Étiquette : Moi

  • (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -2

    (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -2

    I Petite genèse coloniale de l’Algérie indépendante: 1830-1962
    (ou, de comment expliquer la situation actuelle en remontant un peu dans le temps)

    L’Algérie est indépendante depuis 1962 après 132 ans de présence coloniale française et grâce à une guerre populaire insurrectionnelle de libération de près de 8 ans.

    Très souvent, la présence française est comparée à la présence ottomane qui l’a précédée. Cela est partiellement juste si on se borne à la période allant de 1830 à 1870, période correspondant à une sorte de prise de guerre de la France, sans réelle politique définie une fois le pillage et la conquête réalisées. Il convient toutefois de noter que contrairement aux Ottomans, les français n’ont jamais été invités par les populations qui composaient les différents groupes, les différentes tribus, les cités états. Cela marque une différence de taille avec le discours des négationnistes des crimes coloniaux qui mettent les deux occupations sur un pied d’égalité.

    Le solde des pertes occasionnées pour la population lors de la conquête est très difficile à estimer: sur l’ensemble du territoire, le compte de la population passe d’environ 3 millions d’Algériens avant la conquête, à environ 2,5 millions en 1857 à la fin de la conquête; on estime le nombre de morts directs liés à la guerre elle-même à plus de 400.000, auxquels s’ajoutent les victimes des déplacements liés aux premières expropriations ainsi qu’à la chute brutale de la natalité qu’elles ont causée, les premières famines dues à une première déstructuration du tissu économique, tribal et social ainsi que des épidémies de choléra. La population continue de baisser pour atteindre 2,1 millions d’Algériens au début des années 1870. Une chute de la population surprenante quand on sait qu’avant la conquête elle  vivait dans une certaine opulence comme en témoigne l’ouvrage de référence du missionnaire et voyageur britannique Thomas Shaw (1693-1751), Voyage dans la régence d’Alger (version de 1830 en français, avec quelques erreurs de traduction) (version de 1742 en français, avec les notes de Thomas Shaw).

    Quand la population d’un territoire quel qu’il soit se vide de près d’un tiers sous l’effet d’une occupation en l’espace d’à peine quarante ans, on a raison de parler de génocide et de crime de guerre. La France a donc commis un véritable génocide et des crimes de guerres encore non-reconnus de nos jours.

    La reddition de l’Émir ’Abd-El Qâder (1808-1883), en 1847, après plus de 15 années de lutte et de tentatives d’unifier les différentes tribus, marque un tournant dans la conquête. L’Émir est fait prisonnier, aucun des termes de la reddition ne sont respectés par la France, comme cela a été maintes fois le cas lors de la conquête. Sitôt l’occupation achevée sous Napoléon lll, peu intéressé par l’Algérie, les bureaux militaires mettent en place une occupation en beaucoup de points similaire à l’occupation ottomane, on respecte les tribus, les identités locales, la France ne cherche pas à imposer sa règle et s’installe comme arbitre à la manière ottomane. En réalité, hormis une mafia de financiers véreux comme le baron Seillière, et d’aristocrates pourris comme Henri d’Orléans, duc d’Aumale, ceux-là même qui ont mis la main avec d’autres sur le butin du pillage de l’or d’Alger ou le traffic du grain, l’Algérie n’intéresse personne. Faut-il rappeler ici que l’occupation de l’Algérie a été avant tout décidée par Charles X pour éviter à la France de rembourser la dette colossale (plusieurs millions d’Euros actuels) contractée dans les années 1800, notamment en livraison de grain.
    La Bibliothèque Nationale regorge de ces ouvrages publiés dans les années 1850-60 et destinés à apprendre les différents « parlés »; les ouvrages d’ethnographie très euro-centrés, pullulent et démontrent ce qui est plus une occupation qu’une colonisation proprement dite. Dire cela n’atténue pas les crimes commis mais permet de marquer une différence avec une seconde période qui démarre avec la troisième république.

    L’occupation française jusqu’à 1870 est certes responsable de crimes graves, mais admettons que si la France était alors partie, le peuple serait certainement parvenu à surmonter les destructions causées par la brutalité, la force et les actes de guerre caractéristiques d’une occupation par la force d’un territoire et de sa population.

    À partir de 1870, avec l’avènement de la république bourgeoise et le triomphe du grand commerce et de la grande banque qui la caractérisent, l’occupation va devenir colonisation. La gestion du territoire calquée sur l’occupation ottomane va laisser la place à une gestion raciale, économique et religieuse.

    La république va théoriser à travers la création de son propre mythe national une mission civilisatrice de la France et un devoir de domination sur des contrées réputées barbares, inférieures, en classifiant les « races » auxquelles ses « scientifiques » distribuent des qualités et des tares respectives, le français blanc représentant le sommet de l’échelle hiérarchique.

    Cette classification conduit très tôt en Algérie à distinguer les « arabes » (fourbes et paresseux) et les « kabyles » (rapides au couteau mais industrieux, dépeints comme les habitants originels), la France, elle, glissant ses pas dans ceux de la glorieuse Rome…

    Afin de faire de la place aux colons venus de métropole dans le cadre d’une politique de peuplement, une politique d’accaparement des terres, de spoliations et de déplacements massifs de population est entreprise, donnant lieu à des révoltes des populations et à des massacres de masse. Ce phénomène est régulièrement reproduit et on peut compter le nombre des victimes en millions au cours des 132 ans d’occupation. Ça fait cher payé des kilomètres de routes, ces symboles du « caractère positif de la colonisation »…

    La république, s’enorgueillissant de l’égalité octroyée aux juifs de métropole par la révolution, va donner aux juifs d’Algérie la nationalité française avec tous les droits afférents, citoyenneté, instruction, respect de la propriété et des biens quand au même moment le statut de l’indigénat va cantonner les musulmans à leur statut d’indigène musulmans, privés de citoyenneté, d’instruction, spoliables et corvéables dans leur propre pays. Un bel exemple d’universalisme de la très glorieuse république française…

    Mon but n’est pas ici de faire une histoire de la colonisation. Mais ne pas inclure cette genèse de l’Algérie indépendante est un non sens.

