Auteur/autrice : Madjid Ben Chikh

  • En noir et blanc, tout en nuances

    En noir et blanc, tout en nuances

    (lundi 25 avril après-midi) J’ai comme vous pouvez le voir totalement réorganisé ce blog. La tentation WordPress était très forte, mais un argument, parmi les commentaires, l’a emporté, en tout cas pour le moment. La terrible lenteur de chargement des pages. Et puis un autre, bien entendu, qui est la perte de toutes les indexations sur le net, mais que j’étais prêt à contourner en pratiquant le double blog pendant un certain temps. Et puis finalement. De bidouillages en tripatouillage, je suis arrivé à une solution très convenable, qui est un retour à la dominante noir et blanche, simple, de base, élémentaire. Je ne peux plus voir de couleurs sur mon blog, je les ressens comme de la saleté, elle ne s’harmonisent pas, elle brouillent les lignes, je veux quelque chose de clair. Pour la couleur, il y aura toujours assez de place sur Mon Blog de Garçon, un espace que j’avais créé avant le séisme et que j’ai délaissé depuis et où j’aimerais vous montrer de petites babioles, des boutiques et des objets. Mon côté fille, en quelque sorte. Pas des trucs pour otakus, pas des trucs pour amateurs de jeux ou de cosplay, non! Des poupée, des textiles, des kimonos, des fleurs, beaucoup de fleurs, plein de fleurs, et puis des boutiques avec des trucs pour les filles, sacs, foulards ou chaussures. Pas des trucs à la mode, mais des objets faits à la main, comme les japonaises les affectionnent, et que l’on trouve souvent dans de petites boutiques aménagées au rez de chaussée de maisons très banales, vraisemblablement le passe-temps d’une femme au foyer devenu artisanat. J’adore ces magasins. Voilà, la couleur, je la rangerai là, en attendant de la réinviter sur ce blog quand l’envie m’en reviendra.
    De la couleur, vous en trouverez aussi quand je vous proposerai de cliquer sur une photo. Je vous l’offrirai en plus grand format, et en couleur si je pense que la couleur lui apporte quelque chose. Vous en trouverez aussi sur Flickr où je continuerai de vous faire visiter mes quartiers favoris. Mais je pense ne plus poster le diaporama Flickr sur ce blog car c’est du Flash, et Flash, ça ne passe pas sur iPad, et ça mange plein de ressources sur votre ordinateur. Et puis je sais aussi que beaucoup parmi mes lecteurs me lisent grâce à des flux, que ce soit sur Netvibes ou sur Facebook, et que les diaporama ne passent pas. Un lien sera bien plus utile.
    Voilà les grands changements du week-end, les grands changements du printemps, avec un mois de retard, maintenant que le séisme est entré dans l’histoire et que le quotidien a repris ses droits. Hier, la grande promenade dominicale a été un vrai moment de bonheur. Le soleil au zénith et le ciel bleu, la lumière, tout concourait à donner au vert des feuillages et aux fleurs cette sensation de printemps tant attendu et qui nous a fait défaut jusqu’ici. Je n’oublierai jamais le froid qui s’est installé dans l’après-midi du 11 mars, comme si le temps avait voulu, lui-aussi marquer le temps de son emprunte. Les habitants du nord ont alors vu la désolation se doubler d’une autre désolation, hivernale et glacée celle-là, de façon inattendue, il commençait avant à faire si beau…
    Nous avons donc fait notre grande promenade de Kiba à Nihonbashi. C’est une sorte de promenade rituelle quand on ne sait pas trop quoi faire ni où aller, le dimanche. Mince, je n’ai pas regardé la destination, mon train est un express… Au loin, je peux voir Sky Tree et j’espère secrètement que son inauguration symbolisera un renouveau, même si je n’y crois pas trop… En tout cas, de loin, se détachant sur le ciel oranger du couchant, elle est élégante, cette nouvelle tour de Tôkyô. Elle ne présente pas la forme élancée et audacieuse des nouvelles constructions gigantesques des pays où l’économie est en plein ou boom, mais au contraire, malgré ses 633 mètres, elle a quelque chose de modeste, de trop robuste. Elle n’innove pas, elle est simplement très haute. Voilà pour elle un bon point, elle est une base de départ, et non le point d’arrivée d’une quelconque bulle immobilière. Que voulez-vous, j’ai appris à l’aimer, cet arbre du ciel. Et je vous avoue pourtant, en en voyant les maquettes il y a trois ans, avoir ressenti une certaine déception…
    (mardi 26 avril matin) Grand beau temps aujourd’hui aussi. Hier, ça a été assez étonnant, vers midi, le ciel est devenu tout noir et nous avons eu d’abord beaucoup de vent, puis de la pluie très forte avant que le tonnerre ne se décide à frapper. Et puis le vent a continué à souffler, et puis le ciel s’est dégagé. Le printemps est à Tôkyô une saison très instable, mais quand l’éclaircie pointe, on s’aperçoit que c’est encore plus vert, et que le ciel est encore plus lumineux. J’aime le Japon de mars à novembre. C’est comme un long épisode de chaleur et de verdure. Les matsuri reviendront ils…
    Dimanche, lors de notre promenade, nous avons pu constater à quel point, malgré les apparences, le tremblement de terre a été violent a Tôkyô. Dans le jardin Kiyosumi où nous sommes allés, par exemple, les grandes “lanternes” (en fait un statuaire représentant les 5 éléments) étaient presque toutes à terre (elles sont en photo dans l’album Flickr). Nous avions constaté cela auparavant. Mais surtout, en marchant dans la ville, nous avons constaté que beaucoup d’immeubles ont tellement bougé que leur base est craquelée au niveau du sol, qu’ils sont en quelque sorte descellé. Ce n’est pas grave car à priori les fondations ne sont pas atteintes, mais cela donne une idée. Parfois, ici ou là, une fissure, ou bien un coin qui a craqué et quelques centimètres sont tombés.
    Partout pourtant, flotte un parfum de “normale”. Le choc a enfin été absorbé et le jardin Kiyosumi était rempli de visiteurs dont, parmi eux, pas mal de Chinois, preuve que l’épisode est maintenant très loin. Il reste bien Fukushima, mais les vents soufflant vers le nord ouest jusqu’à septembre, nous n’y pensons plus trop. Je me contente, comme toujours, de vérifier l’origine des aliments. Mais la radioactivité à Tôkyô a retrouvé son niveau d’avant crise il y a une semaine et demi, et même auparavant, depuis le 23 mars, le taux était cette élevé par rapport à la normale, mais très en deçà de ce qu’il peut être dans d’autres endroits. Avec une différence bien sûr, la présence de particules dans l’air…
    Mon directeur d’école avait fermé l’école pendant une semaine. Il a en conséquence retenu la différence sur le salaire. Longue conversation avec Yann hier soir au téléphone, je me sens vraiment berné. Je peux comprendre les circonstances, mais il n’y a pas eu une seule discussion à ce sujet (juste un email), alors que les étudiants peuvent suivre des leçons de rattrapage. J’ai eu un emploi du temps très chargé la semaine dernière. Et ce que je n’apprécie pas est de n’être pas payé pour le jour du séisme alors que j’ai assuré une présence, et que j’ai fait l’effort d’aller travailler le lendemain malgré ma très longue marche au retour, ce que d’autres professeurs n’ont pas fait. Ma conclusion est, bien entendu, multiple. D’abord, si un autre séisme de produisait, je partirai immédiatement en laissant élève et école en plan. Ensuite, je me reposerais le lendemain. Quelle différence cela ferait il puisque mon attitude professionnelle n’a pas été reconnue ni récompensée. Telle est l’évolution de la société. Corvéables. Les expatriés ont, eux, été rapatriés au frais de leur société bien souvent, on été payés, sont passés à la télévision avec leur têtes enfarinées des mauvais jours, et ont donné de la France une image incroyablement détestable que salue le nouvel épithète de Flyjin, mélange de “étranger” et de “fly” bref, les fuyards, épithète servant à designer principalement les Français. Nous, qui sommes restés, subiront l’épithète, et avons déjà subi les conséquences en terme de travail, de salaire. J’ai lu des témoignages de jeunes qui travaillaient dans le tourisme et qui subissent de plein fouet les annulations de voyage. Je peux comprendre que l’on aie un peu peur de Tôkyô, même si je vous assure qu’ici tout est normal. Mais annuler les vacances dans l’ouest a quelque chose de ridicule : le niveau de radioactivité à Kyôto est un tiers de ce qu’il est à Paris, le savez-vous ? Et pourtant, les annulations frappent son secteur hôtelier de plein fouet. Quand donc les gens, les journalistes, en particuliers, apprendront-ils à lire une carte, à mesurer les distances, afin de comprendre que Kyôto est à 800 kilomètres de la centrale de Fukushima, protégée par des montagnes et surtout situé à un endroit tel qu’il est quasiment impossible que les vents y parviennent… Mais non, les rumeurs ont la vie dure et celle du Japon petit pays se marie très bien à la communication de crise ratée de l’ambassade ainsi qu’au sensationnalisme d’une certaine presse. Pourtant, si vous faites une recherche Google avec l’épithète Flyjin, vous comprendrez qu’un mal a été fait, et que le France mettra des années à s’en remettre.
    Ce blog étant changé, je vais essayer de continuer sur la même lancée. Je veux reprendre le sport et perdre du poids, mon objectif étant d’être en forme au réveil, vers 6 heures du matin, car j’ai beaucoup de travail personnel. Mon traitement, lui, passe très bien, même si il y a trois jours, je me suis couché une heure après l’avoir pris, testant ainsi les mêmes effets indésirables de nausée et de tête qui tourne.
    Pour les fans des tendances de la mode japonaise, apprenez que la marque Earth, music and ecology a décrété que cette année, les femmes seront habillées comme les vieux Anglais. La tendance beige-sac à patate a encore de beaux jours devant elle…
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Hésitation… Et envie de renouveau…

