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  • Minorités 68 | Du Caire à Tokyo via Washington

    Minorités 68 | Du Caire à Tokyo via Washington

    Paru dans la revue Minorites.org Dimanche 06 février 2011
    J’habite au Japon depuis 2006. Un pays loin de tout, sentiment que renforce cette obsession de la télévision à ne parler que de ce qui touche de près au Japon, ou plutôt à l’idée que se font les journalistes de ce qui touche de près au Japon. Autant dire que les troubles sociaux et politiques traversant l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et le Machrek depuis quelques mois sont regardés à travers le prisme déformant de l’insularité, de la distance (nous sommes quand même à au moins 10.000 kilomètres de tout cela), du filtrage médiatico-nationaliste des médias. Moi-même, je ressens cette distance et, quand j’entends que certains d’entre vous ont regardé, étonnés, la télévision jusqu’à trois heures du matin, ma première pensée a été de me dire que ce devait être l’heure où je terminais mon petit déjeuner.

    Définitivement, le monde s’inscrit de là où on le regarde. Ainsi, je n’ai guère ressenti d’émois par chez vous quand la Corée du Sud a été attaquée il y a deux mois par la Corée du Nord, subissant plusieurs pertes civiles. Cela ne vous a guère interpelé, et pourtant, la Corée du Nord est une puissance militaire. Nous, ici, on a été un peu inquiet. Pareillement, les arraisonnements de bateaux de pêche vietnamiens, cambodgiens, thaïlandais et japonais par des bateaux chinois, souvent protégés par des escortes militaires ne semblent pas vous émouvoir outre mesure. En entendez-vous seulement parler?

    Vous me direz que c’est loin de chez vous, et je vous excuserai de votre indifférence. Pardonnez donc la notre quand nous ne voyons pas bien ce qui se passe de par chez vous. La Thaïlande a bien connu de terribles affrontements il y a deux ans, j’hallucinais de ne voir cette actualité traitée par chez vous que sous l’angle des pauvres touristes bloqués à l’aéroport et craignant pour leur vie.

    Pourtant, dès qu’il s’agit d’une crise majeure du monde monothéiste, il est quasiment impossible d’y échapper. Le monothéisme se pense l’histoire et la centralité, donc, tout ce qui traverse ce monde là DOIT être regardé, espéré ou craint par le reste de la planète, pourtant majoritairement polythéiste. On parle souvent d’européocentrisme, et c’est vrai que c’est quelque chose qui existe, mais il me semble que nous assistons depuis une trentaine d’années à une extension de la centralisation pensante dans une sorte de monothéismocentrisme. Tout ce qui arrive entre chrétiens, entre musulmans, entre chrétiens et musulmans serait fondamental, serait l’alpha et l’omega de la paix universelle ou de la fin de l’humanité. Cet état de pensée s’accompagne souvent de tartines civilisationnelles. On parle des Arabes ici, même s’il s’agit de Tunisiens ou d’Egyptiens, et on parle là d’Occidentaux, même s’il faut avouer que de Stockholm à Lisbonne en passant par Dubrovnik et Paris et jusqu’à Washington on définit un ensemble bien disparate et dont les responsabilités eu égard à la colonisation sont extrèmement différentes quand elles ne sont pas parfois totalement inexistantes.

    Vivre au Japon m’a appris à me méfier de ces grands ensembles et des centrantes autoproclamées qui enferme les peuples dans des destins qui ne sont pas les leurs mais obéissent à des phantasmes politiques, que ce soit le tiers mondisme ou l’universalisme. Le monothéisme n’est pas le centre du monde. L’Occident est un mythe qui n’existe pas. Et l’Egypte ou la Tunisie, tout comme l’Algérie, ne sont pas des pays arabes. Pas plus que la mission de l’Europe n’était de civiliser le monde, ce grand mythe de la bourgeoisie destiné à masquer sa soif de débouchés coloniaux, la mission des peuples du sud, en particuliers musulmans, est de régler son compte à un méchant Occident ou au vilain capitalisme.

    Les peuples du sud ont des aspirations qui sont les mêmes que celles des peuples du nord. Ne pas avoir faim, ne pas craindre d’exprimer un désaccord, ne pas avoir peur de la guerre, avoir le droit de douter de l’existence de(s) dieu(x) ou pouvoir lui (ou leur) rendre hommage sans être lapidé ou exclu de la communauté. Avoir le droit de bâtir leur propre bonheur de la façon qui leur chante. Les Tunisiens, ces Berbères descendant de Carthage, le berceau d’Athéna, n’ont pas exprimé autre chose face à un pouvoir qui les réduisait à l’obéissance politique pour mieux assouvir les ambitions économiques d’une clique corrompue. Les Égyptiens, ces descendant d’un des berceaux de civilisation méditerranéenne, ne font rien d’autre quand ils descendent dans la rue au péril de leur vie. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont d’abord fatigués de vivre une vie qui n’en est pas une et à laquelle, comme ces jeunes manifestant Kabyles il y a 11 ans, ils préfèrent encore la mort.

    La centralité de l’Occident? Heum…

    Ce qui est étonnant, c’est de voir que, jusqu’ici, ces événements ne sont marqués par aucune des grandes liturgies manipulatrices en cours dans les 50 dernières années. On n’accuse ni Israël, ni les USA, ni la France. Je ne dis pas que les peuples en mouvements disculpent d’anciennes puissances coloniales ou ne pensent pas à la façon dont les USA ont régimenté la région. Mais ce n’est pas ce qui les meut. Et à ce titre, c’est un des aspect les plus positifs: pendant 50 ans, les gouvernements totalitaires du Proche Orient ou du Magreb ont utilisé Israël ou la colonisation comme les catalyseurs des foules destinés à éluder leur propre responsabilité dans l’état de délabrement des sociétés qu’ils dominaient avec leurs régimes militaires. Ils y pratiquaient ce mix étrange du conservatisme religieux d’un côté, et la chasse aux religieux qu’ils ne parvenaient pas à contrôler. Voilà que la foule, en rejetant en vrac la chasse aux responsables extérieurs, se réapproprie la parole et l’espace public au point de faire vaciller des régimes que l’on croyait inébranlables.

    Et c’est là que je reviens à ce que j’écrivais sur la centralité. L’Europe et les USA s’intéressent à ces événements parce qu’ils concernent l’espace de civilisation monothéiste. Et que chacun y greffe un imaginaire, des grilles de lectures où se mêlent religion(s), aspirations et revanches politiques, ce qui est beaucoup trop demander à des peuples qui ne fantasment pas un révolution, ni ne bâtissent des théories mélangeant sentiments d’échecs politiques et culpabilisation petit blanc : ils risquent leur vie en faisant une révolution, ils veulent juste que leur quotidien change.

    Et ils sont nombreux sur la planète, ceux qui aspirent à ne serait ce qu’un peu de mieux. Un peu de mieux politique, un peu de mieux social.

    Tester sa puissance et les technologies

    Depuis le 11 septembre 2001 et le 21 avril 2002, je ne regarde plus la télévision ni ne m’excite pour ce qui est sensé être important médiatiquement. Parce qu’après le 21 avril, on nous a fait voter pour l’artisan, depuis le début des années 80, de la puissance du Front National, en déclenchant une panique totalement artificielle fabriquée médiatiquement. Quand les USA ont envahi l’Irak en 2003, je me souviens de mes amis qui répétaient mots pour mot les mêmes mots, l’armée américaine s’enlise, alors qu’on en était qu’au troisième jour. Mais tel était le message Chiraco-médiatique dicté par le groupe pétrolier Total-Elf qui serait un des perdants de cette fantastique avancée américaine dans la région.

    Pour ma part, depuis la première guerre du Golfe, je pense que, contrairement à l’armée anglaise, l’armée américaine ne se bat pas pour gagner. Elle se bat pour démontrer sa puissance, subventionner son industrie et sa recherche, tester des équipements et désorganiser des ensembles politiques (j’ai été frappé de lire la même idée chez George Friedman dans The Next Hundred Years). Bref, depuis plusieurs années, je mets le frein sur les coups de projecteurs médiatiques. Je salue le courage des peuples en lutte, mais j’essaie de garder la tête froide.

