Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 11 mars 2012.
« Tu veux pas écrire un truc pour Minorités pour les un an de Fukushima et du tsunami? Un truc perso et vu du japon, pour changer des trucs qu’on lit partout? »

Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 11 mars 2012.
« Tu veux pas écrire un truc pour Minorités pour les un an de Fukushima et du tsunami? Un truc perso et vu du japon, pour changer des trucs qu’on lit partout? »

Comme l’écrivait très justement Karl Marx, et comme le pensent également un grand nombre d’économistes de l’école classique, les théories économiques sont de vastes supercheries destinées à théoriser l’inexplicable (classique) ou à justifier la domination d’une classe sociale (Marx). Il en ressort que la théorie économique dominante à un moment donné correspond à un ensemble de rapports de forces dans la société, à son organisation sociale et économique et à la perception communément admise que celle-ci a d’elle même.
Pour prendre un exemple récent, s’il est aujourd’hui à la mode de commenter l’instabilité des marchés, leur volatilité voire éventuellement la relative inefficacité de ceux-ci à réaliser une bonne allocation des ressources, il n’y a pas plus de cinq ans, les mêmes économistes tissaient des louanges à la théorie dominantes des années 90 et 2000, la théorie de l’« efficacité des marchés à se stabiliser eux-mêmes » (Market efficiency Theory), dérivée des travaux de l’École de Chicago et de son maitre, Milton Friedman, régulièrement défendue et expliquée par le mentor de cette période, Alan Greenspan, gouverneur de la Federal Reserve des années 80 aux années 2000 (lire Zombie economics, Press of Princeton University, 2010).
Pour faire plus simple, le discours dominant en économie ne traduit pas forcement la réalité de l’économie. Il en va de la dette aujourd’hui comme de l’inflation dans les années 80. Loin de moi l’idée de défendre la dette, les déficits ou l’inflation, mais constatons qu’il est quand même un peu curieux que les promoteurs de la dette dans les années 90 et 2000 en soient aujourd’hui les plus ardents pourfendeurs, que ce soient les gouvernements, les banques, ou les agences de notation Fitsch/ Moody’s ou S&P.
Pourtant, un mal gangrène les pays dits développés depuis une trentaine d’années, un mal qui avait disparu dans l’après-guerre et qui fit sa réapparition à la fin des années 1970: la précarisation des salariés à travers le chômage, l’instabilité professionnelle, la baisse des salaires, le recul des services rendus par les états et la montée exponentielle concomitante du coût de la vie (santé, éducation, logement).
Une fragilité sociale ayant elle-même entraîné un endettement des particuliers dans des proportions inconnues jusqu’alors. Quand dix à quinze ans suffisaient à payer son crédit immobilier vers 1980, il n’est pas rare désormais de dépasser les 30 ans, des durées de 40 ans ayant même été atteintes dans les pays anglo-saxons avant 2008. Un sentiment de déclassement qui domine dans les classes moyennes a succédé à cette sorte d’assurance nonchalante en l’avenir dans la période précédente. Les parents voient leurs enfants accéder difficilement au marché du travail, et la génération montante a déjà intégré qu’elle n’atteindra jamais le niveau de vie de ses parents, se protégeant dans le chacun pour soi et des satisfactions hédonistes achetées bien souvent à crédit, et de plus en plus souvent, génératrices chez les plus jeunes d’un sentiment d’envie se manifestant dans la violence.
Cette société qui s’est mise en place insensiblement dans les années 80, poussée par les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher et Ronald Reagan d’abord, avant d’être reprise avec quelques aménagements sociaux par les social-démocraties un peu partout dans le monde, a bénéficié dès le départ d’un changement de paradigme idéologique majeur permettant de faire de l’idéologie qui domina après-guerre une aberration majeure.
Ruinées par la faillite du capitalisme dérégulé de libre-marché par le krach de 1929, entrainées dans une des plus effroyables boucheries guerrière après avoir cédé à une des plus fantastiques faillites morales et sociétales par la dépression qui suivit l’écroulement de la finance, les sociétés de l’après-guerre adoptèrent une approche idéologique nouvelle, celle-là même expérimentée aux USA depuis 1933 et théorisée en 1936 par John Maynard Keynes.
Le plein-emploi devint le critère numéro un d’une bonne gestion. Et que l’on s’entende bien sur l’idée de plein-emploi. Il s’agissait bien de n’avoir aucun chômeur. La France eut ainsi un solde de chômeurs inférieur à cent mille personnes jusque vers 1967, et même au plus fort du choc pétrolier, le taux de chômage ne dépassa que très brièvement les 4% pour revenir ensuite autour de 3,5%, ce qui était considéré à cette époque encore beaucoup trop. À cela faut-il préciser que ces 3,5% étaient le total des gens à la recherche d’un emploi, qu’ils aient ou non travaillé dans le mois, qu’ils aient ou non plus de 55 ans, qu’ils aient suivi une formation ou non, toutes catégories de nos jours sorties du décompte officiel et totalisant aujourd’hui approximativement 21% quand le décompte officiel s’établit à 10%.
À comptage statistique égal, 21% de chômeurs en 2011, 3,5% en 1978. Ce sont des chiffres qui parlent d’eux-mêmes mais étrangement absents du débat. On leur préfère « la dette ».
Et c’est là que l’on revient au fait que l’économie est avant tout une construction idéologique.
Keith Joseph
Ceux qui me connaissent savent que je reviens toujours à Keith Joseph, le mentor de Margaret Thatcher, car il est le génie qui a su poser les jalons de ce retournement idéologique. Certes, Milton Friedman avait créé les conditions universitaires de ce retournement de la théorie économique, mais le génie propre de Keith Joseph est d’en avoir fait un outil politique. Car une théorie économique, aussi pertinente soit-elle, n’est rien si on ne la traduit pas en une idéologie de masse.
Pour Margaret Thatcher, l’ennemi désigné fut donc l’inflation. Et c’est vrai que le quadruplement des prix du pétrole amena les prix à augmenter de 25% en 1975 en Grande Bretagne. En France, l’inflation approcha des 20%. Pour compliquer la situation, dans les deux pays, les entreprises avaient peu investi dans la décennie précédente, préférant empocher des dividendes qu’acheter des machines et former les hommes.
La principale explication au chômage qui commença donc à se développer est donc avant tout dans la conjugaison d’entreprises vieillies et de matières premières devenues plus chères. L’Allemagne avait, elle, beaucoup investi, le Japon aussi, et les produits de ces deux pays déferlèrent sur les marchés français et anglais. Les entreprises se mirent à faire faillite. Voilà pourquoi, malgré le retour de la croissance et le reflux de l’inflation dès 1976, les deux pays gardèrent un nombre important de chômeurs. 3,5% en France, et 4% en Grande-Bretagne.
L’offensive idéologique fut donc une offensive sur l’inflation, portée en France par l’économiste conservateur Raymond Barre, devenu Premier ministre, et par la nouvelle leader conservatrice Margaret Thatcher au Royaume-Uni. L’inflation ruine la rente, et la rente est le fond de commerce de l’électorat le plus conservateur. En revanche, elle ne ruine pas vraiment les salariés, puisque les augmentations de salaires viennent la compenser.
Mais le discours sur le danger de l’inflation finit par s’incruster dans l’inconscient collectif, avec un très grand succès. De nos jours, il est presque admis que 3% est « élevé ». Personne n’explique par rapport à quoi, mais c’est admis.
En fait, seuls les rentiers et les banques ont un intérêt à voir l’inflation proche de zéro: la stabilité des prix garantie la rentabilité de leur investissement sur le long terme.
La guerre à l’inflation
Les mêmes gouvernements qui firent la guerre contre l’inflation, reléguant le plein emploi aux oubliettes en en redessinant les contours à coup de modification des statistiques et de radiations sauvages, voir de son niveau lui-même avancèrent de nouveaux outils pour parvenir à restaurer l’économie (note: le Royaume-Uni de Tony Blair se targua de l’avoir atteint, avec des taux tout de même proches de 3,5%, bien loin du 1% des années 50/60, et excluant des pans entiers de la population, personnes de plus de 50 ans, en formation, handicapés, notamment dans le Nord du Pays dont les jeunes continuent de nos jours à fournir des contingents de SDF et de prostitués « sauvages », population fragilisée dans la capitale où ils sont regardés comme des parasites et des fainéants, quand ils ne sont pas en situation d’échec éducatif total faisant de Liverpool la ville d’Europe avec le plus fort taux de natalité, notamment adolescente).
Ce serait d’abord faciliter l’accès au marché financier, et donc une série de mesures de dérégulation dont l’une, la plus spectaculaire, restera le « big bang » en 1986 (dématérialisation des titres devenant de simple écritures comptables et non plus des certificats en papier, cotation 24 heures sur 24 accessibles du monde entier), et l’autre, destinée à une belle prospérité, la privatisation d’entreprises publiques puis de services jusqu’alors rendus par l’Etat.
On facilita également l’achât des appartements en HLM par leurs locataires, on mît les universités en concurrence en les autorisant à fixer librement le pris d’entrée (au Japon, les prix vont de 5000 euros par an, à 30.000 euros pour les études de médecine). La facilité à accéder aux marchés financier et le développement des crédits dérivés (comme je le raconte dans mes deux fictions Mortgage Story et Debt Fiction) permit de développer le crédit aux particuliers. On autorisa de nouveaux opérateurs dans des domaines jusqu’alors maîtrisés par l’Etat. Communication, poste, transports terrestres et transports aériens.
Cette généralisation de l’économie marchande était sensée permettre la baisse des prix grâce à la concurrence. De nouvelles compagnies aériennes virent le jour, de nouveaux opérateurs de téléphonie émergèrent.
Enfin, l’expression « jobs, jobs, jobs » remplaça le « full employment » de la période précédente. En France, on parla donc de plus en plus de « baisser le chômage » et « créer des emplois », notamment dans les services, et non plus de supprimer le chômage, comme on l’avait fait en 1933 dans l’Amérique de Roosevelt. Cette possibilité fut d’ailleurs regardée dès les années 80 comme impossible, archaïque, contraire aux règles de bases de l’économie de marché.
Progressivement, tout le monde admit ce nouveau postulat, ignoré pourtant de 1945 à 1975 dans l’ensemble des pays développés, prouvant à quel point l’économie est avant tout une création idéologique.
Changer de boulot toute sa vie
Désormais, pour créer de l’emploi, on décréta donc qu’il fallait mettre de la souplesse, et qu’après tout il fallait s’habituer à changer de travail au long de sa vie, et que finalement, un boulot, c’est un boulot. À une période d’emploi sûr, encadré par des conditions collectives négociées, cette forme d’organisation sociale qui domina de 1945 à 1980, on entra dans la période des contrats à durée déterminée, alternant avec le chômage, des stages. L’insécurité des parcours professionnels s’accroît depuis cette époque.
Enfin, le dernier volet, ce furent les baisses d’impôts, sensées récompenser les créateurs, le travail. En France, la célèbre phrase martelée par les conservateurs finit par passer jusque dans la gauche où un Laurent Fabius, devenu ministre de l’économie se prenant pour le Tony Blair français la reprit à son compte dans une tribune libre du Monde: trop d’impôts tue l’impôt (Laurent Fabius se contenta de dire que l’impôt décourage).
Donc, à une société de plein emploi, dotée d’un état offrant des services (santé, éducation, culture…) et reposant sur des régulations destinées à apporter un cadre sûr et à modérer les écarts de richesse, nous passâmes à une société où il fallait toujours payer plus de services désormais aux mains d’entreprises privées cherchant un retour de 15%, et prendre des crédits de plus en plus chers proposés par des banques développant de façon exponentielle les outils nécessaires à l’offre de ces crédits.
Le serpent de mer qui revient comme un refrain à partir de cette époque s’appelle le déficit budgétaire, un inconnu de la période précédente.
Ainsi, la dette totale de la France, jusqu’aux années 80, ne dépassa qu’exceptionnellement les 20%. Pour la financer, les gouvernements entretenaient la croissance, investissaient dans la recherche, des programmes de développement (on leur doit, en France, pour le meilleur comme pour le pire, l’électrification en 20 ans, le programme électronucléaire, le plan téléphone, Airbus, Arianne, etc). Mais également des allocations de chômage destinées à ne pas transformer un choc économique conjoncturel en récession prolongée, une Sécurité sociale généreuse destinée à ne pas transformer la maladie en une fatalité et plonger les gens dans la pauvreté.
Les pays du nord de l’Europe, gouvernés par des gouvernements sociaux démocrates, étaient parvenus à élever le niveau de vie à un tel niveau que les éventails de salaires n’y excédaient pas 6 fois, le chômage n’y dépassaient jamais les 2%, et l’investissement actif dans les nouvelles technologies permettait de ne jamais dépasser 5% d’inflation, maintenir la dette à moins de 20% et parvenir, la plupart du temps, à l’excédent budgétaire. Tout cela au prix, certes, d’impôts très lourds, compensés par une gratuité de la télévision, du téléphone et une prise en charge des frais engendrés par un changement de profession ainsi que l’éducation, la santé, la culture.
Dans la période qui s’ouvre à partir des années 80, la spirale de la dette se met en place sous les effets des politiques elles-mêmes. Ainsi, s’il est vrai que certaines années les entreprises publiques faisaient des déficits, c’est oublier toutes les années où, rentables, elles reversaient une part de leurs bénéfices à l’Etat. En 1991, ainsi, alors que la croissance ralentissait suite à la guerre du Golfe, le gouvernement de Pierre Bérégovoy put trouver 30 milliards supplémentaires de ressources dans un prélèvement exceptionnel des bénéfices d’EDF-GDF, de Renault, de ELF, de BNP, de France Telecom et du réseau autoroutier. Une ressource qui a désormais disparu pour l’état et va directement dans les poches des actionnaires de ces sociétés.
Par ailleurs, les baisses d’impôts sont majoritairement allées s’investir dans l’immobilier et dans le marché des actions, faisant monter les prix de l’un jusqu’aux niveaux irrationnels actuels (deux bulles ont d’ores et déjà explosé, l’une entre 1990 et 1996, l’autre depuis 2007 et les prix ne sont toujours pas stabilisés), et dans le marché boursier (un krach en 1987, un second en 2000, un troisième depuis 2007), ces deux bulles permettant la création d’une troisième bulle, l’envolée des crédits dérivés, adossés à des actifs dont les prix sont supposés s’envoler indéfiniment.
Parallèlement, les ressources de l’état se sont taries. Alors qu’autrefois l’état s’endettait peu et contrôlait l’émission monétaire via une banque centrale sous son autorité, il s’endette désormais sur les marchés, et ce sont les banques qui vont se financer auprès de banques centrales désormais indépendantes. Cela fait une grande différence, car quand autrefois les Etats se finançaient au taux des banques centrales, les Etats confient leur dette aux marchés financiers, et celle-ci coûte donc plus cher aux Etats au même moment où ceux-ci baissent les impôts.
On voit donc les Etats accumuler de la dette, celle-ci franchissant 30%, puis 40, puis 50 jusqu’à atteindre les 85% actuels constatés un peu partout.
Mieux, cette économie dérégulée dont les baisses d’impôts alimentent des bulles, prospère désormais par à-coups en créant à chaque fois un fort volant d’emplois précaires dans les services, une envolée de la construction d’immeubles destinés à satisfaire la demande de classes moyennes supérieures désormais transformées en classes rentières, s’endettant pour réaliser des plus-values lors de revente ou recevoir des loyers, le tout réinvesti en bourse, cette société, donc, connaît des récessions de plus en plus profondes, violentes qui, à chaque fois, transforment le budgets des états en gouffres financiers encore plus grand que la fois précédente.
Les impôts pour la finance
Des Etats qui donc financent leur déficit sur le marché financier. Ainsi, en France, le remboursement des seuls intérêts de la dette est nettement supérieur à l’impôt sur le revenu. En d’autres mots, vous versez vos impôts non pas aux « assistés », comme le prétendent certains politiciens, mais à la finance.
Il est clair que le seul moyen, pour les Etats, de limiter la catastrophe d’une augmentation exponentielle de la dette, est de privatiser encore plus. En France, le gouvernement Raffarin a ainsi vendu les derniers bijoux de famille, des immeubles, et le réseau autoroutier qui, pourtant, à lui seul, rapportait à l’Etat, une rente de près de 5 milliards d’euros par an. Nul doute que la SNCF et La Poste y passeront pour renflouer les caîsses de l’état. Et pour remplir celles des plus riches.
C’est que la dernière explosion de la dette est sans aucune mesure avec celles jusqu’ici rencontrées, car durant les années 90 et 2000, les impôts ont plusieurs fois été abaissés, alors que la croissance, bien moins forte qu’auparavant du fait d’un désengagement de l’état et beaucoup plus orientée sur des investissements précaires, n’a pas été suffisante pour réduire significativement la dette, ainsi que des intérêts à environ 4,5% en moyenne sur la même période.
Cerise sur le gâteau, la finance, qui a pris le relai d’un état devenu simple spectateur économique et force de répression destinée à maintenir une paix sociale de plus en plus menacée par la violence économique et l’égoïsme moral de l’idéologie dominante, a tellement agi pour multiplier ses profits qu’elle a entraîné le monde au bord du gouffre dans une crise économique d’une rare violence, obligeant les états à la renflouer et les banques centrales à racheter pour des trilliards de dollars d’actifs à la valeur douteuse, gonflant de façon impressionnante leur dettes de dizaines de centaines de milliards d’euros alors que ces mêmes états, comme la France il y a encore quelques années, rechignaient à augmenter le RMI ou l’ALS à un niveau un peu plus décent sous prétexte que les quelques milliards que cela coûterait gonfleraient le déficit.
Croyez vous que ces trilliards injectés dans la finance s’investissent dans nos économies ? Non, elles ont alimenté une nouvelle bulle boursière qui vient d’exploser, nous replongeant dans une récession, ce qui fera encore plus de déficit, et donc de dette, une dette que nos gouvernements financeront sur le marché financier, qui en tirera, comme toujours car c’est son métier, de substantiels profits. Et conduiront les états à encore plus de dérégulation et d’austérité.
Voilà pourquoi, donc, cet article, bien que pétri de bonne volonté évidente, hein, si tous les gars du monde, ne correspond en rien au problème posé: celui d’une dépendance accrue, presque définitive, des Etats à la volonté et au pouvoir de la finance. Non pas parce que la finance serait méchante, mais simplement parce que ses règles ne sont pas celles des Etats. Confiez donc votre assiette à votre médecin, vous pouvez dire adieu aux sauces, aux gâteaux, aux frites: il n’a pas les yeux rivés sur votre plaisir, son travail est de veiller à garantir le taux le plus bas de cholestérol.
La finance fonctionne de la même façon. Le rôle de la finance de marché est de veiller à éviter les risques, ou jouer avec pour dégager des profits. Elle s’est engouffrée dans les législations mises en place depuis 30 ans. Elle a apporté ses réponses à la démission des Etats. Elle est l’outil qui agit dans un monde régi par l’idéologie de l’efficacité des marchés.
Les solutions énumérés dans cet article sont celles-là même que le gouvernement Grec applique, et qui a accru la dette en plongeant le pays dans une récession encore plus forte, obligeant le gouvernement à vendre encore plus d’entreprises publiques, augmenter encore plus les impôts et plongeant le pays à chaque fois encore plus bas.
Puisque l’article se voulait une invitations à adopter une politique courageuse, je vais suggérer ici quelques pistes d’une réelle politique anti-crise.
L’outil de la fiscalité
La fiscalité joue un grand rôle dans cette histoire.
Il faut réinstaurer des tranches supérieures de 50%, de 60%, de 70% et même de 85% sur des revenus absurdement hauts. Et qu’on arrête de pleurnicher sur les gens qui « donnent 60% à l’état ». Une personne dans la tranche à 30% paie en fait environ 8,5% d’impôts, puisque l’impôt est progressif.
Il faut étatiser la Sécurité sociale, et la financer par un second impôt, lui-même progressif et payé par tous les revenus, capital compris, remplaçant les charges sociales. Il faut taxer le profit, pas le travail. Cela permettra, au passage, la mise en place d’un plan de développement de l’artisanat et des métiers manuels, car le système de charges sociales a tué l’artisanat. En taxant les revenus et les profits, de façon proportionnelle, les artisans pourront se developer. Et le travail artisanal, indépendamment de sa qualité, de sa créativité, et un travail non délocalisable. En outre, il procure l’estime de soi, il est l’âme de la démocratie.
La suppression des charges sociales et leur remplacement par l’impôt permettront d’ouvrir une négociation générale sur une création massive d’emplois et une forte baisse du temps de travail. En effet, un smicard, qui reçoit à peine 1000 euros net, coûte en réalité près de 2000 euros tout compris. Il y a là une marge de manoeuvre incroyable de négociation pour baisser le temps de travail, créer des emplois dans les entreprises de main d’œuvre et dans l’artisanat.
Certains pointeront la perte de ressources de la Sécurité sociale. C’est oublier que ce seront les revenus qui paieront, comme un impôt. Et que ce qui n’est pas pris ici, est repris là. Soit sous forme d’impôts sur les sociétés, soit sous forme d’impôts sur le revenu. Soit sous forme d’économies réalisées dans les 100 milliards exonérations de charges qui, de fait, disparaissent, ou tout simplement d’économies d’allocations de chômage puisqu’en fait, le but d’une réelle politique de sortie de crise est de lutter contre le chômage avec la même force et la même détermination qu’on a lutté contre l’inflation.
Un gouvernement décidé à rompre avec la spirale de la dette doit donc se fixer comme objectif de supprimer le chômage, et non le faire baisser: ce sont 5 millions d’emplois que nous devons générer, le plus vite possible. Disons, en un an. Roosevelt en créa 5 en six mois, et près de 20 en deux ans. Ce n’est donc pas si impossible que cela. Et contrairement à ce qu’affirme l’article, cela passe par une forte baisse du temps de travail. La réforme de l’ensemble des impôts, l’augmentation des tranches supérieures, une taxation du capital comme du travail génèrent les ressources d’une telle négociation.
L’Etat doit retrouver les ressources de son action et de son pouvoir. La gestion de la dette doit redevenir une de ses prérogatives. Mais pour qu’une réelle confiance s’instaure, il faut que la Cour des Comptes devienne une autorité indépendante, élue au suffrage universel ou tirée au sort comme un jury, dotée de pouvoir de coercition: son but doit être de veiller à ce qu’un déficit serve uniquement à investir, préparer l’avenir, donner des marges de manoeuvre nouvelles, et non favoriser des clientèles, ou pire, la finance de marché.
La dette doit donc être émise directement par l’Etat auprès des particuliers, ce qui passe, avant tout, comme ce fut le cas après la guerre, par la réalisation de l’équilibre budgétaire grâce à une politique fiscale et économique (j’insiste encore une fois sur cette histoire d’artisanat car il y a une clef du développement économique bien supérieure aux sirènes d’une réindustrialisation qui ne doit rien à Francois Bayrou, mais plutôt au Parti Communiste, à Jean-Pierre Chevènement, à Charles de Gaulle et aux nationalisations de 1981, politiques auxquelles le mentor du Béarnais Jean Lecanuet ainsi que Bayrou lui-même se sont toujours opposées).
Je pourrais développer plus en long, ce n’est pas le but.
Je voulais juste rappeler que des politiques assez proches de celles préconisées dans l’article ont déjà été mises en oeuvre, sans aucun succès, comme l’atteste les résultats calamiteux du gouvernement grec. Je voulais également rappeler les responsabilités dans ce qui est nommé crise de la dette, mais qui est d’abord la faillite apparente d’une idéologie, je dis apparente parce qu’en fait cette politique enrichit ses promoteurs comme aucune autre politique ne l’avait fait depuis près de 100 ans.
Et qu’il est donc, injuste, immoral autant qu’inefficace de faire porter de quelconques sacrifices sur une population dont il faut rappeler que, pour la seule France, un quart vit en dessous du seuil de pauvreté, même quand on y travaille, qu’un autre quart boucle ses fins de mois difficilement et a vu ses conditions de vie baisser continuellement depuis vingt ans, qu’un tiers ne va plus chez le médecin, que tout ce monde là doit payer de plus en plus cher les services privatisés, poste, énergie, que la nourriture et même l’eau, financiarisées depuis l’Uruguay Round et les accords du GATT, sont réduites à de simples commodités négociées au marché des Futures de Chicago, plongeant les producteurs dans la pauvreté sans empêcher l’envolée des prix pour les consommateurs. Que tout ce monde-là, pour vivre, ou survivre et « s’adapter », doit s’endetter pour étudier, se loger et parfois même pour se soigner (une grippe pour deux enfants coûte environ 30 euros à une famille, la Sécurité sociale laissant à la charge 30% du prix de la consultation au patient, et 35% du prix du médicament, et 30 euros, cela représente beaucoup, et parfois un découvert sur le compte, tarifé à 12%/annuel par la banque).
Et que tout cela a enrichi le quart restant, parfois de façon aberrante, puisque désormais 10% des Français possèdent 60% de la richesse nationale, bien souvent sans travailler, mais sous forme de rente, produite par ces dérivés et la distribution de dividendes boursiers.
S’il convient de restaurer l’équilibre budgétaire et réduire la dette, ce n’est donc pas en pressurant encore plus les gens, en faisant travailler ceux qui travaillent encore plus ni en augmentant leurs impôts, c’est en rendant à l’état les moyens de réorienter l’économie, en distribuant des allocations sans conditions, en créant d’urgence les emplois qu’il convient aux chômeurs et en faisant fleurir, en plus d’une industrie de pointe grâce à une fiscalité encourageant la recherche et l’investissement, sur l’ensemble du territoire une économie de proximité, artisanale ou coopérative, et paysanne aussi, non délocalisable, non financiarisable, écologiquement propre et créatrice de ce lien social brisé dont l’absence, créatrice d’insécurité, coûte chaque année de plus en plus cher en transformant nos démocraties jusqu’ici bien imparfaites en états policiers.

Nouvelle en 6 parties parue dans la revue Minorités.org a partir du Dimanche 24 septembre 2011 et jusqu’au Mercredi 23 novembre 2011
Et Obama entre en scène…
« Regardez-moi ça…
— Putain… Ça me flanque la gerbe…
— George, ça te dit, la négresse en train de chialer sa race, là, avec son gros cul ?
George finit sa bière et lève les yeux vers l’écran. Ce soir, c’est un peu comme quand les White Dragons, l’équipe de base-ball locale dans laquelle il jouait quand il était jeune, perd un match. C’est une défaite intime, avec de la rage et de l’aigreur au fond du ventre.
— La ferme!
— Mais dis quelque chose, George, depuis tout à l’heure, on t’entend pas.
— Tu veux que j’te dise quoi, hein? Que ces enculés de Juifs ont foutu un chimpanzé à la tête de l’État avec l’argent des putains d’Arabes ? Tu le sais aussi bien que moi, alors qu’est-ce que tu veux que je te raconte de plus ?
George se lève et va au comptoir, recommande une bière.
— Mais on va pas se laisser faire comme ça…
— Je comprends pas, moi… Elle était pourtant sympa, la môme Palin, pas chiche, bien, quoi! McCain était un peu vieux, mais c’est un brave type, qu’est-ce qu’y lui trouvent, à ce communiste ? Il est même pas né en Amérique, en plus, à ce qui paraît, et c’est un Arabe, en plus…
— Un coup d’État, les gars, un coup d’État…
— Il paraît qu’ils préparent la loi martiale…
— On sait, tout ça! Pourquoi vous arrêtez pas de causer de ça… Vous me donnez mal à la tête, les gars…
George se rassoit, lève les yeux vers l’écran au-dessus du comptoir. Un homme de couleur tout sourire, une femme de couleur vêtue d’une robe rouge à ses côtés, saluent la foule, innombrable, pendant qu’un commentateur de la chaine Fox Nexs parle d’un moment historique…
Pablo
Pablo avale sa huitième Tequila. « J’aime bien cette meuf, elle est marrante ! »
Il désigne l’écran où parle Rachel Maddow. Keith Olbermann apparait.
— Putain, celui là, par contre, je peux pas le saquer, il se prend pas pour une merde…
— Arrête, Pablo… T’as trop bu!
— Et tu veux que je fasse quoi d’autre, je bosse pas demain…
— Pablo, on avait dit pas ce soir…
— T’es marrant, toi… J’ai plus de taf’, j’ai plus de meuf, et j’ai plus d’appart…
— Arrête ça, s’il te plaît… T’as un appart…
— Non, c’est pas MON appart’… T’appelles ça un appart’, ce truc, arrête! Et cette conne qui m’a plaqué pour aller faire des pornos… J’ai tout paumé, mec!
— Pablo…
Barack Obama prend la parole. Des drapeaux américains s’agitent, les caméras balaient la foule, reviennent sur le président dont la voix résonne dans la chambre de Robert et Melissa. Pablo est assis par terre, à côté du lit, il se met à pleurer.
— J’ai fait un boulot d’enculé, les mecs… Mais merde, on en a toujours chié à la maison… Ces connards à Wall Street, ils ont reçu plus de 700 milliards, et nous on a rien reçu. Je suis fini, et ce qui me fout les boules, c’est que j’arrive même pas à être heureux ce soir alors que putain de merde, j’ai jamais été aussi heureux de ma vie que depuis tout à l’heure. Je l’adore, ce mec, merde, mais moi, je suis fichu…
Melissa s’assoit à côté de Pablo, lui caresse les cheveux, fais signe à Robert d’aller chercher un café dans la cuisine. En sortant, on entend les voix de tous les autres dans le salon, les rires, les verres qui s’entre-choquent. Avec tous ceux qui sont venus ce soir, tous les trois ont fait du porte à porte, Melissa dans le quartier afro-américain, Robert et Paul dans le quartier Portoricain: Paul a la peau très noire, Pablo semble lui très récemment arrivé du Mexique. Cet espèce de duo militant improbable a connu un certain succès dans les quartiers où ils allaient pour encourager les gens à s’inscrire. Les trois derniers mois avaient permis à Pablo d’oublier.
— T’es pas fichu… Tu vas retrouver un boulot. Tu le sais bien, que le sauvetage des banques, c’était surtout pour éviter que ça s’écroule, comme en 1929. Et puis, il a promis de relancer l’économie. Enfin, on ne sait pas trop encore, mais s’il met le paquet, tu verras, ça marchera.
— Ouais, mais moi, c’est maintenant que j’ai besoin de taf. Obama, c’est dans deux mois. Et moi, qu’est ce que je vais faire, pendant ce temps là…
— On est là… Tu sais bien que Robert et moi, on te laissera pas tomber. T’as des économies, t’as trouvé un appart pas cher, t’as le temps de voir venir. Et on t’a dit, si on entend parler d’un truc, on te met dessus. Tu t’en sortiras, t’es jeune, merde…
— Je suis un enculé, vous savez… J’en ai vendu, de ces putain de saloperies, à la fin, on faisait plus que ça.
— Je sais, je sais… Mais c’est bon, t’as compris. Et crois-moi, si c’est à elle que tu penses, elle était pas faite pour toi.
Robert revient avec un café et des tasses, on entend des rires, et puis la porte se referme. À la télévision, les commentateurs n’arrêtent pas d’évoquer Roosevelt, Lincoln et Kennedy.
Sandrine
Sandrine s’est levée très tôt ce matin, elle voulait regarder les résultats de l’élection américaine. Depuis 6 mois qu’elle travaille à Londres, c’est bien la première fois qu’elle se sent un peu heureuse. Elle a été transférée d’urgence au Middle-Office pour travailler sur les CDS. Elle a tout vu. Bear Stearns, Lehman, AIG, mais aussi les problèmes avec UBS dont les équipes, débordées, enchaînent les erreurs de paiement et les retards. Elle a vu aussi ses collègues travaillant sur les swaps de taux Marked-to-Market s’arracher les cheveux: les taux courts se sont envolés, les rendant infiniment plus chers que les taux longs. Certains calculs de taux ont été de vrais casse-têtes, sa banque a perdu pas mal d’argent. L’échéance trimestrielle de septembre a été une vraie tuerie, juste une semaine après la chute de Lehman. Des collègues ont validé par erreur deux paiements pour plusieurs millions de dollars alors que ces paiements auraient du être bloqués et la réconciliation opérée avec l’un des comptes spéciaux prévu à cet effet. Une boucherie.
