Auteur/autrice : Madjid Ben Chikh

  • Minorités| Nouvelle | Mortgage Story

    Minorités| Nouvelle | Mortgage Story

    Nouvelle en 5 parties parue dans la revue Minorités.org a partir du Dimanche 24 juillet 2011, puis le Samedi 30 juillet 2011, puis le Dimanche 7 aout 2011, puis Dimanche 14 août 2011 et enfin Dimanche 21 août 2011.

    Il n’y a pas de crise économique.
    C’est désormais une opinion partagée par la presse un peu partout dans certains pays depuis le « Credit crunch » de 2007/2008, moulinée jusqu’au trognon par la gauche, la gauche de la gauche ainsi que la droite et l’extrême-droite, pour une fois tous d’accord, à l’unisson: nous sommes en crise économique. Pour les uns, prétexte à critiquer « le système ». Pour les autres, prétexte à imposer de nouveaux tours de vis sociaux, à pointer du doigt des périls venus de l’étranger (la Chine) voire de plus en plus souvent, des ennemis de l’intérieur, c’est à dire des étrangers (« Africains », « Arabes », « Musulmans »).

    D’où la nécessité évidente d’interroger cette proposition, la « crise », pour un site comme Minorités, car l’histoire nous enseigne que les premières victimes de ces périodes troublées sont, justement, les minorités. Les évènements en cours dans les pays d’Afrique du nord et en Europe du sud, mais également le retour des droites extrêmes sont l’illustration parfaite de cette obligation à comprendre, mais aussi à bouleverser nos cadres de pensée en regardant les mêmes faits sous un autre angle.

    Ma lecture des phénomènes économique est marxienne, c’est à dire inspirée d’une philosophie démodée et déformée. Bien souvent, ceux qui s’y réfèrent y greffent des jugements moraux normalement absents de la pensée de Marx. Ils y ajoutent, inspirés en cela par le triomphe des sciences sociales et du structuralisme, d’étranges révisions, une sorte de « bal des précaires », ou en tout cas l’idée qu’ils s’en font. Ah, si tous les homos, les lesbiennes, les transexuelles, les ouvriers, les transexuels, les chômeurs, les producteurs Indiens, les SDF, les sans-papiers, les précaires se donnaient la main, on pourrait renverser ce maudit capitalisme. Oubliant qu’une transsexuelle peut être de droite, et que c’est son droit. Qu’un sans-papier peut s’avérer être un conservateur opposé à l’avortement, voilant sa femme, favorable à la peine de mort, et que c’est son droit. Qu’un SDF peut être un type raciste, alcoolique et misogyne, et que c’est son droit.

    Depuis son apparition, le libéralisme politique a fait une distinction entre ses principes politiques, la liberté de disposer de son corps, la liberté de circulation des hommes, l’expression des opinions et des modes de vie, et la réalité des individus tels qu’ils sont. Il commande ainsi d’être pour le droit de vote des étrangers, même si la plupart voteront rapidement conservateur; pour une large légalisation des sans papiers même si la plupart rêvent de créer une entreprise et qu’ils ne tarderont pas à protester contre « le niveau inacceptable des charges », comme tous les patrons de PME.

    Le marxisme prolonge, de façon conséquente, le libéralisme politique de la même façon, déconnecté de toute pensée moralisante. Ceux et celles qui se réfèrent généralement au marxisme sont bien souvent beaucoup plus proches du catholicisme social et de l’idéalisme politique contestataire. C’est peut être pour cela que certains cèdent aux rigidités doctrinales du républicanisme en pensant que le progressisme peut s’allier avec des limitations de la liberté. Et que d’autres idéalisent les pauvres, les immigrés, les africains, les musulmans, placés en état de victimes expiatoires et quasi-christiques d’une société forcement pervertie par « l’Occident » ou « le capitalisme ».

    Constatons que l’hégémonie culturelle de cette « gauche », avec son curieux mélange d’idéalisme, de désir de pureté sociale, de déconstruction du savoir, d’analyse sociétale et politique avec un discours moral, coïncide avec 30 ans de défaites en rase campagne de toutes les luttes qu’elle entend porter, et avec une montée en puissance des forces les plus réactionnaires que l’Occident ait secrété depuis les années 30.

    Et c’est ainsi qu’aujourd’hui chacun y va de son couplet sur la crise, sans même à aucun moment s’interroger sur la pertinence du mot lui-même.

    Quand, il y a 50 ans, la Chine ou l’Inde avaient des difficultés à nourrir leurs populations, on ne parlait pas de crises. Mais quand les pays occidentaux décrochent, ils sont peu nombreux à imaginer que ce décrochage puisse être durable, et que d’autres espaces puissent, eux, être prospères.

    Quelle crise ?

    Au sens marxiste du terme, il n’y a pas de crise: le capitalisme prospère ! Quid du chômage de masse ? C’est oublier que le « plein-emploi » fut la réponse de l’équipe de Roosevelt et de l’économiste Keynes à la faillite sociétale qu’entraina la grande dépression, et que c’est un concept qui n’existait pas avant, et que c’est précisément la pauvreté des ouvriers et le chômage de masse qui alimentèrent la critique socialiste du capitalisme tout au long du 19e siècle et au cœur même du 20e siècle.

    La critique morale du capitalisme empêche de regarder le capitalisme en tant que système mondial, prospère, dominant culturellement et alimentant les changements technologiques qui bouleversent tous les jours un peu plus nos quotidiens. Elle passe à côté d’une critique plus profonde de son caractère injuste, anti-démocratique et, pour le coup, immoral. Enfin, elle entretient l’idée que l’Occident est le centre du monde quand il n’est plus qu’une sorte de périphérie d’une production et d’une consommation mondialisée, tout en dédouanant cet Occident de sa propre responsabilité: celle d’avoir enclenché la globalisation de la finance à l’échelle planétaire après avoir globalisé le commerce, puis la production, et enfin la consommation. La prospérité chinoise est avant tout alimentée par l’abondance de capitaux venus de l’Occident s’y investir.

    Regardons l’économie telle qu’elle est.

    Sèchement, froidement, sans jugement moral.

    Regardons-y la fantastique lutte de classes qui s’y joue, en faveur d’une classe sociale terriblement bien armée idéologiquement, intellectuellement, financièrement et politiquement, une classe sociale protégée par des politiciens assouplissant toujours plus les faibles régulations issues du New Deal et du Keynésianisme, qui joue d’un côté l’international pour sa finance, et de l’autre alimente nationalement les discours chauvins, xénophobes, sur la « concurrence » de la Chine, le danger musulman et le « plombier Polonais payé 300 euros ».

    Le capitalisme n’est pas un système figé. Il est la fluidité même. Le capitalisme n’est pas un, il est multiple. Seuls ses fondements sont invariables. Il n’est pas à proprement parler un système, il est plutôt un principe d’organisation basé sur le primat du commerce, une hypertrophie sociétale de l’économique. Son originalité est de reposer sur les individus eux-mêmes, leurs initiatives, leurs désirs, leurs utopies et le profit qu’ils peuvent réaliser, leurs instincts, l’envie de devenir riche, le sentiment de réussite de soi que cette richesse procure.

    Il n’a pas d’âge.

    Il n’a pas de nationalité.

    Il est une envie communément partagée aux quatre coins du monde dès que se constituent des civilisations urbaines où l’échange et la division d’une partie du travail et de la production apparaît. Dès l’antiquité, il y avait des marchands. Dans la bible, le capitalisme est dans ces caravanes de marchands, Hébreux ou Ismaéliens. Il est dans le récit de Joseph, la peur du Pharaon d’une spéculation sur les grains en cas de mauvaise récolte. Depuis longtemps, les politiques, rois, tribuns, tendaient à passer des alliances avec ceux qui leur fournissaient les vivres, finançaient leurs expéditions, bâtissaient leurs châteaux et les décoraient, car en les enrichissant, ils espéraient les contrôler, en faire des alliés et éviter que d’autres ne nuisent à leur puissance politique.

    On peut éventuellement voir apparaitre le capitalisme européen sous sa forme actuelle quelque part au 14e siècle, quand, après s’être débarrassées des tutelles Impériales et Pontificales d’abord, puis avoir traversé l’épidémie de peste et des troubles sociaux ensuite, les cités italiennes commencèrent à prospérer avec l’aide d’un commerce en expansion, un asservissement de leur arrière-pays à leurs besoins de consommation et les débuts de la finance moderne entre les mains, entre quelques autres, d’une famille de vagues commerçants aux activités diverses, reconvertis à la banque, les Médicis.

    La Renaissance™

    Le capitalisme est, et produit et producteur, de la Renaissance. Les Médicis ont donné à Florence le visage de leur prospérité financière de la même façon que leurs descendants indirects, les Morgan et autres Rockfeller ont modelé le visage de Manhattan, de Shinjuku ou aujourd’hui Shangai. Ils ont inventé, perfectionné un système très simple et qui connait depuis une dizaine d’année une nouvelle jeunesse.

    Ils changeaient la monnaie, et prélevaient des frais, un intérêt déguisé à une époque où l’usure étaient interdite. Ils inventèrent la comptabilité moderne, à double entrée (l’apport de la mathématique et de l’aristotélicisme arabe dans le progrès économique du 14e et 15e siècle est fondamental, c’est le même apport qui, en France, poussa à la création de la comptabilité nationale, et permit la naissance de la première théorie de l’inflation par l’érosion monétaire, par Nicolas Oresme), ainsi que des moyens indirects de prêter de l’argent. Ils devinrent la banque de l’Europe entière et, en inventant la filiale, ils se sont couvrirent contre les faillites de ceux à qui ils prêtaient de l’argent, comme la Couronne de France ou celle d’Angleterre, si promptes à faire défaut sur leur dette à cette époque.

    Le capitalisme est donc dès le départ le prélèvement d’un profit ainsi qu’une tendance à s’agrandir, à s’étendre au-delà des frontières pour mieux contrôler les marchés, à absorber les concurrents, à innover, à trouver des moyens de se protéger des aléas.

    Porté par le désir de commerce, dès le départ, il a été synonyme d’innovation, d’utilisation des innovations ainsi que de recherche de nouvelles innovations. Techniques bien entendu, pour aller chercher les richesses au loin, pour commercer ces richesses. Commerciales bien entendu, en rendant les comptabilités toujours plus précises et en sollicitant l’aide des géographes. Financières, enfin, afin de minimiser autant que possible la part de risque pour les montagnes de capitaux nécessaires. Les marchants devaient innover dans ces trois directions pour, par exemple, organiser le commerce transatlantique des humains du continent Africain, l’esclavage. Il fallait les bateaux (la technique), suffisamment solides pour perdre le moins de « marchandise » possible, et suffisamment grands pour en transporter le plus possible. Il fallait la finance pour financer ces expéditions coûteuses, avec la création de sociétés par actions, diminuant le poids des pertes individuelles en cas de perte, pour compenser les accidents, forcements inévitables, les épidémies… Enfin, il fallait que les gouvernements aident le commerce en améliorant les routes, en protégeant les villes où pourrait s’épanouir le commerce, en mettant en place une fiscalité défavorable aux entreprises étrangères, en finançant des expéditions militaires pour contrôler les territoires, en favorisant la recherche agronomique, géographique…

    En France, hormis quelques épisodes très particuliers, comme la Fronde ou le soulèvement d’Etienne Marcel, les bourgeoisies urbaines se révélèrent les meilleures alliées du pouvoir royal avec qui elles négociaient des privilèges, des charges anoblissantes et le contrôle financier des nouveaux espaces commerciaux, ainsi que le financement et la gestion de la dette publique (où elles tissèrent des liens avec la très haute aristocratie)

    Depuis le début, et jusqu’aujourd’hui, l’économie marchande a fonctionné ainsi et, par la grâce de sa technique et de sa finance, elle a progressivement tendu à dominer la société. Pour s’épanouir, elle a eu besoin de changements structurels profonds que les Etats ont autorisés. En s’épanouissant, l’économie marchande a modifié la production (l’usine dès le 18e en France et en Angleterre), la fabrication (la mécanisation), les circuits du commerce (l’importation du coton, de la canne, du café et du cacao, tous venus de contrées lointaines), le commerce lui-même (la foire, la boutique, le grand magasin) et, en parvenant grâce à tout cela à baisser les prix de revient, afin d’accroitre la consommation tout en augmentant ses profits. Ainsi, le petit déjeuner parisien, le café au lait, s’imposa dans le peuple dès le 18e siècle. On portait des vêtements de coton et le charbon était le combustible le plus couramment utilisé pour se chauffer à Londres et Paris à la fin du 18e siècle. Au Creusot, la sidérurgie occupait déjà en ce temps des milliers de travailleurs venus des campagnes, produisant le fer nécessaires à la production de ces objets de consommation de plus en plus populaires à la ville, le haut lieu de la civilisation marchande.

    1789 ≠ Rupture

    Il est donc erroné de voir en 1789 « la rupture » qui amorça le « take off » de la France. C’est une des interprétations « bourgeoise » de la Révolution, créée à posteriori. 1789 est juste la résolution de blocages institutionnels insurmontables et le remplacement d’une transcendance divine, le Roi très Chrétien, par une autre, philosophique, les Droits de l’Homme et du Citoyen. Tout au plus la Révolution acheva le processus de privatisation des terres déjà bien amorcée. Dans une grande partie du royaume, le seigneur avait d’ors et déjà été remplacé, dans les campagnes, par les grands laboureurs, les coqs de villages. Près de 50% des terres étaient déjà privées, et bien souvent, leurs acheteurs étaient ces riches marchands des villes désireux de recevoir des rentes tout en contrôlant la production qu’ils écouleraient dans leurs boutiques, leur permettant aussi de spéculer. L’esprit du capitalisme était donc déjà bien à l’œuvre avant même que l’on ne sorte de l’absolutisme.

    Le grand brassage des cartes sociales qui suivit la Révolution permit toutefois de fantastiques ascensions et de fulgurantes chutes, de celle qui passionnèrent Balzac et qui donnèrent naissance au mythe des hommes partis de nulle part qui alimente le discours des défenseurs du capitalisme aujourd’hui encore.

    Le 19e siècle fut l’âge d’un capitalisme qui avait dépassé le cadre des villes pour devenir un principe d’organisation qui allait dominer l’Europe de l’Ouest et lui permettre la conquête du monde. On commerçait les Africains, on inondait la Chine d’opium pour en contrôler les richesses, on mettait la main sur le monde arabe d’où on allait extraire le pétrole, cet opium qui allait permettre au capitalisme de dépasser toutes les ambitions les plus folles. On commerçait les grains, les bêtes et les métaux. En s’étendant, le capitalisme vidait les campagnes, rapidement en Grande-Bretagne, plus lentement en France où la bourgeoisie, désormais aux rênes du gouvernement et rachetant particules et titres de noblesse, avait une peur bleue de ces villes qui, pourtant, l’avaient faite naître.

    Les puissances du capitalisme se développaient alors encore en autarcie, chacune contre les autres. Ce fut d’abord l’Angleterre avec ses mines de charbon, sa sidérurgie, ses chantiers navals dans le centre et le nord du pays, sa finance et ses usines dans le sud autour de Londres, et une agriculture concentrée dans de grandes propriétés aristocratiques. Et la France, sa rivale, qui suivit un chemin différent, avec une agriculture forte et populeuse nécessaire pour nourrir ses 30 millions de bouches, ses mines de charbon, sa sidérurgie, et une consommation tirée par le luxe des uns et la consommation des campagnes prospères, là où l’Angleterre s’orientait vers une consommation tournée vers les classes moyennes et un très fort volant de pauvres, le prolétariat des usines, sous payé, mal logé, surexploité. Comme rappelé plus tôt, le capitalisme a besoin du profit qui assure au capitaliste rémunération: il fallait donc compresser les coûts au maximum, salaire des ouvriers et ouvrières de filatures, des mines et des ports inclus, afin de tenir les prix bas et les profits hauts.

    Cette économie marchande dominante, le capitalisme, qui remodela et remodèle encore les États, les communautés et le travail à son image (rien ne fut planifié, le capitalisme étant tout sauf un projet, ne pouvant en rien planifier son propre développement), n’avança toutefois pas sans heurts.

    Quand à l’orée d’une crise, dans les années 1910, il devint évident que la surproduction d’acier, ce moteur de l’expansion incroyable des années 1890–1900, pointait le nez, et que la France comme le Royaume-Uni ne pouvaient concurrencer avec la qualité et les prix allemands et américains, quand il devint évident qu’il y avait un pays en trop, les puissances poussèrent à la guerre, permettant d’écouler leur production en reculant ce qui était une crise majeure. La guerre terminée, on dépeça l’Allemagne en Europe, ce qui ne résolut en rien la crise, et les années 20 furent en Europe des années de déflation. Aux USA, puissance montante, ce fut l’innovation qui prédomina, financière avec l’invention du crédit à la consommation et le boursicotage de masse qui, dans les villes, permirent aux industries de se reconvertir et de produire des biens de consommation, voiture et électroménager. Une gigantesque bulle de papier qui ne demandait qu’à exploser mais qui posa les bases de la société de consommation.

    Le krach de 1929 vint solder cette crise économique larvée depuis le début des années 1910, par la destruction des capacités de productions excédentaires, mais les USA surent aussi se réinventer à travers les premières politiques interventionnistes et keynésiennes. Le plein emploi, la régulation et la production de masse financée par un fort pouvoir d’achat garanti par l’État inaugura un modèle qui allait se généraliser et alimenter une longue onde d’expansion qui allait durer jusqu’à la fin des années 60. La crise se termina ainsi dans la fin des années 30 dans les pays qui avaient adopté cette nouvelle politique, la Suède et les USA, après 1945 dans tous les autres.

    Les conservateurs opposent souvent que c’est la guerre qui permit de sortir de la crise, mais toutes les statistiques démontrent le contraire. La production retrouva son niveau d’avant guerre en 1939, et les prix aussi. Et s’il est vrai qu’il y eu une récession aux USA en 1937, elle n’eut aucune commune mesure avec la dépression et succéda à des taux de croissance supérieurs à 10%. La reprise fut vigoureuse en 1939 et les USA purent affronter la guerre parce que, justement, leur économie y était prête.

    Innovation

    Mais qu’est-ce qu’une crise ? Le capitalisme a besoin d’innovation. Pourtant, toutes les innovations ne sont pas équivalentes, et toutes ne coûtent pas le même prix. Un nouveau modèle de voiture coûte cher à développer, mais en soi, n’est pas une innovation, même si cette voiture est électrique. Quand les américains inventèrent le transistor, ils ne virent qu’un composant électronique pratique, petit. Quand Sony en acheta les droits en 1952, le Japon acquit 30 ans de développement économique, car avec un peu de recherche en plus, les entreprises japonaises allaient pouvoir tout miniaturiser, mettre la video, l’audio, la télévision partout et à moindre coût, et surtout, produire des produits plus économes en énergie, ce qui s’avéra déterminant après le « premier choc pétrolier ». L’électronique domina ainsi la période 1965–1990. Ceux qui, comme la France, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis n’avaient pas investi dans ces industries virent leur industrie décimée, le chômage de masse y faire des ravages. L’Allemagne et le Japon allèrent, eux, dominer.

    Le capitalisme a besoin d’innovations pour exister, pour conserver et inonder les marchés, ces innovations lui offrant en retour de forts profits. Ces innovations s’avèrent aussi parfois insuffisantes, trop coûteuses, et c’est dans ces périodes qu’il y a crise car les entreprises perdent des marchés. Marx, qui était un théoricien du capitalisme, fut avant tout un théoricien de ses crises: il parlait alors de crise du taux de profit. Une période où les profits tendent à baisser.

    En 2010, les entreprises ont réalisé des profits records, et les bonus des banques ont explosé.

    Où donc y a-t-il une crise ?

    J’ai posé un décor, celui d’un capitalisme en dynamique, sans aucun jugement moral. On pourrait remonter plus loin, parler des très prospères cités arabes, avec leurs riches banquiers commerçants, mais ils ne sont pas partis à la conquête du monde. Le modèle actuel est venu de Venise, puis Florence, qui ont organisé le commerce avec l’Orient en innovant financièrement afin de dominer les autres cités italiennes. Puis l’Europe.

    Pour raconter notre temps présent, je vous propose de quitter le récit historique, chronologique, pour la fiction. La grande force de l’idéologie dominante du libéralisme de marché est de nous renvoyer à notre statut d’individus, alors que nos modes de vie ont été guidés, orientés, décidés ailleurs, et parce que nous n’avons jamais été autant en interaction les uns avec les autres. Ainsi, nous n’utilisons pas un ordinateur parce que c’est bien, ni parce que ça existe, mais parce que c’est rentable de le produire. Et ce qui s’applique à l’ordinateur s’applique à tout notre quotidien. Je vous inviterai donc, à travers de pures récits de fiction, à visiter le capitalisme et la finance mondialisés, et à voir comment, à travers de simples gestes, vous, moi, nous évoluons en son sein.

    Fin de la première partie

    Il y a 15 ans, un certain nombre d’innovations sur les marchés financiers progressivement dérégulés et globalisés depuis la fin des années 70 grâce à l’application des théories de Milton Friedmann et les victoires électorales néo-conservatrices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ont conduit en 2007/2009 à une des plus incroyable débâcle financière, une réplique mondiale de la panique de 1907. Une débâcle qui conduisit les états à venir en aide aux banques en injectant des centaines de milliards d’euros, au moment même où les répercussions de ce krack tarissaient leurs rentrées fiscales, faisant exploser leur endettement. Un endettement qui est aujourd’hui présenté comme la source de tous les maux, alimentant le spectre de faillites sur les dettes souveraines.

    Notre quotidien, un grand nombre de nos décisions « individuelles » sont en fait des actes conditionnés par la société dans laquelle nous vivons. Depuis 1980, il ne fut question que de déréguler, privatiser, baisser les impôts et réduire les services rendus par les états. Et c’est ainsi qu’au milieu des années 1990, l’Occident fut soudainement pris d’une frénésie d’achats de logements individuels comme il n’y en eu jamais auparavant…

    2005, Californie, USA. Pamela est médecin dans la clinique privée de chirurgie esthétique dont elle est associée. Elle est mariée à Andrew, un psychanalyste ayant une clientèle de stars. Ils vivent ensemble dans une somptueuse villa, une piscine sur terrasse, un grand jardin, des palmiers. Il leur arrive de la louer pour des tournages de films X et des soirées privées lors de leurs vacances au Liban ou à Brasilia.

    Pamela a 37 ans, elle pense que c’est le moment d’avoir des enfants. Tous les deux ont décidé d’en avoir deux: il leur faut donc une nouvelle maison, leurs 150 mètres carrés de plein pied s’avérant trop justes. Ils ont repéré une magnifique résidence à une quinzaine de kilomètres de San Francisco, ce qui, pour Andrew, serait un progrès car il a une importante clientèle là-bas. Pour Pamela, qui a décidé de quitter le travail tout en conservant ses parts de la clinique, cela ne sera pas un problème. Au contraire, une cliente lui a récemment proposé d’utiliser son temps libre pour écrire des ouvrages sur la beauté après 40 ans, un marché en pleine expansion. Un éditeur, le mari de cette cliente, s’est dit prêt à investir dans le projet.

    Ils ont acheté leur maison environ 600.000 dollars il y a 8 ans, elle est désormais estimée à 1.300.000 dollars. Celle qu’ils voudraient acheter coûte 2.100.000 dollars. Il leur faut un crédit, car ils ne veulent pas toucher à leurs économies. Et les taux sont si bas…

    La maison sera mise en vente par Fantastic Homes Real Estate.

    L’agence travaille avec Fantastic Loans, qui travaille avec Fantastic Loans Financial. Ils n’ont aucun mal à avoir leur crédit, le bien étant évidemment hypothéqué (mortgage). De toute façon, Pamela et Stewart possèdent deux assurances vie, des comptes titres avec environ  200.000 dollars en actions, et Pamela possède un cinquième de la clinique Pacific Gold Beauties. Ces placements et les revenus qu’ils génèrent ainsi que leur revenus professionnels les qualifient pour un Prime Loan, un crédit à taux très bas.

    Pour réaliser cette opération, Fantastic Homes RE va conclure plusieurs contrats avec Fantastic Loans et Fantastic Loans Financial, car il va falloir emprunter l’argent à court terme, un peu comme de la trésorerie, en attendant qu’un nouveau propriétaire se décide. Cela n’est pas très difficile car Susan est la directrice de FHRE et son mari Peter est le directeur de FLF. Un contrat hypothéquant la maison mise en vente, mais pas encore vendue, a permis à FLF d’obtenir d’une banque une avance relai de 1,1 millions grâce à laquelle Susan a pu emprunter un million dans une seconde banque pour concrétiser l’achat sur la deuxième maison le temps que Pamela et Stewart ne concrétisent leur achat. FL est donc le préteur sur le crédit du côté des acheteurs, et FLF est propriétaire du crédit.

    Une fois l’opération terminée, Susan paye le vendeur, et FLF  revend le prêt de Pamela et Stewart à des banques qui depuis plusieurs années rachètent les rachètent.

    Que devient le prêt de Pamela et Stewart ?

    Un acheteur de la division Real Estate (immobilier) d’une grande institution financière, disons Bear Stern, Lehman Brothers ou Goldman Sachs, achète à des sociétés comme FLF des dizaines, des centaines de prêts.

    Cet acheteur ainsi que les analystes, économistes et modélisateurs financiers de cette banque sont extrêmement brillants, doués. Ils ont fait des études très poussées, ce sont des ingénieurs, spécialisés en mathématique, en physique, et certains maîtrisent parfaitement la physique quantique, intégrant, modélisant l’incertitude. Depuis plusieurs années, ce sont eux qui « font » la finance, depuis que la génération précédente, la bande de crétins qui s’est faite avoir avec le krach obligataire de 94/96, n’ait été balayée, bien fait pour leur gueule. Eux, ils ont intégré la complexité. Mieux, ils ont intégré toute l’histoire financière des 10 dernières années, l’éternité. Avant eux, c’était le moyen-âge. Avec eux, la finance est entrée dans une ère totalement nouvelle: il n’y aura plus de krach. Mieux, tout est mis en place pour que, s’il y avait une baisse, les performances financières soient encore meilleures et qu’ainsi le marché s’auto-régule de lui-même. Ils sont les génies, ils ont inventé, créé, modélisé le fil à couper le beurre financier.

    Leur analyse est simple, leur logique implacable. Depuis toujours, c’est à dire depuis 10 ans, les prix de l’immobilier ne cessent de monter, et « le taux de délinquance » sur les prêts immobiliers est inférieur à 3%. Autant dire qu’en créant des produits financiers composés de ces prêts, on obtient des produits extrêmement sûrs, garantis, redistribuant les intérêts des prêts. Quand aux délinquants qui ne remboursent pas, on garde ce qui est déjà remboursé et on revend la maison, hypothéquée: comme l’immobilier monte toujours, on réalise une plus value. Bingo! On a donc trouvé le truc pour gagner de l’argent avec des faillites.

    Nos experts, brillants, des types du genre qui vous regardent de haut parce que vous ne pouvez pas comprendre tout ça, vont donc racheter les crédits immobiliers émis par des sociétés comme celle de Peter, Fantastic Loan Financial. Puis, ils vont les regrouper pour un certain montant, disons par lot de 1 millions de dollars et faire des Residential Mortgage Back Securities revendus sur le marché, comme des actions (Securities: on créé un produit basé sur la valeur de bien hypothéqué, comme pour une société par action. Toute plus-value est redistribué, comme un dividende). Ou bien les mélanger avec d’autres dettes, cartes de crédits ou obligations d’états, dans, par exemple, des Collateralised Debts Obligations (Obligations: dette, remboursée à l’échéance, et auquel s’ajoute le versement des intérêts).

    Les taux étant, aux USA, généralement des taux variables, si les taux montent, c’est bon car le lot, la CDO rapporte plus. Si l’immobilier monte, la valeur de la RMBS monte car c’est un placement recherché. Et si les taux baissent, dans le cas où l’économie va mal, il y a plus de faillites et on peut empocher les plus values. Tout cela reste, de toute façon, très liquide, et s’achète, se vend. La création de ces produits (dérivés de crédits) transforment des dettes en biens, en investissements.

    On va les assurer avec un Credit Default Swap. Moyennant le paiement dérisoire d’un premium (une cotisation), si le portefeuille se détériore fortement, vous recevez un montant calculé à l’avance qui compense la perte éventuelle. C’est tout bénéfice, il n’y a aucun risque.

