Olivier C., 1963-2018

La date de naissance en 1963 collait, et j’ai donc appris qu’Olivier était parti le 29 mai 2018. Il aurait eu 55 ans le 29 juillet de cette année là…

C’est un vrai truc de Vieux Pédé: comme il est assez connecté, parfois, il lui arrive de rechercher telle ou telle personne, histoire d’avoir des nouvelles. Ainsi Olivier.
Malgré Facebook, mes articles pour Minorités, Instagram ou mon blog, je ne suis jamais parvenu à le retrouver. Et il y a quelques semaines, ben voilà, je suis tombé sur un de ces sites qui recense les décès. La date de naissance en 1963 collait, et j’ai donc appris qu’Olivier était parti le 29 mai 2018. Il aurait eu 55 ans le 29 juillet de cette année là…

On s’était parlé la première fois au Broad, ce devait être à l’automne 82. Et je me souviens très bien avoir dansé à côté de lui la première fois où j’y étais allé. Il avait une touche de rocker et avait mis un nounours dans sa poche gauche. Pour ceux qui ne savent pas ce que ça veut dire, je vous raconterai tout ça un jour. J’avais trouvé ça rigolo.

Et puis on se croisait sans vraiment se connaître, on bavardait un peu chaque fois, au Broad ou au Dupleix, jusqu’au jour où on s’était vus à un concert dans le 11ème, Lucrate Milk Bérurier Noir et Brigades Internationales, autant dire le « tout le monde » de ce petit milieu de l’époque. Ce devait être dans l’hiver 83, je pense que j’avais déjà rencontré Machin… Il faisait gris, ce jour-là, et j’avais couru au concert juste après les cours.

Mon amie Cap n’avait pas pu me rejoindre je ne sais plus trop pour quelle raison.

On avait bavardé, sympathisé, et après le concert on avait atterri au Dupleix. On s’est donc mis à trainer de plus en plus ensemble, c’était super, on pouvait aller à un concert de rock puis dans un bar ou une boîte gay ensemble.

Il avait un truc pour les mecs BCBG plus âgés que lui, les « moquettes épaisses et bibelots rares », les matins Barbara, adorait Etienne Daho et Roxy Music, allait parfois au Sept et aux Gay Tea Dance du Palace. Il avait deux ans de plus que moi, vivait seul Place des Ternes puis à Montmartre. Son studio était plein de petits trucs rétros, jusqu’à un électrophone rouge au son qui crachait.

On n’est jamais sortis ensemble, je pense qu’il n’aurait pas dit non, mais il n’était pas mon type du tout. On s’est contenté de devenir des copains inséparables durant plusieurs années. Sébale, concerts rocks, Haute Tension, Broad, Piano Zinc, Acid’Rendez-Vous au Tabou, concerts dans les squats, catacombes, dragues nocturnes aux Tuileries, beuveries et joints, Limelight Boys, Le Trap, soirées, nos parcours étaient sans fin…

À cette époque, Olivier ne quittait pas son étoile de David. Il avait grandi en Bretagne dans la famille catholique qui l’avait adopté. Il me parlait du judaïsme, était persuadé d’être juif Séfarade.

Il est reparti en Bretagne à l’été 86.

Moi, j’ai continué ma vie, me suis assagi, ai milité, et puis je suis allé le voir pour Noël à Rennes où il habitait. Denis, mon amant d’alors, nous avait rejoint, mais, bon, il y avait eu un hiatus, une embrouille et disons que ça ne s’était pas si bien passé. J’avais revu Cap également, elle aussi était partie s’installer à Rennes.

Denis et moi, ça s’est fini vers février-mars, je vous raconterai ça, peut-être. Disons que je n’étais pas très mature, que je commençais à développer mes premiers symptômes de dépression, et du côté de Denis, ce n’était pas clair non plus. Ça l’était pour lui, mais disons que ce n’était pas bon pour moi, j’aurais dû couper net beaucoup plus tôt. Cela étant, Denis reste un des mecs qui a le plus compté pour moi car il avait assez bien cerné ma personnalité. C’est rare, car j’étais un vrai sauvage… Je porte Aramis parfois en pensant à lui, ces bouteilles vintage que j’ai achetées.

