
(Le) Vieux Pédé, Blog, ça va être le défrichage de mon existence après 60 ans, de ma dernière année au Japon, des élections vues de loin, des guerres qui nous entourent, de mon retour en France.
Le Vieux Pédé, Blog… Pourquoi? Autant commencer par la réalité brute.
Je suis pédé, ce qui veut dire que j’appartiens à une minorité qui a dû se battre pour pouvoir exister sans trop courir le risque de la prison ou de la castration chimique et des électrochocs. Une minorité qui a longtemps dû se réfugier dans la marge, le silence et le mensonge. Une minorité reléguée aux terrains vagues, aux chiottes de gare et aux hôtels borgnes, là où ça sentait la pisse et où rodait la flicaille.
Pédé, c’est mon honneur.
C’est mon histoire, une histoire qui loin d’être individuelle est collective. Un « nous » furtif, un peu sexuel et un peu amoureux, nos éclats de rire et nos larmes, c’est le visage de ceux qui ne sont plus, de ceux qui sont encore et de ceux qui nous rejoignent à peine sortis de l’adolescence. C’est un beau mot, pédé, quand c’est nous qui le pensons et nous pensons à travers lui. On n’en a pas beaucoup d’autres.
Pourquoi pas « gay », alors?
À partir de la fin des années 60, nous avons commencé à nous dire « gays ». Pas tout le monde, non, mais le mot a pris au point d’être devenu de nos jours le qualificatif dominant pour nous désigner dans la presse hétérosexuelle et chez les politiques, même les plus frileux.
Le mot avait commencé sa vie aux États-Unis dans la première moitié du 20e siècle, mais c’est avec les différentes insurrections de la seconde moitié des années 60 aux USA que le mot s’est imposé. Le Gay Liberation Front a très rapidement donné au terme une connotation politique. En France, c’est principalement avec l’émergence d’un « milieu », entendre des bars et des discothèques, que le terme a fini par prendre, les principaux mouvements militants continuant à lui préférer le terme « homosexuel ».
C’est à cela entre autres qu’on peut voir que notre histoire et notre situation diffèrent d’un pays à un autre, d’une culture à une autre…
La période 75-85, cest l’âge d’or des gays
Une communauté définie par une culture et des pratiques (le disco et les clubs, la danse, le cruising en plein air ou dans des lieux de drague et de consommation sur place, les bars, des groupes, une certaine conscience politique « de gauche » ainsi qu’une certaine forme d’hédonisme à travers la pratique de la gym) principalement représentée dans les grandes villes.
L’importance de cette culture « gay » reste toutefois à relativiser car elle ne représentait pas, et de loin, la majorité. C’est elle, toutefois, à travers son militantisme, sa presse et les Prides, qui a permis la libéralisation et la fin des législations répressives.
Le SIDA est venu mettre fin à cette parenthèse enchantée, à l’innocence d’une sexualité désinhibée et de torses exhibés sans retenue dans l’espace public. Il a fallu faire face. Les corps sont devenus malades, rachitiques. Il y a eu les premier décembre, ACT UP. Toute cette culture s’est évanouie avec ceux qui sont morts.
Pour moi, les gays sont morts.
Il n’en reste que la variante zombie, pour reprendre l’expression d’Emmanuel Todd. Il y a 50 ans, Gabriel Attal, Olivier Dussop ou Jean-Philippe Tanguy n’auraient jamais été des « gay visibles », oh que non. C’est cela, les « gay zombies ». Rien d’étonnant à ce qu’ils soient conformistes, remplis d’égoïsme social et impregnés d’idéologie autoritaire.
Personnellement, cela ne me surprend pas qu’il y ait tant d’homosexuels de droite voire d’extrême-droite. Ils sont l’expression d’une culture morte vidée de sa substance politique et récupérée par le capitalisme d’une part, et du glissement de toute la société vers une idéologie nationaliste imprégnée d’autoritarisme.
Je suis assez réservé sur l’idée d’homo-nationalisme. Cela sous-entendrait que les homosexuels devraient être à tout prix du côté de la lutte contre les oppressions. En fait, non. Les homosexuels sont des beaufs ou des bourges comme les autres, et ils sont le reflet des clivages idéologiques de leur temps et de leur condition sociale. Après tout, beaucoup de prolétaires votent à l’extrême-droite, c’est-à-dire contre leurs intérêts objectifs.
Il faudrait plutôt nous interroger sur ce que nous (n’)avons (pas) fait pour empêcher cela…
Pourquoi pas « queer », alors?

« Queer » tente de répondre à cette question, justement.
Le terme a littéralement explosé en 1990, en particulier dans la tronche d’ACT UP New York.