    Hésitation… Et envie de renouveau…

    En me promenant hier sur le net, je suis tombé sur quelque chose de très intéressant. Pas une information, non, un gadget, un gadget design. Un truc que propose WordPress. Et qui m’a tout de suite emballé. Peut être si vous suivez mon blog depuis longtemps vous souvenez vous que l’an dernier et pendant quelques mois j’avais basculé ce blog sous WordPress. Avant de revenir sur Blogger. Sous WordPress, j’avais ressenti très rapidement une nostalgie pour Blogger. Les deux plateformes sont en effet assez différentes. Je vous parle, bien entendu, de la plateforme .com de WordPress, celle qui offre un service tout compris comme le proposent d’autres plateformes, dont Blogger. L’autre WordPress est extrêmement souple, mais nécessite de trouver un hébergeur et est donc très couteuse.
    Je me pose de nouveau la question d’une nouvelle bascule de mon blog sur WordPress. Vous m’excuserez ce long bavardage, mais j’ai besoin de mettre au clair les avantages et les inconvénients des deux plateformes.
    Le point le plus important de Blogger est, définitivement, sa très grande souplesse alliée à la gratuité du service. Blogger a été je pense, pour les blogs, pour beaucoup, l’équivalent de Apple pour les ordinateurs. Alors qu’il y a six ou sept ans les autres plateformes proposaient un service fait parfois de lignes de codes, de feuilles html, de logiciels d’une lenteur incroyable ou bien de services hébergés aux mises en page criardes, Blogger offrit dès le départ une plateforme simple, rapide, offrant d’intéressantes possibilités de personnalisation sans nécessiter une seule fois une ligne de code mais en offrant au contraire des modèles sobres, simples. Un blog Blogger est, depuis le début, un blog où on veut revenir, soit pour le lire, soit pour y écrire. Exactement comme Apple, en dédramatisant l’usage par une interface simple donnant accès au html, beaucoup, comme moi, commencèrent à s’aventurer dans les codes pour personnaliser. J’ai appris à y gérer les couleurs à l’époque où ce n’était pas encore possible de façon simple, à y gérer un fond, et puis par la suite, installer la lightbox, ce truc qui vous permet de regarder les photos en cliquant dessus. La plateforme a évolué et de nos jours on trouve beaucoup de choses, des gadgets, comme ceux que vous voyez pour Twitter ou Facebook, des animations Flash, pendules et autres diaporama. Ainsi que de magnifiques modèles adaptés de WordPress.
    Et c’est précisément là que le bas blesse. Pour avoir un joli modèle, il faut avoir recours à un hébergeur car les jolis modèles nécessitent des extensions vers un site extérieur pour y mettre les images qui composent le modèle, ces menus défilants, ces fonds de fileurs et motifs particuliers. Bref, à moins d’avoir un hébergeur extérieur, on reste cantonné à ce modèle si sobre dont on aimerait pourtant, parfois, sortir un peu. Bien sûr, on peut mettre une photo de fond, mettre de la couleur, mais l’impression générale est que, globalement, on revient toujours au même blog après lui avoir mis une petite couche de maquillage. D’où mon retour au blanc. J’ai tenté le titre, avec de la couleur, mais j’en suis dors et déjà lassé. Que faire…
    WordPress est une plateforme totalement différente. En .com, les possibilités de personnalisations sont réduites à l’extrême. Mieux, c’est interdit dans le règlement, au cas où payait l’option d’accès au CSS (la page html, en gros). Cette option ne permet que d’avoir accès à certaines options de couleur, largeur de page, mais il est interdit, par exemple, d’y mettre les lignes de code pour une lightbox. Car si une lighbox n’est en fait que quelques lignes de code en “Javascript”, ces lignes renvoient à un hébergeur extérieur. Et ça, c’est rigoureusement interdit. La raison invoquée est que ces quelques liens peuvent être des failles de sécurité et aider le hacking de la plateforme et de ses serveurs. Alors, de la même façon que la lightbox est interdite, les diaporama Flickr sont interdits. Il fut même un temps où les vidéos YouTube étaient interdites, mais ils ont trouvé un système qui garanti la sécurité de leurs serveurs et l’accès à YouTube.
    Peut être avez vous noté au passage qu’il fallait payer pour avoir accès au CSS! Oui, la grande différence avec WordPress est que la plupart des options sont payantes. Par exemple, si comme moi vous possédez votre nom de domaine, si vous voulez l’utiliser avec votre blog WordPress, alors, vous devez payer. Ce n’est pas cher, ce ne sont que quelques dollars, mais vous devez payer.
    Le vrai atout de WordPress, ce sont ses modèles. Depuis mon retour sur Blogger, je n’ai cessé de regretter l’élégance du modèle que j’avais utilisé sur WordPress. Ainsi que la possibilité de concevoir le blog non pas comme un simple blog, mais comme un véritable site puisque la réalisation de pages est illimité et qu’il est possible d’accéder au site non pas directement par le blog, mais par une quelconque autre page, faisant du blog un élément parmi d’autres d’un univers plus complexe, plus complet. Et c’est précisément ce que je recherche, et qui m’a conduit à multiplier les blogs…
    Je suis tombé par hasard sur un site WordPress il y a quelques jours. J’utilisais mon iPad, et j’ai eu la surprise de constater que ce blog s’utilisait comme on utilise Flipboard, du bout des doigts. J’ai fait une recherche et cette option est offerte sur tous les blogs WordPress. Cette option m’a fait repenser à WordPress, à ce qui m’avait conduit à en partir, ce qui pouvait me conduire à y revenir. Ainsi que les ennuis inhérents d’une telle bascule, ceux que j’avais expérimentés l’an dernier, à savoir un grand nombre de lecteurs qui n’avaient plus accès à mon blog car leur bookmark, le flux RSS ne fonctionnaient plus.
    Pour les vraies questions, c’est du côté des options, de l’impossibilité s’insérer des diaporama or, j’en ai usé et abusé récemment…
    De Tôkyô,
    Madjid
  • Tout en fleurs : c’est enfin le printemps!

    Tout en fleurs : c’est enfin le printemps!

    Allez, on oublie les soucis, les secousses plus espacees mais bien presentes. Et ces nouvelles qui commencent a circuler sur le net japonais ou les Japonais commencent a s’etonner que les informations donnees en japonais sur le site de TEPCO different des informations en anglais, ou abondent des photographies qui ne paraissent pas au Japon.
    Et on profite enfin de cette couleur qui sied si bien a ce pays. Tout ici redevient vert. Non pas vert normal, mais ce vert de lumiere. Plus au sud que la France, la lumiere est a Tokyo, en avril, la lumiere de mi-juin a Paris. Et quand arrive mai, c’est un peu juin dans mes yeux. Mon corps, mes sensations revivent au contact de cette couleur. Longue promenade hier de Iidabashi a Kagurazaka puis, toujours a pied, jusque Koishikawa Shokubutsuen. Mini-picnic, sieste. La temperature estivale de samedi, est retombee dimanche et le vent se faisait presque froid, qu’importe. Les fleurs des cerisiers laissent place a un abondant feuillage qui s’accorde aux erables deja bien verts desormais.
    Les azalees, elles, commencent a fleurir dedans leur feuillage tonifie, vert vif. Tout revit, et le chant des oiseaux emplit la ville quand on s’eloigne des grands axes. Tokyo est une grande ville de province, faite d’une myriade de villages tous plus calmes les uns que les autres, entrecoupes de grandes arteres bruyantes. Ici, c’etait Bunkyo, un arrondissement assez aise, une sorte de 15e arrondissement. Pas grand chose mais on y vit bien, a l’abris du regard indiscret des passants, dans son jardin, protege par un mur. On est loin des quartiers populaires et de ces rues vivantes debordantes de vegetation que j’aime tant, mais cela reste bien agreable, surtout quand le soleil est de la partie.
    Bonne promenade.