    Bref, une fois qu’on a fait les paquets, qu’on les a assurés, on va leur donner des noms, mini-bond 1, mini-bond 2, High-Yield Portfolio Estate/ HYPE… Des placements que vous inclurez dans des Variance 12, Sécuritance 24 si vous êtes une banque française, et que vous revendrez à votre tour comme du sûr, du solide. C’est là le coup de génie: vous revendez le prêt en petit morceaux, comme des obligations ou des actions, transformant des dettes en propriété et ainsi vous les sortez de votre bilan, vous faites rentrer du cash et vous prêtez encore dans les mêmes conditions. Vous pouvez même en garder que vous accumulerez comme des placements pour générer du crédit. En effet, en tant que banque, vous vous devez d’immobiliser un certain ratio de « vrai” argent, de bien. Les dettes de vos clients sont pour vous des charges, des obligations financières que les créanciers honorent pour vous à chaque remboursement. Mais si vous possédez des CDO, des RMBS et autre ABS d’autres banques, des produits que vous pouvez revendre, ce ne sont plus des charges, mais des biens, qui génèrent un revenu et qui garantissent votre capacité à emprunter puisque, si vous avez un problème de solvabilité, vous pouvez les revendre…

    C’est sûr, ça montera toujours et il n’y a aucun risque que ça baisse: les types qui ont fait calculé et modélisé tout cela, vraiment, ce sont des génies.

    Vous envoyez vos produits, bien sûr, à des agences de notations, peuplées de types qui ont fait les mêmes études, qui n’en peuvent pas de contempler leur intelligence: ils notent ces obligations, produits DÉRIVÉS de crédits (donc, assis sur des dettes) AAA, comme la dette de la Suisse. Et enfin vous mettez sur le marché. C’est toute la magie de la titrisation (transformation d’un bien, d’une dette en une valeur qui s’achète et se vend au prix de l’offre et de la demande), rendue possible grâce à l’informatique et à la dérégulation financière des années 80/90. Les grandes banques en mettent dans leurs FCP, Fonds Communs de Placements, et autres SICAV monétaires « dynamiques », que beaucoup de gens achètent comme des placements sûrs. Elles peuvent ainsi proposer de l’épargne « garantie à 5% » avec des publicités « cool » où celui qui ne place pas est le roi des crétins.

    Avant, c’est-à-dire après le krach de 1929-1932, un certain nombre de lois encadraient très strictement les activités financières. Aux USA, le Banking Act voté au début de l’administration Roosevelt en 1933 et élaboré par les deux congressistes Démocrates Carter Glass et Henry B. Steagall, obligeait à séparer banque, crédit, activité financière et assurance.

    Le libéralisme de marché qui triompha idéologiquement à partir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, aboutit en 1999 à son abrogation, sous le mandat (pourtant) démocrate de Bill Clinton qui ne faisait qu’entériner une situation de fait créée par les rachats successifs de Citibank (absorption de courtiers, de banques d’affaires, de sociétés d’assurance, d’organismes de crédit). On pouvait donc ouvrir des comptes de particuliers, les utiliser pour faire des crédits immobiliers, prêter à des sociétés comme Fantastic Loans, titriser ces crédits et les assurer avec des CDS, le tout dans la même banque.

    Cette dérégulation, adjointe à toute l’innovation financière depuis 20 ans, allait ouvrir des possibilités de nouveaux produits DÉRIVÉS (de crédits, mais aussi de monnaies, de matières premières, de biens divers, de crédits à la consommation, etc) permettant, aux dires de leurs promoteurs, de diluer le risque et par là même, d’obtenir une finance auto-régulée, à l’abri de toutes les crises. La titrisation de ces produits serait le nec plus ultra d’un monde qui n’aurait plus besoin de l’état, mais où tout reposerait sur les contrats d’agents libres et responsables.

    Le crédit de Pamela et de Steward est dont maintenant dilué dans un produit un MBS ou une CDO, ou bien dans l’un mélangé dans l’autre, puis remélangé, rapportant entre 5 et 8 % annuels à la banque qui en a acheté, une performance sûre notée AAA, qui va peut-être le rediluée pour composer un autre produit. Une SICAV monétaire dynamique pour protéger l’épargne des entreprises, ou les économies de Grand-mère, par exemple.

    Fin de la seconde partie

    Susan a un problème. Depuis quelques mois, les clients comme Stewart et Pamela, il n’y en a plus beaucoup. Encore les a t-elle trouvés, ces deux-là, parce qu’elle  a négocié l’exclusivité de la résidence. Mais pour tout dire, en cette année 2005, ni les classes moyennes, ni les plus aisés n’ont envie d’acheter: c’est bon, ils ont investi depuis longtemps, ils préfèrent désormais profiter des baisses d’impôt de Georges Bush pour faire une nouvelle piscine, agrandir le parking, acheter une nouvelle voiture. C’est Peter, avec Fantastic Loans Financial, qui se régale: il vend des crédits complémentaires basés sur la nouvelle valeur hypothécaire de la maison, qui a augmenté. À eux piscine, voiture…

    Susan a « racheté » un lotissement à 25 km de Los Angeles, Golden Valley on the green, un groupe de 32 maisons, très excentré, loin de la route et du premier supermarché, après que le promoteur Alex Dolkey eut fait faillite il y a 6 mois. En fait de green, c’est encore désertique. Des maisons identiques, structure en bois, finition pierre, grand living. Jardin caillouteux où l’on peut aménager une piscine. Le promoteur prévoyait un prix de vente de 210.000 dollars par maison, Susan les a achetées à un prix coûtant de 90.000 dollars et elle compte les revendre 180.000, une affaire.

    Pour cela, elle engage deux de ses meilleurs commerciaux, Pablo et Barry. Elle a étudié avec son mari, Peter, ainsi que ses spécialistes financiers, une stratégie nouvelle que d’autres agences ont déjà mis en oeuvre, avec un succès incroyable. On va aller chercher le client.

    Maria et Juan

    Maria est arrivé en Californie il y a 11 ans. Elle y a épousé Juan grâce à qui elle a obtenu la nationalité américaine. Puis elle a donné naissance à trois enfants, José, Luis, Isabella.

    Elle fait des ménages dans un hôpital trois fois par semaine. Juan, lui, travaille dans une cimenterie de façon saisonnière. Il y a un an, il travaillait beaucoup plus, mais inexplicablement, depuis quelques mois, la cimenterie a beaucoup moins besoin de lui. Toute la famille vit dans un condominium situé dans le quartier mexicain de Los Angeles, il y fait très chaud en été, c’est irrespirable. Le quartier est assez violent, tous deux rêvent d’habiter dans un quartier plus calme. Leur loyer est de 650 dollars, tous deux atteignent difficilement 2000 dollars par mois.

    Un samedi après-midi, on frappe à la porte. Maria ouvre, c’est Pablo qui est à la porte. Maria le fait entrer. Il est bien habillé, porte une chemise à fleurs, Maria aperçoit la BMW garée devant chez eux. Voilà, il veut parler à Juan, qui fait la sieste, mais que Maria va réveiller. Il a une affaire en or à leur proposer. Il alterne espagnol et anglais, blague avec les enfants. Il conquiert la famille.

    Pablo n’a pas grandi en Californie. En fait, il est né en Arizona. Il n’était pas bon à l’école, traînait avec les ratés de son quartier. La seule chose qu’il a apprise, c’est la tchatche. Quand son père est mort d’un cancer après avoir agonisé faute de soins car il n’avait pas de couverture sociale, comme 50 millions d’autres Américains, Pablo s’est décidé à tenter sa chance en Californie et d’y réussir sa vie.

    Il est très vite devenu commercial chez Fantastic Homes Real Estate où, avec un fixe de 1000 dollars mensuels, il est parvenu à dépasser 50.000 annuels de prime en 2004, mais, de façon très étonnante, en 2005, il peinera à atteindre les 20,000 si rien ne change.

    Il a rencontré Rosanna il y a un an, et ils se sont donnés encore 5 ans avant de changer de travail et avoir des enfants. Rosanna est gogo danseuse dans un club fréquenté par le tout Los Angeles du Real Estate et de la finance. Certains soirs, elle dépasse 1000 dollars en pourboires. Ça ne gène pas car Juan sait que la clientèle, jeune, ne vient pas « pour ça ». Elle fait juste partie du décor. Pour réussir son plan avec Rosanna, Pablo est prêt à travailler encore plus, comme un malade. Alors qu’il parle avec Pablo et Maria, il a tout ça en lui.

    Il leur explique la bonne affaire de la Golden Valley, le prix cassé. Il a les vieux prospectus de l’ancien promoteur. Quand il sent que Maria rêve, quand il voit les yeux de Juan qui regardent les enfants avec tendresse, Pablo commence à parler finance. Car Pablo a un argument de choix, écrit en gros sur les papiers qu’il tend. Teaser rate 1,5%. Bien sûr, en tout petit, il est écrit que ce taux est révisé tous les deux ans. Et qu’en fait, le taux réel est appliqué dès le départ mais est capitalisé avec la valeur du bien, bref, ils paient peu mais accumulent des dettes. Et en tout tout petit, il est écrit que le taux est basé sur la valeur estimée du bien, le salaire renseigné ainsi que la variation du taux observé dans le voisinage, le taux de la Federal Reserve. La description d’une équation incompréhensible que Pablo leur résume ainsi: même après révision du taux, comme l’immobilier a toujours augmenté de plus de 10 % annuels, ça ne pourra pas aller très haut, et puis au contraire, dans deux ou trois ans, ils pourront négocier une rallonge pour la piscine, comme tout le monde fait. Juan objecte que son travail n’est pas fixe, mais Pablo lui répond que ce n’est pas grave car justement, ces prêts ont été créés pour des gens comme lui, et que c’est ça, le rêve américain.

    Pablo ne ment pas quand il parle. Son appartement, il l’a aquis lui aussi avec un de ces crédits. C’est pour cela qu’il travaille comme un dingue. Pour rembourser le plus vite possible. Et puis, il ne pense pas être un escroc, car depuis qu’il a acheté il y a deux ans, l’appartement a pris au moins 30%. Arrêter ce boulot de taré qui lui prend tous ses jours, voir Rosanna rester à la maison et sortir de son club, travailler à son compte dans un bon petit restaurant un peu arty comme il y en a vers Hollywood. Les rêves de Pablo sont des rêves simples. Alors, depuis que Susan et Peter lui ont dit que de toute façon, il n’y avait aucun risque et que c’est Fantastic Loans qui s’occupait de tout, qu’il empocherait 10% par maison sur les 80.000 dollars de plus values prévues, il fonce, Pablo. Il en a déjà quasiment casé deux. L’un d’eux, il en est sûr, la fille était toxico, mais ce n’est pas grave, elle y a droit aussi, au rêve américain.

    NINJA

    Dans A collosal Failure of Common Sense, Lawrence Macdonnel raconte une blague qui circulait vers 2005 à Wall Street, un coin paumé de Californie, Stockton, où se vendaient des baraques pour 200.000 dollars à des gens qui n’avaient pas de travail. L’auteur, trader sur un autre marché à Lehman Brothers, avait beau être un adepte du libéralisme de marché, ce genre de blague fit partie des éléments qui l’amenèrent à enquêter en interne sur ce qui se passait. Il découvrit alors les NINJA loans. Des crédit immobiliers hypothécaires assortis pour une durée de un à cinq ans d’un taux d’appel fixe ridicule appelé teaser, en général autour de un pour cent. No Income No Job or Assets. Ni travail, ni bien, ni revenu. NINJA. Pour beaucoup de gens, ces offres étaient très attractives car le remboursement à taux teaser coûtait bien moins cher que le paiement de leur loyer. C’était un produit d’appel fantastique pour toute la population précarisée par vingt ans de politiques libérales de marché.

    À l’époque « keynésienne », c’est-à-dire de 1933 à 1979, aux USA, le niveau d’emploi était assez élevé, les protections nombreuses, les revenus tendaient à augmenter. Non pas que les pays développés comme les USA étaient des paradis, mais il y avait des logements communaux ou détenus par l’état, et l’immobilier n’était pas cher car les régulations limitaient la spéculation. De fait, quand les militants afro-américains manifestaient, c’était, après avoir bénéficié des progrès de l’éducation publique de l’époque du New Deal, pour avoir accès aux mêmes perspectives que la population blanche: ascenseur social, promotion professionnelle, logement. Toutes ces politiques qui volèrent en éclat à partir de Ronald Reagan, quand les importantes baisses d’impôt se soldèrent par de vastes coupes dans les budgets sociaux doublées d’un appauvrissement de l’état, désormais condamné à payer toujours plus d’intérêts sur une dette en augmentation, diminuant ses ressources en proportion. Thatcher privatisa les logements sociaux, Reagan les livra à la drogue que la CIA écoulait pour financer les guerres secrètes au Nicaragua, au Salvador ou contre l’Iran, avec l’aide de l’allié Colombien.

    Ces crédits NINJA furent la réponse du « marché » à une demande sociale non satisfaite. C’est d’ailleurs l’argument qui conduisit Bill Clinton à supprimer les régulations du New Deal.

    Une fois le prêt souscrit, il est revendu à un établissement financier qui fait comme pour le prêt de Stewart et Pamela. Il est mélangé avec d’autres. Mais il est en fait un peu comme le sel, l’épice de la CDO ou de la RMBS: on a vu que ces produits étaient protégées par des assurances, les Credit Default Swap ou CDS. On a vu aussi que nos génies qui maitrisaient l’histoire financière et économique des dix dernières années, avaient modélisé que la délinquance sur remboursement de prêts immobiliers ne dépassait jamais 3 %. Bref, il n’y avait aucun risque, et même en dépassant 5 %, ce qui serait du jamais vu (!), les assurances, les resets de teaser et la revente des biens prendraient la relève.

    Les CDO étaient elles mêmes coupées en tranches. D’une tranche « sûre », avec un taux de « seulement » 4 ou 5 %, réputées Prime Loan, jusqu’à des tranches plus croustillantes composées de plein de prêts comme celui que dans quelques minutes Juan et Maria vont souscrire auprès de Pablo pour l’achat d’une maison en bois au milieu de nulle part et qui, s’il venait à y avoir une détérioration de l’économie, atteindraient les 15 voire 20 % annuels. Le tout bien entendu classé dans la catégorie des obligations à fort rendement, High Yield. Du juteux, bordé par les assurances CDS et l’hypothèque! Les banques qui rachetaient ces crédits et faisaient des CDO les écoulaient sur un marché toujours plus vaste, en Europe, au Japon, bref, même là où l’immobilier était calme ! Et les acheteurs les remélangeaient avec d’autres, qu’ils revendaient à leur tour à des caisses de retraite, à des épargnants. Voire en immobilisaient pour garantir des crédits à cours terme.

    Mieux (c’est-à-dire, pire), comme l’immobilier, alimenté par une demande boostée de toute part par du crédit abondant) ne cessait de monter, les sociétés de crédit proposaient à des gens comme Maria et Pablo des crédits à la consommation toujours plus importants, reposant sur la valeur estimée de leur seul bien, une maison au milieu de nul part achetée à crédit teaser. Ces sociétés de crédit, selon le même principe, les revendaient à des banques qui les titrisaient, les transformant en ABS, Assets Back Securities. Mélangés à des CDO.

    Du sûr.

    Évidemment, Juan et Maria ne pouvaient résister et au début de 2006, ils emménagèrent dans leur maison en bois de pierre apparente avec une cheminée décorative et un jardin de gravas que Juan décida d’aménager avec le temps libre qu’il avait. Car depuis quelques mois, d’autres promoteurs avaient fait faillite et la cimenterie tournait vraiment au ralenti. Ça va repartir, lui avait dit Pablo en les quittant, le jour où il leur remit les clefs.

    Fin de la troisième partie

    Le 12 septembre 2007, Susan reçut de sa banque un appel inhabituel, lui demandant de couvrir rapidement le compte de FHRE. Jusque récemment, elle avait pu « jouer avec la trésorerie », couvrir les découverts d’un coût quand les ventes se réalisaient, mais depuis un ou deux mois, c’était de plus en plus difficile, et les taux n’arrêtaient pas de grimper. Le conseiller qui l’appelait ajouta qu’il faudrait revoir le contrat car ce n’était pas possible de continuer comme ça. Susan appela Peter qui lui raccrocha presque au nez. Il était irascible depuis quelques semaines, il ne lui disait plus rien, rentrait à pas d’heures, engueulait ses employés en permanence. Elle savait que ça avait un lien avec les derniers crédits qu’il ne réussissait pas à mettre sur le marché, et ceux qu’il avait du revendre à perte. Mais il y avait autre chose, visiblement.

    Maria et Juan travaillaient dans leur « jardin ». Ils virent un grand camion se garer en face, puis leurs voisins y mettre leurs affaires. Leur piscine n’était pas finie, ils déménageaient déjà. Ceux d’à côté aussi étaient partis et dans le voisinage, les rires des enfants avaient été remplacés par les couleurs des panneaux « Foreclosure », « To Sell », « Bargain ». Leurs voisins, avant de partir, leur avaient dit qu’après révision, leur taux de crédit était passé à 16,17%, qu’ils avaient demandé des explications, mais que comme on leur avait demandé de payer sans discuter, ils avaient préféré partir, et laisser la clef sur la porte, comme la loi les y autorise. Maria avait des maux de tête qui ne s’arrêtaient pas, elle attendait la lettre. Le facteur arriva.

    Leur taux serait relevé à 21,11% à compter du mois de décembre et leurs remboursements passeraient à 1.754,11 dollars. Juan téléphona à Fantastic Loans, puis à Fantastic Homes, mais partout on lui confirma que désormais, c’était Merryll Lynch qui était en charge de leur crédit, qu’ils ne savaient pas qui y contacter, mais que si le taux avait été relevé, c’était qu’il avait dû l’être.

    Juan fit des recherches sur Internet et trouva cette banque qui s’appelait Merryll Lynch, à New York, et téléphona. Là, il fit le tour, de bureaux en bureaux, rappelant quand on lui raccrochait au nez, et arriva à une jeune femme chargée des relations extérieures qui l’écouta comme on écoute le bruit d’un ventilateur ou d’une autoroute. Quand il eut fini, elle lui expliqua qu’à priori, personne ne savait qui s’occupait de son crédit, que Merryll Lynch avait des activités bien plus importantes que ses petits soucis, et que peut être Merryll ne le possédait même plus. Puis, elle lui demanda s’il travaillait, quels étaient ses revenus, combien avait coûté leur maison. Quand il eut répondu, la jeune femme (qui depuis occupe le même travail à Bank of America, qui a racheté Merryll Lynch avec l’argent des contribuables américains, parmi lesquels figurent Juan et Maria), lui répondit que « Quand on n’a pas les moyens, on n’achète pas une maison! Vous êtes tous pareils, vous voulez tous une maison pas cher, mais c’est nous qui prenons le risque, Monsieur, si vous ne payez pas, alors le nouveau taux couvre ce risque : en Californie, est-ce que vous vous rendez compte que les prix ont baissé en moyenne de 20 %, et encore, je préfère pas imaginer dans votre coin, hein, qui voudrait habiter à, heu, comment vous avez dit ? Enfin, personne ne connaît cette ville, vous m’auriez dit Beverly Hills, encore, enfin bref, en plus, votre revenu a baissé et la Federal Reserve a augmenté les taux d’intérêts. On ne peut pas vous faire moins cher, vous savez, nous avons des obligations envers nos clients et nos actionnaires, et j’en suis la première désolée, vous savez… Maintenant, si vous pensez vraiment que c’est trop cher, vous pouvez toujours déménager, ou vous pouvez nous écrire et contester le taux. Je vous informe toutefois que tous les frais seront à votre charge! Je ne comprends pas, vous en aviez vraiment besoin, de cette maison ? »

    Juan était assommé. Depuis un an et demi, ils payaient leur crédit le jour dit. Ils étaient même parvenus à faire un peu d’économies, pas beaucoup, juste 4500 dollars, et commençaient à regarder l’avenir avec un peu de confiance. Cette situation les mettait au pied du mur.

    Après une deuxième fausse-couche, Pamela ne pouvait plus voir leur résidence, qu’elle maudissait en l’accusant de tous les maux qu’elle y avait endurés. Sans compter que Stewart commençait à perdre de la clientèle, certains de ses clients ayant quitté la Californie après y avoir perdu leur emploi ou avoir été mutés ailleurs, en Chine par exemple. Ce jour-là, elle téléphona à Fantastic Homes RE, et demanda à parler à Susan. Elle désirait vendre à tout prix et lui demandait de leur trouver quelque chose ailleurs. Vite.

    La tête de Susan tourna: elle avait un moyen de faire deux bonnes commissions.

    Elle appela Peter sur son portable et lui expliqua brièvement qu’elle pourrait se faire 500.000 dollars sur cette vente et qu’en « retenant »  le nouveau bien quelques semaines, ils pourraient utiliser l’argent de la résidence comme collatéral pour combler les dettes liées aux prêts hypothéqués non encore vendus par Fantastic Loans F. Peter la rappela deux minutes plus tard, et au ton de sa voix, excitée, elle comprit qu’il lui cachait la réalité de la situation. Il est vrai qu’elle-même ne lui avait pas encore expliqué qu’au dernier pointage, son chiffre d’affaire avait baissé de plus de 80 % depuis un an. Tous les deux étaient comme séparés, tout semblait leur filer entre les mains.

    Onze crédits

    Ce que Peter ne lui avait pas dit, c’est que pour que Fantastic Loans F puisse survivre, il avait hypothéqué la maison, les trois voitures et leurs économies y étaient passées. Il se retrouvait avec 11 crédits garantis par la société et toutes les hypothèques sur le dos, pour une valeur de 2.450.000 dollars. Les intérêts commençaient à chiffrer à la banque qui, en échange exigeait toujours plus de garanties (collatéral) car parallèlement, la valeur des biens en garantie semblait comme fondre au soleil, inversement proportionnellement aux trou qui lui, s’agrandissait de jours en jours.

    Il ne comprenait plus. Pourquoi en trois mois lui demandait-on 11% d’intérêts sur sa trésorerie alors qu’il y a un an, sa banque le laissait filer avec un trou de plus de 5 millions à un taux de seulement 4%? Sans compter que désormais, les augmentations étaient hebdomadaires, les coups de téléphones quotidiens. Il ne voyait pas comment en parler à Susan, par quel bout commencer. D’autant qu’un des emprunteurs dont il avait toujours le crédit était parti en laissant les clefs sur la porte. Il savait que Susan ne pouvait pas vendre les deux dernières maisons du Golden Village, où les précédents acheteurs, eux, quittaient leur maison, comme des voleurs, et qu’elle avait du se séparer de Pablo, un de ses meilleurs commerciaux.

    Dès l’annonce de difficultés par UBS, puis après que BNP Paribas eut publiquement annoncé la suspension de la valorisation de 3 fonds composés de produits (des ABS) exposés au marché des sub-primes (crédits hypothécaires consentis à des emprunteurs de mauvaise qualité et donc assorti d’un taux plus élevé), les taux courts pratiquées par les banques commencèrent une envolée inédite dans l’histoire de la finance, en tout cas après guerre. Les taux courts, à un jour, à un mois, étaient les plus volatiles car certaines banques, désormais, étaient à court de cash au jour le jour pour honorer leurs obligations financières. Et encore, en échange de cette trésorerie vitale, devaient-elles immobiliser des biens en collatéral pour que d’autres banques leur prêtent cette précieuse trésorerie. Des biens, immobiliers, valeurs et titres, dont la valeur, elle, était de plus en plus difficile à évaluer, et dont on commençait à douter sérieusement, puisque ces problèmes de trésorerie était justement liés à cette difficulté. Le serpent qui se mort la queue… Et comme toute la place était inondée de ces CDO, de ces RMBS, de ces ABS et autres CDS dont les subtiles architectures reposaient sur des crédits immobiliers qui désormais tournaient au vinaigre, tout le monde semblait douter de la solidité des bilans trimestriels de tout le monde, et tout le monde savait que tout le monde avait de ces produits notés AAA, mais qui s’apparentaient visiblement plus à des junk bonds, à très haut risque.

    Les banques demandaient maintenant des assurances quand elles se prêtaient entre elles, et cela se traduisit par une très forte montée du spread (différence entre le taux auquel on emprunte normalement et le taux auquel on prête), parfois autours de 8 ou 9%. Cette nervosité se traduisait au final par une augmentation quasi exponentielle des taux réclamés pour les facilités de paiement (la « trésorerie ») accordées à certaines activités para-financières, sociétés de crédit, agences immobilières et promoteurs, obligées de baisser les prix de leurs biens et services pour trouver des acheteurs et avoir le cash que désormais les banques leur facturaient si cher quand elles ne leur refusaient pas, avec pour résultat de dévaloriser encore plus la valeur de leurs biens, conduisant en retour les banques à réclamer encore plus de garanties.

    La banque d’affaires Bear Sterns était désormais étranglée, se finançant à des taux de plus en plus élevés et devant engager toujours plus de biens. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses activités sur le marché des CDO, mais cette fois en achetant les CDO des autres, confiante dans le rebond prochain de l’économie: de toute l’histoire de l’humanité, foi de génies de la finance, ça n’avait jamais baissé. En parallèle, le cours de l’action dégringolait. De plus de 129 dollars en 2007, alors célébrée « meilleurs banque de l’année », l’action chuta, chuta, pour atteindre à peine 2 dollars le jour de la suspension de sa cotation. Après maintes protestations des actionnaires, JP Morgan Chase, son repreneur « aidé » par le gouvernement US et la FED, accepta de payer 10 dollars par titre (en échange de lignes de crédit illimités…).

    Lehman Brother également continuait son activité, mais en commençant à restructurer les CDO, c’est-à-dire en achetant des dérivés et en les recomposant, prête à saisir toutes les opportunités sur le marché high yield, à fort rendement.

    Pour se couvrir, ces deux banques, tout comme toutes les autres d’ailleurs, achetaient des CDS, destinés à couvrir le risque, auprès de AIG, Fanny Mae et Freddie Mac. Goldman Sachs, dont les analystes voyaient la fin du cycle immobilier depuis 2006, avaient quand à eux assuré leurs propres CDO, en misant sur un chute prochaine du marché: GS était short sur ses propres dérivés, et avait complété le tout de CDS. Tout le monde avait posé ses pions, mais personne ne savait exactement de quoi ces pions, ceux du voisin comme les siens, étaient faits. L’asphyxie était désormais proche.

    La clef sur la maison

    Juan et Maria décidèrent de miser tout leur avenir sur leurs 4.500 dollars d’économie. Un beau matin d’octobre, ils quittèrent leur maison en laissant la clef sur la maison. Juan avait entendu par un oncle qu’il y aurait un travail pour lui, s’il voulait, en Virginie de l’Ouest, comme livreur pour Amazon. La voiture s’éloigna et on ne revit plus jamais Juan, Maria ni leurs enfants. On raconte qu’après avoir été hébergés par cet oncle et avoir tous deux trouvé un travail, ils viennent d’acheter une maison avec un jardin aux enchères, pour 67.000 dollars.

    Susan, elle, fut avisée par Merryll Lynch deux mois plus tard que la maison avait été désertée et que le crédit était désormais en défaut. Elle recevrait sous peu l’avis de mise sur le marché. Susan s’arrachait les cheveux, c’était la 42e maison qu’une banque lui confiait en moins de deux mois. Et elle avait toujours sur les bras la maison de Stewart et Pamela. Ça, c’était le sujet tabou, car Peter et elle avaient misé sur elle pas mal d’espoirs. En effet, ils avaient hypothéqué la maison pour permettre au couple de s’acheter une maison dans Beverly Hills. Peter avait acheté la nouvelle maison avec l’hypothèque et l’avait revendue à Susan 200.000 dollars plus cher, et Suzan l’avait revendue au couple. Pour la résidence, ils en avaient tiré un crédit de 1.800.000, mais Peter l’avait acheté par le biais d’une société écran, officiellement, 1.500.000 dollars. Le couple n’avait pas bronché, ils voulaient s’en débarrasser et avaient attendu la chute du marché. L’échéance du crédit relais arrivait et ils ne voyaient pas comment s’en sortir. La banque imposait désormais des taux de trésorerie incroyables. Pour la première fois, Susan pensa au suicide : elle avait découvert que tous leurs biens étaient hypothéqués, certains jusque trois fois.

    Fantastic Homes Real Estate et Fantastic Loans Financial firent faillite en janvier 2008. La maison de Maria et Pablo n’était pas encore mise sur le marché et la situation juridique de la résidence vendue par Stewart et Pamela était des plus compliquée.