    En gardant la tête froide, on constate des chose intéressantes dans les événements en cours. Le nouveau vice président Egyptien Omar Souleiman a travaillé pour la CIA. Il ouvre un dialogue avec Les Frères Musulmans, une organisation politico-religieuse financée depuis 50 ans par l’Arabie-Saoudite et la CIA, alors que les Frères Musulmans ne sont qu’une composante parmi d’autres de l’insurrection en cours. Enfin, un autre opposant est Mouhammed El Baradei, ancien directeur de l’AIEA. C’est intéressant de voir une telle coalition pro-américaine. D’ailleurs, les USA soutiennent l’opposition. Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, mais l’historien que je suis est obligé de regarder aussi cet aspect des choses.

    Les terres d’espoirs déçus

    Et j’en arrive à mon sentiment personnel. J’ai adoré l’article de Maxime Journiac, rapportant les propos de son ami Choukri. Si ma part française a un penchant pour les révolutions, ma part maghrébine est terriblement prudente. Bien sûr, les tiers-mondistes vont chanter à tue tête à la vengeance, etc. Mais pour ma part, je ne suis pas tiers mondiste. Je ne regarde pas le Maghreb comme un puit de misère. Mais comme un espace de civilisation brillante pendant des siècles, ayant connu un décrochage comme cela arrive dans toutes les civilisations, en attente d’un renouveau. Je vous l’ai écrit au début, je ne crois pas à la supériorité d’aucun centre ni d’aucune civilisation. Bref, ce qui est le centre aujourd’hui, peut très bien être la périphérie demain. L’inverse est donc tout aussi valable. Le Maghreb, riche de son histoire, est également riche de potentialités formidables. Cette agitation (il est beaucoup trop tôt pour voir des révolutions) est la manifestation d’une maturité nouvelle de ses peuples. Or, nous, au Maghreb, sommes terres d’espoirs déçus. Si changement il doit y avoir, nous voulons que ça marche, car les révolutions fatiguent ceux qui les font, et par conséquent, ils n’en font pas souvent. Qui ne se souvient pas des espoirs nés, en octobre-novembre 1988, quand le pouvoir du parti unique FLN avait chancelé.

    Et puis le pouvoir avait organisé son face à face avec les islamistes, étouffant tout le reste de la société civile pourtant incroyablement créative et combattante. Au point d’organiser cette farce des élections municipales d’abord, puis législatives ensuite, en faisant tout pour que la population, apeurée par la quasi-insurrection islamiste, se jette dans les bras du FLN. Et puis la clique militaire qui reprend les reines, et puis les démocrates abattus. Et de nos jours, de nouveau le FLN qui tient tout, qui a profité du terrorisme pour privatiser le pétrole, le cuivre, le gaz, tout cela à son profit. Une population appauvrie malgré la manne pétrolière des années 2000, un taux de chômage incroyable. Comment, en regardant les masses s’insurger, ne pas songer au printemps algérien ? Une Algérie qui elle aussi, à son tour, rentre dans le mouvement de contestation…

    Je n’attends rien du tout de ces troubles. Mon imagination laisse carte blanche aux peuples en lutte pour tracer eux même leur chemin. J’espère juste que les démocrates, les syndicalistes, sauront taire des divisions de pacotille pour constituer le front commun qu’ils ont été incapables de créer en Algérie où, au contraire, ils se sont divisés. Qu’ils sauront tracer les contours de démocraties pluralistes débarrassées de l’exclusion des forces politiques issues de l’islam politique. Non pas parce que j’aime les islamistes, au contraire. Mais à force de financement saoudien extérieur, de répression intérieure, ces courants sont devenus des réalités avec laquelle nous devons compter. De la capacité à créer cette alliance des démocrates, des syndicalistes et de la rendre suffisamment ouverte dépendra la qualité de la transition démocratique, et l’impossibilité pour une nouvelle clique de l’utiliser à son profit comme ce fut le cas en Algérie dans les années 90.

    Alors, bonne chance.

  • Minorités 56 | La démission

    Minorités 56 | La démission

    Paru dans la revue Minorites.org vendredi 12 novembre 2010
    Trente ans. L’année prochaine, cela fera trente ans que, pour la première fois, le grand public entendait parler d’une maladie inconnue, frappant essentiellement les homosexuels américains de sexe masculin âgés de trente ans, fréquentant les clubs de nuit et multipliant les rencontres, consommant du poppers. Que de chemin parcouru depuis le « cancer gay »… L’espoir de voir un jour un vaccin a disparu, mais le succès indéniable des traitements a totalement changé la donne. Le VIH est désormais regardé comme un mal incurable, mais pour laquelle il existe des médicaments le rendant gérable, vivable, bien plus que le diabète ou les troubles thyroïdiens.

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    Depuis le début, les homosexuels ont dû faire face à leurs responsabilités. Responsabilité individuelle, d’abord, en évitant de se faire contaminer et de contaminer. Responsabilité collective ensuite, en tachant de faire front contre le risque d’une offensive anti-homosexuelle, leur liberté n’étant que très récente encore. On a ainsi oublié, en France, que l’homosexualité était considéré comme un crime jusqu’en 1981.

    Sur ces deux fronts, NOUS sûmes faire face en créant des associations, en militant, en alertant, ainsi qu’en modifiant nos comportements.

    L’arrivée des trithérapies a changé la situation en éloignant le spectre de la mort qui avait hanté les années 80 et une bonne partie des années 90. Et c’est ainsi que progressivement, les taux de contaminations, réduits à presque 0% durant le pic de l’épidémie, ont commencé à remonter. De façon très modérée d’abord, puis, depuis quelques années de façon plus importante, jusqu’à attendre des niveaux inconnus depuis les années 80.

    Les discours, les politiques, loin de s’alarmer, constatent la situation et tentent de s’y adapter. Bien que cela ne soit pas exprimé en ces termes, le traitement est désormais considéré comme la pièce maitresse, pouvant même être dispensé à titre « préventif ». Ce qui avait soudé des individus au point d’en faire un groupe fort, influent politiquement et — une communauté — s’est dissous dans une logique nouvelle où les associations tentent d’accompagner des attitudes individualistes, et où le groupe se réduit à une mascarade exhibée une fois par an lors de la Gay Pride inc.

    Il y a ceux qui se contentent de ce statu-quo, considérant peut être que quelques cachets, c’est un prix dérisoire à payer après tant d’années de souffrances, et que l’Etat, comme les associations, doit œuvrer à ce que les vannes des traitements continuent de couler pour que perdure le sexe libéré et la sexualité « choisie », le nocapote librement consenti.

    Et puis il y a ceux, ils ne sont pas légion, qui refusent ce qu’ils considèrent comme un laisser aller, comme un asservissement de ce que fut une communauté à la seule logique des laboratoires et au bon vouloir des gouvernements à maintenir ouvert le robinet à médicaments. Ceux qui refusent cette politique qui cache, sous les titres ronflants de TASP, de RDR et autres « serosorting », une véritable démission des pouvoirs publics (ce qui en soit n’est pas très grave car on y était habitué) et de la plupart des directions des associations gays et sida.

    Le sida a une histoire : les années 80, ou le crépuscule de l’innocence.

    Dans ma génération, chacun, chacune se souvient de la première fois où il ou elle en a entendu parler. Pour la plupart d’entre nous, ce furent ces images parues dans Paris Match vers 1982, exhibant des visages émaciés, des corps amaigris dans des proportions rappelant l’univers concentrationnaire, et relatant ces récits de corps pourrissant en livrant les malades à des souffrances incroyables et des fièvres sans limite, le désarroi des proches et l’impuissance des médecins devant ce mal nouveau que l’article appelait le « cancer gay ». Personne ne savait au juste de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était là. Je me souviens d’un ex, paniqué, et de notre conversation dans l’escalier menant au vestiaire du Broad. Il était à moitié en larmes et son argument était simple, il ne voulait pas « mourir comme ça ». Ma réponse fut la réponse classique à cette époque, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter, que visiblement ces malades étaient avant tout de grands consommateurs de poppers, et que visiblement, c’était un coup de Reagan contre les homos. C’était comme ça qu’on pensait, à cette époque. Mais au fond de moi, j’avais à peine 17 ans, j’étais inquiet. La presse gay était soit silencieuse sur le sujet, soit très sceptique. On savait juste qu’en effet, il y avait une sale maladie. Et puis c’était tout.