    Pour regarder l’album, c’est ici

    De Tokyo,
    Suppaiku
  • Penser et panser

    Penser et panser

    Le métro. Il fait chaud. La nuit, je dors mal, je me retourne, je me réveille et me rendors. J’ai chaud. Le matin, les yeux qui s’ouvrent, il est trop tôt mais c’est trop tard. Je ne me rendors pas. Je reste là, à demi éveillé. Je ne veux pas me lever. J’attends. Je l’attends, mais depuis deux jours elle ne vient pas. La secousse. La nuit je fais des rêves étranges et déconstruits dont j’ai du mal à émerger le matin, j’aimerais ne pas en sortir, ils ont le confort douillet des rêves. Je suis fatigué, je veux dire, vraiment, profondément fatigué. Pas de la fatigue. Un épuisement mental. Quand ça secoue, je reste debout désormais, cela m’amuse presque, et pourtant toujours mon cœur qui bat, et si c.était pour cette fois, qu’il dit, mon cœur qui bat. Des fois, je la sent bien, la secousse, ma tête oscille, mon corps vacille, et puis je regarde la bouteille d’eau, non, ce n’était qu’une illusion. Et c’est comme ça toute la journée. Je suis fatigué au fond, très profondément en moi. Mon goût pour les choses s’évapore, à quoi tout cela sert-il donc, nous allons encore sombrer. Mon Moi bien entendu ne peut penser cela, mais il y a la part enfouie qui est là, qui guète et qui me dit que tout cela est vain.

    J’achète de l’eau. J’ai plein de bouteilles d’eau, à la maison. De grosses bouteilles de 2 litres. J’en acheté tous les jours, et puis de l’eau gazeuse, c’est bon l’eau gazeuse, c’est un peu comme du champagne pour les pauvres, ça désaltère différemment quand il n’y a que de l’eau plate, quel luxe. J’en ai une, deux ou trois bouteilles. J’achète de l’eau peut être en vain, mais ça me rassure. Quand on a de l’eau, on est riche, on peut vivre encore un peu par soi-même sans être un mendiant, un de ceux dont nous voyons les visages hagards à la télévision, tendant leur gamelle en plastique, même que je ne regarde plus la télévision. J’achète de l’eau et je me rends compte que le petit bourgeois occidental que je suis en a perdu la valeur, on ouvre le robinet, on gâche, et trouve Brian Kenny terriblement sexy quand il se vide une bouteille de 500 ml sur le visage en revenant de boite. Ça doit être dur, ne pas avoir d’eau. J’achète de l’eau.
    Hier, avec mon élève Rie, on a parlé du niveau de radiations dans les légumes, des mensonges gouvernementaux. Alors, pensant la rassurer, je lui ai montré le site que Jun et moi consultons tous les jours et rapportant les niveaux de contamination. Il est de plus en plus précis, et il y a désormais les aliments. Elle a regardé Chiba, et j’ai senti qu’elle allait pleurer, elle a lâché un timide J’ai mangé des épinards hier soir, et elle était livide. Pas que le niveau était élevé, il correspondait à un tiers du niveau acceptable, mais cumulé avec le reste, et sur des mois, elle est intelligente, le calcul a été vite fait. Et le plus triste est qu’elle achète ses légumes par correspondance, comme beaucoup de gens, à de petits producteurs. Des légumes “bio”. Et voilà que sur cette localité, les épinards dépassaient 800 becquerels quand dans d’autres endroits ils se maintenaient à zéro. J’ai vite changé de sujet, ça devient glauque. Mais en même temps, c’est important qu’il y aie des étrangers qui donnent ces outils sur la situation. Les Japonais méritent de savoir, même si la vérité est douloureuse.
    Moi, je regarde d’où viennent mes produits. Je commence à connaitre la géographie du Japon. Quand je ne connais pas le département, sa situation, je sors mon iPhone et je recherche sur Wikipédia. C’est très utile, savoir lire les kanjis. Le paradis peut alors devenir Kumamoto, Kôchi, Myazaki… Et l’enfer est indéniablement Miyagi, Ibaraki. Quelle tristesse pour ces petits producteurs, et ils sont nombreux, qui vont voir les ventes baisser inexorablement. Mais je ne suis pas pour l’empoisonnement solidaire. Le purgatoire, c’est Chiba, où les niveaux ne sont qu’”acceptables”. Et où la rumeur dit que le lait est contaminé. En fait, juste un peu. En Europe, on le vendrait. Au Canada, on le jetterait. Je suis un peu Canadien, j’achète du lait de Hokkaidô. Même si avec le changement de temps, il va falloir faire attention à Hokkaidô…
    Je dors mal. La nuit, je suis pris de crises d’angoisses que mon traitement amplifie. J’ai l’impression que la maison bouge alors qu’elle ne bouge pas.
    La semaine dernière, la petite Manaka avec qui j’étais quand il y a eu le grand tremblement de terre a organisé sa ferme des animaux. J’ai fait une photo et l’ai envoyée à la maman. Elle m’a répondu hier et m’a remercié pour mes leçons. Le père, lui, m’avait remercié samedi dernier pour m’être si bien occupé de sa fille le jour du séisme.
    J’achète à manger. J’ai acheté de ces barquettes de riz que je n’aime pas. Du riz tout prêt qu’il n’y a qu’à réchauffer au bain-marie. Et ça tombe bien, j’ai plein d’eau. J’en ai acheté cinq, déjà, mais je pense en acheter encore un lot de cinq, c’est un peu comme une obsession. J’ai acheté des nouilles aussi, c’est vite prêt. En fait, des choses toutes prêtes qui consomment peu d’énergie. Mince, je dois acheter des petites bouteilles de gaz, pour mon réchaud… À la télévision, il y avait une femme, après le tremblement de terre, elle est allée faire des courses, elle a acheté deux cartons de nouilles, deux cartons de barquettes de riz, une bonne centaine de rouleaux de papier toilette, des caisses d’eau, de thé… Je pense qu’elle pourrait tenir un mois sans trop de problèmes… Elle était toute pimpante. D’autres ont fait comme elle. Et celles et ceux qui, comme moi, à ce moment, marchions à travers la ville, quand nous sommes allés faire les courses, eh bien, il n’y avait plus rien, que de la mayonnaise ou des trucs dans ce genre là, qui ne servent à rien. On vante la grande discipline japonaise, mais cette ruée sur les denrées de survie prouve bien, s’il en était besoin, que les Japonais sont comme tout le monde. C’est humain, tout simplement.
    J’ai acheté plein de pommes, et je me suis promis de veiller à en avoir toujours d’avance. Dans les pommes, il y a des minéraux et des vitamines. Elles viennent d’Aomori, quasiment intacte de toute radiation, en gros. Je dis bien quasiment car bien entendu, je sais que tout le pays a été touché. Qu’est-ce que vous voulez.
    J’ai beau faire, mon quotidien a beau être totalement identique à ce qu’il était avant, il y a comme quelque chose de sali. Pas une question de tristesse, de grisaille comme j’ai pu le lire ici ou là, avec justesse au demeurant. Mais bel et bien quelque chose de sali. Et s’y rajoute depuis la forte réplique jeudi dernier ainsi que celles qui ont suivi depuis une sorte d’incertitude que je compense en achetant des produits d’urgence. De l’eau surtout. Et il ne faut pas s’y tromper, la centrale de Fukushima n’est pas le soucis principal, je crois plutôt que la centrale est une sorte de décors de fond, car ce qui est plus préoccupant est simplement qu’il est fort probable que ce séisme aie suffisamment déplacé les plaques pour entrainer dans sa foulée d’autres séismes. On reparle ainsi de nouveau du tremblement de terre attendu dans le centre du Japon, dans le Tôkai, entre Shizuoka et Nagoya. Un tremblement de terre qui enverrait l’économie mondiale dans les abysse au même moment où il tuerait des dizaines voire des centaines de milliers de personnes puisque le Tôkai est le cœur économique du Japon avec ses milliers d’usines longeant le Tôkaidô. Toyota. Sharp. Je suis l’activité sismique sur le site de l’Agence de Météorologie Nationale et heureusement, pour l’instant, rien ne donne à penser que nous soyons en danger de ce côté là, en tout cas, à brève échéance. Cela étant, les spécialistes doivent être en train de faire tourner leurs modèles et nous aurons une meilleure idée de l’évolution dans quelques mois. Le tremblement de terre du Tôkai est prévu depuis vingt ans pour être l’événement majeur du 21e siècle. Imaginez. Une côte. Et une fosse gigantesque de 7000 mètres de profondeurs. Le Fuji y culmine ainsi à quelques 10.000 mètres. Selon certains spécialistes, il ne serait pas impossible qu’un séisme violent conduise à un effondrement des côtes d’autre moins plusieurs mètres. Le tremblement de terre du Tôkai sera ressenti jusqu’à Tôkyô où il créera un tremblement de terre de magnitude 7.
    Cela étant, ce n’est la à proprement parler le séisme que nous attendons. L’ennemi de Tôkyô est quelque part entre Chiba et Ibaraki, il prend la forme de la péninsule de Boso. Cette péninsule qui ferme la partie est de la Baie de Tôkyô, est poussé par la même plaque qui connait une forte activité depuis un mois et a causé le grand tremblement de terre du 11 mars. Or, dans le voisinage de la péninsule, sous Tôkyô, la complexité sismique est réelle. Des spécialistes ont même mis en évidence que la plaine du Kantô où se trouve Tôkyô est, en elle même, une plaque plus ou moins posé sur trois lignes de fractures. Tôkyô connait ainsi des séismes à intervalle régulier, le dernier est en 1923. La question que se posent les spécialistes est de savoir si le séisme a libéré de la tension, ou si au contraire désormais de la tension est accumulée sous la capitale.
    Les répliques s’articulent entre le département de Nagano, loin de l’épicentre et un peu comme “à l’autre bout”, dans des montagnes (ce qui est assez logique…), Miyagi et Fukushima, les deux départements exposés au séisme et au tsunami, et Ibaraki et Chiba, sur Boso, justement.
    J’achète de l’eau. Je ne dors pas bien. Je contrôle l’origine des aliments. Je fais des réserves. Je porte une lampe torche à dynamo. Veille à ne pas exposer de chose fragile en hauteur. Et je m’étonne de garder le sourire. J’apprends peut être en quoi l’apparence a au Japon un poids si fort et si particulier, social. Pourquoi on garde tant pour soi.
    J’ai re-re-regardé Hana no Ran, mon Ô-oku préféré, à quoi cela sert-il de faire des efforts. Je veux du facile, du simple. Je ne veux pas penser. En tout cas pas penser trop. Tiens, ce serait peut être le moment d’aller à la gym, comme Yann.
    Dimanche, Jun et moi faisons un pic-nic si le temps le permet. J’oublierai ma fatigue, comme nous le faisons tous en faisant des réserve de choses utiles. En me demandant jusqu’à quand nous allons tenir comme ça. À attendre une secousse qui ne vient pas, comme vaccinés par celles que nous n’attendions pas et qui, depuis un mois, nous ont rappelé que malgré tous nos efforts pour continuer à vivre normalement, tout ne sera jamais plus comme avant.
    De Tôkyô,
    Madjid
  • La semaine à part, il y a déjà bien longtemps…