Les swaps
Les swaps sont des instruments de crédits créés à la toute fin des années 70.
Un swap est un échange de deux montants identiques (dits « notionnels ») entre deux parties avec des conditions de taux différentes de chaque côté, à l’origine un taux d’intérêt fixe contre un taux d’intérêt variable (dit « flottant »), et donnant lieu au paiement de l’interet de chaque « jambe » tous les trois mois. L’échange de notionnel est virtuel.
Le swap permet à A de réviser un taux d’intérêt fixe sur un crédit sans que cette révision ne représente un risque pour B.
Un exemple. Votre société a acheté des machines pour un million d’euros, à crédit à 5%. Et voilà que les taux baissent fortement. Votre banque pourra vous proposer un swap. Vous vendez votre crédit à 5% à votre banque qui l’achète, et elle vous prête à taux variable le même montant que vous lui empruntez.
Le vendeur est donc emprunteur, l’acheteur est donc prêteur.
Le premier swap a été mis en place par Citibank. En France, par Paribas, en 1980. Ces énormes piles de paperasse qu’étaient les contrats de swaps représentaient un handicap face à leur développement exponentiel à l’époque où les taux d’intérêts s’envolèrent, avant qu’ils ne chutent, et au moment où un grand nombre de pays d’Amérique Latine faisaient faillite. On mît donc en place des associations nationales, puis une association internationale chargée de prédéfinir les contrats de swaps, permettant de réduire la paperasse à 2 feuillets contenant une référence à cette association. En France, c’était la convention « FBF » auxquelles les banques souscrivaient. Très rapidement, pourtant, l’International Swap Dérivative Association prit le dessus, et c’est elle qui encadre la quasi totalité des swaps et dérivés à l’échelle mondiale.
Tres vite, pourtant, ces simples swaps se révélèrent insuffisants. On échangea donc des notionnels dans des devises différentes pour profiter des écarts de taux (currency swap), des swaps avec des taux flottants maximum définis d’avance (cap), des taux minimaux (floor), minimaux et maximaux (corridor), avec un cap et un floor ainsi qu’une revision du spread sur les taux (straddle), avec un montant notionnel diminuant à des dates prédéfinies (amortissment), négociés aujourd’hui, mais avec une date de démarrage ultérieure assortis d’une possibilité (payante, appelée premium) de ne pas le démarrer si on considère qu’il n’est pas avantageux (swap option, dit swaption), swap de trois mois uniquement, avec un seul paiement au terme du swap (Future Rate Agreement, FRA).
Les swaps de taux, au départ basés sur un taux fixe et un taux simple de banque centrale défini au jour le jour, s’enrichirent de taux flottants de plus en plus complexes: taux appliqué au jour le jour (capitalisé), taux pratiqué deux jours avant paiement et couvrant toute la période. Taux flottant indexé aux fluctuations d’un indice: boursier, inflation, pétrole… et bien souvent adossés à d’autres produits dérivés dont ils facilitent la « liquidité ».
Les crédits dérivés sont toujours liés à une autre opération, réelle, optionnelle ou virtuelle. Il est donc important de valoriser l’actif de référence, sous-jacent. On parle de marquer au prix du marché, Marked-to-Market. Cela semble incroyablement complexe, mais c’est en fait une règle de comptabilité qui existe, elle, depuis des temps immémoriaux. C’est une règle qui permet, notamment, d’évaluer le risque pris par un acheteur quand il prête, le profit envisageable pour un vendeur quand il vend.
Ce principe a été très vite appliqué aux swaps de devises (currency swap) pour se couvrir des fluctuations de devises. Le swap de devise Marked-to-Market donne lieu à un véritable échange au départ. Le swap est en général négocié à J-2 pour un départ au jour J et le paiement des deux notionnels, l’un dans une devise et l’autre dans sa contre-valeur dans une autre devise. Trois mois plus tard, au jour du paiement moins deux jours, on révisera les deux notionnels, l’un exprimé dans sa contre-valeur par rapport à l’autre. La différence entre les deux valorisations du notionnelle sera payée, en plus du montant des intérêts pour chaque devise. A prête 1000 dollars à B et B prête la contre valeur de 80145 yens le 10 janvier. La monnaie de reference est le dollar. Le 8 avril, les 1000 dollars de A valent 76981 yens. La situation est donc: A prête 1000 dollars, B prête 76981 yens. Les taux seront appliqués à ces montants, et A paiera, en plus, 3156 yens de « trop percu » à B, la différence entre les deux montants. On recommencera ainsi, aux nouveau cours des devises, tous les trois mois. Si le yen baisse, cette fois si, ce sera B qui paiera une différence à A.
Les plus fréquents, dans les années 2000, furent les échanges dollar et yen japonais car le yen avait des taux proches de zéro, et les USA, entre 2 et 5 %: les banques japonaises rémunéraient leurs avoirs immobilisés, les banques américaines se refinancaient à zéro. Quand on dit qu’Alan Greenspan, President de la FED, baissa les taux beaucoup trop bas, beaucoup trop longtemps, c’est vrai, mais c’est une vue incomplète: le Japon est depuis l’an 2000 le robinet à liquidités gratuites du monde entier.
Barack Obama
La bénédiction ?
Les récents événements ont provoqué des mouvements violents sur les taux d’intérêts, courts particulièrement, comme sur les taux de change, et certains taux de Marked-to-Market rivés à des évolutions d’indices futures sur des matières premières dont les mouvements ont varié brutalement. Les contrôleurs, ces employés qui vérifient au jour le jour l’encours investi par chaque trader au sein de portefeuilles définis, ont été débordés.
L’élection de Barack Obama est donc regardée par la communauté financière comme une bénédiction. Il a joué, comme le travailliste Gordon Brown au Royaume-Uni, un rôle déterminant pour sauver le système financier du gouffre au mois de septembre, en poussant les démocrates au Congrès à adopter le plan de sauvetage (Trouble Asset Relief Program, TARP de 770 milliards de dollars concocté par Hank Pawlson, ministre de George Bush et ancien CEO de Goldman Sachs, destiné à aider les banques qui le souhaiteraient à emprunter de l’argent pour honorer leurs engagements financiers après le gel de toute l’activité inter-bancaire depuis l’été 2008, consécutif à l’explosion de la bulle des CDO. Ce sauvetage a fait suite à la nationalisation in-extremis de AIG avec une garantie de 180 milliards de dollars destinée à payer les primes liées aux CDS aux grandes banques, au changement de statut des grandes banques d’affaires destiné à leur donner accès aux prêts directs de la FED, désormais à zéro pour cent, et à la faillite de Lehman Brothers. Le nouveau président a, par ailleurs, promis de réactiver l’économie. Toute cette action, menée de front avec le président de la FED, Ben Bernanke, spécialiste du krach de 1929 et disciple de Milton Friedman, devrait permettre à l’économie d’éviter une nouvelle dépression.
Il est temps, ici, de marquer une petite pause, de remettre les choses en place et rendre à Milton Friedman et ses Chicago Boys ce qui leur appartient, et rendre à Keynes la crédibilité que lui dénient les néo-conservateurs de tout bord. Cela me sera d’autant plus facile que, marxien, comme je vous l’ai expliqué dans l’introduction, ma critique de Keynes est une critique qui concerne, d’abord, le système qu’il entendait réguler. Si la gauche, à un moment donné, a trouvé chez Keynes un certain nombre de réponses, c’est précisément pour les mêmes raisons qui ont conduit les néo-conservateurs en général, et Milton Friedman en particulier, à le critiquer.
L’école classique et néo-classique considèrent que les prix sont fixés en fonction de l’offre et de la demande. Par conséquent, un marché transparent, débarrassé d’une intervention pesante de l’État, s’équilibre. Quand un produit est trop cher, la demande baisse. La baisse de la demande conduit à baisser le prix (soldes, etc). Dans ce processus, les entreprises qui ont profité du cycle de hausse des prix pour investir continuent de gagner de l’argent car elles peuvent produire à moindre coût (forte productivité). Celles qui ne l’ont pas fait ne peuvent pas baisser les prix dans la même proportion, perdent des marchés et périssent. L’offre diminuant, les prix se remettent à monter et un nouveau cycle de hausse s’enclenche. Les travailleurs qui ont perdu leur travail ici le retrouvent là. D’ailleurs, quand le cycle de croissance est réenclenché, les travailleurs peuvent changer d’entreprise pour négocier un meilleur salaire. Ainsi, pour l’école classique, le mouvement des prix est lié à l’offre et à la demande, il alimente l’innovation, permettant de se débarrasser des entreprises mal gérées. Le chômage est un solde qui se résout avec la naissance de nouvelles activités et la concurrence. Les salaires s’ajustent grâce à la concurrence. La « main invisible” du marché veille à l’harmonie de cette idéale cité d’hommes libres que le progrès épanouit…
Expliquer les crises
Pourtant, nombre d’économistes classiques se trouvèrent dans l’impossibilité de trouver une explication rationnelle aux crises violentes qui jalonnèrent le 19e siècle. Marx fut certainement le plus critique à l’égard de cette théorie. Il critiqua l’idée selon laquelle le marché existait, voyant d’abord le prima du profit et de son corolaire, la plus-value, réalisée par le propriétaire sur le vol d’une partie du travail produit par le travailleur. Il ne voyait aucune possibilité d’équilibre sur le long terme, considérant au contraire dans le chômage de masse une variable d’ajustement à la baisse pour les salaires. Marx pointait une faille: les périodes de prospérité étaient l’occasion d’accroitre les capacités de production, rendant impossible d’échapper à la surproduction. Celle-ci serait, un jour, quand le capital serait incroyablement concentré entre les mains de quelques capitalistes, fatal à un capitalisme dont le ressort de base, l’initiative privée désormais transformée en chacun pour soi, ne parviendrait pas à restaurer « l’équilibre ».
L’essentiel de la critique du capitalisme, chez Marx, est économique. Sa conclusion est qu’à une domination économique qui rend les hommes esclaves de leurs conditions de simples producteurs, doit répondre l’hégémonie politique de la classe sociale produite par le capitalisme, seule à même de réaliser la démocratie par l’exercice effectif du pouvoir, annulant de fait l’économique.
Le glissement vers des préoccupations « sociales » des héritiers de Marx eut des répercussions diverses. Radicalisme gauchiste contestataire coupé de la réalité économique et sociale vécue, mais alimentant une critique qui alimenta le discours libéral dans les années 70, notamment sous l’aspect d’une critique d’un État pourri et corrompu. Glissement lent vers le réformisme keynésien qui, après une période de succès indéniable, conduit à la contradiction de base du keynesianisme: un socialisme dans le capitalisme. Et donc, une fois la société ayant convergé vers une grosse classe moyenne éduquée, vivant confortablement, l’émergence de désirs hédonistes et donc les sirènes néo-conservatrices du moins d’impôt et moins d’assistanat. L’Angleterre fournit à cet égal le meilleur exemple.
Le monde totalement bouleversé de l’après-guerre 14/18 ne put échapper à la surproduction qui se manifestait dès le début du siècle, dans l’acier notamment. L’Europe plongea dans une dépression, et l’Allemagne dans l’hyper-inflation. Les dépréciations monétaires perturbaient le commerce.
Aux USA, pourtant, une nouvelle voie s’ouvrait: la jeune Federal Reserve (FED), créée en 1913 dans la foulée de la panique boursière de 1907, abaissa le prix de l’argent et permit ainsi aux banques de proposer des crédits à la consommation. Ceux-ci permirent la reconversion de pans entiers de l’économie vers les nouvelles industries électriques et mécaniques. L’aspirateur, le fer à friser, le réfrigérateur, la voiture, le prêt-à-porter, la TSF ainsi que la machine à coudre firent leur entrée dans les appartements des grandes villes américaines. Les campagnes, de leur côté, n’échappaient pas à la pauvreté, et ce crédit abondant encouragea nombre de fermiers à s’endetter en hypothéquant leurs terres pour s’adapter à la demande des villes.
L’improvisation du New Deal
Parmi les économistes qui étudièrent le déséquilibre profond des économies développées à cette époque en tendant de trouver une réponse qui coïncide avec l’idéologie classique, deux se distinguent particulièrement. L’Américain Milton Friedman et le Britannique John Maynard Keynes. Tous deux étudièrent l’importance du crédit, de la circulation monétaire et de la monnaie que la guerre avait, à leur yeux, profondément troublé.
Quand le krach de 1929 arriva, Keynes s’apprêtait à publier sa Théorie du crédit et de la monnaie. Le prolongement de la récession, sa transformation en dépression (cycle où la récession alimente la récession sans que l’on puisse entrevoir une quelconque stabilisation), le spectacle de destruction d’usines, de produits agricoles et de biens manufacturés destinés à stabiliser les prix en chute libre au moment même où la pauvreté s’étendait, conduisirent Keynes à réviser ses conclusions de fond en comble, à les critiquer, et à publier, fort de l’expérience du New Deal aux USA, son Traité de l’emploi, du crédit et de la monnaie. Il y développa plusieurs idées, comme le concept de sous consommation. Il y critiqua l’idée que le marché puisse se stabiliser, et en appela à l’initiative de l’État pour réguler le capitalisme, dans son propre intérêt. Il y énonça des séries d’équations où, pour résumer, le rôle de l’État était d’obtenir des égalités entre de grands agrégats macro-économiques. Ainsi, les progrès de la productivité devaient-ils être compensés, pour éviter le chômage qui en découlerait, par une baisse proportionnelle du temps de travail. Ses calculs aboutissaient à environ 20 heures en 2000.
Le chômage était à ses yeux un gâchis humain, social et démocratique: il élabora le concept de plein emploi, proche de zéro chômeurs, en faisant une obligation. Toute détérioration de l’emploi devait être combattue par l’État, en ayant recours à l’endettement, de manière importante, et ciblée sur des projets à même de réactiver l’économie en recréant le plein-emploi, le plus rapidement possible. Roosevelt créa, ainsi, directement et en 6 mois, d’autorité, 5 millions d’emplois. Il développa l’idée des multiplicateurs: une dépense devait, à terme, produire plus en rentrée fiscale qu’elle n’avait coûté par le gain d’activité obtenu, permettant ainsi le retour à l’équilibre budgétaire. Il en était un partisan sur le long terme, prônant pour les périodes de déséquilibre, uniquement, de fortes dépenses financées par l’emprunt. Il recommandait le contrôle de l’émission de la monnaie par l’État afin de rendre ce financement peu coûteux. Dans le but d’éviter qu’une récession, à ses yeux inévitable, ne dure, il recommandait d’utiliser la fiscalité pour créer des systèmes d’assistance sociale permettant de prendre le relais du salaire. Pour Keynes, enfin, des règles simples devaient être mises en place pour éviter une nouvelle bulle boursière. La fiscalité en était le cœur.
S’il est clair qu’il y a de réelles analogies entre le New Deal et cette analyse, il faut également remarquer que le New Deal fut avant tout une improvisation. Seule la Suède, dirigée par le Parti Social-Démocrate à partir de 1933, expérimenta sciemment les premiers travaux de Keynes.
Milton Friedman, lui, fit une toute autre analyse. Il vit dans la chute des cours de la bourse une concrétisation de la théorie classique, à savoir, un ajustement du marché. Il constata qu’après la forte baisse d’octobre, le marché se ressaisit et tenta une stabilisation. Or, c’est le moment où la FED se décida à resserrer la politique monétaire afin de calmer le marché et éviter toute nouvelle spéculation. Les banques elles-mêmes appliquèrent ce resserrement du crédit qui, un mois après que des dizaines de milliers de personnes aient dù vendre leurs actions à perte pour rembourser leurs emprunts dans l’urgence, recréa une nouvelle panique, faisant baisser la bourse à nouveau. Cette fois, on se rua dans les banques. Par ailleurs, dans les campagnes, cette hausse des taux étrangla les fermiers qui ne purent plus honorer leurs dettes au moment où les prix des matières premières qu’ils produisaient chutaient. Ils furent des millions à quitter leur ferme, expropriée, et à prendre la route en laissant derrière eux une terre en friche et leur dette. Plus de 2000 banques firent faillite en 1930.
Toutefois, Milton Friedman considérait que cela ne pouvait que repartir, comme le suggère la théorie classique. Par conséquent, les politiques mises en place à partir de 1933, avec le New Deal ou inspirée par Keynes, se révélaient être des interférences nuisibles dans le jeu du marché, qu’elles conduiraient à faire s’envoler la dette, et par conséquent les taux d’intérêt, entraînant, à terme, une autre dépression. Il ne cessa donc de critiquer pendant 40 ans, un par un, les postulats de Keynes et de l’État providence, prônant un retour au marché, à la libre concurrence, à l’initiative privée.
Ses théories furent expérimentées par ses disciples de l’université de Chicago, les « Chicago boys », dans le Chili du Général Pinochet, où furent privatisées maintes industries ainsi que les régimes de retraites. Il inspira Margaret Thatcher et Ronald Reagan et leurs politiques de coupes dans les budgets sociaux destinées à baisser les impôts « confiscatoires » de l’État keynésien qui avait dominé jusque dans les années 70. Le but était de revenir aux sources, faire fleurir l’esprit d’initiative, et donc créer des richesses, condition nécessaire à la prospérité de tous.
Bernanke vs Krugman
Quand le marché s’écroula en 2008 après la faillite de Lehman Brothers, le Président de la Federal Reserve, Ben Bernanke, disciple de Milton Friedman et spécialiste du krach de 1929, se décida à mettre en œuvre grandeur nature les théories de son mentor. Il mit en place une politique dite de Quantitative Easing (rachat/ mise en dépôt des CDO et autres RMBS contre des crédits illimités à zéro pour cent…) qui vint compléter le gigantesque soutient à la finance de 770 milliards de dollars décidé par Hank Paulson et voté in-extrémis au congrès.
Paul Krugman, économiste keynésien, cru, lui, le moment venu, de sortir des politiques mises en oeuvre depuis Reagan et qui avaient abouti au même résultat que 80 ans auparavant, prônant une autre approche faite de nouvelles régulations et d’un plan de relance massif avec reconversion de l’économie aux impératifs écologiques. Il était sûr que l’élection d’un jeune président Démocrate allait faciliter ce basculement.
Après tout, la télévision, reprise en coeur par l’opinion, n’arrêtaient-elles pas de parler d’un nouveau Roosevelt ?
Fin de la première partie
Mardi 10 mars 2009, Canary Warf, Londres. 8 heures 15 du matin. Sandrine descend de la DLR aux couleurs des Jeux Olympiques de 2012. Il fait froid et le ciel est lourd, gris et bas comme il sait l’être à Londres en hiver. Cette année, il semble interminable. Tout à l’air gelé, en arrêt. Elle entre dans le Tesco Express comme elle a pris l’habitude de le faire tous les matins, s’achète Libération, un sandwich et un jus d’orange frais. Deux Américains discutent devant la caisse rapide, ils la laissent passer. Elle tend son panier à la jeune caissière indienne, sort sa carte Tesco.
Elle surprend la conversation des deux hommes en costume gris. Elle a entendu ça hier soir avant de se coucher, elle aussi. Le Dow Jones est passé sous les 6550 points, et personne ne sait plus trop quand cela va s’arrêter. Barack Obama ne parvient pas à s’imposer face à un Parti Républicain décidé a l’empêcher de gouverner par tous les moyens. Les démocrates, eux, veulent surtout que le plan de relance finance cette reconversion de l’économie que promeut la « gauche » du parti. Ils ne veulent pas des baisses d’impôts. Sandrine ne sait pas trop quoi en penser. En fait, elle est plutôt pour les baisses d’impôts car ça récompense les gens qui font des efforts, et contre les plans de relance qui entretiennent l’assistanat, mais désormais, elle ne sait plus trop.
Elle a peur de perdre son emploi, aussi, comme plus de 100.000 autres depuis un an dans la finance, à Londres. Ici, trois banques ont été nationalisées, et le gouvernement a injecté des centaines de milliards de livres pour éviter que ça ne s’écroule: la bulle immobilière était bel et bien une réalité ici aussi. Et on a acheté beaucoup de CDO aux USA. Dans sa banque, aucun contrat d’intérimaire ni de contractuel n’a été prolongé, les bonus ont été gelés. Alors, si un plan de relance pouvait lui permettre de tenir le temps qu’il faut, le temps que ça reparte, elle ne serait pas contre. Et puis Obama veut faire la Sécurité sociale, et ça, elle est pour. Elle aimerait que les modérés des deux partis s’entendent, là-bas, et que ça reparte enfin. Elle a un master de l’Université de Dauphine, mais en fait, comme plus de 95% des autres dans le métier, elle ne sait pas trop comment ça marche, en global. Ses professeurs lui ont enseigné la possibilité d’une régulation des marchés par les marchés eux-mêmes, et ça avait l’air de bien marcher jusqu’ici. Le socialisme, Keynes, « tout ça », elle est plutôt contre car ça entretient l’assistanat en faisant exploser les déficits.
Elle descend l’escalier mécanique et rejoint la grande esplanade en mangeant son sandwich. Peter et Andrew sont là qui l’attendent, comme ils en ont pris l’habitude depuis quelques mois maintenant. Andrew a été muté au Forex, le marché des devises: les CDS se sont écroulées, on n’avait plus besoin de lui.
— La bourse américaine a crevé le planché, hier, vous avez vu ça ?
— Ouais… Le VIX a monté en flèche, certains voient maintenant le Dow à 4000 dans un mois…
— J’ai lu ça, sur Zero Hedge.
— Ca fait vingt ans que les keynésiens bousillent tout avec leurs bulles et leurs dépenses.
— Mais Bush…
— Ils sont tous pareils, Bush comme Obama ! Tout pour Goldman Sachs. Regarde, Geitner, un ancien de Goldman. Comme Pawlson. Et Bernanke, le roi des keynésiens, avec sa planche à dollars. Y’en a pas un qui aura le courage de couper les budgets un bon coup, privatiser tous ces trucs qui servent à rien, et baisser les impôts un bon coup !
— T’es pas un peu radical ?
— C’est votre truc, à vous Français. Regardez dans quelle merde vous êtes depuis 20 ans.
— Ouais, ben c’est pas mieux chez vous maintenant… T’en penses quoi, Andrew ?
— Il nous faudrait Thatcher, pour couper les branches pourries ! Et puis il y a trop de gens qui profitent du système. Regarde le NHS, c’est plein d’assistés. Il faut responsabiliser les gens.
— Tiens, pour le coup, je suis d’accord. Obama va donner de la thune aux fainéants et le déficit va exploser. C’est pas pour ça qu’on a voté pour lui.
— C’est pour quoi alors ?
— La protection sociale et le Cap and Trade. Et puis aussi arrêter la guerre, mais putain, avec son plan de relance et Bernanke, il va tout saloper. Je pense pas que c’est un gauchiste (« liberal »), mais il se laisse mener par les keynésiens.
— C’est pareil avec Brown. Tout ce déficit, franchement, il y a un moment, va bien falloir s’arrêter. Et vous avez vu, les bourses, ça résout rien…
Melissa
Melissa n’en démord pas. Le budget de relance préparé par l’administration Obama la met en colère.
— Mais il est où, Keynes, là-dedans, hein ? Il est où ? Ce connard de Geitner nous fait la même politique que Bush avant, et que Clinton avant, et que Reagan avant. C’est quoi, ces putains de baisses d’impôts. Sur les 700 milliards du plan de relance (« stimulus Bill »), il y a seulement 120 milliards pour des infrastructures. Et tout le reste, c’est pour les banques ou les baisses d’impôts! Il est où Keynes, là-dedans, hein ? Les gens, ils vont trouver du travail comment, avec ça, hein ? Et ce déficit, qui c’est qui va le payer, hein ? J’ai pas voté pour ça, j’ai pas fait campagne pour ça. Vous devez refuser ce budget.
— Madame… Je comprends votre déception, mais à Washington, il faut composer. On veut passer la réforme de la santé, ça va être difficile, on ne peut pas attaquer de front, comme ça…
L’audience s’est un peu agitée quand le député (« congressman ») a dit que c’était comme ça, à Washington.
— Mais on a voté pour Obama pour rompre avec ce Washington là !
L’assistance applaudit. Le député est visiblement gêné.
— Je comprends votre impatience…
— Non, vous ne comprenez pas ! Ce n’est pas « mon » impatience, c’est celle des centaines de milliers de travailleurs pauvres qui ont perdu leur travail, c’est celle des femmes seules élevant leurs enfants et dont l’allocation de chômage est prise en otage par les députés républicains qui ne veulent pas la reconduire, c’est…
— Je sais, je sais… Mais dans ce plan de relance, il y a aussi des crédits pour sauver l’industrie automobile ! Il y a des crédits pour aider les banques à proposer des nouveaux crédits à de meilleurs taux pour ceux qui ont des difficultés, il y a…
Une voix venant du fond de la salle, une petite femme assez forte, le coupe dans son élan.
— Et moi, hein ? Qui va me la rendre, ma maison, ils m’ont expulsée, on vit chez des parents qui nous hébergent dans leur maison. On est 11 dans leur petite maison, j’ai perdu mon travail de caissière, mon mari prenait des médicaments, mais comme j’ai perdu mon assurance, il a dû arrêter. Comment je fais, moi ?
New New Deal
Des témoignages comme ça, Melissa en entend tous les jours.
Elle promeut l’idée d’un « nouveau New Deal », un plan de relance global qui serait principalement axé sur des investissements, une augmentation des budgets de l’éducation et de la santé, qui incluerait la protection sociale et qui serait financé par le retrait des troupes d’Iraq et d’Afghanistan ainsi que la fin des baisses d’impôts décidées sous l’administration Bush. Elle anime un blog avec plusieurs amis à ce sujet.
Le New Deal, elle connait bien: diplômée de Princeton, elle a suivi les cours de Paul Krugman. Elle a grandi dans un quartier défavorisé de Baltimore qu’elle a vu se dégrader lentement d’année en année. Elle a vu les dealers arriver, le voisinage changer, les gangs s’installer: pour elle, Ronald Reagan, la révolution conservatrice, ce fut essentiellement cela. Ses parents gardaient une sorte de culte pour ce qu’ils appelaient vaguement « avant », quand il y avait des politiques sociales, des logements abordables, du travail et une conscience politique dans les quartiers afro-américains. Très tôt, Melissa s’est intéressée à cet avant, et elle a découvert le New Deal. Elle a donc travaillé dur à l’école, et elle est parvenue à rentrer à la prestigieuse Université de Princeton. Très vite, elle a senti des divergences entre elle et ses professeurs, mais cela l’a encouragée à travailler encore plus, car au delà des divergences, elle sait que les ennemis sont du côté de Milton Friedman qui ont réécrit l’histoire, en transformant l’expérience du New Deal et ses ambitions sociales, les décrivant comme une machine à faire des dettes.
Rien ne la met plus en rage que ces journalistes qui qualifient les baisses d’impôts et les déficits des l’administration Bush et Reagan de « keynésiennes », car elle, elle sait, elle l’a vu, elle l’a vécu, la contrepartie de ces politiques menées depuis trente ans a toujours été plus de pauvreté et de chômage, plus de précarité, moins de droits syndicaux, des salaires toujours plus bas avec des conditions de travail toujours plus difficiles, et des dettes, toujours plus de dettes, pour la maison, pour la santé, pour les études quand avant, comme disent ses parents, on trouvait à se loger, il y avait du travail payé décemment, des syndicats plus forts, et des aides sociales. Ce n’était pas parfait, et elle sait que Roosevelt est mort avant d’avoir pu créer LE système de protection sociale qui aurait parachevé, à ses dires, l’oeuvre accomplie à partir de 1933. Elle s’était jurée, donc, de mener la guerre contre les falsificateurs qui, de sites internet en vidéos YouTube et en livres, véhiculent l’idée que Keynes est le vrai responsable de l’endettement et des déficits, quand derrière ces discours il s’agit avant tout d’une gigantesque entreprise de redistribution à l’envers, comme ce sauvetage sans condition des banques après qu’elles aient speculé et que leurs actionnaires aient reçu pendant des années des dizaines de milliards de dividendes eux, de moins en moins taxés. Hier soir, elle a regardé une video sur YouTube, justement, qui disait que le « bail out », ce soutien aux banques, était keynésien. Ça l’a mis en rage car le New Deal n’a pas empêché les faillites, il n’a pas subventionné: il a mis en place des allocations de chômage, sans conditions, pour les rendre supportables. Et voilà qu’après avoir voté un gigantesque plan de soutien aux banques qui ont spéculé ainsi qu’aux industries automobiles qui ont distribué leurs bénéfices aux actionnaires et délocalisé au lieu d’investir aux USA, les membres du congrès chipotent sur une l’extension de l’indemnisation des chômeurs. Et cette politique est taxée de keynésienne. Elle est en colère, aujourd’hui.
Elle reprend la parole.
— Depuis l’enfance, je vois le quartier se dégrader. La drogue, les gangs ont pris possession du territoire et…
— Ne mélangez pas tout, madame, un problème à la fois, la police et…
— Mais c’est pas une question de police ! Ça fait vingt ans que vous dépensez l’argent des services sociaux pour mettre des caméras de surveillance partout ! Mais ça sert à quoi si les jeunes n’ont pas de travail ? Ça sert à quoi si les parents n’ont pas de travail ? Ça sert à quoi si les gens ne savent pas où se loger car après avoir été abusés par des agents immobiliers qui leur ont vendu des maisons à des taux pas possible ils se retrouvent à la rue ? Ça sert à quoi si des gamines de 14 ans se retrouvent enceintes après s’être prostituées pour payer leur drogue ? On ne vous a pas élus pour sauver la finance, on vous a élu pour changer tout ça, pour en finir avec Reagan, et Bush, et même Clinton ! Le résultat de ce budget de relance, c’est que le déficit va exploser, et que personne ne va voir la différence, le chômage va continuer à monter, les écoles vont continuer à se dégrader. Vous devez en finir avec les baisses d’impôts de l’époque Bush, vous devez en finir avec la guerre en Iraq, et vous devez utiliser cet argent pour reconstruire des écoles, des hôpitaux, des ponts, des trains, et subventionner l’achat de panneaux solaires et l’isolation des maison. Ça créera des emplois, plein d’emplois, en améliorant la vie des gens !
Les applaudissements fusent, une voix dans le fond lance, en colère
— Et abrogez Don’t Ask Don’t Tell !
George
George a fini de peindre la grande banderole. Depuis deux semaines, il s’active. Un ancien ami d’école, aujourd’hui propriétaire d’une société d’autocars, l’a contacté. Il vient de signer un gros contrat avec le groupe American for Prosperity, une association destinée à promouvoir la libre entreprise et financée, entre autres, par les frères Koch, milliardaires du charbon et du pétrole. Le groupe est décidé à aider tous ceux qui veulent en finir avec l’emprise de Washington sur la vie économique à s’organiser. Le mois prochain, ils organisent un grand rassemblement pour protester « contre le déficit qui explose » et qui va exploser encore plus, à leurs yeux, depuis que la nouvelle administration démocrate a pris le pouvoir. Ils sont bien décidés à mettre en avant leur ras-le-bol des impôts. Tax Enough Already, TEA Party, don’t treat on me (déjà suffisamment taxé, TEA party, ne me marchez pas dessus).
— Le mois dernier, on leur a mis la pâté, le mois prochain, on va les écrabouiller. Qu’ils l’instaurent, l’état d’urgence, on est prêts !
— Moi, mon garage est blindé, j’ai même de la dynamite. On va lui apprendre, au macaque.
— Et l’aut’ pute à nègres de Pelosy, on va lui faire bouffer, son plan de relance, ha ha ha…
La femme de George arrive.
— Les hommes, j’ai sorti les bières, c’est l’heure de Bill O’Reilly sur FOX.