    Beaucoup de gays à cette époque goûtaient en France une liberté toute nouvelle. Après des années de luttes, du FAHR au CUARH, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 avait dépénalisé l’homosexualité et rabaissé l’âge du consentement au niveau des hétérosexuels, soit 15 ans. Les clubs, les bars qui avaient commencé à se développer dans les années 75/80 connurent un nouvel essor. On y draguait, on y baisait aussi. Beaucoup, parfois. Et puis, que ce soit en avril 1981, en juin 1982 ou 1983, les marches homosexuelles furent des succès importants, rassemblant chaque fois plus de 10.000 personnes, ce qui était très nouveau. On draguait désormais ouvertement en bordure de Seine et le ministre de l’intérieur Gaston Deferre avait demandé à ses Préfets une plus grande ouverture vis-à-vis de la drague nocturne. C’est dans ce contexte que le VIH arriva.

    Quand le virus fut isolé en 1983, les gays Américains commencèrent à utiliser le préservatif. Mais pour des raisons obscures, la presse gay française, Samourai ou bien Gai Pied, ne menèrent aucune campagne à ce sujet.

    Un tournant important date de 1984. Politiquement, d’abord, aux USA, le populiste LaRouche proposa ni plus ni moins que de créer des centres pour parquer les groupes à risques, ce qui fut repris en France par Jean Marie le Pen et ses sidatoriums. Ce dernier agita au passage le risque de transmission par les piqures d’insectes. Et médiatiquement, avec les premiers décès médiatiques. Jean-Paul Aron, Rock Hudson. Pour la première fois, des personnalités voyaient leur sexualité étalée au grand jour en même temps que la raison de leur décès. Le sida. Didier Lestrade écrivait récemment au sujet de l’abstinence. C’est à cette époque que l’on a commencé à mettre un frein. Me concernant, j’ai traversé la période 1985/86 en n’ayant quasiment aucune relation sexuelle. Ça m’a pris un matin, j’avais rencontré un type, on s’est mis au lit, je l’ai trouvé maigre.

    Et j’ai eu peur pour la première fois.

    A cette époque, l’information était inexistante. J’avais entendu parler des premiers tests, mais où aller ? J’ai essayé le don du sang, mais on m’y a refusé. J’appartenais à un groupe à risque. Ça a accru encore plus mon inquiétude. Nous avons été très nombreux dans ce cas. Ne pas savoir quoi faire. J’avais 19 ans. 20 ans.

    D’autres, touchés de près par la maladie, ont commencé à faire des choses, à improviser comme ils pouvaient. L’accueil des malades, leur prise en charge à domicile, leur accompagnement dans la mort. Ce furent AIDES, et puis Arcat, APPARTS. Les Médecins Gais. Et puis beaucoup d’autres dans leur sillage. Dans ce début de ce qui fut une prise en charge de la communauté par elle-même, il y eu finalement très peu de place pour la prévention. Le message sur le préservatif ne commença à circuler qu’en 1986. Et encore, c’était très timide, dans les messages télévisés, le mot n’était même pas prononcé.

    Les associations se débattaient, leurs membres apprenaient les uns après les autres qu’ils étaient eux-mêmes contaminés. J’étais trop jeune encore pour être entouré de malades, mais le premier décès qui m’ait été rapporté date de cette époque. Un camarade du PS. Tout le monde a du gérer avec les moyens du bord. Les backrooms avaient quasiment toutes fermé dés 1984 (Le BH est toutefois resté très populaire (NDLR). Les bars se sont désemplis un temps. Il y a eu un grand changement dans les établissements fréquentés. La presse gay était elle aussi en pleine évolution. Seul Gai Pied rapportait l’épidémie. Sur Fréquence Gaie, David Girard niait la menace. Avant de nous quitter. Thierry Le Luron disparut après son « mariage » avec Coluche.

    En 1987, le préservatif commençait enfin à rentrer dans les mœurs. Les associations faisaient de leur mieux pour véhiculer le message. Mais la communauté était désormais dans sa torpeur. Une des phrases que l’on entendait alors le plus souvent lors des grandes occasions communautaires, comme le Tea Dance du Palace du Premier de l’An était « Tu ne savais pas? », en parlant de tel ou tel qu’on n’avait pas vu depuis un certain temps. On parlait alors assez peu de « son » sida, mais on pouvait constater les effets sur les autres. Et puis sur soi aussi, séropositif ou non. Toute notre belle légèreté, notre jeunesse, notre insouciance avaient volé en éclat. Ou plutôt non, elles avaient implosé. Vers 1988, le sida avait soudé une communauté dans une sorte de deuil non dit, le virus l’avait comme tétanisée. Les bars à sexe rouvraient discrètement, comme tel sauna à moitié clandestin du 11e ou tel bordel chic vers les Champs. Si les bars ne désemplissaient désormais pas, personne n’en parlait vraiment, mais c’était là, très présent.

    Que pouvait on faire, que faisait-on ? Tout d’abord, on a tous recommencé à baiser. Ce fut notre première victoire, en tant que communauté. Vers 88/89, on connaissait le mode de transmission. L’obsession fut donc été de recommencer à vivre notre sexualité, sans exclure personne. C’est un sujet très peu abordé, et pourtant, c’est un élément fort de cette époque, les séronégatifs ont accepté de « ne pas savoir ». Il y a eu beaucoup d’encre sur l’impossibilité pour les séropositifs à construire une vie sentimentale normale, et tout ce qui a été écrit est juste, pertinent. On devrait pourtant se pencher sur la mémoire de ceux qui ont traversé cette époque sans être contaminés. Leur acceptation d’un autre qui pouvait être porteur du virus, leur acceptation du silence. Je ne parle pas du silence social. Je parle ici du silence de l’intimité, celui qui donne le temps à un séropositif de dire, et la liberté de ne pas dire. Nous avons tous accepté ce choix. C’est une vraie victoire du groupe sur les peurs individuelles.

    On peut dater la fin d’un premier temps dans l’épidémie aux années 88/89. Nous avons collectivement été irréprochables, dans la mesure où on pouvait l’être face à un choc pareil, à une épidémie qui commençait à nous priver d’êtres chers qui continuent de nous hanter et que nous appelons par leurs prénoms, parfois les petits noms qu’on leur donnait, et leurs visages jeunes à tout jamais. Ils avaient 20, ils avaient 25, ils avaient 30 ans. Et puis, il fallait gérer ceux qui étaient encore là, attendant la suite, et puis gérer les mauvaises nouvelles, parmi lesquelles le meilleur ami qui venait d’apprendre, l’ami d’enfance qui faisait sa première infection grave, et puis soi-même aussi, la boule dans le ventre en allant chercher des résultats. Et puis sa propre séropositivité. Alors, au milieu de ce moment où les rires dans les bars cachaient tant de tragédies privées, il y a eu Act Up.

    Le sida a une histoire : se révolter, se dresser ou périr

    Enfin, pourrait-on dire. Je n’ai jamais vu un groupe politique susciter à ce point la polémique, emmagasiner autant d’énergie, être haï, incompris ou adulé à ce point là. Act Up parlait du sida, rompait le silence social (et par là aidait peut être certains à rompre leur silence intime). C’est avec Act Up que nous sommes rentrés dans l’air de la capote. Avant, nous nous y résignions. Désormais, nous la revendiquions. Avec Act Up, l’épidémie est entrée dans une nouvelle phase. D’un côté, le nombre de contaminés recensés montait en flèche et l’association martelait que Paris était sinistrée. De l’autre, cette communication politique instillait sans en avoir l’air un « comportement correct » qui se manifestait par le port automatique de la capote. À cette époque, cette dernière remplissait sans se cacher les poches zippées des bras des bombers et sommeillait tranquillement dans les commodes à côté des lits attendant gentiment leur utilisation.