    Car ce qui différencie occupation et colonisation, c’est l’acculturation profonde qui résulte de la brutalité sociale, économique, culturelle exercée sur la population. La colonisation de l’Algérie a bel et bien été un crime contre l’humanité. Les déplacements qui ont suivi les spoliations ont réduit la population à une pauvreté qui dépasse le cadre du matériel. Il touche à une perte d’identité (les noms sont changés, les tribus et familles éclatées), de repère, une absence de représentation de soi. Pire, elle a divisé une population selon des termes raciaux et religieux, l’aboutissement étant le départ de la quasi-totalité des juifs d’Algérie en 1962, ces derniers ne s’identifiant plus à leur propre pays quand du côté des musulmans une suspicion s’est installée, véritable monstruosité de l’histoire et certainement l’un des legs le plus abject de ces 132 ans. La colonisation nous a séparés de cette saveur, de ce contact intime avec une part de nos identités multiples, de ce qui pouvait faire de nous et des berbères, et des latins, et des andalous, et des arabes. Les juifs d’Algérie, les juifs algériens. Une blessure.

    Je ne me pencherai pas sur les différents courants internes du mouvement national, ce serait trop long et cela sortirais du cadre que je me suis fixé ici, mais le résultat de cette perte multiforme, raciale, culturelle, civilisationelle, c’est que toujours le mouvement national a buté sur la problématique culturelle, religieuse, linguistique, identitaire.

    Parce que de tous les crimes opérés par la France, c’est bel et bien cette perte de soi qui a été le plus profond, il est celui dans lequel l’Algérie se débat encore de nos jours et qui explique beaucoup des errements dans lesquels elles s’est enlisée, cette haine lancinante. J’ose espérer qu’aujourd’hui il est enfin possible de regarder ce drame avec des yeux neufs qui seraient nos yeux et non des yeux empruntés en partie aux code raciaux et erronés de l’ancien colonisateur.

    Je ne continue donc pas plus long cette genèse, on connait toutes et tous un peu mieux la suite, la création de mouvements en faveur des indigènes musulmans, de l’amélioration de leur condition à la revendication d’une pleine citoyenneté et jusqu’au mouvement de L’Étoile Nord Africaine de Messali Hadj d’où sortira, après des années de reconfigurations, d’interdictions, de clandestinité et de maturation, le FLN dont quasiment tous les membres fondateurs sont passés par l’Organisation Spéciale et le Parti du Peuple Algérien de Messali Hadj.

    La lutte s’engage le premier novembre 1954 et, après 8 ans de guerre contre la France, rythmée aussi de luttes internes entre le FLN et les fidèles de Messali Hadj, après des épurations internes à l’Armée de Libération Nationale, épurations parfois manipulées par la France avec l’aide soldats infiltrés (on y reviendra plus tard), l’Algérie acquiert son indépendance le 5 juillet 1962.

    Les années Boumedienne: ambitions, héritage colonial, autoritarisme

    En 1962, l’analphabétisme dépasse 85%, quand tous les documents des débuts de l’occupation française attestent que la quasi-totalité des hommes et une proportion non négligeable de femmes savaient lire et écrire dans les années 1820/30. Le vrai bilan de la colonisation. En 1962, c’est une économie d’exportation vers la France qui s’effondre, une économie qui n’est pas destinée à la population algérienne. Pour vous faire une idée, regardez simplement l’état de sous-développement qui caractérise les Antilles ou la Réunion. La France perpétue encore de nos jours cette abomination qu’est le crime colonial dans ses départements et territoires d’outre-mer. Quand à Madagascar, regardez comment l’île aujourd’hui encore se débat dans les séquelles des crimes et déstructurations profondes qui y ont été commises par une France avide de vanille quand l’île, il y a 150 ans, était décrite comme un paradis.

    En 1962, l’état qui se met en place à la suite du premier coup d’état militaire de l’été 1962 contre le gouvernement provisoire est un copié-collé de l’état colonial, avec les fantaisies idéologiques occidentale à la mode à l’époque. L’autogestion de Ben Bella puis le socialisme, la révolution agraire et l’industrie industrialisante de Boumedienne. Car quand on gratte le verni idéologique, on retrouve l’emprunte de la France, avec les mêmes préjugés culturels et les mêmes conceptions politiques, parfois simplement exprimées en négatif.

    Très vite, le nouveau régime né de l’indépendance et du coup d’état arrangé par Houari Boumedienne et Ahmed Ben Bella trace son sillon dans une idéologie socialiste en vogue à ce moment là, tout en faisant face à un effondrement de l’état et une quasi banqueroute économique: il n’y a aucun capitaux, aucun cadre, aucun ingénieur, la population est pauvre, il faut gérer le rapatriement de centaines de milliers d’Algériens déplacés au Maroc et en Tunisie, et dans cette absence d’état un climat de prédation avec ici et là, des vengeances privées et des règlements de comptes aussi qui menacent la stabilité et l’avenir même du pays, dangers auxquels il faut ajouter une guerre contre le Maroc en 1963.

    Les déceptions, enfin, face à la promesse non tenue d’un retour au pluralisme politique et la confiscation du pouvoir par le parti unique FLN après le coup d’état qui ramène au pouvoir l’armée des frontières et évince le Gouvernement Provisoire (GPRA), puis la confiscation du pouvoir par Ahmed Ben Bella et la transformation de l’APN en caisse enregistreuse dont les membres se trouvent physiquement menacés par la police politique génèrent des troubles dans le pays dont les plus importants sont ceux de Kabylie en 1963, sévèrement réprimés. Hocine Ait Ahmed est incarcéré, il rejoint de nombreux autres opposants à la dictature naissante.

    Parmi eux, Mohammed Boudiaf, dont le pouvoir s’évertue à effacer jusqu’au nom pour lui retirer toute légitimité, et cela bien qu’il fut l’un des membres fondateurs du FLN et l’un des principaux initiateurs du soulèvement de 1954. (Vous pouvez lire son livre Où va l’Algérie, écrit en 1963)

    En 1965, alors que le processus totalitaire et la concentration du pouvoir sont de fait réalisés par Ahmed Ben Bellah, Houari Boumedienne mène à la tête de l’armée un coup d’état et le renverse. Désormais, tout ce qui restait de façade de pouvoir civil s’efface et l’Algérie rejoint les pays ouvertement totalitaires et engagés dans une « modernisation » menée d’en haut.