Fin de la deuxième partie
Melissa et Robert écument le net. Cette année 2009 est décidément une année de guerre. Les sites annonçant la banqueroute des USA et l’instauration de l’état d’urgence se multiplient.
Il y a les sites néo-conservateurs libertariens qui, comme Zero Hedge, popularisent depuis un moment les idées du député (« congressman ») Ron Paul, à savoir que les politiques keynésiennes ruinent la valeur du dollar et que Ben Bernanke et sa planche à billet vont ruiner l’économie. Melissa ne désapprouve pas certains constats sur ce site, notamment que ce « bail out » des banques a d’abord été fait pour sauver Wall Street, mais elle n’est ni d’accord avec l’adjectif de « keynésien » puisque cette politique s’est faite au prix d’un démantèlement du vague État Providence construit au temps du New Deal et que Bernanke est avant tout un disciple de Milton Friedman, ni avec les remèdes proposés par les libertariens qui se traduiraient par la victoire des assurances d’une part et la disparition de l’impôt proportionnel d’autre part.
Le site Zero Hedge, à travers les informations qu’il propose, est donc, à ses yeux, avant tout un site de jeunes petits boursicoteurs qui se sentent floués par la richesse, la réussite, le pouvoir, et donc l’influence des gros boursicoteurs.
Melissa n’aime pas le boursicotage.
Il y a ensuite les allumés d’extrême droite qui, de manière plus ou moins déguisée, en utilisant parfois des arguments de liberals (Alex Jones), le style des prêches religieux et l’appel aux « pères fondateurs » (Glenn Beck) ou la phraséologie du Klan (Rush Limbaugh) gonflent la contestation de l’Amérique petite blanche qui n’accepte pas qu’un Noir soit devenu président.
Alex Jones est un conspirationniste, il diffuse sur YouTube des vidéos sur le 11 septembre, qu’il lie à des sociétés secrètes conduites en sous-main par un groupe très particulier, les Illuminatis, qui tentent de dominer le monde au profit des forces du mal et d’envahisseurs extra-terrestres, réels ou imaginaires, qui leur donneront la vie éternelle. Ses arguments sont souvent repris par les gauches américaines et européennes sans qu’elles ne questionnent le reste de ses théories, imprégnées de racialisme, et plus profondément, alimentées par le vieux fond antisémite occidental.
Glenn Beck, lui, est un mormon, et il est une des stars d’extrême droite sur Fox News, la chaine d’information du groupe Murdoch, magna du néo-conservatisme. Il parle comme on prêche et son utilisation de la Déclaration d’Indépendance est implicitement un encouragement à commettre des actes de violence.
Rush Limbaugh, enfin, c’est l’Amérique raciste plus traditionnelle, la mise en doute régulière des capacités intellectuelles du Président, la rhétorique du racisme noir anti-blanc, l’utilisation des termes de lynchage et de ségrégation dont seraient victimes les blancs et « les vrais américains” depuis l’élection de Barack Obama.
Tous les trois décrivent la nouvelle administration comme communiste, animée d’une volonté de ruiner les USA, font régulièrement des références à l’antéchrist et n’hésitent pas à parler de Barack «Hussein» Obama comme d’un nouvel Hitler.
Au niveau politique, plus que Sarah Palin, qui prépare un livre et sillonne le pays, c’est Michele Bachman que Melissa et Robert ont remarquée, car celle-ci reprend les mêmes expressions, le même vocabulaire haineux, les mêmes métaphores. Michele Bachman voit des Musulmans partout, parle d’un agenda homosexuel, compare les impôts à une spoliation, et ramène souvent tout cela à ses convictions religieuses.
Le « socialisme » est responsable
Melissa commence à comprendre ce que font les conservateurs.
Ils vont faire porter la responsabilité de la débâcle financière à l’état et au « socialisme », en focalisant toute l’attention sur la dette: l’explosion des déficits, sous le double effet des chutes spectaculaires de rentrées fiscales consécutives à la récession et des plans de sauvetage des banques, puis la mise en œuvre de plans de relance leur fournit l’illustration qu’ils attendaient. Leurs arguments, ceux des Chicago Boys, sont prêts, ils dominent la pensée économique depuis trente ans. Les Keynésiens ne sont pas prêts, la gauche (the liberals) non plus, leurs arguments discordent, ils sont compliqués et confus. Les liberals s’étaient fortement investis contre la guerre en Iraq. Pas au néo-conservatisme économique, car ils pensaient que l’une conduirait à l’autre. Automatiquement.
L’écroulement financier les a dissipés, ils n’ont pas vu que les libertariens qui, eux aussi, avaient fait campagne contre la guerre, avaient déjà bien nourri leur pensée économique, celle d’un retour à l’Amérique d’avant le New Deal et ses lois sociales, d’avant les lois anti-discriminations, au temps de l’étalon or, avant le syndicalisme.
Et Obama n’a rien compris. La bataille pour la réforme de la santé s’annonce difficile.
Georges
Georges hurle dans le grand cône jaune qui lui sert de mégaphone. À ses côtés, ses amis brandissent des pancartes. L’une d’elle représente Barack Obama avec une petite moustache, comme celle d’Adolphe Hitler. Une autre, confectionnée à la main, représente le même en ligne de mire, avec le message « Shoot Hussein ». Ou une autre, « Born in Africa ». Une foule de plus de 200 personnes, vociférant des slogans, certains arborant des sacs de thé, quelques uns visiblement armés, attendent la députée.
— Nous ne paierons pas pour les avortements des assistés. Nous ne paierons pas pour les fainéants qui s’achètent des maisons sans travailler. Nous ne paierons pas pour les voyous sans papiers qui viennent ruiner l’Amérique en complotant contre elle. Nous ne paierons pas pour les hordes islamiques qui infiltrent le pays en faisant des enfants qui tueront nos enfants. Don’t treat on me!
La foule hurle.
Une voiture arrive, la police tente de la séparer de la foule haineuse.
Nancy Pelosi, Présidente de l’assemblée (Congress), est venue dialoguer avec la base démocrate comme tous les autres élus le font chaque année. Mais cette année, les actes de violence se multiplient, les menaces aussi. Hier, à Seattle, le député démocrate a du quitter la salle précipitamment après qu’une foule furieuse ait perturbé la réunion, empêchant les simples électeurs de s’exprimer, d’interroger leur député.
Le groupe American for Prosperity transporte les militants des Tea Party d’états en états, des troupes venant renforcer les troupes locales et donnant une impression de mouvement important, spontané et populaire. La venue de Nancy Pelosi, ici, a été préparée minutieusement.
Le but de la manifestation est de l’empêcher de parler, de multiplier les prises de paroles bruyantes afin de marteler l’argumentaire envoyé à chaque militant. Dedans, il y a un argument qui commence à prendre: la réforme de la santé autorisera non seulement l’euthanasie, mais la promouvra et la remboursera. Qu’importe que ce soit vrai ou faux, ça marche, et dans l’opinion, des gens commencent à se poser la question.
Nancy Pelosi sort. Son sourire est figé, elle regarde alentours et voit les affiches avec Hitler-Obama, celles avec un singe en ligne de mire, celles avec « Don’t kill grand’ma », et plus loin les autobus affrétés par American for Prosperity aux couleurs du Tea Party, avec leur grande main stylisée dessinée sur le côté. Elle est terrorisée mais tâche de ne pas le montrer.
— Putain!
— Avorteuse!
— Communiste!
— Salope!
— Négresse!
Les insultes fusent, elle s’engouffre dans la salle où la réunion publique de bilan de mandat du député local est organisée. Elle retrouve les mêmes regards hostiles, elle comprend que c’est cuit.
Comme à Seattle, comme à Denver, comme partout ailleurs, les Tea Party vont tenir le micro et imposer leur narration. Elle en veut au Président de ne pas la soutenir un peu plus, de donner des gages aux démocrates conservateurs, les Blue Dogs, qui ne sont pas de chauds partisans d’un système public de santé qui viendrait en complément, sur une base volontaire, au système privé actuel, la « public option » du président. Elle serait, elle, pour une généralisation de Medicare (programme d’assurance médicale réservé aux personnes âgées de plus de 65 ans créé en 1964 par le président Démocrate Lyndon B. Johnson) et le payeur unique (un seul assuré pour toute une famille), comme en Europe.
Un système à l’européenne
Beaucoup de démocrates penchent pour cette solution, mais le président estime que pour éviter l’échec de Hilary Clinton, proposer une simple « option » de type public serait un progrès considérable dans cette direction. Hélas, cette option a été dès le départ un concept flou (beaucoup pensent qu’il eut été plus clair de parler d’un accès possible au Medicare, très populaire), et le Parti Républicain s’y est engouffré. Des démocrates, les Blue Dogs, ont alors voulu modérer encore plus la proposition, certains allant même jusqu’à suggérer que ce soient les assurances privées elles-mêmes qui gèrent l’option, lui privant, de fait, tout caractère public.
Face à cela, d’autres démocrates sont, eux, allés dans le sens maximal en réclamant le démantèlement des monopoles des assurances dans les états ainsi qu’un super Medicare et le payeur unique, menaçant de ne voter rien d’autre.
Son rôle, en tant que présidente du Congrès, est de veiller à l’unité des troupes démocrates. Elle y tient car elle a son propre agenda, de l’abrogation de « Don’t Ask Don’t Tell » à une législation destinée à protéger les femmes contre différents types de discriminations.
Elle est la bête noire du Tea Party, elle incarne ce « socialisme » honni en leurs rangs.
Elle aimerait également mettre fin aux baisses d’impôts de l’époque Bush.
Son problème est du côté du sénat, où la majorité Démocrate qui domine par 59 voix contre 41, se heurte à une sorte de tradition, le filibuster, celle de pouvoir être censurée par un vote de 40 sénateurs sur n’importe quel sujet.
Les Républicains bloquent tout, poussés en ce sens par une base fanatisée par le Tea Party et Fox News. Quasiment aucun texte qu’elle a fait adopter au Congres n’a été adopté au Sénat. Le système est bloqué. Elle craint que cela ne pousse les Blue Dogs à modérer encore plus le texte sur la réforme de la santé.
Elle s’assied à côté de son jeune collègue démocrate. Au fond de la salle, un homme hurle “Don’t Kill Grand’ma!”, est pris à parti par d’autres hommes et deux vigiles, les caméras de télévisions filment ce moment juteux qui rompt avec le ronron estival. Elle a compris qu’une fois encore, les médias parleront de foule mécontente et d’euthanasie des vieux.
Nancy Pelosi est une parlementaire, elle est la présidente du Congrès, elle a mangé beaucoup de couleuvres, fait beaucoup de compromis. Elle a gardé aussi quelques réflexes de militante. Elle évalue la foule hostile à une vingtaine de personnes, elle constate que les gens « normaux » avec leurs questions, leurs craintes et leurs espoirs, sont les plus nombreux. Elle sait, elle est persuadée que parmi eux, il y en a qui ont les mêmes idées qu’elle.
Nancy Pelosi se lève, elle prend la parole, et elle attaque de front les intérêts financiers et les assureurs qui se cachent derrière le Tea Party.
Début septembre 2009, dans une interview, Jimmy Carter déclare que la hargne dirigée contre le président Obama est une hargne de petits blancs. Il est le seul homme politique à rompre le tabou, que le président évite, lui, soigneusement.
16 octobre 2009. Sandrine, Andrew et quelques collègues sont en train de sabler le champagne au Café Rouge de Canary Wharf, comme à la grande époque. Ils retrouvent Helen, Viray et Patsy, trois anciens employés de Lehman Brothers que leur banque a engagé l’été dernier.
— Aux 10000!
Tous lèvent leur verre de champagne. Le Dow Jones vient de casser les 10000 points, soit plus de 30% de hausse en 7 mois! Du jamais vu! L’économie américaine semble, elle, sortie d’affaire, les résultats des sociétés sont meilleurs que prévus et on commence à parler de croissance, le spectre d’une rechute s’éloigne. Stewart, un peu éméché, lève son verre.
— Et maintenant, il va falloir remettre de l’ordre. Les déficits, c’est fini! L’assistance, c’est fini! Au boulot, les fainéants!
Tout le monde rit. Une douce brise balaie le Dockland.
Fin de la troisième partie
C’est comme si le monde unipolaire acheté à crédit de l’ère Georges Bush avait définitivement disparu sous le poids de ses propres échecs, et si une nouvelle réalité mondiale, avec de nouveaux acteurs, de nouvelles religions, de nouvelles langues et toute une palette de couleurs de peaux et de civilisations l’avaient remplacé.
Marx avait donc parfaitement bien vu les tendances de fond du capitalisme. C’est un système qui ignore les frontières et ainsi, l’Occident a cessé, définitivement d’être le centre du monde.
Si tout semble en apparence revenu à la stabilité, cette nouvelle donne et la facture de la période précédente créent de fait une situation déséquilibrée, un peu comme vers 1910, après la « panique de 1907 » quand, passé le choc boursier, il devint évident qu’à New York, et non plus à Londres battait désormais le pouls de la finance occidentale, et que le Royaume-Uni et la France, les deux vieilles puissances fortement affectées par le krach, allaient devoir désormais compter avec les USA et l’Allemagne, cette dernière produisant en plus un acier de meilleur qualité et bien moins cher.
La fin 2009 et le début de l’année connaissent une véritable débauche éditoriale de livres sur « la crise ». On accuse ici les crédits dérivés, on célèbre là «La revanche du Maitre» dans un essai sur Keynes. Au milieu de cette avalanche de livres relativement inintéressants et tous consacré au « Comment-on-en-est-arrivé-là », l’un d’eux détonne et passe d’abord assez inaperçu.
Le livre, édité par les Presses Universitaires de Princeton, est en fait un colossal travail d’histoire de la finance, entamé de nombreuses années auparavant, mais qui éclaire sous un jour nouveau, et de façon totalement involontaire, la situation actuelle.
Son titre est une véritable provocation à la communauté des économistes et des financiers. This Time is Different. Cette fois, c’est diffèrent. L’ouvrage s’emploie, bien entendu, à démontrer que « We have been here before », qu’on est déjà passé par là. Il compile, sans donner ni conclusion, ni recommandation, une histoire des crises financières depuis 700 ans. Mieux, lorsque cela est possible, il présente les données sur les crises financières qui ont secoué les mondes non-européens, une première dans un seul ouvrage. S’il ne conclut pas sur des solutions, le diagnostic est implacable.
Les gouvernements tendent parfois à encourager certains débordements (guerres, spéculations) dont les répercussions, quand la fortune tourne, restent invariables. Une explosion de la dette. Pire, très souvent, et pour des raisons que l’ouvrage ne détaille pas car ce n’est pas son but, ils tentent de sauver les spéculateurs privés afin de sauver ce qui peut être sauvé de leur économie, et se trouvent ainsi acculés à faire défaut sur leur propre dette.
De cette étude, il ressort que les pires krachs possibles ne sont pas les krachs sur actions, mais les krachs sur les biens mobiliers et immobiliers dans un contexte d’expansion du crédit. Il en ressort ainsi que bien avant le krach de 1929, un véritable boom de l’immobilier avait saisi les grandes villes américaines, mais que les prix, puis la production avaient atteint leur plateau en 1927, avant de commencer baisser en 1928, et que par ailleurs dans les campagnes, on hypothéquait ses biens pour se moderniser. L’exemple Japonais est bien entendu analysé, puisque l’envolée de la bourse était en fait alimenté par la gigantesque bulle immobilière sur laquelle les particuliers et les banques montaient des hypothèques afin d’investir en bourse ou acheter d’autres biens immobiliers à crédit, les hypothéquer et ainsi de suite…
La faillite de Dubaï, demandant un rééchelonnement de sa dette après des années de spéculation dans cette destination typique de la hype nouveau riche thatchéro-reaganienne des années 2000, avec ses îles artificielles pour nouveaux riches nourris aux baisses d’impôts en jeans griffés, au moment où l’Islande, autre paradis de la dérégulation et de la hype, passe sous perfusion financière, recevant des fonds de la Russie, de la Chine et du Koweït afin que la faillite de son système financier vérolé de CDO et autres MBS et désormais nationalisé ne fasse exploser la finance internationale, sont la toile de fond économique lors de la parution de l’ouvrage.
Cette actualité chaude sur le front de la dette des états vaut aux deux universitaires de nombreuses interviews. BloombergTV, le Financial Times, CNBC, tout le monde veut avoir leur éclairage. Bien qu’ils insistent sur le volume impressionnant de dettes privées et pourries détenues par les banques, ce qui intéresse les journalistes, peut être sous la pression idéologique du Tea Party, est le volume du déficit public américain.
Qu’importe si Bloomberg publie par ailleurs une estimation de 3 à 5 millions crédits Teaser à être réinitialisés d’ici 2013, et qu’importe si les biens hypothécaires formant le sous-jacent de pléthores de dérivés ont déjà perdu 50% de leur valeur ou plus en Floride ou en Californie. Qu’importe si les banques, désormais propriétaires de fait de millions de maisons vidées de leur propriétaires retiennent ces maisons et ne les mettent pas sur le marché pour éviter, et l’inscription de la perte dans leurs comptes, et une chute encore plus dramatique de l’immobilier, désormais placé sous perfusion. Et qu’importe si cet état de fait explique l’agonie de la reprise économique, les banques étant dans l’incapacité de prêter aux petites entreprises, aux commerces.
Qu’importe. Le débat sur la dette est lancé.
Stewart
Mai 2010. Stewart est ravi. David Cameron sera vraisemblablement le nouveau premier ministre Britannique. Le Liberal-Democrat Party devra manger son chapeau et accepter les conditions du premier ministre. À savoir, des réductions de budgets drastiques, notamment dans le National Health Service, cette trappe à assistanat imposée par les marxistes et les keynésiens après la guerre. Il referme son Evening Standart, le jette sur la banquette à côté de lui avec le gobelet de cappuccino Café Costa. Une vieille dame assise en face relève le visage et tourne la tête, l’évitant soigneusement et manifestant ainsi sa réprobation pour le manque manifeste de manières. Stewart s’en moque, c’est un rebel. 4 ans qu’il travaille pour LaBank.
Il sort du wagon et court dans l’un des escaliers gigantesques de la station Canary Warf sur la Jubilee Line. Il fait biper son pass et retrouve Peter. Autour d’eux, la foule s’agite. Ils montent l’un des grands escaliers mécaniques qui conduit à la grande place au pied de la doyenne, LA Canary Warf, surmontée de sa pyramide qui éclairant Dockland la nuit, définissant de fait sa domination sur ce quartier dévolu aux affaires et habité principalement par les classes moyennes thachéro-blairiennes.
Ils retrouvent Sandrine. Elle aussi, est heureuse. Elle aime bien Cameron et trouve sa femme vraiment humaine, généreuse. Et puis récemment, c’est Stewart qui l’avait noté, elles portaient, le même jour, la même petite robe légère. Ça avait créé un lien virtuel.
— Félicitations, Stewart!
— J’ai jamais perdu, c’est pas maintenant que ça va commencer.
Il porte un nouveau costume qu’il a acheté chez un tailleur de l’ouest, pas très loin de la Wallace. Avec le bonus de 30.000 livres qu’il a reçu, il ne voulait pas se gêner. Bleu sombre à rayures grises, la veste assez cintrée et les poches en biais, une doublure jaune très vive. Il a sa cravate vintage préférée, la jaune à reliefs mat à très fins motifs « déchirés » rouges-orangés, Paul Smith, une chemise blanche faite sur mesure. Et ses vieilles Greenson noires un peu abimées, les premières qu’il ait achetées, avec son premier salaire.
Il vivait alors encore « à la maison ». Sa mère l’avait un peu grondé, mais il avait bien vu le sourire percer dans les reproches. Elle était fière, sa mère.
Elle l’avait élevé seule, dans leur petit trois pièces du quartier de New Cross, au cœur d’une cité HLM construite en retrait de la grande artère qui va à Lewisham, vers le Tesco. Doué pour les mathématiques, il était parvenu à passer assez brillamment ses examens, et, bien que rien ne le prédisposait à travailler dans la finance, Stewart avait trouvé un stage à LaBank, auprès d’un analyste au Middle-Office, et ça avait été la révélation.
Le soir, alors que ses collègues rentraient chez eux, il restait, épluchant les brochures de formation sur les différents produits, prenant des notes. Son manager Andy le testa plusieurs fois dans la journée en se montrant assez sec, mais Stewart s’accrochait. Il lui demanda, un jour, de travailler sur le PnL (valorisation quotidienne des positions). Stewart s’en est très bien sorti, et il le recommanda à la DRH. Le marché des dérivés explosait, on était en 2004 et LaBank recrutait. Un marché notamment, les CDS, commençait à s’imposer: il fut immédiatement mis dans la toute petite équipe. Intelligent, il travailla sur les procédures de validations, écrivit quelques macros Excel qui permettaient de simplifier certains calculs. Il se révéla vite être un as du contrôle au moment où les traders, eux, semblaient agir en dehors de tout contrôle. Il devint le manager de cette équipe en 2007. Il fut transféré fin 2008 au Forex, toujours au contrôle.
Il tirait un réel orgueil de son ascension et en 2010, à 27 ans, avec un salaire annuel de 80.000 livres hors prime, il voyait son avenir tout tracé. Par tradition familiale, il avait d’abord été assez Labour, mais désormais, son cœur était résolument Tory, conservateur. Il gardait un petit béguin pour Sandrine qu’il avait rencontrée en 2005 par des amis communs, alors qu’elle travaillait encore pour la Société Générale, à Paris. Ils étaient sortis ensemble quelques temps, mais s’étaient séparés d’un commun accord et étaient restés amis. Elle était finalement rentrée à LaBank fin 2007, aux bureaux parisiens d’abord, et quand elle avait été transférée à Londres, ils avaient pris l’habitude de se retrouver tous les matins.
Il caressait parfois un très vague espoir, qu’un jour, peut être…
Il l’aimait bien, sa Française.
Dans l’immense plateau aux murs vitrés dominant sur le Dockland que les traders entourés de leurs quatre écrans partagent avec les équipes de Middle Office avec leurs deux écrans, l’ambiance est excellente. Ici, les supporters du Labour ont cette année été très discrets.
Cette année, on a voté pour la réduction des déficits et les coupes dans les « coûteux » et « inutiles » programmes sociaux du gouvernement Labour. On a voté pour « mettre fin à l’assistanat ». On a voté Tory.
Pablo
Pablo valide la mise à jour.
Depuis six mois, il a trouvé un travail quelconque dans un bureau, à New York. C’est Melissa qui l’a mise en relation. Il loge chez deux jeunes qui ont acheté un appartement il y a 5 ans mais qui, ayant des problèmes avec le remboursement de leur crédit, en louent une partie. C’est un peu bruyant, mais il a décidé de vivre la vie comme elle se présentait. Le soir, il se précipite à la maison et c’est là que commence son vrai travail.
Il a repris la gestion du blog de Melissa.
En fait, il a totalement repensé l’interface: il s’est formé lui-même à tous les langages du net, à Flash, au html5, et il lui a proposé de se s’occuper de son blog politique. Il s’est jeté dans tout cela alors qu’il habitait encore à Baltimore, travaillant à mi-temps dans un fast-food. Un jour, il avait dit à Melissa et Roger qu’il voulait leur rendre d’« avoir été là », un jour où, au bout du rouleau après avoir été licencié de Fantastic Homes Real Estate, après avoir erré d’états en états, il avait échoué, à moitié drogué et ivre, dans un bar de Baltimore. Il avait regardé le petit groupe de supporters d’Obama, et puis il s’était mis à pleurer en écoutant leur enthousiasme. Melissa et Roger l’avaient d’abord pris pour un malfrat, avec ses vêtements sales, ses lunettes Dior et sa BMW, et puis ils avaient fini par sympathiser.
Le site est maintenant totalement méconnaissable. Melissa et d’autres jeunes économistes de gauche, néo-keynésiens, y écrivent de violents réquisitoires contre le consensus social et politique, évitant autant que possible d’attaquer le Président Obama, non pas parce qu’ils le soutiennent, mais pour ne pas rajouter à l’ambiance délétère qui domine. En revanche, ils promeuvent une autre façon de penser l’économie et le lien qu’elle entretient avec le politique, renouant avec un discours progressiste qui avait disparu. Parmi eux, un jeune marxiste de l’Université de Berkeley, un peu allumé, qui n’a accepté de les rejoindre que s’il pouvait avoir le droit de dire ce qu’il voulait. Certains articles sont repris sur le HuffPost.
Pablo s’amuse à lire ces articles, ces analyses. Il ne comprend pas toujours tout, mais il partage avec eux, il l’a vécu, un profond scepticisme envers le système livré à lui même, l’envie d’une vraie protection sociale pour tous. Et puis tous ces républicains racistes, comme Michele Bachman ou Sharen Angle…
Alors qu’il a les yeux rivés sur les informations financières, il voit soudain l’action General Electric décrocher de 10, puis 11, puis 12%… Il va sur Bloomberg, et il voit alors le Dow Jones plonger de plus de 5%, puis 6%, puis 7%… Mais que se passe t-il?
Fin de la quatrième partie
Ainsi, les Special Vehicule Purpose (SPV), entités juridiques destinées à prendre la totalité du risque contrepartie et ainsi sortir certaines créances du bilan comptable des banques pour masquer des pertes, sortir des actifs à l’origine ou à la valeur douteuse, réaliser à partir de ceux-ci des opérations risquées, et/ou faciliter l’évasion fiscale, le tout généralement domicilié aux Iles Caïman. En 2009, grâce à cette pratique comptable et malgré des profits colossaux, Goldman Sach ne fut quasiment pas imposée.
Ainsi le TARP, ce programme de 770 milliards de dollars destiné à soutenir le secteur financier, ainsi que le Quantitative Easing, ce rachat massif par la Federal Reserve de CDO, de ABS et de MBS à la valeur douteuse et la toxicité évidente (très fort risque de faillite globale du produit, avec impossibilité à retrouver la somme investie), en contrepartie de lignes de crédit quasiment illimités à zéro pour cent, initié par Ben Bernanke afin de mettre en pratique les analyses de Milton Friedman sur le krach de 1929 (pour qui la déflation aurait résulté d’une insuffisance de liquidités et non d’une quelconque crise, donc de décisions erronées), ont suscité de réelles interrogations.
Tout d’abord, les auditions pratiquées par le Congrès US pour essayer de comprendre ce qui s’était passé ont donné lieu à des échanges surréalistes, où la responsable des opérations de contrôle comptables à la FED, entourée de ses avocats, étalait son ignorance face au démocrate Alan Grayson sur le montant exact, que Bloomberg estimait à 9 trilliards de dollars, ainsi versés aux banques. Les blogosphère libertariennes (néo-conservatrices, Tea Party) et keynésiennes (de gauche) ont hurlé au détournement de fond et aux gangsters dans une indifférence générale.
Ensuite, il y a eu très vite des questions quand à l’affectation de ces lignes de crédits de montants colossaux à la traçabilité douteuse. L’envolée des bourses asiatiques à partir de la seconde moitié de l’année 2009, a alimenté cette suspicion, au moment où, aux USA, les mêmes banques qui affichaient désormais d’incroyables profits augmentaient les taux d’intérêts des cartes de crédit et se refusaient toujours à aider les petites entreprises. Certains économistes ont assuré qu’une grande partie était investie à l’étranger, et ne servait en rien à aider les banques à prêter et ranimer l’économie américaine.
Quand Pablo, ce jour de mai 2010, découvre la chute soudaine de la bourse, son premier réflexe est de penser que ce sont les doutes sur le montant réel du déficit budgétaire grec.
Le gouvernement du nouveau premier ministre socialiste Papandréou a en effet découvert que la comptabilité du pays réalisée par les conservateurs, ces dix dernières années, était entièrement falsifiée grâce à des swaps et différents jeux d’écriture comptables réalisés avec l’aide de la banque américaine Goldman Sachs.
En annonçant cette découverte, le socialiste espérait rassurer les marchés financiers. Il annonça un programme d’ajustement budgétaire principalement axé sur le rognage de niches fiscales clientélistes.
Les riches commencèrent à sortir leurs capitaux, et le financement du déficit public devint un motif d’inquiétude. Le premier ministre prit quelques décisions impopulaires en exhortant l’Europe de l’aider, ce que cette dernière se refusa à faire, estimant, comme Madame Lagarde, ministre française de l’économie, qu’il s’agissait d’une problème intérieur. Des manifestions monstres et des troubles traversèrent Athènes.
En mai 2010, on en est là.
Le plongeon de Wall Street s’amplifie de seconde en seconde. Pablo met alors CNBC et voit le commentateur financier vedette Jim Cramer en mode panique, hésitant entre le désir de dire aux gens d’acheter, car les prix deviennent ridiculement bas sur quelques titres, et un énorme doute. Wall Street continue sa plongée. 9% désormais, et ça ne semble pas s’arrêter. Les bourses européennes se mettent à décrocher. Une réelle panique saisit le plateau de télévision. Le cœur de Pablo se met à battre, c’est une abdication du marché, vient de dire Jim Cramer. On évoque Lehman, on redoute un écroulement total, on approche 10% de pertes en quelques minutes, du jamais vu.
Et puis soudain, ça remonte. Inexplicablement. Tout cela a duré quelques minutes, dont un plongeon radical sur quelques titres pendant deux minutes.
Wall Street vient, officiellement, de connaitre son premier Flash Krash. Les jours qui suivent, tout le monde essaie d’analyser ce qui s’est passé. Et c’est la consternation quand on découvre que les grandes banques comme JP Morgan Chase (promoteur de la CDS) et Goldman Sachs, ont développé de nouvelles techniques de trading : le High Frequency Trading.
High Speed Trading
Depuis plusieurs années, les grandes banques proposaient leurs services sur du High Speed Trading, grâce à l’utilisation de la fibre optique et des connections ultra-haut débit. Les traders à Londres ou Paris pouvaient donc très rapidement passer un ordre d’achat ou de vente, le valider, le tout était transmis en quelques millièmes de secondes aux puissants serveurs localisés juste à côté des serveurs de Wall Street où depuis que ce système a été mis en place, le prix du mètre carré atteint des sommets vertigineux.
Mais désormais, l’innovation de la vitesse de transmission est doublée de la vitesse de passage d’ordre lui-même.
À l’aide d’algorithmes puissants, les traders définissent des scénarios d’achats et de vente dans des canaux d’évolution extrêmement réduits dont ils modèlent des scénarios d’évolution. On peut ainsi acheter et vendre le même titre 1000 fois, deux mille fois, trois mille fois dans la même journée, en réalisant de micro-plus values qui, additionnées, donnent de juteuses plus values.
Beaucoup suspectent que la hausse des bourses depuis le plus bas de mars 2009 a principalement été réalisée de cette façon, que cette technique a tiré les titres vers le haut en recréant du volume de transaction au moment où toute l’activité était gelée. Beaucoup de volume certes, mais virtuel. Car 3000 transactions d’un même acheteur/vendeurs sur un titre, ça fait beaucoup, mais cela reste, finalement, un seul acheteur vendeur…
La commission d’enquête mise en place par la Security Exchange Commission, le gendarme de la bourse mis en place à l’époque du gouvernement Roosevelt, ouvrit une enquête. Le Flash Krash fut en fait un gigantesque « embouteillage » informatique d’ordres de ventes un jour de baisse normal. On découvrit également qu’il y en avait régulièrement, de l’ordre de quelques secondes, sur une valeur seulement, passant donc inaperçus. Le doute s’installa à Wall Street.
Pablo a halluciné, mais les jours qui suivent, ses amis et lui sont consternés : ils comprennent que non seulement la leçon de 2008 n’a pas été tirée, mais qu’au contraire on a repris de plus belle. Avec l’argent du contribuable. Pour les banques, désormais, c’est risque zéro.