    C’est l’époque des contaminations, de la faute à pas de chance. Car à une époque où l’on avait vécu en ne sachant pas, ou en tout cas pas vraiment, succédait l’époque de ces petits drames individuels qui donnaient un caractère tragique à l’épidémie. Une capote qui lâche. Un fist non protégé. Être contaminé à cette époque, quand on avait pris l’habitude de faire tellement attention, avait quelque chose d’injuste, et les associations commencèrent à s’intéresser aux groupes de parole, au suivi psychologique, aux lignes d’écoute anonyme qui permettaient à quelqu’un pensant avoir pris un risque d’assumer ce risque et d’aller se faire dépister.

    Les désaccords entre les associations étaient patents, mais en passant son temps à taper sur la fourmilière, en dénonçant un gouvernement socialiste qui, sur ce sujet, révélait une sorte d’autisme impardonnable (je m’excuse auprés des autistes), Act Up parvint à créer un front à l’extérieur, celui qui ferait dans quelques années de la France un pays modèle dans l’accès aux soins et aux trithérapies, et un front à l’intérieur en faisant de la prévention, du préservatif, un geste politique représentant à la fois le respect de soi, le respect de l’autre et celui de la communauté. Enfin, Act Up donnait à celles et ceux qui voulaient faire quelque chose, et au minimum hurler leur désespoir un moyen de le faire par le haut.

    Il faut comprendre la polémique qui surgit au sujet d’Hervé Guibert dans ce contexte. L’écrivain adoptait une attitude contemplative devant sa maladie, individuelle, et offrait le visage traditionnel du malade résigné à sa maladie que l’on plaint et sur lequel on s’apitoie. Tout au plus trouvait-il dans la création littéraire, et son réel talent d’écrivain, un moyen d’expression à sa souffrance, ce qui n’est hélas pas permis à tous. Act Up prenait le contrepied de cette attitude et faisait du sida un sujet politique, donc sur lequel il était possible d’avoir prise. Et opposait au discours sirupeux et misérabiliste sur les pauvres sidéens un discours combattant, politique. Act Up ne demandait pas des larmes, mais des actes.

    Dans la communauté, l’association fut un véritable électrochoc, salutaire et dramatique à la fois. Le côté le plus positif fut qu’on se mit à parler du sida, des préservatifs, et de sexe aussi. On discutait ses prises de position, on la critiquait. Pour finalement, comme ce fut le cas pour moi, suivre, car ce qu’avaient compris ses créateurs dès le début, c’est qu’il n’y avait pas d’autre choix. Act Up n’était pas radical. Act Up était révolutionnaire : intransigeante, sans compromis possible. Mais Act Up était également un « produit », au marketing savamment travaillé, chaque action frappant juste car elle avait été pensée pour faire parler d’elle. L’association était également communautaire, car c’était bien la communauté homosexuelle qui était décimée, mais elle savait également ouvrir la question du sida aux autres groupes, aux autres minorités.

    Car le sida frappait d’abord celles et ceux dont la société ne voulait pas parler, travailleurs migrants, sans papiers, prostituées et prostitués, transsexuelles et transsexuels, toxicomanes. Le sida était un révélateur de ce qui restait, de ce qui reste, à changer. Le fait que l’association soit l’étendard d’une communauté soudée, au comportement exemplaire dans sa propre prise en charge de l’épidémie par elle-même donnait du poids, de la force à ses prises de position, et celles-ci dépassaient ainsi le simple cadre de la communauté homosexuelle.

    En 1991, alors que l’association s’était jointe aux cortèges contre la guerre en Iraq, elle occupa la place centrale et dans la communauté sida, et dans la communauté homosexuelle. La marche gay de juin 1991, cet événement délaissé depuis des années jusqu’à ne plus rassembler que quelques centaines de personnes, revêtit les couleurs d’Act Up dont les pom pom girls ouvraient le défilé. On s’étonna de dépasser les 3000 personnes. Cette possibilité de mettre de l’humour au cœur de l’épidémie, ce constant retour au fondamental homosexuel NOUS permit de traverser ce qui fut un long hiver glauque peuplé de décès, et d’être plus révoltés, intransigeants. Cette année-là, Act Up ajouta à ses zaps, des actions d’éclat très médiatiques, une solidarité avec le personnel soignant des hôpitaux, les infirmières en particulier, dont la grève dura plus de deux ans.

    Les autres associations adoptaient désormais l’intransigeance actupienne, portées par l’énergie militante d’une nouvelle génération, jeune, motivée, décidée. Si certains voient dans le Sidaction de mars 1994 le point d’orgue de cette période, je garde pour ma part en mémoire les centaines de milliers de participants à la Gay Pride de juin 1994. Du jamais vu. Toute cette énergie emmagasinée pendant ces 4/5 dernières années trouvaient enfin leur aboutissement. Il ne manquait plus que…

    Le sida a une histoire : la Renaissance et l’espoir

    Je me souviendrai toujours du long article du Monde que je lisais dans le bus qui me conduisait à la bibliothèque Picpus en ce weekend électoral de mai 1995. Cette année-là, les garçons portaient des T-shirts oranges et France Inter avait sa chronique du garçon en chandail. Paris était une capitale house, on y écoutait de l’easy listening, Lionel Jospin réclamait un « devoir d’inventaire » sur la période Mitterrand devant un fond bleu turquoise conceptualisé par son vieil ami Bertrand Delanoė et Jacques Chirac, poussé par sa vieille copine Line Renaud, semblait ouvrir la porte d’un éventuel droit aux couples homosexuels, au diapason de quelques socialistes « audacieux » qui poussaient le projet depuis une dizaine d’années.

    Les luttes récentes avaient permis de nombreuses avancées. On commençait à parler de droit des malades. Une nouvelle époque semblait s’ouvrir, et sur le front du sida, on s’était désormais habitué à l’idée qu’il faudrait attendre encore. Les malades avalaient tout ce que les laboratoires expérimentaient. On en était à essayer de gagner du temps. Chez les homosexuels, les contaminations étaient proches de zéro, ce qui accroissait le caractère responsable de la communauté dans son ensemble.

    Je lisais cet article qui faisait le point sur le bilan très positif des nouveaux traitements, combinaisons de plusieurs médicaments quand jusqu’alors on avait cherché de nouvelles molécules prises individuellement. Les trithérapies semblaient offrir un réel espoir. L’article parlait également du nouvel état d’esprit de la communauté gay de San Francisco où les homosexuels avaient retrouvé leur habitudes sexuelles d’avant l’épidémie. Je ne me souviens plus très bien de tout l’article, mais je me souviens avoir éprouvé un malaise. J’ai pensé, « merde…! »

    En 1995, l’épidémie prenait un nouveau cours et en fait, il n’y a pas eu grand monde pour en mesurer la portée. Les trithérapies ont rendu les séropositifs et les malades à la vie, elles leur ont rendu un avenir dont ils avaient été privés. Elles allaient permettre de décupler les énergies militantes afin de demander l’accès aux nouveaux traitements, mais également réclamer de façon plus forte encore le besoin d’égalité dont les homosexuels étaient privés. La révolte était désormais teintée d’espoir. Et toute cette énergie investie dans le sida se décuplait dans les revendications homosexuelles. C’est qu’en déverrouillant le tabou de la maladie, en soudant le « moi » d’une communauté unie dans le malheur et en lui donnant une dignité débarrassée de tout apitoiement, le militantisme sida a fait de la deuxième moitié des années 90 des années homo-friendly comme jamais personne n’aurait osé l’imaginer…

    Et c’est ainsi que s’est opérée, dans une sorte d’apothéose de la cause « gay », la disparition progressive de la problématique sida. Cette époque, poussée par des Gay Pride approchant le million de participants, avec le vote du PACS en France et de ses équivalents un peu partout en Europe, a vu progressivement naître une sorte de consensus cool homophile, avec ses homosexuels médiatiques, sa série télévisée Queer as Folk et ses héros gays « cools », ses publicités, ses maires de grandes villes outés, ainsi que l’hétérosexuel moderne « métrosexuel ».