    Fin de la quatrième partie

    Svenn Olafsonn travaille pour la Caisse de Prévoyance des Travailleurs du syndicat des marins d’Oslo. Cette caisse investit une épargne complémentaire, gérée par le syndicat, composée à 50 % d’obligations monétaires, sûres, et de 50% d’obligations d’État et de grandes entreprises, principalement européennes, bien plus sûres que des actions et rapportant un peu plus que les placements monétaires. Ainsi, quand les membres du syndicat prennent leur retraite, la Caisse leur verse une rente trimestrielle complémentaire composée des intérêts et d’un amortissement négocié sur cette épargne.

    Depuis trois ans, sur l’insistance de nombreux organismes financiers qui l’ont démarché en ce sens, il a décidé de diversifier une partie du portefeuille et d’acheter des fonds sûrs et performants, des fonds monétaires « dynamiques ». Prudent, il a fait de longues recherches sur Internet, et tous ces fonds sont investis dans des produits notés AAA par Fitsch Rating, Moody’s et Standart and Poor. Des ABS, des RMBS et des CDO. Il ne comprend pas bien comment cela fonctionne, mais cela lui semble sûr, très sérieux et intéressant. Les Asset Managers à la tête de ces fonds, des gens extrêmement brillants ayant fait des études supérieures dans des universités prestigieuses dont les noms garantissent le sérieux sur les fiches descriptives des sites Internet, expliquent en quoi ces investissements représentent une nouvelle forme de sécurité, car il est avéré que les prix de l’immobilier sont toujours à la hausse et que les acheteurs de biens immobiliers remboursent toujours leur crédit, dont les taux, intéressants, rémunèrent ces placements de façon bien plus attractive qu’un simple placement monétaire.

    Le raisonnement semble juste aux oreilles de Svenn, les graphiques représentant l’évolution du marché depuis 1995 étayent ces analyses. Il rédige donc un rapport où il propose une diversification des 50% investis en monétaire pour des produits plus dynamiques en vantant leurs performances alliée à une très grande sécurité. Il rappelle que la structure démographique des adhérents incite à aller dans ce sens. Il y note notamment l’excellente performances de ces fonds.

    La diversification fut votée fin 2006 avec effet sur le budget 2007.

    Pourtant, dès septembre 2007, en pointant la valorisation trimestrielle du fond California Gold 345, il constata que le fond avait perdu 1,5% de sa valeur, et que les versements de California Gold 347 et California Gold 350 n’étaient pas valorisés. Il contacta l’émetteur des fonds, la banque où travaille Sandrine, mais personne n’était en mesure d’apporter des réponses claires. Quand à la baisse, elle ne devait être que passagère et résultait d’une baisse assez marquée de l’immobilier américain. L’opérateur lui vanta toutefois la grande qualité du placement, en lui faisant remarquer que malgré tout, sa performance restait positive sur les trois dernières années.

    Les jours qui suivirent, il n’y eu pas plus de valorisation et, début octobre, la banque lui envoya une note pour l’informer que les valorisations étaient impossibles sur California Gold 347 et California Gold 350, qu’elles étaient suspendues jusqu’à une date indéterminée, mais qu’il faudrait peut-être prévoir une décote d’environ 50%. Par ailleurs, la banque émettait un avertissement sur California Gold 345, qui fut décoté de 60% en décembre 2007.

    Le 16 mars 2008, en entendant la nouvelle du renflouement de la Banque Bear Stearns, emportée par la crise des crédits immobiliers, Svenn Olafsonn repensa à la chute de 30% des investissements de la Caisse de Retraite. Il se sentait responsable. Il regarda par la fenêtre, pensa aux adhérents du syndicat, à leur avenir. Et son Coeur s’arrêta de battre. Peu avant de se jeter par la fenêtre, il avait porté plainte contre X pour escroquerie, en tant que comptable et représentant du syndicat.

    Bear Stearns & JPMorgan Chase

    La suite de l’histoire, vous la connaissez car c’est à partir de là que les journaux ont commencé à vous en parler.

    La banque Bear Stearns, après avoir dissimulé son état de quasi faillite, vit le cours de son titre en bourse chuter de plus de 100 dollars avant que la FED et Henry Pawlson ne se décident à demander l’assistance d’une tierce partie, JPMorgan Chase. Le problème était très simple. Ses obligations financières étaient importantes et la chute de ses avoirs rendait son refinancement de plus en plus difficile au quotidien. Pour y faire face en effet, tout comme d’autres, elle posait en garantie ses avoirs, mobiliers mais aussi financiers, et  obtenait une ligne de crédit, jusqu’à la prochaine fois, c’est-à-dire le lendemain. En janvier, la faillite de deux fonds rendaient cette gesticulation beaucoup plus difficile car c’était toute la solidité des autres fonds qui était remise en cause: la banque ne trouvait à se refinancer qu’à des taux proches de 10%. L’endettement prenait l’allure d’une boule de neige toujours plus grosse. Et c’est ainsi qu’elle fut avalée par JPMorgan pour une bouchée de pain. Et que Svenn compris qu’il ne retrouverait jamais la couleur de leur placement.

    À partir de là, les spread (différence entre le taux auquel on emprunte au jour le jour, et le taux auquel on prête à un autre) des taux interbancaires commencèrent à monter, irrésistiblement.  En moyenne, 1,5% sur les taux à court terme à partir de janvier 2008, ce qui est énorme (habituellement 0,1 ou 0,2%).

    Tout le monde avait de ces placements, notés AAA, qui s’avéraient encore plus pourris que n’importe quelle dette douteuse car personne n’était capable de dire ce qu’il y avait dedans. Désormais, deux marchés propéraient.

    Les placements Futures sur matières premières, qui montaient, poussées par cet afflux de liquidités, transformant le ralentissement de l’économie en coup de frein brutal sous le coup d’une inflation incontrôlée, pur produit de la spéculation.

    Et le marché des CDS, tout le monde cherchant à s’assurer contre tout le monde. Les contrôleurs de résultats de portefeuilles (product controlers) s’arrachaient les cheveux en constatant de plus en plus d’anomalies dues à l’envolée des spreads et aux dépréciations d’actifs qui dévalorisaient les portefeuilles.

    Finalement, on apprit en août 2008 que l’économie américaine était entrée en récession depuis au moins décembre 2007, la FED, qui n’avait cessé d’augmenter les taux au moment où les spreadss’étaient envolés décida dans l’urgence de faire machine arrière. Mais c’était inutile, tardif. On ne prêtait plus désormais entre banque qu’avec 3% de spread, ce qui voulait dire qu’il n’y avait plus de crédit disponible pour les particuliers ou les entreprises, petites et même les grandes, particulièrement les plus endettées, comme l’industrie automobile également touchée de plein fouet par l’envolée du pétrole du à la spéculation sur les matières premières et une chute des ventes. En septembre, le scénario Bear Stern se reproduisit avec Lehman qui, cette fois, fit faillite. Avec toutes ses CDO, ses RMBS et autres swaps. Les bourses s’écroulèrent, le crédit était paralysé.

    Une nouvelle histoire…

    Henry Pawlson concocta un plan d’urgence destiné à ranimer le secteur financier, menacé désormais de faillite. Depuis 2 ans, les défauts de remboursements de crédit immobiliers se multipliaient sous le feu conjugué des resets de taux teaser et du ralentissement économique, avec l’entrée dans la récession, on s’attendait désormais à un écroulement global de toutes ces MBS, de toutes ces ABS composées également de cartes de crédits dont les détenteurs étaient étranglés par la montée des taux, de toutes ces CDO dont on ne savait pas trop ce qui les composait et de toutes ces CDS destinées à assurer les faillites éventuelles. En septembre, le FMI estimait à 400 milliards de dollars les besoins de refinancement, il révisa ses figures en octobre à 700 milliards. L’assureur AIG, à lui seul estimait ses pertes liées au paiement des primes sur CDS à 170 milliards de dollars, Freddie Mac et Fanny Mae avaient été mises sous tutelle du trésor et les pertes étaient estimées à plus de 100 milliards de dollars. L’action de CITIBANK chuta à à peine un dollar après avoir longtemps caracolé à plus de 100, affichant des pertes en dizaines de milliards de dollars. À New York, la finance licenciait par dizaines de milliers ses salariés. L’indice Dow Jones, qui avait frôlé les 14000, descendait, cassant le 10000, puis les 9000 points. On reparla de 1929, de dépression.

    C’était l’élection aux USA, et un jeune candidat, tout sourire, s’apprêtait à remporter la présidentielle sur la promesse d’une réinvention du rêve américain.

    Mais ça, c’est une autre histoire…

    A suivre dans Debt Fiction, la seconde nouvelle

  • Album photo en retard, et de deux! Kamakura!

    Un chaleur etouffante, sueur et coup de soleil : tres grand bonheur dans la verdure de Kamakura
    Pour voir le diaporama Flikr, cliquez sur cette image
  • Le rêve de…, fable primaire et politique

    Le rêve de Martine Aubry

    Merci… Merci… Merci, Harlem…. Merci Jean-Christophe, Jean-Marie, Laurent… Merci, Pervenche, merci Marie-Pierre… Ha ha ha… Je n’ai oublié personne ? Ah oui, toi aussi, Pierre, et toi Benoit, oui, merci à vous tous pour avoir fait de ce congr… euh, de cette primaire un grand moment démocratique… Merci aux dizaines de milliers de sympathisants, de sympathisantes, de Paris… Merci, Bertrand! Du Nord… Ha ha ha… De Provence-Alpes-Côte d’Azur… Merci, Jean Noel ! Ah, quel bonheur d’avoir tous ensemble insufflé ce grand élan démocratique qui balaiera, croyez-moi, Nicolas Sarkosy, et permettra de redresser la France! Oui, nous redresserons la France, tous ensemble, avec toi, Harlem, et avec toi, Jean-Christophe, et avec toi aussi, Bertrand, et toi, Benoit… Et comme cette primaire fut aussi un grand moment de réconciliation, avec vous, les perdants à qui je tends la main, généreuse, avec toi, Ségo, ha ha ha… Avec toi aussi, Arnaud, hein, on approuve tous ce message, ha ha ha… Et bien entendu, avec toi, Manuel ! Ensemble, nous tendrons la main à ceux qui n’ont rien, et nous leur dirons, voilà, c’est l’espoir, vous n’êtes pas seuls, il y a le Parti Socialiste avec vous, et nous vous donneront un stage, car c’est un devoir, pour nous, socialistes, de vous donner une formation…

    Le résultat de Martine Aubry

    Snif… Snif… Snif… Non, je veux pas y aller,… Benoit, tu peux y aller… Non, ne filmez pas, je vous dis, c’est Sarkosy qui vous envoie ? Benoit, mon poussin en friandise, tu y vas?
    (Benoit Hamon prend la parole)
    Nous remercions les quatorze pour cent d’électeurs qui nous ont fait confiance. Les divisions de la gauche ont été fatales au rassemblement, et nous constatons avec tristesse qu’en arrivant quatrième derrière Éva Joly, Marine Le Pen et Nicolas Sarkosy, les chances de victoire de la gauche sont aujourd’hui ruinées. Nous avons toutefois réalisé un meilleurs score que Jean-Luc Mélanchon qui ne réunit que 12% des suffrages et qui prouve ainsi que sa stratégie d’isolement et de division a été fatale à la victoire. Le bureau national du Parti Socialiste se réunira dans les prochains jours pour décider de sa stratégie dans un contexte où la gauche, lynchée médiatiquement par la horde de journalistes à la solde du pouvoir Sarkosyste, n’a pu..
    (Martine Aubry, remaquillée, réapparait, bouscule Benoit Hamon, lui coupe la parole)
    Attendez, non, nous ne pouvons accepter cette situation dramatique. La gauche peut encore se ressaisir : j’appelle solennellement Eva Joly, qui n’a réalisé que 21%, un score bien inférieur aux scores que les sondages m’accordaient il y a un an, à se retirer et à appeler à voter pour moi au second tour : nous pouvons vaincre la droite, nous pouvons tendre une main aux plus pauvres, en leur disant “voilà, c’est notre main, prenez-là, ensemble, nous rebâtirons l’espoir, et donc, ce sera mieux.” Ensemble, nous planterons des arbres dans les cages d’escaliers des cités, nous demanderons au directeur des magasins LIDL de vendre du poulet élevé au grain. Vous voyez, déjà, j’incarne ce rassemblement qui allie le poulet de Loué de l’écologie, et la main tendue du socialisme. Aux plus pauvres, nous donnerons des formations professionnelles qui déboucheront sur des stages. Éva, c’est à toi que je parle : retire-toi de la course, et je te garantie que Jean-Christophe, Harlem, Jean-Marie, Benoit, Pervenche et tous les autres, nous vous donneront toute votre place, un secrétariat d’état à la protection de la nature. Ensemble, redressons la France.
    (applaudissement rue de Solférino)

    Le rêve de François Hollande

    Merci… Merci… Merci, Harlem…. Merci Gérard, Et toi aussi, Gérard, ho ho ho, Et toi, Bruno… Ho ho ho… Je n’ai oublié personne ? Ah oui, toi aussi, Pierre, et toi Benoit, et toi Malek, oui, merci à vous tous pour avoir fait de ce congr… de cette primaire un grand moment démocratique… Merci aux dizaine de milliers de sympathisants, de sympathisantes, de Paris… Merci, Bertrand, ben oui, nous savons nous rassembler malgré les divisions! De l’Ile de France… Ho ho ho… De Provence-Alpes-Côte d’Azur… Merci, Jean Noel ! Et à toi, Jean-Christophe, Jean-Marie, Pervenche… Ah, quel bonheur d’avoir tous ensemble insufflé ce grand élan démocratique qui balaiera, croyez-moi, Nicolas Sarkosy, et permettra d’avoir une France d’avance ! Oui, nous redresserons la France, tu vois, Martine, je t’ai entendu, Ho ho ho, tous ensemble, avec toi, Harlem, et avec toi, Jean-Christophe, et avec toi aussi, Bruno, et toi, Gérard… Et comme ce congr… (rires chez les deux cents invités)… cette primaire fut aussi un grand moment de réconciliation, avec vous, j’étends ce grand rassemblement, à toi, Ségolène, et avec toi, Arnaud, ho ho ho… Et bien entendu, avec toi, Manuel ! Faisons la synthèse, la synthèse, toujours la synthèse, car rien n’est meilleurs que d’oublier toutes nos différences, nos oppositions. Ensemble, nous rétablirons l’équilibre budgétaire, nous redynamiserons les entreprises… Je te salue, Dominique, tu vois, ton message n’est pas oublié…

    Le résultat de François Hollande

    Les campagnes de diffamation de la presse aux ordres du pouvoir Sarkosyste ont eu raison de cette campagne où rien ne m’aura été épargné. Le torrent de boue qui s’est déversé dans le torrent de eum eum ne s’est pas arrêté. On m’a accusé d’avoir été au courant de la tentative de viol sur une jeune femme certainement téléguidée par la droite, mais quand même! Quand bien même j’aurais su, ce n’est pas moi qui aie déboutonné son corsage! Des journalistes ont révélé mes infidélités avec une responsable de ce parti, mon ancienne compagne, alors que c’est de l’histoire ancienne! Et si j’ai eu deux maitresses sans lui dire, et si j’en riais avec les camarades, et si je l’ai laissée se débrouiller durant la campagne présidentielle de 2007, ça ne regarde personne, c’est ma vie privée. Le résultat de cette campagne de délation coûte à la gauche sa qualification pour le deuxième tour. Certains ont dit que mon programme était en cause, mais c’est oublier que j’ai été élu par les dizaines de milliers de citoyens qui m’ont désigné lors de la primaire, et qui sont donc, par conséquent, responsable aussi de cet échec. Chacun doit méditer, moi, cela fait trois mois que je prends sur moi sans me plaindre, que j’ai regardé mes résultats chuter dans les sondages, même que ça m’a fait reprendre 31 kilos… J’appelle tous les démocrates à voter pour Dominique de Villepin pour barrer la route à Marine Le Pen…

    Le rêve de Manuel Valls

    (applaudissements de partout)
    Je salue ici celles et ceux qui depuis le début, m’ont soutenu. Alain Bauer (applaudissement, un vieux monsieur gros monte à la tribune), Stéphane Fouks (une vieux beau entouré de filles en Chanel lève son verre de champagne)… Déjà, lors de l’élection présidentielle de 2022, j’avais prévenu le candidat Jean-Christophe Cambadélis que nous allions dans le mur à s’obstiner dans la voix sans issue du gauchisme : garder la sécurité sociale était une erreur, un de ces errements cripto-marxiste comme la gauche les a trop longtemps affectionnés. Mon élection, cette année, marque la victoire de la transformation. Une transformation que j’ai entamée en 2024, en faisant d’un parti archaïque, le Parti Socialiste, un parti moderne, Le Mouvement du Progrès. En donnant à ce parti de réels objectifs réformateurs : le droit à la sécurité pour tous, le droit au choix pour chacun. Et la solidarité pour les plus faibles, dans le respect de l’équilibre budgétaire. Comme vous voyez…

    Le rêve de Arnaud Montebourg

    Je remercie… (la foule hurle, sa voix est inaudible) Je remercie… S’il vous plait… S’il vous plait… Je remercie les 7 millions de citoyennes et de citoyens, originaires d’ici, de là-bas, et même d’ailleurs (la foule hurle de nouveau)… S’il vous plait… Oui, Ségolène, tu peux monter… (foule en délire, Ségolène Royal monte à la tribune et rejoint la centaine d’anonymes et de “volontaires” de la campagne de Arnaud Montebourg, elle salue la foule, un immense sourire, prend le micro)
    Je m’incline, Arnaud, tu as gagné!
    (foule incontrôlable)
    Merci, Ségolène… Oui, merci à vous toutes et à vous tous d’avoir osé, d’avoir bousculé. On va la faire, la VIe République (la foule reprend en coeur, “constituante, constituante…”) ! On va le réformer, le commerce mondial (la foule reprend en coeur, “démondialisation, démondialisation”)

    Le résultat de Arnaud Montebourg

    Et dans quelques instants nous allons voir s’afficher le résultat. Comme nous vous le disions précédemment, il y aura dans un camp un immense soulagement, et dans l’autre une énorme déception… Voilà, il est 20 heures.
    – Oui, et comme vous le voyez, d’après nos projections et les premiers résultats, nous pouvons affirmer que Nicolas Sarkosy remporte l’élection présidentielle avec un peu plus de 50,5%.
    – Oui, il semble que la campagne sur le thème de l’âge et de l’expérience ait fini par porter ses fruits, notamment après la publication de l’interview de Michel Rocard où l’ancien premier ministre affirmait que la démondialisation était une idée de crétin boutonneux…
    – Oui, en effet, toutefois, les premières enquêtes réalisées projettent une gauche très solide pour les législatives et une nouvelle cohabitation ne serait pas à exclure.
    – Oui, tout à fait…

    Le rêve de Ségolène Royal

    Ségolène Royal est derrière un pupitre, entouré de Najat, de Karim, de Jean-Louis, de Leila et d’une cinquantaine de personnes jeunes, vieilles. Arnaud Montebourg bavarde, tout sourire, avec une jeunes fille noire portant le tee-shirt de la primaire. La foule hurle, Ségolène, Ségolène, Ségolène…
    C’est bon, je peux y aller ? (Najat lui tend un papier) Oh, on m’informe que les résultats du Nord Pas de Calais sont en retard et qu’ils viennent de changer… Ha ha… Ils auront essayé jusqu’au bout (la foule hurle, Ségolène, Ségolène, Ségolène…)… Mais bon, avec près de 4 millions de votants et de votantes, et à l’issue d’un deuxième tour exemplaire, je réunis près de 60% des voix, je vous fais ce soir le serment de battre Nicolas Sarkosy. Avec vous! Je battrai Nicolas Sarkosy, et nous ferons la Social-Ecologie que j’appelle de mes voeux (la foule hurle Ségolène, Ségolène, et on entend des Décroissance, décroissance). Je battrai Nicolas Sarkosy, et nous remettrons de l’ordre juste dans nos institutions (Ségolène, Ségolène, Constituante, constituante). Je battrai Sarkosy, et nous remettrons de l’ordre juste dans la fiscalité pour rendre du pouvoir d’achat, garantir les retraites et la sécurité sociale (Ségolène, Ségolène, on entend aussi un petit groupe qui chante La Betencourt, sorte d’hymne improvisé sur l’air de La carmagnole et en vogue chez Mélanchon, des rires fusent et l’hymne est repris en coeur). Oui, on la leur fera chanter, celle-là aussi ! Je battrai Sarkosy, avec La Force Citoyenne, avec vos désirs d’avenir (Ségolène, Ségolène)

    Épilogue

    – And now, let’s go back to Paris for the ceremony held for the inauguration of the new President and the inauguration of the Place Francois Mitterrand near Le Louvres… Paul ?
    – Yes, Susan… As I was telling you before the news, The crowd has been waiting for a while now, and it seems the flow exiting from the stations nearby just does not want to stop. The police is still very discreet despite the fact that, here and there, some youngsters insult the agents. After the ceremony at the Palais de l’Elysee this morning, we were expecting the weather to be sunny, but unfortunately it turned to be rainy. The new President should now arrive very shortly for the inauguration of the Place François Mitterrand here in the Cours du Louvres, a place which more than any other in Paris symbolises the flamboyant previous socialist President who governed France from 1981 to 1995.
    Miss Royal signed into law this morning the 3 decisions she argued very strongly with Mister Sarkosy : the temporarly suspension of the pension reform voted last year, the appointment of the new Prime Minister and the designation of the head of the commission to reform the institution, the ecologist candidate Miss Joly. But what focuses the opinion and the news is the Bank Holliday today and tomorrow for the french financial markets, which was not expected at all. She also called in for a meeting with the CEO of BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole as well as Caisse d’Épargne. No statement was realised, but observers think she wanted to speed up the financial reform. Some decisions should eventually be announced before the opening of the markets on Monday.
    Here we are! You can see Mister Arnaud Montebourg arriving, escorting Miss Joly. The new Prime Minister is expected to announce the composition of the government as soon as this evening. Mister Sarkosy and Miss Bruni-Sarkosy and other oppositions leaders with others guests are taking part to this event as Miss Royal wanted a national ceremony rather than a political event. But observers say that inviting the French conservatives for the inauguration of a Francois Mitterrand Square comes like a revenge, as the left was out of power for about 18 years. Mister Villepin, who might become the next Foreign Affairs minister, is discussing with the far left leader Mister Jean-Luc Melanchon.
    It seems the official car is coming… Yes, the Garde National is now moving… Veronique Gens is waiting on the stage, facing Les Musiciens du Louvres as they will perform a Marseillaise on original instruments, the 7 parts of the song. Miss Royal exits now from the little Black electric Mia and… Yes, this is Miss Merkel ! This is a real surprise, another one in what looks like the New France ! They already met twice since the election. Miss Royal met also three opposition parties of Germany, the Social Democrats, Die Linke and Die Grünen, arguing that she is decided to rebuilt the relations with Germany by any mean.
    For sure, there is something new today, and as a correpondant in Paris for more than 20 years, I can tell I have never seen so much happiness on the faces as I could see today… I feel history is back in this country… Ah, Veronique Gens is now going to sing La Marseillaise as Miss Royal invited Miss Merkel to seat. Mister Cameron as well as the new Japanese Prime Minister mister Maehara …

    Madjid Ben Chikh (Tokyo, mardi 19 juillet 2011, Toute reproduction autorisée avec le nom de l’auteur et un renvoi sur ce blog)

  • SIDA : lettre ouverte à Ségolène Royale, candidate aux primaires socialistes

    SIDA : lettre ouverte à Ségolène Royale, candidate aux primaires socialistes

    Dessin de Keith Haring
    (cliquez sur les liens en rouge pour plus d’information)
    Chaque lecteur de ce blog connait mon soutien à la candidature de Ségolène Royal pour les prochaines élections présidentielles. Après avoir souvent posté à ce sujet, j’ai décidé de créer un blog à part car je suis parfaitement conscient que l’on peut aimer mon blog sans approuver ce choix. J’écris en toute liberté, mais je connais aussi la contrainte qu’impose l’exercice du blog : je suis lu. Écrire sur la politique n’est pas un exercice d’écriture. Cela doit être plus pensé, plus travaillé. Comme vous voyez, il m’arrive de redéfinir ce qui reste un projet d’écriture.
    Le but est d’écrire sur moi, et Madame Royal n’est pas moi.
    Pourtant, je vais m’autoriser ici un exercice particulier. Une Lettre ouverte est l’expression d’un sentiment profond, d’une conviction. Et dans le cas qui nous occupe, je m’adresse à Ségolène Royal parce que sur la question du VIH, je désespère d’entendre enfin la parole des politiques sortir des banalités du “tragique” et de “l’espoir”.
    Mais après avoir vu une vidéo filmée lors de la Gay Pride où le représentant de AIDES exprimait toute l’ambiguité (je pèse mes mots) de cette association au milieu d’une indifférence totale des politiques qui étaient là, Éva Joly, Bertrand Delanoë, Philippe Ducloux, Jean Luc Mélanchon et beaucoup d’autres encore, je me suis dis que non, ce n’était plus possible. Alors puisque ce débat pourtant si nécessaire d’une remise à plat de la prévention VIH est impossible, et puisqu’il s’agit d’une politique impliquant des financement publics, peut être la Primaire socialiste est le dernier espace de débat pour interroger un échec patent qui se solde, depuis plusieurs années, par une remontée en flèche des contaminations VIH, mais également des co-infection VIH/VHC ainsi que divers IST.
    Je prie quiconque qui reprendra cet article sur le net, de bien vouloir y joindre cette introduction sans laquelle on ne pourra comprendre le sens de cette lettre ouverte.

    Chère camarade Ségolène Royal,

    Alors que mardi encore tu accordais ta seconde Twitterview, prouvant toute l’importance que tu accordes au débat auquel tant d’autres se dérobent, j’utiliserai moi aussi internet afin de t’inviter à ouvrir un nouveau débat dans le cadre de cette primaire. Je t’ai choisi voilà bien longtemps maintenant. J’ai toujours pensé que la jeune ministre de l’environnement, enceinte de 7 mois qui alla prêter main forte aux manifestants de Greenpeace s’opposant à une livraison d’uranium destiné à être enrichi, était une femme courageuse et droite sur ses principes. Elle fut parait il sermonnée par le premier ministre d’alors, son premier ministre, mais je pense que nous sommes nombreux à avoir été frappés par cette marque d’indépendance et cette force de caractère, de celles qui font, quand leur heure est arrivée, les grands hommes et les grandes femmes d’état.
    Tu as, au cours des dernières années, accompli un travail remarquable sur le plan idéologique, il suffit de visionner sur le site Désir d’Avenir les vidéos des Universités Populaires pour constater à quel point une vision “ségoléniste” émerge, synthèse moderne qui dépasse, et de loin, le cadre d’un Parti Socialiste replié sur lui-même et continuant d’envisager la politique comme la manifestation d’une expertise venue du haut pour être validée par les militants, déniant aux citoyens leur expertise propre, leur vécu, leur expérience. Un parti qui se veut le centre de tout et qui, d’élection présidentielle en élection présidentielle, nous rappelle invariablement à quel point il n’est, finalement, le centre de rien.

    Cette posture particulière, tu l’as mise en oeuvre au travers de tes politiques. Tes adversaires pointent tes erreurs et tes approximations, oubliant d’une part à quel point Francois Mitterrand ou même Charles de Gaulle pouvaient être eux-mêmes bien approximatifs, et d’autre part à quel point tes décisions en région se révèlent, elles, conformes à des principes que bien des socialistes limitent à de parfaites déclarations en s’obstinant à ne pas les appliquer dans les faits. Peu amène à faire des discours sur le viol, tu es celle qui a essayé de faire émerger la parole des enfants qui en étaient victimes. On te dit réactionnaire, mais c’est toi qui as fais rentrer la pilule du lendemain dans les écoles, ainsi que les préservatifs, et c’est toi qui a initié dans ta région le pass-contraception. Tu n’as jamais, ou très peu, trouvé de soutien dans ton propre parti sur ces questions touchant à la sexualité. Car pour toi, nulle doute qu’un adolescent conscient de sa sexualité sera à même de prendre des décisions qui n’entraveront ni son avenir scolaire, ni sa vie amoureuse. L’ignorance et la solitude, l’impossibilité à trouver un adulte référent expliquent pour beaucoup les grossesses non désirées, et le viol, le harassement expliquent bien des suicides, bien des échecs scolaires et professionnels. Tu as compris qu’il n’y a pas, en politique, de sujet tabou, pas plus la sexualité qu’aucun autre sujet.