    L’état est centralisé, avec un président de la république fort. Le rôle de l’état et de la politique suivie sont d’« extirper la mentalité de gourbi », variante boumedienniste du « interdit de cracher et parler breton » de la république française. L’administration contrôle tout, comme dans son modèle jacobin. L’argent du Sud va au nord. Les populations non sédentaires sont encouragées à se sédentariser, les modes de vie nomades qui pendant des siècles n’ont posé aucun problème sont définis comme arriérés.

    La religion doit plier à la politique de l’état et un islam officiel voit le jour, la mosquée devient un espace de propagande du gouvernement en direction de populations réduites à une sorte de populace qu’on arrose de pacotille tout en la laissant dans ses bidonvilles et des villes ressemblant à d’éternels chantiers.

    On arabise à tout va, la langue populaire, derija ou berbère, est niée, regardée avec dédain, et pour cela, on importe d’Égypte des enseignants en arabe – la plupart sont des Frères Musulmans dont Nasser est trop heureux de pouvoir se débarrasser tout en apparaissant comme un camarade et un frère pour le nouveau régime. Ces nouveaux enseignants, en réalité peu au fait de la religion ou de la culture arabe et juste militants politiques, vont participer d’une nouvelle forme d’acculturation sur une société déjà fortement perdue culturellement après 132 ans de colonisations, sans compter que s’ajoute depuis 1962 le choix d’une « modernisation » décidée ailleurs, au somment, et sans à aucun moment tenir compte des besoins et des réalités du peuple.

    Le placage du « modèle socialiste », c’est qu’il faut « sacrifier une génération », et après, ça ira. Alors, l’Algérie sacrifie une génération, et puis une autre, et encore une autre, un refrain qui continue de nos jours. On forme des jeunes comme on peut, on les envoie à l’université. Dans le futur, l’Algérie sera une nouvelle France, pleine d’ingénieurs, « inch’Allah! ».

    À partir de 1974, avec le  quadruplement du prix du pétrole nationalisé depuis 1969, le système peut se dépasser, on distribue de tout, et les intermédiaires bien placés commencent à se graisser la patte. C’est certainement pour cela que quand Boumedienne meurt, la rumeur circule qu’il a été assassiné. Il y a trop d’argent partout, et tout le monde le sait. On sait que l’état a cédé la place à un système gangrené par la corruption et les passes-droits. C’est cela, cette suspicion, cet appareil répressif qui après s’être mis en place avant 1962 au sein même du mouvement national à travers de monstrueux règlements de comptes, des exécutions et des mensonges officiels, va imprégner l’état naissant au point finalement de ne faire plus qu’un. C’est cela, cette impression de bizarre qui me surprend lors de ma première visite en 1976.

    Enfin, en 1962, une erreur majeure est commise, une erreur antérieure à 1962. L’erreur, c’est la nature même du nouvel état, le placage de conceptions importées qui ne correspondent à rien, surtout après cette incroyable acculturation accomplie dans la violence de la colonisation, à la réalité culturelle, sociale, linguistique, économique du pays. L’erreur, c’est le placage de conceptions héritées du colonialisme qui perdurent jusqu’aujourd’hui et prospèrent dans une certaine forme du débat politique jusque dans l’opposition. Ce nord qui domine le sud. Ce mono-culturalisme dans un pays d’essence pluri-culturel. Cet état centralisé dans un territoire vaste aux aspirations et modes de vie multiples. Ce mépris des modes de vie non-sédentaires. Cet état de guerre permanent entre les wilaya, cette suspicion du peuple vis-à-vis du peuple. Cet état d’infantilisation des masses. Ces nostalgies rampantes pour le temps de l’Algérie française dans certains groupes sociaux. Et chez certains autres le passé Amazigh érigé en un totem avec un radicalisme symétrique à la propagande « arabe » du pouvoir quand en réalité tout le monde l’est, Amazigh, même les « arabes ».

    L’Algérie se perd dans une bouillie politico-culturelle, et de nos jours, c’est précisément là qu’est la plus grosse menace.

    Dans les années 70, l’Algérie se veut donc un pays « socialiste » en voie d’industrialisation. C’est l’époque de la révolution agraire et de ses fermes collectives avec des paysans fonctionnaires, de l’industrie industrialisante et des grands complexes sidérurgiques payés rubis sur l’ongle à la Russie Soviétique avec l’argent du pétrole et totalement dépassés à peine construits. On dénigre les savoirs faire ancestraux, notamment en matière agricole, cette économie modeste et laborieuse pourtant capable de faire pousser n’importe quoi dans le désert avec peu de ressources et beaucoup d’attention.
    C’est aussi l’époque où se forme une nouvelle classe moyenne éduquée, et c’est sur elle que Houari Boumedienne compte pour passer à la phase suivante, celle d’une Algérie se développant, avec des ingénieurs et des techniciens algériens. Progressivement, sa politique se gauchise et s’appuie sur les jeunes sortis des universités dont les études sont financés à coup de bourses et d’études à l’étranger quand il le faut.

    Elle est là, toute l’ambiguïté de l’Algérie de Boumedienne: un mépris profond pour le peuple tel qu’il est, mais une réelle ambition pour ce même peuple et son avenir, avec les subventions pour l’aider à attendre ce futur envisagé. Et pour y parvenir une bureaucratie beaucoup moins ambitieuse, de plus en plus terre à terre et beaucoup plus intéressée à préserver voire utiliser cet immense pouvoir qui lui est conféré pour piloter la société et l’économie.

    À la mort de Houari Boumedienne, si l’Algérie s’était démocratisée et ouverte, aucun doute un scénario espagnol aurait été possible, assis sur les incroyables ressources humaines développées sous le règne de Boumedienne, cette armée de jeunes diplômés, brillants, patriotes et ouverts sur le monde.

    Les années Chadli: le pouvoir de l’ombre et la transition impossible

    C’était bien entendu sans compter sur l’incroyable machine à broyer la société qui s’était mise en place de 1962. La mort de Houari Boumedienne, c’est une sorte de coup d’état qui ne dit pas son nom, c’est le haut commandement de l’armée qui prend le pouvoir sur le parti et qui va choisir un des siens, un inconnu, le plus âgé, Chadli Bendjeddid, pour mettre la main sur le pays.