    La semaine à part, il y a déjà bien longtemps…

    Cela est très facile, publier un album photo sur Flickr, pourtant, des fois, cela me prend un peu de temps. Le truc, c’est que je photographie en RAW, ce qui nécessite d’exporter en JPEG après, et avec un SIGMA, pour avoir de jolies couleurs, il faut retoucher un peu. C’est pareil avec tous les appareils, mais j’ai acheté un SIGMA pour la richesse des couleurs et l’absence de pixels visibles, donc… Mes photos du week end dernier, je les ai développées dans LightRoom, je les ai un peu retouchées, me permettant de raviver la lumière des fleurs en contrejour, de renforcer les couleurs sous le ciel gris comme j’aime… C’est que photographier en couleur par temps pourri, à moins de faire dans l’architecture (et encore, car on manque d’ombres et de contrastes), ce n’est pas facile. Avec le RAW, on a une très grande liberté d’action, car la photo n’est pas outrageusement compressée comme avec le JPEG. Et avec SIGMA, la maitrise de la luminosité ainsi que de la couleur est parfois bluffante. Ainsi, parmi les photos de dimanche, un cerisier aux fleurs presque mauves avaient un peu rosi et qui ont très facilement retrouvé leur tonalité fushia sans que cela n’altère les autres couleurs. Mais pour tout dire, plus que la couleur, ce que j’aime avec SIGMA, c’est le poli de la matière, mais quand il y a du grain. Ça ressemble vraiment à des photos argentiques.
    Alors voilà, donc, avec retard, les photos de notre voyage à Kyôto quand le nuage radioactif a traversait le Kantô. Peu d’endroits que je ne connaissais pas, une grande familiarité avec les lieux, mais de bien belles promenades tout de même.
    Le temps est maintenant résolument au beau. Grand soleil et ciel bleu, températures presque de saison. C’est enfin le printemps, tant attendu. Les médias vantent le deuil de la population et l’absence de hanami, ces promenades et picnics destinés à regarder les fleurs de cerisier. Ce qui est un mensonge comme en atteste mon album photo de dimanche. Bien sûr, comme le soir il n’y a pas d’électricité, il est difficile de faire ces grandes soirées beuveries sous les cerisiers en fleur. Mais bon, les Japonais et le deuil, ça fait deux, à mon avis. À Kyôto, je n’ai pas ressenti de deuil. Et à Tôkyô, les magasins de Ginza ne désemplissent pas… Avec une collègue, on se demandait si en fait ce “deuil” dont s’abreuve la télévision n’est pas un truc destiné surtout à l’étranger. Car pendant ce temps, la situation des gens vivant à trente kilomètres s’est détérioré, particulièrement depuis qu’on sait qu’à 48 kilomètres au nord, des mesures ont montré une contamination très forte et pouvant présenter un risque à moyen terme. Les médias japonais montrent leur collusion avec l’industrie et la politique de façon caricaturale. On nous montre ainsi des consommateurs ravis d’acheter des fruits et légumes de Fukushima. Pourtant, dans mon supermarché, les produits de Ibaraki, à coté de Fukushima, sont boudés alors que ceux des iles à l’ouest, Kyûshû, sont pris d’assaut. Je n’habite pourtant pas un quartier à expatriés. Les étrangers y sont principalement des Indiens, vivant en famille, ou quelques occidentaux qui offrent la particularité de parler japonais (je le sais car j’en ai croisé à Konami, en grande conversation avec d’autres usagers).
    Ce matin, en regardant Chii sampo, j’ai constaté l’épisode avait êté tourné “après”, et pourtant pas un mot, juste un long moment de silence quand en passant à côté d’un stade il a constaté qu’il n’y avait personne. En effet, pendant les deux semaines qui ont suivi le séisme, tout était désert partout, preuve, s’il en est, que chacun redoutait les radiations…
    Mon sommeil, en ce moment, est très irrégulier. Je me couche trop tard, mes yeux s’ouvrent trop tôt, je suis donc fatigué au réveil car mon traitement est en générale à son maximum. Cette nuit, mes yeux se sont ouvert plus tôt encore, et j’ai ressenti les mêmes effets que la première nuit. Palpitation, sueur. Je me suis rendormi, mais au réveil, j’ai constaté que mon lit était défait. Ce n’est pas bien grave, cela m’arrivait aussi parfois avec l’autre, je sais que ces médicaments augmentent le stress. Le grand beau temps, enfin de retour, les fleurs, le verdissement de la nature, vont m’aider à surmonter ce stress : on ne se remet pas d’un tremblement de terre aisément, particulièrement quand il est suivi d’une catastrophe nucléaire et que l’on est, comme moi, conscient des dangers de cette énergie. Et puis je sais que l’économie japonaise va progressivement rentrer dans la phase finale du long dépérissement dans laquelle elle est entrée il y a 20 ans. C’est un motif supplémentaire d’inquiétude. Comme le suggérait Yann il y a deux semaine, “ils ne changeront pas”. J’ai vu une vidéo sur le site du Financial Times qui a achevé de m’en convaincre. Un professeur d’université et conseiller de la Banque du Japon expliquant au journaliste que financer la reconstruction serait très simple, le gouvernement financerait par des obligations… Avec plus de 200% de dettes, une épargne en baisse, des risques élèves de séismes que désormais tout le monde prend au sérieux, qui prêtera au Japon. Le journaliste a donc posé la question en ces termes. Et ce crétin d’universitaire, avec sa tête de bon japonais de droite, rigide, la bouche en cul de poule pour bien articuler et se donner l’air intéressant qu’affectionne l’élite de ce pays, son côté Giscard, si vous voulez, de répondre que les entreprises japonaise ont de nombreux biens qui peuvent garantir ces nouvelles obligations. Avec plus de 200% d’endettement, il est clair que le Japon a dors et déjà utilisé, que tout est déjà hypothéqué, enfin, que tout borde la montagne de dettes japonaises. Bref, désormais, ce n’est pas à 1,35% que le Japon empruntera, grace à l’épargne intérieure, mais au taux du marché, sur le marché mondial, et vue le rsique que représentent et la montagne de dette et le risque de tremblement de terre, ça avoisinera au moins les 10%… sans compter que les départs d’entreprises occidentales va faire chuter la valeur des biens immobiliers d’entreprises surévalués à fond. Quand on pense que dans ce pays, où les entreprises étrangères sont traitées comme des intrues que l’on daigne accepter (les investissements directs sont quasiment impossibles, bref, c’est la Corée ou l’Indonésie qui attirent désormais les capitaux et les entreprises), où on est même pas fichu de parler anglais correctement parce que l’école et l’universités sont des usines à bourrage de crâne, et où le secteur immobilier d’entreprise est deux à trois plus cher que dans les autres pays environnants, il est clair que la nouvelle donne va changer bien des choses… Réveils difficiles. Mais l’élite japonaise n’en a cure, elle a dors et déjà exporté sa progéniture dans les meilleures universités étrangères, comme Koizumi dont le fils a été scolarisé aux USA, ainsi que leurs capitaux qui, en cas de faillite, bénéficieront certainement de l’anonymat Suisse pendant que le Japonais moyen verra les économies de son dur labeur accaparées