillir, leur expliquer. Énormité de l’arrachement, jamais vraiment décidé mais subi, de cette transplantation dans un pays froid, où beaucoup de gens ne vous aiment pas. Impossibilité même de communiquer, lire, échanger.

    Vint le temps des jeunes Algériens nés en France. Les Bereu, puis Beurs, en verlan, comme on commençait à s’appeler entre nous vers 1980. Ceux nés en France, généralement correctement francophones, avec les résultats scolaires qui allaient avec le milieu social, l’environnement (bidonville ou grande barre de « 6000 » voisinant une cité de « 4000 », juste en bordure d’une autoroute et à proximité d’une zone industrielle jouxtant la zone de fret alimentant un grand centre commercial). Et puis ceux nés là-bas, débarqués un jour avec la mère, les frères, les soeurs et 20 litres d’huile d’olive. Ce sont celles et ceux qui eurent bien sûr le plus de problème pour s’adapter, coincés qu’ils furent entre une mère coupée de sa sociabilité habituelle et transplantée dans un environnement hostile où arrivait le chômage de masse. Elles sortaient de chez elles et allaient faire leur course sans être voilées, parce que la pratique s’était perdue, en Algérie, mais tout de même vêtues d’une gandoura et de chaussons, les cheveux roussis au henné.

    Quand en 1995 Khaled Kelkal a été abattu par la police, Le Monde a publié son interview, réalisée par un sociologue allemand un peu auparavant, avant qu’il ne dérape dans le terrorisme. J’ai rarement été aussi ému par un témoignage, car ce qu’il racontait, c’était sa vie, mais c’était aussi la mienne, à une époque où je me bagarrais une fois par semaine chez ma psy pour essayer de reconstituer une personnalité que je ne maîtrisais plus, avec de fortes tendances suicidaires, et où par bribe j’explorais tout ce que la société française, toute à son universalisme et ses principes républicains, nous avait fait subir, à mes parents, à mon frère et à moi, à nous les « bougnoules », les « crouilles », les « melons », les « ratons », les « t’as qu’à rentrer dans ton pays ». Khaled Kelkal expliquait qu’étant brillant élève, il était rentré au lycée où il réussissait parfaitement, mais qu’un jour, il avait pris conscience qu’il était le seul Arabe. Ce fut peut être la partie du témoignage qui me retourna le plus.

    J’avais été délégué de classe de la sixième à la première. Parmi mes supporters en sixième et en cinquième, les « Arabes » et les cancres. En lisant l’interview, donc, je m’apercevais pour la première fois que non seulement je les avais tous vus être orientés, redoubler ou, comme Aicha, fuguer, se droguer, se prostituer et/ou devenir délinquants. En terminale, j’étais le dernier survivant de ce long écrémage. Plus un Arabe. Jusqu’alors, j’avait vécu dans une sorte de cocon, celui que mes parents m’avaient fabriqué en m’interdisant de sortir, en me poussant à étudier malgré la pauvreté dans laquelle nous nous débattions. Car c’est une chose qui aujourd’hui n’est plus du tout discutée, aujourd’hui, la pauvreté des immigrés, ce prolétariat sans défenses, esclave d’un visa, et d’une famille laissée au loin que supportent les mandants envoyés à intervalle régulier. Kelkal mettait le projecteur dessus, et cela me fit terriblement mal.

    Fin de 2ème partie

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    [tab title=”3ème partie”]

    En 1981, 23 ans après avoir laissé un Général de talent prendre la République (Guy Mollet fut co-rédacteur de la 5e République), 25 ans après avoir enclenché la guerre, la torture et la mécanique des déportations en Algérie, le Parti Socialiste gagnait les élections. Cette victoire n’était pas la victoire du « vieux » parti socialiste SFIO. Le « nouveau » parti socialiste PS s’était construit en opposition à l’ancien. Les textes constitutifs dénonçaient la 3e voix, cette alliance avec le centre, pivot de la Quatrième République, jugée coupable de toutes les abdications. Guy Mollet avait perdu le contrôle : son protégé Pierre Mauroy, fasciné par son intelligence, avait fait allégeance à François Mitterrand.

    Et finalement, la « Deuxième gauche», individuellement d’abord, puis collectivement, avait rejoint ce nouveau parti qui brassait désormais des idées nouvelles et attirait chercheurs et universitaires. Les Rocardiens, comme ils étaient appelés, apportaient une approche plus sociétale (la gauche américaine, disaient les proches de François Mitterrand), et des liens étroits avec la CFDT, les réseaux associatifs environnementaux et beaucoup de groupes de réfugiés politiques d’un peu partout les ouvraient aux questions touchant aux droits des étrangers, au sous-développement. De son côté, Jean-Pierre Chevênement, développait un discours plus traditionnel qui refusait de voir en chaque étranger une histoire, un vécu, mais reprenait au gaullisme une ambition arabe, et particulièrement algérienne auquel il ajoutait une vision de classe où les étrangers maghrébins étaient les prolétaires les plus exploités (cette vision est toujours celle de Jean-Luc Mélanchon, par exemple).

    On avait presque oublié le coup de force d’un maire communiste qui avait envoyé un bulldozer contre un foyer Sonacotra en arguant que sa ville en avait suffisamment comme ça. L’agression d’un groupe de jeunes à Bondy, dont un se fit lacérer le dos à coups de lames de rasoirs (une inscription SS), par le Parti des Forces Nouvelles, passa inaperçue bien qu’elle laissa une trace profonde dans toute la Seine-Saint-Denis. L’attentat de la rue Copernic, enfin, avait focalisé l’attention sur le danger néo-nazi.

    Les premières semaines de l’été 1981 laissaient espérer beaucoup. Il était prévu de donner le droit de vote aux élections locales, et les radios libres envahissaient la FM. Parmi elles, Beur FM, une radio associative. De nos jours, le mot Beur est presque péjoratif, on a oublié que c’est nous qui nous le sommes donnés. Et cette radio était une première dont on ne peut imaginer la portée : pour la première fois, il y avait une radio qui parlait arabe, kabyle, Chlouh, Shaoui, on écoutait Idir et Warda. Un pur produit des enfants des Algériens de France, ce nouveau type de Français.

    La seconde génération

    Parce qu’à cette époque, la Seconde génération relevait la tête, et qu’en son sein, celles et ceux, peu nombreux, qui avaient passé les mailles de l’inégalité scolaire, se préparaient à créer le réseau associatif qui avait manqué à nos parents. L’agression de Bondy, ainsi, donna naissance à Bondy à une association, SOS ça bouge, qui dès 1982, organisait le soutien scolaire des « petits frères », parlait sur Beur FM, et organisait un festival, avec l’un des premiers vrais concerts rai en France et une « Chorba géante ». Le Bondy Blog n’est pas un produit marketing ! A Bondy, il y a une tradition militante très ancienne. Peut-être parce que Bondy, une des villes les plus pauvres de France, est aussi une ancienne bureaucratie socialiste SFIO, que les pieds-noirs y sont nombreux, protégés par une mairie qui accueillait tous les ans toutes les amicales possibles d’anciens d’Algérie, avec une assez importante communauté Juive d’Algérie au milieu. C’est d’ailleurs par leur biais que des liens se tissaient avec cette mairie, teintés certes de paternalisme, mais c’était déjà ça. Le Parti Socialiste Bondynois généra alors son Beur de service. Mais bientôt l’association SOS ça bouge, comme d’autres, allait bientôt avoir à ferrailler avec une grosse structure Séguélo-Élyséenne que vous connaissez tous.

    L’Algérie connut de son côté, une difficile transition après la mort de Houari Boumedienne, quand le Colonel Chadli Bendjeddid devint président. À Alger avaient lieu les premières agressions de femmes en mini-jupes, généralement balafrées avant d’être vitriolées, ce qui provoquait généralement des grèves spontanées de soutien dans les universités où certaines de ces agressions avaient lieu. Curieusement, les grèves étudiantes étaient plus sévèrement réprimées que les Frères Musulmans, comme on commençait à appeler les islamistes.

    En Avril 1980, suite à l’interdiction d’une conférence sur la culture Berbère de Mouloud Mameri, les étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou en Kabylie commencèrent à manifester contre le Parti unique et pour la liberté de parler Berbère, que le parti unique au pouvoir FLN interdisait en forçant à l’arabisation. La répression fut féroce. C’est à cette époque qu’émergea la jeune génération de Berbéristes. Les Kabyles, comptèrent leurs morts, mais rien désormais ne les empêcherait plus d’apprendre leur langue, notamment grâce à l’immigration en France, et aux exilés. Vous connaissez Idir, on peut ajouter Salem Chaker ou Mouloud Mameri. Le gouvernement, lui, conclut la répression par un nouveau tour de vis arabisateur, le français devenant une simple langue étrangère. La piètre qualité des professeurs d’arabe transformait lentement le pays en un gros machin sans histoire, sans culture, sans passé, sans réelle religion, dominé par une clique d’affairistes sans éducation qui se partageaient la manne pétrolière en distribuant les miettes, c’est-à-dire une nourriture pas chère, avec ses colorants chimiques et ses arômes artificiels, mais abondante. C’était fou, toute cette nourriture partout, dans un pays manquant déjà cruellement de tant de logements et d’écoles.

    Car ça ne marchait pas, le pays ne tenait pas sa forte croissance démographique. Pas de travail, pas d’argent, pas de logements, comme s’en amusait Abdelkhader Alloula dans ses pièces de théatre, ou comme le montrait dès 1976 Merzak Allouache dans le film Omar Gatlato. À Alger, on s’entassait à 10, à 15, à 20 dans des appartements minuscules, ce qui n’empêchait pas les journalistes du Monde Diplomatique de s’extasier devant la révolution agraire, la création d’unités sidérurgiques aux technologies soviétiques des années 60 et l’industrie industrialisante (!). Les immigrés, eux, savaient bien que ça ne marchait pas. C’était visible, entre le change au noir toujours plus juteux, 1 Franc pour 2 Dinars, puis 1 pour 3, 1 pour 6…, la corruption visible à l’aéroport Houari Boumedienne où les douaniers vous laissaient passer si vous glissiez 100 francs dans vos papiers, et vous infligeaient un dépeçage en règle des 100 kilos de bagage qu’en bon immigré vous transportiez avec vous.