    L’épidémie de VIH connait depuis plusieurs années un véritable retour. Cette tendance n’est pas exclusive à la France, on l’observe un peu partout, particulièrement chez les homosexuels de sexe masculins. Il semblerait que toutes les tranches d’âge soient touchées, avec toutefois une augmentation assez forte chez les plus jeunes. Ce “relâchement” (relapse, en anglais) est observé depuis la fin des années 90, et il n’a cessé depuis de progresser. Les trithérapies s’avérant de plus en plus efficaces, les associations ont vu leurs effectifs fondre au même moment où les gouvernements successifs dès l’époque de Lionel Jospin, considérant que le mal n’était plus un problème, commencèrent à réduire les budgets liés à la prévention. Une crise du bénévolat se manifesta en même temps que les plans sociaux à répétition (notamment pour Sida Info Service). Les dirigeants de ces associations, piégés par cette nouvelle donne, ne surent pas, ne voulurent pas remettre en cause leurs propres structures, devenues de fantastiques bureaucraties au fonctionnement et au financement opaque, et tentèrent de s’adapter en se diversifiant et en épousant progressivement l’ère du temps.
    La situation est aujourd’hui dramatique. Alors qu’une réelle expertise sur les questions de VIH, partagée et portée par un certain nombre de militants et de militantes historiques devrait permettre de recibler la prévention dans le but de revenir à la contamination zéro des années 90, nous voyons depuis quelques années triompher l’acceptation du relâchement des pratiques et sa théorisation. Ainsi, les décisions de Roselyne Bachelot ont de fait avalisé cette approche (traitement comme forme de prévention, séro-triage, etc, promue tant par AIDES que par l’association The Warning de plus en plus influente sur ces questions). La gauche elle-même semble accepter cette situation comme le révèle une vidéo filmée lors de la Marche des Fiertés : alors que le président de AIDES déclare que désormais on saurait qu’une personne infectée par le VIH suivant son traitement ne contamine pas (ce qui en fait n’est pas du tout démontré, et ne protège pas, par exemple, des hépatites), on constate autours de lui une indifférence totale des politiques présents, toutes couleurs confondues, prouvant ici leur méconnaissance totale de la réalité du VIH : près de 7000 contaminations recensées en 2009, près de 40% chez des hommes homosexuels, beaucoup ayant moins de 25 ans. Comment s’en étonner quand une grande association comme AIDES développe, sans que les pouvoirs publics ne s’en soucient, un discours ambigu, incompréhensible et éventuellement mensonger.

    Tu fus la ministre de la pilule du lendemain et des préservatifs dans les écoles, tu est la présidente de la région qui a initié le pass-contraception. Tu n’as jamais eu peur de parler du viol, de sa réalité sociale, notamment quand il touche aux enfants. Bref, tu es la candidate aux primaire socialistes qui n’a jamais eu peur d’affronter la question de la sexualité, sujet pour lequel tes adversaires préfèrent se défausser sur des associations qui, dans le cas du VIH, errent désormais (je pèse mes mots), sans même réaliser l’échec patent de la politique en la matière.
    Le bilan de Bertrand Delanoë en matière de VIH restera 15.000 nouvelles contaminations sans qu’il n’ait initié aucune réelle politique en la matière, s’abritant derrière des associations comme AIDES qui s’intéressent plus au confort des séropositifs de classes moyennes préfèrant vivre sans préservatifs à celles et ceux qui, séronégatifs comme séropositifs, méritent une réelle sensibilisation, particulièrement dans les quartiers populaires et au sein des minorités issues de l’immigration.
    La question aurait du être posée par les principaux intéressés. Elle a hélas été verrouillée, et tous ceux qui auraient aimé que soient rediscutée la place centrale du préservatif sont traités en paria, comme ce fut le cas de Didier Lestrade, fondateur de ACT UP Paris et du magazine TÉTU.
    Il reste donc cette primaire socialiste, pour qu’émerge un questionnement de la politique de prévention du VIH, et au delà, de la politique de la sexualité en France. J’ai la conviction que tu es la seule candidate pour cette remise à plat. Car quand ces associations vivant des fonds publics présentent à l’arrivée si peu de résultat, il convient au politique de les interroger et, au besoin, de les recadrer. C’est ce que tu appelles l’ordre juste.
    Sans vouloir préjuger d’une telle discussion à mener, une politique qui viserait le zéro contamination devrait rappeler que le préservatif (masculin et féminin) est la pièce centrale de la stratégie d’arrêt de l’épidémie et que le test de dépistage en est la pierre angulaire : il convient donc que les médecins scolaires, les médecins du travail et les médecins de famille assurent régulièrement une information à ce sujet. La publicité pour les fabricants de préservatif devrait enfin être autorisée à toutes les heures et sur toutes les chaines de télévision.
    L’état devrait, en collaboration avec les associations VIH et, selon le principe qui t’est si cher de démocratie participative, avec des associations représentatives des diverses minorités qui composent la nation française, élaborer des campagnes ciblées afin d’entretenir un degré de conscience de l’épidémie au sein des groupes les plus vulnérables : immigrés d’Afrique du nord, d’Asie et de l’Afrique Sub-Saharienne; SDF; homosexuels et lesbiennes; transsexuelles; prisonniers; travailleurs du sexe.
    Ce ne sont ici que des pistes de bon sens. Une véritable politique de prévention est aussi une politique d’information et d’éducation à la sexualité.
    À l’heure où les politiques se reposent sur une association comme AIDES, association qui préfère promouvoir des traitements (coûteux et aux effets secondaires très lourds à long terme) comme forme de prévention, faisant du préservatif une simple option (parfois même décrite comme stigmatisante) parmi d’autres, il revient aux politiques d’avoir le courage de remettre cette politique à plat au vue de ses piètres résultats et des ambiguïtés qu’elle introduit dans l’esprit des plus jeunes. Le débat devrait se faire sans à priori, avec tous les acteurs associatifs, mais en ayant à l’esprit que le traitement comme prévention, partout où il est appliqué, n’a pas réduit le retour de l’épidémie, et que c’est donc lui qui devrait n’être qu’une option : l’implication des acteurs de terrain, leur association est ainsi qu’un état acteur de la mobilisation sont donc des éléments primordiaux. Continuer de se reposer sur une seule structure, ouvertement convertie à une option purement idéologique de la politique nous conduit droit dans le mur. Les 7000 victimes de l’an dernier rejoignent ainsi les 6000 victimes d’il y a deux ans. Combien les rejoindront cette année, l’an prochain ?
    Je souhaite de tout coeur que le bilan des deux quinquennats de Ségolène Royal soient à l’exact opposé du bilan calamiteux de la droite et du maire de Paris, ce dernier dont on pouvait espérer que son homosexualité le rendrait plus courageux en la matière.
    Amitiés Socialistes,

    Madjid Ben Chikh

  • Vers chez moi par un bel après-midi de dimanche ensoleillé…

    Vers chez moi par un bel après-midi de dimanche ensoleillé…

    Nous sommes normalement en pleine “saison des pluies”, ce court intermède entre le printemps et les chaleurs de l’été, qui commence habituellement à mi juin et s’achève vers le 20 juillet. Mais cette année, décidément, rien ne se décide à être habituel et après un printemps ressemblant à un interminable mois de mars, nous sommes rentré d’un coup, fin mai, dans la saison des pluies. Certains élèves m’ont dit que ce n’est pas possible, mais pourtant, cette moiteur, cette bruine, les températures qui montaient, tout s’apparentait à une entrée précoce dans le 梅雨. Eh bien, depuis une semaine, malgré une météorologie nationale qui nous annonce chaque jour des pluies et de la grisaille pour la journée prochaine, rien n’y fait : pas ou peu de pluie, une humidité ambiante relativement basse pour la saison des pluies, et une surprenante tendance à faire beau. La nuit dernière, je suis parvenu à dormir fenêtre ouverte et sans air conditionné, preuve s’il en était besoin que l’humidité est relativement basse. Au contraire, nous avons eu une petite pluie d’été qui a rafraichi l’air et fait circuler un peu de vent. J’ai très bien dormi et ne me sens pas aussi fatigué que la semaine dernière. Je ne pense pas me tromper en affirmant que la saison des pluies est terminée. Mais bon, cette année nous a réservé tellement de surprises, peut être je me trompe… J’ai juste pensé qu’un tremblement de terre, maintenant, ce serait vraiment la catastrophe. On pourrait toujours aller se baigner dans un des nombreux fleuves ou à la mer, mais quand même…
    Dimanche, justement, j’avais proposé à Jun de rester vers chez moi, à Kasai, car la météo annonçait des nuages et peut être même de la pluie. J’avais envie de me reposer, aussi. Alors une promenade dans le grand parc qui borde la mer, au sud, me semblait être une bonne idée. Finalement, il fit extrêmement beau et chaud. Des nuages certes, mais une dominante bien ensoleillée, et du vent à profusion sur la baie. Jun me confia qu’il gardait un mauvais souvenir de l’endroit. Et pour cause, nous y allâmes à l’époque où, au chômage et sans argent, je m’étais foulé le pied. Et une autre fois, après la faillite de Lehman Brothers, un peu comme si cet endroit était lié au chômage et à l’incertitude. La promenade de dimanche vint démentir ce ressenti. Ce parc est simplement magnifique et s’il n’était séparé du centre-ville par des barres de HLM alternant avec des entrepôts à n’en plus finir, je pense qu’il mériterait vraiment que j’y passe mon temps libre. C’est vert, c’est très vaste, et la mer donne ce sentiment d’ouverture sur l’infini. Les vagues, les quelques baigneurs téméraires, des coquillages, le vent iodé, Kôtô Ku au loin, des bateaux à l’horizon. La mer, quoi. Le parc lui même recèle des courbes, des collines, des marais protégés où on peut observer des oiseaux sauvages, un bois très dense, des tables propices au pic-nique, une grande roue, de grandes aires désertes où les enfants font du vélos et les parents bavardent sur l’herbe. Pour Tôkyô, une ville totalement repliée sur elle même et coupée de la mer (et en cela si différente de l’accueillante Yokohama), un endroit unique. À une trentaine de minutes à pied de chez moi. Un très beau dimanche sous le grand beau temps.
    Hier encore, la météo annonçait des nuages et de la pluie. Et puis non, il a fait beau. Dimanche soir, après que Jun fut parti, j’ai longuement bavardé avec Yann. Le Japon n’est pas un pays facile. Lui comme moi, comme tous les étrangers soufrons d’une solitude réelle. Ainsi, bien que je ne puisse pas dire qu’à Londres je m’étais fait une masse d’amis, je m’étais fait, au moins, des connaissances, ce qui, en quelques mois, était déjà pas mal. Et puis, la vie social, à Londres, est une réalité. Les endroits où sortir sont nombreux. Il y avait trois bars gay dans le quartier où j’habitais, Lewisham, ce morceau de Londres situé à l’est entre Greenwish et New Cross. Je prenais le train bien souvent tard le soir, à Charing-Cross et découvrit ainsi par hasard un des plus célèbres lieux de drague gay de la capitale. Avant, j’étais sorti au Compton’s, Underbar, à moins que je ne me fus aventuré dans un bar que je ne connaissais pas ou que je ne me fus promené avec mon appareil photo. Londres est étonnante, la nuit, certaines ruelles sont si anciennes, on y retrouve l’atmosphère des romans de Doyle, Poe. Jack l’éventreur… Les façades de l’époque du roi Georges, la nuit, me fascinaient. Classicisme en briques rouges.
    Tokyo est en revanche une ville moche. Magique la nuit à cause de ses néons, mais il faut avouer qu’il n’y a rien de fascinant en soi. Ce dont Yann comme moi-même sommes victimes toutefois n’a rien à voir avec l’architecture, ni même avec la taille tentaculaire de la mégalopole. Après tout, Londres aussi est immense. C’est l’incapacité des Japonais à communiquer simplement, entre eux, mais surtout avec des étrangers. À parler. À ne pas envisager, quand ils sont gay, leur vie dans la durée ni dans la visibilité. Beaucoup de gays, ici, regardent les étrangers comme des gadgets. Et cela amplifie le malaise communicatif. Le Japon est un paradis pour les hétérosexuels. L’image qui fait du Japon un pays de tous les possibles dans la sexualité n’est pas totalement fausse, mais même sous cet angle là, il faut avouer que le pays est relativement pauvre. Les Japonais ne sont pas non plus des champions de sensualité. Beaucoup trop inhibés. Alors si ni l’amitié. Ni l’amour, ni le sexe et, finalement, ni les perspectives professionnelles sont au rendez-vous, soit parce que le recrutement repose ici sur le principe de la préférence nationale, soit parce que ce pays a entamé un irréversible déclin à force de se penser comme le centre du monde, on en arrive à conclure : pourquoi ici, quelle illusion ? J’ai un travail, de merde cette, mais un travail. Et j’ai Jun. Yann n’a personne et donc, par moment, se demande si son travail vaut vraiment la peine. Il se tâte, il veut partir. S’il part, ce sera un peu comme un petit frère qui s’en va. Je lui ai juste conseillé de ne pas reculer : quitte à quitter le Japon, autant revenir une bonne fois pour toute en France.
    Je sais que certains expatriés ne comprendront pas. Pour certains, il y a eu le mariage et ils se sont habitué à cette sensation de devoir s’accrocher coûte que coûte, comme une seconde nature. Ils ont fini par refouler l’insouciance qui peut être caractérisa leur vie d’avant le mariage : je n’envie pas les hétérosexuels mariés au Japon car beaucoup vivent une espèce de vie de survivant, avec une peur au ventre : échouer, et perdre leur enfant, leurs enfants. C’est une des très nombreuses faces cachées de ce pays en effet, un contentieux diplomatique majeur enrobé d’un immense tabou : l’an dernier, pas moins de 3 Français se sont donnés la mort dans le Kansai pour raison familiale. J’ai appris ça par hasard, dans un de ces mails d’associations d’expatriés, rappelant que tout avait été fait, que des assistances psychologiques étaient en place dans différents centres. J’ai beau trouver l’effort notable, je reste scandalisé que de tels différents entre les deux pays soient esquivés, car 3 personnes pour le Kansai, l’an dernier, cela fait combien de personnes pour le Japon en entier ? Et l’année avant ?
    Mais quand donc la France mettra une bonne fois ces contentieux sur la table, et obligera les gouvernements à changer leur politique à l’égard des parents de couples mixtes après un divorce. Car ici, l’autre, le non Japonais se voit soudain privé de tout droit, il perd sa carte de résident permanente et retombe dans le statut précaire du renouvellement périodique. À ce déclassement administratif se double bien souvent un droit automatique pour la famille japonaise de garder l’enfant sans obligation de visite régulière à l’autre parent. Cette législation est impitoyable avec les couples japonais, elle est discriminatoire pour des pères étrangers. Le sort des Français hétérosexuel au Japon, tout à fait enviable quand leur couple va bien, n’a rien a envier, au contraire même, au sort des homosexuels qui se voient contraints à vivre le silence d’une société. 3 suicides. J’imagine la détresse des familles en France, l’incompréhension devant le geste. Et c’est une honte, une de plus encore, pour la France. Comment acceptons nous cela ? Ces morts sont ils le prix à payer pour attirer les investissements japonais ?
    Beaucoup de ce qui fait notre vie ici est une très grande incertitude. Mais comme cela revient bien souvent, ce qui est le plus blessant est que notre amour pour la culture de ce pays, sa langue, rien n’y fait. Nous restons des êtres de seconde zone, impropres au travail quand on voit pourtant partout de véritables crétins occuper des postes (je me souviens de ces attentes interminables quand, de Paris, j’appelais une banque à Tôkyô, déclenchant un vent de panique dans un back-office où visiblement personne ne savait parler anglais; et que dire de ces businessman à l’esprit conformiste…), interdit de parole crédible (on nous demande notre avis comme quelque chose d’exotique car bien souvent, ce qui est recherché par l’interlocuteur, c’est une validation de ses préjugés et une mise en avant d’une spécificité purement japonaise),…
    Comme de nombreux expatriés ici, je reste car j’aime quelqu’un, qui m’aime. Je ne me sens toutefois pas piégé, je n’ai pas d’enfants. Et même si mon travail me fatigue, il reste très correct, m’offre le temps nécessaire pour faire d’autres choses : si je ne les fais pas, j’en suis le seul responsable, et le Japon n’a rien à voir là dedans.
    Grand beau temps aujourd’hui, donc. Lumière de l’été.
    De Tôkyô
    Madjid

  • Un billet de fraicheur

    Un billet de fraicheur

    Comme je suis gentil, je vous souhaite tout plein de fraicheur. Nous, par ici, on commence à en avoir besoin, mais bon, c’est comme ça, en été, au Japon, il fait chaud.
    Au travail, beaucoup de nouveaux étudiants, mon emploi du temps est plein trois jours par semaine, les deux autres jours restant plus calmes, mais jusqu’à quand ?
    J’ai acheté un troisième meuble étagère pour vider ma mezzanine surchargée de choses et d’autres. Il n’y restera plus que mon lit et quelques livres. Tout va “en bas”. Je regrette un peu en ce moment d’avoir installé mon lit “en haut”, car le grand vasistas et le très haut plafond ne facilitent guère la circulation de l’air, mais d’un autre côté, c’est un énorme gain de place dans ce qui reste un studio de 20 mètres carrés (avoir aménagé la mezzanine me rajoute donc 4 mètres carrés, et je rajoute un mètre carré avec le balcon…). Mais je l’aime, ce studio. Outre le fait qu’il est assez moderne, la hauteur impressionnante sous plafond (5 mètres) m’ont donné l’impression, en comparaison, que tous les appartements que j’ai visités l’hiver dernier quand je voulais déménager n’étaient que des boites à chaussures sombres. Chez moi, c’est clair même quand il pleut. Seul problème, c’est terriblement chaud en été car la chaleur s’accumuler sous le plafond. Mais le quartier est tranquille, la gare n’est pas trop loin, elle me conduit dans “le centre” en 10 minutes, ce qui à Tôkyô est vraiment très bien. Quand je dis “le centre”, c’est, bien entendu, Nihonbashi, Ginza, Ueno, éventuellement Kudanshita ou Iidabashi, à 20 minutes. C’est pour cela que mes promenades reviennent presque automatiquement à l’est. Il y règne un côté “vraie ville”.
    Kôtô Ku, c’est le plus simple. Je n’ai qu’à traverser l’immense pont qui m’en sépare. À 7 minutes, Kiba. Là, c’est la vraie ville, je veux dire, les rues sont toutes perpendiculaires comme cela se faisait autrefois dans les pays influencés par la culture chinoise. Les petites rues se suivent, se croisent, bordées de plantes vertes, de pots posés de part et d’autre des entrés. Pas de jardin, pas de place pour ça, alors on met tout dehors. Une incroyable poésie, renforcée par la vétusté des maisons, de boutiques. Ici, c’est encore un peu les années 60, et l’économie de la bulle n’y a guère pénétré, trop honte. Tout m’y rappelle le Belleville de mon enfance, bien que ce soit très diffèrent pourtant, mais il règne une proximité de tout, magasins de voisinages, petites vieilles qui bavardent ou qui s’arrêtent devant une fleur, en redressent la tige avant de s’incliner en s’excusant devant la propriétaire sortie arroser, elle même s’excusant, on ne sait plus qui est l’intrus mais on est invariablement charmé de retrouver l’espace d’une seconde “le Japon”. Ici, tout est démodé, alors c’est presqu’un peu comme une mode, ma mode, pour moi, aimer Kôtô ku. Je me surprends à regarder une de ces maisons en bordure de cimetière, vers Monzen, avec son toit massif d’ardoise scultée, un pin sculpté devant, un mur de clôture cerné par des pots. Qu’est ce que j’aimerais habiter là… En été, on voit des chats agoniser sous la chaleur qui se mettent à ronronner dès qu’on les approche, et on entend le son des petites clochettes qui tintent quand le vent souffle. Parfois, on surprend, comme dimanche dernier encore, le son d’un shamisen. Et puis encore un cimetière, et puis un temple, et puis un cimetière, et puis un shitengai, ces rues commerçantes aux magasins d’un autre âge, diffusant une musique de la même époque, comme vers Higashi Suna, ou mieux, vers Morichita, avec Norakuro, une sorte de Felix le chat Japonais dont le dessinateur habitait le quartier. Dans Kôtô ku, la promenade débouche toujours sur un canal, très souvent bordé de cerisiers ou de mûriers. Kôtô ku, c’est le cauchemars des sismologue : résistera ou se diluera ? Arrondissement gagné sur la baie, composé en fait d’iles qui ont toutes été agglomérées les une aux autres : regardez une carte ancienne, c’est méconnaissable. Et à l’est comme à l’ouest, l’estuaire de deux grands fleuves : Sumida à l’ouest, Ara à l’est. Partout les petites rues débouchent sur de grandes artères anonymes où les traces du passé sont anciennes. Enfin, un passé relativement récent, les années 50 à 70. Cet arrondissement a été entièrement rasé par les bombardement au napalm de l’armé réalisé par l’armée américaine en février 1945, 22 ans après le grand tremblement de terre qui l’avait déjà fortement détruit. Qu’importe, on peut pousser plus au nord, vers Kameidô et son célèbre sanctuaire Kameidô Tenjin, ou plus au sud vers la baie, Tôyôsu, on peut rechercher la verdure dans le grand Parc Kiba où a poussé on ne sait pas très bien pourquoi un musée d’art contemporain, ou plus de tradition vers le parc de Kiyosumi, c’est partout la même alternance de petites rues tranquilles, denses et vertes, et de temple, cimetières et de parc, entrecoupés de canaux et de fleuves que surmontent des ponts métalliques auxquels je trouve une allure terriblement poétique. Ce n’est jamais très haut, et ça reste partout très calme…
    Si vous enjambé l’un des ponts qui vous sépare de Chuô Ku, le rythme change totalement, il s’accélère. Ici, la spéculation immobilière des années 80 a tout redessiné. Immeubles hideux et fonctionnels dominent en bordure des grandes avenues. Mais si pourtant vous vous décidez à passer derrière, vous vous apercevez que vous êtes bien dans la même ville. Les rues sont étroites, la verdure domine avec ses pots en plastique débordant de géraniums, pins japonais scultée sortis de derrière une façade. Les canaux ont en revanche été presque tous vidés pour faire passer la métro (ligne Ginza, ou ligne Hibiya), et ceux qui restent sont recouverts d’autoroutes et d’échangeurs. Il y a une certaine poésie dans ce désordre urbain mais il faut avouer que le nom enchanteur de Nihonbashi (pont du Japon, LE kilomètre zéro, autrefois carrefour de marchands et bordure de l’ancien quartier de protitution) coïncide assez mal avec cette autoroute urbaine surplombant à ce qui ressemble à de l’eau croupie. Pourtant, pas très loin, c’est Ningyô chô, quartier des artisans de poupées, ou Ginza, quartier des bijoutiers. Le premier a gardé un certain cachet ancien, le second conserve encore un certain esprit qu’il faut toutefois chercher dans les rues un peu cachées par derrière, vers Higashi Ginza, en allant vers Kayabachô. Et comment ne pas regarder Ôtemachi comme le nouveau Tôkyô, avec ses tours nouvelles et ses boutiques de luxe. Je ne suis pas fana, mais je ne déteste pas non plus : la grande avenue qui va des deux Marubiru jusque Hibiya est élégante, chic, elle a quelque chose de frais. Bien sûr, ce n’est pas le Japon, et ce genre de rue existe un peu partout dans le monde, mais pourquoi pas… Chûo Ku est donc bordé par la Sumida, la baie de Tôkyô vers Shyôdome, où subsiste, coincé entre des barres de tours le très mignon jardin Hamarikyû. Et en face, l’ile de Tsukishima dont la spécialité est le manja yaki, sorte de crêpe molle délicieuse, que l’on sert dans son shôtengai central autours duquel subsistent des maisons du XIXe siècle.
    Si on pousse plus loin que Ningyôchô, on fini par tomber sur un mur : c’est la Sumida, surmonté d’une autoroute. On aperçoit le Sky Tree, cette tour de 634 mètres qui sera inaugurée en septembre, juste à temps pour la faillite (une étude statistique sur une 100 d’année a démontré que l’achèvement d’un bâtiment de grande hauteur comme un défi coïncide généralement avec la faillite du gouvernement du pays concerné, comme ce fut le cas en 1929 avec l’empire state building, et plus récemment avec Dubai). En face, ce sont les deux arrondissements de Kôtô-ku, et pour être exact, c’est le quartier où fut filmé le feuilleton Long Vacation. Il ne reste plus rien de l’immeuble où vivait Sena, le pianiste interprété par Kimura Takuya. Deux grandes barres, des immeubles l’ont remplacé. Juste après une écluse, avec son barrage et, derrière, une étrange barraque avec des poules qui nous a souvent étonné, Jun et moi, c’est l’arrondissement de Sumida Ku, l’arrondissement préféré de Pierre, un de mes plus ancien lecteurs, rencontré il y a un mois pour la première fois. Et c’est vrai que Sumida est un arrondissement charmant. Il ressemble beaucoup à Kôtô ku, mais en plus ancien, et sans les canaux. C’est dans Sumida Ku qu’il y a le gymnase réservé aux championnats de sumo ainsi que le musée Edo-Tôkyô. C’est aussi l’arrondissement où ce trouve “la crotte en or”, l’immeuble noir Asahi, dessiné à la fin des années 80 par Philippe Stark et surmonté de ce qui est sensé être une flamme mais que les habitants du quartier regardent un peu différemment, mais dont il sembleraient qu’il soient très fiers aujourd’hui tant il a été le symbole de cet arrondissement si longtemps délaissé. On ne s’en plaint pas car par derrière, il y a un grand parc tranquille avec un sanctuaire dédié à la vache, plein de petites rues comme dans Kôtô Ku et quelques temples et sanctuaires anciens dont un datant du 17e siècle. Étonnant quand on sait que ce quartier fut deux fois ravagé par les flammes au XXe siècle! Un quartier tout en ruelles bordées de plantes et de fleurs, par endroits incroyablement étroites et comme imbriquées les unes aux autres, mais où une catastrophe en cours va bientôt changer définitivement changer la physionomie. Car si vos amis expatriés vous disent que vraiment, le total fashion, à Tôkyô, c’est l’ouest, laissez les dire, mais apprenez qu’ils sont vraiment à la masse. L’avenir, il est dans Sumida Ku, à l’est de Mukojima, à Oshiage. La fin du XXe siècle, c’était les lignes Tôkyû, Setagaya et Kanagawa. Le XXIe siècle, ce seront les lignes Tôbu, Sumida Ku et les vacances à Nikkô… Parce qu’autour du Sky Tree, tout est en cours de destruction, les shôtengai avec leurs magasins anciens, les vieilles maisons. Et les centres commerciaux tout en vitres, les immeubles d’habitation en hauteur, tout est révolutionné: les jeunes cadres bobo à la japonaise veulent profiter de l’art de vie de ce vrai quartier de Tôkyô, près d’Asakusa et de la Sumida. Dépêchez vous de visiter Mukojima et Oshiage. Sumida Ku.
    Refranchissez la Sumida. C’est Taitô Ku. Ici aussi, les rues sont souvent perpendiculaires. Mais autant l’industrieux Kôtô Ku respire la santé malgré le grand âge de ses habitants, autant Taitô Ku, vers la Sumida, reflète la pauvreté de ses habitants. Ici, on vote à droite car on a vu le monde changer trop vite (et pourtant c’est la droite qui a bousillé ce pays), et on se méfie un peu des étrangers. Mais on est fier. Pas fier d’être Japonais, non, fier d’être de Taitô Ku, d’être un enfant d’Edo, un Edokko. Un Parigot, quoi. Le sommet de cette fierté est le Sanja Matsuri, comme je vous l’ai présenté en vidéo. Il faut toutefois distinguer les deux Taitô Ku. L’un borde la Sumida, est un quartier pauvre depuis longtemps, fier et populeux. Il hébergea autrefois le célèbre quartier de prostitution Yoshihara, avec ses courtisanes que l’on peut encore admirer sur les estampes du XIXe siècle. Et puis c’est aussi Asakusa et son Sensô-Ji, peut être le plus célèbre temple de tout Tôkyô. J’y vais bien deux à trois fois par mois pour manger des soba. Et puis l’un des quartiers les plus étranges de Tôkyô, entre Minowa, la Sumida et Minami Senju, en bordure de Yoshihara. Autrefois, quartier des buraku, les hors castes du système de classe ségrégationniste mis en place par les Shôgun Tokugawa au début du XVIIe siècle. Un quartier plus pauvre que les autres, mais qui pourtant sait lui aussi se tenir. On n’y équarrit plus la viande depuis longtemps, les corps des prostituées n’y sont plus entassés avant d’être enterrés à la va-vite, on n’y entrepose plus les corps des condamnés à mort, et des temples veilles sur ces âmes errantes. Le tableau est violent, mais je vous rappelle que les corps de Molière comme celui de Mozart furent aussi abandonnés aux chiens pour les mêmes raisons. Un minuscule jardin, une kannon garde les âmes du grand tremblement de terre de 1923 oû périrent 140,000 dans les flammes et parmi elles, beaucoup des prostituées de Yoshihara et de petites gens de ses petits métiers de tous les jours. Gargotes à soupe, vendeurs d’eau… Un vieux monsieur est toujours là dans cette enclave de verdure pas plus grande que 10 mètres carrés. Il montre à tous les passants une photo prise par son père. Des cadavres à moitié nus et calcinés flottent sur le grand lac qui a aujourd’hui disparu.
    Ueno et les lignes de chemin de fer coupent l’arrondissement en deux. Ueno, c’est les années 50, un gros bourg avec une gare immense qui accueillit les flots de transhumants venus du nord pour travailler dans les usines et assurer la reconstruction du pays détruit par la guerre. Dites Shôwa (l’empereur régnant de 1926 à 1989), dites enka (un style de chanson étant apparue après la guerre et perdurant de nos jours sous une forme ultra conservatrice “japonaise” quand on pointe pourtant l’influence des mélodies chinoises des années 20), dites canaille et yakuza : voilà, c’est Ueno. Ueno, ce fut pour longtemps, en dehors de la gare et des patchinko (salles de jeux d’argent), s’encanailler, bien manger et faire ses courses pour moins cher dans son shôtengai Ameyoko. Et puis se promener en amoureux dans le parc et dans son zoo, se cultiver dans ses musées et dans ses salles de concert. Tout le monde va à Ueno, pourvu qu’il veuille faire une de ces activités. On y regarde les fleurs de cerisier, enfin, quand vient le printemps, dans un de ces picnic usine où il y a tellement de monde qu’on ne voit plus le sol, caché sous les bâches bleu. Autrefois propriété des Tokugawa, on peut encore de nos jours en jusqu’au bout visiter un temple en leur mémoire, apercevoir leur tombe dans l’immense cimetière qui borde au nord la voie de chemin de fer. On est désormais dans Yanaka, un quartier relativement moins touché que le reste de la capitale par les effets du napalm pour ses pauvres petites maisons en bois. Un quartier tout petit, rempli de temples et leurs cimetières parfois anciens, de maison parfois très anciennes aussi, de rues qui montent et qui descendent et où dans l’une se Love une minuscule boutique salon de thé dédiée aux chats, les vraies vedettes de ce quartier. Un américain a élu domicile non loin de là, fabriquant dans une vieille maison de magnifiques shôji (parois coulissantes) et bubyô (paravents), et commence à se faire un nom. Le quartier invite au calme, c’est un véritable enchantement pour les artistes. On finit toujours par atterrir dans Yanaka Ginza, le shôtengai rétro et moderne à la fois. Jun et moi ne manquons jamais de manger un ou deux beignets long dans une petit boutique ornée d’un chat tout longiligne, quartier oblige. Les rues sont plus pimpantes par ici que dans l’autre moitié, et on sent la proximité de l’arrondissement le plus chic du centre de Tôkyô, Bunkyô Ku. On est maintenant vers la station Sendagi.
    Bunkyô est assez different, c’est comme un quartier de banlieue pavillonnaire en plein Tôkyô, mais où règne ici et la la meme atmosphère que dans Yanaka.
    Mais ce sera pour une autre promenade.
    Mes dimanches sont des explorations de ces quartiers que je connais maintenant très bien. L’abondance de verdure, de fleurs, les change au fil des saisons. En été, le son des cigales et des grillons, ce gris brumeux sur le vert, ou le bleu azur sous un soleil de plomb, heureusement, toute cette verdure luxuriante fait de l’ombre… En hiver, la lumière blanche du soleil, son air sec et le ciel bleu, tranchant.
    Où irais-je dimanche…
    DSK va être libéré, semble t’il, mais je m’en fiche. Je connais des quartiers et des rues qu’avec tout son argent il ne connaitra jamais. Dans la ville de Fukushima, à 30 kilomètres de la centrale, des relevés prélevés dans les urines de 10 enfants ont révélé la présence de particules radioactives, du césium, notamment. Aux USA, une centrale nucléaire vieille de plus de 40 ans menace elle aussi de connaitre un incident similaire, cernée par les eaux et elle aussi désormais en gestion d’urgence, le courant étant coupé et son générateur étant déjà tombé en panne. Une étudiante nous a dit qu’elle avait eu des problèmes pour dormir car la configuration des astres lui suggérait l’imminence d’un nouveau séisme à Tôkyô. Et moi, j’ai beaucoup de travail à faire, mais je ne fais rien…
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Sans titre, en photos