    Une ambition oligarchique remplace l’ambition socialiste, « au nom du socialisme » et de « la sauvegarde des acquis de la révolution », vous savez, cette bouillie des juntes militaires dans les régimes « socialistes ». Là où il s’agissait de contrôler et piloter l’économie, avec une bonne dose de propagande pour masquer les échecs, il s’agit désormais d’utiliser toutes les failles pour détourner l’argent. Et de l’argent, il y en a depuis les deux chocs pétroliers.

    Alors pendant les années 80, avec un dollar qui double sa valeur et un pétrole qui vient de quadrupler la sienne, de l’argent, des devises, il y en a plein. Le système subventionne tout, la nourriture ne vaut rien, on achète du pain à n’en plus savoir que faire et on en jette les trois quarts alors qu’une majorité d’habitants continue de s’entasser dans des gourbis et que la crise du logement fait rage, que le manque de transports est patent, que sitôt sorti des centres urbains la pauvreté et le dénuement, les routes en terre battue donnent au pays l’allure d’une sorte d’endroit où l’histoire s’est arrêtée, avec plein d’enfants, de jeunes et de breloques à pas cher qui débordent des échoppes. Une économie de bazar commence à prospérer sur les monopoles d’importation et les subventions.

    Une économie absurde, une économie dont le secteur de l’importation devient le secteur principal, contrôlé par quelques barons avec son armée de subalternes qui empochent au passage des commissions et distribuent des prébendes moyennant monnaies sonnantes et trébuchantes en devises aussitôt investies en France, et parallèlement on délaisse la politique industrielle, bien moins rentable que la rente pétrolière et l’import-export. C’est toute l’aberration de la politique mise en place à partir des années 60 qui se trouve désormais révélée au grand jour et ses quelques acquis sacrifiés.

    Il reviendra un jour aux historiens de savoir quel a été exactement le rôle du président Chadli Bendjeddid dans cette évolution. Certes, il a été désigné à la surprise générale par l’état major militaire pour succéder à Boumedienne contre Abdelazziz Bouteflika que tout le monde voyait un peu comme l’héritier naturel, donnant à cette désignation l’allure de la victoire d’un groupe de militaire contre les politiques du FLN et l’option socialiste. Mais en quoi est-il responsable de cette évolution?

    Il faudra également étudier le rôle joué à ce moment là par ce groupe de gradés ayant rejoint l’Armée de Libération Nationale entre 1958 et 1961 après avoir quitté l’armée française, certains d’entre eux continuant de travailler en sous main pour la France. Ce qui est clair, c’est que les années 80 voient émerger ce groupe de hauts gradés, et ce sont eux qui prendront les rênes du pouvoir dans les années 90. 

    En 1980, Abdelazziz Bouteflika est accusé de corruption et de détournement de fond. C’est la fin de sa carrière politique et le commencement d’un long exil. Que l’accusation fut vraie ou fausse a assez peu d’importance ici, ce que l’on remarque, c’est que la succession de Houari Boumedienne s’apparente bel et bien à un coup d’état, suivie de ses purges internes et de l’émergence d’un nouveau groupe de dirigeants, au service d’une nouvelle politique.

    Parallèlement, dans la société, de toute part, le modèle autoritaire trouve ses limites. La contestation est diffuse, elle est portée par la jeune génération. Ainsi, suite à l’interdiction de la tenue d’une conférence de Mouloud Mammeri à Tizi-Ouzou en avril 1980, la Kabylie se soulève et réclame la reconnaissance de sa langue et de sa culture. La répression est féroce mais la démonstration est faite que la société est désormais en train d’échapper au carcan, et qu’une nouvelle génération d’intellectuels et de militants voit la jour

    De son côté le président Chadli Bendjeddid ne reste pas inactif. C’est là la contradiction du système militaire de junte algérien qui se met en place: il a besoin d’une façade « légale », et celle-ci s’incarne, à l’image de l’ancienne puissance coloniale, par la présence d’un président fort, fut-il de pacotille.

    Et donc ainsi, progressivement, Chadli Bendjeddid, devenu synonyme par la force des choses de président des années de corruption et de gabegie, va en sous-main tenter d’infléchir le cours des choses.

    Tout d’abord, il ne croit pas à l’option socialiste, tout comme le groupe des gradés qui l’ont mis en place, d’ailleurs. Ensuite, il ne partage pas le tropisme tiers-mondiste de Boumedienne et de Bouteflika. Il va même faire repeindre les taxis algériens en jaune à la suite d’un voyage aux USA, démontrant un penchant pour la « real politique » et une certaine fascination pour les États-Unis.

    Entouré d’une équipe de jeunes technocrates acquis à ces idées et étant tous des produits des années Boumedienne, c’est à dire brillants et patriotes à la fois, il est persuadé que le moment est venu de libéraliser l’économie. En 1983, et en secret, sont rédigés les « cahiers de la réforme », une feuille de route détaillant les principales mesures à mettre en oeuvre: fin du monopole des importations, limitation des subventions, transparence et autonomie de la gestion des entreprises, diversification de l’économie, promotion de la jeune génération de cadres et libéralisation des investissements.

    L’ennui, pour lui, c’est le FLN, alors modelé à l’image du président Boumedienne, un FLN encore très jaloux de l’option socialiste, devenue une sorte de totem malgré des résultats médiocres. Le pouvoir apparait ainsi divisé en plusieurs tendances où les jeunes technocrates modernisateurs apparaissent comme une force « apolitique » centrale puisqu’ils ont une vision politique à long terme, en même temps que fortement politique et marginale car ne contrôlant pas l’appareil.

    Les autres tendances sont donc les « socialistes » tournés vers la Russie, les « boumediennistes » nationalistes avant tout, les conservateurs, réservés voire hostiles à l’option socialiste, et l’inévitable marais qui va où le vent tourne, devant tout au parti unique et à leur capacité à dire « oui » en fonction du sens du vent. La crise récente de l’APN démontre que leurs héritiers sont tout aussi nombreux.

    Chadli Bendjedid va donc s’appuyer sur les conservateurs pour diminuer l’influence des « socialistes », une alliance sellée par le vote du Code de la Famille en 1984, en totale contradiction avec les principes édictés par la « Charte Nationale » de 1977 et dont les principes « socialistes » et « modernes » donnaient aux femmes des droits identiques aux hommes « dans le respect de l’islam » et en regard à leur rôle durant la guerre de libération.