George
Georges et ses amis arrivent à Las Vegas dans le bus affrété par American For Prosperity. La réforme du système de santé est de plus en plus compromise. L’option publique a été abandonnée. Désormais, ce seront les assurances privées qui se chargeront de cette sorte d’assurance universelle. Elles ne pourront toutefois exclure personne, ni en cas de maladie pré-existante à la signature du contrat, ni en cas d’antécédents de santé, comme elles le font. Elles devront couvrir les opérations, les traitements lourds et ne pas discuter leur nécessité comme elles ont tendance à le faire en radiant des gens trop malades. Elle devront consacrer 85% des cotisations à leurs souscripteurs et donc réduire leurs frais et la distribution des dividendes. En échange, le gouvernement fournira une incitation fiscale pour permettre à chacun, individu comme entreprise, de souscrire. Mais même cela, les républicains et les Tea Party n’en veulent pas.
Les assurances déversent des milliards en publicité contre « Obamacare », relayant les attaques du parti républicain, lui même calquant son opposition et sa rhétorique sur celles des Tea Party. L’une des attaques majeures, au delà de la réforme elle-même, est son coût, ainsi que son impact sur la dette et sur les impôts.
George descend du bus. C’est lui qui va parler au nom de sa délégation à Sharon Angle.
— George, ta perruque!
— Mais arrêtez, oh, je vais pas porter ça!
— Mais si, tu es un patriote, un descendant de Franklin! Tiens, prend aussi la déclaration d’indépendance, on postera les photos sur Twitter.
George s’exécute, et soudain, un vertige le prend, il tombe. Son chapeau le protège toutefois.
— George, ça va?
Il est engourdi. Il entend les voix comme à travers du coton. Il s’évanouit. Il se réveille dans une chambre blanche, sa femme à ses côtés. Elle a les yeux rouges, le teint blême.
— Ça va?
Il n’arrive pas à parler. Il est comme assommé. Il tourne la tête et voit un grand bouquet de fleurs. Une carte signée par Sharon Angle dépasse. Il esquisse un sourire.
— Il va falloir que tu sois opéré. C’est un cancer…
Georges a entendu le mot comme dans un rêve.
— Comme ton père. La prostate.
George revoit son père l’espace d’un instant.
— Le docteur a faxé la demande à Health Mutual, on attend la réponse. Mais le docteur dit que tu as 57 ans, ça va bien se passer. J’ai appelé John, il peut s’occuper du garage jusqu’à ton retour. On t’a transporté en ambulance, tu étais dans le coma… Tu te souviens plus, hein…
George ne se souvient de rien. Juste le chapeau sur sa tête, et une terrible impression de lourdeur. Le médecin entre et fait un signe à sa femme. George tourne la tête dans sa direction. Putain, un nègre, qu’il pense.
— Voilà, nous venons de recevoir la réponse de Health Mutual, madame. Et ils ne veulent pas prendre en charge l’opération. Voilà.
— Mais…
— Je suis désolé, madame, ça arrive souvent, vous savez. Le père de votre mari est mort du même cancer, l’assurance considère cela comme un antécédent.
— Mais on a toujours payé… On ne peut pas, je ne sais pas moi…
Elle se tourne vers George, désespérée.
— Je suis désolé, madame. Si la nouvelle loi proposée par le président Obama était en vigueur, votre assurance ne pourrait pas refuser de payer les 6000 dollars, mais pour le moment, ils le peuvent. Pouvez vous payer?
Betty dévisage le docteur. Son visage exprime des sentiments contradictoires, entre haine, désespoir et incrédulité.
— Pourquoi parlez-vous de l’Obamacare? Je ne vous crois pas! On a toujours payé, c’est vous qui avez trafiqué pour ne pas que l’assurance nous rembourse. Je vais les appeler.
— Madame, je ne profite pas de la situation. Croyez-moi… Pouvez-vous payer ?
— Non, euh… Oui… Je vais téléphoner. Laissez nous seuls!
Le docteur se retire.
— Ce macaque a trafiqué quelque chose, il me dit que l’assurance ne veut pas rembourser parce que ton père a eu le même cancer.
George regarde sa femme. Il voit l’expression sur son visage.
— Je vais téléphoner. Reste ici.
L’assurance confirme la décision. La personne au bout du fil lui dit même de ne pas insister car George a fait une fausse déclaration il y a 20 ans en ne déclarant pas le cancer de son père, et que si elle insiste, l’assurance les poursuivra pour avoir fait une fausse déclaration.
C’est elle, qui a rapporté l’antécédent, sans penser à mal, lors de l’admission à l’hôpital.
Vite, trouver 6000 dollars.
La nuit suivante, elle ne trouve pas le sommeil. Levée tôt, elle va à la banque, liquide leurs économies. Elles ont perdu 37% de leur valeur, elle ne sait pas très bien pourquoi, ils avaient toujours suivi les conseils du conseiller et elle entend partout que la bourse a remonté. 4500 dollars. Elle ne veut pas toucher à l’assurance, mais devant le refus du banquier de lui accorder un prêt, « votre époux ne va peut être pas s’en remettre, madame, nous ne pouvons pas prendre ce risque », elle y est bien obligée. Celle-là a perdu 31% de sa valeur. Le conseiller lui dit qu’elle était principalement investie en fonds monétaires, généralement très sûrs, mais que comme on y avait mis des subprimes, la valeur avait fortement baissé. En quittant le banquier, sans vraiment s’en rendre compte, elle constate que la banque a été redécorée à neuf, qu’il y a de nouveaux ordinateurs et de nouveaux bureaux.
Elle pense à leur fils John, qui a perdu son travail chez Ford il y a deux ans et qui travaille avec eux au garage, et qui leur a demandé d’acheter un nouvel ordinateur pour faire la comptabilité, mais l’investissement leur avait semblé superficiel. Trop cher.
Betty n’a pas le temps d’être désespérée. Elle court à l’hôpital et paie la facture. Le docteur a joint une demande d’aide sociale qui pourrait éventuellement prendre en charge 2000 dollars. Il a noté également l’adresse et la date de venue d’une Free Clinic, ces cliniques gratuites basées sur les dons et le bénévolat. Il a laissé un petit mot expliquant que le traitement serait très coûteux, mais qu’il verrait ce qu’il pourrait faire pour lui délivrer un mois de traitement là-bas.
Elle a envie de pleurer. Sauvée par un nègre…
Fin de la cinquième partie
Hier soir, Stewart est allé dans un restaurant vers Bermondsey avec Sandrine. Ensuite, ils ont marché le long de la Tamise jusqu’à la Tate, et puis enfin ils ont pris un cab et sont rentrés ensemble dans le nouvel appartement de Stewart vers Regent Park, pas très loin de la gare de Paddington. Un appartement pas très grand, au deuxième étage, juste deux pièces et 50 mètres carrés, mais dans un Georgian qu’il a acheté aux enchères à l’automne dernier, le jour même où les Républicains reprenaient le contrôle du Congrès aux États Unis. Une aubaine. Les précédents propriétaires avaient l’acheté au prix fort en 2006, avant d’être expropriés quand le mari avait perdu son emploi dans une agence de publicité, en 2009. Retenu près de 2 ans pas la banque, sa vente avait finalement été assez expéditive et le prix bradé, avec une décote de 50 %.
Un grand salon très clair avec une belle hauteur sous plafond, du parquet ancien totalement remis en état, une magnifique cheminée, deux très belles fenêtres donnant sur la rue calme par devant, et une chambre presque aussi grande dans laquelle Stewart avait installé un bureau, deux grandes fenêtres aussi donnant sur le backyard que la vieille propriétaire du rez-de-chaussée entretenait avec soin : des roses, beaucoup de roses.
Sandrine et lui se sont remis ensemble un peu par hasard, après avoir visité la Wallace un matin, puis le musée Sherlock Holmes l’après-midi.
Il s’était toujours promis d’habiter ce quartier, depuis l’enfance, quand il allait se promener avec grand’ma Elisabeth à Selfridges. Elle détestait Harrod’s et préférait la discrétion simple du quartier de Marble Arch, qu’elle trouvait plus « française », avec Hyde Park pas très loin où ils mangeaient tous les deux des sandwiches au jambon et à la Marmite avant de continuer jusque Paddington pour prendre le thé.
Elle avait grandi dans le quartier ouvrier de Whitechapel, à l’est de Londres, fortement touché pendant le Blitz durant lequel elle perdit son père et sa mère, vivant dès lors à droite à gauche, et se retrouvant à 16 ans serveuse dans un pub de Soho qui alors abritait la France-Libre. Un oncle avait un jour raconté à Stewart qu’elle aurait même eu une aventure avec un comédien français qui parlait pour la France-Libre à la BBC, Pierre quelque chose, mais personne ne savait si c’était vrai, ni ne connaissait ce Pierre quelque chose.
Elle était devenue infirmière à partir de 1944 et avait finalement accompagné l’avance des Forces de la Libération en Normandie jusqu’à Paris. C’est là qu’elle avait rencontré celui qui deviendrait le grand-père de Stewart, Anthony, un Londonien du quartier plus middle class de Kennington avec qui elle se maria en 1947.
En effet, dans l’Angleterre « socialiste » de l’Après-guerre gouvernée par Clement Atlee, les rigides verrous des classes sociales caractéristiques de la société britannique s’étaient estompés, avant qu’ils ne commencent à revenir à partir des années 80 sous Margaret Thatcher.
Elle travailla comme sage-femme, puis infirmière pour le NHS (National Health Service, le service de santé nationalisé en 1945 et mis en place après la guerre, procurant une médecine gratuite pour tous et de grande qualité jusqu’à Margaret Thatcher) jusqu’en 1991, Anthony, comme employé d’une compagnie d’assurance, ils eurent trois enfants et vécurent d’abord dans une maison en location vers Bethnal Green avant de s’acheter leur propre maison dans le quartier de Hampstead.
Bien qu’elle fut comme beaucoup de personnes de sa génération une « rouge » acquise aux travaillisme, une fidèle de Tony Ben et de Ken Livingstone, Stewart vouait une véritable admiration pour sa grand-mère qui nourrit en lui le rêve d’une France imaginaire et cultiva ce goût de l’effort propre au travaillisme britannique, cette fierté acquise par le travail.
Il eut immédiatement le coup de foudre pour Sandrine. La rousseur de ses cheveux, ses tâches de rousseur peut être, qui lui donnaient un petit côté écossais. Leur séparation l’avait blessé, mais voilà que finalement ils étaient tous les deux réunis. Ce transfert à Londres avait exhaussé ses rêves.
Il devait tout à LaBank.
Ce matin, il avait laissé la jeune femme dormir, s’était fait un café, avait allumé la télévision un peu avant 6 heures et avait appris la nouvelle, mais désormais, ce que montraient les images dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer. Une lame balayait les côtes du Japon après que le pays eut été frappé par un tremblement de terre d’une rare violence. Paralysé, son café devant lui, il ne remarqua pas que Sandrine était désormais derrière lui.
— Qu’est ce qui se passe, c’est où ?
Il tourna la tête. Elle vit des larmes couler sur ses joues.
Betty
Depuis la mort de George, Betty n’est plus la même. Elle a du se séparer du garage, trop lourd à gérer. Et leur fils John a finalement retrouvé un travail, temporaire et mal payé, à General Motors, désormais remis sur pieds grâce à la nationalisation de 2009.
Elle a laissé tomber les Tea Party. Elle a bien sûr voté pour le candidat conservateur aux élections, mais désormais ses sentiments sont plus au dégoût qu’à l’engagement. Elle a le sentiment d’avoir été utilisée. Et puis, maintenant que la réforme de santé est passée, elle est beaucoup moins intransigeante car la mésaventure avec Health Mutual lui a ouvert les yeux. Du dégoût.
Comme elle, des milliers de militants des Tea Party abandonnent la politique. Ils ont envoyé une majorité républicaine au Congrès, et parmi les nouveaux élus, beaucoup d’ultra conservateurs qui désormais bataillent pour réduire les dépenses de l’état qu’ils rendent responsable des déficits et de la dette, couper les budgets sociaux, déréguler les assurances publiques (Social Security – la retraite minimum, Medicare – assurance maladie publique pour les plus de 65 ans et Medicaid – assurance maladie publique pour les personnes à très faible revenu) et équilibrer le budget.
Mais certains parmi ces électeurs ne comprennent pas bien cette insistance à garder les baisses d’impôts des plus riches quand le budget est un véritable gouffre, ou à laisser les banques en l’état.
Le message n’est plus très clair et l’énergie de 2009 se dissipe.
Meanwhile…
Au Congrès, toutefois, dès janvier 2011, la nouvelle majorité ultra-conservatrice est bien décidée à peser.
Elle pratique le chantage aux allocations chômages, qu’elle menace de ne pas prolonger si les baisses d’impôts de l’époque de George Bush ne sont pas reconduites.
Le Congressman Perry double tout le monde sur la droite en proposant de supprimer Medicare et le remplacer par des coupons de réduction d’impôts.
Les enquêtes d’opinion sont sans appel, ce type de politique est rejetée par une majorité d’américains, même républicains, ce qui n’empêche pas le président Obama de proposer d’intégrer quelques éléments du plan Perry dans son propre plan de réduction des déficits, ni certains républicains ultra-conservateurs de vouloir aller encore plus loin en remplaçant les impôts par de la TVA.
En mai, les USA sont virtuellement en état de défaut de paiement, ne parvenant à payer les intérêts de leur dette que grâce à des astuces comptables et le recours à de nouveaux emprunts, et un vague regain de croissance économique. Une reprise qui, dès le mois de juin, commence toutefois à s’essouffler sous l’effet de l’arrêt de la faible stimulation économique de 2009. Les banques, continuant de porter ces millions de prêts adossés à des maisons hypothéquées, rechignent toujours à prêter.
Alors que les sites ultra-conservateurs comme Zéro Hedge continuent à critiquer la politique de Ben Bernanke et appellent de plus en plus ouvertement à faire défaut sur la dette, à supprimer Medicare et à laisser les banques faire faillite, la gauche américaine commence à redresser la tête.
La reprise économique anémique et la richesse arrogante de quelques-uns alimentent en effet une narration nouvelle, inédite depuis les années 70. Mieux, la gauche parvient à greffer son discours sur les critiques de l’establishment des Tea-Party.
Le réalisateur Michael Moore, désormais régulièrement invité par Keith Olbermann, qui, après s’être fait licencié par MSNBC en janvier 2011, a vite retrouvé une chaîne indépendante sur internet, critique désormais ouvertement le président Obama, qu’il met dans le même sac que les financiers de Wall Street.
Alors que l’attention des « Beltway Media » (la presse grand public liée au pouvoir politique et financier, dans laquelle la journaliste Rachel Maddow inclut même le Huffington Post) se porte sur l’impossibilité des deux partis à trouver une solution au plafond de dette qui doit être voté début août au plus tard, les expédients trouvés depuis mai ayant leur limite, cette blogosphère composée de blogs et sites interconnectés où, pour la première fois, les divergences enrichissent le débat, relaie des statistiques économiques jusqu’ici peu popularisées
Comme par exemple la baisse continue des revenus depuis 30 ans, l’explosion des revenus du un pour cent le plus riche (de 1% se partageant 10% de la richesse à l’époque du « socialisme », c’est à dire de Kennedy à Carter, à 1% se partageant 60% de nos jours), la stagnation pour les 40% de moyens, et la précarité qui menace tous les autres.
Pablo ne chôme pas : le site de Robert et Melissa est très fréquenté désormais, et il semble qu’une véritable ébullition intellectuelle mais aussi militante est en train de saisir les jeunes troupes qui avaient placé leurs espoirs en l’élection de Barack Obama il y a trois ans, et qui désormais ne se sentent plus du tout redevable de son bilan.
La gauche, un peu partout dans le monde, regarde en s’interrogeant les révolutions arabes alors que le discours dominant relayé par les médias tourne autour de plus d’austérité et de sacrifices pour le plus grand monde, que la Grèce fait face à une explosion sociale proportionnelle à la chute de son PIB consécutive à l’application d’un plan d’austérité jusqu’alors inconnu en Europe mais caractéristique des politique du FMI depuis des décennies (- 2 % en 2009, – 4,5 % en 2010, – 6 % prévus en 2011 et des projections entre -2% et – 3% en 2012).
Dans la gauche profonde, pas celle des élites, il y a un sentiment de révolte qui monte, à voir les banquiers disculpés malgré leur responsabilité et le coût de leur sauvetage d’une part, et le prix à payer pour des populations civiles qui ne sont pas responsables de tels agissements, d’autant que les baisses d’impôts qui ont ruiné les états ont principalement profité au 30% des plus aisés quand les privatisations et le reculs des services publics ont fait reculer le niveau de vie du plus grand nombre. En septembre, des statistiques donnent 35% de français qui ne vont plus chez le médecin.
Ce qui n’empêche pas l’explosion du déficit de la sécurité sociale.
Sandrine
Au travail, Sandrine ne chôme pas. Depuis quelques mois, les évolutions des taux dans la zone euro sont erratiques. Elle a de plus en plus peur que la Grèce ne fasse défaut, ou pire, l’Italie. Sa banque est très exposée. Certains jours, les taux moyens atteignent des niveaux impossibles, plus de 50 %!
De plus, la mise en place d’une politique d’austérité en Grande-Bretagne ne donne pas le coup de fouet espéré par Andrew et d’autres. La faible reprise est visiblement en train de céder la place à une nouvelle récession, mais ce qui est le plus surprenant et que cette récession s’accompagne d’inflation : la chute de la Livre renchérit le coût des biens importés, or, la Grande-Bretagne s’étant spécialisée dans les services depuis Margaret Thatcher, on n’y produit plus rien, on y importe tout. Loin de favoriser les exportations et donc stimuler la croissance, la dévaluation de la monnaie accélère la chute du niveau de vie général et accroît les pressions déflationnistes sur l’économie en générant au même moment de l’inflation. Car hormis les importations, le pays s’enlise dans la baisse des prix immobiliers, rendant encore plus difficile la situation de ce secteur qui avait été le moteur de l’expansion et de la bulle des années Blair.
Sandrine est inquiète car dans la finance, désormais, les plans sociaux se multiplient.
Stewart
Vendredi 5 août 2011. Stewart n’a rien vu venir. Ou plutôt si. Deux opérations successives mal débouclées et qui ont coûté à la banque. Il n’y était pour rien, mais c’était son équipe, et ses qualités managériales ont été mises en cause. Andy a quitté LaBank pour une rivale américaine, et Stewart a ainsi perdu un précieux soutien : son ascension n’a pas toujours été bien vue par d’autres, plus âgés ou mieux diplômés que lui. Et ça, dans ce métier, c’est une vraie catastrophe.
La convocation est très courte, juste quelques minutes. L’indemnité sera, elle, assez confortable. On lui propose 6 mois de salaire. C’est à prendre ou à laisser.
— Mais je vais vous attaquer en justice !
— Vraiment ? Bon, alors on va regarder la journée du 16 mars… Tu expliques ça comment ?
— Mais va te faire foutre, tu sais très bien que c’est eux qui ont planté le paiement !
— Ah bon ? Mais c’était nous qui payions !
— Mais tu sais bien, merde, joue pas au con, merde! Tu sais bien qu’ils nous ont pas passé leurs instructions de paiement !
— 200 millions d’euros ? Tu as laissé ça comme ça…?
— Mais merde, tu le sais bien, on était dans la merde avec les incidents après le tremblement de terre, on avait des paiements à régulariser…
— Écoute, ça c’est ton problème…
— Tu le sais, merde, on était dans la merde depuis vendredi…
— OK… Mais alors, ici, regarde, pourquoi les Portefeuilles ne sont pas clos le 28 avril, mais ouverts jusqu’au 6 sur le yen ?
— Mais merde, ce sont les traders, vous le savez tous les deux, j’ai envoyé des mails… Ils ont tout booké à l’envers ! On n’a pas vu ça avant 4 heures de l’après-midi, ils étaient tous barrés, et après, Tôkyô était fermé plusieurs jours, on n’a pas pu faire reprendre par New York comme on fait d’habitude… Merde, c’est du yen, ça coûte rien!
— Stewart, tu te calmes, ok ? Tu nous parles pas comme ça.
— Dans ton équipe, on bosse comme des porcs. T’as qu’à aller retrouver ton pote Andy ! Moi, je l’ai toujours dit, tu ne faisais pas l’affaire!
— Vous voulez dire que l’UAT (final User Application Test, test d’une application avant sa mise en service) foireuse, c’est de ma faute, alors que vous savez bien qui c’est qui l’a plantée. Personne ne savait comment utiliser cette appli quand je suis arrivé ici, même qu’on m’a refilé l’équipe pour ça, hein, moi j’étais au Forex, alors, hein, et on a du gérer la migration des trades (contrats) et la saisie des nouveaux trades en même temps, les traders ont confondu vendre et prêter par habitude, ils ont tout saisi à l’envers…
Peine perdue, le sort de Stewart est jeté. Il retourne à son poste, ne prend pas les appels de Sandrine sur son portable. Sa banque vient d’annoncer un plan d’économies avec 3000 suppressions de postes étalées sur 2011 et 2012. En Grande-Bretagne, les licenciements sont faciles. Stewart s’en est d’ailleurs plusieurs fois vanté.
Il retourne à son poste. À la une du Telegraph, sur son bureau, un bref article relate un incident survenu la veille dans un poste de police vers Tottenham.
Mais en titre du Financial Times dans son sac, la crise grecque reprend le dessus après que le congrès US ait finalement décidé de relever le seuil maximal de la dette, permettant au pays de s’endetter encore plus. Parallèlement, un programme d’économies à été décidé. Cela n’empêche pas une baisse de la qualité des obligations américaines par S&P.
Aucune hausse d’impôts, mais des rognages supplémentaires dans les budgets sociaux, en revanche.
Bouts de ficelle
Aux USA, le taux d’imposition sur le revenu est le plus bas depuis les années 1920 : encore une de ces statistiques relayée par les activistes de la gauche américaine qui désormais accusent ouvertement Obama d’avoir bradé Medicare et les allocations de chômage. Ils l’accusent d’avoir laissé ainsi sacrifier, depuis trois ans, de nombreux emplois publics dans l’éducation ou la police : 47 états sont dors est déjà en quasi-faillite et ne survivent qu’en licenciant les fonctionnaires à la veille des vacances, les réembauchant parfois par la suite, en fermant des hôpitaux ou des services. Dans certains états, on veut quasiment interdire les syndicats des employés publics. Et en 2010, des pompiers ont laissé bruler une maison car son propriétaire, qui pourtant payait ses impôts, n’avait pas payé la « taxe pompier ».
Et l’état fédéral laisse la situation se dégrader sans imposer une augmentation des impôts des plus riches, ces un pour cent qui se partagent plus de 60 % de la richesse nationale.
Alors, maintenant que les USA sont, en tout cas pour quelques temps, sortis d’affaire, alors que les spécialistes s’attendaient à un « rallye » (une hausse de la bourse qui généralement est de courte durée et célèbre une bonne nouvelle), on assiste à un nouveau plongeon des bourses : la réaction américaine à mis en évidence l’indécision européenne, l’incapacité à trouver une solution à sa dette.
La Grèce désormais est acculée à emprunter à trois mois car il lui est difficile d’accepter les 12 ou 13 % d’intérêt pour emprunter à 10 ans. Alors, les taux à trois mois s’envolent, et on dépasse désormais parfois les 20 %, avec des pics à 30% et plus pour les emprunts à deux ans. Plus la Grèce coupe dans ses budgets sociaux, plus elle baisse les salaires, et plus l’activité économique s’effondre, faisant baisser les rentrées fiscales quand l’envolée des taux rend la dette encore plus lourde malgré la baisse du déficit. Trois ans de récession, une destruction de près de 15% de la richesse, une explosion du chômage et de la pauvreté, des malades qui ne peuvent plus se faire soigner, une amorce de privatisation générale de l’économie.
Le marché des CDS est, dans ce contexte, reparti de plus belle, cette fois pour assurer les obligations d’états. Le Portugal, l’Irlande et l’Espagne sont désormais victimes des mêmes craintes : les « marchés », c’est à dire les banques et les Hedge Funds qui jouent avec la « crainte » de voir un état ne pas être en mesure de rembourser ses intérêts, exigent toujours plus de garanties. La plupart des états décident donc dans l’urgence des plans d’austérité, les plus conservateurs en profitant pour privatiser encore plus, déréguler encore plus. Certains suggèrent à la Grèce de vendre des îles. Pourquoi se gêner?
Les peuples sont comme assommés, des manifestations se développent en Grèce sans que se mouvement ne semble se généraliser. Ce qui est sûr désormais, c’est que, privée d’une activation, même très modestement, keynésienne, l’économie des pays avancés se dirige vers une nouvelle récession, réduisant encore plus les rentrées fiscales et faisant déraper encore plus les déficits, faisant monter les taux des emprunts d’état, accroissant la dette. Les mécanismes de garantie mis en place en Europe, loin de résoudre le problème, instillent des doutes sur les capacités de financements des grands états comme la France : l’écart de taux entre la France et l’Allemagne atteint 0.90% fin août, traduisant le scepticisme sur les capacités de la France à rembourser. Le serpent qui se mort la queue. Et cela tombe mal, car la Chine et la Corée, en pleine surchauffe à cause de l’afflux de capitaux qui s’y investissent – pour la plupart des capitaux initialement prévus pour stimuler l’investissement des pays en crise -, commencent à resserrer leurs politiques monétaires afin d’éviter que les bulles qui s’y sont formées n’éclatent trop brutalement.
Cette année est vraiment une année pourrie. Des révolutions dans les pays arabes, des émeutes en Grèce et un tsunami au Japon, la récession qui revient, et maintenant…
Stewart
Je suis dans la merde, pense Stewart. Il sait que ça ne va pas être facile de retrouver quelque chose. Il sait aussi que dans ce contexte, le middle office, c’est fini pour lui, qu’il n’y aura que du back office, le travail des gratte-papiers mal payés de la finance, les petits bonus. Le jeans pour aller travailler. Sa banque en vire 200 ce mois-ci, elle en a viré 200 le mois dernier. Les autres font de même.
Il regarde autours de lui. Au loin, il aperçoit la tour CitiGroup, et puis le suppositoire et même un peu le London Eye.
Le soir, seul, il prend la DLR jusqu’à Charing Cross. Il croise Richard, un copain gay avec qui il allait à l’université sortant du Kudos, qui lui propose de prendre un verre dans Soho, au Compton’s. Ils ont l’habitude de se voir de temps en temps, quand l’un ou l’autre ne va pas, bien que Richard soit enseignant. Et syndiqué. Mais il avait eu un crush pour Stewart, et bien que cela n’avait pas eu de suite, ça les avait rapprochés. Stewart aimait le caractère honnête de Richard, malgré ses opinions politiques radicalement opposées.
Après avoir bu quelques pintes, ils vont manger au petit restaurant indien à la façade bleue près de The Yard ou ils vont prendre un dernier verre et se quittent vers 11 heures, Richard accompagné d’un jeune Marocain.
Stewart est saoul, il remonte Wardour Street, décidé à marcher jusqu’à chez lui, arrive sur Oxford Street quand il croise un groupe de jeunes qui courent, poursuivis par la police. Il s’aperçoit que des poubelles sont en feu. Deux policiers passent à côté de lui sans le remarquer. Il traverse et prend une des rues qui va vers la tour BT. Là, il tombe sur un groupe de jeunes qui arrachent des compteurs de stationnement.
Il les insulte, une bagarre commence.
Les autres aussi sont saouls, mais ils sont violents. Il les traite de communistes, ils le traitent de fasciste. Des coups s’enchaînent, une fille dans le groupe lui déchire sa veste, il se retourne brutalement et l’envoie valser, sa tête frappe une voiture, elle tombe. Stewart dessaoule d’un coup, il regarde les autres et sort son portable.
— Cassez-vous, j’appelle une ambulance.
La fille rouvre les yeux, les autres ne savent plus quoi faire, elle commence à se relever. Une sirène de police se rapproche.
— Merde… Par là.
Il leur indique la direction après avoir attrapé la fille. Stewart s’enfonce dans une ruelle avec le groupe de jeunes avec qui il se battait cinq minutes plus tôt. Il ne sait pas pourquoi il fait cela, mais ça a été automatique.
Sandrine
Sandrine reste immobile devant la vidéo qu’elle regarde sur YouTube. Londres est en feu tous les soirs depuis une semaine maintenant, des images incroyables. Et au milieu, un garçon qui expédie un parpaing dans la vitrine du grand magasin Nike.
Elle le reconnaîtrait entre mille. C’est Stewart.
Le mouvement des « indignés » est parti d’Espagne, il y a un an maintenant, après que la fantastique bulle spéculative ait explosé d’un seul coup, faisant plonger le pays dans la récession et s’envoler le chômage à plus de 22%.
Des jeunes, peu politisés pour la plupart, ont commencé à se rassembler pour protester contre l’envolée du chômage, les budgets d’austérité, mais aussi pour exprimer leur conception de ce que devrait être la politique. Certains sociologues ont mis en parallèle ces mouvements avec les mouvements qui se sont développés dans les pays arabes, portés par la même génération : des jeunes et moins jeunes de moins de 35 ans, généralement instruits, se sentant sacrifiés par la génération d’avant qui occupe tous les pouvoirs, mais aussi victime de la crise économique qui désormais frappe un grand nombre de pays sans que quiconque n’en voit la fin.
Ils maîtrisent les médias sociaux, bloguent et se connectent facilement les uns les autres. Ils ont l’habitude de lire et de faire circuler l’information, ils savent aussi en produire et la partager.
Les journalistes, vivant pour la plupart à l’écart de cette évolution radicale, découvrent que désormais les médias sociaux sont un moteur de l’actualité. Parmi eux, certains commencent à réfléchir à une évolution de la profession, qui consisterait non plus seulement à rapporter des faits ou des dépêches, mais également à savoir décoder les évolutions rapportées sur les médias sociaux.
Melissa et Robert
Début septembre, Mélissa et Robert ainsi que leur groupe de blogueurs viennent retrouver Pablo à New York. La blogosphère de gauche est en ébullition depuis un moment, mais comme le disait Mélissa au téléphone, tout le monde sent que c’est mûr. La déconfiture des indices boursiers, l’enlisement dans la dette, le sentiment généralisé d’injustices de plus en plus criantes, la spéculation de plus en plus ouverte, l’évidence qu’il n’y a plus rien à espérer de Barack Obama, et cette habitude prise depuis quelques années de relayer informations et analyses, tout concourt à ce que quelque chose se passe car désormais, les militants et blogueurs ont compris que s’ils ne réagissent pas, on leur fera payer encore plus cher les frasques des banquiers et les baisses d’impôts des plus riches. Quelques scandales de corruption de grands banquiers viennent rajouter au climat délétère de cette année:
— impliquant un administrateur de Goldman Sachs,
— la banque DEXIA
— les bonus des traders
— les grandes banques américaines sur le marché des prêts hypothécaires où la faillite économique déclenchée par un système dérégulé, inégalitaire et ayant sacrifié le plus grand nombre pour l’enrichissement de quelques uns va encore être payée par celles et ceux qui n’y sont pour rien.
Mélissa et Robert sont venus à New York pour retrouver des groupes qui, comme eux, cherchent à agir. Dans son film sur Wall Street, Michael Moore avait été réclamer de l’argent aux grandes banques pour aider les gens expropriés, après qu’elles eurent reçu 700 milliards de dollars. L’idée commence à circuler que c’est à Wall Street qu’est le problème, puisque c’est là que les 1% qui possèdent 60% de la richesse du pays réalise le hold-up de la richesse produite par tous les autres.
Début juillet, un appel à occuper Wall Street circule dans la blogosphère de gauche. Keith Olbermann et Michael Moore, sans appeler ouvertement à suivre ce mouvement, multiplient les accusations à l’encontre de la communauté financière et de sa collusion avec l’establishment politique, Rachel Maddow critique ouvertement tout le « beltway media » qui manipule l’information. La gauche américaine a compris les leçons des révolutions arabes et des tea party, elle ne critique plus le parti démocrate, elle pense par elle même, tout simplement.