par le gouvernement qui n’aura aucune autre solution. Promenez vous dans Otemachi, regardez ces grands immeubles et ayez un chiffre en tête : 45% de surfaces vides… avant le séisme. Alors l’année prochaine… Pas étonnant que je dorme mal, c’est fragile, pour moi, ici… J’avais écrit un article dans ce blog il y a un peu plus d’un an à ce sujet. L’étaux se resserre. Jun maintenant me crois quand je dis qu’on va à la faillite. Il m’a demandé récemment comment il peut faire. Je lui ai dit qu’à part la Suisse ou le Luxembourg, ses économies seront gelées car les banques devront fournir les détails des avoirs de tous les Japonais, même à l’étranger. Il m’a demandé si acheter un coffre fort… Je lui ai dit qu’il y a alors une inconnue. Garder du Yen est un suicide, ce n’est que du papier, et quand l’échéance arrivera, sa valeur chutera. Mais acheter quoi ? L’Euro n’est pas non plus dans une super forme. De l’or, lui ai-je dit… Bon, on blaguait un peu, mais cette conversation est revenue plusieurs fois, je pense qu’il y pense un peu. Au début, il doutait, mais depuis la Grèce et l’Irlande, il a bien compris que le Japon est sur la liste des pays à bientôt avoir des problèmes mais que pour le Japon, avec cette montagne de dette, la corruption des élites presque au grand jour, avec leurs règles comptables différentes, ce sera pire. Le capitalisme est un système vraiment sale, immoral. Les travailleurs irlandais, espagnols, grecs, qui paient la spéculation de quelques uns… Au Japon, les économies seront gelées, c’est évident, il n’y aura pas d’autres solutions, elles servent dors et déjà de garanties à cette colossale abysse de la dette, officiellement entre 200 et 220%, record mondial battu. Alors, l’autre têtard en cul de poule m’a vraiment halluciné. Et le journaliste du Financial Times devait se retenir, à mon avis…
    Je suis dans le train du retour, maintenant. Curieux, il y avait autrefois, je veux dire, avant le tremblement de terre, deux à trois suicides par semaines sur cette ligne de train, et voilà qu’il n’y en a plus. J’avais entendu que les suicides disparaissent dans les périodes de catastrophes. Quand les suicides reviendront, nous saurons que tout est redevenu normal…
    Mon pied reste douloureux, je pense que j’irai chez le médecin si ça continue comme ça, mais à ce que j’ai lu, c’est un truc qui s’installe et se déloge difficilement. J’avais commencé à avoir le même truc au pied droit, et puis c’est parti, là c’est bien plus incrusté, c’est le pied qui a souffert lors de mon entorse. Je ne me souvenais plus de quel pied il s’agissait. En fait, le droit. Pendant cette époque, mon pied gauche a porté mon poids. Depuis deux ans, de plus, il m’arrive de ne pas faire mes lacets de chaussures car on doit les défaire en permanence. Aux symptômes, c’est une épine de je ne sais plus quoi. Le talon et parfois jusque sous la voute plantaire, un sentiment de pied rouillé, parfois, au réveil. J’avais eu ça à l’autre pied un peu, et puis c’était parti. Dimanche dernier, ça a vraiment été très intense dans le pied gauche. Une élève souffre du même maux depuis quelques années, ça lui a gâché ses vacances à New York l’an dernier. Elle n’avait que 5 jours, soit en fait trois jours réels, elle était vraiment très déçue. C’est une étudiante que j’aime bien, une Japonaise des années 90. Curieuse, ouverte sur le monde, et un peu écologiste. Je la retrouve demain. Notre dernière conversation avait été sur le tremblement de terre en Nouvelle Zélande…
    Ce matin, je ne sais pas bien pourquoi, peut être le manque de sommeil, j’ai écouté de la disco au petit déjeuné. Pas n’importe laquelle, Donna Summer, son album Four saisons of Love. Qu’est ce que c’était bien produit… Il y avait quelque chose d’innocent dans cette musique d’après le choc pétrolier. Je ne comprends pas ce qui a mis dans la tête des gens que le Disco allait avec les pattes d’éléphant. Aux USA, ce pays à bout de course, épuisé par la guerre du Vietnam, peut être. Et encore, quand on regarde les quelques vidéos tournées au Studio 54, sur YouTube, ce n’était pas très pat’def… Le souvenir que j’en ai, c’est plutôt satin coloré, jupes droites fendues, épaulettes, coiffures coque des filles, tunique sur pantalon satiné, écharpe satiné et chapeau à voilette. Le Disco était très champagne : dans Love in C Minor, les filles finissent une bouteille de champagne en parlant de mec, ou plutôt, de sexe de mec. Bref. J’ai écouté Donna Summer, et vraiment, j’ai trouvé ça presque joli. Bon, d’accord, cela n’a rien à voir avec la vidéo de Leo Ferré que j’ai regardé en allant au travail cet après-midi, Il n’y a plus rien, certainement le texte poétique résumant mieux que je ne saurai jamais le faire pourquoi, malgré des opinions philosophiques ou politiques beaucoup plus tranchées, je suis un socialiste et non un révolutionnaire. Pas un Péhess, un socialiste. Un socialiste est un communiste qui ne croit pas au communisme. Mais comme je vous dit, je vous parle des socialistes, pas des Péhess. Pour eux, le désespoir, c’est perdre une élection… Alors, ce texte de Ferré, c’est le récit de la tristesse, et c’est aussi le souvenir de ma camarade Violette Bakovic qui m’en a parlé la première fois. J’ai été un peu elle, la première fois où je l’ai écouté seul. Ce texte raconte L’après-soixante huit, et il est porté par la force poétique du dernier grand chanteur de cette race de chanteurs, ceux qui vivaient leur texte et le jouaient, un truc qu’ils avaient développé dans ces café-concerts où ils avaient débuté. Comme Barbara. Les chanteurs, depuis, ont d’autres talents, d’autres façons. Mais Ferré ressemblait plus à Piaf qu’à Daniel Darc, ou Dominique A, ces deux grands artistes de notre temps.
    Ma matinée fut donc disco. Et j’ai repensé à mes cycles”. Je dois travailler à cette période, la dernière du cycle keynésien. Le Disco, c’est quand même la dernière fois où on a pensé, partout dans les pays développés, que les gouvernements s’occuperaient de tout, avant Thatcher et Reagan, ces deux anti-Roosevelt qui ont amorcé la ruine des états providence et inauguré l’âge individualiste, nouveau riche, rythmé par leurs “boom and burst”, ces périodes de croissance spéculative suivie de récessions dont le keynésianisme nous avait préservé… Ce que je dois travailler également, ce sont les séries statistiques, économiques, car elles corrèlent la démonstration. Je dois également atténuer mes critiques de Kondratieff, car après tout, il n’est pas responsable de sa propre récupération par les monétaristes vendeurs d’or.
    Et puis il y a mon roman, mais en fait, je crois que ce truc de disco, ce matin, c’était un appel pour m’y remettre. Déjà plus de 130 pages et je n’ai pas même pas l’impression d’avoir vraiment commencé…
    Le métro est bondé, je vais vous laisser. Je vous laisse avec les photos et cet article qui clôture la longue série tremblement de terre car mon esprit, lui aussi, commence à s’en libérer.
    De Tôkyô,
    Madjid

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  • Le triomphe de la vie, ou le retour du printemps