ACT UP New York avait été conçu comme une machine politique utilisant tous les codes du marketing possibles et inimaginables afin de briser le spectacle de l’Amérique reaganienne. Une Amérique en pleine révolution néo-conservatrice, raciste et cool à la fois, avec un président qui sourit et une bourse qui monte, qui monte, qui monte, alimentée par de massives baisses d’impôts pour les riches. Et un silence total sur l’épidémie, jusqu’au sein même de la communauté gay, tétanisée.
Une communauté qui a mis plus de trois ans à sortir du déni.
ACT UP a donc dès le départ misé sur les corps de ses militants jeunes pour faire passer le message. De jeunes hommes blanc, issus de la classe moyenne, ça faisait des images chocs, et dans une Amérique raciste, conservatrice, ça avait plus de chance de faire passer le message que des corps noirs, des toxicomanes et des femmes trans prostituées.
Qu’on ne s’y trompe pas
ACT UP parlait bel et bien de racisme, des personnes trans, des prostitués et des toxicomanes, de l’Afrique et des populations noires et hispaniques touchées de plein fouet. Mais toujours, lors des actions, c’étaient surtout des corps blancs que l’on voyait.
Le marketing et la recherche de l’efficacité se sont alors heurtés à l’émergence d’un discours politique radical que l’on dirait « woke » aujourd’hui.
C’est un tract-fanzine dont le but n’était pas de viser spécifiquement l’association et distribué anonymement qui a ouvert une guerre interne dans ACT UP New York. Elle ne s’en est jamais remise et ce discours de Larry Kramer en 1991 en traduit le résultat (en gros “on se bagarre les uns contre les autres, plus personne ne s’écoute, on n’est pas capable de mettre plus de 100 personnes dans la rue, Bush n’a rien à faire de nous, on est globalement morts“).
Tout y passe.
Queer Nation prend acte du décès politique de la « communauté gay » car en cours de route elle a abandonné les trans, mis les lesbiennes de côté, oublié les noir, les hispaniques et se cantonne au consumérisme. Le tract, rendu célèbre par sa dernière page « I HATE STRAIGHTS » (je hais les hétéros), dépasse les cadres des sexualités spécifiques et esquisse un bloc nouveau, le bloc « queer » (dégénérés, en anglais), en refusant les cadres et les catégories établies par le groupe hégémonique hétérosexuel.
Ainsi, d’un point de vue strictement queer, LGBTIQA est une aberration. On devrait simplement dire « queer », libre à chacun ensuite de vivre et se définir comme il l’entend, en abolissant les genres et les sexualités.
Le terme est arrivé en France dans la seconde moitié des années 90 et Guillaume Dustan est certainement son promoteur le plus connu.
Avec le recul, que constate-t-on?
Tout d’abord, en français, le terme « n’accroche » pas, il ne porte pas le stigmate qu’il a en anglais. Ensuite, il a été attaché à « LGBT » comme une composante supplémentaire, en contradiction avec son sens initial puisque “queer” est un refus des catégories sexuelles telles que définies par l’ordre hétérosexuel.
Enfin, il a lui-même été intégré au consumérisme capitaliste. Queer est de plus en plus assimilé à une esthétique, à un style « délire » qui fait des vues sur TikTok. On peut ainsi être « queer » sans être politisé. Cela ne veut pas dire que toutes les personnes se définissant comme « queer » sont hédonistes et réduisent leur identité à des vidéos shorts viraux, pas plus d’ailleurs que tous ceux qui se définissent comme « gay » sont de droite et totalement coupés de l’identité que cela a pu sous tendre à une époque.
C’est juste qu’à mes yeux, le terme n’opère pas. Comme pour « gay », son succès relatif porte la marque d’une dilution. C’est une opinion, je ne l’impose à personne. Ce que je constate, c’est que derrière la façade d’acceptation, il y a toujours des violences homophobes et le sujet ne semble guère intéresser, sauf quand il s’agit de faire de la surenchère raciste.
Alors, pédé! Tout simplement.
Je suis pédé
Pédé, en français (tout comme fag, en anglais), ça a le mérite de la clarté. Gabriel Attal ou Jean-Philippe Tanguy, tout embourgeoisés qu’ils sont dans leur confortable placard de gays zombies et engoncés dans leurs très respectables costumes gris leur permettant d’en appeler à l’ordre et à l’armée, ils sont comme tout le monde, je veux dire, comme tous les pédés: eux aussi, ils se mettent à quatre pattes, cambrent les reins et se font sauter. Je dois dire, c’est une vision un peu cauchemardesque que je vous partage là car je dois dire que vraiment, c’est visible, Tanguy doit très mal embrasser et Attal, euh, comment dire…
Mais bon, voilà. Et cela étant dit, d’un seul coup, en disant qu’Attal et Tanguy sont pédés comme moi, je rétablis le seul et véritable universel dans l’équation. On aime la bite.