Melissa, si elle continue de formuler ses critiques contre le consensus ambiant et le discours sur « la dette », relaie également de plus en plus dans le détail les positions alternatives des partisans du « Green New Deal », cette politique inspirée de celle des années 30/40 en terme d’implication de l’état et de lutte contre les inégalités, faite de hausse d’impôts, proportionnels, destinés à fortement investir dans une totale reconversion de l’économie, seule à même à leurs yeux de sortir de la dépendance au pétrole, de réduire celle aux importations et de créer des emplois réellement utiles. Une autre conception de l’économie, aussi, plus morale. Démocratique.
Elle développe également les positions de la gauche en matière de santé : payeur unique (un cotisant pour toute sa famille, et non une cotisation par personne) et système public de type Medicare.
#OWS
Le 3 septembre, Melissa, Pablo et Robert se rassemblent avec un millier de gens comme eux. Leur but est de marquer l’opinion en investissant un lieu symbolique et attirer l’attention sur les vrais responsables de la crise financière afin de rendre lisibles leurs propositions alternatives. La date retenue pour se rassembler à Wall Street est fixée au 17 septembre.
Occupy Wall Street est né.
Aux USA, le débat public explose dans tous les sens. Le parti républicain en pleines primaires, est tiré vers la droite. Un populiste Afrique-américain, McCain, s’y impose, soutenu par les tea-party. Barack Obama est lui coincé entre sa base militante désormais autonome politiquement, une communauté financière et un parti républicain qui exigent toujours plus d’austérité pour le plus grand nombre, l’approche des élections et son ambition d’être un grand président.
L’Europe, elle, s’enlise dans « la crise de la dette ». Les spreads se tendent désormais sur les obligations espagnoles, portugaises, irlandaises. Mais c’est surtout leur envolée sur la dette italienne qui commence à focaliser l’attention. Les gestionnaires de Hedge Fund estiment qu’un défaut sur la dette italienne entraînerait la faillite de plusieurs banques européennes, obligeant un pays comme la France à sauver leur système bancaire. Leur dette exploserait, et ces pays se retrouveraient alors eux-mêmes dans l’impossibilité de rembourser leur dette. Le spread se tend donc sur les obligations françaises. Début novembre, la différence de taux entre la France est l’Allemagne est de 160 points, ce qui fait écrire à certains que la France à déjà perdu son AAA, et que sa dette est hors de contrôle, encourageant le premier ministre François Fillon à présenter un second plan d’économies.
De plus en plus d’économistes s’insurgent contre ce qui est à leurs yeux une pure logique comptable : les économies sensées réduire le déficit freinent l’activité, réduisant les rentrées fiscales, et creusant de nouveau le déficit. Ce déficit incontrôlable augmente le taux d’emprunt, ce qui augmente la dette, augmentant la suspicion sur les capacités à rembourser, donc pousse les taux à la hausse.
Depuis plusieurs années, en France, le coût de remboursement des seuls intérêts de la dette est supérieur à l’impôt sur le revenu. Ce sont donc les banques et les Hedge Fund qui encaîssent l’impôt.
Las, le candidat socialiste fraîchement désigné à la primaire ne semble pas rompre avec la logique à l’œuvre, déclarant vouloir régler la question de la dette autrement que Nicolas Sarkosy sans donner plus de détail, mais suggérant ici ou là que le programme socialiste nécessitera des ajustements sans, là encore, préciser lesquels. Certains voient en lui une copie de Georges Papandreou, le premier ministre Grec.
Ce dernier, acculé, coincé entre des Hedge Fund qui assurent la dette (CDS) à 30%, des pays européens qui exigent toujours plus de garanties et d’austérité, un FMI qui demande plus de rapidité dans l’exécution de la politique d’ajustement, voyant l’endettement s’envoler à cause de l’envolée des taux d’intérêts malgré une baisse du déficit et une saignée sociale sans précédent, ne voit, finalement, plus d’autre solution qu’un référendum. L’annonce fait chuter les bourses du monde entier. Georges Papandreou doit démissionner, et désormais, c’est le parti conservateur, celui qui est à l’origine de la crise grecque, qui se prépare à reprendre le pouvoir.
Quelques jours plus tard, c’est Sylvio Berlusconi qui est contraint de démissionner, non sans avoir auparavant fait voter un programme d’austérité là aussi sans précédent, rognant sur les budgets sociaux et les services publics. En Espagne, où les banques sont chargées de créances dues à l’éclatement de la bulle qu’elles ont contribué à créer, nécessitant une dépréciation de leurs avoir de près de 70% (Bloomberg, 17 novembre 2011), le Parti Populaire (conservateur) gagne les élections et s’apprête à renforcer l’austérité enclenchée par son prédécesseur socialiste dans ce pays en récession.
Partout, les mêmes politiques se mettent en place avec le même caractère paradoxal.
La finance a causé la crise, les riches ont accumulé les baisses d’impôts, les gouvernements ont encouragé la bourse en privatisant à tour de bras entraînant le monde au bord du gouffre, mais ce sont les salariés, les retraités et les malades qui doivent en faire les frais.
Nul part, les taux d’imposition ne sont remontés à ce qu’ils pouvaient être il y a 10 ans, 15 ans. En revanche, partout, les budgets de l’éducation, de la santé ou de la recherche sont visés pour faire des économies. Des économies qui servent entre autre à financer des taux d’intérêts exorbitants réclamés par ces mêmes financiers qui il y a trois ans à peine recevaient de ces états qu’ils sermonnent aujourd’hui des centaines de milliards d’aide utilisés pour l’investir sur les marchés émergents et se verser des bonus records.
Sandrine
Sandrine vient de lire la dépêche Reuters : S&P dégraderait la note de la France. Elle appelle ses parents.
— Il faut vraiment pas que les socialistes passent! Ils vont tout foutre en l’air.
— Oui, c’est ce qu’on dit ici, ton père va voter Sarkozy, on ne peut pas se permettre le désordre. Tu as vu en Amérique, quelle chienlit…
— Va falloir privatiser la SNCF et la RATP, il n’y a pas d’autre solution.
— Oui, c’est ce que dit un ami de ton père à l’UMP…
— Et tous ces fraudeurs aux allocations, hein! Ça suffit…
#OWS
À Wall Street pendant une semaine, Robert, Pablo et Melissa ont « occupé Wall Street », Robert continue encore : il est débordé, il travaille pour trois sites. Mélissa et Robert sont rentrés « occuper Baltimore », sillonner les quartiers déshérités, informer. Il y sont encore et vers chez eux, l’occupation mobilise plus de 10000 personnes qui se relaient. À chaque nouvelle évacuation, ces jeunes occupant réinvestissent l’espace, parfois plus nombreux. Des syndicalistes pointent leur nez. Mélissa informe sur d’autres politiques possibles, Robert convainc des passants, Pablo raconte ce qu’ils faisait quand il vendait des subprimes (lire Mortgage Story, dans minorites.org) : les gens n’en reviennent pas.
Stewart
22 novembre 2011. Stewart regarde la jeune fille verser l’eau chaude sur le sachet de thé. Il a mis son appartement en vente. Il ne rentre plus chez lui.
— Ça t’étonne que je parle français ?
Stewart la regarde. Sur la table, L’Etranger, de Camus, un vieux Guardian, un livre sur Clement Attlee par Tony Benn, et Le manifeste du Parti Communiste, de Karl Marx. Un cendrier, des restes de joints. Au mur défraîchi, derrière elle, un poster du Labour de 1946 qui ressemble, pour Stewart, à une affiche communiste.
Elle se retourne. Elle sourit.
— T’es vraiment un réac, hein… Moi, je l’adore, cette affiche.
— J’ai rien dit!
— Tu penses fort!
— Ben t’entends mal. Je pensais à ma grand-mère, faut que j’l’appelle!
Elle attache ses cheveux, puis elle retire le sachet de thé. C’est une tasse art deco ébréchée. Il les trouve incroyablement belles. La tasse. Et elle aussi.
— C’était bien, la France ?
— Oui, mais j’ai travaillé chez des gens riches, dans une ville à côté de Paris, pendant deux mois, et je pouvais pas trop bouger. J’ai rencontré des gens sympas, c’est marrant, cette habitude qu’ils ont de parler politique dans un pays aussi encrouté.
Il rit. Il pense à Sandrine. Une idiote, il pense, et puis il se dit qu’il est nul d’avoir pensé un truc pareil, mais il sait qu’elle ne comprendra jamais. Et pourtant, son oncle s’était suicidé à cause du krach de 1987.
Il regarde la jeune fille. Elle porte un jeans, un pull. Elle est brune, jolie. Quelqu’un frappe à la porte.
— Elisabeth, je file, n’oublie pas de payer le gaz, hein? Et puis il y a la nouvelle coloc qui vient demain, faut nettoyer sa chambre. Bye!
— Faut que je file, Stew, je commence à 11 heures aujourd’hui, et ce soir, je finis à 11 heures. Tu viens me chercher?
— Oui… Dis, Lisa… Non, rien! Quand je pense qu’on s’est rencontré alors que tu voulais me casser la gueule… J’étais vraiment con…
— Oui, t’étais super con, mais tu nous a sauvés, aussi. C’était marrant, quand on a squatté chez toi, et qu’on allait bousiller les magasins la nuit!
— C’était nul!
— Je sais… Je sais même pas pourquoi on a fait ça avec les autres, c’était pas notre truc, tu sais…
— Et moi, alors…
— Si, toi, Stewart, t’es un violent…
— Tu crois vraiment ?
— J’ai pas dit méchant…
Il la regarde depuis tout à l’heure, alors il lui dit:
— Je peux te payer tes études, tu sais…
Elle le regarde, presque en colère.
— C’est bon. Tu m’en ressors une comme ça, tu peux te casser.
— Excuse-moi, c’est pas ça que je voulais dire…
— Trouve-toi un boulot, plutôt que dire des conneries !
Il ouvre le journal. Il lit la première annonce.
— Jardinier!
Il a lancé ça un peu au hasard, il rit!
— Et alors, c’est un travail comme un autre! Bon, faut que je file…
Il se lève, et avant qu’elle ait ouvert la porte, il lui dit,
— Tu veux m’épouser ?
Fin
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Pour patienter, quelques vidéos de l’âge où le fer, ou plutôt l’acier, a envahi la vie quotidienne grâce aux énormes progrès accomplis dans sa production dans la période précédente, entre 1860 et 1875, et a la montee en puissance de nouvelles nations, apres la longue recession consecutive au krach de 1873 (cycle long de depression amorce vers 1860/65, montee en puissance de l’Allemagne, acceleration de la croissance en France puis crise sociale et politique, consolidation anglaise puis restructurations, crise profonde jusque vers 1890). L’acier et le fer sont désormais partout, et si deux états maitrisent sa production, le Royaume-Uni et la France, deux autres, la Prusse et surtout les USA, vont progressivement bouleverser la donne. La France va mêler à cette production la création du plus grand symbole de l’âge du Métal conquérant (elle est réalisée en fer puddlé), en 1889 :
https://www.youtube.com/watch?v=zpwUnfRrK4s
D’un côté, donc, la construction de ce symbole dans un pays consolisant sa jeune République, la troisième, dans la douleur, entre réaction et tentation plébiscitaire (le Général Boulanger), traversé comme les autres par une crise sociale consécutive au développement brutal du capitalisme qui ruine les hommes à la campagne et les conduit à la survie dans le travail sous payé dans des usines. Mais aussi, espoirs d’un autre avenir, incarné par le socialisme, cette idéologie esquissée lors des journées de 1848, nourrie des souvenirs de “la” révolution, puis théorisée, discutée et qui dans ces 27 ans qui vont de 1887 à 1914, va cesser de se vivre comme une victime mais, marxisme aidant, va s’organiser malgré des désaccords, et esquisser ce qui doit être non pas la lutte contre le capitalisme, mais la lutte pour son dépassement.
https://www.youtube.com/watch?v=FFKyrUXmCMk
Cette époque est aussi marquée par des nombreuses découvertes médicales, scientifiques qui s’épanouiront longtemps plus tard car il manque un moteur à l’âge de l’acier : les débouchés. La production est massive, et les marchés sont limités. L’expansion coloniale ne fera que retarder l’évidence : à l’autre bout du cycle, en 1913, la surproduction d’acier pointe dans toute l’Europe, avec son corollaire la baisse des prix et la baisse des profits, et les industriels commencent a s’exaspérer. Ceux-ci, en Grande-Bretagne et en France, veulent voir la Prusse démantelée, elle est “en trop”. Cette période s’achève avec la plus détestable solution jamais trouvée pour résoudre un problème économique. La guerre. Celle-ci sera a l’échelle de l’époque : massive, technique, et fournira aux acieries les débouchés qui lui faisaient défaut…
En 1913, 20 après que l’art se soit émancipé de ses modèles, Paul Poiret signait la collection de couture la plus avancée qui soit : sans corset, et dévoilant la cheville. Sans le savoir il venait de dessiner la silhouette des 20 années qui suivirent (et ce n’est donc pas, comme on le dit souvent, l’enrichie de la première guerre, l’amie de Vichy, l’ennemie des syndicats, la collaboratrice Gabrielle Chanel).
Deux des films les plus fascinants pour regarder l’histoire s’être faite en quelques années sont les deux « Au bonheur des dames », l’un réalisé en 1930 par Jean Duvivier, et l’autre en 1943 par Andre Cayatte. La comparaison est sans appel : la crise a totalement bouleversé les mentalités françaises et cela en une dizaine d’annees. Le film de 1930 est un film testamentaire où deux mondes s’affrontent, comme dans le roman de Zola, celui du petit commerce et celui du grand commerce. À travers le personnage de l’héroïne venue de la campagne, Duvivier regarde la tentation de la modernité : l’abondance, l’organisation pratique et rationnelle, la richesse et surtout un monde de lumière, propre et accueillant. Le petit commerce de l’oncle sent de son côté la misère, la maladie, c’est sombre et on y travaille dans trop sans pouvoir vraiment en vivre. Quel contraste avec ce palais de plaisir où règne la bonne humeur, le Grand Magasin.
https://www.youtube.com/watch?v=RFGF2-S7QBM
Le film étant placé dans le monde contemporain, ce sont les Galeries Lafayette qui servent de décor et la fin du film nous laissent découvrir le projet architectural qui devait couvrir la période 1928/1936 : un grand paquebot Art Déco, dont il ne reste uniquement qu’une façade puisque la crise vint interrompre tout cela.
La conclusion du film est sans appel : rien ne sert de s’opposer « au progrès ».
http://www.dailymotion.com/video/xablpr_abdd_webcam
Le film de 1943 offre un tout autre tableau. L’action se situe cette fois à l’époque du roman, dans les années 1860, et nous y voyons un Michel Simon se débattant pour survivre face à un grand commerce aux procédés malhonnêtes. Le film, bien qu’offrant une reconstitution « historique », s’inscrit complètement dans cette idéologie passéiste qui a balayé la France après 1930 -les petits sont écrasés par les gros- et qui débouchera sur l’idéologie Pétainiste d’abord, Poujadiste ensuite, et Gaulliste-Pompidolienne enfin.
Pourquoi donc commencer par balayer la décennie 1929/1939 avec deux films français pour parler du cycle 1932/1936, cycle de reprise, alors que je n’ai parlé que des USA pour les 2 cycle précédent ?
La réponse est simple : les USA se réinventaient, l’Europe s’enlisait et donc, comme je l’ai dit, s’il n’y a pas d’années 30 aux USA, elles sont en Europe un long enlisement qui va durer 15 ans, jusqu’après la guerre, avec par exemple…
… réalisé en 1945, cet « Hôtel du Nord » inversé, noir, très noir, cette agonie ultime des années 30 avec la guerre qui est finie, mais la misère qui continue, et cette vieille France, celle de Pétain et des petits commerçants au milieu. En 1931, l’Espagne tente une Révolution, une vraie, Républicaine et Démocratique, mais bien vite, la vieille Espagne se coalise ; très vite, la République se radicalise à gauche autours des Socialistes et des Anarchistes et la vieille Espagne autours du Clergé, de l’Armée et plus tard du Général Franco, tout ce petit monde soutenu par les puissances nationalistes Européennes. Car en 1933, dans une Allemagne frappée de plein fouet par les conséquences du crash de 1929, jamais remise de la guerre de 1914 et du pillage de ses ressources consécutives au traité de Versailles en 1919, et dont la jeune République n’a su trouver de légitimité ni dans la bourgeoisie qui la hait, ni dans une extrème-gauche qui lui reproche d’être bourgeoise, dans cette Allemagne en crise aussi, on pointe du doigts « les gros », où l’on croit reconnaître les juifs : Hitler et son parti réalisent en 1932 un score inattendu de 33%, formant ainsi un gouvernement avec la droite qui voit en cette victoire l’échec définitive de la République de Weimar, cette République Social-Démocrate qui a institué la journée de 8 heures, le vote des femmes et des droits sociaux après avoir signé un armistice dégradant. Manipulant l’opinion à travers l’incendie du parlement, organisé par Goebels, le nouveau pouvoir entreprend une chasse aux communistes, aux sociaux-démocrates et aux syndicalistes d’abord, puis ensuite à tous les démocrates. Hitler tient son pouvoir d’un coup d’état qui n’a jamais vraiment dit son non mais s’est manifesté par une terreur sans limite. En Italie, l’arrivée au pouvoir des NaZis permet à au Fasciste Mussolini de réorienter sa politique dans un sens beaucoup plus nationaliste et impérialiste, tout en renforçant le contrôle de l’opinion à l’intérieur.
Face à ces deux dictatures d’extrème-droites, au capitalisme corporatiste réalisant la fusion de la propriété privée, du dirigisme étatiste et d’une militarisation de la structure sociale aux seules fins de la production, commence la montée en puissance d’un autre modèle, basé cette fois sur la propriété par l’état et une fusion de la société dans les objectifs définis par l’état : la Russie Soviétique. Si les Partis Nationalistes se multiplient en Europe, chacun défini des objectifs propres à sa réalité nationale. Le communisme, lui, se développe de façon radicalement opposée. Sous le vocable d’ « Internationalisme », la Russie Soviétique va utiliser les Partis Communistes à des fins de politiques étrangères. Ainsi, en 1932, alors que, comme le recommandait Léon Trotsky de façon désespérée (in La Révolution trahie), il aurait fallu que sociaux démocrates et communistes s’allient, les communistes ont été bien plus durs envers la gauche démocratique qu’envers Hitler : « il ne fait pas que l’arbre nazi nous cache la forêt social-démocrate ».
L’Europe des années 30 offre donc le spectacle, rétrospectivement, de son suicide programmé, tant il est clair que la coexistence de ces trois différents modèles (fasciste et nazi, communiste stalinien, démocratique) n’offrait pas d’avenir viable à moyen terme. Quand on regarde un film de Jean Carné et Jacques Prévert, ce côté « sans issue » du destin de Jean Gabin est à l’image du monde environnant. Les années 30 sont un monde à l’agonie près pour la grande boucherie, comme dans cette partie de chasse de La Règle du jeu de Jean Renoir… Et je ne vous parle pas des taux de profits : l’économie dans son ensemble ne semblait pas se remettre, et le sentiment général était celui d’un appauvrissement général de la population urbaine : le Front Populaire, la poussée de la gauche étaient l’expression de ce sentiment ; mais les élites, jalouses de garder leur part de ce gâteau qui ne grossissait pas décidèrent très tôt qu’il valait « mieux Hitler que le Front Populaire ». Marx a bien raison quand il dit que la bourgeoisie n’a de patrie que quand ça l’arrange, et qu’elle en fait un outil d’asservissement du peuple. Les années 30 en sont, en Europe, une tragique illustration : la bourgeoisie française a livré la France au nazisme. Et nous ne devons la résistance héroïque de l’Angleterre qu’au réalisme de sa bourgeoisie qui a vite compris qu’une victoire allemande la dépouillerait de son empire et de sa domination sur le commerce.
https://www.youtube.com/watch?v=AbVZpe9uPRU
Le film La regle du jeu commence par une retransmission radio apres une traversee de l’Atlantique (le monde moderne), puis continue dans un chateau vieille France ou reside un collectionneur de boites a musiques, grammophones et autres mecaniques d’un autre temps. Une tension parcours tout le film, partage par une partie de chasse d’une tres grande cruaute. Le film date de 1939, et fut interdit sous l’Occupation. De l’impossibilite de la France a entrer dans le monde nouveau.
L’Europe se gérait donc au présent, paralysée par un capitalisme qui avait cessé d’être rentable et qui désormais n’était regardé que comme une rente. Du Balzac, quoi…
Les Nicholas Brothers, vers 1934. L’Amerique de Roosevelt vire au swing et la culture de ses Afro-Americains ouvrant le trend culturel des 30 annees suivantes. Des 1934, c’est presque deja les annees 50…
Cab Calloway, 1934 : l’epoque Roosevelt est profondemment afro-americaine. Peut etre est ce cela que les conservateurs n’aiment pas, chez Roosevelt…
Cette introduction passée, les USA offrent à ce moment-là un tout autre spectacle. Le pays a une tradition démocratique ancrée dans ses origines. Solide. Les conflits sociaux y sont brutaux dès 1930, et le mouvement syndical, le socialisme y font de grands progrès malgré la répression. Le puit sans fond dans lequel le capitalisme semble chuter bouleverse et malaxe les certitudes, les idées nouvelles. Ici, on ne regrette pas le passé, on constate la dureté du présent avec le sentiment de l’urgence à faire quelque chose. Le Republicain Hoover, lui, n’a rien fait, tétanisé par l’échec de ses certitudes de conservateur bourgeois. Il est remplace par le Democrate et pragmatique Roosevelt en mars 1933, qui est elu triomphalement en 1932 sur la promesse d’un New Deal.
“Donne du boulot a quelqu’un! Fais un effort! C’est la volonte du peuple, c’est la politique du President!”. Le NRA, avec son sigle a l’aigle appose sur les produits vendus par les entreprises participantes.
Il est désormais considéré comme acquis (joli travail de sape des libéraux, menés par Friedmann des les années 40) que le point bas du cycle est atteint en 1932 et que Roosevelt n’a rien changé, qu’il a endetté l’Amérique pour 20 ans, et que la suite eut été identique sans rien faire, juste en déversant des liquidités. Milton Friedman, cet inconnu du grand public, a bien travaillé. La preuve, dans les plans de relances qui viennent de nous endetter pour 20 ans, on voit l’ombre de Keynes. Mais on se trompe.
Nous venons de voir appliquer à grande échelle une relance friedmanienne. C’est à dire exclusivement monétaire. Milton Friedman a été l’ennemi de Keynes en particulier, du New Deal en général, de Roosevelt plus généralement. Et pour que Margaret Thatcher, Ronald Reagan et leurs successeurs puissent plus tard mener à bien leur entreprise de dérégulation, il a fallu combattre Keynes à la racine, c’est-à-dire dans le New Deal. Il a fallu démontrer l’inutilité de la relance, pour mieux en souligner un coût. Ben Bernanke, le Président de la Reserve Federale, celui qui a pondu toute la politique monétaire depuis 2007 est un spécialiste de Friedman, et sa spécialité est le crash de 1929. Quand on voit ce que tout cela a coûté, et ce que cela va coûter en austérité, ça ne va pas donner envie d’aimer Keynes. Mais pourtant, il faut le savoir, Keynes n’a rien à voir avec les politiques menées depuis 2007/2008. On fait du Friedman. Keynes, c’est d’abord investir, investir beaucoup, enormement, creer directement des emploi pour supprimer les chomage en quelques mois tout en preparant le futur. Roosevelt a investi dans les infrastructures qui ont fait les USA… jusqu’aujourd’hui.
On accuse souvent le New Deal de n’avoir rien fait pour les Afro-Americains, ce qui est faux, comme l’atteste cette campagne ciblee, un premiere en la matiere. En fait, le New Deal est a l’origine des liens qui unissent le Parti Democrate et les mouvements des Droits Civiques. Les enfants ayant beneficies du New Deal seront 20 ans plus tard les combattants de l’egalite.
Pour comprendre ce qu’a été la « révolution keynésienne », il est important de savoir qu’autours de Roosevelt, il n’y avait pas de keynésiens, et qu’en fait, le New Deal a d’abord été improvisé, et que ce n’est qu’en cours de route que des économistes ayant lu Keynes se sont rapprochés de Roosevelt, donnant à sa politique une cohérence qui manquait jusqu’alors. Il faut savoir egalement que Keynes a lui meme revise sa theorie, a l’origine essentiellement monetaire, pour en faire une theorie de l’emploi (du plein emploi), en regard a ce qu’a fait Roosevelt, rompant avec la theorie liberale.
Autours du president americain, il est clair que la nécessité de « faire quelque chose » ne pouvait que rencontrer l’économiste qui pensait que le marché pouvait par moment se dérégler et qu’il incombait alors à l’état, comme le recommandait d’ailleurs Adam Smith dans sa Richesse des Nation, de rétablir les conditions de l’équilibre. Car en fait, le maître mot du (vrai) Keynésianisme n’est pas croissance. C’est équilibre. Le marché ne sait pas créer son propre équilibre. Il n’y a pas de main invisible. Si Keynes, contrairement à Marx, ignorait la sur-production, libéral, il voyait de la sous-consommation. Beaucoup de socialistes furent séduits, et c’est en Suède, après leur première victoire électorale en 1932, que furent appliqués les principes Keynésiens pour la première fois. Et que les conservateurs Friedmaniens arrêtent de dire des bétises, les socialistes Suédois ont livré des budgets équilibrés de façon quasiment continue jusque dans les années 70, quand a commencé à se manifester la crise de L’Âge Électronique (1965/1991). Keynes n’aimait pas les déficits. Il y a juste qu’il les considéraient comme une avance possible sur des recettes à venir. C’est très différent de ce que nous vivons depuis 2007.
Roosevelt élu, le gouvernement entreprit de faire. Et pour cela, entreprit une campagne de grands travaux sans précédents aux USA. Routes, voix de chemins de fers, écoles, hôpitaux, barrages,… la liste est longue, et ce furent près de 5 millions d’emplois qui furent créés en moins d’un an. Les conservateurs critiquent ces emplois, arguant que ce n’étaient pas de vrais emplois. C’est une vision politique, rien d’autre. Parallèlement, le gouvernement entreprit de mettre en place des régulations très strictes, comme par exemple séparer banque et assurance, mais également banque et courtage. Des règles de solvabilité furent adoptées. Très rapidement, les milieux d’affaire qui avaient soutenu Roosevelt s’en séparèrent voyant poindre l’ombre du « socialisme ». Mais dans cette économie à plat, où le fait même d’entreprendre n’était pas rentable, leur opposition fut de peu de poids face aux progrès réalisés dans la société. Là où l’Europe faisait son surplace avant sa grande régression, les Etats-Unis investissaient dans des infrastructures, à très grande échelle. Il y a là une très grande différence avec tous les plans qui ont été présentés depuis 2007/2008. Roosevelt n’a pas soutenu le capitalisme, il a restructuré la société pour permettre à une économie d’y renaître. Roosevelt a également progressivement bâtit les premières lois d’assistance sociale, comme les allocations de chômage. Et puis, comme à droite l’opposition se faisait toujours plus frontale, c’est vers les syndicats qu’il s’est tourné. Et le syndicalisme a alors commencé à être considéré comme un outil de la démocratie, le contrepoids nécessaire à la propriété.
Hollywood fut resolument du cote du New Deal des 1932, comme d’ailleurs les proces anti-communistes des annees 1946/49 l’en accuserent en y voyant la de la propagande communiste. Ici, une publicite pour le NRA, avec le logo a l’aigle, symbole des entreprises engagees dans le New Deal : reconnaissance du syndicat, droits sociaux.
En 1936, Roosevelt était réélu à gauche, sur un programme qu’aujourd’hui, avec nos esprits moulinés par Milton Friedman, nous regarderions presque comme un programme communiste. Ce qu’il n’était pas, comme on le verra avec l’étude du prochain cycle.
Vers 1937, deux cycles s’achèvent. Le premier, ce cycle court Jugglar commencé en 1932, et que le New Deal a boosté comme on ne peut pas le concevoir aujourd’hui. Il y eut donc une petite récession en 1937/38, comme pour chaque fin de cycle, mais pour la première fois, ce fut une récession « keynésienne » (les friedmanien y voient la preuve que quand Roosevelt a tente de reequilibrer le budget, tout s’est arrete). Elle fut courte, et les chômeurs reçurent des indemnités. Et c’est ainsi que, malgré 1937/38, la production industrielle atteint en 1939, et pour la première fois, ses niveaux de 1929. Mieux, les prix retrouverent également leurs niveaux d’avant crise.
Car c’est un deuxième cycle qui s’amorce, entre 1937 et 1940. Le cycle long de l’âge électro-chimique. Et les investissement massifs réalisés durant les débuts du New Deals vont se montrer déterminants : en y regardant de près, les USA de 1937 sont presque déjà dans les années 50.
Et en tout cas, très nettement dans leurs années 40. Et cela, malgré le fait que le cycle court suivant soit un cycle court de crise, marquant jusqu’au début de la guerre une phase de consolidation. La preuve ? Allez, regardons Eleonore Powell en 1936… Oubliee, la petite tete a la Helen Kane. Claquettes, studios gigantesques, jazz… Hollywood, quoi!
https://www.youtube.com/watch?v=cUddglzxP-g
1928, presentation des dernieres tendances de la mode americaine, juste un an avant le crash. Une video testamentaire de cette epoque qui crea les annees 60 avec l’esprit des annees 1900…
Joseph Kennedy avait l’habitude de se faire cirer les chaussures dans ce New York des Années Folles où le futur semblait offrir à chacun ces opportunités qui font le mythe américain. Il avait, comme beaucoup, profité de l’argent à bas prix que la Réserve Fédérale dispensait pour soutenir une croissance atone depuis la fin de la guerre. Cet argent permettait à certain d’acheter à crédit qui un appartement, qui un de ces nouveaux objets électriques – aspirateur, frigo, radiophone- et bien sûr pour beaucoup, des actions achetées sur le principe de la couverture, à crédit, pour un prix donné représentant généralement 10 fois la somme empruntée. En gros, on empruntait 100 dollars, on achetait pour 1000 dollars d’actions, et on remboursait à la revente, déduit des intérêts. Comme la bourse ne cessait de monter, ce n’était pas risqué. C’est étonnant comme l’homme peut parfois raisonner contre le bon sens, contre les évidences. Une action n’est en fait qu’un acte de propriété qui permet à son détenteur de recevoir la part du profit qui y correspond quand il y a du profit. Accessoirement, si le profit ou la perspective de profit est important, l’action est recherchée et, en fonction de cette demande, son prix monte car les acheteurs veulent cette part de profit. Que l’épargne monétaire, sûre, vienne à être rémunérée à, disons, 2%, tout placement procurant plus est recherché. Si vous achetez une action, disons, 10 euros, que vous recevez un dividende (part du profit), de 0,35 euros, cela revient à du 3,5%. C’est mieux que ce que propose la Caisse d’Épargne et ses placements monétaires. Et comme c’est mieux, votre action est recherchée, et donc, son prix monte. Si vous la revendez 11, et l’aviez acheté 9, vous avez gagné 2,35. Avouez que c’est un beau placement… La théorie « classique » et « néo-classique » a beaucoup théorisé l’idée qu’il y a un pris « optimal », réalisé, en gros, de la façon que je viens d’expliquer. En théorie, il ne peut y avoir de bulle car si le prix d’une action est trop élevé, la rémunération baisse proportionnellement. Si vous achetez la même action 20 euros, recevez un dividende de 0,35, votre dividende est en réalité de 1,75%. La caisse d’épargne rémunère à 2%, les prix augmentent de 1,5%. Or, l’entreprise qui a émis l’action peut faire faillite, c’est la part de risque. 1,75%, normalement, personne n’en veut, donc théoriquement, selon la théorie classique et néo-classique, l’action n’atteindra pas ce prix de 20 euros.