    C’est donc un parti unique divisé qui aborde la période charnière 1986-1988, quand le prix du pétrole s’écroule et que la valeur du dollar se retrouve divisée par deux. Soudain l’économie s’arrête, puis commence à plonger. Les pénuries s’installent, le chômage explose, particulièrement chez les plus jeunes dont une partie non négligeable pourtant a fait des études et nourri des espoirs durant la période 1980-1985.

    Une énorme frustration commence à gagner des pans entiers de la société, particulièrement dans la jeunesse, les « hittistes », elle s’exprime dans le raï, elle s’exprime également dans la religion, puisque le président Chadli a décidé de s’appuyer sur les conservateurs et d’utiliser la religion pour affaiblir les « socialistes ».

    Depuis l’indépendance en effet, la religion a été utilisée par le pouvoir pour endoctriner la population et même pour vendre l’option socialiste. Désormais, les mosquées n’en finissent plus de prêches anti-communistes, anti-marxistes, et cela avec l’aval implicite du régime qui voit là un très bon moyen de légitimer les réformes économiques libérales. Depuis le début des années 80, les passages au vitriol de jeunes femmes en mini-jupe par des allumés se multiplient et ne sont que mollement réprimés alors que la répression redouble contre les militants berbères, les femmes, les communistes et les syndicalistes.
    En 1988, c’est un peu comme si toutes les questions économiques, culturelles, religieuses, sociales et civilisationelles ignorées par les gouvernements successifs et héritées de la colonisation, masquées par le placages de concepts venus de France (la centralisation, le dogme de la république, le régime présidentiel…) et d’idéologies à la mode (le socialisme, la planification, les fermes collectives, le panarabisme etc), toutes se trouvaient mises en évidence et prêtes à exploser sous le poids de la faillite économique.

    Première partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-1/

    Troisième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-3/

  • (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -1

    (CARNET ALGÉRIEN 4) Politique -1

    Tout était différent dans le quotidien mais rien n’était bizarre. L’Algérie m’a appris à ne jamais avoir honte d’être algérien.

    I Introduction: pas d’auteur ni d’opinion sans parcours individuel

    Mon premier voyage en Algérie en 1976 m’a prémuni envers toute sympathie pour le régime. La présence militaire, la corruption dès l’aéroport, l’humiliation visible des émigrés rentrant au pays pour les vacances par des agents un peu trop zélés, ce regard de haut envers le commun, et puis la découverte d’une identité culturelle ignorée par un régime qui clamait pourtant son attachement à la défense du peuple.

    L’Algérie, c’est un pays qui a gagné son indépendance et dont pourtant les langues parlées sont dédaignées, dévaluées, méprisées, réduites à des patois, des « dialectes » comme ils disent, avec le même dédain méprisant qu’avant cela avait manifesté le colonisateur qui, lui, les y cantonnait avec la délectation de l’exotisme, créant par la suite l’idée que ces langues étaient indissociables de l’ignorance.

    Un mépris du « vulgaire », expression d’un pouvoir pouvant ainsi prétendre, à coup d’arabisation et de domination rampante du français, être le seul sachant ce qui est bon pour le peuple.

    Du haut de mes dix ans, le pays m’est apparu comme un pays bizarre, et ce ne sont ni les gens qui me sont apparus bizarres, ni la langue, ni les vêtements, ni la nourriture, tout au plus tout cela m’apparaissait comme différent et avait plutôt tendance à m’exciter, car en fait il y avait plein de choses que j’adorais. J’étais habitué, en France, aux amis de papa, aux longues conversations, au son de la langue kabyle ou de l’arabe populaire, aux cafés, aux chansons des Scopitones…

    Et puis en Algérie le soleil brûlant et les bains publics où on se reposait en bavardant avant d’aller manger, les odeurs et le goût des épices, ces grands gâteaux collants tout juste cuits dont on achetait une part encore tiède dans la rue de Ain El Hammam, l’ambiance incroyablement festive lors des mariages, la musique et les chants, la derbouka, mes cousins-copains avec qui je courais dans les ruelles de montagne, Amrane la source du village et son eau fraîche, les robes colorées des femmes, le haiek blanc des vieilles, mon oncle Ramdhane et ses cassettes de Aït Menguellet, les serouels plissés de mon grand père, les mots de kabyle que j’apprenais, le sourire de mes tantes Faroudja et Zohra, le son de cette langue… Les figuiers dans la lumière bleutée du petit matin sur les pentes vertes de ces montagnes de grande Kabylie, face au Djurdjura… J’ai dans la tête un souvenir de temps arrêté, de figues et de rires un petit matin d’Aid, j’aurais voulu que ce moment continuasse pour toujours.

    Et puis cette vieille femme qui vivait seule devant l’entrée de la cour de notre famille et que je regardais comme une grand mère, une vraie grand-mère -elle était d’une douceur qui aujourd’hui me donne les larmes aux yeux-, elle faisait des gâteaux que j’adorais, sortes de feuilletés trempés dans le miel. La première fois où elle m’avait vu, elle avait d’abord dit que j’étais français, « roumi » (Romain), et puis elle m’avait bien regardé dans les yeux, très attentivement, et elle avait soudain été très émue.

    Par la suite elle aimait me voir, et moi, je l’adorais, elle me racontait des trucs en kabyle, et parfois, quand elle était là, ma cousine Zohra m’en traduisait quelques phrases… Zohra, ma tante Faroudja, la cour de la maison, le rires et les éclats de voix, mes caprices de petit blanc capricieux qui-veut-pas-manger-ça les premiers jours, ce monde des femmes et des enfants, l’odeur de la galette, ma sœur qui vient, et dehors mes cousins, ces ruelles étroites d’un village haut perché, pauvre et fier à la fois… Et puis la mer et le soleil d’Alger…

    Tout était différent dans le quotidien mais rien n’était bizarre. L’Algérie m’a appris à ne jamais avoir honte d’être algérien.