    Je suis dans le métro, je vais au travail. Il fait chaud dans les wagons. En effet, cette fichue habitude japonaise de mettre l’air conditionné partout a conduit, par soucis “d’économies” à sceller les fenêtres, qu’il est donc impossible d’ouvrir. Les résultat est que seul une aération rend l’air supportable. Nous macérons donc dans un air chaud, ce qu’accroit la température extérieure comme l’encombrement des trains : nous ne sommes toujours pas revenus à la normale, environ 80% des trains circulent, afin de réduire la consommation d’électricité.
    Dehors, c’est un grand soleil et un beau ciel bleu. Les coeurs se réchauffent. Le miens, en tout cas. Le tremblement de terre est loin, désormais. Ici, la vie a repris un cours plus ordinaire. Cette nuit, une secousse m’a réveillé. Pas forte, mais suffisante. Les battements de mon coeur se sont accélérés, et pourtant c’était évident que ce n’était pas un gros truc.
    Vous pouvez regarder des photos que j’ai prises ce weekend en me promenant à la recherche des premiers cerisiers en fleur. Promenade un peu douloureuse. Mon entorse d’il y a trois ans s’est réveillée. J’ai acheté une sorte de pansement de soutien, donc maintenant ça va, mais depuis une semaine, il m’arrive de souffrir terriblement. Cela ne nous a pas empêché de marcher pendant deux ou trois heures.
    Je reviendrai plus tard, j’ai en effet eu l’idée d’un billet un peu original.
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Pour Sanja…

    Pour Sanja…

    Je vous avais promis une surprise… Cela prend toujours un peu plus de temps que prevu, mais la voila. L’an dernier, j’avais poste une video prise lors du festival Sanja, le Sanja Matsuri. Un petit orchestre chantant des chansons anciennes en bordure de la Sumida.
    Toutefois, ce n’etait qu’un infime morceau du film realise ce jour dans l’arrondissement de Taito, mon arrondissement prefere de Tokyo, vieux quartier populaire et commercant, ouvrier et un peu gouailleur.
    Le Sanja Matsuri est cette annee annule pour cause de tremblement de terre. Decision absurde, mais bon… Je vous offre donc ce montage baignant dans la lumiere de mai, dans la verdure de ces quartiers de l’est, et la joie, l’excitation du peuple de ces presques faubourgs de Tokyo, mes freres.
    En esperant contribuer a une maigre consolation…
    De Tokyo,
    Madjid

    Pour ceux qui avaient loupe l’orchestre…
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  • Le printemps, finalement

    Le printemps, finalement

    Un des rares programmes Chii sanpo sur Youtube.
    (jeudi 31, vers 13 heures)
    La nuit dernière, je n’ai pas pu dormir correctement. Je pense que mes yeux se sont ouverts vers cinq heures ou cinq heures et demi, il y avait un fin rayon de lumière qui passait par le vasistas au dessus de moi, faible encore, comme au levé du jour. Et puis je n’ai pu me rendormir. Des idées venues du pays des rêves me tournaient dans la tête. Je ne m’en souviens pas très bien, mais à un moment, j’ai pensé que ça n’avait ni queue ni tête et je suis presque parvenu à me rendormir, mais alors j’ai pensé qu’il allait être l’heure de me lever, mon rythme cardiaque s’est accéléré et ça a été fini. Il était sept heures moins le quart. J’ai pensé, mince…
    J’avais chaud, j’ai retiré l’une des deux couettes qui me couvraient. Ne me demandez pas pourquoi j’ai besoin d’être très couvert. Oh, et puis… Tout d’abord, j’aime dormir nu. Je veux dire tout nu. Éventuellement, en hiver, je mets un tee-shirt, mais je n’aime pas trop. J’aime bien ne rien porter du tout. J’aime le contact de ma peau sur les draps, que j’aime bien rêches et que je lave donc souvent pour qu’ils le restent. Nu, dans mon lit, j’ai le sentiment d’être vraiment chez moi, je me roule, me mets en boule, je me mets en travers, je me sens libre. Ça m’a pris je devais avoir quatorze ou quinze ans, j’ai abandonné le pyjama, un jour, et je me suis senti libre. Cette sensation ne m’a pas quitté. Il faudra toutefois que je m’achète ou que je me fasse un pyjama, très ample, pour l’hiver. Il devra être très ample, très très ample.
    J’ai donc retiré la deuxième couette, celle qui donne un peu de volume, de poids. C’est un truc étrange, depuis l’enfance, la nuit, j’ai besoin d’une couverture, et bien souvent un simple drap ne me suffit pas. Peut être un reste de ces couvertures que ma mère superposait quand, enfant, j’étais malade. Rhino-pharyngite alternant avec bronchites et crises de foies dues aux antibiotiques et aux doses colossales de lait que l’on me forçait à avaler. Ma mère était partisane de ce qu’elle appelait des “suées” et j’ai donc passé des années blotti dans un lit surchauffé par des couettes, des couvertures et des draps. Aujourd’hui encore, un simple drap et une couverture légère me semblent parfois insuffisants.
    C’était trop tard, je me retournais dans mon lit, je me suis mis à transpirer. C’est bon, j’ai pensé. Alors je me suis levé. Couché à une heure et demi, réveillé à cinq heures et levé à sept heures et demi. Pour sur, mon traitement n’aide pas mais je ne pense pas que ce soit l’Atripla. J’ai regardé le vasistas, je l’ai ouvert -c’est en fait une assez grande fenêtre dans le toit. Le soleil, l’air frais du matin et une bonne rassade de radiations ont envahi ma chambre, et j’ai laissé la fenêtre ouverte. J’ai entendu mon purificateur d’air et j’ai pensé à ce moment là que depuis le séisme, je n’avais pas une seule fois ouvert les fenêtres. J’ai enfilé un tee-shirt, un bermuda et je suis descendu.
    J’ai arrêté le purificateur, allumé mon iMac et j’ai ouvert la fenêtre. Le soleil, le ciel bleu ont illimité la pièce, et l’air frais ainsi que quelques particules de Césium 137 et quelques particules d’iode 131 sont entrés. J’ai senti mon chez moi revivre et respirer. Un purificateur d’air ne remplacera jamais l’air pur, même l’air pur faiblement radioactif. Sur mon ordinateur, j’ai lancé le tuner et je suis tombé sur le super morning de terebi asahi, trop content de voir les têtes des présentateurs qui ne reviendront pas la semaine prochaine. En effet, le super morning se termine après 18 ans de bons et loyaux services. Je me demande quelle sera la prochaine équipe lamentable qui prendra la relève. La fille avec son garapon me manquera.

    J’ai éteins pendant que je prenais mon petit déjeuner. J’espère ne pas avoir loupé THE Chii sanpo, celui que j’attends depuis deux semaines : le premier d’après le séisme. Je crois vous avoir déjà parlé de lui. Il s’agit d’un ancien acteur reconverti dans une émission promenade à travers le grand Tôkyô en générale, parfois en région, Chii san. Mes préférés sont ses promenades dans des arrondissements que je connais peu, comme Arakawa ou Kita. Ou encore dans ceux que je connais bien, et où il remarque des endroits que j’aime, un arbre ici, forcement rippana, ou un artisant obligatoirement sasuga. Pour connaitre Tôkyô, quand vous viendrez, branchez vous donc sur Chii sanpo, le matin, sur terebi asahi, entre 9 heures 55 et 10 heures 10. Essayez de retenir le nom de la gare. Enfin, je dis ça, mais si vous ne comprenez pas le japonais, prenez au moins le plaisir de faire ce type de traversée, et essayez ensuite la même chose en descendant dans un quartier, à l’est, vers chez moi. Kiba, Monzen, Morishita, Oshiage… Je suis sûr que regarder un ou deux épisodes vous inspirera un type d’exploration que vous connaissez bien si comme moi vous êtes un flâneur parisien ou un oiseau de nuit : passer le bout de son nez dans une petite ruelle délabrée, entrer dans une cour, regarder des terrains vagues où poussent des fleurs, envier les chats s’étirant au soleil devant la vitrine d’un magasin de biscuits, compter les papillons virevoltant au dessus de ces méga-touffes de plantes vertes et de fleurs qui bordent les rues des quartiers populaires de l’est, et franchir le porche d’un sanctuaire shintô apparemment à l’abandon mais qui de près dévoile un magnifique travail de sculpture sur bois. Je me promenais comme ça à Paris, au hasard sur mon vélo ou à pied, je me régale à Tôkyô. Jun m’a dit une fois qu’il ne connaissait personne qui se baladait comme ça. Je connais certains quartiers de Paris comme ma poche, mais concernant Tôkyô, je pourrais même parfois dessiner la carte… J’adore les quartiers de l’est, bien plus vivant que certains quartiers de Paris, grouillant de végétation, d’oiseaux et d’insectes sonores en été. L’annonce de l’annulation du Sanja-matsuri cette année m’attriste… Taitô sans Sanja, quelle tristesse…
    Je n’ai donc pas regardé Chii, ce matin, mais j’ai continué à regarder un dorama de la fin des années 80, l’époque de la bulle spéculative. Autant le Japon fait parfois pauvre par moments, autant à cette époque on sent qu’il y avait de l’argent! L’histoire est nulle, mais je trouve toutefois que les doramas de cette époque avaient encore un scénario. Les feuilletons, de nos jours, ne sont que de très vilaines et très pauvres adaptations de mangas. Pire, la crise économique a fait s’installer un climat pudibond, bigot. Pas un sein, pas une cuisse, pas un baiser. Dans les feuilletons des années 80, on s’embrassait et le taux de dénudé était très comparable à ce qu’on a en France. Pas étonnant que le Japon soit devenu un pays de puceaux et de frustrés qui ne couchent pas (mais lisent des mangas bourrés de trucs pervers). En tout cas, l’histoire de celui là est gentillette. Ça se laisse regarder.