Ce qui me sépare d’eux, c’est qu’ils ont choisi de profiter des liberté acquises par le combat des suceurs de bites qui les ont précédés pour acquérir du pouvoir et même éventuellement exercer ce pouvoir contre d’autres, au mépris total de ce que l’histoire des suceurs de bites nous apprend.
Ce sont des pédés, mais politiquement, cela fait d’eux des salauds, au sens sartrien du terme. Si demain l’oppression de nouveau s’abattait sur nous, quand ils seraient arrêtés, nous pourrions, avant nous même être arrêtés à notre tour, leur balancer à la figure, « Alors, vous avez ce que vous vouliez? En tout cas, vous avez ce que vous méritez! ».
Pour moi, pédé, c’est me libérer d’une prétendue identité – trop facilement réductible à du consumérisme » -, et c’est revenir à l’essentiel. Ce qui me distingue des hétérosexuels et qui nous a valu, et nous vaut encore d’être oppressés, battus ou humiliés, c’est que nous sommes pédés. Ce qu’ils n’aiment pas chez nous, c’est qu’on suce des bites. Je veux dire par là, ouvertement…
Je suis donc pédé, et j’embrasse une histoire longue, et je me sens bien plus proche du « queer » originel.
Et alors Vieux, c’est ma réalité.
Vieux et Pédé, c’est censé être l’enfer. C’est qu’il y a des dates de péremption attachées à nos corps et à nos vies. Il faut être jeune, bronzé et musclé. Et il faut emballer le tout des vêtements qui montrent qu’on est bien dans l’année en cours.
De ce point de vue-là, je n’ai pas trop de problème. Je porte des pantalons larges depuis plusieurs années, et j’ai la moustache depuis 2014. J’ai une certaine pitié pour ces touristes visiblement pédés de 40 ans, avec leur bouc et leur jean slim… Les pauvres… (je blague, hein, enfin, pas vraiment, mais si, un peu, enfin, beaucoup, quoi que…)
Bon, ma réalité, c’est que j’ai 61 ans.
C’est vieux, et sur les applications de drague, ça veut dire que la date de péremption est dépassée depuis trèèèèèès longtemps.
Bon, maintenant, moi, ce que je vois, c’est que c’est une aventure extraordinaire pour quelqu’un qui, comme moi, aime raconter, se raconter, et qui depuis des années est enseignant.
Beaucoup de pédés sont morts dans les années 80, et toute une culture a disparu avec eux. Et avec, c’est toute une transmission qui ne s’est pas faite.
Et pendant ce temps là, ici et là, je vous de jeunes queers (et là le terme a tout son sens puisque ce ne sont pas que des pédés ou des lesbiennes) qui sur les réseaux sociaux défrichent le passé. Je vois des vidéos qui racontent des trucs que j’ai vus, connus. En voilà, des sujets passionnants.
Vieux, soudain, ça devient bien plus intéressant qu’être un Daddy, ce rôle que les applications nous attribuent et auxquelles elles nous réduisent. Alors que moi, non, non, et non, je ne suis pas un Daddy!
Alors voilà. Pédé (écrit comme ça). Vieux.
Reste l’article. Je l’ai écrit ailleurs, je ne suis pas « un » pédé. Je suis pédé. Donc, je ne suis pas « un » vieux pédé. Je suis « vieux pédé ». Si je mets des majuscules, je crée donc un pseudonyme, Vieux Pédé. J’ai choisi d’ajouter un article facultatif, « le », car ce que je deviens de facto (et j’ai acheté les noms de domaine), c’est le concept du Vieux Pédé.
Ce site devient donc (Le) Vieux Pédé, Blog.
(Le) Vieux Pédé, Blog, ça va être le défrichage de mon existence après 60 ans, de ma dernière année au Japon, des élections vues de loin, des guerres qui nous entourent, de mon retour en France. Vieux Pédé ne sera pas très différent de Suppaiku, finalement, il y a juste que moi, Madjid, je passe à autre chose et que j’ai de nouveau envie de m’amuser à écrire, et pas seulement.

Par exemple, vous pouvez suivre mon Tumblr, il est devenu un Tumblr totalement pédé, avec des bites parfois, des Beefcake beaucoup (je suis un véritable fan de l’esthétique des photographies de (pseudo) musculation érotiques de Bob Mizer au point que j’aimerais bien en faire…), beaucoup de noir et blanc et, parfois, une touche de couleur, une photo d’architecture, une peinture ultra colorée… J’ai délaissé Instagram, qui me gave et que je n’utilise plus que pour me tenir au courant de l’actualité (on en est là, moi, au départ, c’était pour regarder des photos…), et j’ai retrouvé dans Tumblr un espace tranquille. Je suis beaucoup de comptes mais ne repartage que ce que je trouve amusant, sexy.
Je vous laisse ici, j’ai un troisième billet à écrire. Un peu moins drôle, hélas…

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