    Sans titre, en photos

    Vous l’aurez constate, je ne suis pas tres assidu sur ce blog ce mois-ci. J’ai perdu le gout a tout, je n’ai le gout a rien. je deprime. Je me sens vain, seul. Un gros passage a vide, quoi.
    D’ailleurs, vendredi, essayant d’écrire un peu, j’ai commis ces quelques lignes.
    (début) “Vendredi 24 juin 2011
    Il fait chaud. 31 degré à l’ombre, peut être plus. Soleil qui tape, qui me rappelle que le soleil, ici, tape comme en Algérie. Je n’ai pas encore utilisé l’air conditionné, comme beaucoup de monde : partout, c’est “économies”. Avant goût du monde de dans 20 ans. Je me dis qu’on est condamné à être vraiment la génération la plus malheureuse de toute l’humanité. Pas parce que notre malheur sera plus grand, mais parce que dans notre enfance notre futur était plus brillant. Nous visiterions les galaxies lointaines, mangerions des gélules qui nous permettraient de toujours être en bonne santé, nous ferions des tours du monde en Boeing jet et en Concorde supersonique, New York à trois heures, tu te rends compte. Nous nous habillerions au travail en combinaisons plastiques dessinées par Courrèges et le week end nous revêtirions des tenues métal d’inspiration romaine. C’était l’avenir quand j’étais enfant. Au Japon, ça l’appelle l’Expo Osaka 70. Conservateurs dans l’âme, les Japonais essaient de ranimer leur économie exsangue bien avant le séisme à coup de publicités revivalisant les tenues Courrèges et les coupes de cheveux années 60. Même moi, nostalgique des paradis futurs de mon enfance, je ne suis pas dupe, et plus j’en vois, de ces publicités, plus je me dis que la faillite du Japon est proche. Comment faire face aux problèmes en regardant vers le passé ? Toujours est il que moi, par moments, je regarde sur YouTube des vidéos d’il y a longtemps, quand l’histoire avait encore un sens, à l’époque du “futur”. Je ressens un vague répit. Et puis le monde revient. C’est plus fort que moi, tiens, c’est de la faute à Claude Gauvard, mais rien de penser aux vingt prochaines années, il me vient parfois de furieuses envies de pleurer. J’ai beau me dire que les survivants réinventeront le futur et qu’ils auront peut être même compris des choses que nous ne voulons pas comprendre. Mais bon, il faut l’avouer, tout ce qui nous entoure : dans la forme où nous le connaissons, c’est cuit.”
    (fin de citation)
    J’ai ecrit deux articles pour Minorites, meme cela me semble terriblement vain, inutile. J’ai realise que je suis tombe assez bas dans la deprime, et que je ne peux pas entierement incriminer mon traitement. Je suis moi-meme totalement responsable. Je travaille, certes, et meme je travaille bien, mais cela ne me suffit pas. Je cherche autre chose, et tant que je ne l’aurai pas trouve, rien n’y fera. J’ai beau me dire que l’ecriture est certainement une clef, une piste serieuse, plus j’y pense, plus je trouve l’exercice inutile, vain. Mon roman est en vrac, a l’abandon. J’avais envoye une moitie a deux amis qui ne m’ont fait aucun retour. Je n’y avais pas prete plus d’attention mais je m’apercois desormais que cette absence de moindre retour est ravageuse. Peut-etre n’ont ils pas aime, peut etre n’est ce pas interessant, peut etre est-ce mal ecrit ? Peut etre, et ce serait pire, pensent t’ils que l’utilisation de la premiere personne traduit elle quelque confession, puisque j’utilise le mode souvenir, alors que ce n’est ni mon but, ni encore moins la verite. Je recompose mes souvenirs, j’y incorpore des visages et des personnes que j’ai vu mais que je n’ai pas connu, des situations que j’aurais pu vivre avec celles que j’ai vecu, tout cela dans des lieux que j’ai connu. Ou que j’aurais pu connaitre. Je n’en veux à personne, et surtout pas à mes amis. Je sais qu’ils sont très pris, et puis peut etre ce n’est pas facile de dire ce que l’on pense d’un travail en cours de réalisation. Toujours est-il que j’ai donc décidé de ne pas envoyer la suite car je me suis aperçu qu’attendre un retour qui ne venait pas instillait du doute dans mon écriture. Et je suis quelqu’un qui doute énormément de lui.
    Je veux enfermer le monde dans l’ecriture. Oui, je sais, c’est trop ambitieux, c’est un pecher d’orgueil. Et alors ? Pour ecrire, faudrait-il que je me contente de pondre des lignes ? Mon blog me suffit largement pour cela. Mais un roman, ce ne sont pas des lignes, ce sont des mots. Et comme le disent les vieux sages Juifs et les Marabouts de mes montagnes, les mots sont source de vie. Quand Dieu a cree la terre, la premiere chose que Dieu a faite est lui donner un nom. Sans les mots, il n’y a pas de vie. Et un roman est une source de vie. On a celebre la “mort du roman”, le “depassement du roman”, mais il est impossible de “tuer” le roman. Il faut juste lui rendre ses ambitions, qui est partir de soi et recreer un universel, un “media” comme nous disons maintenant, qui fasse echo dans la vie du lecteur. Ma rencontre avec Balzac fut de cet ordre la. La pere Goriot ne commence pas pas une histoire, mais par la poussiere sur la chaussee dans le quartier de la Sorbonne et du Pantheon.
    Et si je n’en ai pas la capacité, tant pis. Cela ne change rien à mon intuition, à mon désir. Je garderai pour moi, comme des rêves que l’on fait, et qui vous imprègnent et ne vous quittent moi. Dans mon cas, ce sont des fantômes.
    Mon roman est donc en plan. Une partie dans la tete. Le dernier chapitre ecrit car je devais l’ecrire, mais entierement a reecrire, pour y enfermer le monde, justement, et l’elever jusqu’a l’abomination, puisque c’est ce a quoi il tend. Mais il est ecrit. Reecrire est une question de travail : le citron est, lui, pressé.
    Quelqu’un m’a propose de me relire, mais le problème est qu’il m’est très difficile de montrer ce que j’ai dors et déjà écrit à cette personne, non seulement parce que ce “relecteur” me fait trop d’honneurs, mais aussi pour une raison évidente qu’il comprendra plus tard… Deuxième relecteur, peut être surmonterai-je ma timidité maladive. Quand j’ai commencé à écrire ce blog, ça a été un peu pareil, mais c’était tout de même un peu plus simple car je ne demandais pas l’avis de mes lecteurs ni de mes amis. Personne ne peut réécrire la vie que qui que ce soit. Mais un roman, fichtre, quelle ambition, quel orgueil. Moi, romancier, tu parles. Collectionneur de mots, bavard. Vide, je vous dis, je me sens vain, inutile, seul. Alors un roman, je t’en foutrais, moi, du roman.
    J’ai écrit un long article où je règle ses comptes au Parti Socialiste. Un documentaire où on voit tous les affreux se choisir la Aubry comme meneuse m’a confirmé dans ce que j’ai écrit. Mais ce n’est pas important, l’article n’a visiblement intéressé personne. Je vous dis, je sers a rien. J’habite au Tôkyô, ma vie confine au néant. Vous me direz, la vie de tout le monde, confine au néant, mais la mienne ne possède même pas l’emballage pour faire joli, le truc qui jette, je ne sais pas moi, tiens, j’écris un roman, un truc comme ça. Mes étudiants mangent des légumes de Ibaraki totalement sûrs, comme nous le répètent les médias, et j’habite dans un quartier où le niveau de radiation au sol mesuré par des volontaires n’est pas supérieur à la normale, quelle chance! Je les inviterais bien chez moi, les volontaires, je suis qûr qu’il y en a eu partout, de ces saloperies…
    Je suis dans le métro. Ma voisine porte un chapeau qui lui cache les visage et les cheveux, et un masque. Elle a un collant qui lui couvre les jambes. En France, on dénoncerait la prégnance de l’idéologie islamiste, mais ici, c’est juste une des nombreuses japonaises lisant les journaux où on lui dit que “les Japonais ne supportent pas le soleil”, que “les occidentaux ont une meilleurs résistance” et que les “UV donnent le cancer”. Une Japonaise qui n’a pas les moyens de s’acheter une de ces crèmes hors de prix destinées à blanchir la peau, comme pour les africaines. Ça lui donne, avec cette espèce de robe patate “mori” bleu sans forme, une allure de paysanne, comme ma tante Simone, par exemple, quand elle allait traire les vaches en été…

    On n’est pas fin juin que déjà la saison des pluies touche à sa fin à Kyushu, l’île au sud de Honshu, l’île principale. Un peu précoce. Il n’y a pas eu de printemps proprement dit cette année, nous entrons de plein pied dans l’été. La semaine dernière, nous avons connu nos premières températures d’été les plus hautes de l’année : 39° à Saitama, et 34° à Tôkyô. Comme toujours durant la saison des pluies, nous alternons jours de beau temps et jours gris, mais même les jours de pluie ne décrochent pas des 26° ou 27°. Cette année s’annonce très chaude. J’ai donc attrapé mon premier rhume d’été 夏風邪, une toux super sèche, avec des quintes interminables qui vous font douter de l’efficacité de votre trithérapie. Mais pas de fièvre réelle (hier, je suis “monté” à 37,6° en soirée après un série de longues quintes). Aujourd’hui, ça va mieux, ça ressemble à une fin de rhume, avec des poumons fatigués et la gorge encore irritée. Plus de fièvre. La raison est simple. Il faisait très chaud jeudi, j’étais en retard, j’ai couru. Le train, lui était glacé. Mieux, il était plein, j’ai donc voyagé debout, juste sous une soufflerie. J’ai senti ma peau devenir glacée… Rhume garanti. Il y a toute une panoplie de médicaments contre ces rhumes d’été. Enfin, tant que ça ne tourne pas à la pneumonie…
    Comme vous pouvez le voir sur ces deux albums de photos pris il y a 8 jours et le week end dernier, je continue de faire de belles promenades avec Jun. Ma douleur musculaire au pied gauche est persistante, mais je pratique des séries d’exercices qui la rendent pour le moins gérable. Dimanche, nous avons ainsi marché de une heure de l’après-midi à six heures passées.
    Voilà. Ça faisait longtemps, me revoici parmi vous. Excusez moi pour l’orthographe. J’ai écrit une partie à la maison sur l’ordinateur pour glisser les inserts photo, clavier anglais, une autre sur mon iPad dans le métro.
    Dehors, un soleil magnifique.
    De Tôkyô,
    Madjid

  • Minorités 87 | Une déception de gauche

    Minorités 87 | Une déception de gauche

    Paru dans la revue Minorités.org le dimanche 19 juin 2011.
    Il y a un argument imparable utilisé par les militants de tous les partis, de toutes les associations, quand on leur dit que l’on n’a pas confiance en eux, que l’on n’est pas d’accord. « C’est facile, vous critiquez, vous ne faites rien, vous n’avez qu’à venir avec nous et militer, vous verrez, si c’est facile. » Imparable. Voici mon histoire militante, ce qui m’a conduit à ne plus militer, et à critiquer les organisations politiques ou associatives « installées », et à en avoir parfaitement le droit. Je serai sans aucune pitié pour le parti où j’ai milité et pour lequel j’ai désormais un profond mépris, avec son appareil fermé au bruits de la société et aux vents du monde, le Parti Socialiste. En sachant parfaitement que c’est la même chose ailleurs, voire bien pire.

    Ma formation politique fut marquée très tôt par divers facteurs. Mon homosexualité, pour laquelle je me formai « intellectuellement » sur le tas, dès l’âge de 14 ans, en lisant Guy Hocquenghem (que je considère mon « père » en homosexualité). Et le Gai Pied, que je lisais en cachette chez le marchand de journaux.

    Ma classe sociale. J’avais vu mon père au lendemain de la nuit électorale de mars 1978, il avait visiblement pleuré. Le programme commun PS/PC prévoyait de nationaliser son entreprise où, depuis trois ans les grèves et des périodes de chômage partiel alternaient, et où tout le monde était venu. Georges Séguy, Georges Marchais, Arlette Laguillier, Alain Krivine, et bien entendu, François Mitterrand. Deux fois. L’entreprise ferma un mois après la victoire inattendue de la droite, et nous rentrâmes vite dans la pauvreté, puis la grande pauvreté. Mes parents ramassaient les fruits et les légumes à la fin des marchés et les vêtements jetés pour nous habiller. Ma Catholique de mère et mon Musulman de père s’enfermèrent dans le silence en s’accordant sur un point : ils ne se plaignirent jamais.

    Mes origines. Mon père était un militant. Cégétiste jusqu’en 1969, il avait rejoint la CFDT (métallurgie). Il avait été militant indépendantiste au FLN jusqu’à l’indépendance. Il était très politisé, oscillant entre républicanisme Pan-Arabe, communisme, et conservatisme. Il était pétri de morale musulmane. Il n’a pas prié jusqu’à sa cinquantaine,mais respecta toujours le Ramadan. Je me souviens l’avoir vu lors d’une veillée en Kabylie avec ses amis réciter des sourates prises au hasard dans le Coran. Il ne les récitait pas, il les chantait.

    Ma vie bascula quand après m’être interrogé sur mes désirs sexuels, je tombai amoureux du surveillant, allez comprendre, en fin de troisième. Je m’étais ouvert à une amie, qui éventa l’histoire. Je venais de présenter un livre de Bory et Hocquengem en cours de Français. J’avais lu une scène de drague et une scène de sexe. La professeur, une « catho de gauche » assez âgée, m’avait laissé faire. Et pourtant je revois son visage, son étonnement, son malaise, peut-être. Madame De Witt. Longtemps après, je suis allé lui rendre plusieurs fois visite avec mon amie Frédérique, et une fois nous avions abordé cet épisode. J’ai appris son décès depuis, cela m’a attristé.

    L’été arriva, et j’oubliai mon amour solitaire pour le surveillant…

    Bondy et le PCF

    Peu après la rentrée en seconde, il y eu un tremblement de terre en Algérie, à El Asnam. Un petit groupe se forma autours d’un professeur d’histoire du lycée, Gérard Clergue, communiste. Il faut avoir à l’esprit que l’époque était politisée, et qu’à Bondy, ville socialiste d’union de la gauche où j’habitais, le PCF était très fort, même si son autorité était contestée par d’autres formations, la CFDT, le PS, le PSU et myriade de formations. Nous montâmes autour de cet enseignant un PACTE (Projet d’Activité Culturelle et Educatif) sur l’Algérie. Son histoire, la guerre d’indépendance, sa culture, etc, et nous organisâmes une collecte de solidarité, 30.000 francs, ce qui était beaucoup. C’est dans le cadre de cette activité que je me rapprochai de celle qui reste ma meilleure amie, Frédérique, et acquit le début de mon autonomie. Elle était fan de Bernard Lavilliers, politisée, anarchiste. Je me mis à lire Guérin, Bakounine, Proudhon, Kropotkine.

    Toutefois, j’avais du mal avec l’idée de révolution. Même si elle me semblait nécessaire, je restais témoin de la pauvreté à la maison. Je regardais donc du côté d’un petit parti politique sur le déclin, en fin de course, le Parti Socialiste Unifié, PSU, qui réconciliait très bien mes aspirations libertaires, l’autogestion, le féminisme, l’idée de « vivre et travailler au pays », « travailler moins pour travailler toutes et tous », « prendre en main notre quotidien ». Le PSU était le seul parti à parler du droit des homosexuels et de sa dépénalisation, des immigrés, de leur place et de leur culture. Et je savais par mon père que c’était le refus de la guerre d’Algérie qui était à son origine, qu’en mai 1968, ç’avait été le seul parti dans les luttes. J’admirai la performance d’Huguette Bouchardeau en 1981, interdite d’antenne, car elle voulut donner la parole à un homosexuel.

    La victoire de Francois Mitterrand restera pour toute ma vie un moment inoubliable où la politique, mes premiers amants et mes 16 ans me donnèrent, sur l’air de Chagrin d’amour, un sentiment d’invincibilité.

    Le 10 mai 1981, je vis le sourire de mon père, ses larmes. À Bondy, Mitterrand fit 73%. NOUS avions gagné. Le soir, avec mon amie Freddie et d’autres du PACTE, nous retrouvâmes Gérard Clergue chez lui. Il y avait d’autres professeurs, nous partîmes à la Bastille. Le lendemain, je n’avais plus de voix. Des professeurs mettaient l’Internationale à plein tube dans leur classe, il y avait des banderoles aux fenêtres. Même la petite bande d’Autonomes du lycée était de la partie. La proviseur faisait profil bas, elle ne souriait pas. Pendant quelques jours, son monde s’effondra. Mon professeur de mathématique portait un jeans. Il était de droite, et j’ironisais : maintenant, c’était nous qui allions mettre des costumes!

    Entre Broad et LO

    Les trois années qui suivirent furent pour moi l’entrée dans la vie gay. Je n’avais pas 17 ans quand j’allai au Broad, LA boîte, pour la première fois.

    Au lycée, il y avait Pascal, de Lutte Ouvrière. On allait « discuter ». Ils ne m’ont jamais séduit, avec leur côté austère, mais il me transmit une culture : étudier pour penser le monde, l’idée que le sort des travailleurs est le même partout, et qu’il faut donc lire des auteurs étrangers, que la force des capitalistes est leur connaissance des rouages de leur société sur lesquels ils bâtissent leur pouvoir. J’appris la lutte des classes.

    Je garde pour LO un attachement particulier. Je comprends de quoi ils parlent, je peux le ressentir, même si je suis en profond désaccord.

    Mais ma vie était invariablement « gay ».

    L’identité homosexuelle est indissociable d’une vie homosexuelle. On peut prendre ses distances, on peut rencontrer l’amour et se fixer, mais celui qui n’a pas vécu sa sexualité manque de quelque chose, car c’est le sexe qui fait notre différence.

    À 18 ans, je saisis l’opportunité de pouvoir habiter seul. Ma mère avait une chambre en plein centre de Paris. Là, ce fut un peu tout et n’importe quoi, entre les soirées du jeune rocker que j’étais, les concerts, l’alcool, la drogue, le sexe et, par exemple, l’inauguration de Haute Tension, mes sorties au Broad et au Limelight, mes copains des Gays PTT et le projet associatif l’Escargot. Je m’étais rapproché de militants homosexuels avec lesquels je passais pas mal de temps.

    En 1984, alors que je commençais une conversion au psychédélisme, je reçu trois chocs politiques qui allèrent réorienter mon engagement.

    Une queue de manifestation de droite contre la loi Savary sur les universités, avec des militants d’extreme droite habillés comme en 1940, vendant des journaux titrant sur le complot judéo-maçonnique, alors que j’arrivais aux Tuileries pour draguer.

    La manifestation contre la loi sur l’école privée, avec des cortèges de bonnes soeurs accusant « l’avorteuse », les émeutes entre néo-nazis et forces de l’ordre en soirée dans le quartier latin.

    Et enfin le score du PS aux élections européennes: 20%, le PCF à 11%, juste devant le FN qui émergeait pour la première fois au niveau nationale. On parlait du Chili, Jacques Chirac réclamait la démission de François Mitterrand et « la fin de l’expérience socialiste ». Cette perspective nous terrifiait car nous pensions qu’il gouvernerait avec le FN, contre les immigrés, et mènerait la même politique que Margaret Thatcher, contre les travailleurs.

    La Marche des Beurs

    C’est à cette époque, vers 1983/1984, suite à la résurgence du discours xénophobe et sécuritaire à droite ainsi qu’une série d’échauffourées estivales dans la banlieue de Lyon qu’avait été organisée une marche anti-raciste, la Marche des Beurs, première tentative des jeunes issus de l’immigration afin de s’organiser politiquement pour peser.

    Pour replacer dans le contexte, il faut rappeler que Beur est un terme créé par nous, la « deuxième génération », avant qu’il ne soit récupéré. Radio Beur, née durant l’été 1981, premier média communautaire d’une France « socialiste » qui tenta l’aventure multi-culturelle, et qui diffusa enfin des musiques et des informations qui pouvaient intéresser les parents, dans leurs langues, et qui aida aussi à la diffusion du rai et à diffuser la renaissance culturelle Berbère.

    La marche des Beurs fut un succès en 1983, mais les résultats politiques de 1984 les effacèrent, en tout cas visiblement, d’un coup. À Bondy, des amis connus dans l’enfance au cours d’arabe ou au lycée créèrent une association, Ça bouge. Nous avions été marqués très tôt par l’extrême droite, en 1980, quand une bande de néo-nazis agressèrent trois jeunes de la cité De Lattre de Tassigny. Ce genre de crimes etait assez frequent et restait impuni.

    Le soir des Européennes de juin 1984, j’étais avec un ami, on s’essayait à chanter du Cure avec un synthétiseur, une guitare et de la bière. On alluma la télévision. Le score du FN me glaça. La semaine suivante, ma décision était prise : j’adhérerais au PS.

    Nous fûmes très nombreux dans mon cas.

    Cet été-là, je bavardai pour la première fois avec Patrick Bloche : il vendait des canettes pour le CUARH au bal du quai des Tournelles. Il me dit qu’ils reprenaient la structure pour en faire quelque chose de nouveau…

    L’adhésion

    Je ne savais pas comment on adhérait à un parti politique. Je contactai la Fédération de Paris, mais pendant des mois aucune réponse ne vint. Je finis par convaincre mon amie Maria de m’y accompagner. Fidèle à la leçon de Lutte Ouvrière, j’avais dévoré en quelques semaines l’intégrale de Mitterrand, Pierre Mauroy, deux livres sur Jaurès, Michel Rocard, Jean Poperen, un livre sur Bruno Kreisky, un autre sur Olof Palme, des essais sur la social-démocratie, Pierre Mendes-France, une histoire du Parti Socialiste. Enfin, la démission de Pierre Mauroy et son remplacement par Laurent Fabius avaient été l’occasion pour Le Monde de publier des bilans tous azimuts sur les trois ans de « changement » et « d’expérience socialiste ».

    Mon image des socialistes était très simple. Les communistes, c’étaient les ouvriers. Les socialistes, c’étaient donc Michel Pollack (Droit de Réponse) et Philippe Calloni (les matins de France-Inter commençaient par du jazz, et ça parlait littérature), bref, les intellectuels. Armé de toutes mes lectures, j’espérais réussir un examen d’entrée. À noter que la même année, je n’avais pas fait grand-chose à l’université où je ne me sentais pas à ma place, les étudiants me donnant l’impression de ne pas appartenir à mon monde.

    Je ne me rappelle plus comment s’appelait la permanente blonde d’une trentaine d’années qui me reçut. Je pense l’avoir saoulée. Elle me dit qu’elle demanderait à la section de mon arrondissement de me contacter rapidement.

    En partant, j’étais content. J’avais réussi mon examen.

    Je fus reçu quelques semaines plus tard par la secrétaire de section du dixième arrondissement, Cécile Marcovicz, chez elle. Il y avait un jeune, Philippe. Ils me posèrent des questions et finirent par s’excuser de m’avoir fait attendre si longtemps : ils avaient des problèmes dans la section. Sans le savoir, je venais d’atterrir dans une des sections où se jouait alors toute l’histoire du PS jusqu’à nos jours.

    Vous ne me croyez pas ?