    Le sida est devenu un sujet qui fâche, et, comme, dans ce consensus protogay l’homophobie est devenu un comportement majoritairement réprouvé — qui s’en plaindrait — le discours dominant s’est focalisé sur l’homophobie et a déserté le sujet qui fâche.

    Le sida est redevenu un sujet tabou. Qui casse l’ambiance.

    D’abord, les associations SIDA ont commencé à être désertées, dès 1996. Act Up est devenu un groupe de la gauche « radicale », une sorte d’annexe de la LCR. Aides et SIS ont commencé à enregistrer les désertions, et il a fallu commencer à trouver de nouvelles sources de financement, restructurer, licencier, permanentiser pour faire durer les structures dans un environnement nouveau fait d’un côté d’homosexuels ayant envie d’oublier et de s’amuser, et des pouvoirs publics soucieux de faire des économies.

    C’est dans ce contexte qu’en 1997 est sorti Dans ma chambre, le premier livre de « Guillaume Dustan ». Le récit quasi-autobiographique (auto-fiction, comme « on » a dit alors) d’un gay Parisien trentenaire et séropositif, ses médicaments, son gode, ses plans culs, la réalité des bars du Marais à l’époque des T-shirts oranges. Et le sida. L’histoire d’un type de la génération de « pas de chance ». Ce premier livre a circulé dans le Paris du Marais et a fait beaucoup causer. Il faut lui reconnaitre que si la première qualité d’une œuvre littéraire est de savoir interroger, raconter son époque, alors « Guillaume Dustan » a écrit là une œuvre importante. Le premier roman français de l’âge des trithérapies, un livre totalement pédé, donc dans cet air du temps de l’époque, et un livre où le VIH est un compagnon du quotidien.

    Les associations auraient du discuter de cette nouvelle époque, remettre tout à plat. Car il ne fallait pas être un grand génie pour comprendre que désormais, les pratiques sexuelles allaient se relâcher. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est humain. Et Guillaume Dustan, en disant que la capote, c’était chiant, énonçait une vérité de base.

    Il y a juste qu’il n’y a pas eu grand monde pour répondre sous un angle politique : à savoir que le fait que la capote soit chiante n’était pas la question. Après tout, aller à l’école ou se lever le matin pour aller travailler, c’est chiant aussi. Il y eu les affiches d’Act Up, dénonçant ce « relapse » (relâchement des pratiques), et avec la sortie de Je sors ce soir puis de l’exécrable et soporifique tentative de roman Nicolas Pagès, il y eu la polémique avec Didier Lestrade.

    Pour tout dire, je n’ai jamais compris cette situation, ce face-à-face. « Guillaume Dustan » était un magistrat, d’une famille aisée et qui, suite à la dépression nerveuse qui a suivi sa séroconversion, a commencé à se raconter, à écrire. Ce qui l’a entrainé, par l’entremise de quelques relations que l’on noue quand on appartient à ce milieu social, à publier son premier livre. Pour le troisième, il s’était vu proposer la direction d’une collection « gay » par un éditeur, un coup de chance qui arrive généralement quand on appartient à son milieu social, mais qui est aussi du à un certain talent, celui d’avoir, dans ses deux premiers livres, raconté l’air du temps homosexuel.

    Les 2 premiers livres sont en soi peu « coupables » et donnent une bonne idée de ce qu’a été l’entrée dans l’âge des trithérapies. Mais ils ne sont que des œuvres littéraires, et rien d’autre. Le problème est qu’un certain nombre de journalistes gays, de critiques littéraires, ont senti le filon, le papier facile sur un type qui raconte son gode, la drogue, et comment des fois il a envie de retirer sa capote. Ces personnalités ont fait d’un écrivain un leader politique. Un rôle dans lequel l’intéressé s’est laisseé enfermer dans ce qui devait être un roman et qui n’est qu’une longue, très longue, incroyablement longue, désespérément longue, théorisation/ justification de rôle que d’autres lui avaient donné, le tout entrecoupé de séquences qui ressemblent à Je sors ce soir. Si Diderot avait reproché à la Nouvelle Eloise d’être un peu trop long d’une centaine de pages, il pouvait toutefois s’estimer heureux de ne pas avoir eu à se farcir le dernier quart de Nicolas Pages après avoir du ramer sur les trois premiers…

    Le premier livre autobiographique de Didier Lestrade est paru à la même époque, on y goutait une écriture simple et terriblement rafraîchissante. Mais c’est sûr, pour la pédale en salon parisien, il n’y avait rien de scandaleux, pas de gode, pas de drogue, pas de bar du Marais. Et des vacances en Grèce, ça ne provoque pas le petit frisson d’une capote qu’on retire. « On » se mît donc du côté de « Guillaume Dustan », la nouvelle icône du sexe libre, du queer assumé et fier de l’être qui écrivait avec un pseudo, et on lui opposa Didier Lestrade. Balzac raconte ça très bien dans les Illusions perdues. Le petit monde de l’édition aime les frissons, surtout ceux qu’il orchestre lui-même.

    Pendant que la télévisions, la radio et la presse gays transformaient Didier Lestrade en Père Fouettard réactionnaire et « Guillaume Dustan » en symbole incompris de la nouvelle branchitude, les associations, délaissées, étaient embarrassées, silencieuses. Quelle attitude fallait il apporter ? Aucune. Telle fut la conclusion.

    Peur de se couper des homosexuels qui, pourtant, dans leur très grande majorité, continuait à se protéger. Peur de prendre une position qui les aurait privées de certains financements. « Guillaume Dustan » faisait du « Dustan » à la télévision, en perruque queer. Eric Rémes passait du relapse au bareback assumé au non du plaisir de jouir. Et il n’y eu finalement que Didier Lestrade pour demander de faire une pause, de discuter. Mais « pour ne pas se couper de la base », à savoir de la nouvelle branchitude gay estampillée, les associations choisirent tacitement l’écrivain contre le militant.

    Mieux, il s’en trouva qui firent de l’écrivain un militant. L’écrivain s’y perdit en justifications, assumant ce qu’il n’avait jamais écrit, et accepta de devenir une sorte de Jean Marie Le Pen du bareback, celui qui dirait tout haut ce que 500 pédés du Marais sensés représenter toute la communauté faisaient tout bas, ou en tout cas étaient sensés faire. Comme au temps d’Act Up, il y eu beaucoup d’engueulades ici et là, et un sujet de conversation à la mode comme les pédés les affectionnent.

    « Guillaume Dustan ». Qu’on ne s’y trompe pas. Le plus grand reproche que je formule, je ne le lui adresse pas. Un écrivain écrit ce qu’il veut, et c’est éventuellement à l’intellectuel, au militant, de savoir interpréter ce qu’une œuvre littéraire traduit. Céline n’est pas responsable de la montée du nazisme, ni du triomphe de la « vieille France ». Il en est le témoin, et la lecture de son œuvre donne des clefs pour comprendre l’époque et comment les choses se dénouèrent en 1940 dans les cercles d’une certaine France. « Guillaume Dustan » mérite le même traitement. Ses deux premiers livres racontent une époque, et il était salutaire que quelqu’un raconta cette époque, et il le fit avec talent, avec humour. Dix ans après Guibert, on pouvait rire du sida.

    On peut critiquer le récit de certaines pensées, de certains comportements (d’ailleurs, c’est beaucoup plus net chez Rémès que chez « Dustan » qui, dans ses deux premiers livres, restait finalement beaucoup plus du côté du relapse que du côté du bareback). Mais on aurait du ne voir que des œuvres littéraires et les interroger comme telles. Mais qui a eu l’honnêteté de dire, au sujet de Nicolas Pages, de dire comme je viens de le faire, qu’il s’agissait d’une merde ? Personne. Nulle part, je ne l’ai lu. Car quand l’ouvrage est sorti, « Guillaume Dustan » était devenu une icône, un symbole. On parlait beaucoup de lui, du plaisir, du caractère chiant du préservatif, d’une responsabilité partagée qui ressemblait de plus en plus à un dédouanement… Le tout sans débat réel.