Voilà pour la théorie. Or, cette théorie s’est trouvée superbement démentie par les faits à de nombreuses reprises et les années 20 offrent à cet égard un exemple parfait. Imaginez maintenant qu’une banque centrale prête au jour le jour à un taux de 2%, à tous les établissements bancaires et organismes de prêts. Imaginons qu’au milieu de ces organismes, certains sont prêts à transformer le crédit en un bien de consommation courant. Admettons que pour ce faire, ils soient prêts à étendre la notion de caution, d’hypothèque au sens le plus large. Imaginons que leur but est ainsi d’emprunter à 2% et prêter à 15%. Imaginons que parmi les biens hypothécables il y a les actions, et qu’ils permettent ainsi de profiter de l’achat de titres à une grande masse de gens. Remettons maintenant en contexte. On sort d’une guerre, la production d’acier est en crise et on a besoin d’écouler les stocks. En 1921, une récession frappe tous les pays développés. Voilà comment la Réserve Fédérale baisse les taux au plancher, et comment personne ne va critiquer l’augmentation de la masse de crédits distibués. L’économie américaine, ainsi dopée dans ses centres urbains, semble décoller. Dans les campagnes, on s’endette massivement pour satisfaire les besoins de consommations des villes. On hypothèque donc massivement. Et comme toutes les campagnes s’endettent et que la production augmente, on est toujours au bord de la surproduction. L’agriculture est en crise et s’endette pour essayer de s’adapter.
La théorie classique n’a pas de réponse. En fait, Marx est bien plus logique. L’appétit de profit va conduire le monde tout droit au gouffre. Les entreprises s’endettent pour offrir ces nouveaux objets, au rang duquel la voiture figure en bonne place, afin de satisfaire les besoins des salariés urbains qui, faute d’être bien payés pour « consommer », s’endettent eux-même. Ça ressemble à un cercle vertueux, c’est en fait un terrible cercle vicieux car l’économie américaine de la fin des années 20 repose entièrement sur la circulation du papier. La bourse elle même se met à décoller de façon irrationnelle, non pas dopée par la perspective de profits, mais par l’afflux d’un nombre de « clients » sans cesse plus nombreux, qui achètent à crédit pour revendre 3 mois plus tard à d’autres comme eux, en empochant 20, 30% de plus-value. Et recommencer.
Un defile de mode dans un film de 1929, en parlant, et en couleur. La mode, juste avant le crash, et avec l’esprit des annees 20. Adorable et innocent. Que sont devenues ces actrices, quelques mois plus tard… ?
Or, en 1928, ce système est à ses limites et certains secteurs, comme l’automobile, commencent à surproduire. Dans l’immobilier, la situation est bien pire car les prix commencent à baisser. Autant d’indicateurs que le cycle d’activité commencé en 1921 et qui a été à son maximum en 1925 touche à sa fin : 1928 est une belle année en surface, mais ce sont les fondations même de la croissance. Et c’est ainsi que la volatilité (mouvements d’achats et de ventes sur le marché boursier) augmente dès le début 1929 : certains commencent à se retirer du marché, sans que cela ne se remarque vraiment car en 1929, les salariés pauvres s’endettent pour participer à cette folie qui a saisi toute la culture urbaine. Le nouveau président Hoover regarde tout cela avec bienveillance, trop content de présider un pays prospère qui s’est libéré des crises.
https://www.youtube.com/watch?v=1R7gEgDVm50
1929, quelques restes de prises couleurs de Siegfried Follies, Glorifying the American Girl. Les spectacles de Broadway regorgeaient d’extravagances dans ce flot d’argent sans fin, sans limite.
Juste avant que tout ne s’arrete et que les theatres ne se mettent a fermer les uns apres les autres, mettant fin a cette culture legere du debut du siecle venue se perdre jusque dans les annees 20. Les couleurs sont originales.
Et c’est ainsi que par un beau jour d’août, le garçon qui lui nettoie les chaussures dit à John Kennedy qu’il place en bourse et qu’il est facile de s’y faire 5000 dollars. L’homme d’affaire, songeur, décide de vendre toutes ses positions : quand même les cireurs de chaussures mettent leur argent en bourse, c’est que quelque chose ne va pas. Et grand bien lui en prend car depuis quelques mois, les cours font du yoyo montant toujours plus haut. Les sociétés de courtage encouragent en effet tout le monde à placer à chaque baisse car à chaque fois, c’est bien connu, « ça monte plus haut ». Et ce ne sont pas les mauvaises nouvelles qui manquent en 1929. La bourse est de plus en plus nerveuse, bouillante. Et c’est ainsi qu’un indicateur révélant la surproduction d’acier, puis un autre une baisse des ventes de voitures vont provoquer les premières chutes importantes du marché, des baisses qui vont rythmer toute l’année. Début octobre, la situation empire, mais là encore, on augmente ses dettes pour en remettre une couche, « de toute façon, ça va monter plus haut ».
On ne connaît pas bien comment cela a fini par s’écrouler, la mécanique, les jours qui ont précédé le Jeudi noir. Si ce n’est que septembre et octobre voient s’accroître la nervosité. On sait aussi que les grands patrons des grandes banques ont tenté un sauvetage, mais qu’elles se sont retirées trop tôt du marché. On sait aussi que la modification des règles de couvertures a joué, et que novembre et décembre ont vu se succéder des erreurs fondamentales dans une espèce de sauve qui peut qui reprenait plus fort à chaque fois que le marché se stabilisait. On sait aussi que la Réserve Fédérale, après avoir inondé le marché de liquidités, a décidé de reprendre la main car à chaque fois les nouveaux plus bas et la multiplication des faillites lui donnait le sentiment de ne rien maîtriser et de ruiner la dernière chose qui restait, le dollar et son indexation sur l’or qui, lui, montait. Les agences de crédit faisaient faillite les unes après les autres, non sans avoir auparavant tenté de récupérer leurs prêts par tous les moyens. On sait que dans les campagnes, les expropriations commencèrent très tôt après le krach, car le paysans ne peut pas bouger, comme ces salariés à la rue qui disparaissaient de la nature en laissant l’ardoise de leurs actions achetées au plus haut, non payées et invendables, sans autre valeur que la valeur d’un bout de papier. On sait que des comptables de sociétés qui avaient placé des profits en bourses en jouant sur la couverture, se suicidaient en laissant des dettes phénoménales à leurs sociétés qui fermaient dans la foulées. On sait que cette insolvabilité généralisée a fini par gagner les banques car l’argent s’est tarie. La machine s’est arrêtée. Les prix des actions baissant, les acheteurs disparaissant et les liquidités s’évanouissant, en ne laissant que des montagnes de dettes non recouvrables ont fait disparaître ce qui fait vivre les banques : l’argent. Il n’y avait plus d’argent. Les prix ont donc commencé à baisser. Dans les campagnes, on s’était endetté pour produire plus, on se retrouvait avec des surplus que l’on bradait à moitié de leur valeur. Produire ne rapportait plus.
Comme en dit en anglais, free fall. Une chute libre. Pas d’allocation de chômage. Pour les vieux, l’épargne qui s’est évanouie. Et toujours plus d’entreprises qui ferment, et toujours plus de chômage, et donc encore plus de prix qui baissent, et donc toujours plus de faillites. Des dettes, et des banques qui font faillite en engloutissant les économies de leurs clients, et donc encore plus de faillites et de prix qui baissent. Et au milieu de tout cela, des luttes sociales violentes, des émeutes, des barricades, des banques et des usines incendiées, et l’armée pour réprimer.Les banques, elles, à court de liquidités, se mirent à rapatrier les capitaux placés en Europe, en Allemagne particulièrement, mais aussi en France, contaminant les autres pays.
https://www.youtube.com/watch?v=OJOCkbGJokQ
1930, une version cinema d’une comedie musicale. Fin 1929, debut 1930, on n’avait pas encore compris que cette epoque etait resoluement terminee…
Les Années Folles se sont arrêtées tout net, en semant leur route de signaux pourtant clairs mais que personne ne voulait voir. La chute n’en fut que plus brutale. Et comme l’économie des années 20 était déjà potentiellement fragile, peu profitable, boostée à la dette, il n’y avait désormais rien pour prendre le relais. Les années 30 commencèrent dans le paradoxe d’une surproduction de tout d’une destruction massive de ce tout –légumes et fruits, café, lait, etc- pour tenter de maintenir les prix, et d’une situation de quasi-famine en bordure des grandes villes de l’Est américain. Puis en Europe. La chute fut d’autant plus douloureuse qu’elle fut rapide. Les changements culturels furent alors extrêmement importants. De ces 4 années 1929/1933 sortit l’extermination de millions de juifs, bouc émissaires de tous les malheurs de l’Europe depuis des siècles. Cette crise du capitalisme, ce puit sans fond de la chute du « taux de profit » révéla une fois encore la crise que l’Europe traversait depuis qu’elle avait décidé de se faire la guerre avec elle-même pour écouler ses stocks d’acier, en 1914. L’Europe, en crise profonde d’identité, fut incapable de se réinventer comme l’y invitait cette crise de ses structures économiques. Elle trouva donc, en Italie d’abord depuis 1921, puis en Allemagne, en Espagne et au Portugal, mais aussi en Russie désormais Soviétique, dans le totalitarisme et le corporatisme la voie de son salut. Seules la France et l’Angleterre allaient être épargnées, non sans mal, au prix d’une sorte de déclin lent de leurs élites, de la tentation totalitaire et des appels à la reformulation de ce qui les constituaient.
Helen Kane, vers 1930, veritable symbole de la fin des annees folles, avec sa bouille ronde, sa voix fausse, son air gourde et son poupoupidou repris plus tard par Marilyn, mais ayant egalement inspire Betty Boop. Elle disparaitra des ecrans en … 1933, quand il sera evident qu’on sera rentre dans une autre epoque.
Les USA, eux, mais également la petite Suède, allaient décider de poser la question de leur devenir et de tout recréer, tout repenser, en reformulant leur contrat social à la base, comme une première étape à la sortie de cette crise. Au cours de l’été 1932, le candidat à la présidence du Parti Démocrate, F.D. Roosevelt, entouré d’une équipe d’économistes aux options très variés mais s’accordant sur l’idée qu’il fallait faire quelque chose, entama la traversée d’une Amérique peuplée de 25% de chômeurs s’entassant dans des bidonvilles en bordures des grandes villes, de paysans délaissant leurs terres et partant sur les routes chercher le « bonheur » plus à l’Ouest. Son envie de « faire quelque chose » se résumait en un « New Deal », un donnant-donnant où l’état rétablirait des équilibres que le capitalisme avait lui-même mis à mal en organisant sa propre faillite.
Et puis il y eut Roosevelt…
Ce qui est étonnant, c’est la profondeur du bouleversement que les USA ont accepté de vivre durant ses trois ans, et le caractère durable de ces transformations, dans les domaines sociétal et culturel. Les USA de 1928 sont prêt « technologiquement » pour entrer dans une nouvelle société. Les années 20 ont vu apparaître tous les objets qui domineront la société de consommation jusqu’aux années 60 : la radio, la télévision, le cinéma couleur, le cinéma parlant, l’électroménager (frigo, machine à laver, moulinette, cuisinière électrique, aspirateur, …), la voiture de masse, l’industrie du crédit… Elles ont également achevé la révolution du vêtement féminin amorcée au début du cycle de crise, en 1913, par Paul Poiret. Cette mode sans corset libérant le corps s’est très vite adaptée aux nécessités de la guerre, et notamment le travail des femmes en usines. L’ourlet n’a donc cessé de monter et le vêtement se simplifier pour donner naissance au vêtement pré-moderne de Madame Lanvin, Madame Grès, Jean Patou dés 1921, puis avec la remontée de l’ourlet au niveau du genoux, au vêtement moderne. Dès 1925, il devint même acceptable de porter un pantalon. Quand la crise intervient, et jusque 1933, les couturiers penseront bien à rallonger l’ourlet, mais c’est intéressant de voir que la ligne, globalement, ne changera pas. La taille remonte, mais reste discrète. Les cheveux rallongent un peu mais restent globalement au dessus du cou, ondulés. Le corps féminin continue d’être ce tube longiligne. Les hommes sont toujours aussi à l’étroit dans leurs costumes près du corps. Seules les audaces géographiques, optiques, les effets noirs et blanc, disparaissent. On a aux USA une quasi-disparition des audaces art-déco dans la publicité et un renouveau de la réclame, des longs argumentaires bavards. Broadway qui avait brillé durant une décennie, traverse la crise très difficilement, mais Hollywood reprend les comédies musicales qu’il adapte pour le cinéma, récemment parlant, mais semblant pour un temps renoncer à la couleur qui pourtant est désormais totalement au point. Dans la musique, les romances fox-trotisantes et charlestonisantes continuent tant bien que mal, avec les mêmes voix de crooner. Les actrices, telles Helen Kane, rescapée de la fin des années 20, avec sa bouille ronde et sa voix aigue de fille idiote, celle qui inspira Betty Boop à Max Fleischer, continuent de se faire brûler les sourcils.
C’est une opinion très personnelle, mais en fait, à y regarder de près sous l’angle de la culture de masse, aux USA, les années 30 n’existent pas. Il y a bien les années 20 avec leurs garçonnes au volant de voitures décapotables, écoutant du Charleston. Il y a bien des années 30 en Europe, mais elles sont définitivement archaïques, tournées dans la nostalgie du passé qu’entretient la vague « réaliste » qui succède aux audaces du surréalisme. Il n’y a qu’une alternative en Europe, et elle est totalitaire. Mais aux USA, point de tout cela. En 1932, les USA sont dans des post-twenties. En 1935, ils sont dans une sorte d’époque de transition mélangeant les genres et les styles, mais où du neuf est bel et bien visible. Comme le swing et son rythme sauvage, les épaules des femmes qui réapparaissent. En 1937, en fait, les USA sont déjà dans les années 40 et, à bien des égards, peut-être même un peu déjà dans les années 50…
Apres le Crash…
Regarder en images et interroger ces images, entre 1928 et 1932, c’est regarder une rupture profonde, c’est voir de ses yeux émerger un monde au milieu des ruines et des souffrances de l’ordre ancien.
J’ai commencé à travailler sur ce que j’appelle « cycles » fin 2008, alors que je venais de me retrouver au chômage au pire moment qui soit. Nous entrions en récession, tout le monde paniquait partout. Pour moi, ça ne collait pas…
Au lycée, j’avais étudié Kondratieff, à l’université, les phases A et B définies par les les historiens autours de Robert Mandrou comme des cycles d’augmentation ou de baisse des prix dans les sociétés d’ancien régime en Europe. J’ai depuis longtemps opéré une sorte de synthèse personnelle et intuitive de ce que je nomme des cycles économiques et que je reprends à Kondratieff en tendant à les mixer avec des signes visibles, ceux que produit la culture. C’est un passe temps.
Bref, alors que tout semblait s’écrouler et que sur le net les spécialistes de Kondratieff, récupérés par les néo-conservateurs, s’évertuaient à vendre de l’or pour se protéger de ce qu’ils appellent « l’hiver », je me butais et n’arrêtais pas de me dire que non, ce n’était pas possible, que ça ne collait pas. On n’était pas en crise, dans ma grille, c’était même le plein boom. On était en été, et non en hiver. J’évoquais donc un jour sur mon blog un « typhon », ce phénomène naturel destiné à rétablir l’équilibre.
Cinq ans plus tard, les faits m’ont donné raison. Ça m’amuse un peu car beaucoup de spécialistes doivent passer beaucoup de temps à essayer de faire oublier leurs prédictions affolantes et affolées sur la chute de capitalisme. D’autres dénoncent les manipulations de la finance pour expliquer que ça ne se soit pas encore écroulé. Oubliant que c’est le principe même du capitalisme. Qu’importent les moyens pourvu qu’il y ait du profit et que ce dernier ne soit pas menacé. On est bien loin de 1929… On est en fait en 1907.
Nous avons, depuis 2008, connu une première récession, mais très rapidement une puissante reprise économique dans un certain nombre de pays que l’on regardait auparavant comme des pays de la périphérie et qui ont utilisé ce cycle d’ajustement dans les anciennes puissance pour conduire de puissantes relances keynésiennes basées sur l’investissement public et financées par des taux d’intérêts incroyablement bas, des relances qui, en poussant la croissance à des niveaux incroyablement élevés, ont accéléré le désendettement de ces états.
Les états plus avancé ont, eux, utilisé la planche à billet pour renflouer leurs banques. Leurs banques centrales ont racheté à tour de bras les produits financiers qui plombaient leurs bilans, ce qu’elles ont appelé quantitative easing. L’une des plaie de la finance de marché d’avant le krach, les Quants, est donc devenue la théorie officielle qui nous gouverne.
Le renversement de tendance du dernier cycle court est intervenu en 2009, faisant suite au précédent cycle court qui fut une période d’intense spéculation sur fond de dégonflement de la bulle des subprimes. Depuis 2009, nous avons vécu quatre années de prospérité économique. Beaucoup sont passés à côté dans les vieilles puissances, mais la Chine et autours d’elle toute l’Asie (à l’exception du Japon) ou l’Amérique Latine ont connu des taux de croissance dignes des trente glorieuses.
Ce cycle, c’est le cycle de l’iPhone. Présenté en 2007, il a commencé sa carrière modestement, plombé par les limitations technologiques du marché américains dues à des retards d’investissements des opérateurs (privés) dans la 3G. C’est donc en 2008, au moment où les bourses internationales soldaient la bulle de crédit dans un plongeon inégalé depuis plus de 70 ans, que Apple lançait le véritable iPhone, le iPhone 3G.
Très vite, en 2009, dans toute l’Asie, et particulièrement en Corée du sud avec Samsung, la concurrence a développé ses propres gammes de téléphones Androïd. Apple a vite repris la main en sortant un super iPhone, le iPad, qui amorça le marché des tablettes.
Nous en sommes là. Je blaguais l’an dernier quand l’action Apple caracolait à 700 dollars : quand elle baisse, c’est le début du retournement du cycle.
Voilà, elle coûte désormais 500 dollars. Le cycle court, Jugglar ou cycle des affaires, touche à sa fin. Nous entrons dans un cycle d’investissement, de concentration. Dans 4 ans, quand on entrera dans un nouveau cycle, avec un ou deux nouveaux produits phares, Apple, ou Google, ou Samsung, ou un autre, aura peut être disparu de l’incroyable concurrence qui s’opère désormais. Car le marché est saturé. Et developer un produit coûte cher.
Du côté du cycle long, un Kondrattief, démarré en 1992 après la guerre du Golfe, il nous en reste pour 3,4, 5 ou six ans. Nous sommes en fait dans l’âge d’or du capitalisme de l’âge informatique. Nous avons désormais les connections 4G, les vitesses de l’Internet atteignent 1 Go au Japon ouvrant le marché du multi-play familial.
Je dois toutefois vous avouer une chose, mes cycles Kondratieff sont assez différents de ceux que vous trouverez sur le net ou dans des ouvrages. Tout d’abord parce que certains auteurs utilisent les Kondratieff corrigés par Shumpeter. Ensuite, Krondratieff ayant été envoyé en camps par Staline en 1937, il n’a pas pu continuer son travail sur le 20ème siècle. Et puis, très rapidement, Kondradieff a été utilisé par des courtiers, des sociétés de placements financiers dans le but de prévoir des évolutions de cours boursiers.
Avec l’apparition d’Internet, ces sociétés se sont multipliées et d’un travail relativement sérieux, on est passé à une phase de plus en plus manipulatrice et si vous recherchez le Kontradieff wave sur internet, vous constaterez que pour ce qui concerne les deux cycles récents, beaucoup ont en fait calé les cycles sur leur propres analyses : l’automne Kondratieff s’est ainsi vu rajouter des années et dure maintenant une bonne quinzaine d’années, tandis que l’été qui l’a précédé s’est vu écourter pour caler avec les années Reagan, cet âge d’or des boursicoteurs du monde entier.Qu’on me permette donc, à moi aussi, de prendre mes aises avec les cycles Kondratieff, puisque tout le monde le fait si bien…
Je suis assez synchro avec les cycles tels que décrits par Kondratieff lui même. Je me permets juste de les caler sur des événements importants qui en accélèrent ou ralentissent la tendance. Ainsi, j’aurais tendance à placer un retournement en 1914, avec la guerre, et même peut être un peu avant, vers 1910/1912, quand il est devenu clair que la surproduction d’acier et les guerres de prix allaient entraîner les puissances dans la guerre, ce qui me permet de regarder la guerre comme une première tentative de juguler la crise et non quelque chose qui l’a précipité. Toujours est il que sitôt la guerre terminé, les grandes puissances sont immédiatement rentrées en récession, et là, tout le monde est unanime pour dire que le cycle long des années 1890/1900 est bien terminé. Au passage, en 1913, le président des USA signe le décret portant création de la Federal Reserve. Cela pourrait être, aussi, une date. Kondratieff mettait son curseur entre 1915/1920.
Kondratieff base sa théorie sur l’évolution des prix et des cycles d’investissement. Shumpeter a complété cette idée en mettant en évidence quels sont les technologies propres à chaque cycle.
Les années 1920 sont donc bel et bien un automne, une période de crise, mais les boursicoteurs ont décidé d’en faire un été bref, avec un automne sur la fin, suivi d’un long hiver jusqu’en 1950… Les travaux plus sérieux voient bien l’hiver s’abattre en 1929, et le débat est virulent pour savoir quand le printemps commence. 1940, ou plus tard ? Cela a l’air de rien, mais il y a là une bataille idéologique majeure : voir la fin de l’hiver, et donc le début d’un nouveau cycle avant 1940, c’est voir dans le New Deal une des solutions à la crise. Voir la sortie de l’hiver après 1941, c’est voir la guerre comme le moyen de sortie de crise, et considérer le New Deal comme un échec.
Pour moi, clair, net, précis. En 1937-39, le cycle se retourne. Et donc, le New Deal est un vrai succès. Au passage, je suis synchro avec Kondratieff lui même : mon cycle de crise dure de 1912-14 à 1937-39, soient 25 ans. Imaginez bien que certains boursicoteurs produisent un cycle de crise durant… 40 ans. Je ne suis pas là pour juger s’ils ont tord ou raison : mais on n’est plus dans un cycle Kondratieff sensé durer 25 ans en expansion et 25 ans en contraction.
Le cycle qui suit va donc jusque 1965, ce sont les trente glorieuses, l’époque longue d’expansion avec la société de consommation, et où la régulation de l’économie avec les outils keynésiens est un succès. L’économie se gouverne alors comme un avion, on accélère un peu pour garder le chômage aussi proche possible de zéro pour cent, en augmentant les salaires, les prestations, les travaux en infrastructures publiques. On ralenti un peu pour garder d’inflation sous contrôle, inférieure si possible à 5%, en augmentant un peu les impôts pour balancer le budget : la période keynésienne est une période d’équilibre budgétaire et de faible endettement. C’est la période aussi des grands investissements : Airbus, internet, l’informatique, les technologies spatiales, le nucléaire aussi, sont tous les produits des recherches publiques des années 50/60, même, et surtout aux USA. C’est l’âge du pétrole et de la pétrochimie, du plastique et des insecticides. L’âge d’or, c’est Kennedy.
Le cycle se retourne vers 1965, on en voit le signe de façon très nette : on commence à faire de l’inflation ET du chômage, bref, les gouvernements ont de plus en plus de mal à contrôler. Et puis on prend conscience de la pollution, du gâchis, et puis le dollar perd son statut de monnaie étalon en 1971, et puis le pétrole devient plus cher, les réserves s’épuisent aux USA, le charbon est lui hors de prix. Toutes les fondations du modèle semblent sapées. Le chômage augmente, 2, 3, 4, 5% et l’inflation aussi, 3, 4, 5, 10, 15%… C’est l’automne. Les années 80 commencent par une brutale récession déclenchée par les néo-conservateurs anti-keynésiens, Thatcher et Reagan. L’hiver est violent, ce qui n’empêchent pas certains de faire la fête, comme dans les années 20. La décennie s’achève par l’éclatement de la première bulle depuis 50 ans, et une récession, et une guerre, et le SIDA.
L’élection de Bill Clinton coïncide parfaitement avec le retournement du cycle. Un nouveau cycle commence, l’âge informatique. Internet et informatique génèrent de fantastiques profits, tandis que les investissements massifs dans de nouveaux pays, en Asie essentiellement, permettent de produire à bas coût et donc restaurer les profits en berne du cycle précédent. Trois bulles ont dors et déjà explosé dans ce cycle, basé sur la non régulation et l’abondance de crédit d’une finance revenue au non-cadre d’avant Keynes. Une première bulle éclate en 1995, c’est la crise mexicaine et le krach monétaire. Les liquidités qui se déplacent vont alors s’investir dans les nouvelles technologies, c’est la bulle internet. Celle ci se dégonflant, prétexte à un nouvel assouplissement du crédit, les liquidités vont se placer à la bourse et dans l’immobilier. En 2007, la bulle explose et certains pays sombrent dans la récession, mais cela n’empêche pas le commerce mondial de continuer de croître et à la planète de connaître, en 2010 et 2011, des records historiques de croissance économique. Nous sommes donc bien, toujours, dans un cycle long d’expansion. L’été est simplement très orageux, et certaines zones ont été dévastées par un typhon. Ça arrive.
Beaucoup de Kondratieviens boursicoteurs parlent en ce moment d’hiver. Je leur conseille de regarder les chiffres de la Chine, de la Corée ou de l’Inde…
Ce cycle devrait donc se retourner vers 2015-2017. C’est ce à quoi je me tiens. Et nous devrions rentrer dans un cycle automne, de plus en plus instable, cette fois ci même au sein des pays émergents.
Ces cycles longs détaillés, j’affine en utilisant les cycles courts, dits cycles des affaires, ou Jugglar, et qui correspondent généralement à un ou deux produits qui tirent la croissance quelques années, trois à cinq ans, avant que le marché ne sature et que donc la croissance ne ralentisse, on est donc alors dans un cycle d’investissement (c’était, dans les années keynésiennes, la période de relance).Mais ce travail sur les cycles ne serait rien si en fait je n’en faisais pas un travail d’histoire culturelle. Mon dada, c’est la mode, la musique, le cinéma. Et quoi de plus fascinant que regarder la quasi synchronisation des phénomènes culturels avec les cycles économiques.
Une de mes explication est que 25 ans, c’est l’âge d’une génération. Et ces cycles de 25 ans, on les voit également dans le passé à travers la mode et les façons de penser. 1715-20, la mort de Louis XIV, la régence. Un printemps, les premières Lumières, optimistes, Voltaire, Montesquieu, la banque de Law, le baroque français. 1740-45, la crise, les secondes lumières, pessimistes, Rousseau, Diderot, Pompadour, la fin du baroque. L’automne. 1765, le take-off, Oberkampf, la demande de libéralisation de l’économie, l’émancipation de la société civile, l’opinion publique, le classicisme, Kant, et en France l’inadéquation du régime. Un printemps. Et 1790, la crise… Kondratieff date le premier cycle d’expansion aux années 1815. Synchro.
Dans ce cadre, les changements culturels s’opèrent au gré des générations, avec au bout de 50 ans l’émergence d’une génération totalement nouvelle recomposant dans le passé un imaginaire qui la fait se muer et aller de l’avant. Dans les années 1990, ce furent de mythiques années 60. Tout comme la Régence en France fut mue par une nostalgie pour les premières fêtes de Versailles dans les années 1660, sorte d’âge d’or mythologique. Les années 1950 furent de nouvelles années 1900, dessinées par Christian Dior, et les années 60 de nouvelles années 20 avec des garçonnes en cheveux courts, les années 70 de très risquées nouvelles années 40. Et les années 80 de nouvelles années 30 s’imaginant de nouvelles années 50… Les années 1830 virent elles réapparaître les amples robes de la seconde moitié du 18eme siècle, et quand en France la République se fut senti bien installée, vers 1900, la nouvelle génération commença à lorgner vers les origines et les femmes de 1910 s’habillèrent dans une interprétation orientaliste de la mode de la révolution française… En 1965, Courrège, lui, dessina le vêtement féminin destiné à l’époque telle qu’elle se voyait : spatiale…
On le verra dans ces pages, mettre en parallèle culture et cycles économiques est passionnant, et stimulant.
Je ne peux, bien sûr, pas m’empêcher de formuler quelques pistes pour le futur…
(page en cours de realisation. Pour patienter, quelques videos.)
https://www.youtube.com/watch?v=j58lRYsiz-w
L’Inhumaine, Marcel L’Herbier, 1923
Realise en 1923 par Marcel L’Herbier, L’inhumaine est un des plus grands films de l’histoire du cinema. C’est un film testamentaire, de ceux qui resument leur epoque mieux que rien d’autre. Decors de Man Ray, architecture de Robert Mallet Stevens, costumes de Paul Poiret, scenario de Mac Orlan, decors de (entre autres) Pierre Chareau et Fernand Leger, musique (perdue) de Darius Millaud. Le film s’ouvre sur une viree en voiture sur les hauteurs de Suresnes.
https://www.youtube.com/watch?v=zyMqLc3-vQ8
L’argent, Marcel L’Herbier 1928
Une conclusion s’impose alors : les annees 20 sont un ultime prolongement, sombre et fou a la fois, au dela de la plus grande boucherie guerriere de tous les temps, des annees 1900 et de leurs audaces, auquel le krach de 1929 mettra un terme, entrainant l’Europe dans la barbarie puis, dans une nouvelle boucherie depassant toutes les bornes de l’imagination. Les USA, eux, sortiront de la crise grandis, emancipes de leur modele europeen, auquel desormais ils s’appreteront a imposer le leur.
Mais bien sur, cette periode, c’est un entre deux, entre deux guerres.
https://www.youtube.com/watch?v=e_LFCAB2C0w
Le tout entrecoupe d’une periode etrange, les annees folles,
https://www.youtube.com/watch?v=684n8FO68LU
qui conduit a une crise economique consecutive au krach de 1929 a Wall Street
https://www.youtube.com/watch?v=0GGAD1OELnA
La guerre passee, les memes problemes economiques de l’avant-guerre ressurgirent, mais apres une saignee qui avait ruine la France et la Grande-Bretagne, boulverse les regimes politiques en Europe, asservi l’ancienne Prusse. Des 1919/20, l’hyper-inflation puis la deflation consecutive a une surproduction firent leur apparition. Au USA, la FED decida de doper l’economie en ouvrant les vannes du credit. En Europe, aucune reelle politique ne fut decidee. La consommation resta donc principalement elitaire, quand aux USA le credit permit de reactiver la croissance a partir de 1923/1924, et de retrouver les hauts niveaux de production de la guerre, cette fois au service des industries naissantes de l’age du pertole, essentiellement la voiture, mais egalement l’electro-menager.
Avec la crise, les USA s’orienterent vers la consommation de masse. L’Europe, elle, qui avait loupe le coche, sombrerait dans la guerre.

Nouvelle en 5 parties parue dans la revue Minorités.org a partir du Dimanche 24 juillet 2011, puis le Samedi 30 juillet 2011, puis le Dimanche 7 aout 2011, puis Dimanche 14 août 2011 et enfin Dimanche 21 août 2011.
Il n’y a pas de crise économique.
C’est désormais une opinion partagée par la presse un peu partout dans certains pays depuis le « Credit crunch » de 2007/2008, moulinée jusqu’au trognon par la gauche, la gauche de la gauche ainsi que la droite et l’extrême-droite, pour une fois tous d’accord, à l’unisson: nous sommes en crise économique. Pour les uns, prétexte à critiquer « le système ». Pour les autres, prétexte à imposer de nouveaux tours de vis sociaux, à pointer du doigt des périls venus de l’étranger (la Chine) voire de plus en plus souvent, des ennemis de l’intérieur, c’est à dire des étrangers (« Africains », « Arabes », « Musulmans »).