    Le parti de Mitterrand

    Pour prendre la tête du Nouveau Parti Socialiste, créé à partir de la SFIO en 1969, lors du congrès de réunification d’Épinay en 1971, parti dont il n’était pas membre, François Mitterrand se rapprocha de tendances minoritaires à qui il promit la promotion de l’idéologie (CERES de Jean-Pierre Chevènement, proche idéologiquement du PCF ainsi que Jean Poperen et ses amis transfuges du PSU), la garantie de l’inamovibilité électorale (Gaston Deferre), et l’assurance que les clefs de la «vieille maison », dans le nord, seraient toujours entre les mains de son détenteur (Pierre Mauroy). Son rapprochement avec Jean-Pierre Chevènement garantissait, en gauchisant le parti, l’alliance avec le PCF, condition nécessaire à la victoire dans l’analyse, très juste, de Mitterrand.

    En 1974, la gauche perdit les élections à 100.000 voix. L’idée d’une victoire faisait son chemin. Il faut bien avoir à l’esprit que la gauche était dans l’opposition depuis 1958. Et encore, même avant 1958, on peut s’interroger sur « quelle gauche »…

    Mitterrand organisa les « Assises du Socialisme ». Des courants réformateurs chrétiens (Jacques Delors) et un gros bloc du PSU, derrière Michel Rocard, rejoignirent le PS. L’arrivée de la deuxième gauche donna à Mitterrand la possibilité de s’éloigner de Jean-Pierre Chevènement et du CERES qui furent renvoyés à la minorité.

    Une nouvelle garde entourait Francois Mitterrand, des gens neufs, nouveaux, venus de sa Convention des Institutions Républicaines, la CIR. Pierre Joxe, Louis Mermaz, Yvette Roudy, Edith Cresson, Charles Hernu… Et des plus jeunes ayant adhéré au nouveau parti, comme Laurent Fabius. Jacques Attali, Robert Badinter, Jack Lang s’en rapprochèrent. Ces groupes étaient le coeur du « mitterrandisme ». Lionel Jospin, agissant clandestinement pour le compte d’une organisation trotskiste, l’OCI, en était. À la base également, la renaissance du parti amena une nouvelle génération, jeune, volontaire, imprégnée d’idéaux socialistes renouvelés, croyant en l’Union de la Gauche, au Front de Classe et en une politique qui engagerait la transition vers une société fondée sur l’égalité et la liberté. Jusqu’au syndicalisme étudiant, il fallut apprendre à composer avec le retour de ces militants volontaires, décidés, et cela entraîna des manoeuvres incroyables entre les différentes familles du trotskisme qui, jusqu’alors, avaient eu un monopole.

    Giscard d’Estaing, le nouveau président, avait lui aussi « ouvert » son gouvernement aux « réformateurs » mendésistes, comme Yvette Giroud, qui ne mirent pas longtemps à être déçus. Ils se tournèrent vers Mitterrand car ce dernier, en rassemblant à ses côtés la « deuxième gauche », avait préparé leur ralliement.

    La victoire de la gauche était désormais inéluctable. Les mitterrandistes contrôlaient plus de 50% du parti et s’appuyaient soit sur le CERES, soit sur les rocardiens pour garder ce contrôle. Les congrès étaient l’occasion de guerres intestines invisibles de l’extérieur, mais où se jouait le contrôle des fédérations, des sections, et donc des futures candidatures aux élections. Il y avait toutefois beaucoup de grain à moudre pour ce jeune parti, et beaucoup de places à prendre. Les luttes de pouvoir étaient donc des luttes relativement classiques. Légitimes, je dirais.

    Le Parti était mitterrandiste, mais Paris était CERES. C’était un bastion que contrôlaient, entre autres, Georges Sarre, conseiller de Paris pour le 11e arrondissement, et Michel Charzat, dans le 20e arrondissement. Ce contrôle fut confirmé par le congrès de Metz en 1979. La Fédération de Paris était ultra-gauche.

    Ce subtile équilibre fut pourtant rompu par la victoire de 1981. Tout d’abord avec l’afflux de nouveaux adhérents désireux d’aider « le changement ». Ensuite avec la vague rose qui permit l’élection de figures montantes du mitterrandisme. Lionel Jospin dans le 18e arrondissement, et Paul Quilès dans le 13e arrondissement. L’argent commença à irriguer cette fédération jusqu’alors austère et militante. L’argent des élus, le travail de leurs assistants, l’envoi de courrier. Et puis l’argent des ministères, leur « caisse noire », cette pratique ancienne héritée du gaullisme dont on pouvait espérer qu’elle disparut avec l’arrivée d’un pouvoir « socialiste ».

    Jospin en sa fédération

    François Mitterrand fut remplacé à la tête du parti par Lionel Jospin, dont l’arrondissement, le 18e, était un bastion mitterrandiste et le fief du fidèle sénateur Claude Estier, qui dirigeait parallèlement l’Unité, l’hebdomadaire des socialistes. En tant que nouveau premier secrétaire, Jospin se fixa l’objectif d’un contrôle de la Fédération.

    Le courant mitterrandiste était alors assez homogène, et les luttes internes étaient directement gérées par Francois Mitterrand avec celles et ceux qui lui avaient été fidèles. En revanche, Jean-Pierre Chevenement, inspiré par son mentor Didier Motchane, s’apprêtait à décréter que l’heure n’était plus au socialisme, mais à la République. Le CERES se saborda en 1983 et devint donc La République Moderne, déstabilisant profondément une base qui, au même moment, se désillusionnait. L’hémorragie de militants du CERES commença. Au congrès de Bourg-en-Bresse, en pleine rigueur, l’influence de l’ex-CERES n’était plus que la résultante de la coalition formée avec les mitterrandistes au niveau national et dont les rocardiens étaient les perdants. Ces derniers, pourtant, piaffaient dans les sections, « on vous l’avait bien dit », décourageant un peu plus les militants de l’ex-CERES qui voyaient leur parti se « rocardiser ».

    C’est dans ce contexte qu’il faut revenir aux trotskistes, ceux de l’OCI et de la LCR. Au sein de ces deux organisations, on avait mal vécu la victoire de la gauche et d’innombrables débats les traversaient. Un petit groupe avait quitté la LCR autour de Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et d’autres, et fit son entrée au PS en 1981. Un autre commençait, à l’OCI, autour de Jean Christophe Cambadélis et Marc Rosenblat, à s’interroger sur l’opportunité d’un tel rapprochement. De discrètes tractations avaient lieu dans les arrières boutiques du Parti Socialiste pour essayer de voir comment, sous quelle forme, on pourrait « digérer » ces troupes, mais pour Lionel Jospin, c’était du pain béni car elles viendraient renforcer ses rangs.

    L’UNEF, le syndicat étudiant, avait d’ailleurs connu sa « réunification » à la fin des année 70 et l’UNEF-ID en naquit en 1981, créant les nécessaires passerelles. Jean-Christophe Cambadélis, Marc Rosenblat, Julien Dray, Jean-Marie Le Guen, Alain Bauer, toute une génération de militants entre socialisme, trotskisme, gestion de l’UNEF-ID et de la mutuelle étudiante MNEF partageaient, au delà de désaccords idéologiques, une même pratique militante : celle du contrôle des appareils et de la mise en réseaux pour affirmer ce contrôle et prendre le pouvoir.

    Autour de Julien Dray et de celui qui allait se faire appeler « Harlem Désir »  se constitua au PS Questions Socialistes, sorte d’aile gauche néo-trotskiste comme il en existait à ce moment en Grande-Bretagne dans le Labour, pendant que le même groupe rejoignait à l’UNEF-ID la tendance PLUS animée par Jean-Marie Le Guen.

    La seule section disponible pour accueillir ces transfuges de la LCR était la section du 10e arrondissement où adhérèrent Julien Dray, Bernard Pignerol, Laurence Rossignol et leurs amis, qui passa ainsi entre les mains des mitterrandistes, accélérant l’hémorragie militante. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que la LCR était, indirectement, par l’entrisme trotskiste organisée entre autres par Jacques Kergoat, des deux côtés. Voilà pour Paris.

    Fabius, la cassure

    Au niveau national, 1984, ce fut la nomination inattendue de Laurent Fabius.

    Autant Mauroy appartenait à l’héritage historique, à la « vieille maison », et en ce sens ne rompait pas les équilibres internes du parti, autant la nomination de Laurent Fabius bouscula l’édifice de fond en comble car, alors que la gauche semblait ratatinée électoralement après l’élection européenne et la manifestation des droites pour l’école privée, chacun avait en tête le prochain scrutin, la succession de Mitterrand, et le contrôle du parti. À Paris, Paul Quilès et beaucoup de mitterrandistes se rangèrent du côté du premier ministre. Il y avait pour Lionel Jospin un risque de perte de contrôle de la Fédération, du Parti et de la campagne législative à venir. Des négociations commencèrent donc dans le but d’opérer l’absorption des trotskistes de l’OCI, dont il avait été membre et où il avait gardé des contacts.

    La rivalité entre « jospinistes » et « fabiusiens » allait donc se régler par ex-trotskistes interposés.

    Dans le 10e arrondissement, où j’allais adhérer, la situation tourna à la catastrophe car c’était une section où désormais ne dominait aucune tendance ni aucun courant, mais que Julien DrayLaurence Rossignol et leur groupe de QS étaient bien décidés à ne pas lâcher. Ma première réunion reste un souvenir mémorable, une guerre sourde, des conflits idéologiques majeurs, des disputes. Une section ingérable.

    Pour contrôler cette section après le congres de Bourg-en-Bresse en 1983, les mitterrandistes avaient composé avec QS. Or, cette faction issue de la LCR, qui prétendait faire du PS un acteur des luttes sociales au sein d’un front de classe à ses adhérents tout en servant le discours officiel mitterrandiste en réunion, venait de se voir présenter l’opportunité d’être le fer de lance de l’opération reconquête menée par Matignon et l’Elysée. SOS Racisme.

    Et si pour les mitterrandistes fédéraux cela ne posait aucun problème, la situation était très différente localement. L’adhésion en masse de membres de la jeune association, alors en plein essor, rompait les équilibres internes. Mon adhésion fut donc retardée. Cécile Marcovicz avait décidé, pour se maintenir, de putscher sa propre direction en s’appuyant sur toutes les autres tendances. Elle n’avait pas eu de mal en cela car tout le monde s’inquiétait du poids que prenait SOS racisme. Harlem Désir n’était pas resté longtemps, Julien Dray venait de partir pour l’Essonne.

    Il avaient importé les méthodes du syndicalisme étudiant et de la LCR : l’adhésion en nombre, le fagocitage. Je vis adhérer Malek Boutih, Malik Lounès, Fode Silla, trois marionnettes à qui visiblement on demandait de se taire. Parmi les mitterrandistes, il y avait ceux qui étaient pour, et il y avait ceux qui désapprouvaient et qui se rapprochèrent progressivement de Lionel Jospin.

    J’avais pensé que le PS était un lieu de débat, de discussions. Avant la première réunion, j’avais avalé l’audace et l’enlisement d’Alain Lipietz, et la contribution d’André Gorz au congrès du SPD allemand publiée par Les Temps Modernes m’avait beaucoup plu. Je rêvais de discuter de refondation des objectifs de la social-démocratie par l’écologie politique. Mon accueil fut des plus froids.

    — Pourquoi adhères-tu au Parti Socialiste ?
    — Je suis social-démocrate, je ne crois pas à la révolution.

    Les CERES se sont effondrés.

    À cette époque, pour adhérer, on devait ainsi répondre à des questions. J’adhérai donc au pire moment, car à ce climat délétère s’ajoutait la perspective du congrès qui se tiendrait à Toulouse.

    Michel Pollack ?

    Il y avait heureusement ce jeune, Philippe, qui avait construit son espace alternatif : un MJS. J’y adhérais donc malgré ma profonde réticence. De Michel Polack à la classe baigneur, en quelque sorte. Très vite pourtant, je rencontrais celles et ceux avec qui j’allais militer pendant plusieurs années. Et deux amis.

    Je « relookai » le bulletin du MJS local pour lequel nous militions beaucoup. Nous voulions peser dans la section.

    Philippe était un garçon rare. Il m’apprit les rudiments de l’appareil, on faisait des virées à Solférino où nous prenions de vieilles affiches, des stocks de livres invendus : nous créâmes une petite bibliothèque dans le local de la section, rue de la Grange aux belles. Grâce à notre activisme, nous étions à égalité avec les MJS à têtes montantes, celui de Christophe Carèche ou celui de Patrick Bloche, nouveau patron de Homosexualité et Socialisme, assisté en cela par son partenaire platine Philippe Ducloux. Nous finîmes par atteindre la trentaine de personnes et fournissions un contingent non négligeable d’adhérents à la section où le flot SOS, encore domiciliée dans le 10e, rue Martel, ne tarissait pas.

    Les membres de la commission administrative proches de SOS, Laurence Rossignol au secrétariat administratif, Bernard Pignerol à la trésorerie, démissionnèrent. La trésorerie fut rendue dans trois sacs poubelles après un mois de guerre, liquide, chèques, courriers de demandes d’adhésions non ouverts, et enfin, après trois mois de réconciliation comptable qui donna du travail à plus de 5 militants, on retomba, à quelques milliers de francs près, sur nos pieds. Ils avaient bloqué toutes les adhésions, n’avaient pas mis à jour les adhérents présents pour au final ne faire voter que les leurs.

    Notre section réunissait environ 100 adhérents.

    Je me décidai à présenter la contribution de Pierre Mauroy lors du Congrès qui se préparait en octobre de cette année-là. Les textes se valaient tous, sauf quelques uns. Il y avait le texte de H&S, que j’introduisis, le texte des Gays pour la Liberté. Il y avait aussi un curieux texte, que personne n’aimait, mais dont j’aimais bien la problématique, Démocratie 2000. Les « trans-courants ».

    On dit souvent que l’héritier de Mitterrand est Laurent Fabius. À mon avis, c’est une erreur. Laurent Fabius était une carte dans les mains d’un joueur. Brillant toutou fidèle à son maître, servant à faire diversion avec ses 36 ans, destiné à rivaliser avec les « quadras » de la droite, les Juppé, Léotard, Noir, Barzac, Madelin, Longuet, Toubon, et pour « faire moderne ». Un pendant gouvernemental de SOS Racisme, une France jeune, moderne, multiculturelle face à une droite agressive, xénophobe, ultra-libérale et déconnectée de la société. Autour de Fabius, les clubs se multipliaient, l’argent de Matignon et de l’Élysée coulait à flot. Personne ne se posait de questions car à droite, c’était l’argent du CNPF et de la Mairie de Paris qui coulait, encore plus, à flot.

    Démocratie 2000 était un club différent, on le disait « téléguidé par l’Élysée », espace « trans-courant », jeunes énarques repérés par Jacques Attali qui inspira certaines options de la contribution, l’une des moins pauvres de ce congrès. Le thème central était la question toujours en suspens : si nous acceptons les règles qu’imposent l’exercice du pouvoir, de quels leviers disposons-nous, quelles sont les transformations possibles, et par conséquent, nécessaires… Parmi ses signataires, Ségolène Royal, Francois Hollande, Martine Aubry. Les vrais héritiers.

    Je présentai donc le texte de Mauroy avec le camarade et ami que je m’étais fait au MJS, David. Il était très fin, très amusant, et j’admirais sa culture.

    Bisexuel…

    Rocard fit cavalier seul et la rocardienne Violette Bakovic entra au bureau de la section sur sa contribution (le PS est un parti démocratique où les postes sont attribués à la proportionnelle sur la base des textes soumis au vote). Au titre de la contribution Mauroy, j’entrai au bureau. David, lui, prit place en CA et devint secrétaire du MJS local pendant que Philippe Aymard devint secrétaire de section. Le MJS prenait la section! Les amis de Julien Dray était marginalisés même s’ils restaient présents.

    Un soir, en petit comité, je fis une première tentative de coming out. Je voulais voir les réactions. Je dis donc que j’étais bisexuel. Ça peut paraitre bizarre, mais bisexuel, ça me semblait « moins pire » car c’était « à moitié hétérosexuel ». Dans les cités, à mon époque, mes copains Algériens raisonnaient comme ça. « T’aimes un peu les filles, quand même, hein… ». Cependant, un mois plus tard, Philippe me demanda si j’avais déjà eu une copine et je répondis que non. On en rit pas mal. J’étais désormais outé. David, lui, n’avait rien dit, mais il avait entendu. L’été 1987, il débarqua chez moi avec un Gai Pied, et il fit son coming out. Quand il s’est éloigné de la section, il s’est investi dans le Beit-Averim qu’il a présidé pendant trois ou quatre ans…

    Il y eu une université d’été durant l’été 1986 réunie autour de Pierre Mauroy. Je me souviens d’une vieille militante détestant Laurent Fabius qu’elle accusait d’être un « radicreux » (appellation socialiste pour les « radicaux » dans les années 30, un peu équivalent de socialope, ou de Verts moulus). Il y eu une rencontre entre « jeunes » mauroystes. À trois d’entre eux qui me demandaient quelles étaient les options politiques, je leur dis que plus jeune j’avais été proche des militants de LO, du PSU et de la FA, mais que j’étais social-démocrate car je ne croyais pas en la révolution, mais que, dans le fond, j’étais un peu communiste. Ce fut un électrochoc pour mes interlocuteurs dont l’un d’entre eux, Bruno Le Roux, voulant jouer au bon élève alors que Pierre Mauroy passait par là, saisit l’ancien premier ministre et lui rapporta mes propos. Ça le fit rire, il me mît la main sur l’épaule, puis il passa son chemin. Bruno Le Roux était vanné. Son camarade Franck Contat aussi, mais son attitude fut assez différence. Il chercha à en savoir un peu plus. Par la suite, nous nous rencontrâmes assez souvent, il était ami de Philippe. Pour le reste, je garde assez peu de souvenirs, si ce n’est que, tout de même, cette Université d’été était chiante à mourir.

    Pour le congrès de 1987, nous présentâmes David et moi une contribution locale (elle comprend, au passage l’égalité des droits pour les gays), puis nous rejoignîmes le texte Rocard alors que nous avions été marqués « mauroystes » pendant ces deux années. J’aurais éventuellement aimé rejoindre Rocard plus tôt, mais j’en fus découragé par la rocardienne, Violette Bakovic, la personnalité qui a le plus marqué ma formation politique.

    Violette Bokavic

    Elle planifia une très belle prise de pouvoir : à quelques uns en 1985, nous allions arracher cette section des calculs de l’appareil, et devenir majoritaires en deux ans.

    Les deux ans qui séparent le congres de octobre 1985 à octobre 1987, c’est l’histoire de combinaisons à géométrie variables dont Violette avait le secret, et de présence militante aux quatre coins de l’arrondissement, seul moyen de peser contre un appareil qui ne cessa d’interférer pour reprendre le contrôle. SOS tenta un dernier coup en envoyant son avocat Francis Terquem. À l’annonce de son arrivée prochaine, Violette Bakovic obtint du renfort de chez les rocardiens, dans l’indifférence des autres courants. Nous accueillîmes des militants venus du 15e, et au milieu un renfort de poids, Alain Bauer, au printemps 1987.

    Violette Bakovic réglait son compte à l’appareil. Nous, nous voulions des débats théoriques. Nous en eûmes.

    David et moi allions souvent chez elle. Nous y buvions beaucoup, elle nous détaillait sa stratégie, et puis nous racontait sa vie. L’UEC, la guerre d’Algérie, mai 68, Récanaty, le MLF, l’Espagne, ou le service d’ordre pour protéger le CUARH de la CGT en 1973. Elle nous fit écouter Léo Ferré, Il n’y a plus rien, nous conta la fin du gauchisme. Elle redoutait l’appareil, et son passé militant comme ses riches lectures, que ce soit Trotsky, Broué, Marx ou Bernstein, Luxembourg ou Stendahl lui permettaient de manoeuvrer. Fille d’immigrés Espagnols, professeur de français, elle était mariée avec un Yougoslave Chilien, Danko. Le pouvoir de Philippe s’affaiblissait au fur que s’affirmait l’influence de Violette. Elle ne le détestait pas, voyant juste en lui un pion de l’appareil mitterrandiste. Ce qui est rare en politique, ses intérêts convergeaient avec ceux des militants : elle avait besoin de la section pour exister, il lui fallait que la section reste indépendante car elle n’était pas de l’appareil.

    Nous étions parvenus pour la première fois à faire plus de 34% dans l’arrondissement aux élections de 1986 : ce score accentuait la pression et accroissait les appétits.

    Nous avions circonscrit SOS, mais un autre danger planait.

    L’UNEF-ID

    En avril 1987, Violette arriva en section, nous prit à part, David, moi et la responsable SR (le nom du courant de Jean-Pierre Chevenement, Socialisme et République). Dans Le Monde, un article parlait de « Convergences Socialistes ». Après la déferlante des ex-LCR de SOS Racisme, c’était désormais au tour de l’OCI, téléguidée par les mitterrandistes proches de Lionel Jospin pour reprendre la main sur les fabiusiens que SOS soutenait. On parlait de plus de 400 militants, et Jean Christophe Cambadélis ou Marc Rosenblatt pensaient atterrir dans le 10e arrondissement. Nous verrouillâmes les procédures d’adhésion. SOS, se sachant vaincu, se joint à nos efforts pour empêcher le débarquement de leurs ennemis historiques, les « lambertistes ». Violette aimait d’ailleurs appuyer sur « lambertiste » et rappeler qu’avec les « lambertistes », les désaccords politiques se réglaient « à la bâte de base-ball ». Elle souda toute la section et réussit à importer encore une vingtaine de rocardiens d’autres sections en encourageant le transfert de quelques SR de chez Georges Sarre. Tous se résignaient à voir la section passer dans son giron. Alain Bauer ne participa pas à cette guerre contre les ex-OCI de Convergences Socialistes, et pour une bonne raison.

    Cette absorption dans le PS de deux ex-tendances trotskistes mettait en scène la MNEF et l’UNEF-ID : le point culminant avait été les manifestations de novembre-décembre 1986 contre la « loi Devaquet ».

    Fin octobre 1986, une « jeune étudiante », passionaria anonyme comme sortie de nulle part, lança un appel à la grève de l’Université de Paris 13. Isabelle Thomas, membre de SOS, de QS et du PS, que nous avions « bloqué » dans la section du 10e, était née. Cette grève qui mobilisa la France étudiante, pour des raisons légitimes, permit de terminer à l’UNEF-ID et à la MNEF la prise de contrôle commencée en 1981 entre certains groupes trotskistes (Dray, Cambadélis) et certains membres du PS (Jean-Marie Le Guen).

    Ces manifestations furent donc pour le Parti Socialiste et l’UNEF-ID une cuisine interne. « Apolitiques » aux tribunes, les leaders du mouvement se répartissaient les postes à la MNEF et à l’UNEF-ID, préparaient leur entrée au PS et, pour SOS, s’apprêtaient à entrer au conseil national du PS. Même le vice-Président de Paris I, Alain Bauer, tout en costume-cravate, chauffait les étudiants à Tolbiac. Il fallait « refuser la sélection ». Curieux quand on sait qu’il conseille Sarkosy depuis 2002.

    Le mouvement terminé, la situation du Parti Socialiste allait complètement changer, ce ne serait plus le même parti. Si les amis de Julien Dray pouvaient être regardés comme des militants experts en jeux d’appareil, les ex-OCI allaient importer leurs pratiques, jusqu’ici absentes du parti : l’appareil uniquement, le verrouillage, la prise de contrôle, l’infiltration, la neutralisation par l’utilisation de réseaux. Jospin allait enfin avoir son courant.

    Après être parvenus à bloquer Jean-Christophe Cambadélis et et Marc Rosenblat, le courant rocardien dominait la section, unifié dernière la personnalité particulière de Violette dont il faut reconnaitre toutefois que le comportement irrationnel et paranoïaque alimentaient des doutes sur ses capacités. Elle « les » connaissait, comme elle disait, et savait que tant qu’elle n’aurait pas de poste de pouvoir, conseillère de Paris, par exemple, elle pourrait être évincée à tout moment. Elle était donc de plus en plus manipulatrice. Chez les rocardiens, elle était en guerre avec Alain Bauer et Manuel Valls qui incarnaient ces liens avec la MNEF et l’UNEF-ID et, déjà, l’aile droite.

    Les rocardiens

    Le MJS était désormais un espace riche et varié, militant. Francois Geismar, le trésorier, avait fait adhérer son frère Pierre, récemment décédé. Certains soirs, ils nous racontaient leurs parents, Jean-Paul Sartre, ou Mimi Perrin.

    Il y eut donc un raz-de-marée « rocardien » local au congrès fin 1987. Beaucoup « devinrent » rocardiens pour préserver notre autonomie. Pour y parvenir, car SOS avait jusqu’au bout représenté une menace, on avait fait adhérer nos amis. Je fis adhérer mon ami Olivier, et même Pascal Abel Basque qui, bien qu’il n’y milita que quelques mois, trouva un réel plaisir à la politique qui ne se démentit pas par la suite.

    Mais tout cela me fatiguait. J’eu envie de tout plaquer à l’automne à la suite du krach boursier. Je ne parvenais plus à penser par moi-même avec tous ces jeux d’appareil. Je me repliai sur moi-même après avoir envisagé de quitter le PS pour rejoindre le PSU…

    J’en fus découragé par Philippe qui me suggéra une autre idée. Il m’invita à adhérer au groupe sous-marin de la LCR que pilotait Jacques Kergoat. Notre MJS était une belle réussite, comme quelques autres en Seine Saint-Denis, et le vieux journaliste trotskiste s’etait approché en proposant un travail sur l’histoire du Parti Socialiste. Puis, de fil en aiguille, avait repéré ceux qui pouvaient éventuellement faire le pas et intégrer « le réseau ». Nous passâmes un week-end dans une maison dans la Sarthe, destiné à « discuter ». Je tentai de résister. Pour moi, ça avait toujours été très clair : le jour où je croirai une révolution possible, ce serait Lutte Ouvrière ou la Fédération Anarchiste.

    Je fis le mort pendant deux semaines espérant que les camarades qui allaient tenter l’aventure comprendraient. Trois ans plus tard, je croisai Jacques Kergoat dans une manifestation. Je me dirigeai vers lui et il fit mine de ne pas me voir : il était persuadé que j’avais dénoncé leurs activités, peut être parce que je suis homosexuel et qu’à cette époque encore, beaucoup à l’extreme gauche pensaient que c’était un vice bourgeois qui disparaitrait après la révolution. Malgré toute sa culture, Jacques Kergoat n’était qu’un vieux con puant, homophobe. Un de ceux qui rapporta l’existence du « réseau » au PS me fit lire un jour un rapport interne de la LCR, et j’en éprouve depuis un mépris profond pour cette organisation, une organisation homophobe (je ne commente pas comment a été présenté le décès d’un de ses membres éminents), blanche et machiste, sectaire, juste bonne à infiltrer les associations qui marchent, les noyauter et les vider de leur énergie. DAL, Act Up…

    Je finis par retrouver un équilibre, et la présidentielle arriva. Entre temps, mes prises de distance avec la section et avec la manipulatrice Violette m’avaient valu de me brouiller avec mon ami Olivier. L’amitié fut la plus forte, mais il me rapporta ce qui se disait dans mon dos. J’étais une folle, pas fiable.

    L’idée selon laquelle la gauche est pour les homosexuels est une illusion. Des militants ouvertement homosexuels, comme moi, il n’y en vraiment avait pas beaucoup, et aujourd’hui non plus. Je ne trouvais aucun soutien sur ce sujet, notamment de la part de ceux dont je savais qu’ils étaient homosexuels dans la section, toujours très discrets dans l’espoir d’obtenir un poste qu’il n’obtiennent qu’à force d’obéissance, par cooptation.

    Malgré tout, les quelques mois qui allèrent de février 1988 à juin 1988 furent une sorte de parenthèse enchantée. Je n’étais plus qu’à la CA, j’avais de nouveau du temps pour moi. Et j’aimais l’ambiance militante dans cette section. Nous collions désormais plus d’affiches que le RPR. Nous recouvrions leurs affiches de tout ce que nous pouvions, avec art. Nous avions confectionné des balais de 10 mètres, les militants du RPR n’en pouvaient plus. Nous finîmes par négocier une trêve que certains parmi eux rompirent. Nous nous vengeâmes de la pire façon : en se divisant en trois voitures. Deux pour coller, une troisième pour décoller leurs affiches en les suivant. Nous renegociâmes une trêve, qu’ils respectèrent. Le maire du 10e était Juif, et le RPR y était donc très anti-FN : un soir, nous nous nous partageâmes l’arrondissement pour recouvrir les affiches Le Pen : sur cette base, on avait fini par nous entendre relativement bien avec eux.