    (vendredi 1er avril, vers 13 heures trente) Le temps passe vite, je n’ai pas pu terminer mon message, hier. Le matin, j’avais donné une leçon à Marie. L’après-midi, je suis allé à l’école. Il faisait très beau. Le printemps est définitivement là, d’ailleurs, on peut enfin voir des fleurs dans les cerisiers. Mes leçons se sont enchainées, la dernière, celle de mon étudiante Rie, a été intéressante. Elle parle bien (je l’évalue B1 et pense qu’elle pourrait tenter B2), et elle a des amis Français. Sitôt le premier tremblement de terre passé, elle a reçu un email d’un ami Français, a qui elle a dit qu’elle allait bien. Les mais suivants de cet ami se sont avérés, comme ceux d’autres amis, insupportables, m’a t’elle dit. Tout lui disaient de fuir, loin, de quitter le Japon. Rie a très bien résumé son sentiment, et le miens, fuir où? Elle a vite compris que la télévision japonaise couvrait la réalité, mais quand elle a regardé la télévision française, la vision apocalyptique l’a énervée. Elle cherchait de l’information, n’a reçu que du stress et ce qu’elle considère être une forme de manipulation par la peur. Rie a confirmé mes sentiments et ceux de nombreux Français au Japon, pris en étaux entre une famille stressée en France et leur vie, leur quotidien, au Japon. Elle a jugé la réaction de la France, des Français comme une preuve évidente que les Français ne comprennent pas les Japonais. Là encore, la remarque qui fait mal, car moi même, j’ai ressenti cela, avec honte pour mon pays, la France. Les USA ont fait montre d’une plus grande discrétion dans leur gestion de cette catastrophe. Comme je lui ai dit, c’est très vite sur le New York Times que je suis allé chercher mes informations, et moi aussi, par moments, les réactions sur Facebook m’ont énervé car recevoir des messages m’informant qu’il y avait eu un tremblement de terre, que la centrale allait exploser, que les radiations seraient pire que Tchernobyl, avec des gens se répondant les uns après les autres sur mon mur, m’obligeant donc à recevoir ces messages, toujours dans la surenchère, en m’invitant à fuir loin, très loin, “même en Chine les radiations vont venir”, incapables de lire mes commentaires leur demandant d’arrêter… Ici, on a tous eu la tête qui allait exploser, en France, personne ne semblait vouloir comprendre. Comme je l’ai dit dans mon premier message sur le sujet, nous sommes nombreux à avoir notre vie ici. Moi, à Tôkyô, j’ai mon journal, vingt ans d’écrits. Je suis venu avec, ici, comprenez vous ce que cela veut dire ? Ma place est ici. Maintenant, cela dit, j’ai également reçu des messages chaleureux, inquiets mais pudiques, parce que ça ne sert à rien de surenchérir. Ceux là m’ont réchauffé le cœur, et j’ai souligné aussi cet aspect à mon élève Rie qui, hélas, n’a reçu que des messages affolés, ajoutant du stress à la confusion du moment.
    Le temps hier après-midi s’est couvert, est devenu incroyablement gris. Ce matin aussi était très beau mais tout à l’heure, alors que je prenais le métro, j’ai vu pas mal de nuages. La température est toutefois très douce. Dimanche, nous irons à Koishikawa regarder les cerisiers.
    La télévision est désormais redevenue quasiment normale, les publicités font timidement mais sûrement leur retour. Moi, je ne sais si c’est l’effet tremblement de terre, mais depuis quelques jours, je m’asperge généreusement d’Aramis. J’écris ça car il y a deux jours, alors que je bavardais, j’ai senti mon propre parfum, et j’ai pensé que je devais en avoir mis une sacrée rassade! Parfum rétro, que j’aime bien parfois.
    J’ai reçu un commentaire de l’îlotière qui avait suivi mon blog après l’article du 14: bonjour!
    Dans la presse japonaise, la venue de Nicolas Sarkosy a été une sorte de non-événement. Il a assuré le Japon de la solidarité du G20. La venue d’un ingénieur d’Areva, de la présidente d’Areva sont un peu plus commentées, mais comme éclipsées par l’envoi d’une assistance technique par l’armée américaine.
    Ce matin, je vous ai préparé un petit cadeau que je posterai plus tard car je dois terminer.
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Ma vie à l’ère radioactive

    Ma vie à l’ère radioactive

    Publicites AC qui rythment les programmes de television, en boucle, depuis 2 semaines et demi.