Après ma séparation, un jour en rentrant chez moi j’ai trouvé un petit mot très énigmatique de Tim (Tim Madesclaire), Quelque chose tiré du Petit Prince. Tim et moi, on se connaissait de l’été 84, et on se croisait souvent quand on sortait. Je me souviens une fois avoir dansé avec lui au Broad, Psychedelic Furs ET Divine.

Tim et moi, on a vraiment beaucoup fait la fête, cet été là. Je me souviens, on croisait souvent William Sheller entouré de jeunes gars un peu louches et on avait imaginé les draps en satin chez lui parce que j’avais confessé mon « terrible secret »: j’ai eu un grave crush, mon premier crush, sur William Sheller à l’âge de 14 ans. Sa période moustache.

Et puis Olivier est revenu à Paris, il s’était franchement fait chier à Rennes. Et alors, j’ai moins vu Tim, et j’ai longtemps pensé que c’était dommage. Ça l’est toujours, d’ailleurs.
Tiens, d’ailleurs, un matin de l’automne 83 où Machin et moi on était rentrés chez moi au petit matin avec quelques autres dont Olivier, Machin m’avait dit « je l’aime pas, ton copain ».

Olivier avait pas mal changé. Il buvait beaucoup plus. Moi, je commençais à beaucoup moins sortir en boîte. Les backrooms qui avaient fermé à partir de 84 commençaient à rouvrir et vers 88, un des rares endroits où j’allais, c’était cet ancien sauna reconverti en espace de drague rue Saint-Maur.

Tiens, j’y croisais encore William Sheller. Je pige pas qu’il assume pas sa bisexualité et qu’il trashe cette époque de sa vie comme il le fait. Ce truc était un bordel, en quelque sorte, mais c’était l’époque du safe sex et j’y ai rencontré des mecs vraiment très sympa et très beaux. J’y ai même eu un régulier chez qui j’ai fini plusieurs nuits sans qu’on se prenne la tête à s’échanger un numéro.

À l’époque SIDA, on avait de drôles de pratiques, mais ce sont celles qui nous ont permis de tenir. Ne rien demander, se protéger et protéger l’autre, être gentils, vivre un peu au jour le jour.

Et puis il y avait La Luna, vers Bastilles. Olivier et moi sommes allés quelques fois ensemble rue Saint-Maur et parfois aussi à La Luna, mais on commençait à sortir dans des lieux différents. Lui, il allait de plus en plus dans des bars et des boîtes SM, comme ce bar cuir vers le marché Saint-Honoré, il fréquentait pas mal le sauna Continental.
Ce que je préférais plus que tout, à l’époque, c’était la drague sur les quais de Seine, la nuit, j’y ai fait de très belles rencontres.

Cela étant, on continuait de se voir au moins une fois par semaine et on allait dans une soirée ou à la Luna. C’est comme ça que j’ai rencontré Jacques, avec qui il avait rencontré une ou deux semaines plus tôt. Je me souviens, Olivier m’avait dit un truc qui ne m’avait pas beaucoup plu, « il est séropositif, tu sais », on s’était engueulés, j’étais très attaché à l’idée de secret concernant le statut de ses amants. Olivier ne pensait pas à mal, il y a juste qu’il manquait parfois incroyablement de délicatesse et pouvait parfois devenir prétentieux, snob ou gossipy.

On est arrivés à la soirée chez Jacques et Jean-Pierre, c’était dans leur appartement de la Porte de Bagnolet.

Il y avait beaucoup de monde et je m’étais senti bien tout de suite avec tout le monde, ce qui était assez rare. Et puis en fin de soirée, Jacques m’a proposé discrètement de rester. On est sortis ensemble quelques semaines, c’est lui qui a mis fin, mais on a continué à se voir, à se téléphoner, à aller dans les bars et les boîtes ensemble. Luna, BH, Rex… ou les soirées chez Patrick Chauveau, rue de Bagnolet.

Jacques était un peu comme un grand frère, il était drôle et il a l’immense privilège d’avoir été un des rares mecs de qui j’acceptais qu’il me balance des vérités. Je porte Grey Flanel parfois en pensant à lui. Jacques a toujours une petite place dans mon cœur, je n’étais pas amoureux du tout, je l’aimais tout simplement beaucoup et je rage encore que cette maladie nous l’ait enlevé.