    Les vrais militants respectent les vrais militants.

    Eux étaient un groupe masculin, nous étions un groupe mixte avec autant de filles que de garçons, quelques Juifs, deux Kabyles, un Comorien et deux pédés outés. C’était pas si mal…

    Je ne votai pas pour Mitterrand au premier tour en 1988 : ce n’était pas possible. J’avais fait sa campagne, c’était déjà pas si mal, mais quand on s’appelle Ben Chikh, on ne vote pas pour l’ancien ministre de l’intérieur de la quatrième république, eut-il changé, au premier tour. Je choisi Arlette Laguillier. Je n’ai eu en revanche aucune hésitation au deuxième tour. Il fit un beau score dans l’arrondissement, et notre section était désormais une grosse section.

    Cela n’empêcha pas la Fédération de Paris, pilotée par les mitterrandistes désormais fusionnés avec les ex-OCI, en accord avec l’appareil rocardien, de planifier un parachutage. Le nom de Marc Rosenblatt refit surface. Violette Bakovic fit jouer ses relais et elle alla chercher elle-même un candidat avec l’aide de Philippe Colanéri, un papy qui, l’air de rien, était Grand Maitre du Grand Orient, et appartenait à l’aile gauche du courant. Gilles Martinet fut notre candidat et il souda la section derrière lui. Résistant, fondateur de France-Observateur, opposant à la guerre en Algérie, ami de Rocard et de Mendès, écrivain. J’étais sous le charme, je devins permanent pour un mois. C’est la seule fois où j’ai accepté. Martinet racontait notre histoire, il avait une culture incroyable.

    Les bénévoles

    Souvenir. Il faut savoir que quand vous allez voter, les gens qui vous font signer, derrière l’urne, sont des bénévoles qui chacun représente un parti politique. Un militant. À cette époque là, à Paris, lors des élections, seuls les assesseurs RPR avaient droit à un plateau repas municipal. Les autres assesseurs devaient se débrouiller. Longtemps, les socialistes mangeaient de vagues sandwichs. Avec Philippe, François, Violette et David, en 1986, nous avions organisé un meilleur ravitaillement, avec des fruits, des croissants le matin, du café. Comme je vous l’ai écrit, le principe était de mettre les compétences en commun. Pour les législatives de 1988, nous nous dépassâmes, car malgré des divergences et des ambitions différentes, nous avions le sentiment de partager notre section, et que le candidat était vraiment notre candidat. Nous nous réunîmes donc un samedi après-midi. Nous préparâmes des salades, des rôtis, et des plateaux repas. Le lendemain, nous eûmes le choix entre café, thé ou chocolat avec nos croissants, le midi nous avions deux types de plateau repas, on devait « passer commande » vers onze heures pour que des camarades volontaires au ravitaillement les préparent. Nous eûmes un goûter et le soir une collation, à ce moment où il y a le dépouillement, et où ça creuse un peu. Le RPR, qui avait pâli durant toute la campagne de nous voir si unis, eut la malchance de recevoir vers midi une mauvaise nouvelle : leurs plateaux repas étaient contaminés. Ils ne mangèrent que vers 16 heures.

    J’eu du mal à ne pas en rire.

    Nous n’avons pas gagné, mais pour la première fois, la droite était en ballotage dans l’arrondissement, de nombreux quartiers avaient basculé, et nous avions dépassé les 45%, un score inimaginable dans ce bastion du RPR. Avec Martinet, de vieux réseaux militants du PSU, de la CFDT, du Nouvel Observateur, mais aussi les associations de quartier (comme La Gazette du Canal, animée par Hervé Latapie) dialoguaient avec nous. Nous étions une force militante riche, variée, ouverte, mixte et à ce titre, incontournable. Nous étions convaincus que nous pouvions gagner la municipale, l’année suivante.

    Hélas, rien de pire qu’une presque victoire d’une équipe militante dans un parti reconverti aux pratiques d’appareil du syndicalisme étudiant. Surtout avec la personnalité paranoïaque de Violette Bakovic. Après maintes péripéties qui m’éloignèrent progressivement de la section, j’appris que l’appareil du parti organisait le parachutage du secrétaire d’Etat auprès de Michel Rocard, Tony Dreyfus, propriétaire d’un imposant cabinet d’avocats dans le 12e arrondissement et résident du 7e arrondissement. Il débarqua avec une vingtaine de types en costumes cravattes. Et négocia une liste municipale à sa façon. À partir de février 1989, de gigantesques portraits de lui sillonnaient l’arrondissement sur de gros camions. Il y avait ses pins façon bébête show, ses badges. La campagne coûta « officiellement » 600.000 francs, soit trois fois plus que celle de Gilles Martinet un an avant, il y avait un local à côté de la mairie, avec trois permanents dont je ne connaissais personne et m’accueillirent une fois que je passais par là comme un espion venu du RPR et me renvoyèrent presque avant qu’un militant n’arrive et ne me reconnaisse. L’argent de Matignon coulait à flot. Ça me dégoutait. Les électeurs du 10e non plus ne comprirent pas, et le résultat fut sans appel : 35% pour toute la gauche. Mais « Tony » venait de se faire élire conseiller de Paris, et il s’apprêtait à dégager Violette Bakovic. Il redistribua des postes, ce moyen éternel d’acheter les militants un peu naïfs, et divisa les rocardiens puis, s’appuyant sur les mitterrandistes jospiniens, assit son contrôle. C’est cette tendance qui dirige le Parti Socialiste jusqu’à nos jours, et elle a été expérimentée dès 1989 dans le 10e pour « rendre » la section à l’appareil. Le congrès de Metz fut l’occasion pour Tony Dreyfus d’accroitre son influence en plaçant ses pions dans le bureau et la commission administrative. Il laissa, toutefois, le secrétariat à Violette pour ne pas l’attaquer de front.

    Dreyfus s’achète la section

    Je me souviens de Tony Dreyfus me répondant alors que j’étais venu, au cours des débats du congrès de Metz, exceptionnellement défendre la contribution de Homosexualité et Socialisme, en insistant sur l’épidémie de sida et la nécessité d’adopter rapidement une loi instaurant un partenariat civi. Il répondit à sa façon, en blaguant, « sacré Madjid », que la tontine pouvait suffire pour régler les problèmes de succession liés au décès d’un partenaire. Je le haïs, et je le hais encore.

    Je revins en section en décembre 1990. Pour voir. La guerre du Golfe allait commencer, Tony Dreyfus sortait la propagande officielle. Seul un courageux militant, folle comme c’est pas permis, Michel Roussel, critiquait. Violette Bakovic n’était plus que son ombre, elle savait qu’elle avait perdu. La réunion se tenait dans une petite salle, comme quand j’adhérai en 1985 : il y avait des costumes cravattes, et beaucoup moins de militants.

    La guerre vit partir les derniers chevènementistes, Dreyfus avait gagné. Il tenta une manoeuvre dont j’ai entendu parler mais que je maitrise mal : je sais juste que Violette « passa chez Fabius » pour obtenir une protection, il obtint de Lionel Jospin, ministre de l’éducation, sa mutation en province. D’une section ouverte sur l’extérieur, sur le monde, militante, l’appareil avait fait une coquille vide destinée à prendre le pouvoir. Un appareil qui ne voyait pas que le monde changeait, et qui ne le voit toujours pas.

    Le sida, d’abord. Act Up n’était pas encore l’association qu’elle allait devenir, mais pour moi, depuis 1989, elle alimentait mes doutes, mes réflexions. Mon ami Olivier, contaminé en 1990, la rejoignit et m’invita à nous retrouver un matin vers Notre Dame. Ce fut mon premier zap. Je ne comprenais pas l’action, mais je retrouvai devant la cathédrale, alors que dedans il se passait des choses, ce que j’avais toujours aimé dans le militantisme. Les sourires de connivence, la satisfaction d’« être là ». Peut de temps après, Olivier me téléphona, il voulait que j’adhère car il n’avait pas confiance dans la direction. Il se sentait « manipulé », il voulait connaître mon avis. J’adhérai. J’assistai à une réunion où Rocard, le PS et l’AFLS s’en prenaient plein la vue. Je n’étais pas d’accord sur un point : l’AFLS, c’était les associations bref, il aurait aussi fallu taper sur les associations. Mais en même temps, j’entendais exactement ce que je pensais du bilan de ce 2ème septennat. Des Renault 25 avec des passagers en costumes cravates qui traversaient Paris avec escortes. Voilà ce qu’était devenu ce parti, mon parti. Concernant Act Up, j’expliquais à Olivier qu’à priori il y avait trois groupes qui visiblement s’opposaient, mais que c’était naturel, et que Didier Lestrade tâchait de garder la cohérence. Je n’ai jamais rien eu contre cela, à partir du moment où le contrat « militant » est rempli, comme au temps de Violette. Je n’étais pas séropositif, mais je continuai à fréquenter les AG pour donner des coups de main. Pendant les poses cigarettes, je surmontais une timidité que ma séronégativité exacerbait, et je bavardais. Je participai à quelques collages, je participai au picketing devant le ministère de la santé.

    Et puis j’avais gardé le contact avec un petit groupe, en gros ceux du « réseau » de la LCR au PS. Ils s’étaient tous regroupés au sein du courant de Jean Poperen pour faire une « aile gauche » opposée à la guerre en Irak. J’y retrouvai entre autres Franck Contat, et fis connaissance d’une apparatchik de l’UNEF-ID qui me détesta à la première conversation, Sylvie Scherrer. Ce fut réciproque. Je l’ai suivi, dans le 10e, sur les professions de foi à chaque élection, dans des formations politiques différentes où elle dégommait le PS, pour mieux devenir ensuite conseillère de Paris, avec Tony Dreyfus.

    Ils causaient, ils causaient. Ils étaient tous imprégnés de culture d’appareil, leur critique sociale était abstraite, et ils me faisaient chier. Pour leur « apprendre la vie », je leur suggérai de venir diffuser des tracts à une manifestation d’Act Up. Ce fut houleux. Sylvie Scherrer était contre. Mais finalement, ils acceptèrent. Nous y entrainâmes une sénatrice popereniste, Maryse Berger-Lavigne, ainsi que Jean-Yves Autexier, conseiller de Paris, chevènementiste, et homosexuel.

    Je pense que ce que ce groupe les troubla. Ils attendaient une manifestation, ils virent Act Up, une force militante montante pointant d’un doigt accusateur une maladie qui révélait tous les dysfonctionnements de la société, sorte de bilan involontaire de 10 ans de socialisme. Ils étaient troublés. La sénatrice fut bouleversée par le die-in. Elle me dit, des sanglots dans les yeux, « il faut faire quelque chose ». Jean-Yves Autexier, d’abord un peu mal à l’aise, était lui aussi bouleversé. Je pris une photo, on y voit son désarroi.

    Je quittai le petit groupe militant. J’appris plus tard que l’un d’eux avait commencé à prendre ses distances, Franck Contat, mais que ce fut comme les procès de Moscou.

    Pour moi, cette manifestation me confirmait que les cercles militants, à gauche comme à l’extrème-gauche ignoraient ce qui se passait autours d’eux.

    Voter ailleurs

    En 1993, je m’apprêtais donc à ne pas voter socialiste, comme aux régionales de 1992, où j’avais voté pour les listes Waechter.

    Dans le dixième, avec le départ de Violette Bakovic, les guerres intestines, le départ de Chevènement, les scandales à répétition, le sang contaminé et la politique conservatrice de Pierre Bérégovoy, la section s’était vidée. Tony Dreyfus, désigné par lui-même pour être candidat, se désista en janvier, les sondages prévoyant une bérézina. Il céda la place à son suppléant, la folle que j’avais vu s’opposer à la guerre du Golfe en 1990. Michel Roussel. Un catholique de gauche, cédétiste.

    Celui-ci, aidé des dernier cinq militants, confectionna son propre programme : 35 heures, partenariat civil. Je le croisai qui distribuait ses tracts, et je me décidai à lui donner un coup de main. Rocard putscha le parti, se déclara pour un « big bang ». Nous réactivâmes les réseaux de 1988, et d’un petit groupe, nous atteignîmes rapidement les cinquante personnes. Je me retrouvai coopté à l’accueil des nouveaux adhérents. Michel, militant ouvertement outé, me disait qu’on était la section la plus folle de toute la France et qu’avec moi, en plus, on avait un Arabe. Généralement, ça me file de l’urticaire, mais venant de lui, je comprenais parfaitement ce qu’il voulait dire. D’autant qu’il avait corrigé, « enfin, un Berbère ». Il avait travaillé au lycée d’Alger.

    Non seulement nous mîmes la droite en ballotage, mais nous dépassions le score de 1986. De nouveau, les associations se rapprochèrent de nous, il y avait des volontaires pour prendre des tracts. Le soir du premier tour, à cinq, dont trois pédés, deux outés (Michel et moi) et un « çassait » (Michel Ottaway), nous allâmes à la Fédération de Paris rédiger la déclaration de foi pour le deuxième tour. Les copines Patrick Bloche et Bertrand Delanoé n’en revenaient pas. Le 10eme avait passé le premier tour, avait fait un score qui n’avait rien à leur envier. En riant, nous parlions de Marx, de mariage gay et de couscous en rédigeant le document, nous étions euphoriques. Eux, non.

    Au niveau national, hormis Ségolène Royal qui fut réélue en progressant par rapport à 1988, le résultat du deuxième tour fut vraie une chasse d’eau javellisée sur des toilettes pas très propres. Le message était clair. Et pour nous aussi, le message était clair. Nous pouvions battre la droite.

    Alors Tony Dreyfus revint, discrètement d’abord, puis de plus en plus visiblement, il donnait l’impression d’arbitrer, affirmant son emprise sur les nouveaux adhérents qui ne connaissaient pas la mécanique du pouvoir. Ses assistants en costume cravates aussi revinrent. Puis de jeunes militants de l’UNEF ID et du MJS, parmi lesquelles un très jeune garçon obéissant qui allait devenir son héritier coopté, l’actuel maire du 10e, Rémy Féraud. Je quittai la section en juillet pour ne plus y revenir. Ils avaient de nouveau tous les postes, et Michel était mis sur la touche de façon visible. Il abandonna en 1995 : Tony Dreyfus lui proposa la dernière place de la liste municipale, celle dont on dit qu’elle est honorifique, qu’elle « pousse la liste ».

    Au niveau fédéral, Jean Marie Le Guen, député du 13e depuis 1988 après que Paul Quilès lui eut cédé la place en devenant ministre, avait repris la Fédération en main. Un plan drastique d’économies était en cours pour la désendetter. L’UNEF-ID et de la MNEF avaient triomphé. Ayant besoin de taper des documents dans les nouveaux locaux, je fis connaissance de Stéphane Martinet, qui relançait Homosexualité et Socialisme. Patrick Bloche et Michel Charzat n’avaient pas suivi Jean-Pierre Chevènement, ils étaient désormais membre de ce courant informe, le courant jospinien en devenir, fait de rocardiens, d’ex-OCI, d’ex-UNEF-ID et d’ex-MNEF.

    Les divisions claniques du parti conduisirent un certains nombre de socialistes, pour la plupart Fabiusiens, à se présenter aux élections européennes de 1994 sur les listes Radicales de Bernard Tapie. Sitôt les élections passées, un nouveau putsch conduisit au pouvoir les derniers quarterons mitterrandiens, soutenus par les Fabiusiens. Ce fut la fin de la carrière de Michel Rocard. Et par conséquent, la fusion définitive de son courant avec les Jospiniens. Henry Emmanuelli devint premier secrétaire, sorte de miroir crépusculaire, au Parti Socialiste, de la phase finale du septennat.

    Jospin candidat, l’appareil aux commandes

    Lionel Jospin n’eut donc aucun mal à être désigné candidat à l’élection de 1995 : il avait avancé ses pions patiemment depuis près de 10 ans, et s’était « retiré de la vie politique » en 1991, laissant à d’autres le soin de gérer cette fin de règne et d’écrire un livre rempli de banalités destiné à se présenter comme un homme simple, nouveau, et moderne. Les militants se jetèrent dans ses bras tant Emmanuelli leur semblait usé et peu crédible.

    Jospin trouva donc un courant taillé à sa mesure, des têtes renouvelées venues directement du syndicalisme étudiant et de l’OCI, du 18e arrondissement, du rocardisme et des ministères : l’ancien ministre de Pierre Bérégovoy Dominique Strauss-Kahn, l’ancien OCI et fondateur de la coquille bureaucratique « Le Manifeste » Jean-Christophe Cambadélis, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, la fille de Jacques Delors Martine Aubry, l’ombre de Lionel Jospin et ami de Dalida pas encore outé Bertrand Delanoé, et la conseillère de Francois Mitterrand Élisabeth Guigou. Le renouvellement des têtes et son discours simple le placèrent en tête, contre toute attente, au premier tour. Il réalisa l’honorable score de 47% au deuxième tour.

    Il reprit sans difficulté le parti en main sitôt l’élection passé. Les querelles du passé, rocardiens contre le monde entier, avaient disparu. Seul Laurent Fabius était marginalisé…

    Comme je l’ai déjà écrit, vers 1992/93, j’entamai une analyse. À la rentrée 1993, je me décidai à reprendre mes études. Parallèlement, je travaillais en CES pour une compagnie théâtrale, un cirque, pour être exact. J’étais RMIste.

    À l’Université, je retrouvai le même appareil qu’au PS. À Tolbiac, les militants UNEF-ID étaient au 12e étage. Certains étaient permanents, payés par la MNEF. On ne les voyait jamais en cours, sauf pour venir se plaindre que « c’est dégueulasse ». On voyait leurs affiches écrites au marqueur, avec des fautes d’orthographe, leur vocabulaire clos. Invisibles physiquement, ce que l’on voyait d’eux était crade. Je confectionnai quelques affiches à l’esthétique particulière, je les signai Arnantulfe Blazor, et SPONT’EX, comme Spontané et Existentialiste. Je venais de dévorer presque tout Beauvoir et durant l’été, France Culture avait retracé l’histoire de la résistance.

    Je rencontrai pas mal de gens, et SPONT’EX eut son heure de gloire. Un groupe qui fut classé comme « situationniste » parce que nous nous nous appelions SPONT’EX, et que nous utilisions tous les médias possibles pour introduire du débat politique. Nous fûmes partie prenante et leaders de la grève à Tolbiac contre le CIP, et fûmes suivis par une équipe de Canal Plus qui, finalement, ne diffusa pas les images. Je rencontrai également une journaliste qui nous suivit pour la collection Combien de Divisions, qui avait également publié un livre sur Act Up, et préparait une enquête sur « les étudiants ». Un type de l’UNEF-ID vint me voir un jour et nous proposa de travailler ensemble, de faire des choses. Les SPONT’EX ne savaient pas trop quoi en penser mais ma réponse fut très simple. Commencez par faire quelque chose, on verra si on peut travailler ensemble. Nos relations s’arrêtèrent là. Je raconterai ça un jour… Nous ne continuâmes pas l’année suivante, ce n’avait pas été le but. Cette expérience m’avait fait revivre, cheveux blonds platines et idôle des foules…

    La main à la pâte

    En septembre 1995, je proposai donc à d’anciens SPONT’EX de créer une section socialiste à la Sorbonne. Ils étaient septiques, mais je leur expliquai que d’abord, on nous ficherait la paix, qu’ensuite j’étais connu au PS et que ça ne poserait aucun problème.

    J’imposais le nom : ce serait la « Section Socialiste de l’Université Panthéon-Sorbonne, Charles Louis Secondat, Baron de la Bresdes et de Montesquieu ».

    L’extrème gauche et les socialistes de l’UNEF-ID ne nous prirent pas au sérieux car ils n’avaient pas pris SPONT’EX au sérieux : nous ne squattions pas au 12eme étage de Tolbiac. Seuls deux militantes du SCALP que j’aimais beaucoup et un militant de LO me signifièrent une certaine déception.

    Mon camarade et désormais ami Nicolas et moi déposâmes la section, j’eu une vague discussion avec Jean-Marie Le Guen et ce fut fait. Puis nous rédigeâmes un tract « en mode majeur », entièrement positif, sans aucune formule négative. Nous nous mîmes d’accord sur notre devise : contre le capitalisme et sa société brutale et archaïque, pour une société douce et moderne.

    Autant les étudiants à la Sorbonne réagissaient assez bien, autant les socialistes de l’UNEF-ID et le MJS « rive gauche » l’avaient mauvaise : nous diffusions beaucoup, pas eux, et nous parvînmes à trouver des militants. Et quand les jeunes FN vinrent distribuer, c’est aux côté du SCALP que nous nous retrouvâmes à impulser une gigantesque mobilisation spontanée en allant vider les amphithéâtres au cri de « les fachos sont là », ce qui nous valut un respect unanime. Sauf au MJS, justement, et leur annexe, l’UNEF-ID.

    Concernant l’appareil, j’expliquai à mes camarades un principe simple : on ne va pas se prendre le chou à choisir tel ou tel courant, de toute facon, les textes sont idéologiquement extrêmement pauvres. Débattons. Nous commençâmes chichement, je ne voulais pas passer par l’UNEF-ID pour les salles. Nous finîmes par nous réunir au sénat, ou à la Fédération.

    Nos meilleurs moments furent une réunion sur la guerre civile au Congo-Zaïre, qui réunit plus de 40 personnes de plusieurs sections parisiennes ainsi que des membres de l’opposition, la publication d’un 6 pages un jour après l’annonce de la dissolution en 1997, un tract format A6 lors d’une manifestation anti-FN qui fut cité par les Inrockuptibles, une présence remarquée lors de la manifestation de Strasbourg en février 1997, deux passages à l’émission de Gildas grâce à la journaliste rencontrée lors des événements de 1994. Nous ne nous mêlions pas de courants, nous ne gênions donc personne. Jean-Marie Le Guen nous regardait d’un oeil bienveillant. De rien du tout, rassembler une quinzaine de cartes en un an, c’était un beau résultat. Mais le MJS et les jeunes apparatchiks nous considéraient comme des intrus.

    Après le retour de la gauche, nous votâmes une motion pour la régularisation des sans papiers quand déjà le parti s’aplatissait. Elle fut remarquée, nous eurent quelques soutiens à la Fédération, dont un député. Je transmis les clefs à l’un d’entre nous, je ne voulais pas garder le pouvoir. Je commençai de mon côté à m’intéresser à la commission internationale. À l’Algérie, en particulier.

    Crise Algérienne…

    Et j’arrive à ma vraie rupture, définitive, avec le Parti Socialiste, en 1998, un moment extrêmement douloureux pour moi, très éprouvant.

    Mes trois années de secrétaire de section à la Sorbonne, une section que j’avais créée pour y faire un peu ce que je voulais, loin des « courants », furent interrompues devant l’implacable logique d’un appareil devenu autiste, rigide, verrouillé.

    La guerre civile Algérienne atteignait en 1998 des proportions intolérables.

    L’histoire était simple. Le parti unique FLN était dès le départ partagé en tendances antagonistes que le raïs, Houari Boumedienne, arbitrait. À sa mort, le FLN, parti unique, fut le théâtre de divisions et de luttes internes violentes: la manne pétrolière représentait des fortunes pour ceux qui mettraient la main dessus. Le Président Chadli émergea. Sa présidence fut marquée par un rapprochement de l’Algérie avec les USA d’où, à son retour de voyage officiel, il rapporta l’idée de faire peindre tous les taxis en jaune. Il encouragea la tendance conservatrice au sein du FLN, et on sait maintenant que ses proches initièrent les émeutes de 1988 qui conduisirent à la démocratisation de 1989. Son but était d’encourager l’intégrisme religieux, le FIS, pour rendre le système politique ingérable et garder le pouvoir politique. À partir de 1990, Alger était livré à des fanatiques qui fanatisaient une jeunesse en déshérence.

    Le FIS gagna les municipales, interdit les maillots de bain aux femmes, le raï à Oran.

    Parallèlement, une presse incroyablement libre avait vu le jour, et politiquement, les Berbères furent heureux d’accueillir l’opposant historique Hocine Ait Ahmed, qui reprit les rênes du Front de Forces Socialistes, FFS, membre de l’internationale socialiste. Le retour de ce héros de la guerre de libération nationale après un exil de 40 ans fut diversement apprécié, et beaucoup de militants de l’époque de la clandestinité refusèrent cette reprise en main, quittèrent le FFS et créèrent le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, RCD. Le Mouvement Culturel Berbère, créé en 1980, se divisa entre ces deux tendances. La position de l’un trouvait toujours la position opposée chez l’autre.

    Le RCD boycotta les élections législatives de décembre 1991, arguant qu’elle étaient truquée et que le climat de terreur que faisaient régner le FIS ne permettait pas une réelle transparence. Le FFS se présenta, et espérait remporter 17 sièges au deuxième tour, mais le grand vainqueur fut le FIS qui, grâce à la forte abstention, 50%,, remporta 45% des voix. Le lendemain du premier tour, les associations de femmes, d’écrivains, le RCD, le petit Parti Communiste et d’autres mouvements se retrouvèrent à plusieurs centaines de milliers de manifestants pour demander l’arrêt du processus électoral. Le FFS organisa de son côté des marches pour demander la poursuite du processus.

    Au FFS, l’idée était que le FIS ne pourrait pas faire ce qu’il voudrait, que sa victoire chasserait les généraux et le FLN et qu’après une période instable, les Algériens choisiraient d’autres partis. Au RCD et dans les organisation qui marchèrent, la crainte était que les violences que l’on avait vu se multiplier depuis 1990 se développeraient et que ce serait vraiment une chasse ouverte aux démocrates.

    Les deux arguments sont fondés, ils reposent chacun sur des arguments sensés. Me concernant, je me sentais plus proche du RCD : je suis homosexuel, et je réagis en homosexuel. Or, les prêches hystériques de Ali Belhadj et Abassi Madani n’étaient pas équivoques. Ce qui arrivait était pour moi une catastrophe.

    Le processus fut arrêté. L’opposant historique Mohammed Boudiaf fut rappelé de son exil par les généraux et mis a la tête d’un exécutif provisoire que le RCD et les organisation de « démocrates » soutinrent. Le FFS s’y opposa. Il découvrit l’ampleur de la corruption et se décida à « sauter une génération » politique tout en faisant la chasse aux mafias. Il fut assassiné en juillet par un membre de l’armée. Intégriste pour les uns, aux ordres des militaires pour les autres. La guerre civile commença. Intellectuels, syndicalistes, féministes étaient assassinés.

    En 1995, le FFS mît au point une plateforme politique avec le FLN, désormais opposant à la tendance au pouvoir pourtant issue de ses rangs, le FIS et le Parti des Travailleurs, Trotskiste. Ce texte prévoyait une amnistie des crimes commis, une libération des leaders du FIS. Ce texte radicalisa le RCD à soutenir encore plus la politique dite d’éradication du FIS.

    … et rupture sans retour

    Quand je commençai à aller en commission internationale, je découvris que le PS soutenait intégralement le FFS et sa plateforme, appelée accords de Rome, ce qui me surprenait : le PS commençait en France à développer un discours anti-islamiste.

    Seul, je m’invitai à une réunion du RCD, je rencontrai des gens, et même Saïd Saadi, le président du RCD, deux fois. Son intelligence me rappela immédiatement celle de Michel Rocard. Je rencontrai souvent Rafik Hassani, représentant du RCD en France. Nous bavardions, et je me rapprochai de groupes proches de cette tendance, communistes algériens, féministes en exil. Mon but n’était pas de les rejoindre. Je suis beaucoup fin que ça. Mon analyse n’aurait plus ni à l’une ni l’autre tendance.

    Je suis Français. Mes urgences et mes problématiques ne sont pas algériennes. En Algérie, ma famille est partie prenante du mouvement Berbère, et parmi les quelques députés élus, il y avait mon oncle Madjid, mon homonyme, membre du FFS. Mon parti était le PS. Mon idée était de parvenir à introduire le RCD au sein de cette commission internationale, directement pilotée par le Bureau du PS et Pierre Guidoni, ami de Ait Ahmed, le président du FFS. Mon analyse était la suivante.