    Remettons « Dustan » à sa place. Reconnaissons-lui le talent d’avoir su raconter son époque, son cercle d’amis dont il racontait également la vie à l’âge des premières trithérapies.

    Et oublions Nicolas Pagès.

    Fin de la première partie

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    En fait, la vraie question n’était pas là. La vraie question, elle, elle reste en suspens. Avec les trithérapies, la lassitude à utiliser un préservatif devait se manifester tôt ou tard. C’est humain. Avec les trithérapies, la tentation d’utiliser d’autres possibilités devenaient tentantes. C’est humain. Avec les trithérapies, les associations allaient se vider de leurs adhérents et les marches du 1er décembre allaient se transformer en une sorte de premier mai du sida, avec ses cortèges traditionnels, le die-in d’Act Up et les cornes de brune, les boites à sous dans les bars et tout plein de préservatifs gratuits partout, même au Dépôt. C’était évident. Avec les trithérapies, certains seraient tentés de « jauger » la situation et de caler leur comportement sexuel sur le jugement qu’ils porteraient sur l’autre. C’est humain. Tout cela était évident.

    Voilà des questions qui apparurent ici et là, essentiellement dans la presse anglo-saxonne d’abord et dans Têtu, mais ce fut comme si l’air du temps était au constat et non plus à l’action.

    Sur les ruines du message clair, net et précis, bati sur une attitude communautaire politique et responsable, « utilisez un préservatif pour tous vos rapports sexuels et pratiquez le sexe sans risque, consultez un docteur au moindre doute, etc. », s’est progressivement installé un discours vague. Je me rappelle ma surprise en lisant vers 2002 une brochure du Terrence Higgins Trust, à Londres, qui après avoir expliqué ce qu’était le sida (et là, je dois dire, ils le faisaient vraiment bien, c’était une belle brochure, format de poche, beau design, beaux mecs, dessins, etc), développaient des stratégies alternatives au cas où, par exemple, on n’avait pas de préservatif sur soi.

    En 1990, on aurait dit de ne pas avoir de rapport anal, d’être prudent avec la fellation, et on aurait souligné l’importance des zones érogènes permettant d’avoir un réel rapport sexuel non contaminant, du type de ceux qui ont permis à des dizaines de milliers d’entre nous de baiser avec des types dont nous ignorions le statut sérologique sans être contaminés, ce qu’on appelait le SSR, le Sexe Sans Risque.

    Là, non. La brochure expliquait qu’il fallait éviter les rapports anaux, mais que, au cas où, il était préférable de mettre du gel et surtout de ne pas éjaculer dans son partenaire. Un an plus tard, un groupe départemental de AIDES du sud de la France confectionna une affiche avec le même type de message. Cela fit un tollé, mais les condamnations furent finalement très feutrées, et l’affaire fut oubliée.

    Face à ce qui fut ressenti comme un relâchement des pratiques (relapse), ce qui aurait du ressouder les troupes les divisa, car pour la première fois, des acteurs de la prévention réclamaient de tempérer. Didier Lestrade fut traité de réactionnaire quand il refusait de négocier le préservatif. Tout le petit monde de la prevention n’en eut plus que pour la « responsabilité partagée », détournant au passage la signification réelle de l’idée de responsabilité. On opposa « Dustan » à Lestrade, celui qui s’assume face au militant du passé. Ce qui aurait dû n’être qu’un moment littéraire incarnant la sortie de notre communauté d’une longue période de deuil et de combat, et également une occasion de s’interroger sur ce moment, devint un révélateur de toutes les divisions, du bal des égos et également du vieillissement des « têtes pensantes ». Car malgré le choc que représentaient les livres de « Guillaume Dustan », l’homosexuel Lambda continuait de se protéger. Les chiffres montrent à cette époque une grande stabilité des contaminations. Tout au plus une poussées des IST indiquait-elle que les backrooms banalisaient les partenaires multiples, ce qui aurait du être discuté. Mais là encore, il fallut attendre plusieurs années pour que lesdites backrooms soient enfin visitées.

    Nous en sommes toujours au même point. Le même flou continue de guider les principales associations, de plus en plus sous la pression de groupes remettant ouvertement en cause l’usage du préservatif et encourageant l’expérimentation, la prise de risque mesurée et des mesures de prévention alternatives. Cette cacophonie dans le message s’accompagne, et accompagne, une généralisation des pratiques à risque avec pour résultat des taux de contamination en forme de revival 80’s. Ces taux véritablement effrayants, quand on pense qu’il suffit d’un simple préservatif pour les éviter, ne provoquent aucun cri d’alarme, aucun questionnement. Au contraire, ils sont utilisés pour aller plus loin dans l’expérimentation de pratiques alternatives, au rang de laquelle figure le traitement comme moyen de prévention, le tout sous les auspices du ministère de la santé et, dans l’ombre, de l’industrie pharmaceutique.

    Le traitement comme moyen de prévention est une des nombreuses stratégies alternatives. On trouve également le choix sérologique : sous condition de se faire dépister  régulièrement, vous choisissez vos partenaires en fonction de votre statut. Partouze séronégative, party bareback séropositive, etc… C’est au choix, vous le décidez en « toute responsabilité ». Il s’agit de la création d’un véritable apartheid sexuel, les séronégatifs excluant de fait les séropositifs, à l’opposé de toute la logique communautaire (rester ensemble, respecter le silence intime) qui a fait notre force dans l’épidémie. Mais cet aspect des choses semble ne pas interpeler les associations. Sans compter qu’on ne peut exclure des contaminations dans les soirées seronégatives…

    Il y a ensuite le suivi sérologique lié au traitement. Et il est vrai qu’un séropositif observant parfaitement son traitement, avec une charge virale indétectable pendant plusieurs années, est très peu contaminant. Certains vont donc jusqu’à dire qu’après un certain délai d’observance, le préservatif n’est peut être plus obligatoire. Et que, de toute façon, en dernière instance, il restera le traitement pour celle ou celui qui aura été contaminé.

    Ce qui est frappant dans ces nouvelles approches, c’est à quel point tout est centré autour du séropositif, de son confort (ou en tout cas une certaine idée que certain s’en font), à quel point la séronégativité est presque considérée comme un fait anecdotique, et finalement comment la responsabilité se retrouve vidée de toute signification individuelle et collective.

    En y regardant de près, la prévention VIH reprend désormais le schéma machiste en place dans la prévention des grossesses. De la même façon que le poids de la contraception repose entièrement sur les femmes, la prévention du risque VIH est entièrement à la charge des séronégatifs.

    Un homme et une femme. L’homme n’a pas de préservatif, mais il veut, il insiste. La fille aussi a envie, mais… Elle ne prend pas la pilule. Il insiste, elle accepte, mais lui demande de se retenir et de se retirer. Il la pénètre, et puis il jouit, il ne se retire pas. La fille garde sa honte pour elle, le type s’excuse, se rhabille. Elle n’a peut être pas joui car elle avait un peu la trouille, mais elle ne dit rien, ce sont des choses qui ne se disent pas. Un mois plus tard, elle appelle l’homme et l’informe qu’elle a un retard, lui demande conseil. Et lui, il lui dit que ça ne le regarde pas vraiment, et puis qu’elle avait envie aussi, qu’elle n’a qu’à se faire avorter, ou alors, elle n’avait qu’à prendre la pilule. Une histoire classique, on l’a tous une fois entendue, cette histoire. L’histoire du mâle dominant, et dominé par son érection.