    Je me souviens d’un type en larmes à l’aéroport, la première fois où j’y suis allé, au bled. Papa était si fier de pouvoir enfin m’emmener (pour certaines raisons qui m’échappent, il était indésirable depuis 1963 jusque vers 1975-1976…), il n’arrêtait pas de me parler. Il était amoureux de son pays, il avait risqué sa vie, lui, le « fils du pauvre » (Mouloud Feraoun), le fils de cette famille de Marabout, lettré mais sans argent, il était sorti de ses montagnes de Grande Kabylie, venu à la métropole, marié à une française que la famille répudia. Et puis là, on était dans un 707, on avait allègrement dépassé la limite de poids des bagages, moi, j’avais peur de me faire enlever (la télé racontait des histoires d’Algériens qui…), et il parlait, il parlait, et l’Algérie comme-ci, et l’Algérie comme ça, toi aussi tu es Algérien, le socialisme Algérien, plus tard ce sera ton pays, etc.

    À l’aéroport, un type qui pleurait, sa femme et leurs enfants en larmes, humiliés jusqu’au trognon, les valises béantes, tous les vêtements, les cafetières expresso, tout déballé, exposé aux regards, et les douaniers qui braillaient, dépêchez vous, vous gênez, bande de saloperie. J’étais effrayé, terrorisé. Mon père me dit de rester calme. J’étais un petit garçon bavard comme mon papa, très souriant. Là, je ne dis rien, j’étais collé à lui. J’ai vu le billet sous les papiers. Hop, un coup de craie sur les bagages, et nous retrouvions tonton Mahfoud, mon oncle, mais surtout le plus grand ami de mon père : ils avaient fait la traversée tous les deux, en 1947, la première fois. Bienvenue en Algérie.

    Je ne me sentais pas en sécurité à Alger, où nous passâmes la journée, mais j’ai tout de suite aimé les paysages de Kabylie. Je passais un mois de vacances fantastique, et puis, de toute façon, au retour, on n’avait pas de bagages.

    Le Roumi…

    Elles avaient toutes des larmes aux yeux en me regardant, les femmes. J’étais un beau petit garçon. Un Roumi… Une vieille dame dont je ne connais trop le lien de parenté, elle vivait à l’écart, seule, m’a regardé fixement. Elle avait des yeux très bleus, très profonds. Elle n’a pas cherché à me parler, comme les autres, elle a bien compris que le Berbère… Elle m’a offert un beignet qu’elle avait fait, croustillant, au miel. Elle a commencé à parler, et les autres femmes ont écouté. Non, elle a bien vu que je n’étais pas vraiment Roumi. J’ai senti qu’elle reconnaissait quelqu’un. J’aimais bien aller la voir. Je n’ai pas connu mes grand-mères. Mais c’est elle, ma grand-mère.

    Je suis retourné 3 fois encore en Algérie. La dernière fois, j’y accompagnais mon père pour son dernier voyage.

    Il y avait en France beaucoup d’espoirs dans la visite de François Mitterrand en Algérie en 1982, et la volonté y était, c’était peut être la seule fois où ça s’est produit. Mais le Président Chadli Bendjeddid avait les yeux ailleurs. Le dollar était cher, le pétrole aussi, les devises coulaient à flot, et pour la première fois, un président Algérien regardait du côté des États-Unis. Quand en 1981, seul, j’ai visité Alger, Oran et Tlemcen, partout, on parlait d’agressions de jeunes femmes par les frères musulmans. Cela inquiétait mon père.

    Depuis 1979, il fréquentait la mosquée du 18e, et souvent, je l’ai entendu parler du travail qu’y faisaient les Frères Musulmans. Leur emprise sur les plus âgés était nulle, mais ils parvenaient à exercer une certaine influence sur les plus jeunes, ceux qui étaient fraîchement débarqués avec le regroupement familial, perdus et sans repères dans ce pays où ils ne trouvaient pas leur place. Un jour, mon père a participé à une éviction des Frères par les fidèles de la Mosquée. Il était hors de lui, il parlait de la CIA, de jeunes qui partaient en Afghanistan s’entraîner. Il disait qu’il avait peur de ce que ça allait donner. L’Iran, paradoxalement, ne lui faisait pas peur. Il n’aimait pas la révolution, mais visiblement, les vicissitudes des chiites ne le concernaient pas. Il en plaisantait même, car c’étaient les Américains qui avaient fabriqué l’Ayatollah Khomeyni après que le Shah eut décidé de s’allier avec l’aile dure de l’OPEP.

    Ce qui l’inquiétait, c’était ce que finançaient l’Arabie Saoudite et la CIA réunis. Plus tard, il commença à animer une de ces petites mosquées sans moyens comme il y en a en banlieue, où il tentait de partager sa culture, son savoir, sa connaissance du Coran, des interprétations, tout ce qu’il avait appris dans son enfance à la medressa et qu’à partir de 1980 il réétudiait. Son ennemi était l’inculture, car il voyait bien l’utilisation politique que certains en faisaient. Un jour, j’étais à Bondy, il y a un jeune qui m’aborda et me demanda si j’étais son fils. J’ai dit que oui. Il m’a présenté ses condoléances, et il m’a dit que mon père était un homme bien, qu’il apprenait l’Arabe aux petits.

    Il y a un terrible besoin de culture dans les cités.

    En Algérie, dans la deuxième moitié des années 80, la jeunesse n’en pouvait plus. À Oran, de plus en plus de jeunes écoutaient du rai, cette ancienne musique des cafés qui raconte l’alcool et l’ennui ou le désir sexuel, et qui connaissait une deuxième jeunesse depuis que des jeunes chanteurs et chanteuses l’avaient électrisé et l’avaient fait sortir de ses cafés. À Alger, le chômage était à son paroxysme et les jeunes passaient leur temps à s’ennuyer dans la rue, adossés aux murs. Le président désirait faire une évolution à l’arabe, un pouvoir ultra-conservateur arabo-islamique (une loi votée en 1985, dite du code de la famille, faisait de la femme une mineure politique privée de droits) et pro-américain. À la veille du Congrès de la fin 1988, sa tendance dans le FLN arrangea, avec des éléments de l’armée, des échauffourées dans Alger qui ne demandait qu’à s’embraser depuis que la chute du dollar et du prix du pétrole avait mis au grand jour l’échec total du régime. Ce fut octobre 88, qui s’étendit à toute l’Algérie.

    Démocratisation

    On commença donc à parler de démocratisation. La presse fusa, comme dans aucun autre pays arabe, chacun voulait faire son journal. Au FLN, la guerre devenait visible entre les diverses tendances, ce qui autorisait, dans la population, des audaces politiques immenses. Les Kabyles ne revendiquaient plus seulement l’usage du Berbère, ils commençaient à l’utiliser librement. À Alger, les Islamistes commençaient à réclamer un pouvoir islamiste, la création d’un Califat d’Algérie. Le président Chadli jouait, lui, avec le feu. Ainsi, malgré l’interdiction constitutionnelle d’instrumentaliser la religion, le premier parti autorisé fut le Front Islamiste du Salut. Je le sais: j’étais à Alger ce jour-là, dans la voiture de mon oncle Madjid, membre éminent du Front des Forces Socialistes (et enseignant en droit), encore interdit, quand l’information est passée à la radio. On suppose que le jeu constituait à manipuler l’opinion et obtenir ainsi, lors des élections, une assemblée ingouvernable, lui permettant d’arbitrer. Il choisit pour opérer cette transition de gouverner avec les jeunes technocrates du FLN qui amorcèrent la libéralisation de l’économie.

    Comme le raconte très bien Rachid Mimouni dans La malédiction, ce jeu pervers du pouvoir Algérien se soldait au quotidien par une poussée de l’islamisme qui apparaissait à bien des jeunes comme la seule alternative valable à un régime qui les avait jusqu’ici méprisés. Pour les autres, ce furent la musique et des comportements inimaginables dans ce pays quelques années auparavant. Concerts en plein air, plages de Bejaia ou de Oran où les amoureux marchaient main dans la main, bikinis, l’Algérie semblait enfin respirer. Dans les centres urbains, les « barbus » et les « bâchées » commençaient à battre le pavé. Le haiek algérien disparaissait au profit de tuniques rigides et sans formes de couleurs sombres que complétaient des foulards noirs, totalement étrangers à la culture du Maghreb. Les hommes, eux, se laissaient pousser la barbe et portaient des vêtements de type Saoudiens. En Kabylie, on disait que le vent du désert soufflait sur l’Algérie. Le ras-le-bol était si grand… Cette populace était conduite par un jeune illuminé, Ali Belhadj, et un ancien cadre du FLN, Abassi Madani. Sûre de sa puissance, elle agressait les institutrices, les femmes seules un peu trop libres ou réputées telles, les communistes. Il accusaient les Kabyles d’être des Juifs, ce qui venant d’eux n’était résolument pas un compliment.

    Aux élections municipales de 1990, le FIS fit un raz-de-marée. En Kabylie, la situation venait de se compliquer un peu plus avec la scission d’un FFS « de l’intérieur », le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd Saadi, très implanté dans le Mouvement Culturel Berbère et dirigé par des militants ayant généralement fait de la prison après les événements de 1980, et le FFS « de l’extérieur », dirigé par son leader historique Hocine Aït Ahmed, revenu de son exil en Suisse où il résidait depuis 1963. À Oran, la nouvelle municipalité se distingua par un édit contrôlant la forme et la longueur des maillots de bains. Les jeunes Oranais partirent passer leur vacances en petite Kabylie. L’abstention avait été importante.

    Le centre d’Alger fut alors livré aux islamistes qui voulaient tout régir comme l’écrivit Rachid Mimouni dans son roman La malédiction. Femmes agressées, médecins interdits d’exercer car ils étaient « mauvais musulmans », écoles occupées par une foule de jeunes venant expliquer ce que devait être une école. Le président Chadli, malgré cela, força la date des élections législatives dont le premier tour se tint en décembre 1991. Le FIS récolta plus de 40%, l’abstention atteignait 45%. Le FLN s’écroulait à 20%, le FFS dominait en Kabylie où le RCD avait boycotté le scrutin. Le lendemain, des associations de la société civile qui s’étaient constituées depuis 1989, groupes féministes, démocrates, syndicats, associations culturelles, Berbères, communistes, militants du RCD, journalistes de la jeune presse indépendante, descendirent dans la rue en demandant une interruption du processus électoral. Le FFS de son côté, isolé car ayant participé au scrutin, organisait une contre-manifestation de démocrates demandant la poursuite du processus et la tenue du second tour; mon oncle Madjid venait d’être élu en Kabylie, dès le premier tour, pour le FFS. Le FIS, lui, se tenait soudainement plus calme.