    Non, le bizarre, c’était tout ce que ce régime produisait, ce sentiment de distance. A peine sorti de l’aéroport, mon premier contrôle militaire m’avait terrorisé, on était dans le taxi bordeaux-et-noir 503 break de mon oncle Mahfoud, ils avaient tout ouvert, contrôlé les papiers, et le plus dingue, c’est qu’il y en avait encore eu un autre un peu après, et puis encore après. Ça, quand on vient de France, c’est vraiment bizarre, et ça ne donne pas très envie de revenir…

    Comme je l’ai déjà écrit dans ce blog, j’ai toujours suivi ce qui se passait en Algérie. Mon frère a tout coupé, moi, je n’y suis jamais parvenu, ce pays est gravé au fond de moi. C’est étrange, être né en France, et être à ce point attaché à ce pays. C’est papa qui m’a donné le truc.

    Il écoutait la radio algérienne le dimanche, enfin, il essayait, on captait mal. Des fois, il captait le Liban et il écoutait. Des fois ça grésillait, ça faisait un bruit pas possible. Il avait mal, papa, il avait mal à la distance, mal à sa vie, un mal du pays profond qu’il cachait comme il pouvait, alors il s’accrochait à la radio pour ne pas devenir fou, pour être moins seul.

    Moi, j’ai internet. Avant, j’achetais la presse algérienne régulièrement. Je fais comme lui. Je me suis construit un pays imaginaire dedans ma tête. Un psy dirait que je suis malade, moi, je protège ce pays dedans ma tête et je l’appelle la promesse.

    Mon frère m’a dit plusieurs fois qu’il ne comprenait pas bien. C’est irrépressible, depuis la fin des années 80, je suis tout ce qui se passe là-bas. Ce pays est une promesse qui nous a été faite et qui s’obstine à ne pas vouloir advenir.

    J’aime suivre l’actualité bien sûr, mais j’aime aussi regarder les vidéos amateurs ou les vlogs, la culture jeune. J’adore les délire architecturaux aussi, les trucs en 3D, genre la mosquée qui sort du sol dans la vidéo de la ville nouvelle de Hassi Messaoud, la première fois elle a provoqué en moi une émotion très forte avant que je ne m’explose de rire; souvent, c’est n’importe quoi mais des fois, ça fait rêver, et le rêve, ça fait rêver.

    Comme tout le monde, j’ai traversé l’histoire de ce pays, mais de loin, fils d’émigré, et cette histoire a commencé avant même que je sois né. En 1963, papa y est allé passer ses vacances. Il n’était pas encore marié avec maman, je n’étais pas né, mais maman, pourtant française, était tentée d’aller vivre en Algérie. Sa famille l’avait comme répudiée, plus personne ne voulait la voir à part un oncle, son « petit-frère ».

    Elle n’avait pas lu Feraoun, et je crois que papa devait un peu redouter ce type de décision, à moins de s’installer à Alger. La place d’une femme, dans un village reculé, c’est une place qui s’acquiert de très haute lutte. Il avait bien compris qu’elle ne tiendrait pas. Peut-être est-ce à cela qu’il a pensé, je ne le saurai jamais.

    Il y est allé donc, et il est revenu déçu, meurtri par tout ce qu’il avait vu. Il en a rapporté un rejet total d’Ahmed Ben Bella et beaucoup de critiques envers Hocine Ait Ahmed. Là encore, je n’en saurai pas plus et je ne pourrai jamais lui poser de questions. Ce que j’en sais, c’était que pour lui, globalement, tout ce qui se passe maintenant, c’est à cette époque que ça a commencé.

    Il n’a pas souhaité y vivre, ni même y retourner, je crois même qu’il n’a pas pu, jusqu’en 1976, et là, il y a certainement des explications d’ordre politiques. Ce que je sais, c’est qu’il était en faveur de la Charte Nationale de Houari Boumedienne et que cela correspond à l’époque où il est retourné en Algérie, avec moi.

    Papa, c’était un mix politique qu’on ne peut plus comprendre car autant les régimes de ce type que les partis « islamistes » ont effacé tout un pan de culture politique d’avant, la culture politique des années de lutte et de l’émigration.

    Papa, il était républicain dans le sens où il était contre la mainmise de familles et de clans: pour lui, c’est cela qui avait ruiné le monde arabe. Il était panarabe bien sûr, mais un panarabisme sans pays leader, c’est peut être pour cela que sans aimer Boumedienne, il ne pouvait s’empêcher de le respecter. Il était socialiste, aussi, pas le socialisme du PS, non, le socialisme de la propriété collective de certains pans de l’économie pour échapper au néocolonialisme.

    Souvent il me disait qu’en Algérie, le capitalisme, ce serait le retour des clans, des tribus, les guerres et la pauvreté pour le plus grand monde. Pour autant, il n’était pas communiste, il était pour la petite propriété paysanne, pour le commerce libre et les petites entreprises; avec l’argent des entreprises publiques et du pétrole, on devait financer les études gratuites et la médecine gratuite, pour tout le monde.

    Et puis quand on grattait un peu, on s’apercevait que pour lui, cette république et ce socialisme étaient indissociables de l’Islam. Les femmes comme les hommes devaient étudier, « c’est écrit dans le Coran », les femmes comme les hommes pouvaient travailler, « c’est écrit dans le Coran », il fallait aider la science, la philosophie, « c’est écrit dans le Coran », si une question de loi était en suspens, alors il fallait regarder dans le Coran, mais aussi interroger la science et la philosophie, « c’est écrit dans le Coran ».

    Le Coran, il connaissait bien, il avait étudié dans une madersa, il parlait et écrivait l’arabe couramment, l’arabe classique je veux dire, il pouvait réciter et chanter tout le Livre, il y retrouvait telle et telle Sourate en quelques secondes, et puis il avait plein de livres savants qu’il étudiait.

    Il m’a appris à discuter, je ne sais pas comment vous expliquer ça, pas bavarder, mais discuter, incorporer une idée dans une vue plus large. J’ai perdu les capacités à parler français comme avant, en habitant au Japon, ma pensée s’est réfugiée dans l’écrit.

    Pour lui, au delà du livre religieux qu’il était, le Coran était aussi le guide d’une société libérée de l’égoïsme et régie par le droit. Non pas dans la lettre, mais dans l’esprit. Il aimait à citer Haroun Al Rachid, le monarque idéal, celui qui toujours, tel Salomon, cherchait dans la sagesse dans la religion.