    Dans la nouvelle approche de la prévention, il y a un peu de ça. S’il n’y a pas de préservatif, on n’a qu’à ne pas jouir dedans et mettre beaucoup de gel. Et puis, après tout, si l’un contamine l’autre, celui qui est contaminé n’avait qu’à mieux choisir son partenaire (sélection du statut sérologique du partenaire, ou sérosorting), ou bien à prendre un traitement comme prévention, ou TASP). Est-ce vraiment cela, que nous voulions, il y a vingt ans, quand nous hurlions notre colère devant la démission des gouvernants?
    « Guillaume Dustan » a bon dos. Ce sont tous ceux qui se sont abrités derrière lui qui sont responsables des milliers de contaminations annuelles, et de leur augmentation d’une année sur l’autre. Toutes les données disponibles le montrent, là où ces « nouvelles stratégies » ont été mises en œuvre, le résultat au final a été exactement l’inverse du résultat recherché, à savoir une « maitrise négociée » de l’épidémie.

    Le sida a un avenir : la purge ou le réveil

    Les personnes en charge de la prévention ont une vision du monde qui se limite au bout de leur prépuce pour certains, à leur propre vécu parfois désabusé, à la contrainte budgétaire de plus en plus dramatique, à leur crainte de heurter les homos comme Act Up a su le faire en son temps, et plus généralement, à une acceptation des faits tels qu’ils sont, dans un monde sensé ne pas changer, un monde où le robinet à médicaments gratuits sera toujours ouvert. Un monde où la toxicité des molécules, l’adaptation et la mutation du virus, l’obligation à dépendre d’un traitement à vie pour pouvoir survivre ne font pas débat. Une liberté asservie au bon vouloir de la collectivité et aux découvertes des laboratoires. Ainsi qu’une sorte de thatcherisme du sexe, où chacun gère sa contamination, tant pis pour les perdants, les laboratoires s’en chargeront. Une curieuse définition du partage…

    Pourtant, les sociétés évoluent, les enjeux changent, les idées bougent, les générations se succèdent. Seul le virus, lui, restera là, compagnon à vie de ceux qui l’auront croisé sur leur chemin.

    Parler des enjeux et de l’urgence d’une remise à plat de la prévention, c’est d’abord avoir enfin le courage de déplacer le focus, et de s’intéresser à la séronégativité, en la mettant au centre des dispositifs de prévention. Je ne veux choquer personne, mais la norme, c’est être séronégatif, et le vrai bonheur, c’est de le rester. Un séronégatif est un être libre qui ne dépend de personne, ni de son médecin, ni d’un laboratoire. C’est l’état que l’on doit souhaiter à chacun, tout comme on ne souhaite à personne d’avoir un jour un cancer. Nous devons donc avoir à l’esprit les séronégatifs, leur information, et promouvoir le preservatif comme la seule et unique attitude responsable pour garder cette tranquillité et ce bonheur de ne pas risquer, demain, d’être malade. Nous devons les inciter à se faire dépister régulièrement, afin de garder le réflexe du préservatif, mais également afin d’assurer leur suivi concernant les IST.

    Le retour en avant du préservatif devrait être l’occasion, avec une information complète sur le VIH ciblée sur les séronégatifs, d’une dédramatisation raisonnée du risque de contamination. On peut désormais affirmer sans se tromper, qu’un couple sérodiscordant, respectant le sexe sans risque, et où le séropositif est suivi, adhère à son traitement, ne court aucun risque de contaminer son partenaire négatif. C’était vrai avant, et ça l’est encore plus maintenant que l’on connait mieux le virus, que les traitements permettent de le contrôler, de le rendre « indétectable ». Car en fait, plutôt qu’utiliser cette « victoire » pour promouvoir des rapports possiblement contaminants (TASP, serosorting, gel…), on devrait l’utiliser pour promouvoir une intégration réelle, amoureuse, affective des séropositifs, la possibilité réelle de reposseder pleinement leur avenir.

    Il faut donc réaffirmer la place du préservatif comme d’une arme liant la tranquillité individuelle et la responsabilité collective, politique, des individus par rapport à leur propre groupe et par rapport à la société. Car il faut avouer que si la séronégativité est la grande absente, l’autre absente est bel et bien la société. Or, de ce coté-là, les choses bougent, très rapidement. Et pas forcément pour le mieux.

    C’est le grand tabou, le coût d’un traitement. Pourtant, il faut aborder cette question. Qu’est ce qu’être libre quand on dépend du bon vouloir de la société ? Un traitement coûte entre 1000 et 2500 euros mensuels, soit entre 12.000 euros et 30.000 par an. Pour rappel, le niveau moyen des pensions de retraite est d’environ 900 euros mensuels.

    La société, les contribuables, n’acceptent de payer une telle somme que parce que le VIH est considéré comme une sorte de fatalité qui a fauché une génération, au même titre que la société accepte de payer pour les cancers ou la tuberculose. Cette acceptation du coût est liée également à l’énorme effort, à la responsabilité de notre communauté qui a eu un très fort impact sur l’opinion. Or, désormais, partout, les gourvernements cherchent à réaliser des économies. Et depuis deux ou trois ans revient l’idée d’une remise en cause du 100% pour les affections de longue durée. Le rapport Attali, remis récemment au gouvernement propose cette mesure. On s’oriente donc vers une prise en charge personnalisée. Or, même 10% à la charge du malade, cela reste quand même incroyablement cher.

    Certains objecteront que la « communauté », ce truc qu’ils laissent se déliter en accompagnant des comportements irresponsables, mais qui justifie leurs postes, leurs salaires, leur statut, se dressera, et se mobilisera. Le contribuable acceptera-t-il les arguments quand TF1 leur proposera des reportages sur les backrooms où on ne se protège pas, avec lecture d’extraits de livres d’Eric Rémès, gros plan sur les sites de rencontre « BBK », « NoKpot » et présentation de brochures et affiches aux contenus ambigus. Or, partout dans le monde, Tea Party aux USA, extrême-droite aux Pays Bas, la question fiscale, la question des « assistés » passe au devant de la scène dans des sociétés traversées par le doute et l’égoïsme idéologique. Par ailleurs, comment ne pas voir dans le sérosorting la mise en place d’une exclusion théorisée de la ségrégation des séropositifs ?

    Notre communauté a été pourchassée, mise au bûcher, interdite pendant des centaines d’années. Le préjugé à notre égard est encore très fort malgré le bel emballage « cool » homophile en ce moment.

    Nous avons l’obligation d’être responsables collectivement. Et le retour du préservatif au centre des politiques de prévention est la pierre angulaire de cette responsabilité. Nous avons encore le temps, nous avons encore la possibilité de refermer une parenthèse, un moment de relâchement, finalement peut-être nécessaire pour nous reconstruire collectivement après l’épidémie.

    Si nous ne la refermons pas, nous ne tarderons pas à être montrés du doigt pour notre irresponsabilité. Nous n’aurons rien à opposer. Et alors, peut-être le pire arrivera, les séropositifs seront mis au ban de ce qui restera de la communauté, juste suite logique du serosorting et de l’embourgeoisement de certains homos.

    Nous avons l’obligation morale de faire de ces dix années un « moment » dans l’histoire de notre communauté sur la longue marche de son émancipation, en permettant aux plus jeunes, ces gamins qui débarquent dans nos bars, nos boites, de retrouver le sourire et l’innocence que notre génération a perdu en se prenant l’épidémie en pleine poire, dans la force de sa jeunesse.

    Nous sommes comptables de leur avenir, de cela, oui, nous sommes RESPONSABLES.

    Fin

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    L’autre partie est accessible sur l’onglet en tête.

  • Minorités 42 | Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d’origine algérienne

    Minorités 42 | Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d’origine algérienne

    (Texte paru dans Minorites.org à partir du 27 juin 2010, en cinq parties. Le voici rassemblé sur ce blog, en version intégrale.)
    Ce texte a été publié en 2014 dans Minorités : L’essentiel (édition Des ailes sur un tracteur).