    L’armée intervint. Elle suspendit les élections et démit le président Chadli de ses fonctions. Elle rappela de son exil marocain Mohammed Boudiaf, qui accepta. Elle espérait trouver en lui une marionnette, ce qu’il ne fut pas. Il se rapprocha des plus jeunes des mouvements issus de la société civile et qui avaient demandé l’arrêt du processus électoral, peu confiant en l’armée et encore moins en les politiques. Il fut abattu en juillet, le même mois qu’eut lieu le premier grand attentat, à l’aéroport d’Alger Houari Boumedienne. Le FIS venait d’être interdit, et la terreur commençait à s’installer. Les intellectuels, les chanteurs, les syndicalistes étaient assassinés les uns après les autres. Bdelkhadder Alloula, Cheb Hasni.

    De la différence à l’insécurité

    En France, à la même époque, c’était un nouveau climat et de nouvelles idées qui s’installaient. Après avoir été tentée un temps par l’approche multi-culturelle (« la France, ça marche au mélange », slogan de la Marche des Beurs, une manifestation partie de Villeurbanne réclamant l’égalité réelle, la visibilité des enfants de la deuxième génération) et parlé de droits à la différence, la gauche fut prise d’assaut par un tir groupé mené par l’extrême-droite ainsi que par la droite qui voyait dans SOS Racisme un germe de « division nationale », et par certains intellectuels. C’est que depuis 1982, la droite avait décidé d’attaquer la gauche sur l’immigration et l’insécurité, concluant des alliances électorales avec le FN, claires (Dreux), tacites (Aulnay-sous-Bois), ou plus souterraines comme dans Magazine-Hebdo, dirigé par Jean-Jacques Aillagon, le MIL, l’UNI, le CNI et Radio-Courtoisie. Le point d’orgue de leur union fut la grande marche pour l’école privée qui rassembla deux millions de personnes. La riposte mitterrandienne fut SOS Racisme, qui affichait clairement la couleur multi-culturelle avec une super star répondant au doux pseudonyme de Harlem Désir et qui ne connaissait des quartiers où s’entassaient les pauvres issus de l’immigration que ce qu’il avait appris dans les formations de la Gauche Socialiste, la tendance néotrostkyste du Parti Socialiste menée par Julien Dray, qui travaillait alors pour l’hôte de Matignon, Laurent Fabius. En 1987 parut La défaite de la pensée, d’Alain Finkelkraut, la plus violente attaque intellectuelle contre les options philosophiques des multi-culturalistes, Claude Levy-Strauss en tête. Alain Finkelkraut y mettait en exergue des valeurs « universelles » et la Culture, avec un grand C, qu’il opposait à une vision rousseauïste, niaise, des culture(s) qui, d’après sa démonstration, conduisaient le monde tout droit à Pol Pot et à Khomeiny.

    La gauche n’était pas prête pour ce débat. La synthèse mitterrandienne avait voulu échapper aux questions qui fâchent: après avoir tenté de récupérer les mouvements qui s’étaient constitués depuis le début des années 80 avec SOS Racisme en reprenant leur discours basé sur l’admission de l’autre, elle se laissa piéger dans le débat sur la différence contre la république. Au passage, SOS Racisme avait fait des dégâts considérables dans le jeune tissu associatif des jeunes de la deuxième génération, des dégâts dont on éprouve de nos jours les conséquences par la difficulté à voir émerger une parole des quartiers ou voir émerger des représentants politiques de qualité issus de ces mêmes quartiers.

    L’affaire du foulard, la première, ce fut vers 1989. Cette première affaire fut d’abord l’occasion d’imposer un autre vocabulaire et une autre perception de l’étranger. Jusqu’en 1986, on disait que la France devait assimiler ses étrangers. L’assimilation transforme généralement celui qui assimile, en fait, l’assimilation est une relation à deux sens. On choisit donc désormais le terme plus ambigu d’intégration, suggérant une obligation pour les étrangers de s’intégrer. Désormais, tout le poids de l’effort devait porter sur l’étranger: ces jeunes filles DEVAIENT retirer leur foulard. Ne pas le retirer était considéré comme un retrait, de fait, de la communauté nationale. Au nom du même universalisme et des mêmes valeurs qui avaient fait de la France un apartheid en Algérie.

    Et puis l’affaire se tassa. Michel Rocard, alors premier ministre, éprouvait un certain malaise à s’exprimer sur cette question car il venait de la gauche sociétale, la deuxième gauche et que, protestant, il mesurait bien la difficile frontière qui sépare la liberté de l’oppression et de la stigmatisation.

    La guerre du Golfe, puis les événements en Algérie, allaient permettre que s’exprime le vrai visage des donneurs de leçon universalistes. Le présentateur Rachid Arab fut suspendu de la présentation du journal télévisé. 95 ans après le Colonel Dreyfus, la France Républicaine et Laïque établissait un crime d’origine. On n’a jamais plus, depuis, discuter de la brillante carrière interrompue par cette expression de l’Universalisme.

    La même année, à Paris, des manifestations de lycéens dégénérèrent. On avait jusqu’ici, à l’initiation de la gauche sociétale, de la gauche communiste et des luttes sociales des années 60/70, parlé des banlieues en terme de mal vivre, de chômage, comme l’illustraient les films Série noireLa smalaTchao Pantin au début des années 80, ce qui avait conduit François Mitterrand à confier à Roland Castro une mission inter-ministérielle sur la ville, puis Michel Rocard à créer un ministère de la ville. Il faut dire que ces politiques cadraient bien avec une certaine vision de la société divisée en classes sociales et elles s’incorporaient bien dans ce qui s’appelait encore socialisme. Là encore, coincée entre le Front National et une droite qui n’hésitaient pas à faire le lien entre immigration et insécurité, une actualité dominée par la première intifada, la guerre dans le Golfe, l’affaire du foulard et le pillage du centre commercial à Montparnasse, la gauche abdiqua sur tous les fronts et commença à distribuer des certificats de bons français en faisant de l’intégration et de la lutte contre l’insécurité une stratégie destinée à éviter une « contagion » du conflit proche oriental et de l’islamisme dans nos cités la nouvelle feuille de route de la politique de la ville. La télévision s’en donnait à coeur-joie, en y ajoutant le rap, une musique encore à l’époque très peu écoutée dans les cités où on lui préférait le funk, mais l’occasion était trop belle de mettre du « nique ta mère » dans les quartiers où on avait entassé les pauvres, et parmi eux les étrangers dont les Algériens composaient la très grande majorité, créant ainsi des sujets de reportages en or pour des médias de plus en plus avides d’audimat. Il n’y a quasiment eu aucun reportage sur la souffrance au quotidien des immigrés assistant impuissants à l’enlisement dans une guerre civile en Algérie.

    Pourtant, ce que vivaient les jeunes et les moins jeunes, en France, en plus du chômage et de la tristesse des cités dortoirs, des reportages les présentant en mauvais français casseurs, c’était aussi cela. La quasi-impossibilité de se rendre là-bas, l’inquiétude, et puis ces flots de cousins, cousines, oncles et tantes cherchant tant bien que mal à fuir l’horreur et débarquant presque sans prévenir, à la recherche de papiers quasiment impossibles à avoir. Une tante, en vacances à Alger, vit le policier à côté d’elle se faire tuer à bout portant, la foule qui rasait les murs dans Alger silencieuse, et puis une explosion, tous ces témoignages que nous recevions de nos proches. La presse libre mais désormais muselée par le climat ambiant, et des forces de sécurité protégeant parfois plus les uns que les autres, et puis, sur les hauteurs d’Alger, le calme relatif des beaux quartiers et de la « chichi » (les jeunes de la classe dominante, arrogants, ayant étudié aux USA ou en Europe) que les habitants haïssaient, auquel s’ajoutait le « Quartier des Pins » où un important dispositif militaire et policier protégeait les politiciens, les journalistes. Le pouvoir.

    L’islamisme fut alors le meilleur allié du régime en prenant la population en tenaille, en semant la terreur au même moment où le pouvoir privatisait à tour de bras, c’est à dire à son seul profit. Le FFS avait choisi la réprobation et l’opposition au pouvoir, son leader Aït Ahmet quitta Alger de nouveau. Mon oncle aussi, allant enseigner à Cergy-Pontoise tout en donnant des conférences avec son ami l’historien Mohammed Harbi, ancien proche de Ahmed Ben Bella, en exil depuis 1971. Le RCD, la cohorte des associations de femmes et beaucoup d’intellectuels berbères choisirent l’autre camp, c’est à dire les militaires comme un moindre mal; il le payèrent au prix fort, se faisant tuer car ils refusaient de quitter le pays. Le chanteur Kabyle Mahtoub Lounès fut de ceux-là. Il se fit enlever une fois en 1995, fut relâché, et se fit assassiner en 1998. Le pouvoir protégeait bien sa progéniture, mais se souciait bien peu des démocrates.

    La stigmatisation du musulman

    En France, les sentiments de la communauté Algérienne (au sens large, deuxième génération comprise) devant cette agonie ne gagna guère les médias. Ceux-ci préférèrent les documentaires faits sur place, ces portraits de personnes menacées, oubliant que ces personnes menacées tentaient le passage en France où elles se heurteraient au resserrement des conditions d’octroi de papiers: clandestines. Car désormais, le temps était à la sécurité et à « la lutte contre l’immigration clandestine », suite au ras-de-marée conservateur aux élections de 1993. La droite et les médias, maintenant, y mettaient le paquet, le lien entre clandestins et délinquance était désormais une banalité du discours. La réforme du code de la Nationalité, en 1994, institutionnalisa la peur de l’immigré en mettant fin au droit du sol strict et en obligeant les jeunes nés en France à demander la nationalité française ainsi qu’à prêter serment. Bien que choquée et s’y opposant, la gauche elle-même commençait à accepter ce type d’idées: il y eu des avis sur la « prestation de serment » que certains trouvaient « républicaine », un « acte citoyen ». Un consensus s’installait sur la nécessité de « choisir » la France, de s’y intégrer et d’accepter ses lois, ce discours devenu banal aujourd’hui mais à l’époque encore très nouveau sur les droits et devoirs. Bref, d’un côté un discours républicain strict, et dans les faits, un ciblage des dispositifs législatifs qui se succédaient désormais chaque année, toujours dans la même direction. Et insensiblement, événements algériens aidant, un début de stigmatisation du musulman.