    C’est pour cela que la question de la laïcité est délicate en islam. L’islam est une religion sans clergé, donc laïque par essence, et son Livre est à la fois la règle et le guide, bref, c’est par l’étude et la capacité de chacun à discuter mais aussi à s’instruire de la science, de la philosophie comme de la poésie, que l’on peut élaborer un droit sage et à la fois conforme à la transcendance.

    Il avait en horreur les superstitions dans lesquelles l’Islam traditionnel d’Afrique du nord s’était replié, son caractère irrationnel. Pour autant, il était absolument contre l’utilisation de la religion par le pouvoir politique, pour lui, la religion était l’affaire de tous, et l’Islam devait rester une religion sans clergé officiel, que chacun posséderait, que chacun s’approprierait car elle était un guide pour tous. Républicain, socialiste voire même un peu marxiste, et musulman. On a du mal à comprendre un tel mix aujourd’hui, et pourtant, ça a existé, et ce sont ces hommes qui se sont battus pour l’indépendance.

    Je vous raconte cela car c’est un héritage dont je suis dépositaire, acquis au fil de conversations interminables avec lui, où nous nous opposions mais où je l’écoutais: c’est mon seul héritage, on n’avait pas d’argent, et j’ai appris à regarder l’Algérie à travers ses yeux, à travers son prisme.

    Et comme je voulais le protéger, cet héritage, ce n’est que progressivement que j’ai appris à forger mon propre regard avec l’idée profondément encrée qu’il y a bel et bien une pluralité d’opinions politiques dans le regard critique que l’on peut porter sur le régime algérien.

    Un héritage trop lourd pour moi face au silence de sa mort. Si j’écris enfin aujourd’hui aussi librement sur l’Algérie, c’est parce je suis devenu un homme, mon propre homme. Ça a pris beaucoup de temps, j’ai du me débarrasser des erreurs de sa génération, et il m’a fallu accepter que mon père peut-être se trompait sur beaucoup de choses, et que cela ne voulait pas dire qu’il avait tort dans le fond. On en est un peu tous là.

    Pour moi, écrire qu’il se trompait, avoir forgé ma propre perception de ce pays, avoir des opinions qu’il n’aurait pas partagées, et sur lesquels j’aurais aimé me disputer avec lui, sur lesquels j’aurais aimé que nous nous fâchions, c’est la plus forte et la plus grande marque de respect que je puisse lui porter car c’est cela qu’il m’a appris, la solidité dans la conviction, et je sais qu’il aurait été heureux de me voir avoir des convictions au sujet de l’Algérie.

    Il n’aimait pas ce régime, mais ça ne l’empêchait pas d’apprécier certaines de ses réalisations quand elles lui semblaient améliorer les choses. Par dessus tout, il craignait un éclatement qui favoriserait le retour de la colonisation comme cela s’était tant de fois passé dans l’histoire. Il était « un homme de 1954 », un algérien fier, et je sais combien ses envolées nationalistes cachaient de désillusion. Mais jamais il n’aurait critiqué l’Algérie face à des français, il lui fallait se savoir en terrain de confiance, et alors il parlait. Le manque de liberté, la politique agricole inexistante et aberrante, la société sous contrôle, la mainmise du pouvoir sur la religion par la fonctionnarisation des imams et l’esprit clanique, la corruption, déjà.

    Il avait la fibre pan-arabe, une admiration critique de Nasser. Il était viscéralement pro-palestinien. Il priait, jeunait mais il n’aimait pas les frères musulmans dont il voyait avant tout Le Bras armé de l’impérialisme américain par Arabie Saoudite interposée. Cela aussi, c’est un héritage, une part d’histoire nécessaire pour comprendre bien des choses et qui ont forgé mon identité même si, progressivement, j’ai bâti la mienne en me détachant de la sienne.

    C’est difficile, faire le tri dans un tel héritage, et j’en suis fier, de cet héritage transmis à travers tant de conversations où il me racontait le monde arabe et l’Algérie à travers ses yeux, à travers son expérience, et oui, c’est difficile quand on perd son père à 24 ans. On se retrouve avec tout ça, et on a beaucoup de mal à faire le tri parce que faire le tri, c’est perdre son père une deuxième fois. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que non. L’héritage, le vrai, c’est que je sois là à écrire sur l’Algérie, que je n’ai jamais perdu ce pays de vue, dans mon cœur.

    Mon identité politique, concernant le régime algérien, elle est extrêmement complexe car s’il y a le poids de cet héritage paternel très lourd, très prégnant, il y a ma propre expérience de ce pays, la découverte de l’identité berbère notamment, et dans ma famille, c’était quelque chose de très fort, et cela notamment par la très forte influence des événements de 1963 et de Ait Ahmed, né à quelques villages de mon village, emprisonné en 1963 et réduit à l’exil par la suite.

    C’est, comme je l’ai déjà écrit, la découverte de la question culturelle à l’âge de 11 ans qui m’a conduit à nourrir mon propre parcours politique français. À partir de l’âge de 15 ans, j’ai toujours défendu les identités régionales, locales, que ce soit pour la Corse, la Bretagne ou ailleurs, contre le rouleau compresseur d’un pouvoir national, centralisé et et bourgeois.

    Je n’ai jamais été républicain, j’ai même cette idéologie en horreur, et dans mes quelques années au Parti Socialiste, Jean-Pierre Chevènement m’horripilait par ce mépris hautain envers la société, les identités, les cultures. J’ai toujours eu la fibre démocrate, sociétale, et le socialisme auquel j’ai toujours adhéré est le socialisme de la société et pour la société, l’autogestion, l’autonomie, jamais un rouleau compresseur. Une très forte fibre libertaire.

    Si j’ai tenu à introduire ce billet si longuement, c’est parce que je vais y parler de politique, de politique algérienne, de l’avenir de l’Algérie, tel que je le vois, de loin, avec mes yeux, avec ce parcours, celui d’un fils d’émigré qui jamais n’a manqué les grands rendez-vous de ce jeune état. Je ne l’ai jamais fait jusqu’ici, mais beaucoup de raisons m’y invitent désormais.