    Je me censure, excusez-moi… J’avais commencé à écrire un truc, et puis non, ce n’est pas…
    Et puis tant pis, je vous le mets en annexe car je n’aime pas me brimer, garder sur le cœur. Et comme ce blog est avant tout mon journal, il faut bien que… Enfin oui, quoi, non! Je ne peux pas me censurer. Combien de billets ai-je écrit, et que je n’ai pas publié, simplement pacte qu’au dernier moment j’ai pensé que ce n’était pas super, et que je ne voulais pas rabâcher, et me répéter, et patati et patata… Mince alors! Ce n’est pas facile d’écrire en transparence, en direct, ne pas avoir honte d’être mal compris, d’être jugé. De paraitre pédant parce que je donne un point de vue sur le monde malgré le très faible poids que je pèse dans ledit monde. Est-ce de ma faute s’il me faut écrire ce qui me passe par la tête, et si je me sens obligé de le partager, non pas parce que je suis le centre du monde, mais simplement parce que c’est le contrat que j’ai passé avec moi même, et passé avec vous. J’aimerais parfois tellement avoir un blog Japon, parler des derniers jeux vidéos, des maids et de la nouvelle variété de thé en bouteille que tout le monde va s’arracher à ce qui se dit à la télévision. Est-ce ma faute si j’en suis simplement incapable?
    Rentrer en France. La pensée en a effleuré plus d’un. Rentrer où, me dis-je. Pour quoi faire. Et si demain une des centrales située à proximité de Paris connaissait des problèmes, où donc fuirais-je. Non, rentrer n’est pas une solution. Ici, j’ai mon chez moi, avec mon lit acheté en décembre, et mes espoirs cachés mais bien présents de déménager prochainement dans le quartier de Yanaka ou de Iriya.
    Faire du Japonais. J’ai ressorti des livres. Incroyable comme mon japonais s’est appauvri. C’est normal, je ne lis pas. De sérieux efforts à faire. Ça tombe bien, sur D-Addict, il y a tout plein de feuilletons des années 80. Anthropologie bulliaire et immersion totale en perspective, assortie à une replongée dans le Kanji et Kana et dans un de mes livres de grammaire. Terrible nécessité.
    “Vous n’êtes pas parti?”. La question de la semaine, égrenée du décompte des français restant et de l’histoire du mail de l’ambassade de France qui a fait le tout du web japonais. Assortie d’une piqure de rappel sur Nicolas Sarkosy et l’histoire du sumo il y a 5 ans, “il faut être stupide pour aimer le sumo“. Les Japonais ont une sacrée mémoire. “Pourquoi les Français n’aiment pas le Japon“. La question qui fait mal.
    “Le Japon est un pays fort”. La publicité en boucle à la télévision, avec les SMAP, ou bien des joueurs de football. Je ne la supporte plus. Encore ont ils eu la délicate attention de supprimer le jingle à la fin. Ça donnait envie de balancer la télévision par la fenêtre, et les plaintes ont été très nombreuse. Nippon! Nippon! Le pays blessé panse sa plaie à sa façon.
    Le plutonium. C’est le truc du jour. Malgré tout ce qu’ils ont entendu jusqu’ici, les Japonais absorbent la communication gouvernementalo-industrialo-médiatique. C’en est incroyable. Les parents de Jun étaient inquiet… Qu’il soit viré car il s’était absenté du travail 4 jours. Les radiations? Non! Mais le plutonium, visiblement, ça parle plus que césium. En tout cas, ça fait la une des journaux.
    Le black out. La tendance du moment, avec moi en fond qui croise les doigts pour qu’on passe enfin à l’heure d’été. Cela ferait baisser la consommation d’électricité de 5%. Or, avec l’arrivée de la chaleur et, pire, de la saison des pluies, avec son air humide et moite, on craint une véritable pénurie d’électricité à cause de la climatisation. Mais les paysans constituent un sacré lobby. Et le gouvernement actuel est de la plus pure fabrique post bulle : une bande d’incapables sans volonté politique. En attendant, les vitrines sont éteintes, le métro est sombre, Ginza est éteinte le soir.
    Hoshano, les radiations. Le mot clef. Samedi, en faisant les courses, j’ai vu une magnifique pile de poivrons, 10 yen le poivron. Autant dire que c’est donné, c’est généralement au moins 100 yens les 5 (pour information, les poivrons sont, ici, minuscules). Origine? Ibaraki. Tout s’explique… 10 yens la bonne rassade de césium, c’est vrai que ce n’est pas très cher. En tout vas, ni moi ni personne n’en a voulu, hier, ils y étaient encore. Un peu défraichis.
    L’eau. Incroyable comme un truc aussi banal que l’eau peut devenir en un coup de hoshano une denrée rare, bien plus que l’or et les diamants qui continuent de d’exhiber dans les vitrines de Ginza. À priori, c’étaient bien les pluies d’il y a deux semaines qui ont pollué l’eau de Tôkyô, mais tout est semble t’il redevenu normal. En attendant, il est impossible de trouver une seule boutique dans les magasins. Du thé, du jus d’orange, mais pas d’eau.
    Le masque. Ne vous moquez pas de moi, ne vous moquez pas de nous. On est nombreux à le porter. On ne sait pas trop si c’est contre les pollens ou contre les hoshaseibushitsu (particules radioactives), peut être un peu les deux…
    La télévision. Grande nostalgie des conseils anti-radiation vus sur la NHK il y a deux semaines. Mettre des gants, un anorak et des bottes, une capuche, porter un parapluie et mouiller une serviette puis s’en recouvrir le visage : très efficace contre l’ingestion et l’inspiration des particules. On se demande pourquoi les employées de TEPCO ressemblent à des cosmonautes quand une simple tenue d’alpiniste peut faire l’affaire… Ça passait en boucle. À vous donner envie d’une interdiction universelle de la télévision…
    TEPCO. Vous ignoriez quel était le nom de la société à laquelle je payais mon électricité chaque mois. Vous avez donc fait connaissance avec Tôkyô Denryoku KK, 東京電力株式会社, appelé en Anglais Tokyo Electric Power. Le pouvoir électrique de Tôkyô… Encore une société qui se serait passé de faire parler d’elle. Et malgré toutes les fraudes, irrégularités, incompétences, dissimulations, une majorité de Japonais continueront de vous dire qu’au Japon, on travaille bien.
    Mon travail. Ras le bol mais, incroyablement, plein de nouveaux élèves. C’est qu’il y a nettement moins de français, et beaucoup d’Américain ou d’Anglais sont partis. Combien d’écoles vont fermer? Pas la nôtre, en tout cas.
    Le Kansai. Nouvel eldorado qui va tout faire pour ne pas laisser passer sa chance. Pas tous les jours que Tôkyô est à ce point fragilisé.
    La normale. Le truc auquel on pense tous, tout en sachant que ce ne sera jamais plus comme avant. Les coupures de courant et ce côté sombre partout nous le rappelle. Dimanche, à Ginza, plein de gens, peu d’étrangers, mais des magasins pleins. Oublier, faire du shopping? Je ne sais pas. Envie de printemps, peut être…
    Les cerisiers ? C’est pour cette semaine.
    Ma vie à l’ère radioactive est exactement la même qu’avant. Plus au nord, pourtant…
    De Tôkyô,
    Madjid

    La vie au temps du nucléaire (billet que je ne voulais pas publier)
    Grand soleil sur la ville, enfin. Partout, les bourgeons de cerisiers sont énormes, comme prêts à exploser des milliers de fleurs en retard cette année d’une bonne dizaine de jours. Grand soleil et puissant soleil, enfin. Enfin, enfin, enfin. Le temps si beau depuis le début de l’année est devenu si triste depuis le séisme. Nous accueillons ce temps qui réchauffe les coeurs, encore un peu lourds. Plus au nord, la catastrophe continue, les ravitaillements sont encore rares, difficile, les manques importants malgré la très généreuse aide internationale que la bureaucratie bloque des quatre fers. Du riz a été refusé, des médicaments retournés dans leur pays, des couvertures dédaignées. Les prétendues élites préfèrent une population affamée, éventuellement secourue par des yakuzas, à une aide internationale, trop comme-ci et pas assez comme-ça. Mon étudiante Marie me confiait hier son mépris pour ces élites qui sacrifient les gens et enferme le pays sur lui-même, voyant dans tout ce qui vient de l’étranger comme mal venu, suspect. Lamentable.
    À la télévision, ici, on continue de compter les morts, moins de 10.000 et les disparus, plus de 15.000, alors que tout le monde sait désormais que le bilan définitif avoisinera bel et bien la somme des deux. À la télévision, de toute façon, tout est désormais redevenu normal. Le feuilleton nucléaire et des reportages sur les lieux sinistrés dominent l’actualité, en alternance avec les conseils pour limiter la consommation d’énergie. Mais encore cette couverture des deux catastrophes, la civile et la nucléaire, est elle partielle, incomplète et frise parfois le ridicule. Ainsi, certains journalistes ont encouragé la consommation d’algues pour éviter la contamination à l’iode 131. D’autres ont rappelé avec sérieux que les légumes n’étaient pas trop dangereux, mais que leur interdiction avait été guidée par l’esprit de précaution. Tonalité toutefois différente sur la NHK, plus grave et plus sérieuse : la chaîne publique ne vit pas de la publicité, celle, notamment, de TEPCO. Et puis surtout, depuis le début de la catastrophe, le NEW YORK TIMES diffuse des informations qui sortent au Japon avec un retard étonnant. Il y a bien le black out de l’électricité, mais il y a également le black-out de l’information. Car les intérêts croisés sont nombreux. Le gouvernement couvre TEPCO pour protéger le puissant syndicat de l’électricité.
    C’est seulement par hasard qu’on découvre, ainsi, que certains des travailleurs, sur le site, ne sont pas des salariés de TEPCO, mais de sous-traitants. Alors je me pose la question : et si cela se passait en France, cela serait-il différent? Et ma réponse est venue très naturellement : non. Avec une différence de poids, toutefois. En France, nous avons des organisation non gouvernementales, des associations, voire des mouvements politiques plus vivants, insérés dans des organisations internationales qui contrebalanceraient des informations officielles. Au Japon, l’information indépendante a du mal à percer et elle est souvent présentée comme “étrangère”, ce qui est, au Japon, l’argument massue, entretenu par le lavage de cerveau opéré très tôt à l’école et ventant l’exception japonaise. J’ai adoré, dans le Yomiuri, un argument d’un officiel au sujet du refus d’accepter du riz thaïlandais, “bien souvent, quand ils ont le choix, les réfugiés préfèrent les produits japonais”. Ouais, même quand on meurt de faim, n’est-ce-pas…
    Je pensais que le Parti Démocrate mettrait fin à cette idéologie chauvine, je m’aperçois qu’ils sont pareils que le Parti Libéral-Démocrate. Leur idée du Japon passe avant les Japonais.
    Imaginez, TEPCO a perdu une semaine car ils voulaient protéger les réacteurs pour pouvoir les utiliser de nouveau par la suite.
    Imaginez, le Premier ministre a été quasiment invisible pendant 10 jours, ce qui lui a valu une sérieuse attaque ce matin à l’assemblée nationale.
    Imaginez, l’armée et les pompiers de différentes régions interviennent sur place, mais agissent sous les ordres de TEPCO, une entreprise privée, dont nous constatons depuis deux semaines l’incompétence après avoir eu les révélations des dissimulations et fraudes à la sécurité sur le site de Fukushima.
    Imaginez, TEPCO au bord de la faillite, qui reçoit des crédits garantis par l’état, pour plusieurs milliards, à des taux bonifiés, alors que la société, dont les multiples fraudes sont avérées, reste privée, ses principaux actionnaires intouchables.
    Cela fait froid dans le dos… Et donc, désormais, nous vivons avec le nucléaire. Je veux dire par là, avec les radiations. Mon vocabulaire s’est incroyablement enrichi. 放射能 , radiation, 放射性, radioactif, 放射性物質, particule radioactive, 爆弾, explosion, 原発, centrale atomique, ヨウ, iode, セジウム, césium…
    Tôkyô 2011, une aventure moderne.