    Ce glissement allait se renforcer avec le détournement de l’Airbus d’Air France en 1994, puis avec la vague d’attentats du FIS en 1995. Plus le temps passait, plus le discours forçait l’amalgame. Violence dans les banlieues, mosquées secrètes et « tournantes » dans les caves, voiles sur les femmes, « contagion » du conflit au Proche-Orient, rap violent, une immense bouillie où les enfants d’immigrés sont le problème, était et est encore malaxée par les médias, la droite, des intellectuels et la gauche. Il suffit désormais qu’une bande de nouveaux riches du football se conduisent comme des starlettes pour qu’immédiatement on pose ouvertement la question des banlieues, de l’immigration, des capacités à s’adapter. Alain Finkelkraut est allé très loin puisque du comportement de quelques joueurs de football, il a accusé tous les jeunes issus de l’immigration de religion musulmane d’atteindre à la réputation et à l’honneur de la France.

    Le même discours qui autrefois visa le Colonel Alfred Dreyfus.

    Fin de 3ème partie

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    [tab title=”4ème partie”]

    Pourtant, beaucoup de jeunes d’origine algérienne ont plus ou moins réussi leur vie, comme Zinedine Zidane et des centaines de milliers d’autres, employés de bureaux, conducteurs de taxis, serveurs, patrons de café et de restaurants, ouvriers, cadres supérieurs dans la finance et l’assurance. Et même traders, comme Taoufik Zizi, Centralien, un des principaux témoins dans le procès Kerviel. Ou Rachida Dati. Ou bien Azzouz Beggag, sociologue et ancien ministre.

    On lie pourtant désormais couramment délinquance des quartiers pauvres, la violence aux origines de leurs habitants et à l’islam. On reproduit de nouveau en toute liberté, sans être contredit, le discours colonial de jeunes musulmans, manipulés par les groupes étrangers, et étrangers à la civilisation. Ces jeunes ne sont pas vraiment des Français, ils sont les agents avancés de la cinquième colonne islamiste qui a décidé d’abattre la République Française en voilant ses filles. Et qu’importe si 99% des musulmanes de France ne se voilent pas. Ce qui compte, c’est l’idée que l’on se fait des Musulmans. Des Arabes. Tout le monde parle du « problème de l’intégration » des jeunes Musulmans, du « voile » et de « la burqa », de ces quartiers « où règne l’Omerta », du « problème difficile de l’islam en France ». Comme pour les Juifs autrefois, le Musulman, objétisé (défini comme autre, je vous renvoie à l’introduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir), est présenté comme un ennemi de l’intérieur potentiel, à qui on a donné la nationalité française dans une trop grande générosité. Éric Besson a d’ailleurs récemment proposé une modification de la loi afin de pouvoir la retirer. Il s’agit d’une première, et les propos tenus par Alain Finkelkraut dans la foulée du Mondial de Football laissent à penser que cette idée va désormais faire son chemin.

    Pendant ce temps, à gauche, tout le monde y va de son interprétation, et parfois sort « son Arabe ». L’ex-LCR, le NPA, a décidé de réduire les quartiers à une fille voilée que les médias ont bassiné avec son voile quand qu’elle se réclamait du féminisme. On ne l’a pas interrogé sur sa vie, son histoire, pas plus qu’on ne lui a demandé si elle était pour le droit à l’avortement, l’ouverture de toutes les professions aux femmes, le mariage gay : on aurait été bien embêtés si elle avait dit « oui », et le NPA aurait été bien gêné si elle avait dit « non ». Elle m’a fait presque pitié. Après tout, elle a le droit de porter un foulard, tout comme les étudiantes catholiques de droite de Paris IV ont le droit au serre-tête, aux gros sourcils et aux moustaches…

    La vraie question est celle de la visibilité des jeunes issus de l’immigration, Algérienne particulièrement. Je ne parlerais pas des autres, qui ont leur histoire. L’Algérie occupe une place très particulière dans l’histoire de la France en général, dans l’histoire de la République en particulier, et cette dernière est loin d’en sortir grandie. En fait, l’Algérie est dans l’imaginaire collectif conservateur de la France contemporaine ce que fut la Révolution Française dans la France conservatrice du 19e siècle jusqu’à l’occupation. Il suffit de lire Vieille France, de Roger Martin du Gard pour retrouver les mêmes discours, les mêmes peurs et le même esprit petit qui nous conduit, la dernière fois, à suivre Pétain. Tout comme les Francs-Maçons et les Juifs furent accusés d’avoir mis à bas le régime voulu par Dieu et béni par les Saints, et ce faisant imposait le règne de la Canaille, les Algériens portent désormais une sorte de pêcher originel, malgré le fait qu’ils aient été les victimes de la République Française, de 1932 à la guerre, et certainement parce qu’ils ont tout simplement osé dire NON.

    Le noeud de trahison a été nourri par les ressentiments des Pieds-Noirs, l’incompréhension des Séfarades d’Algérie et la vieille droite qui a vu dans cette aventure une nouvelle étape de la décadence de la France. La présence des Algériens, puis de leurs enfants sur le sol de France a nourrit ces sentiments de haine chez certains, et la loi sur le droit du sol, qui donne la nationalité aux enfants d’étrangers nés en France a transformé les jeunes de la deuxième génération en ennemis de l’intérieur, exactement comme pour les Juifs autrefois. Le discours raciste direct et frontal étant banni, le tout est, comme au temps de la coloniale, enrobé de principes républicains (autrefois, on apportait la civilisation, maintenant, on doit apprendre aux jeunes les « valeurs de la république »).

    SOS Racisme était une association d’apparence multiculturelle mais, pilotée par le politique, elle imposait sa vision du multiculturalisme, essentiellement du marketing. Un multiculturalisme propret, une France brune et parfumée à l’huile d’olive, avec des filles calibrées pour les magazines de mode (Kookai). Pire, elle a durablement déstructuré un tissu associatif naissant, celui de l’organisation de la parole des enfants de l’immigration par les enfants de l’immigration eux-mêmes. Qui sont Français et portent avec une histoire qui est aussi une partie de l’histoire de France, au même titre que Versailles, la nuit du 4 août ou la traite des Africains, et que la France devra apprendre à regarder, au delà de la honte des massacres, des charniers, mais aussi des mensonges faits aux pieds-noirs et du mépris affiché pour les Juifs d’Algérie, comme sa propre histoire. Les jeunes issus de l’immigration sont des Français qui apportent des saveurs, des sonorités, des odeurs et des formes, des pratiques et des attitudes particulières venues de l’autre côté de la Méditerranée et transmises par leurs parents, au même titre que les Bretons et les Auvergnats. Pour la plupart, ils ne parlent pas arabe, pour la bonne raison qu’ils ne le sont pas.

    Que cela vous ravisse, vous enchante, vous indiffère ou vous fasse vomir, nous sommes Français.

    Les immigrés ne votent pas

    La gauche était parvenue, un temps, avec les luttes pour l’indépendance et dans la suite de mai 68, à intégrer cela, même le PS de François Mitterrand. Mais cela fit long feu quand il fallut récupérer l’électorat perdu suite à l’ampleur des restructurations industrielles des années 83/84. Elle rentra dans le rang : les immigrés ne votent pas, et la deuxième génération votait à gauche, « automatiquement ». Avec la récupération SOS Racisme, cela fut ressenti comme une marque de mépris. Tout discours sur la déshérence de quartiers entiers a quasiment disparu au profit d’une sorte de conformisme de classe moyenne où les pauvres, donc les étrangers, n’ont pas leur place. Pire, le verrouillage du discours par le conservatisme républicain a transformé toute revendication de promotion des jeunes qui ont réussi en communautarisme contraire aux principes républicains. Et c’est ainsi qu’Éric Besson propose désormais de retirer la nationalité Française pour tout ce qui est contraire aux principes républicains.

    Désormais, les plus jeunes ne votent plus; dans la République Française, cette oligarchie où les classes moyennes sont amenées à choisir leurs représentants au sein d’une oligarchie d’énarques, moins il y a de pauvres qui votent, et mieux c’est. Coupés du bloc moyen, qu’ils se révoltent contre l’ordre établi, contre la condition qui leur est faite et l’irrespect des politiques à leur égard, et immédiatement se mettra en route le discours de  stigmatisation de leurs origines, généralement résumée à un problème de l’islam dans les quartiers difficiles où la police ne peut même plus aller car de véritables groupes armés mafieux imposent leur loi et où les filles sont obligées de mettre le voile au risque d’être victimes de tournantes pendant que leurs parents touchent des allocations familiales indues pour cause de polygamie. Une présentation outrancière, qui fait le lien entre islam, délinquance et insécurité et augmente le fossé entre une majorité de la population, moyenne, et l’autre, les pauvres, tout en créant des réflexes de différentiation identitaires avec l’apparition d’un discours petit blanc, saussisson et pinard, que la gauche désormais « comprend » (Caroline Forest, samedi 12 juin 2010, RMC) sans s’apercevoir qu’elle parle à partir du terrain miné par l’adversaire, un peu comme ces missionnaires catholiques apportant la bonne nouvelle en terre d’Afrique avant que les commerçants armés n’arrivent pour conquérir le territoire et récolter des humains pour les commercialiser.

    Le pire, c’est que la gauche y croit, à ce mensonge des principes de la République, à l’Universalisme et aux valeurs de Laïcité.

    Désormais, en France, il est impossible de critiquer cette stigmatisation sans se faire insulter. Par les petits blancs et par les tenants des valeurs républicaines, universelles et laïques. Dans ce débat, qui menace qui, et ou est Dreyfus ? Avec le discours actuel, les mêmes ne diraient-ils pas aujourd’hui que Dreyfus, Juif – et c’est connu, les Juifs n’ont pas de pays -, complote forcément avec d’autres Juifs, à l’étranger et qu’il faut en finir avec les particularismes et les communautés qui mettent à mal l’unicité de la République en menaçant la laïcité. La similitude des discours anti-musulmans et des discours anti-Juifs d’autrefois est frappante. Une simple comparaison entre un documentaire allemand sur le Ghetto de Varsovie en 1941 et un documentaire de TF1 sur les banlieues de Paris laisse apparaître de frappantes similitudes : la propagande s’évertue, dans un cas comme dans l’autre, à déshumaniser le sujet. Ce que disait la propagande Hitlérienne était abominable car après avoir parqué les Juifs, réduit l’eau, coupé les ravitaillements au strict minimum et laissé mourir les malades, les enfants, elle montrait le tableau désolant de la crasse, de la vermine en suggérant que c’était cela, les Juifs. Avant de les ramasser et les emmener vers les chambres à gaz. La même opération est à l’oeuvre, quand on entend les discours sur les cités : comme le dit le Grand corp malade, « si je ne connaissais pas, je n’y promènerais pas mon chien ». La gauche, elle accompagne ce mouvement, de la même façon qu’en 1956 Guy Mollet a préféré les petits blancs d’Algérie. Les petits blancs votent.