D’où la nécessité évidente d’interroger cette proposition, la « crise », pour un site comme Minorités, car l’histoire nous enseigne que les premières victimes de ces périodes troublées sont, justement, les minorités. Les évènements en cours dans les pays d’Afrique du nord et en Europe du sud, mais également le retour des droites extrêmes sont l’illustration parfaite de cette obligation à comprendre, mais aussi à bouleverser nos cadres de pensée en regardant les mêmes faits sous un autre angle.
Ma lecture des phénomènes économique est marxienne, c’est à dire inspirée d’une philosophie démodée et déformée. Bien souvent, ceux qui s’y réfèrent y greffent des jugements moraux normalement absents de la pensée de Marx. Ils y ajoutent, inspirés en cela par le triomphe des sciences sociales et du structuralisme, d’étranges révisions, une sorte de « bal des précaires », ou en tout cas l’idée qu’ils s’en font. Ah, si tous les homos, les lesbiennes, les transexuelles, les ouvriers, les transexuels, les chômeurs, les producteurs Indiens, les SDF, les sans-papiers, les précaires se donnaient la main, on pourrait renverser ce maudit capitalisme. Oubliant qu’une transsexuelle peut être de droite, et que c’est son droit. Qu’un sans-papier peut s’avérer être un conservateur opposé à l’avortement, voilant sa femme, favorable à la peine de mort, et que c’est son droit. Qu’un SDF peut être un type raciste, alcoolique et misogyne, et que c’est son droit.
Depuis son apparition, le libéralisme politique a fait une distinction entre ses principes politiques, la liberté de disposer de son corps, la liberté de circulation des hommes, l’expression des opinions et des modes de vie, et la réalité des individus tels qu’ils sont. Il commande ainsi d’être pour le droit de vote des étrangers, même si la plupart voteront rapidement conservateur; pour une large légalisation des sans papiers même si la plupart rêvent de créer une entreprise et qu’ils ne tarderont pas à protester contre « le niveau inacceptable des charges », comme tous les patrons de PME.
Le marxisme prolonge, de façon conséquente, le libéralisme politique de la même façon, déconnecté de toute pensée moralisante. Ceux et celles qui se réfèrent généralement au marxisme sont bien souvent beaucoup plus proches du catholicisme social et de l’idéalisme politique contestataire. C’est peut être pour cela que certains cèdent aux rigidités doctrinales du républicanisme en pensant que le progressisme peut s’allier avec des limitations de la liberté. Et que d’autres idéalisent les pauvres, les immigrés, les africains, les musulmans, placés en état de victimes expiatoires et quasi-christiques d’une société forcement pervertie par « l’Occident » ou « le capitalisme ».
Constatons que l’hégémonie culturelle de cette « gauche », avec son curieux mélange d’idéalisme, de désir de pureté sociale, de déconstruction du savoir, d’analyse sociétale et politique avec un discours moral, coïncide avec 30 ans de défaites en rase campagne de toutes les luttes qu’elle entend porter, et avec une montée en puissance des forces les plus réactionnaires que l’Occident ait secrété depuis les années 30.
Et c’est ainsi qu’aujourd’hui chacun y va de son couplet sur la crise, sans même à aucun moment s’interroger sur la pertinence du mot lui-même.
Quand, il y a 50 ans, la Chine ou l’Inde avaient des difficultés à nourrir leurs populations, on ne parlait pas de crises. Mais quand les pays occidentaux décrochent, ils sont peu nombreux à imaginer que ce décrochage puisse être durable, et que d’autres espaces puissent, eux, être prospères.
Quelle crise ?
Au sens marxiste du terme, il n’y a pas de crise: le capitalisme prospère ! Quid du chômage de masse ? C’est oublier que le « plein-emploi » fut la réponse de l’équipe de Roosevelt et de l’économiste Keynes à la faillite sociétale qu’entraina la grande dépression, et que c’est un concept qui n’existait pas avant, et que c’est précisément la pauvreté des ouvriers et le chômage de masse qui alimentèrent la critique socialiste du capitalisme tout au long du 19e siècle et au cœur même du 20e siècle.
La critique morale du capitalisme empêche de regarder le capitalisme en tant que système mondial, prospère, dominant culturellement et alimentant les changements technologiques qui bouleversent tous les jours un peu plus nos quotidiens. Elle passe à côté d’une critique plus profonde de son caractère injuste, anti-démocratique et, pour le coup, immoral. Enfin, elle entretient l’idée que l’Occident est le centre du monde quand il n’est plus qu’une sorte de périphérie d’une production et d’une consommation mondialisée, tout en dédouanant cet Occident de sa propre responsabilité: celle d’avoir enclenché la globalisation de la finance à l’échelle planétaire après avoir globalisé le commerce, puis la production, et enfin la consommation. La prospérité chinoise est avant tout alimentée par l’abondance de capitaux venus de l’Occident s’y investir.
Regardons l’économie telle qu’elle est.
Sèchement, froidement, sans jugement moral.
Regardons-y la fantastique lutte de classes qui s’y joue, en faveur d’une classe sociale terriblement bien armée idéologiquement, intellectuellement, financièrement et politiquement, une classe sociale protégée par des politiciens assouplissant toujours plus les faibles régulations issues du New Deal et du Keynésianisme, qui joue d’un côté l’international pour sa finance, et de l’autre alimente nationalement les discours chauvins, xénophobes, sur la « concurrence » de la Chine, le danger musulman et le « plombier Polonais payé 300 euros ».
Le capitalisme n’est pas un système figé. Il est la fluidité même. Le capitalisme n’est pas un, il est multiple. Seuls ses fondements sont invariables. Il n’est pas à proprement parler un système, il est plutôt un principe d’organisation basé sur le primat du commerce, une hypertrophie sociétale de l’économique. Son originalité est de reposer sur les individus eux-mêmes, leurs initiatives, leurs désirs, leurs utopies et le profit qu’ils peuvent réaliser, leurs instincts, l’envie de devenir riche, le sentiment de réussite de soi que cette richesse procure.
Il n’a pas d’âge.
Il n’a pas de nationalité.
Il est une envie communément partagée aux quatre coins du monde dès que se constituent des civilisations urbaines où l’échange et la division d’une partie du travail et de la production apparaît. Dès l’antiquité, il y avait des marchands. Dans la bible, le capitalisme est dans ces caravanes de marchands, Hébreux ou Ismaéliens. Il est dans le récit de Joseph, la peur du Pharaon d’une spéculation sur les grains en cas de mauvaise récolte. Depuis longtemps, les politiques, rois, tribuns, tendaient à passer des alliances avec ceux qui leur fournissaient les vivres, finançaient leurs expéditions, bâtissaient leurs châteaux et les décoraient, car en les enrichissant, ils espéraient les contrôler, en faire des alliés et éviter que d’autres ne nuisent à leur puissance politique.
On peut éventuellement voir apparaitre le capitalisme européen sous sa forme actuelle quelque part au 14e siècle, quand, après s’être débarrassées des tutelles Impériales et Pontificales d’abord, puis avoir traversé l’épidémie de peste et des troubles sociaux ensuite, les cités italiennes commencèrent à prospérer avec l’aide d’un commerce en expansion, un asservissement de leur arrière-pays à leurs besoins de consommation et les débuts de la finance moderne entre les mains, entre quelques autres, d’une famille de vagues commerçants aux activités diverses, reconvertis à la banque, les Médicis.
La Renaissance™
Le capitalisme est, et produit et producteur, de la Renaissance. Les Médicis ont donné à Florence le visage de leur prospérité financière de la même façon que leurs descendants indirects, les Morgan et autres Rockfeller ont modelé le visage de Manhattan, de Shinjuku ou aujourd’hui Shangai. Ils ont inventé, perfectionné un système très simple et qui connait depuis une dizaine d’année une nouvelle jeunesse.
Ils changeaient la monnaie, et prélevaient des frais, un intérêt déguisé à une époque où l’usure étaient interdite. Ils inventèrent la comptabilité moderne, à double entrée (l’apport de la mathématique et de l’aristotélicisme arabe dans le progrès économique du 14e et 15e siècle est fondamental, c’est le même apport qui, en France, poussa à la création de la comptabilité nationale, et permit la naissance de la première théorie de l’inflation par l’érosion monétaire, par Nicolas Oresme), ainsi que des moyens indirects de prêter de l’argent. Ils devinrent la banque de l’Europe entière et, en inventant la filiale, ils se sont couvrirent contre les faillites de ceux à qui ils prêtaient de l’argent, comme la Couronne de France ou celle d’Angleterre, si promptes à faire défaut sur leur dette à cette époque.
Le capitalisme est donc dès le départ le prélèvement d’un profit ainsi qu’une tendance à s’agrandir, à s’étendre au-delà des frontières pour mieux contrôler les marchés, à absorber les concurrents, à innover, à trouver des moyens de se protéger des aléas.
Porté par le désir de commerce, dès le départ, il a été synonyme d’innovation, d’utilisation des innovations ainsi que de recherche de nouvelles innovations. Techniques bien entendu, pour aller chercher les richesses au loin, pour commercer ces richesses. Commerciales bien entendu, en rendant les comptabilités toujours plus précises et en sollicitant l’aide des géographes. Financières, enfin, afin de minimiser autant que possible la part de risque pour les montagnes de capitaux nécessaires. Les marchants devaient innover dans ces trois directions pour, par exemple, organiser le commerce transatlantique des humains du continent Africain, l’esclavage. Il fallait les bateaux (la technique), suffisamment solides pour perdre le moins de « marchandise » possible, et suffisamment grands pour en transporter le plus possible. Il fallait la finance pour financer ces expéditions coûteuses, avec la création de sociétés par actions, diminuant le poids des pertes individuelles en cas de perte, pour compenser les accidents, forcements inévitables, les épidémies… Enfin, il fallait que les gouvernements aident le commerce en améliorant les routes, en protégeant les villes où pourrait s’épanouir le commerce, en mettant en place une fiscalité défavorable aux entreprises étrangères, en finançant des expéditions militaires pour contrôler les territoires, en favorisant la recherche agronomique, géographique…
En France, hormis quelques épisodes très particuliers, comme la Fronde ou le soulèvement d’Etienne Marcel, les bourgeoisies urbaines se révélèrent les meilleures alliées du pouvoir royal avec qui elles négociaient des privilèges, des charges anoblissantes et le contrôle financier des nouveaux espaces commerciaux, ainsi que le financement et la gestion de la dette publique (où elles tissèrent des liens avec la très haute aristocratie)
Depuis le début, et jusqu’aujourd’hui, l’économie marchande a fonctionné ainsi et, par la grâce de sa technique et de sa finance, elle a progressivement tendu à dominer la société. Pour s’épanouir, elle a eu besoin de changements structurels profonds que les Etats ont autorisés. En s’épanouissant, l’économie marchande a modifié la production (l’usine dès le 18e en France et en Angleterre), la fabrication (la mécanisation), les circuits du commerce (l’importation du coton, de la canne, du café et du cacao, tous venus de contrées lointaines), le commerce lui-même (la foire, la boutique, le grand magasin) et, en parvenant grâce à tout cela à baisser les prix de revient, afin d’accroitre la consommation tout en augmentant ses profits. Ainsi, le petit déjeuner parisien, le café au lait, s’imposa dans le peuple dès le 18e siècle. On portait des vêtements de coton et le charbon était le combustible le plus couramment utilisé pour se chauffer à Londres et Paris à la fin du 18e siècle. Au Creusot, la sidérurgie occupait déjà en ce temps des milliers de travailleurs venus des campagnes, produisant le fer nécessaires à la production de ces objets de consommation de plus en plus populaires à la ville, le haut lieu de la civilisation marchande.
1789 ≠ Rupture
Il est donc erroné de voir en 1789 « la rupture » qui amorça le « take off » de la France. C’est une des interprétations « bourgeoise » de la Révolution, créée à posteriori. 1789 est juste la résolution de blocages institutionnels insurmontables et le remplacement d’une transcendance divine, le Roi très Chrétien, par une autre, philosophique, les Droits de l’Homme et du Citoyen. Tout au plus la Révolution acheva le processus de privatisation des terres déjà bien amorcée. Dans une grande partie du royaume, le seigneur avait d’ors et déjà été remplacé, dans les campagnes, par les grands laboureurs, les coqs de villages. Près de 50% des terres étaient déjà privées, et bien souvent, leurs acheteurs étaient ces riches marchands des villes désireux de recevoir des rentes tout en contrôlant la production qu’ils écouleraient dans leurs boutiques, leur permettant aussi de spéculer. L’esprit du capitalisme était donc déjà bien à l’œuvre avant même que l’on ne sorte de l’absolutisme.
Le grand brassage des cartes sociales qui suivit la Révolution permit toutefois de fantastiques ascensions et de fulgurantes chutes, de celle qui passionnèrent Balzac et qui donnèrent naissance au mythe des hommes partis de nulle part qui alimente le discours des défenseurs du capitalisme aujourd’hui encore.
Le 19e siècle fut l’âge d’un capitalisme qui avait dépassé le cadre des villes pour devenir un principe d’organisation qui allait dominer l’Europe de l’Ouest et lui permettre la conquête du monde. On commerçait les Africains, on inondait la Chine d’opium pour en contrôler les richesses, on mettait la main sur le monde arabe d’où on allait extraire le pétrole, cet opium qui allait permettre au capitalisme de dépasser toutes les ambitions les plus folles. On commerçait les grains, les bêtes et les métaux. En s’étendant, le capitalisme vidait les campagnes, rapidement en Grande-Bretagne, plus lentement en France où la bourgeoisie, désormais aux rênes du gouvernement et rachetant particules et titres de noblesse, avait une peur bleue de ces villes qui, pourtant, l’avaient faite naître.
Les puissances du capitalisme se développaient alors encore en autarcie, chacune contre les autres. Ce fut d’abord l’Angleterre avec ses mines de charbon, sa sidérurgie, ses chantiers navals dans le centre et le nord du pays, sa finance et ses usines dans le sud autour de Londres, et une agriculture concentrée dans de grandes propriétés aristocratiques. Et la France, sa rivale, qui suivit un chemin différent, avec une agriculture forte et populeuse nécessaire pour nourrir ses 30 millions de bouches, ses mines de charbon, sa sidérurgie, et une consommation tirée par le luxe des uns et la consommation des campagnes prospères, là où l’Angleterre s’orientait vers une consommation tournée vers les classes moyennes et un très fort volant de pauvres, le prolétariat des usines, sous payé, mal logé, surexploité. Comme rappelé plus tôt, le capitalisme a besoin du profit qui assure au capitaliste rémunération: il fallait donc compresser les coûts au maximum, salaire des ouvriers et ouvrières de filatures, des mines et des ports inclus, afin de tenir les prix bas et les profits hauts.
Cette économie marchande dominante, le capitalisme, qui remodela et remodèle encore les États, les communautés et le travail à son image (rien ne fut planifié, le capitalisme étant tout sauf un projet, ne pouvant en rien planifier son propre développement), n’avança toutefois pas sans heurts.
Quand à l’orée d’une crise, dans les années 1910, il devint évident que la surproduction d’acier, ce moteur de l’expansion incroyable des années 1890–1900, pointait le nez, et que la France comme le Royaume-Uni ne pouvaient concurrencer avec la qualité et les prix allemands et américains, quand il devint évident qu’il y avait un pays en trop, les puissances poussèrent à la guerre, permettant d’écouler leur production en reculant ce qui était une crise majeure. La guerre terminée, on dépeça l’Allemagne en Europe, ce qui ne résolut en rien la crise, et les années 20 furent en Europe des années de déflation. Aux USA, puissance montante, ce fut l’innovation qui prédomina, financière avec l’invention du crédit à la consommation et le boursicotage de masse qui, dans les villes, permirent aux industries de se reconvertir et de produire des biens de consommation, voiture et électroménager. Une gigantesque bulle de papier qui ne demandait qu’à exploser mais qui posa les bases de la société de consommation.
Le krach de 1929 vint solder cette crise économique larvée depuis le début des années 1910, par la destruction des capacités de productions excédentaires, mais les USA surent aussi se réinventer à travers les premières politiques interventionnistes et keynésiennes. Le plein emploi, la régulation et la production de masse financée par un fort pouvoir d’achat garanti par l’État inaugura un modèle qui allait se généraliser et alimenter une longue onde d’expansion qui allait durer jusqu’à la fin des années 60. La crise se termina ainsi dans la fin des années 30 dans les pays qui avaient adopté cette nouvelle politique, la Suède et les USA, après 1945 dans tous les autres.
Les conservateurs opposent souvent que c’est la guerre qui permit de sortir de la crise, mais toutes les statistiques démontrent le contraire. La production retrouva son niveau d’avant guerre en 1939, et les prix aussi. Et s’il est vrai qu’il y eu une récession aux USA en 1937, elle n’eut aucune commune mesure avec la dépression et succéda à des taux de croissance supérieurs à 10%. La reprise fut vigoureuse en 1939 et les USA purent affronter la guerre parce que, justement, leur économie y était prête.
Innovation
Mais qu’est-ce qu’une crise ? Le capitalisme a besoin d’innovation. Pourtant, toutes les innovations ne sont pas équivalentes, et toutes ne coûtent pas le même prix. Un nouveau modèle de voiture coûte cher à développer, mais en soi, n’est pas une innovation, même si cette voiture est électrique. Quand les américains inventèrent le transistor, ils ne virent qu’un composant électronique pratique, petit. Quand Sony en acheta les droits en 1952, le Japon acquit 30 ans de développement économique, car avec un peu de recherche en plus, les entreprises japonaises allaient pouvoir tout miniaturiser, mettre la video, l’audio, la télévision partout et à moindre coût, et surtout, produire des produits plus économes en énergie, ce qui s’avéra déterminant après le « premier choc pétrolier ». L’électronique domina ainsi la période 1965–1990. Ceux qui, comme la France, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis n’avaient pas investi dans ces industries virent leur industrie décimée, le chômage de masse y faire des ravages. L’Allemagne et le Japon allèrent, eux, dominer.
Le capitalisme a besoin d’innovations pour exister, pour conserver et inonder les marchés, ces innovations lui offrant en retour de forts profits. Ces innovations s’avèrent aussi parfois insuffisantes, trop coûteuses, et c’est dans ces périodes qu’il y a crise car les entreprises perdent des marchés. Marx, qui était un théoricien du capitalisme, fut avant tout un théoricien de ses crises: il parlait alors de crise du taux de profit. Une période où les profits tendent à baisser.
En 2010, les entreprises ont réalisé des profits records, et les bonus des banques ont explosé.
Où donc y a-t-il une crise ?
J’ai posé un décor, celui d’un capitalisme en dynamique, sans aucun jugement moral. On pourrait remonter plus loin, parler des très prospères cités arabes, avec leurs riches banquiers commerçants, mais ils ne sont pas partis à la conquête du monde. Le modèle actuel est venu de Venise, puis Florence, qui ont organisé le commerce avec l’Orient en innovant financièrement afin de dominer les autres cités italiennes. Puis l’Europe.
Pour raconter notre temps présent, je vous propose de quitter le récit historique, chronologique, pour la fiction. La grande force de l’idéologie dominante du libéralisme de marché est de nous renvoyer à notre statut d’individus, alors que nos modes de vie ont été guidés, orientés, décidés ailleurs, et parce que nous n’avons jamais été autant en interaction les uns avec les autres. Ainsi, nous n’utilisons pas un ordinateur parce que c’est bien, ni parce que ça existe, mais parce que c’est rentable de le produire. Et ce qui s’applique à l’ordinateur s’applique à tout notre quotidien. Je vous inviterai donc, à travers de pures récits de fiction, à visiter le capitalisme et la finance mondialisés, et à voir comment, à travers de simples gestes, vous, moi, nous évoluons en son sein.
Fin de la première partie
Il y a 15 ans, un certain nombre d’innovations sur les marchés financiers progressivement dérégulés et globalisés depuis la fin des années 70 grâce à l’application des théories de Milton Friedmann et les victoires électorales néo-conservatrices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ont conduit en 2007/2009 à une des plus incroyable débâcle financière, une réplique mondiale de la panique de 1907. Une débâcle qui conduisit les états à venir en aide aux banques en injectant des centaines de milliards d’euros, au moment même où les répercussions de ce krack tarissaient leurs rentrées fiscales, faisant exploser leur endettement. Un endettement qui est aujourd’hui présenté comme la source de tous les maux, alimentant le spectre de faillites sur les dettes souveraines.
Notre quotidien, un grand nombre de nos décisions « individuelles » sont en fait des actes conditionnés par la société dans laquelle nous vivons. Depuis 1980, il ne fut question que de déréguler, privatiser, baisser les impôts et réduire les services rendus par les états. Et c’est ainsi qu’au milieu des années 1990, l’Occident fut soudainement pris d’une frénésie d’achats de logements individuels comme il n’y en eu jamais auparavant…
2005, Californie, USA. Pamela est médecin dans la clinique privée de chirurgie esthétique dont elle est associée. Elle est mariée à Andrew, un psychanalyste ayant une clientèle de stars. Ils vivent ensemble dans une somptueuse villa, une piscine sur terrasse, un grand jardin, des palmiers. Il leur arrive de la louer pour des tournages de films X et des soirées privées lors de leurs vacances au Liban ou à Brasilia.
Pamela a 37 ans, elle pense que c’est le moment d’avoir des enfants. Tous les deux ont décidé d’en avoir deux: il leur faut donc une nouvelle maison, leurs 150 mètres carrés de plein pied s’avérant trop justes. Ils ont repéré une magnifique résidence à une quinzaine de kilomètres de San Francisco, ce qui, pour Andrew, serait un progrès car il a une importante clientèle là-bas. Pour Pamela, qui a décidé de quitter le travail tout en conservant ses parts de la clinique, cela ne sera pas un problème. Au contraire, une cliente lui a récemment proposé d’utiliser son temps libre pour écrire des ouvrages sur la beauté après 40 ans, un marché en pleine expansion. Un éditeur, le mari de cette cliente, s’est dit prêt à investir dans le projet.
Ils ont acheté leur maison environ 600.000 dollars il y a 8 ans, elle est désormais estimée à 1.300.000 dollars. Celle qu’ils voudraient acheter coûte 2.100.000 dollars. Il leur faut un crédit, car ils ne veulent pas toucher à leurs économies. Et les taux sont si bas…
La maison sera mise en vente par Fantastic Homes Real Estate.
L’agence travaille avec Fantastic Loans, qui travaille avec Fantastic Loans Financial. Ils n’ont aucun mal à avoir leur crédit, le bien étant évidemment hypothéqué (mortgage). De toute façon, Pamela et Stewart possèdent deux assurances vie, des comptes titres avec environ 200.000 dollars en actions, et Pamela possède un cinquième de la clinique Pacific Gold Beauties. Ces placements et les revenus qu’ils génèrent ainsi que leur revenus professionnels les qualifient pour un Prime Loan, un crédit à taux très bas.
Pour réaliser cette opération, Fantastic Homes RE va conclure plusieurs contrats avec Fantastic Loans et Fantastic Loans Financial, car il va falloir emprunter l’argent à court terme, un peu comme de la trésorerie, en attendant qu’un nouveau propriétaire se décide. Cela n’est pas très difficile car Susan est la directrice de FHRE et son mari Peter est le directeur de FLF. Un contrat hypothéquant la maison mise en vente, mais pas encore vendue, a permis à FLF d’obtenir d’une banque une avance relai de 1,1 millions grâce à laquelle Susan a pu emprunter un million dans une seconde banque pour concrétiser l’achat sur la deuxième maison le temps que Pamela et Stewart ne concrétisent leur achat. FL est donc le préteur sur le crédit du côté des acheteurs, et FLF est propriétaire du crédit.
Une fois l’opération terminée, Susan paye le vendeur, et FLF revend le prêt de Pamela et Stewart à des banques qui depuis plusieurs années rachètent les rachètent.
Que devient le prêt de Pamela et Stewart ?
Un acheteur de la division Real Estate (immobilier) d’une grande institution financière, disons Bear Stern, Lehman Brothers ou Goldman Sachs, achète à des sociétés comme FLF des dizaines, des centaines de prêts.
Cet acheteur ainsi que les analystes, économistes et modélisateurs financiers de cette banque sont extrêmement brillants, doués. Ils ont fait des études très poussées, ce sont des ingénieurs, spécialisés en mathématique, en physique, et certains maîtrisent parfaitement la physique quantique, intégrant, modélisant l’incertitude. Depuis plusieurs années, ce sont eux qui « font » la finance, depuis que la génération précédente, la bande de crétins qui s’est faite avoir avec le krach obligataire de 94/96, n’ait été balayée, bien fait pour leur gueule. Eux, ils ont intégré la complexité. Mieux, ils ont intégré toute l’histoire financière des 10 dernières années, l’éternité. Avant eux, c’était le moyen-âge. Avec eux, la finance est entrée dans une ère totalement nouvelle: il n’y aura plus de krach. Mieux, tout est mis en place pour que, s’il y avait une baisse, les performances financières soient encore meilleures et qu’ainsi le marché s’auto-régule de lui-même. Ils sont les génies, ils ont inventé, créé, modélisé le fil à couper le beurre financier.
Leur analyse est simple, leur logique implacable. Depuis toujours, c’est à dire depuis 10 ans, les prix de l’immobilier ne cessent de monter, et « le taux de délinquance » sur les prêts immobiliers est inférieur à 3%. Autant dire qu’en créant des produits financiers composés de ces prêts, on obtient des produits extrêmement sûrs, garantis, redistribuant les intérêts des prêts. Quand aux délinquants qui ne remboursent pas, on garde ce qui est déjà remboursé et on revend la maison, hypothéquée: comme l’immobilier monte toujours, on réalise une plus value. Bingo! On a donc trouvé le truc pour gagner de l’argent avec des faillites.
Nos experts, brillants, des types du genre qui vous regardent de haut parce que vous ne pouvez pas comprendre tout ça, vont donc racheter les crédits immobiliers émis par des sociétés comme celle de Peter, Fantastic Loan Financial. Puis, ils vont les regrouper pour un certain montant, disons par lot de 1 millions de dollars et faire des Residential Mortgage Back Securities revendus sur le marché, comme des actions (Securities: on créé un produit basé sur la valeur de bien hypothéqué, comme pour une société par action. Toute plus-value est redistribué, comme un dividende). Ou bien les mélanger avec d’autres dettes, cartes de crédits ou obligations d’états, dans, par exemple, des Collateralised Debts Obligations (Obligations: dette, remboursée à l’échéance, et auquel s’ajoute le versement des intérêts).
Les taux étant, aux USA, généralement des taux variables, si les taux montent, c’est bon car le lot, la CDO rapporte plus. Si l’immobilier monte, la valeur de la RMBS monte car c’est un placement recherché. Et si les taux baissent, dans le cas où l’économie va mal, il y a plus de faillites et on peut empocher les plus values. Tout cela reste, de toute façon, très liquide, et s’achète, se vend. La création de ces produits (dérivés de crédits) transforment des dettes en biens, en investissements.
On va les assurer avec un Credit Default Swap. Moyennant le paiement dérisoire d’un premium (une cotisation), si le portefeuille se détériore fortement, vous recevez un montant calculé à l’avance qui compense la perte éventuelle. C’est tout bénéfice, il n’y a aucun risque.
Bref, une fois qu’on a fait les paquets, qu’on les a assurés, on va leur donner des noms, mini-bond 1, mini-bond 2, High-Yield Portfolio Estate/ HYPE… Des placements que vous inclurez dans des Variance 12, Sécuritance 24 si vous êtes une banque française, et que vous revendrez à votre tour comme du sûr, du solide. C’est là le coup de génie: vous revendez le prêt en petit morceaux, comme des obligations ou des actions, transformant des dettes en propriété et ainsi vous les sortez de votre bilan, vous faites rentrer du cash et vous prêtez encore dans les mêmes conditions. Vous pouvez même en garder que vous accumulerez comme des placements pour générer du crédit. En effet, en tant que banque, vous vous devez d’immobiliser un certain ratio de « vrai” argent, de bien. Les dettes de vos clients sont pour vous des charges, des obligations financières que les créanciers honorent pour vous à chaque remboursement. Mais si vous possédez des CDO, des RMBS et autre ABS d’autres banques, des produits que vous pouvez revendre, ce ne sont plus des charges, mais des biens, qui génèrent un revenu et qui garantissent votre capacité à emprunter puisque, si vous avez un problème de solvabilité, vous pouvez les revendre…
C’est sûr, ça montera toujours et il n’y a aucun risque que ça baisse: les types qui ont fait calculé et modélisé tout cela, vraiment, ce sont des génies.
Vous envoyez vos produits, bien sûr, à des agences de notations, peuplées de types qui ont fait les mêmes études, qui n’en peuvent pas de contempler leur intelligence: ils notent ces obligations, produits DÉRIVÉS de crédits (donc, assis sur des dettes) AAA, comme la dette de la Suisse. Et enfin vous mettez sur le marché. C’est toute la magie de la titrisation (transformation d’un bien, d’une dette en une valeur qui s’achète et se vend au prix de l’offre et de la demande), rendue possible grâce à l’informatique et à la dérégulation financière des années 80/90. Les grandes banques en mettent dans leurs FCP, Fonds Communs de Placements, et autres SICAV monétaires « dynamiques », que beaucoup de gens achètent comme des placements sûrs. Elles peuvent ainsi proposer de l’épargne « garantie à 5% » avec des publicités « cool » où celui qui ne place pas est le roi des crétins.
Avant, c’est-à-dire après le krach de 1929-1932, un certain nombre de lois encadraient très strictement les activités financières. Aux USA, le Banking Act voté au début de l’administration Roosevelt en 1933 et élaboré par les deux congressistes Démocrates Carter Glass et Henry B. Steagall, obligeait à séparer banque, crédit, activité financière et assurance.
Le libéralisme de marché qui triompha idéologiquement à partir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, aboutit en 1999 à son abrogation, sous le mandat (pourtant) démocrate de Bill Clinton qui ne faisait qu’entériner une situation de fait créée par les rachats successifs de Citibank (absorption de courtiers, de banques d’affaires, de sociétés d’assurance, d’organismes de crédit). On pouvait donc ouvrir des comptes de particuliers, les utiliser pour faire des crédits immobiliers, prêter à des sociétés comme Fantastic Loans, titriser ces crédits et les assurer avec des CDS, le tout dans la même banque.
Cette dérégulation, adjointe à toute l’innovation financière depuis 20 ans, allait ouvrir des possibilités de nouveaux produits DÉRIVÉS (de crédits, mais aussi de monnaies, de matières premières, de biens divers, de crédits à la consommation, etc) permettant, aux dires de leurs promoteurs, de diluer le risque et par là même, d’obtenir une finance auto-régulée, à l’abri de toutes les crises. La titrisation de ces produits serait le nec plus ultra d’un monde qui n’aurait plus besoin de l’état, mais où tout reposerait sur les contrats d’agents libres et responsables.
Le crédit de Pamela et de Steward est dont maintenant dilué dans un produit un MBS ou une CDO, ou bien dans l’un mélangé dans l’autre, puis remélangé, rapportant entre 5 et 8 % annuels à la banque qui en a acheté, une performance sûre notée AAA, qui va peut-être le rediluée pour composer un autre produit. Une SICAV monétaire dynamique pour protéger l’épargne des entreprises, ou les économies de Grand-mère, par exemple.
Fin de la seconde partie
Susan a un problème. Depuis quelques mois, les clients comme Stewart et Pamela, il n’y en a plus beaucoup. Encore les a t-elle trouvés, ces deux-là, parce qu’elle a négocié l’exclusivité de la résidence. Mais pour tout dire, en cette année 2005, ni les classes moyennes, ni les plus aisés n’ont envie d’acheter: c’est bon, ils ont investi depuis longtemps, ils préfèrent désormais profiter des baisses d’impôt de Georges Bush pour faire une nouvelle piscine, agrandir le parking, acheter une nouvelle voiture. C’est Peter, avec Fantastic Loans Financial, qui se régale: il vend des crédits complémentaires basés sur la nouvelle valeur hypothécaire de la maison, qui a augmenté. À eux piscine, voiture…
Susan a « racheté » un lotissement à 25 km de Los Angeles, Golden Valley on the green, un groupe de 32 maisons, très excentré, loin de la route et du premier supermarché, après que le promoteur Alex Dolkey eut fait faillite il y a 6 mois. En fait de green, c’est encore désertique. Des maisons identiques, structure en bois, finition pierre, grand living. Jardin caillouteux où l’on peut aménager une piscine. Le promoteur prévoyait un prix de vente de 210.000 dollars par maison, Susan les a achetées à un prix coûtant de 90.000 dollars et elle compte les revendre 180.000, une affaire.