Vers 90, Olivier est sorti avec un mec qui allait beaucoup à Ibiza et qui “prenait pas mal de trucs” tout en pratiquant le SM.
Olivier, c’était la panoplie d’urgence anti VIH, je veux dire par là qu’il appartenait au groupe de ceux qui prenaient zéro risque et qui auraient été capables d’enfiler deux capotes pour être sûr. Et pourtant, à cette époque, il y avait des pratiques pour lesquelles le message était inexistant, et parmi celles-ci, le fist. Olivier est donc devenu séropositif à la fin de 1990.

J’ai souvenir d’une fin de manifestation sur l’Île Saint-Louis. Il s’est mis à pleurer pendant 30 minutes dans mes bras, on a longuement parlé. Il m’a fait jurer d’écrire sur nous, sur notre jeunesse, notre vie, « t’en es capable, Madj ».

Sa contamination, ça a été le début de la fin, côté alcool. Il s’est mis à boire sans arrêt, et à alterner les cures pour arrêter, les Alcooliques anonymes. Les psychiatres lui donnaient des cachets qui le mettaient dans des états encore pires. À partir de 92, j’ai commencé mon analyse et j’ai essayé de le convaincre, mais rien n’y a fait.

Il préfèrait les cocktails de cachets qui le défonçaient et sur lesquels il rajoutait de l’alcool.

C’est devenu de plus en plus difficile de communiquer avec lui, on a commencé à se voir de moins en moins. Moi, je commençais à reconstruire ma vie, reprise d’études, nouveau groupe d’amis. Chaque fois où je le voyais, la soirée commençait bien, et puis au bout d’une heure il était déchiré. Je le quittais en me sentant coupable de la laisser comme ça.
Des fois, il hébergeait des mecs bizarres…

Et puis un jour, il m’annonce qu’il a eu accès à son dossier de naissance. Son père était algérien. D’un seul coup, il s’est mis à imaginer que sa « mère était une pute ». On en a eu, des conversations sur ce sujet, sur ses parents adoptifs, mais rien n’y faisait. C’était visiblement beaucoup plus rassurant de penser comme ça… Il était profondément malheureux, en fait.

Les trithérapies sont arrivées et il a pu commencer à se reprendre un peu. Sa personnalité, elle, était différente chaque fois où je le voyais. Une fois, il était même devenu ultra BCBG, avec une veste en Tweed et une cane… Et puis la fois suivante il était complètement pédé…

La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, c’était en 99, à l’époque où je vivais à Asnières. Autant il m’avait visité quand j’habitais à Pelleport, autant à Asnières, jamais. On est resté deux heures ou plus, et au bout du fil, c’était un monologue insensé. Il venait de se convertir à l’islam et il voulait m’expliquer les paroles du prophète. À moi. Je veux dire, la famille de mon père est une famille de Marabouts, mon père pouvait réciter tout le Coran.

J’ai essayé de lui dire que « je sais », mais rien n’y faisait. Il ne m’a pas une seule fois parlé de lui. Il voulait se marier avec une femme et avoir des enfants.

Je l’ai laissé parler mais au fond de moi, je savais très bien que ce serait la dernière fois que je l’aurai au téléphone, qu’on n’avait plus rien à se dire parce qu’il était devenu incapable de me parler de lui et que, pour tout dire, sa nouvelle vie ne m’intéressait pas car je n’y reconnaissais pas la personne que j’avais connu.

Qu’il se convertisse pouvait être quelque chose de très bon. Mais que cela d’un seul coup efface sa vie, sa personnalité… Une quête du père absurde et en plus dans ses propos une négation totale de sa séropositivité.

Qu’est-ce que je pouvais répondre? On a raccroché, j’étais épuisé. Et triste. Je suis persuadé que ça n’a été qu’un passage, qu’une variation dans sa personnalité comme il en a traversé tant. Mais comme en plus il était reparti en Bretagne…

Moi, peu de temps plus tard, je suis parti à Londres. Et je n’ai jamais eu de ses nouvelles; Régulièrement, je l’ai cherché sur les réseaux sociaux, en vain.
Jusqu’au mois dernier.

Voilà, je finis ce long texte et il me reste donc maintenant à chercher quelques photos de cet amis dont je me suis éloigné mais qui a occupé une place importante dans ma vie. Son l’humour, parfois, continue de me manquer.

Olibard, pour les taulards, Olivier, pour les pédés!
Au revoir, Olivier.

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