    Forteresse

    Après avoir pointé le doigt sur un problème de l’immigration qui n’existait pas, maintenant que le problème est « résolu » grâce à un appareil sécuritaire sans précédent qui a transformé la terre d’asile de la France Éternelle, terre des droits de l’homme en une forteresse verrouillée de toute part, nous sommes entrés dans la phase 2, s’attaquer aux ennemis de l’intérieur, ces Français qui ne qui parviennent pas, qui ne pourront d’ailleurs jamais, on a pourtant tout fait, s’intégrer et leur retirer leur nationalité.

    Mais comment la gauche manque-t-elle incroyablement du courage de reposer les fondamentaux de ce que pourrait être sa politique en se positionnant sur le terrain de l’adversaire ? Pourquoi fabrique-t-elle finalement elle aussi une « France éternelle » dont les principes seraient posés une fois pour toutes, quand le contrat républicain, au sens où la révolution française le définit, fait de la France un pays en devenir et non un territoire, figé par une race, une ethnie, une religion, le lien du sang, et encore moins une histoire monolithique qui ne tiendrait pas compte des apports de populations nouvelles, venues avec leur histoire, leurs pratiques. En s’arc-boutant sur une laïcité, un universalisme et des principes républicains dont l’histoire coloniale et le calendrier de nos fêtes nationales nous démontrent chaque jour à quel point ils ne sont que des leurres et des mensonges, la gauche est aujourd’hui le principal agent de propagande anti-musulmane, car ses discours sont les leurres destinés à cacher une incapacité fondamentale à apporter des réponses à la détresse d’un pays frappé par un chômage réel de plus de 4 millions de personnes, une baisse du niveau de vie réel et une très nette dégradation des conditions de travail. Les musulmans ne sont pas responsables des suicides à France-Telecom, chez Peugeot, chez Renault, et de ceux, quotidiens, qui agrémentent le trajet du parisien, sur les lignes 4 et 2 de la RATP.

    Sages comme des images

    Malgré le fait qu’une très grande majorité des enfants de l’immigration Algérienne sont sages comme des images, ne font pas de politique – celui qui a peu, qui a travaillé dur pour avoir un peu plus est en général enclin à ne pas prendre le risque de tout perdre-, nos gouvernants et nos élites ont peur des conséquences qu’un grand nombre de Musulmans, d’Algériens en particulier, pourraient avoir sur la politique étrangère de la France et la stabilité intérieure. C’est ce que les médias appellent « la contagion » du conflit Proche-Oriental. Ayant accueilli les Algériens et les Juifs d’Algérie, les gouvernements successifs ont, au fil des ans, délayé leur politique Proche Orientale dans des condamnations de principe sans grande conséquence. Car la diaspora Séfarade entretient des liens très étroits avec Israël.

    Les jeunes de la deuxième génération ne comprennent pas une politique de plus en plus alignée sur les USA, dans un pays qui nie leur histoire, n’a toujours pas fait son travail de mémoire ni reconnu le colonialisme comme un crime culturel autant qu’économique, et où les politiciens sont toujours prêts à taxer d’islamisme tout ce qui sort, finalement, du discours dominant. Pour autant, ce sentiment d’injustice n’a jamais trouvé en France une réelle expression politique.

    Les jeunes Séfarades non plus, ne se sentent pas bien, et ils sont nombreux, finalement, à faire leur Aliah, pour fuir un pays, la France, où ils se sentent agressés par des réactions de violence irrationnelle venant de jeunes pour qui l’antisémitisme banal tient lieu de culture, cette culture distillée par la télévision qui leur dit à longueur de journée que les Arabes sont antisémites, ce qu’ils finissent par croire. Les jeunes Juifs grandissent avec la crainte que ça ne recommence. Après tout, l’Algérie, c’était chez eux, grand maman parlait Arabe et Grand papa chantait du Châabi. Eux non plus, on ne leur a pas expliqué, à l’école, le décret Crémieux, et on leur dit en permanence dans le même écran de télévision que de tous les temps les Arabes et les Juifs se sont haïs. Ce qu’ils finissent par croire, eux aussi.

    Et puis il y a le Proche Orient, cette poudrière née avec la création dans la précipitation de l’état d’Israël après que les Juifs d’Europe, si longtemps rassemblés dans des synagogue auxquelles on mettait le feu avant de danser autours (pogroms), longtemps obligés de fuir d’un pays à l’autre, et cette fois, les Européens avaient décidé de moderniser le système en les mettant dans des fours pour se débarrasser des cadavres après les avoir gazés. Un système très efficace, rationnel, avec ses gares de triage, une comptabilité précise et de l’expérimentation médicale, typhus, choléras, greffes d’organes, ablations d’organes assez souvent réalisées sans anesthésies ni asepsie pour mieux comprendre comment ça marche, le coin pour récupérer les dents en or après avoir fait travailler tout ce petit monde jusqu’à peut plus. Six millions qui périrent comme ça, en Europe.

    Il y a deux mille ans de pogroms, dans le ventre des Juifs, et les pogroms Européens, particulièrement le dernier dépassent, en horreur, tout ce que l’imagination aurait pu concevoir, prévoir.

    Dhimi vs pogrom

    En quoi les Musulmans sont-ils coupables : j’ai beau chercher, je ne trouve pas trace d’un tel acharnement chez les Musulmans. Il y avait bien sûr le statut de Dhimi, « protégé », un statut du Juif et du Chrétien en terre musulmane, qui les privait de certain droits, et je ne pense pas qu’aucune personne raisonnable ne défendrait aujourd’hui. Mais comme me le disait mon père, un statut qui punissait le criminel qui avait osé tuer un Juif ou un Chrétien et prévoyait même dans certains cas des réparations. Par ailleurs, ce système, bien qu’injuste, prévoyait que certaines activités, certains crimes au sein de chaque communauté, serait organisés et jugés par la communauté elle-même.

    Les Juifs Séfarades ont donc accueilli l’accès à l’universalisme de la loi Française avec joie, et c’est normal car elle constitue un progrès, mais ce qu’ils ignoraient peut-être était que cet universalisme était un phénomène nouveau et qu’à la même époque, les Juifs d’Europe de l’Est vivaient régulièrement la menace de nouveaux massacres. Les médias de nos jours rappellent à n’en plus pouvoir que le Protocole des Sages de Sion circule dans le monde Arabe; ils seraient bien inspirés toutefois de rappeler qu’il s’agit d’un document produit et fabriqué par la police politique du Tsar dans le but de massacrer et discriminer les Juifs de Russie, à la même époque où les conservateurs Français produisaient le document destiné à attaquer Alfred Dreyfus et, à travers lui, tous les Juifs de France.

    Les Séfarades avaient vécu avec les Musulmans dans un environnement qui ne leur était généralement pas défavorable pendant des centaines d’années, et ils contribuèrent activement à la culture rayonnante de l’Andalousie. Ils vécurent donc, à juste titre, extrêmement mal leur expulsion lors des décolonisations. Se greffa sur cette blessure le conflit Proche-Oriental.

    Israël a pris, pour les Juifs originaires du Maghreb, une importance considérable. Bien plus que pour les Juifs Ashkénazes peut-être. Car les Juifs d’Afrique du Nord vivent avec le sentiment d’être un peuple sans terre, beaucoup plus peut-être que les Juifs d’Europe qui ont participé tout au long du 19e et du 20e siècle aux luttes pour la démocratie et ont, malgré les persécutions, pris part à la naissance de nos démocraties modernes à travers les luttes sociales. Le Sionisme Européen était ainsi principalement socialiste et assez peu confessionnel. À l’idéal d’une terre se joignait un idéal politique, celui d’une citoyenneté universelle. Les Sionistes de ce temps n’étaient pas anti-arabes.

    Quand Israël naquit, dans les conditions que l’on sait, il n’y avait pas d’autre choix que le défendre (je ne tiens pas ici, à juger si c’était bien ou pas, c’est une autre discussion; je me place dans l’optique des fondateurs), et faire la guerre était une contingence et non une idéologie. L’arrivée des Juifs de la diaspora Nord-Africaine en Israël a progressivement changé la donne politique; ceux-ci ont apporté des ressentiments profonds à l’égard des « Arabes » ainsi qu’une conception d’Israël totalement étrangère aux fondateurs, beaucoup plus religieuse et nationaliste. C’est une des principales explications de ce glissement nationaliste de plus en plus marqué dans la politique Israélienne, de son caractère de plus en plus ouvertement anti-arabe. En France, bien sûr, tous les Juifs ne soutiennent pas la politique israélienne. Ainsi Sapho, la chanteuse d’origine marocaine, continue-t-elle de se définir comme propalestinienne tout en assurant de son attachement à Israël. Mais le concert médiatique, pollué par les représentations héritées de l’époque coloniale et particulièrement de ce noeud gordien que constitue la guerre d’Algérie, laisse assez peu de place à l’expression de ces voix Juives Séfarades blessées par l’évolution du conflit au Proche-Orient et bien conscientes qu’une logique de dialogue doit l’emporter, à commencer en France.

    Soral et Dieudonné

    Le Pen a compté les Gaulois, encouragé l’esprit petit blanc, créant des comportements de rejets anti-français à la marge qui n’existaient pas auparavant. Le discours officiel tend de plus en plus souvent à séparer les Juifs de France, désormais victimisés, de ses 4 millions de Français Musulmans, de plus en plus présentés comme des islamistes en puissance et des anti-juifs notoires. Qu’Alain Soral, Dieudonné s’expriment et ça retombe sur les Musulmans. Quel résultats produiront cette propagande ? Déjà, ces paravents médiatiques que sont Le Bloc Identitaire et Résistance Laïque, des groupes d’extrème-droite, tentent une convergence anti-arabe avec des ultras de la cause pro-israélienne.

    Mon esprit rationnel m’invite au pessimisme. Le discours anti-musulman se déroule aujourd’hui de façon quasi-automatique et pollue la pensée sans même que l’on s’en rende compte. Même cette candidate voilée du NPA a été ressentie par beaucoup comme une insulte qui nous était faite, une réduction aléatoire à un fait médiatique. Chacun fait son beurre sur le dos des Beurs. Il y a ceux qui nous critiquent et nous caricaturent, veulent voir en nous des ennemis de l’intérieur. Et il y a ceux qui aiment nous défendre, nous posant en victimes.