Pour cela, elle engage deux de ses meilleurs commerciaux, Pablo et Barry. Elle a étudié avec son mari, Peter, ainsi que ses spécialistes financiers, une stratégie nouvelle que d’autres agences ont déjà mis en oeuvre, avec un succès incroyable. On va aller chercher le client.
Maria et Juan
Maria est arrivé en Californie il y a 11 ans. Elle y a épousé Juan grâce à qui elle a obtenu la nationalité américaine. Puis elle a donné naissance à trois enfants, José, Luis, Isabella.
Elle fait des ménages dans un hôpital trois fois par semaine. Juan, lui, travaille dans une cimenterie de façon saisonnière. Il y a un an, il travaillait beaucoup plus, mais inexplicablement, depuis quelques mois, la cimenterie a beaucoup moins besoin de lui. Toute la famille vit dans un condominium situé dans le quartier mexicain de Los Angeles, il y fait très chaud en été, c’est irrespirable. Le quartier est assez violent, tous deux rêvent d’habiter dans un quartier plus calme. Leur loyer est de 650 dollars, tous deux atteignent difficilement 2000 dollars par mois.
Un samedi après-midi, on frappe à la porte. Maria ouvre, c’est Pablo qui est à la porte. Maria le fait entrer. Il est bien habillé, porte une chemise à fleurs, Maria aperçoit la BMW garée devant chez eux. Voilà, il veut parler à Juan, qui fait la sieste, mais que Maria va réveiller. Il a une affaire en or à leur proposer. Il alterne espagnol et anglais, blague avec les enfants. Il conquiert la famille.
Pablo n’a pas grandi en Californie. En fait, il est né en Arizona. Il n’était pas bon à l’école, traînait avec les ratés de son quartier. La seule chose qu’il a apprise, c’est la tchatche. Quand son père est mort d’un cancer après avoir agonisé faute de soins car il n’avait pas de couverture sociale, comme 50 millions d’autres Américains, Pablo s’est décidé à tenter sa chance en Californie et d’y réussir sa vie.
Il est très vite devenu commercial chez Fantastic Homes Real Estate où, avec un fixe de 1000 dollars mensuels, il est parvenu à dépasser 50.000 annuels de prime en 2004, mais, de façon très étonnante, en 2005, il peinera à atteindre les 20,000 si rien ne change.
Il a rencontré Rosanna il y a un an, et ils se sont donnés encore 5 ans avant de changer de travail et avoir des enfants. Rosanna est gogo danseuse dans un club fréquenté par le tout Los Angeles du Real Estate et de la finance. Certains soirs, elle dépasse 1000 dollars en pourboires. Ça ne gène pas car Juan sait que la clientèle, jeune, ne vient pas « pour ça ». Elle fait juste partie du décor. Pour réussir son plan avec Rosanna, Pablo est prêt à travailler encore plus, comme un malade. Alors qu’il parle avec Pablo et Maria, il a tout ça en lui.
Il leur explique la bonne affaire de la Golden Valley, le prix cassé. Il a les vieux prospectus de l’ancien promoteur. Quand il sent que Maria rêve, quand il voit les yeux de Juan qui regardent les enfants avec tendresse, Pablo commence à parler finance. Car Pablo a un argument de choix, écrit en gros sur les papiers qu’il tend. Teaser rate 1,5%. Bien sûr, en tout petit, il est écrit que ce taux est révisé tous les deux ans. Et qu’en fait, le taux réel est appliqué dès le départ mais est capitalisé avec la valeur du bien, bref, ils paient peu mais accumulent des dettes. Et en tout tout petit, il est écrit que le taux est basé sur la valeur estimée du bien, le salaire renseigné ainsi que la variation du taux observé dans le voisinage, le taux de la Federal Reserve. La description d’une équation incompréhensible que Pablo leur résume ainsi: même après révision du taux, comme l’immobilier a toujours augmenté de plus de 10 % annuels, ça ne pourra pas aller très haut, et puis au contraire, dans deux ou trois ans, ils pourront négocier une rallonge pour la piscine, comme tout le monde fait. Juan objecte que son travail n’est pas fixe, mais Pablo lui répond que ce n’est pas grave car justement, ces prêts ont été créés pour des gens comme lui, et que c’est ça, le rêve américain.
Pablo ne ment pas quand il parle. Son appartement, il l’a aquis lui aussi avec un de ces crédits. C’est pour cela qu’il travaille comme un dingue. Pour rembourser le plus vite possible. Et puis, il ne pense pas être un escroc, car depuis qu’il a acheté il y a deux ans, l’appartement a pris au moins 30%. Arrêter ce boulot de taré qui lui prend tous ses jours, voir Rosanna rester à la maison et sortir de son club, travailler à son compte dans un bon petit restaurant un peu arty comme il y en a vers Hollywood. Les rêves de Pablo sont des rêves simples. Alors, depuis que Susan et Peter lui ont dit que de toute façon, il n’y avait aucun risque et que c’est Fantastic Loans qui s’occupait de tout, qu’il empocherait 10% par maison sur les 80.000 dollars de plus values prévues, il fonce, Pablo. Il en a déjà quasiment casé deux. L’un d’eux, il en est sûr, la fille était toxico, mais ce n’est pas grave, elle y a droit aussi, au rêve américain.
NINJA
Dans A collosal Failure of Common Sense, Lawrence Macdonnel raconte une blague qui circulait vers 2005 à Wall Street, un coin paumé de Californie, Stockton, où se vendaient des baraques pour 200.000 dollars à des gens qui n’avaient pas de travail. L’auteur, trader sur un autre marché à Lehman Brothers, avait beau être un adepte du libéralisme de marché, ce genre de blague fit partie des éléments qui l’amenèrent à enquêter en interne sur ce qui se passait. Il découvrit alors les NINJA loans. Des crédit immobiliers hypothécaires assortis pour une durée de un à cinq ans d’un taux d’appel fixe ridicule appelé teaser, en général autour de un pour cent. No Income No Job or Assets. Ni travail, ni bien, ni revenu. NINJA. Pour beaucoup de gens, ces offres étaient très attractives car le remboursement à taux teaser coûtait bien moins cher que le paiement de leur loyer. C’était un produit d’appel fantastique pour toute la population précarisée par vingt ans de politiques libérales de marché.
À l’époque « keynésienne », c’est-à-dire de 1933 à 1979, aux USA, le niveau d’emploi était assez élevé, les protections nombreuses, les revenus tendaient à augmenter. Non pas que les pays développés comme les USA étaient des paradis, mais il y avait des logements communaux ou détenus par l’état, et l’immobilier n’était pas cher car les régulations limitaient la spéculation. De fait, quand les militants afro-américains manifestaient, c’était, après avoir bénéficié des progrès de l’éducation publique de l’époque du New Deal, pour avoir accès aux mêmes perspectives que la population blanche: ascenseur social, promotion professionnelle, logement. Toutes ces politiques qui volèrent en éclat à partir de Ronald Reagan, quand les importantes baisses d’impôt se soldèrent par de vastes coupes dans les budgets sociaux doublées d’un appauvrissement de l’état, désormais condamné à payer toujours plus d’intérêts sur une dette en augmentation, diminuant ses ressources en proportion. Thatcher privatisa les logements sociaux, Reagan les livra à la drogue que la CIA écoulait pour financer les guerres secrètes au Nicaragua, au Salvador ou contre l’Iran, avec l’aide de l’allié Colombien.
Ces crédits NINJA furent la réponse du « marché » à une demande sociale non satisfaite. C’est d’ailleurs l’argument qui conduisit Bill Clinton à supprimer les régulations du New Deal.
Une fois le prêt souscrit, il est revendu à un établissement financier qui fait comme pour le prêt de Stewart et Pamela. Il est mélangé avec d’autres. Mais il est en fait un peu comme le sel, l’épice de la CDO ou de la RMBS: on a vu que ces produits étaient protégées par des assurances, les Credit Default Swap ou CDS. On a vu aussi que nos génies qui maitrisaient l’histoire financière et économique des dix dernières années, avaient modélisé que la délinquance sur remboursement de prêts immobiliers ne dépassait jamais 3 %. Bref, il n’y avait aucun risque, et même en dépassant 5 %, ce qui serait du jamais vu (!), les assurances, les resets de teaser et la revente des biens prendraient la relève.
Les CDO étaient elles mêmes coupées en tranches. D’une tranche « sûre », avec un taux de « seulement » 4 ou 5 %, réputées Prime Loan, jusqu’à des tranches plus croustillantes composées de plein de prêts comme celui que dans quelques minutes Juan et Maria vont souscrire auprès de Pablo pour l’achat d’une maison en bois au milieu de nulle part et qui, s’il venait à y avoir une détérioration de l’économie, atteindraient les 15 voire 20 % annuels. Le tout bien entendu classé dans la catégorie des obligations à fort rendement, High Yield. Du juteux, bordé par les assurances CDS et l’hypothèque! Les banques qui rachetaient ces crédits et faisaient des CDO les écoulaient sur un marché toujours plus vaste, en Europe, au Japon, bref, même là où l’immobilier était calme ! Et les acheteurs les remélangeaient avec d’autres, qu’ils revendaient à leur tour à des caisses de retraite, à des épargnants. Voire en immobilisaient pour garantir des crédits à cours terme.
Mieux (c’est-à-dire, pire), comme l’immobilier, alimenté par une demande boostée de toute part par du crédit abondant) ne cessait de monter, les sociétés de crédit proposaient à des gens comme Maria et Pablo des crédits à la consommation toujours plus importants, reposant sur la valeur estimée de leur seul bien, une maison au milieu de nul part achetée à crédit teaser. Ces sociétés de crédit, selon le même principe, les revendaient à des banques qui les titrisaient, les transformant en ABS, Assets Back Securities. Mélangés à des CDO.
Du sûr.
Évidemment, Juan et Maria ne pouvaient résister et au début de 2006, ils emménagèrent dans leur maison en bois de pierre apparente avec une cheminée décorative et un jardin de gravas que Juan décida d’aménager avec le temps libre qu’il avait. Car depuis quelques mois, d’autres promoteurs avaient fait faillite et la cimenterie tournait vraiment au ralenti. Ça va repartir, lui avait dit Pablo en les quittant, le jour où il leur remit les clefs.
Fin de la troisième partie
Le 12 septembre 2007, Susan reçut de sa banque un appel inhabituel, lui demandant de couvrir rapidement le compte de FHRE. Jusque récemment, elle avait pu « jouer avec la trésorerie », couvrir les découverts d’un coût quand les ventes se réalisaient, mais depuis un ou deux mois, c’était de plus en plus difficile, et les taux n’arrêtaient pas de grimper. Le conseiller qui l’appelait ajouta qu’il faudrait revoir le contrat car ce n’était pas possible de continuer comme ça. Susan appela Peter qui lui raccrocha presque au nez. Il était irascible depuis quelques semaines, il ne lui disait plus rien, rentrait à pas d’heures, engueulait ses employés en permanence. Elle savait que ça avait un lien avec les derniers crédits qu’il ne réussissait pas à mettre sur le marché, et ceux qu’il avait du revendre à perte. Mais il y avait autre chose, visiblement.
Maria et Juan travaillaient dans leur « jardin ». Ils virent un grand camion se garer en face, puis leurs voisins y mettre leurs affaires. Leur piscine n’était pas finie, ils déménageaient déjà. Ceux d’à côté aussi étaient partis et dans le voisinage, les rires des enfants avaient été remplacés par les couleurs des panneaux « Foreclosure », « To Sell », « Bargain ». Leurs voisins, avant de partir, leur avaient dit qu’après révision, leur taux de crédit était passé à 16,17%, qu’ils avaient demandé des explications, mais que comme on leur avait demandé de payer sans discuter, ils avaient préféré partir, et laisser la clef sur la porte, comme la loi les y autorise. Maria avait des maux de tête qui ne s’arrêtaient pas, elle attendait la lettre. Le facteur arriva.
Leur taux serait relevé à 21,11% à compter du mois de décembre et leurs remboursements passeraient à 1.754,11 dollars. Juan téléphona à Fantastic Loans, puis à Fantastic Homes, mais partout on lui confirma que désormais, c’était Merryll Lynch qui était en charge de leur crédit, qu’ils ne savaient pas qui y contacter, mais que si le taux avait été relevé, c’était qu’il avait dû l’être.
Juan fit des recherches sur Internet et trouva cette banque qui s’appelait Merryll Lynch, à New York, et téléphona. Là, il fit le tour, de bureaux en bureaux, rappelant quand on lui raccrochait au nez, et arriva à une jeune femme chargée des relations extérieures qui l’écouta comme on écoute le bruit d’un ventilateur ou d’une autoroute. Quand il eut fini, elle lui expliqua qu’à priori, personne ne savait qui s’occupait de son crédit, que Merryll Lynch avait des activités bien plus importantes que ses petits soucis, et que peut être Merryll ne le possédait même plus. Puis, elle lui demanda s’il travaillait, quels étaient ses revenus, combien avait coûté leur maison. Quand il eut répondu, la jeune femme (qui depuis occupe le même travail à Bank of America, qui a racheté Merryll Lynch avec l’argent des contribuables américains, parmi lesquels figurent Juan et Maria), lui répondit que « Quand on n’a pas les moyens, on n’achète pas une maison! Vous êtes tous pareils, vous voulez tous une maison pas cher, mais c’est nous qui prenons le risque, Monsieur, si vous ne payez pas, alors le nouveau taux couvre ce risque : en Californie, est-ce que vous vous rendez compte que les prix ont baissé en moyenne de 20 %, et encore, je préfère pas imaginer dans votre coin, hein, qui voudrait habiter à, heu, comment vous avez dit ? Enfin, personne ne connaît cette ville, vous m’auriez dit Beverly Hills, encore, enfin bref, en plus, votre revenu a baissé et la Federal Reserve a augmenté les taux d’intérêts. On ne peut pas vous faire moins cher, vous savez, nous avons des obligations envers nos clients et nos actionnaires, et j’en suis la première désolée, vous savez… Maintenant, si vous pensez vraiment que c’est trop cher, vous pouvez toujours déménager, ou vous pouvez nous écrire et contester le taux. Je vous informe toutefois que tous les frais seront à votre charge! Je ne comprends pas, vous en aviez vraiment besoin, de cette maison ? »
Juan était assommé. Depuis un an et demi, ils payaient leur crédit le jour dit. Ils étaient même parvenus à faire un peu d’économies, pas beaucoup, juste 4500 dollars, et commençaient à regarder l’avenir avec un peu de confiance. Cette situation les mettait au pied du mur.
Après une deuxième fausse-couche, Pamela ne pouvait plus voir leur résidence, qu’elle maudissait en l’accusant de tous les maux qu’elle y avait endurés. Sans compter que Stewart commençait à perdre de la clientèle, certains de ses clients ayant quitté la Californie après y avoir perdu leur emploi ou avoir été mutés ailleurs, en Chine par exemple. Ce jour-là, elle téléphona à Fantastic Homes RE, et demanda à parler à Susan. Elle désirait vendre à tout prix et lui demandait de leur trouver quelque chose ailleurs. Vite.
La tête de Susan tourna: elle avait un moyen de faire deux bonnes commissions.
Elle appela Peter sur son portable et lui expliqua brièvement qu’elle pourrait se faire 500.000 dollars sur cette vente et qu’en « retenant » le nouveau bien quelques semaines, ils pourraient utiliser l’argent de la résidence comme collatéral pour combler les dettes liées aux prêts hypothéqués non encore vendus par Fantastic Loans F. Peter la rappela deux minutes plus tard, et au ton de sa voix, excitée, elle comprit qu’il lui cachait la réalité de la situation. Il est vrai qu’elle-même ne lui avait pas encore expliqué qu’au dernier pointage, son chiffre d’affaire avait baissé de plus de 80 % depuis un an. Tous les deux étaient comme séparés, tout semblait leur filer entre les mains.
Onze crédits
Ce que Peter ne lui avait pas dit, c’est que pour que Fantastic Loans F puisse survivre, il avait hypothéqué la maison, les trois voitures et leurs économies y étaient passées. Il se retrouvait avec 11 crédits garantis par la société et toutes les hypothèques sur le dos, pour une valeur de 2.450.000 dollars. Les intérêts commençaient à chiffrer à la banque qui, en échange exigeait toujours plus de garanties (collatéral) car parallèlement, la valeur des biens en garantie semblait comme fondre au soleil, inversement proportionnellement aux trou qui lui, s’agrandissait de jours en jours.
Il ne comprenait plus. Pourquoi en trois mois lui demandait-on 11% d’intérêts sur sa trésorerie alors qu’il y a un an, sa banque le laissait filer avec un trou de plus de 5 millions à un taux de seulement 4%? Sans compter que désormais, les augmentations étaient hebdomadaires, les coups de téléphones quotidiens. Il ne voyait pas comment en parler à Susan, par quel bout commencer. D’autant qu’un des emprunteurs dont il avait toujours le crédit était parti en laissant les clefs sur la porte. Il savait que Susan ne pouvait pas vendre les deux dernières maisons du Golden Village, où les précédents acheteurs, eux, quittaient leur maison, comme des voleurs, et qu’elle avait du se séparer de Pablo, un de ses meilleurs commerciaux.
Dès l’annonce de difficultés par UBS, puis après que BNP Paribas eut publiquement annoncé la suspension de la valorisation de 3 fonds composés de produits (des ABS) exposés au marché des sub-primes (crédits hypothécaires consentis à des emprunteurs de mauvaise qualité et donc assorti d’un taux plus élevé), les taux courts pratiquées par les banques commencèrent une envolée inédite dans l’histoire de la finance, en tout cas après guerre. Les taux courts, à un jour, à un mois, étaient les plus volatiles car certaines banques, désormais, étaient à court de cash au jour le jour pour honorer leurs obligations financières. Et encore, en échange de cette trésorerie vitale, devaient-elles immobiliser des biens en collatéral pour que d’autres banques leur prêtent cette précieuse trésorerie. Des biens, immobiliers, valeurs et titres, dont la valeur, elle, était de plus en plus difficile à évaluer, et dont on commençait à douter sérieusement, puisque ces problèmes de trésorerie était justement liés à cette difficulté. Le serpent qui se mort la queue… Et comme toute la place était inondée de ces CDO, de ces RMBS, de ces ABS et autres CDS dont les subtiles architectures reposaient sur des crédits immobiliers qui désormais tournaient au vinaigre, tout le monde semblait douter de la solidité des bilans trimestriels de tout le monde, et tout le monde savait que tout le monde avait de ces produits notés AAA, mais qui s’apparentaient visiblement plus à des junk bonds, à très haut risque.
Les banques demandaient maintenant des assurances quand elles se prêtaient entre elles, et cela se traduisit par une très forte montée du spread (différence entre le taux auquel on emprunte normalement et le taux auquel on prête), parfois autours de 8 ou 9%. Cette nervosité se traduisait au final par une augmentation quasi exponentielle des taux réclamés pour les facilités de paiement (la « trésorerie ») accordées à certaines activités para-financières, sociétés de crédit, agences immobilières et promoteurs, obligées de baisser les prix de leurs biens et services pour trouver des acheteurs et avoir le cash que désormais les banques leur facturaient si cher quand elles ne leur refusaient pas, avec pour résultat de dévaloriser encore plus la valeur de leurs biens, conduisant en retour les banques à réclamer encore plus de garanties.
La banque d’affaires Bear Sterns était désormais étranglée, se finançant à des taux de plus en plus élevés et devant engager toujours plus de biens. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses activités sur le marché des CDO, mais cette fois en achetant les CDO des autres, confiante dans le rebond prochain de l’économie: de toute l’histoire de l’humanité, foi de génies de la finance, ça n’avait jamais baissé. En parallèle, le cours de l’action dégringolait. De plus de 129 dollars en 2007, alors célébrée « meilleurs banque de l’année », l’action chuta, chuta, pour atteindre à peine 2 dollars le jour de la suspension de sa cotation. Après maintes protestations des actionnaires, JP Morgan Chase, son repreneur « aidé » par le gouvernement US et la FED, accepta de payer 10 dollars par titre (en échange de lignes de crédit illimités…).
Lehman Brother également continuait son activité, mais en commençant à restructurer les CDO, c’est-à-dire en achetant des dérivés et en les recomposant, prête à saisir toutes les opportunités sur le marché high yield, à fort rendement.
Pour se couvrir, ces deux banques, tout comme toutes les autres d’ailleurs, achetaient des CDS, destinés à couvrir le risque, auprès de AIG, Fanny Mae et Freddie Mac. Goldman Sachs, dont les analystes voyaient la fin du cycle immobilier depuis 2006, avaient quand à eux assuré leurs propres CDO, en misant sur un chute prochaine du marché: GS était short sur ses propres dérivés, et avait complété le tout de CDS. Tout le monde avait posé ses pions, mais personne ne savait exactement de quoi ces pions, ceux du voisin comme les siens, étaient faits. L’asphyxie était désormais proche.
La clef sur la maison
Juan et Maria décidèrent de miser tout leur avenir sur leurs 4.500 dollars d’économie. Un beau matin d’octobre, ils quittèrent leur maison en laissant la clef sur la maison. Juan avait entendu par un oncle qu’il y aurait un travail pour lui, s’il voulait, en Virginie de l’Ouest, comme livreur pour Amazon. La voiture s’éloigna et on ne revit plus jamais Juan, Maria ni leurs enfants. On raconte qu’après avoir été hébergés par cet oncle et avoir tous deux trouvé un travail, ils viennent d’acheter une maison avec un jardin aux enchères, pour 67.000 dollars.
Susan, elle, fut avisée par Merryll Lynch deux mois plus tard que la maison avait été désertée et que le crédit était désormais en défaut. Elle recevrait sous peu l’avis de mise sur le marché. Susan s’arrachait les cheveux, c’était la 42e maison qu’une banque lui confiait en moins de deux mois. Et elle avait toujours sur les bras la maison de Stewart et Pamela. Ça, c’était le sujet tabou, car Peter et elle avaient misé sur elle pas mal d’espoirs. En effet, ils avaient hypothéqué la maison pour permettre au couple de s’acheter une maison dans Beverly Hills. Peter avait acheté la nouvelle maison avec l’hypothèque et l’avait revendue à Susan 200.000 dollars plus cher, et Suzan l’avait revendue au couple. Pour la résidence, ils en avaient tiré un crédit de 1.800.000, mais Peter l’avait acheté par le biais d’une société écran, officiellement, 1.500.000 dollars. Le couple n’avait pas bronché, ils voulaient s’en débarrasser et avaient attendu la chute du marché. L’échéance du crédit relais arrivait et ils ne voyaient pas comment s’en sortir. La banque imposait désormais des taux de trésorerie incroyables. Pour la première fois, Susan pensa au suicide : elle avait découvert que tous leurs biens étaient hypothéqués, certains jusque trois fois.
Fantastic Homes Real Estate et Fantastic Loans Financial firent faillite en janvier 2008. La maison de Maria et Pablo n’était pas encore mise sur le marché et la situation juridique de la résidence vendue par Stewart et Pamela était des plus compliquée.
Fin de la quatrième partie
Svenn Olafsonn travaille pour la Caisse de Prévoyance des Travailleurs du syndicat des marins d’Oslo. Cette caisse investit une épargne complémentaire, gérée par le syndicat, composée à 50 % d’obligations monétaires, sûres, et de 50% d’obligations d’État et de grandes entreprises, principalement européennes, bien plus sûres que des actions et rapportant un peu plus que les placements monétaires. Ainsi, quand les membres du syndicat prennent leur retraite, la Caisse leur verse une rente trimestrielle complémentaire composée des intérêts et d’un amortissement négocié sur cette épargne.
Depuis trois ans, sur l’insistance de nombreux organismes financiers qui l’ont démarché en ce sens, il a décidé de diversifier une partie du portefeuille et d’acheter des fonds sûrs et performants, des fonds monétaires « dynamiques ». Prudent, il a fait de longues recherches sur Internet, et tous ces fonds sont investis dans des produits notés AAA par Fitsch Rating, Moody’s et Standart and Poor. Des ABS, des RMBS et des CDO. Il ne comprend pas bien comment cela fonctionne, mais cela lui semble sûr, très sérieux et intéressant. Les Asset Managers à la tête de ces fonds, des gens extrêmement brillants ayant fait des études supérieures dans des universités prestigieuses dont les noms garantissent le sérieux sur les fiches descriptives des sites Internet, expliquent en quoi ces investissements représentent une nouvelle forme de sécurité, car il est avéré que les prix de l’immobilier sont toujours à la hausse et que les acheteurs de biens immobiliers remboursent toujours leur crédit, dont les taux, intéressants, rémunèrent ces placements de façon bien plus attractive qu’un simple placement monétaire.
Le raisonnement semble juste aux oreilles de Svenn, les graphiques représentant l’évolution du marché depuis 1995 étayent ces analyses. Il rédige donc un rapport où il propose une diversification des 50% investis en monétaire pour des produits plus dynamiques en vantant leurs performances alliée à une très grande sécurité. Il rappelle que la structure démographique des adhérents incite à aller dans ce sens. Il y note notamment l’excellente performances de ces fonds.
La diversification fut votée fin 2006 avec effet sur le budget 2007.
Pourtant, dès septembre 2007, en pointant la valorisation trimestrielle du fond California Gold 345, il constata que le fond avait perdu 1,5% de sa valeur, et que les versements de California Gold 347 et California Gold 350 n’étaient pas valorisés. Il contacta l’émetteur des fonds, la banque où travaille Sandrine, mais personne n’était en mesure d’apporter des réponses claires. Quand à la baisse, elle ne devait être que passagère et résultait d’une baisse assez marquée de l’immobilier américain. L’opérateur lui vanta toutefois la grande qualité du placement, en lui faisant remarquer que malgré tout, sa performance restait positive sur les trois dernières années.
Les jours qui suivirent, il n’y eu pas plus de valorisation et, début octobre, la banque lui envoya une note pour l’informer que les valorisations étaient impossibles sur California Gold 347 et California Gold 350, qu’elles étaient suspendues jusqu’à une date indéterminée, mais qu’il faudrait peut-être prévoir une décote d’environ 50%. Par ailleurs, la banque émettait un avertissement sur California Gold 345, qui fut décoté de 60% en décembre 2007.
Le 16 mars 2008, en entendant la nouvelle du renflouement de la Banque Bear Stearns, emportée par la crise des crédits immobiliers, Svenn Olafsonn repensa à la chute de 30% des investissements de la Caisse de Retraite. Il se sentait responsable. Il regarda par la fenêtre, pensa aux adhérents du syndicat, à leur avenir. Et son Coeur s’arrêta de battre. Peu avant de se jeter par la fenêtre, il avait porté plainte contre X pour escroquerie, en tant que comptable et représentant du syndicat.
Bear Stearns & JPMorgan Chase
La suite de l’histoire, vous la connaissez car c’est à partir de là que les journaux ont commencé à vous en parler.
La banque Bear Stearns, après avoir dissimulé son état de quasi faillite, vit le cours de son titre en bourse chuter de plus de 100 dollars avant que la FED et Henry Pawlson ne se décident à demander l’assistance d’une tierce partie, JPMorgan Chase. Le problème était très simple. Ses obligations financières étaient importantes et la chute de ses avoirs rendait son refinancement de plus en plus difficile au quotidien. Pour y faire face en effet, tout comme d’autres, elle posait en garantie ses avoirs, mobiliers mais aussi financiers, et obtenait une ligne de crédit, jusqu’à la prochaine fois, c’est-à-dire le lendemain. En janvier, la faillite de deux fonds rendaient cette gesticulation beaucoup plus difficile car c’était toute la solidité des autres fonds qui était remise en cause: la banque ne trouvait à se refinancer qu’à des taux proches de 10%. L’endettement prenait l’allure d’une boule de neige toujours plus grosse. Et c’est ainsi qu’elle fut avalée par JPMorgan pour une bouchée de pain. Et que Svenn compris qu’il ne retrouverait jamais la couleur de leur placement.
À partir de là, les spread (différence entre le taux auquel on emprunte au jour le jour, et le taux auquel on prête à un autre) des taux interbancaires commencèrent à monter, irrésistiblement. En moyenne, 1,5% sur les taux à court terme à partir de janvier 2008, ce qui est énorme (habituellement 0,1 ou 0,2%).
Tout le monde avait de ces placements, notés AAA, qui s’avéraient encore plus pourris que n’importe quelle dette douteuse car personne n’était capable de dire ce qu’il y avait dedans. Désormais, deux marchés propéraient.
Les placements Futures sur matières premières, qui montaient, poussées par cet afflux de liquidités, transformant le ralentissement de l’économie en coup de frein brutal sous le coup d’une inflation incontrôlée, pur produit de la spéculation.
Et le marché des CDS, tout le monde cherchant à s’assurer contre tout le monde. Les contrôleurs de résultats de portefeuilles (product controlers) s’arrachaient les cheveux en constatant de plus en plus d’anomalies dues à l’envolée des spreads et aux dépréciations d’actifs qui dévalorisaient les portefeuilles.
Finalement, on apprit en août 2008 que l’économie américaine était entrée en récession depuis au moins décembre 2007, la FED, qui n’avait cessé d’augmenter les taux au moment où les spreadss’étaient envolés décida dans l’urgence de faire machine arrière. Mais c’était inutile, tardif. On ne prêtait plus désormais entre banque qu’avec 3% de spread, ce qui voulait dire qu’il n’y avait plus de crédit disponible pour les particuliers ou les entreprises, petites et même les grandes, particulièrement les plus endettées, comme l’industrie automobile également touchée de plein fouet par l’envolée du pétrole du à la spéculation sur les matières premières et une chute des ventes. En septembre, le scénario Bear Stern se reproduisit avec Lehman qui, cette fois, fit faillite. Avec toutes ses CDO, ses RMBS et autres swaps. Les bourses s’écroulèrent, le crédit était paralysé.
Une nouvelle histoire…
Henry Pawlson concocta un plan d’urgence destiné à ranimer le secteur financier, menacé désormais de faillite. Depuis 2 ans, les défauts de remboursements de crédit immobiliers se multipliaient sous le feu conjugué des resets de taux teaser et du ralentissement économique, avec l’entrée dans la récession, on s’attendait désormais à un écroulement global de toutes ces MBS, de toutes ces ABS composées également de cartes de crédits dont les détenteurs étaient étranglés par la montée des taux, de toutes ces CDO dont on ne savait pas trop ce qui les composait et de toutes ces CDS destinées à assurer les faillites éventuelles. En septembre, le FMI estimait à 400 milliards de dollars les besoins de refinancement, il révisa ses figures en octobre à 700 milliards. L’assureur AIG, à lui seul estimait ses pertes liées au paiement des primes sur CDS à 170 milliards de dollars, Freddie Mac et Fanny Mae avaient été mises sous tutelle du trésor et les pertes étaient estimées à plus de 100 milliards de dollars. L’action de CITIBANK chuta à à peine un dollar après avoir longtemps caracolé à plus de 100, affichant des pertes en dizaines de milliards de dollars. À New York, la finance licenciait par dizaines de milliers ses salariés. L’indice Dow Jones, qui avait frôlé les 14000, descendait, cassant le 10000, puis les 9000 points. On reparla de 1929, de dépression.
C’était l’élection aux USA, et un jeune candidat, tout sourire, s’apprêtait à remporter la présidentielle sur la promesse d’une réinvention du rêve américain.
Mais ça, c’est une autre histoire…
A suivre dans Debt Fiction, la seconde nouvelle