    La situation Algérienne — un parti unique et un président calculateur, des généraux avides d’une mise sous contrôle des matières premières à leur profit, des islamistes ayant fanatisé les masses urbaines paupérisés par l’accaparement des richesses par quelques-uns, ainsi que des classes moyennes frustrées, les crimes de masse produits par ces 3000 « afghans », jeunes algériens partis s’entrainér en Afghanistan à la fin des années 80 et devenus incontrôlables, agissant en quasi-impunité, permettant au pouvoir de privatiser les entreprises sans que la population, terrorisée, ne réagisse — avait conduit les démocrates à des analyses différentes pour des raisons diverses, des « situations ». Il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient tous les deux démocrates.

    Mon idée était que le PS pouvait offrir un espace où les deux courants irréconciliables, en Algérie, pourraient dialoguer, car la vraie solution était, et reste toujours, la réconciliation des différentes tendances démocratiques, les « dialoguistes » comme les « éradicateurs ». Je dialoguais bien, moi, avec les uns et les autres. On pouvais au moins bien essayer.

    J’allai a la préparation de la journée Un jour pour l’Algérie, en 1997, opération téléguidée par le PS, les amis de Jean-Christophe Cambadélis en particulier. La Fédération de Paris était fortement impliquée, le ministère de la culture poussait à fond. Je fis connaissance de Nadia Amiri, candidate Radicale en 1994. Nous discutâmes, elle était d’accord sur le fait que cette journée ne devait pas être purement sur la ligne du FFS (« c’est l’armée qui tue »), mais devait pointer la responsabilité des mouvements terroristes intégristes et réaffirmer la réalité d’une Algérie laïque, féministe et Berbère. Je la retrouvai une semaine plus tard et elle me tint cette fois le discours du PS, donc celui du FFS.

    Oubliés la berbérité, la condamnation de l’intégrisme. J’appris aussi qu’elle était la compagne de Marc Rosenblat, et les élections européennes approchaient. Elle avait obéi.

    Qu’on soit clair. Je ne sais pas qui tuait, en Algérie, et quelque part, je m’en suis toujours un peu fichu. Les intégristes tuaient et, au minimum, le pouvoir les protégeait. Il est certain que ces meurtres d’intellectuels, de militants et militantes démocrates arrangeaient la clique qui manipulait le jeu politique depuis l’indépendance. Mon point de vue est ailleurs. Je suis démocrate et pour la pluralité des vues. La division des démocrates est une aberration, quelque soit leur rapport aux islamistes ou à l’interruption des élections.

    À la base, je le constatais. Les militants du FFS n’étaient pas si chaud pour une « réconciliation » avec le FIS, et les accords de Rome ne les excitaient pas. Et les militants du RCD, tout « laïcs » qu’ils étaient, admettaient qu’on ne décrète pas ce que pense le peuple, que ce qui compte est la promotion d’un projet culturel et l’éducation. Il était évident pour moi qu’à la base, le dialogue était possible car ces deux organisations avaient les mêmes origines politiques : l’opposition au parti unique FLN et la Berbérité. De plus en plus de Kabyles étaient quand à eux dégoutés par cette division qui avait ruiné la revendication berbère en la réduisant à un jeu politicien qui, finalement, n’arrangeait que les généraux en place et les intégristes, les deux frères jumeaux. Mahtoub Lounès, avant d’être assassiné, portait un regard anarchiste sur cette situation où il renvoyait dos à dos les partis, le pouvoir et les islamistes, après avoir un temps, lui aussi, soutenu l’annulation des élections.

    Or il faut toujours, en France, que dans les questions étrangères on choisisse un camp. Me concernant, je pense que notre rôle, ici, aurait plutôt pu être d’encourager le dialogue et la pluralité. Par la suite, j’ai lu des articles de Nadia Amiri, devenue une « laique radicale », suivant encore une fois le PS. Voilà le problème de beaucoup de militants « Beurs » et « Gays ». Ils obéissent aux injonctions : lors de cet événement, elle défendit le dialogue avec le FIS, et la voilà depuis devenue passionariat laïque et défenseur de Caroline Fourest.

    Je participai en pointillé à la journée, sans trop y croire. Je continuai de tisser une toile de relations, de gens aux opinions variées, réfugiés proches du FFS ou du RCD, ce qui pouvait être utile pour, un jour, organiser un  débat contradictoire, une confrontation, des rencontres. Je fus invité par Gildas au sujet de l’Algérie et, dans les coulisses, je fus coatché et recoatché par des militants du FFS, extrêmement gentils. Nous n’étions pas d’accord, mais on était d’accord sur le point principal.

    Le régime algérien était pourri jusqu’à la moelle. Et oui, en effet, l’état Algérien devait garantir la liberté religieuse et la pluralité culturelle, ce sur quoi les militants du FFS ne transigeaient pas. Je leur donnais d’ailleurs raison sur un point. La volonté d’« éradiquer » le FIS, au RCD, posait la problématique des 9000 prisonniers envoyés dans le sud du pays. Je rencontrai une militante RCD qui convenait qu’en effet, c’était problématique, mais que le vrai problème était que le pouvoir restait confisqué mais que si le pouvoir se démocratisait, alors ces prisonniers pourraient être jugés. Je ne trouvai pas les points de vue si éloignés.

    La commission organisa une rencontre avec Yvette Roudy. Je me vis fermement signifier par Jérome Coumet, alors assistant de Jean-Marie Le Guen, pourtant habituellement amical, de « bien me tenir ». Le conseil venait de Jean-Marie lui-même. Mon activité à la commission lui était remontée, et visiblement, je faisais beaucoup de vagues.

    J’assistai à la réunion, sage comme une image. Yvette Roudy disait exactement ce que je pensais, notamment sur la difficulté de militer pour le droit des femmes en Algérie du fait du terrorisme, et du besoin, peut être, d’accueillir en France certains militants directement menacés. C’était une revendication du RCD : obtenir des visas de quelques mois pour pouvoir venir « se reposer en France », sortir de l’hystérie là-bas, et retourner militer.

    En matière d’hystérie, ma tante Daouia m’avait rapporté avoir vu un policier se faire tuer à bout portant par un type en gandoura, et tout le monde se cacher ou se mettre à plat ventre. En plein Alger.

    La réunion suivante, je reçu l’appareil PS en pleine figure. Le fait d’avoir joué le jeu dans la réunion avec Yvette Roudy n’y avait rien fait.

    Je pouvais bien créer une section « intellectuelle », à la Sorbonne, ça ne posait pas de problème. Mais avoir une vision, des idées politiques et commencer à agir pour les réaliser fut une autre affaire. Dans cette commission où les Algériens étaient des invités, où j’étais le seul Français d’origine Algérienne, j’avais agi comme j’agis toujours. Sans me cacher, en parlant d’égal à égal, pensant que le fait de ne pas rechercher le pouvoir suffirait à calmer les craintes éventuelles.

    Choisir

    Alors que je m’apprêtais à prendre la parole, Jocelyne Berdu, alors présidente de cette commission, m’interrompit.

    « Madjid, tu dois choisir : est-ce que tu t’exprimes en tant que militant socialiste ou en tant que représentant d’une organisation politique étrangère? ». Je fus extrêmement surpris et choqué, je lui répondis que je parlais en tant que socialiste. Elle me signifia qu’alors, je devrais me conformer à la ligne du Parti qu’elle ne pourrait plus tolérer mes prises de positions, qu’il fallait choisir entre la France et l’Algérie.

    J’y ai repensé il y a peu de temps, quand Marine Le Pen a critiqué la double nationalité. J’y repense à chaque fois que je les entends critiquer le voile et parler de laïcité ou de république.

    Je n’y suis pas retourné. À cette époque, je donnais un coup de main à AMAL, association homosexuelle communautaire maghrébine. Et j’ai laissé tomber le PS. J’ai vu les videurs à oreillettes à « L’atelier de campagne », le « loft », de Jospin en 2002, et je n’ai pas voté pour cet appareil que j’avais vu briser des gens des années durant, qui m’avait pris comme d’autres pour un bouffon. Un appareil où les homosexuels, condamnés au non-dit, sont cantonnés à HES quand ils se visibilisent. Où la deuxième génération doit obéir aux représentations que l’appareil s’en fait, mais ne peut que très rarement afficher des vues indépendantes que lui auraient suggéré son vécu sous peine d’avoir à  « choisir ».

    J’ai choisi. Je n’ai pas fait de « carrière » car je ne voulais pas en faire, et en tout cas pas comme eux.

    Ma conclusion

    Tout d’abord ces trotskistes qui sont un des éléments centraux de ce récit. Que l’on ne s’y trompe pas, ils ont rompu avec le trotskisme depuis longtemps déjà, et ce n’est pas le trotskisme que je leur reproche. Je leur reproche d’avoir importé dans le parti les mœurs du syndicalisme étudiant, de considérer les militants comme de la chair à coller les affiches et à accepter leur domination.

    D’avoir une immense culture politique qui ne leur a servi à rien d’autre que prendre et garder le pouvoir. D’avoir perdu toutes les élections présidentielles depuis qu’ils ont le contrôle de ce qui est devenu un appareil totalitaire, coupé des banlieues qu’ils n’aiment que lorsqu’ils ont peuvent les instrumentaliser, coupé de l’immigration qu’ils aiment représenter et façonner à leur image invariablement blanche, coupé des pauvres qu’ils regardent depuis leur jeunesse comme on regarde les poissons dans un aquarium tout en prétendant les défendre, mais en faisant tout, surtout, pour que ces pauvres, surtout les basanés, ne s’organisent pas eux-mêmes et ne pensent par eux-mêmes.

    Ils ont abandonné le trotskisme pour n’en garder que le plus détestable trait : l’esprit d’appareil, l’esprit totalitaire de contrôle. Ils ont renvoyé ce parti aux scores nationaux de la SFIO et aux pratiques bureaucratiques de leur syndicat de prédilection, Force Ouvrière. Ils se sont répartis le gâteau en excluant les militants, et en se cooptant mutuellement.

    Ensuite, ce parti lui-même, et ses dinosaures qui, tout soucieux de garder le pouvoir, on eux aussi concouru à renvoyer le PS à ce qu’il était avant Mitterrand : un parti de notables de province, vieux, avec des homosexuels invisibles et de gentils Mohammed, et des femmes qui, les bouches s’ouvrent, acceptent en silence depuis des années que l’un des possibles présidentiables se tienne avec elles comme on ne le permettrait à aucun autre homme. Un parti coupé de la société civile qui brandit le mariage homosexuel comme preuve de sa modernité quand pendant des années il a refusé jusqu’au PACS, quand il n’arrête pas depuis des années de parler des efforts à faire pour réaliser la parité sans avoir fait aucun effort réel pour la réaliser.

    Ce n’est pas un hasard si le PS perd les présidentielles. C’est un parti détestable où on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi les nouveaux adhérents ne restent pas. Un parti qui a vu partir de réels talents, comme récemment encore Pierre Larrouturou.

    Je ne m’illusionne nullement sur EELV ou le PG. À d’autres de raconter.

    Je suis simplement un socialiste qu’une clique bureaucratique a dépossédé, comme beaucoup d’autres comme moi, de son parti et à qui il ne reste que l’écriture pour tenter d’aider de faire du monde un endroit meilleur.

    Madjid Ben Chikh
  • Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Minorités 86 | Bareback ou sexualité, il faut choisir

    Paru dans la revue Minorites.org Vendredi 10 juin 2011.
    À la suite d’un échange avec Didier Lestrade au sujet de Treasure Island Media… Après une profonde descente dans une dépression nerveuse, j’ai eu recours à la psychanalyse pour retrouver mes marques et apprendre à vivre. L’analyse n’apprend pas seulement qui on est : elle nous aide à travers nous à apprendre les autres. Loin de moi l’envie de vous faire une lecture « psychanalytique » de Treasure Island Media. Mais plutôt à partir de Treasure Island, une envie de parler de sexe, le parent pauvre du bareback et du LGBTetc. Et irrésistible envie de livrer ce qui chez moi provoque un refus intellectuel, conceptuel, politique, esthétique, culturel pour l’univers du bareback. Esprits chastes s’abstenir.

    Je n’écrirai jamais que les films Treasure Island sont « mauvais » en soi, ni que toute la production du label est équivalente. Ils sont ce qui se fait de mieux et de plus abouti dans le genre. Ils peuvent avoir un pouvoir hypnotique certain, un peu comme certaines séries télévisées un peu médiocres dont on ne peut se passer car on attend la suite. Car dans un film Treasure Island, c’est « la suite » qui retient, justement.

    Commençons par le commencement.

    Le générique. C’est la première clef de l’univers Treasure Island. Il s’agit d’une tête de mort tachée de sang, sur fond noir. Bien entendu, c’est un drapeau pirate, mais ce qui barre l’écran est une tête de mort. Le spectateur est donc prévenu: c’est un film qui ignore les règles (pirate), qui n’a pas de limite (le sang) et qui n’est pas du côté du vivant (la tête de mort sur fond noir). S’y rajoute une touche rebelle, ce rouge et noir un peu « libertaire ».

    Les titres, le vocabulaire. La deuxieme clef du film bareback est le mot « loads ». Le suspense, ce n’est pas combien de fois l’acteur ou les acteurs passifs vont se faire mettre, comme dans les films « classiques ». C’est combien de « load » il va, ils vont prendre. En Francais, « load » se dit  « jet » ou « charge », et c’est l’un des compteurs les plus importants des examens sanguins des personnes séropositives, la « charge virale ». Les titres font donc implicitement référence au VIH, au « viral load ». Combien de centaines de milliers de copies du virus par centimètre cube de sperme va t-il prendre, voilà le vrai suspense.

    Répétition de la mise en scène

    Cela se traduit par une mise en scène assez répétitive. Un hangar ou une chambre, et le plus possible d’enculeurs pour un minimum d’enculés, un ou deux suffisent. L’un des films Treasure Island s’appelle The 1000 Load Fuck, ça vous laisse deviner ce qu’il peut avaler par l’anus et par la bouche. En faisant abstraction de toute considération esthétique, ce que l’on retient est que la contamination d’un séronégatif dans de telles conditions est inévitable. Sans compter la syphilis, les différentes variétés d’hépatites et de champignons, l’herpès…

    L’esthétique, justement. Une autre clef de cet univers. Certains acteurs présentent des signes assez évidents de lipodystrophie, déplacement des graisses de certaines parties du corps, notamment sur les joues, signe d’un traitement anti-VIH. Alors que d’autres studios éviteraient ce type d’homme, cela ne rebute pas Treasure Island: cela atteste qu’il y a du virus qui circule. Une sorte de « label qualité ». Et même si le virus est invisible dans les tonnes de sperme que l’on voit dégouliner des culs et des bouches, c’est bien lui que l’on voit.

    Car le VIH est l’acteur principal de ces films, et les acteurs ne sont que les accessoires nécessaires à sa mise en scène. C’est lui qui excite le spectateur. « Vas-y, envoie-lui ton load », tel est le message subliminal, implicite. Inavoué.

    Si une grande attention est accordée à mettre en scène le virus, le contenu de ces films est en revanche assez pauvre et, là je ne suis pas d’accord avec l’avis général: Machofucker ne déroge en rien à la règle. Cette collection présente des types beaucoup plus « racaille », avec une incroyable faculté à baiser sans s’arrêter, dans toutes les positions, et là, c’est le côté performance sexuelle qui compte, l’endurance du passif. Dans ces films, le fait qu’il n’y ait pas de capote est relégué au second plan, même s’il alimente l’idée que les « blacks à grosse queue » et portant une casquette, les bodybuilders de cité et les Brésiliens baisent forcément unsafe. Mais la même incroyable pauvreté se dégage du tout.

    Dans les deux cas, le sexe est réduit à un exercice d’endurance, anale, à un fantasme de loubard endurant dans la série Machofucker, à un virus qui ne dit pas son nom, mais qui dégouline de ces loads généreuses qui suintent de partout. On a beau chercher, les chambres sont invariablement les mêmes, les oreillers sont les mêmes, les appartements sont des chambres d’hôtel, et les hangars désaffectés sont cradingues comme il faut. Un univers masculin dans le sens le plus machiste du terme, avec des trous (bouche, anus) et des bites. Le corps, le plaisir qu’il procure, sont absent.

    On prend des risques, mais dans un lieu clos, en toute discrétion: derrière cette incroyable mise en scène qui instrumentalise, exploite et reflète une fantastique haine de soi, le fantasme sexuel et l’érotisme sont les grands absents de ces films.

    Réactionnaire

    Ce sont des films réactionnaires, où être homosexuel, voire séropositif, rime avec le manque de respect pour soi et les autres, rabaisse le désir au niveau du rut, et où les minorités ethniques sur-performent les blancs avec des bite plus grandes que les autres, des anus plus résistants, et une aptitude à égaler les animaux en chaleur. Des films où de toute façon, on est condamné « à l’avoir ». « Tiens, vas-y, prends-toi un bon load / Vas-y, charge-moi ton load bien au fond ».

    Avant l’âge des bars et des boites, il y a eu des centaines d’années pendent lesquelles les homosexuels se rencontraient dans des parcs, dans des chantiers et de vieux immeubles désertés, sous les ponts. Ces espaces continuent de vivre dans les pays où règnent encore le secret, le tabou, ils se sont certainement developpés dans les banlieues de nos villes, mais les plus anciens, à Paris, ont progressivement disparu, pris en tenaille entre la généralisation de la video-surveillance, des polices municipales, les espaces commerciaux (bars, discothèques, saunas, backrooms, sites Internet) et la quête de respectabilité des élites homosexuelles. Les Tuileries vers l’Orangerie, le quai de Jemmapes et l’Ile aux Cygnes, à Paris, ne sont plus les lieux de rencontres et de consommation sur place qu’ils furent pendant des centaines d’années (pour les bords de Seine et les Tuileries, tout au moins).

    On pouvait critiquer ces lieux. La consommation sur place, leur caractère strictement sexuel. Mais dans le cas de lieux comme les Tuileries, qui étaient un lieu de jour aussi, on y rencontrait aussi une convivialité gratuite qui aidait les plus jeunes à s’accepter en rencontrant d’autres jeunes comme eux avec qui ils deviendraient amis, amants, ou simplement copains et confidents. La disparition de ces lieux au profit de lieux payants a changé le rapport des homosexuels les uns aux autres. Et on peut éventuellement considérer qu’au placard du passé, fait de silence, de non dit et de solitude, a succédé un placard tarifé, au sein de lieux clos, de quartiers étanches fermés sur le reste de la société, où peut se pratiquer une sexualité normalisée aux sein d’établissements spécialisés que personne ne vient inquiéter, ou si peu, s’il s’y pratique du sexe unsafe, voire contaminant, enrobé de l’idéologie du bareback pour les plus pointus, et simplement jemenfoutiste pour le plus grand nombre. Des lieux sales ou aux décors sombres, aux éclairages glauques savamment calculés. Des lieux dont sont absents les jeunes issus de l’immigration africaine et maghrébine, sauf là où on fait la promotion de leur présence, tourisme sexuel pour 10 euros. Ils ont toutefois « leur place » au sein du Tea Dance qui leur est « réservé », le Black Blanc Beur, où les pectoraux s’exhibent au même rang que les bronzages et les fessiers mis en valeur dans des pantalons de survêtements griffés dont une jambe est relevée, sous l’oeil qui salive du petit bourgeois blanc en mal d’aventure…

    Pas étonnant que les films Treasure Island trouvent un public: ils sont le reflet de notre quotidien de pédales consuméristes blanches de classes moyennes dans le monde réel. Nous avons déserté les pissotières pour aller au Dépôt. Belle avancée.

    Minorités abordait récemment la question des troubles bipolaires: quelle chance un pédé à la psychologie fragile aurait d’échapper à une contamination dans un tel univers où il faut payer pour rencontrer ses semblables, où règnent les backrooms et la consommation immédiate, le tout dans le brouhaha des sonos, l’obscurité des recoins, où on désapprend à parler tout en apprenant à fister. Avec l’alcool, les distributeurs de poppers, l’impératif d’amortir le prix d’entrée et de performer.

    Aucune. Et comme partout règne l’omerta sur l’envolée des contaminations. Ça contamine, en silence.

    L’interdit

    Les films bareback, particulièrement ceux de Treasure Island, avec leurs anus qui dégoulinent, filmés en gros plan, les bites qui entrent, et qui sortent, la contraction prostatique en gros plan quand le type éjacule bien au fond d’un anus, sont un désert d’érotisme et de fantasme. La seule chose qui compte est que, en silence et sans que cela soit dit, celui qui regarde sera complice d’une transgression, d’un acte « interdit », et qu’il sera associé virtuellement à une contamination rédemptrice qui le placera à égalité avec ceux qui sont dans le film, car — ça ne plaira pas à Aides — Treasure Island exploite le désarroi érotique des séropositifs en leur proposant un nouvel objet d’excitation: le partage de la contamination. Vas-y, file-le lui à cette chienne, elle l’a bien mérité, elle n’aura « à se plaindre » — je cite une phrase du premier roman d’Erik Rémès, de mémoire.

    Alors le décor, l’érotisme pour l’autre, son corps, le lieu… À moins qu’il ne soit « exotique », black pour le Machofucker et reubeu pour le Black Blanc Beur.

    Notre histoire. Les rencontres en plein air. La consommation en plein air. Souvent occasion de bavarder. De se faire des amis. Des amants.

    Je suis tombé par hasard sur une collection de vidéos prises dans des lieux publics. Supermarchés, parkings, entre deux voitures, cabine téléphonique, tout y passe. Et je n’ai pas été étonné de voir les protagonistes utiliser des préservatifs: ce qui compte est le caractère défendu, réellement interdit du sexe en plein air. Les types donnent l’impression de s’amuser, pas de chienne ni de salope, ils gardent une partie de leurs vêtements, exactement comme le pédé moyen dans ce type de lieux. Ils rient parfois, et c’est vrai qu’il y a de l’humour à filmer une pénétration entre deux voitures avec des ménagères poussant leurs caddies à cinquante mètres. C’est du sexe, pas du bareback.

    Il y aura toujours, bien entendu, des amateurs de surcontamination, c’est « une niche », et c’est eux que ça regarde, mais l’existence des barebackeurs ne doit pas cacher la réalité. La majorité des homosexuels est toujours séronégative, surtout parmi les jeunes, et ce type de fantasme est donc circonscrit à un groupe très particulier, il ne doit en aucun cas être regardé comme une tendance, et c’est précisément sur le groupe séronégatif qu’il convient de focaliser. Des campagnes de sensibilisation sur le caractère très lourd des traitements et la très grande légèreté, en comparaison, du sexe sûr sans risque devraient pouvoir limiter l’emprise de telles productions. Pour la vaste majorité des pédés, le sexe dans un parking, dans un ascenseur, avec un type de passage représente à priori un fantasme bien plus grand qu’un anus dégoulinant le contenu d’une vingtaine d’éjaculations. Pour preuve, le succès des sites de masturbation en ligne, qui recréent ces espaces défendus. Combien de salariés se branlant au bureau, derrière leur webcam, tout autant excités par ceux qui peuvent les regarder que par le risque d’être surpris…

    Il est urgent de nous réapproprier notre sexualité. Non?

    L’après-sida

    Le bareback est le produit ultime de l’époque du sida. Il a marqué la transition entre l’épidémie mortelle et le retour à une vie presque normale. Il a pu tenir le haut du pavé car il n’y a eu (presque) personne (enfin si, Didier…) décidé à le penser frontalement en tant que phénomène social. Il n’a eu finalement que des promoteurs, que ce soient Guillaume Dustan, ou Treasure Island. Mais il correspond aussi à une génération, à une difficulté à penser l’après-sida. Car oui, malgré les morts, malgré la souffrance de ceux qui ont traversé le pire de l’épidémie, malgré la reprise des contaminations, les trithérapies ont changé la donne. Nous sommes dans l’après-sida.

    On peut être étonné par l’obstination du milieu VIH à, d’un côté, couvrir le bareback, à vouloir en parler sans jamais le condamner, à refuser d’y voir la libération d’une pulsion de mort (comme l’expriment le logo et le vocabulaire des films bareback), et de l’autre à accuser tous ceux qui  parlent du sujet de « stigmatiser » les pauvres / malheureux séropositifs (au mépris, au passage, de la très grande majorité de séropositifs qui continue de se protéger et protéger l’autre), renversant de fait ce qui doit être un tabou nécessaire (baiser sans capote) en en créant un autre (les malades sont ceux qui condamnent le bareback).

    Le milieu militant gay est lui dans un autre type d’attitude. Son obsession est la respectabilité. Déni de l’urgence d’une nouvelle mobilisation contre le VIH car une telle mobilisation supposerait que l’on mette sur la table le rôle que jouent les établissements de sexe dans la propagation de la maladie, la transformation profonde de la sociabilité gay au cours des 30 dernières années (disparition de la drague en plein air, disparition des discothèques et prima des bordels), la multiplication des espaces de rencontre sur le net, bref une remise à plat qui obligerait à parler de sexe, à dire que les hommes homosexuels aiment le sexe, qu’ils aiment multiplier les rapports sexuels quand ils en ont la possibilité parce que ce sont des hommes et que l’éducation des hommes, de Don Juan à DSK, ne les conduit pas à dresser un mur de honte dans la satisfaction de leurs pulsions sexuelles comme c’est le cas aujourd’hui encore pour les femmes. Bref, les hommes, entre eux, baisent. Et d’ailleurs, c’est avec qui nous baisons qui nous définit comme homosexuels. C’est tout le contraire de la discussion que tiennent à avoir les militants homosexuels. Pour ces militants, nous sommes sortis du placard, on a fait trois petits tours (1980/1985), et nous voilà désormais dans une salle d’attente dont « la gauche » nous libérera en nous octroyant le mariage en Mairie et l’adoption, pourvu que nous soyons bien sages, et surtout pas sexués.

    Le tabou renversé du milieu VIH et la quête de respectabilité petite bourgeoise du milieu militant gay se rejoignent donc pour censurer toute discussion sur la sexualité gay en général, et le bareback en particulier. Qu’importe si la courbe des contaminations ressemble à un revival années 80, pourvu que ce soit en silence. Comme dans les backrooms, comme dans un film Treasure Island, deux lieux où ne règne que le bruit de la baise. On obtiendra le mariage (LGBT) et, de toute façon, il y a des médicaments hors de prix gratuits (milieu VIH).

    Qu’on me permette pour conclure de parler de moi. À mon âge, j’appartiens à la génération d’avant, qui a baisé en plein air, dans des caves, dans des cages d’escalier, dans des voitures, dans des parkings, dans des jardins, sur des chantiers, dans les toilettes de Charing Cross, le jour, la nuit, comme tous les pédés depuis le début de l’humanité, de ceux qui ont toujours su que c’était défendu, interdit; il m’est arrivé de devoir courir, culotte baissée ou non, il m’est arrivé d’avoir peur aussi. Et j’aimais ça. Il m’arrivait, il NOUS arrivait, souvent, de bavarder, de rencontrer d’autres comme moi, de me faire des amis, d’aimer. C’était pour moi, pour nous, un monde complémentaire aux discothèques où nous allions aussi, parfois en nous faisant beau, pour plaire. Et pour danser, et pour NOUS retrouver.

    La disparition d’un grand nombre d’espaces de rencontres extérieurs n’a jamais été réfléchie, discutée. Celle des clubs non plus. Leur disparition a arrangé tout le monde. À mon avis, il y a pourtant un lien très net entre d’une part la situation actuelle où le bareback semble dominer, le déni de reprise de l’épidémie, la suffisance des militants qui limitent leurs ambitions à l’élection présidentielle en méprisant totalement ce qui se passe en dehors de « leur » monde et les contaminations et d’autre part la disparition des espaces de sociabilité et de sexualité qui furent les nôtres. En bordure. En marge.

    Alors il n’est pas étonnant que le bareback fascine certains. Il est la nouvelle marge, proprette, en lieu clos, en non dit, à l’âge où le militantisme voudrait éviter que nous exprimions ce que nous sommes vraiment.

    Madame Le Doaré, en attendant de lire ce que le centre que vous représentez commence à parler de notre sexualité, du bouleversement des 30 dernières années, de la disparition de nos lieux de drague, de la reprise des contaminations, et des films exposant des pratiques (culs débordant de sperme) qui n’interpellent personne ni dans la communauté VIH, ni par chez vous, je conclurai en citant Justin, dans Queer as Folks US. « I like dick, I wanna suck dick, I wanna be fucked by dick ». Et je rajouterais, à la Brian Kenny, « Use a condom, and fuck with whoever you want, wherever you want, whenever you want. Fuck wedding ».

    Madjid Ben Chikh