    Malgré le brain-washing de ces intellectuels républicains proclamés inconsistants et sans saveur dont Alain Finkelkraut est certainement la caricature la plus achevée et la plus aboutie, avec leur tentative permanente de représenter les jeunes de la deuxième génération en terroristes sans valeurs, en voyous sanguinaires réduisant des quartiers entiers à la guerre civile et à l’omerta, transformant les caves en salles de viols où on fait sa prière après avoir fini la comptabilité des trafics de drogues et d’objets électroniques volés dans un français approximatif fait de charabia, de verlan et d’arabe mélangé que personne ne peut comprendre, malgré tout cela, nous ne sommes pas des victimes. La réalité de la deuxième génération d’Algériens, musulmans, dément chaque jour les représentations criminogènes et apitoyées, et chacun peut le constater à son bureau. Nous sommes Français, et nous sommes partout. C’est peut être cela qui gène le plus ceux qui ne nous aiment pas.

    Je suis pessimiste

    Je suis pessimiste car beaucoup de préjugés sont désormais des réalités admises, comme ce mensonge d’une guerre de mille ans entre Musulmans et Juifs, quand l’anti-judaïsme a été une permanence de l’histoire Européenne. Je suis pessimiste parce qu’à force de pousser les jeunes des quartiers pauvres, à force de les dépeindre d’une certaine façon, ces jeunes ayant été scolarisés dans des écoles où l’Éducation Nationale envoie ses moins bons éléments au milieu de villes sans âme où tout est fermé après sept heures du soir et où les taux de chômages dépassent souvent les 20%, on finit par avoir ce qu’on cherche, le repli sur soi dans les quartiers populaires, et un rejet de l’ensemble de la société pour ces quartiers populaires.

    Je suis pessimiste parce que la façon dont on aborde la place de la religion parmi les musulmans les transforme en ennemis de l’intérieur à qui désormais on envisage de retirer la nationalité. Je suis pessimiste parce que cette attaque en règle contre ceux que l’on ne désigne plus que par une religion et des quartiers réputés violents, est une attaque synchronisée dans la plupart des pays développés. Le Tea Party, ce mouvement réactionnaire qui domine depuis un peu plus d’un an le Parti Républicain, n’accuse-t-il pas le Président Obama d’être un Musulman, de ne pas être Américain, et de comploter contre les USA ? Et ce type d’information, qui peut prêter à sourire tant on la trouve ridicule, n’est-elle pas relayée régulièrement sur la chaîne d’information Fox News ? La loi interdisant les minarets participe de la même logique.

    Je suis pessimiste enfin, et certainement surtout, car contrairement aux mouvements des femmes et aux mouvements homosexuels, les jeunes de la deuxième génération n’ont pas pu, pour les raisons que j’ai expliquer plus haut, créer le tissus associatif qui aurait permis de peser et faire avancer l’égalité réelle. SOS racisme a fait perdre dix précieuses années à ce milieu associatif, juste le temps nécessaire pour que l’extrème-droite, c’est à dire la vieille droite, revienne du coup de massue que les défaites de Pétain, de Dien Bien Fu, d’Algérie et de mai 68 leur avaient infligées. 10 ans, juste le temps d’utiliser la machine médiatique pour que chaque fait divers ou soubresaut en Algérie devienne l’occasion de mettre le projecteur sur l’échec de l’intégration et l’insécurité, puis la menace des sans papiers et enfin, le péril vert.

    Je suis pessimiste parce que désormais la gauche a adopté le même discours, incapable qu’elle est de repenser la République et la Laïcité dans l’économie mondialisée auxquelles elle a pourtant allègrement contribué. Elle y montre bien plus de zèle qu’à condamner les conditions de vies désormais odieuses de pans entiers de la population, désormais réduite à la survivance de revenus de transferts, de précarité. Peut-être est-ce parce qu’en son sein sont les immigrés, qui ne votent pas, et des Beurs, qui ne votent plus.

    J’ai été un militant socialiste, comme beaucoup dans ma génération. Pas parce que c’était bien, mais parce qu’il n’y avait que ça. D’autres choisissaient l’associatif, mais entre nous le courant passait. On discutait politique. On haïssait SOS racisme, que nous ressentions comme un grand patronage des français de gauche destiné à protéger les gentils beurs et les jolies beurettes grâce à une petite main et des jolies affiches. Parce que nous voulions le faire nous mêmes, pour nous. SOS a mis le PS là où il n’avait pas à être car le PS avait déserté les lieux où il devait être.

    Apparatchiks dociles

    En tant que “Beur”, je préfère de mille fois Rachida Dati à ces apparatchiks sélectionnés par l’appareil pour leur docilité. Je n’ai pas fait carrière parce que je n’étais pas né dans ce moule : je n’ai jamais aimé qu’on me dise ce que je devais penser. J’ai bien entendu quitté le Parti Socialiste, et puis j’y suis revenu, et j’ai même créé une section, la Section Montesquieu, à la Sorbonne, en 1995. Vers 1998, les événements en Algérie me torturaient, je me suis donc rapproché de ceux qui étaient les plus proches de moi culturellement, à savoir ceux qui avaient opté pour le soutien à l’armée. Oui, l’armée contre l’Islamisme. L’autre tendance de l’opposition choisissait les islamistes contre l’Armée dans ce qui s’appelait les « Accords de Rome », un truc concocté par l’église. Mon oncle et son ami Mohammed Harbi donnaient des conférences à ce sujet. Mohammed Harbi avait élaboré une théorie, la régression féconde, voulant qu’après avoir vécu un temps dans un régime islamiste, la population recréerait quelque chose de nouveau. Je n’acceptais pas ce genre d’arguments, et n’approuvais pas les articles signés par mon oncle Madjid, Mohammed Harbi et Bourdieu. Pour autant, je n’approuvais pas vraiment les « éradicateurs », comme ils se faisaient appeler. Je réagissais en Berbère avant tout. Le PS avait une commission internationale très active à Paris, mais le PS français soutenait le parti frère Algérien, le FFS de Ait Ahmed, le parti de mon oncle. Pour moi, c’était simple. Le vrai problème était l’impossibilité pour les démocrates à s’entendre, pris au piège par une situation absurde : avoir à choisir entre les barbus et la mafia militaire.

    J’ai rencontré des gens incroyables. Simon Blumental, ancien porteur de valises, Le docteur Hasani, aujourd’hui député de l’immigration, Said Saadi, président du RCD, et des tas d’autres. Je dialoguais à baton rompus avec les militants du FFS et je m’apercevais qu’au delà des luttes des deux partis, ils étaient las, eux aussi, et ne voulaient qu’une seule chose : que ça cesse. Je me suis même retrouvé dans le groupe d’organisation de Un soir pour l’Algérie, une de ces grosses machines post-mitterrandiennes, mais là, très vite, on m’a fait comprendre que je gênais. Nous étions deux Beurs. La seconde, Nadia Amiri, était d’accord avec moi la première fois, espérait que ce serait l’occasion d’apporter un regard plus complexe que ce message d’un vilain gouvernement qui égorge (le message du FFS), quelque chose qui donnerait aussi sa place à ceux qui étaient restés sur place, comme Maatoub Lounès, avaient réclamé la suspension des éléctions, tout en continuant leur combat pour la démocratie. Pourtant, lors de la réunion suivante du comité Un soir pour l’Algérie, elle avait totalement changé d’opinion. La gauche aime bien les Beurettes, mais une Beurette de service n’a pas à penser par elle-même.

    Le PS soutenait en effet la ligne du FFS : les crimes sont le fait de l’armée, et pas des islamistes. Mes questions, mon envie d’ouvrir la discussion avec tout le spectre politique démocrate insupportaient la présidente de la commission internationale du PS, Geneviève Berdue. L’Internationale Socialiste était bien parvenue à faire dialoguer l’OLP et le Parti Travailliste Israélien… Pourquoi n’aurait-on pas pu essayer de rapprocher ces deux tendances séparées par les circonstances mais qui, à la base, partageaient les mêmes sentiments? J’ai quitté le PS, avec haine, et pour toujours, parce que Geneviève Berdu m’a demandé de préciser si je parlais en tant que membre du PS ou en tant qu’invité Algérien.

    Fin de 4ème partie

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    [tab title=”5ème partie”]

    Dans ma vie, j’avais entendu beaucoup, j’avais vécu le racisme à petite gouttes, les trucs de petits blancs, notamment dans la famille de ma mère. Mon père m’avait appris que c’est plus de la bêtise que du vrai racisme, j’avais appris à laisser couler. Mais venant d’une camarade (oui, je suis vieux jeu), cela m’a estomaqué. Vanné, cassé. Et m’en a appris très long sur la gauche et son rapport avec les étrangers. Quand il s’agit de convoquer un spécialiste, c’est toujours le Français d’origine – ceux qui me connaissent savent à quel point ça peut me gêner de parler comme ça – qui a la parole. Jamais nous, ou alors si, si nous c’est avec leurs mots que nous nous exprimons.

    Toujours, quand nous parlons, on à le sentiment que c’est en tant que Beurs que nous sommes écoutés. Jamais nous ne sommes écoutés pour ce que nous sommes. Le drame d’une minorité, c’est la transformation en objet. Dans une dictature, cela est terrible. Dans une démocratie, c’est tragique, car c’est un peu comme si cette situation d’être renvoyé à ses origines démasquait en soi l’illusion Républicaine et la Laïcité.

    Nous sommes comme les Français car nous sommes Français. L’histoire de nos parents est différente, mais ceux qui ont un réel problème d’identité sont les Français, qui ignorent ou feignent d’ignorer que notre histoire est aussi la leur, comme j’ai tenté de vous le montrer. Notre région est au-delà des mers, on n’y parle des langues qui ne sont pas des langues latines, mais il n’empêche que ce sont nos ancêtres qui vous ont appris Aristote, l’Algèbre, la Chimie, Platon, la médecine moderne, le compas et l’irrigation que Rome ne vous avait pas transmis. Nous avons même été Chrétiens avant vous, et nous n’avons jamais mis de Juifs dans des fours : nous les invitions à venir chanter dans nos fêtes.

    Clivés mais consensuels

    Nous sommes Français, mais notre histoire nous dicte des comportements différents. Nous sommes clivés mais nous sommes consensuels. Pour beaucoup, nous n’aimons pas ces filles voilées dont l’actualité se repaît. Mais si nous avions la charge de ces questions, si nous avions le tissu associatif puissant, reconnu en tant qu’interlocuteur, nous saurions gérer cette question car les familles nous feraient bien plus confiance qu’à ces hordes de journalistes et de politiques, et la France ferait son entrée dans la démocratie : je suis un ringard, rescapé de la deuxième gauche, faisant confiance à la société, aux associations, à la proximité.