    Tout d’abord, l’incroyable pauvreté des débats à ce sujet. Le débat politique, en Algérie, c’est avant tout un art de se bâfrer, pour les pontes du système et des opposants homologués, ou un art de vomir, sans cesse régurgiter une détestation intestinale, viscérale, un rejet quasi-allergique. Aux éternelles louanges adressées aux réalisations absolument inédites et uniques au monde du glorieux et valeureux gouvernement algérien répond une interminable lamentation aux éléments sans cesse relâchés envers la pourriture charognarde du « système ».

    Parfois, on entend qu’il faut tout changer, mais de quel changement il s’agit, on ne le saura jamais. Les plus technocrates au sein de l’opposition y vont du novlangue technocratique de l’ancienne puissance coloniale, ça parle de « gouvernance », ce mot creux apparu France et venu des USA, et qui se réfère à la gestion collégiale des entreprises, véritable cache-sexe destiné à ne pas dire le vrai mot devenu tabou: gouvernement. Florence conserve la trace de cet idéal du « bon gouvernement ». Je t’en ficherais, moi, de la gouvernance.

    Le pays s’enlise dans un présent indéfini, les uns s’en mettent plein les poches en chantant les louanges de lendemains enchantés, les autres attrapent des ulcères télévisés en se repassant des discours qui ressemblent à des vieux disques microsillons prévisibles autant que lassants.

    Bref, il n’y a pas de politique en Algérie, et étant donné que je ne m’y suis jamais rien mis dans les poches, et étant donné que mon père a beaucoup donné pour ce pays, en tout cas, autant qu’il le pouvait, comme beaucoup d’immigrés, et comme il m’a transmis cela, et puisque j’ai une certaine expérience politique, et puisque je trouve que les débats politiques sont chiants, je m’autorise ici à écrire. J’en ai tout à fait le droit et j’avoue, l’Algérie y gagnerait si tout le monde, vous aussi donc, se mettait à analyser la situation la tête froide et à esquisser quels changements pourraient totalement changer la donne en donnant à ce pays l’horizon qui lui fait cruellement défaut.

    L’Algérie est politiquement un vrai panier de crabe, et je vais écrire comme je le pense, et en me moquant complètement de savoir si vous aimez ou pas, et si ce que j’écris ne vous plait pas, j’aimerais vous inviter à me répondre, non pas par l’invective, non pas par la reproduction de discours pré-mâchés mais exactement comme je vais le faire: avec vos propres arguments, votre propre vécu. Ce pays mérite autre chose que la réduction aux discours stéréotypés dans lesquels les oppositions s’expriment pour le plus grand bonheur d’un système qui se nourrit de cette vacuité depuis des dizaines d’années.

    Je vous préviens, ça va être long, très long. Et je vous préviens aussi, ce sera très loin d’être parfait, ce sera forcément imparfait. Il me faudra remonter loin pour mettre en perspectives ce qui n’a pas marché, il me faudra briser les mythes quand ceux-ci s’avèrent n’être que des constructions idéologiques destinées à assoir l’illégitimité du régime actuel et la dépossession populaire. Il me faudra surtout dénouer le noeud d’une époque charnière récente (et vous savez déjà très bien de laquelle je veux parler) en y introduisant la complexité qui manque aux discours dominants pour arriver enfin au moment dans lequel nous sommes sans hésiter à mettre en lumière notre propre responsabilité collective. Alors, et seulement alors, et contrairement à beaucoup de ceux que je lis et entends ici et là, je dessinerai un horizon politique pour l’Algérie.

    Encore une fois, et j’insiste là dessus: j’en ai parfaitement le droit, je suis parfaitement légitime pour le faire, et vous l’êtes tout autant.

    Ce dont l’Algérie a besoin, c’est que nous prenions tous effectivement le pouvoir, et que nous commencions par utiliser le pouvoir qui nous revient légitimement de par le sang versé durant la guerre de libération et que nous confère l’indépendance. C’est l’objet de ce long billet et de bien d’autres à venir.

    Deuxième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-2/

    Troisième partie de ce long article politique:

    https://suppaiku.fr/carnet-algerien-4-politique-3/

  • (CARNET ALGÉRIEN 3) La promesse

    Je suis un ingrat quand je ne crois pas en Allah, car dans ma vie, quand j’y pense, il me semble saisir que tout, absolument tout a été agencé pour me guider, pour me protéger et pour m’aider, et chaque fois que je me laisse guider, cela se passe bien. La providence, la baraka.

    (suite…)

  • (CARNET ALGÉRIEN 2) La barrière

    (CARNET ALGÉRIEN 2) La barrière

    J’étais déchiré, littéralement, je ne pouvais pas retenir mes larmes, seul sur ce quai de métro, et comme je suis devenu un peu japonais, je tachais de me cacher, je regardais mes chaussures mais parfois les larmes coulaient sur le sol, je tentais tant que je le pouvais de cacher mon émotion dans ma voix.

    (suite…)
  • (CARNET ALGÉRIEN 1) La langue

    (CARNET ALGÉRIEN 1) La langue

    Vendredi 1er septembre 1989. Dans ma tête une tempête, ça tourne, ça tourne, ça va trop vite, je suis le porteur de mauvaise nouvelle, j’arrive avec un cercueil plombé, soudé. Aujourd’hui, ce devait être le mariage d’un oncle, eh bien non, ce sera un enterrement, et on mangera ce repas de fête en pensant à la mort, et au mort qui m’accompagne.

    (suite…)
  • Envie de partir…

    Envie de partir…

    A Dubai

    C’est amusant, car avec ces vacances d’été qui arrivent, je commence à penser à mon prochain séjour en France, en Europe.

    (suite…)
  • L’AMI SHELLER

    L’AMI SHELLER

    … lui, tout petit au devant, tout fragile et incroyablement puissant à la fois dès qu’il se mettait à chanter, et puis seul au piano, et qui s’envole comme j’avais vu le faire derrière son clavecin Gustav Leonhard interprétant Couperin un après-midi à Versailles…

    (suite…)
  • God save blogging

    God save blogging

    La palme revient quand même toujours au sites libertariens, ultra-libéraux (proches des idées de Ron Paul aux USA), qui annoncent un effondrement économique imminent (ils n’ont pas tort, j’avoue…) et sont truffés de publicités pour acheter de l’or, acheter des livres survivalistes auto-édités et des bibliographies de Hayek.

    (suite…)