    Nous sommes Français et ne nous sentons pas du tout coupables des crimes de la collaboration. Au contraire, nous aussi, nous avons été victimes de Maurice Papon. Pour nous, Juif n’est pas un gros mot. On dit Le Juif comme vous dites tous les jours, « n’oublie pas de passer chez l’Arabe, y’a plus de pain ». Mon père, des fois, le dimanche, rentrait très tard à l’heure du déjeuner. C’est qu’il avait été « chez les Juifs », la boucherie Cacher, dont il ne cessait de me donner les enfants en exemple. Il y achetait de la viande, égorgée et bénie, donc Hallal (permise) et bavardait. Rien ne m’énerve plus que cette image d’antijudaïsme qui nous est attribuée, avec laquelle les nationalistes Israéliens jouent, ainsi que les intellectuels patentés et les journalistes analphabètes qui ont lu la Torah en 1 heure et le Qoran en 30 minutes, avec un stabilo, quand ils étaient étudiants en école de journalisme ou à Sciences-Po. Je l’ai déjà écrit deux fois, je le répète : nous n’avons ni déporté, ni gazé, ni cuit les Juifs dans des fours, ni ne les avons transportés pendant des mois dans le froid de l’hiver dans des wagons plombés. Les Européens, oui. Je suis Français, et je veux bien porter le poids de cette histoire douloureuse pour laquelle je ne cesserais jamais d’avoir honte, et même en Algérie, un oncle de mon père cacha des Juifs pourchassés par le gouverneur de la France Libre, l’Amiral Giraud.

    Nous sommes Français et la façon dont la France utilise le mot Juif avec une sorte de honte rentrée qui remonte au Moyen Age, quand Saint-Louis inventait l’Étoile Jaune, nous empêche de travailler à réparer ce que nos pères, à cause du décret Crémieux, ont cassé. Parce qu’en France, il est désormais impossible d’appeler un Juif un Juif, nous ne pouvons discuter publiquement des choix qui ont été faits par les Juifs Algériens entre 1945 et 1962. Qu’un jeune d’origine Algérienne prononce le mot Juif à la télévision, et c’est immédiatement la gêne. Pour être vraiment Français, faut-il donc préférer israélite ? Ou encore Les gens du Judaïsme ? Je me souviens une fois, quelqu’un qui ne parvenait pas à trouver son mot, et qui était arrivée à Judaïque… Nous, on dit Juif parce ce n’est pas un gros mot. Finkelkraut me fait toujours rire quand il prononce « judaïsme » sur France Culture. Il s’évertue à donner un aspect poli, sophistiqué à un mot somme toute assez banal, prouvant par là à quel point il a parfaitement intériorisé les préjugés antisémites de la plupart de ses amis. Pauvre Anna Arendt.

    Nous sommes Français et nous nous sentons limités dans la parole dans l’espace public, qui nous renvoit à nos origines. Quoi qu’on dise, c’est comme si c’était décidé d’avance. Alors, pour la plupart, les enfants de la seconde génération évitent la politique, et même l’associatif. Juste histoire d’éviter que ça leur retombe dessus. On aimerait bien pouvoir dire qu’Israël conduit une politique de déshumanisation et que l’enchaînement logique de sa politique fera qu’un jour ils vont se poser la question du renvoi par la mer des habitants de Gaza (ça a l’air délirant, mais c’était en gros la proposition de l’immigré Russe, l’ancien videur de discothèque Libermann, dont le parti est sorti troisième lors des dernières élections).

    On était heureux avec Oslo

    On aimerait dire aux Juifs de se calmer, qu’ils sont dans une logique qu’ils devraient plus que tout autre peuple comprendre et renverser. On aimerait leur dire qu’on était heureux, quand Arafat et Rabin ont signé les accords d’Oslo parce que pour une grande majorité, nous, les Maghrébins, on aime bien les Juifs, quand même. Malgré le fait qu’on ait désappris à communiquer, on se comprend. Ma collègue Sonia, Juive de Tunisie, souhaitait envoyer une bombe atomique sur les territoires, en 2000. Il y avait eu un attentat la vieille. Je ne l’ai pas traitée de fasciste. Ma collègue Djamila et moi, on s’est regardés, on l’a laissée se calmer, et puis Sonia s’est calmée, et elle nous a regardée, un peu con, et elle a rajouté que ce n’était pas ça qu’elle voulait dire. Nous, on le savait bien. Sa famille avait du quitter la Tunisie en 1967, elle avait tout perdu. Il ne lui restait plus qu’Israël pour rêver qu’elle avait encore un chez elle, c’est-à-dire un bout de terre.

    Nous sommes des Français qui comprenons les Juifs, parce que nous avons appris à vivre avec eux pendant des siècles. En bouclant l’expression des enfants de l’immigration par la barrière instituée de fait dans la politique, la presse et la télévision, et en pointant de plus en plus du doigt les enfants nés de l’immigration Algérienne, la société française se prive du seul avenir qui pourrait éventuellement lui rester dans le monde complexe dans lequel nous rentrons. Être polyglotte culturellement. C’est ce dont ses élites, encore une fois, ont terriblement peur. Très bientôt, elles préfèreront Marine à qui la gauche se donnera. Et la gauche se vautrera encore une fois.

    J’ai écrit cet article à la suite d’un échange un peu « carré » avec Didier Lestrade au sujet des « arabes ». J’ai constaté la semaine dernière que l’association H2M l’avait un peu étonné par la très grande modération, ce qui moi ne m’a pas surpris, ayant pris part moi-même à la création de Amal il y a déjà 12 ans. Je ne sais pas si ces longues pages mènent vraiment quelque part. Je vis au Japon et par moment, en lisant des articles sur le net, je ne reconnais plus bien le pays que j’ai laissé. Tout semble figé dans des conflits que l’actualité médiatisée organise et qui changent d’un jour à l’autre, laissant en bruit de fond comme une amertume et une couleur sombre caractéristiques des périodes pré-révolutionnaires, et où revient toujours cet espèce de refrain, arabes, arabes, arabes, arabes. J’ai lu beaucoup de littérature algérienne francophone, incroyablement riche. J’ai aimé, il y a une quinzaine d’années, lire des livres d’histoire sur ce pays : je suis historien, plutôt spécialisé en histoire de France d’ancien régime. Vous raconter l’histoire de l’Algérie en la liant à l’actualité, c’est une invitation à nous regarder autrement. Nous avons une histoire, extrêmement riche, et beaucoup d’entre nous le savons, et nous en sommes fiers.

    Nos opinions politiques épousent les vôtres, et notre pratique de l’Islam aussi. Il y a juste que les moustachues de Paris IV, chez nous, elles portent un foulard. En France, l’extrémisme donne Le Pen ou le fondamentalisme catholique. Chez nous, ça donne un peu les mêmes, à part que la femme disparaît sous une sorte de truc compact noir qu’en Algérie on appelait 404 bâchée. Nous sommes exactement comme les Juifs : nous sommes Français, et il y a une petite part de nous qui rêve un peu d’ailleurs. Est-ce mal ?

    Mais peut-être avais-je au fond de moi envie de dire une chose, dont je suis persuadé. Nous sommes dans le même bateau que les Juifs Séfarades, avec qui nous devons réapprendre à parler, à nous disputer, mais aussi à nous respecter en parlant des sujets qui fâchent : l’Algérie et la Palestine.

    Si nous coulons, ils couleront avec nous.

    Fin

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  • Minorités 15 | Ouganda, ou le vrai visage du militantisme gay

    Minorités 15 | Ouganda, ou le vrai visage du militantisme gay

    (paru dans la revue Minorites.org le Dimanche 13 décembre 2009)
    Avril 2009. Après la visite d’un groupe d’Américains ultraconservateurs en Ouganda, le gouvernement de ce pays décide de faire passer une législation interdisant l’homosexualité et bannissant les séropositifs, prévoyant des peines allant jusqu’à la mort pour celles et ceux, je « résume » l’argument, qui persévèreraient dans ces pratiques débauchées, autorisées en Occident sous la pression de lobbies homosexuels et « liberals ». 

    L’Ouganda, terre placée sous la protection de Dieu, ne pourrait tolérer l’importation de ces mœurs dépravées. En la matière, la nouvelle législation ne faisait que durcir une législation déjà bien homophobe puisque l’homosexualité y est déjà passible de prison depuis les années 50. Ce qui était nouveau, c’était, outre le durcissement de la peine jusqu’à la peine de mort, l’étendue de la législation aux séropositifs, mais aussi la création d’un crime de non dénonciation et d’extraterritorialité.

    Pendant quelques jours, on a cru que la plus extrême des dispositions, la condamnation à mort, fut désormais retirée du projet de loi, remplacée par des séances de conversion à l’hétérosexualité… Mais il n’en est rien, et la loi est en train d’être discutée au Parlement ougandais. Il est donc très urgent de se manifester. Des milliers de personnes à travers le monde envoient des messages à la présidence de l’Ouganda pour que ces loies ne soient pas adoptées. Entretemps, le Rwanda est en train de discuter à l’instant même une loi qui condamnerait les homosexuels. Une pétition menée par une ONG locale rente de rassembler des signatures. Nous vous encourageons à vous manifester auprès d’elles.

    Laboratoire de l’ultra conservatisme

    En effet, l’introduction de cette loi fait suite à la visite d’une « mission » ultraconservatrice américaine au début de l’année, comme révélée par Rachel Maddow sur MSNBC, et comme on en trouve la trace sur le site tetu.com à la même période. Cette visite n’était pas une première. Comme le remarque Rachel Maddow, en pointe dans la dénonciation de ce projet aux USA, l’Ouganda est devenu le laboratoire de l’ultra conservatisme et de l’offensive évangéliste américaine en Afrique. Très tôt et très fortement touchée par l’épidémie de VIH dès les années 80, l’Ouganda est parvenu à freiner sa progression dans les années 90 grâce à une politique de prévention et de promotion du préservatif très bien menée, avec l’aide des ONG. La victoire de George Bush changea la donne car désormais les aides furent conditionnées à la promotion de l’abstinence. Progressivement, livré à une offensive religieuse sans précédent, l’Ouganda a inversé sa politique et a cessé de promouvoir le préservatif, pour ne promouvoir que l’abstinence. L’évolution vers une « éradication » de l’homosexualité est donc la suite logique de cette conversion à l’intégrisme évangéliste.

    Rachel Maddow sur MSNBC, a mené des enquêtes, informé et débattu de cette question. Gordon Brown et le premier ministre Canadien, Stephen Harper, ont soulevé la question lors du dernier sommet du Commonwealth.
    Une autre pétition tente de soutenir cette initiative. Vous pouvez la signer ici.
    Du côté gay, une pétition américaine cible depuis une semaine un sénateur anti-gay lié à l’Ouganda. Des manifestations de 40 à 50 personnes ont eu lieu devant le siège de l’ONU à New York.
    En France, une dépêche du CLGBT.
    On allait exterminer les gays, les séropositifs dans un pays, la vague produite fut bien modeste… Une dépêche…

    L’émission de Rachel Maddow, en marquant le lien entre les milieux anti-gays américains et ce projet de loi, a conduit l’ultra droite américaine à condamner cette loi et faire pression sur l’Ouganda qui a fini par l’ « adoucir » . Il n’y aura donc pas eu de mobilisation gay, contre la planification d’une des pires tentatives de génocide depuis le Cambodge et la Serbie.

    Cette situation devrait tous nous interpeller. Très gravement, car elle fournit un portrait instantané de notre communauté, de son embourgeoisement, mais aussi de sa très grande vulnérabilité. De l’obsolescence de ses associations, définitivement coupées de l’essentiel. Alerter. Défendre le droit des gens. Ici, défendre le droit de vivre.

    Électrochocs

    Beaucoup de pays à travers le monde nourrissent à l’égard de l’homosexualité des législations discriminatoires et parfois même violentes. À certaines époques, dans certains états, nous nous sommes vus infliger des électrochocs, des enfermements psychiatriques destinés à « redresser » notre comportement déviant. Ainsi, les pays dits avancés n’ont adouci les lois que très récemment, et uniquement sous la pression du militantisme gay des années 70, puis des luttes contre le sida qui ont mis en évidence l’existence de couples gays, conduisant à la reconnaissance d’unions, de formes variables.

    Comme dans les années 80 après la grande vague de « visibilité »  des années 70 associée au coming out, le militantisme gay, comme le militantisme VIH, semble en panne. Après tout, pour beaucoup de gays, la situation est relativement satisfaisante et ne justifie pas les grandes mobilisations du passé. Les associations, quant à elles, privées de cet élan et d’énergie d’une base désormais inexistante, tournent en rond, ne touchant plus qu’un petit cercle restreint, fonctionnarisé par les pouvoirs publics et de généreux sponsors. Les militants gays, comme dans les années 80, déplorent le manque d’intérêt pour le mariage gay ou le sida.

    Elles se sont accaparées du mariage uniquement après que la loi sur le PACS soit passée, histoire d’avoir quelque chose à revendiquer. Sans le placer dans un projet forcément plus vaste et ne touchant pas uniquement les homosexuels puisque la question que soulève le mariage gay est la question de la liberté, pointant du doigt l’inhabilité du militantisme à se dépasser et à établir des convergences.

    Mort du militantisme

    Quant à la lutte contre le sida, devenu avec le temps une activité subventionnée et ayant ses rendez-vous annuels, la Gay Pride et le 1er décembre, en proie également à des luttes internes pour accéder à une manne financière qui se tarit, elle n’a plus grand-chose à voir avec une « lutte ».

    Au contraire, à la clarté des positions il y a 20 ans, une clarté qui valut aux homosexuels un certain respect dans la société qui n’est pas pour rien dans les avancées en matière de droit et de visibilité, a succédé le flou artistique des positions de l’âge des trithérapies. On ne sait plus trop si le préservatif est nécessaire, et désormais, ce qui compte n’est plus se protéger, mais « d’en parler », se traiter préventivement et éventuellement avoir recours à un traitement d’urgence. Celles et ceux qui continuent de réclamer la prévention sans concession au relâchement ambiant sont accusés d’intégrisme, et d’être coupés de la réalité des pratiques.

    Il est très clair qu’à ce rythme, nous assisterons dans les années à venir à la mort lente du militantisme homosexuel permanentisé ainsi qu’à une offensive en règle des pouvoirs publics quand la réalité des chiffres des contaminations révèlera l’approche irresponsable des politiques de réduction des risques. Le silence de la plupart des associations à cet égard sera regardé comme un acquiescement. Le prétexte sera trop beau. L’Etat, premier coupable dans son incapacité à adopter une politique depuis plus de 20 ans, aura là un bouc émissaire idéal. En attendant, malgré ses concessions, le milieu sida mobilise désormais pour le 1er décembre plus de journalistes que de pédés…

    L’impasse

    La question Ougandaise soulève mieux qu’aucune autre l’impasse dans laquelle nous sommes et nous suggère également des pistes. Comment avons-nous été incapables de soulever des foules face à ce qui constitue, si la législation passe, la première législation génocidaire du 21e siècle ? Le fait qu’une association subventionnée, comme le CLGBT, n’ait proposé qu’un communiqué, le 1er décembre, en dit long. En fait, désormais, nous confions notre destin aux hétérosexuels, chef d’Etats, sponsors, politiques, journalistes, pour qu’ils veuillent bien s’occuper de nous. Notre espace de revendication est réduit à une Gay Pride vidée de son sens.

    Nous devrions peut-être nous replonger dans l’époque qui vit naître Act-Up. Que nous disaient les militants Américains, en 1987 ?. Ils nous disaient que le silence entourant le sida trouvait sa source dans les minorités affectées. Les homosexuels, bien sûr, les prostitué(e)s, les drogués, mais aussi cette minorité silencieuse de la société capitaliste, le Tiers Monde, les sans voix d’Afrique, les damnés de la terre de Franz Fanon. Le peuple noir.

    Si c’est notre silence et notre inaction qui se sont révélés face au gouvernement Ougandais, c’est d’abord parce que c’est en Afrique que ça se passe, et que les gays occidentaux réagissent d’abord en occidentaux. Nous ne pensons pas que cette législation vise des hommes et des femmes qui auraient très bien pu être nos amis, nos amies, nos amants, nos maîtresses. Nous avons montré un égoïsme incroyable en nous montrant incapables de nous manifester, de nous opposer. Le gouvernement Ougandais se propose en effet d’ajouter la peine de mort à la maladie…
    Ce n’est pas un hasard, finalement. Africains, gays, séropositifs. Oui, silence = mort.

    Silence = Mort, vraiment

    Sans rire, il faut avouer que l’indifférence associative et son incapacité à manifester, même à dix personnes, doit nous amener à nous interroger sur ce qui concerne l’avenir des transgenres ou du mariage…

    Le militantisme, comme dans les années 80, a cessé de militer pour se contenter de gérer ce qui lui semble être des acquis, mais qui, quand la question d’un génocide visant les homosexuel(le)s et les séropositifs ainsi que leur entourage se pose, se révèle n’être plus qu’une immense force d’inaction au service de sa conservation.

    Minorités s’interrogeait récemment sur la nécessité pour Act Up de disparaître pour que quelque chose de neuf naisse enfin. Peut-être pourrions-nous considérer que l’incapacité des associations à faire, ou en tout cas à tenter de faire, est en soi comme un acte de disparition effective, à défaut d’être réel.

    Qu’aurions-nous pu faire ? C’est certainement là que se situe l’espoir de recommencer à peser vraiment. Il y a 10 ans, 20 ans et plus, quel militant, gay ou pas, n’a pas rêvé d’un outil qui connecterait les gens en temps réel et permettrait de mobiliser, mais aussi faire circuler des informations ? Les étudiants Iraniens, privés de l’accès à la parole, nous dament le pion, et avec quel aplomb. Il faut croire aussi que leurs espoirs et leurs ressentiments sont autrement plus forts que notre aspiration à nous marier ou adopter…Eux utilisent Facebook, Twitter, YouTube…

    C’est une toute nouvelle pratique militante qui doit émerger. Nous n’avons finalement pas besoin de toutes ces associations, avec leurs banderoles, leurs locaux, si finalement tout cela ne sert à rien le moment venu. Mais nous pouvons compter sur nous. Les médias sociaux sont un outil incroyable de circulation de l’information. Ce que nous aurions pu faire, ce que nous aurions dû faire face à une loi génocidaire, c’était de la circulation d’information, du buzz. Parce qu’un buzz autour de cette affaire aurait conduit la presse à en parler, et aurait peut-être donné l’envie à des « gamins » d’aller manifester spontanément devant l’ambassade, spammer son email et saturer son fax après avoir créé une page sur FB, sur Skyblog et le compte Skype associé. Nos militants fatigués sont incapables de comprendre que ce qui compte est, pour nous tous, de reprendre la gestion de nos affaires. Nosaffaires de gays. Nos affaires de séropos, toutes ces affaires que nous sous-traitons à d’autres avec ce résultat déplorable.

    Nouveaux outils à s’approprier

    Nous avons manqué l’occasion de soulever la question des conditions de vie des gays et des séropositifs dans le monde. Cette occasion manquée nous révèle tels que nous sommes.

    Nous ne gagnerons pas le droit au mariage, mais pas parce que les hétéros ne le veulent pas.

    Nous ne gagnerons pas car nous sommes incapables de nous penser tels que nous sommes, à la merci des démagogues homophobes, défendus par des associations qui ne défendent qu’elles-mêmes et comptant sur la bienveillance de la majorité hétéros.

    Minoritaires.

    Nous avons de nouveaux outils pour nous sortir de cette impasse. À nous de nous les approprier. Buzzer, faire circuler l’information, et ne pas hésiter à être spontané. Organiser un rassemblement. Nous n’avons pas besoin d’association pour manifester et exprimer notre indignation. Ça ne coûte rien, juste quelques clics. Ça ne vous fait rien, que cette loi n’ait pas fait la une du 20 heures ? Qu’avons-nous fait pour que cela fasse la une du 20 heures ? Gays, séropositifs et Africains, dans un régime totalitaire, qui s’en soucie? C’est à nous de faire jaillir cette actualité.

    Nous n’échapperons pas à cette révision avec un militantisme plus instantané, plaçant les organisations devant le fait accompli, les forçant à évoluer, ou à périr. Et aussi plus souple, moins contraignant. Aujourd’hui, nous pouvons militer, ou en tout cas faire notre travail de militant, aussi facilement qu’on vote pour la Star Academy. Alors?

    Aujourd’hui, nous pouvons militer et signer des pétitions. Quelques heures, quelques jours avant que les lois ne soient votés en Ouganda ou au Rwanda. Un groupe FB vient de se créer. Vous y trouverez tous les liens pour exprimer votre demande : que ces lois ne soient pas votées.

    Merci à Rachel Maddow, la seule personne qui se soit soulevée contre cette loi dans son émission, tous les jours, pendant des semaines.

    Madjid Ben Chikh