    Du Japon où il vit, Madjid Ben Chikh nous a envoyé un texte si long que Minorités l’a découpé en cinq parties, qui ont été diffusées jour après jour. Il s’agit d’offrir un angle de lecture de l’islamophobie hexagonale à partir de l’histoire de la colonisation de l’Algérie. Cet essai est historique, plonge dans les sources de l’influence française sur l’identité des Algériens et présente un point de vue intime aussi, face à un passé colonialiste toujours mis sous silence dans la France d’aujourd’hui. C’est une fresque passionante et triste.
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    L’actualité est dominée depuis des années par un retour récurent du refoulé colonial prenant la forme d’une simplification dite laïque et républicaine qui, désormais, peine à cacher son caractère anti-musulman. De l’autre côté, nous voyons se développer un discours d’acceptation inconditionnel de tout ce qui est Arabe, en France et ailleurs. Pour être franc, je sors l’artillerie lourde à chaque fois que je lis ou écoute ce genre de prises de positions qui sont finalement, l’une comme l’autre, les deux face d’une même reconstruction d’un groupe, niant l’une et l’autre, l’histoire, les spécificités des parcours, et surtout la très grande variété des opinions au sein de ce groupe.

    Pour faire clair, on a la simplification suivante, voyous sans manière ni culture aux comportements islamistes mafieux pour les uns (Alain Finkelkraut), Arabes porteurs d’un message en soi parce qu’Arabes, ayant le droit de voiler leur femme car c’est leur tradition et qu’il n’y a qu’à regarder les images des pays du Golfe pour comprendre à quel point leur culture est différente, de l’autre. Force est de constater que ni l’un ni l’autre de ces discours ne vient des intéressés eux-mêmes, des intéressés qui auraient peut-être des sentiments et des points de vue bien plus nuancés, variés.

    Partons du départ, il y a quelques milliers d’années. Excusez-moi par avance d’avoir à emprunter de tels détours dans un texte aussi long: la façon avec laquelle on aborde la question de l’Islam en France s’inscrit dans un temps long, avec une permanence des discours et des représentations, et un flot de contre-vérités concernant les relations des Juifs et des Musulmans qui méritent qu’on s’y attarde.

    La guerre d’indépendance du peuple Algérien, présentée de nos jours comme une décolonisation douloureuse, fut en réalité une guerre meurtrière et, neuf ans après Điện Biên Phủ, elle fut une nouvelle humiliation pour l’armée française. Elle fournit la base du discours de l’extrême-droite française depuis les années 60, privée qu’elle est depuis la Libération de son traditionnel discours anti-Juifs. Le mythe de « l’Arabe » est ainsi né avec la guerre en Algérie et les actualités contrôlées par l’Etat : égorgeur, lâche, qui vous « coupe les couilles et vous les fait bouffer », sales et ignorant la civilisation. Auparavant, les « indigènes Musulmans », comme les appelait la République Française, étaient tout simplement inexistants publiquement et politiquement. Celle dont on vante à n’en plus finir aujourd’hui les principes laïcs et universels les avaient privés de la citoyenneté, et n’avait généralement pas daigné les scolariser.

    L’Algérie…

    L’écrivain Mohammed Dib raconte comment dans l’Ouest, vers Tlemcen, les grandes familles aristocratiques héritières de la culture Arabo-Andalouse vécurent l’humiliation des expropriateurs venus de France, généralement incultes, vulgaires et sans éducation, la réduction à la mendicité, au travail journalier et à la répression si elles osaient protester (Dar Sbitar, La Grande Maison). L’Ouest Algérien est Arabo-Andalous, Juif Séfarade et Musulman à la fois, Berbère, Arabe et Ibère, cette Andalousie si différente de Bagdad, l’autre Perle, Arabo-Perse, à l’Orient. L’Ouest Algérien était fier de son histoire et de ses synthèses.

    Dans le Centre-Est, en Kabylie et dans les Aurès, c’était une situation différente. On vécut la colonisation française comme une nouvelle calamité. Avant, il y avait eu la colonisation Turque au 16e siècle. Avant les Turcs, il y avait eu les Arabes et leur religion, l’Islam, contre laquelle le peuple avait résisté dans des guerres longues; on continuait à se souvenir de Kahina, la reine (Juive ?), qui avait résisté avant d’inviter son peuple à céder. Avant, il y avait eu les répressions de la chrétienté Romaine qui n’acceptait pas les syncrétismes et l’animisme profond de la population Berbère, alors chrétienne (les Berbères adoptèrent le christianisme avant Rome et furent persécutés). Avant, il y avait eu l’invasion romaine…

    Et avant, les Royaumes Berbères de Numidie dont on conservait de génération en génération une nostalgie secrète: aujourd’hui encore on vénère Massinissa, qui alimente encore le courage remarquable des Kabyles. La Kabylie et les Aurès ne sont pas Arabes, mais Berbères, gardiens de traditions et de nostalgies anciennes. La Kabylie, ses terres ingrates, ses montagnes révérées, pays de la flûte et de la derbouka, des moutons, des bleds, de l’olive et de la figue, où depuis 2000 ans on tisse de superbes tapis, on cuit de magnifiques poteries, on façonne de superbes bijoux. Une culture, une terre que racontaient si bien Mouloud Ferraoun [1] et Mouloud Mammeri [2], deux grands écrivains Kabyles de l’époque de l’indépendance.

    Il y a les côtes, Oran, Alger, Annaba. 

    Et Tipaza, Bejaia…

    Oran n’est pas vraiment Arabe, elle est Berbère, arabisée, Juive, Espagnole et Musulmane, un peu Gitane aussi, riche des saveurs de l’Andalousie, du commerce avec la Méditerranée, brassant les cultures à sa façon, avec une nonchalance presque Marseillaise. Pas chiche, sensuelle. Si une ville pouvait résumer l’esprit Algérien, ce serait peut-être elle: les Kabyles sont trop sérieux, Tlemcen trop aristocratique ! Drôle, un rien vulgaire, le coeur alcoolisé qui chavire au bord des larmes et implorant Dieu le Tout Puissant de lui accorder un peu de repos. Musicienne et terriblement Méditerranéenne.

    Alger n’est pas Arabe, elle est Berbère, arabisée, Turque, et Française aussi, depuis la colonisation. Et Romaine. C’est la ville de la piraterie, celle où on vendait ces jolies blondes Européennes dont le bateau avait eu le malheur de passer par là, comme s’en amuse Voltaire dans Candide. C’est une façade sur la mer, de nos jours une copie de Paris le long du port, un Paris idéal où le soleil tape fort (Albert Camus, L’étranger). Alger, c’est une Andalousie Ottomane, ce sont les femmes couvertes d’un Haiek, une grande pièce de tissus blanc, parfois orné de broderies, dont elles se couvraient avant de sortir, un peu comme un grand châle, cachant sous tout cela leurs bijoux, leurs vêtements que l’on appercevait quand même, comme le montrent les photographies de la ville prises vers 1880, et comme le raconte avec humour, les Milles et Une Nuits. Ce sont des gâteaux aux noisettes, aux amandes, aux pistaches, aux noix, à la fleur d’oranger, aux pétales de roses, au miel des montagnes de la petite Kabylie toute proche. Alger, c’est aussi l’Andalousie faite populaire, c’est le Châabi, ce blues accompagné d’un Oud (luth) et, depuis les années 30 (Lili Boniche), sous l’influence de chanteurs Juifs Algériens, d’un piano et d’un accordéon avec qui il se marie si bien. C’est aussi une Casbah magnifique qui domine la mer, avec ses patios, ses mosaïques, ses terrasses. Alger toute imprégnée de France, terrasse rue Didouche Mourad, ancienne rue d’Isly. Une ville canaille et raffinée, marchande et aristocratique, bâtarde et sûre d’elle. Parisienne.

    La Kabylie, les Berbères, les Touaregs

    Plus à l’est, après la Kabylie, il y a Constantine, perchée sur ses deux versants de montagne. Berbère et arabisée, montagnarde. Il y a Bejaia dont on savoure les rivages en été, et puis il y a Annaba, presque déjà Tunisienne.

    Plus au Sud, le désert et son peuple fier, les Berbères nomades, les Touaregs. Ils racontent l’histoire du Maghreb (en Arabe, Occident). Il y a longtemps, l’Afrique du Nord était Africaine. Noire. Les bergers nomades y faisaient paître leurs troupeaux. Et puis progressivement arrivèrent les peuples Méditerranéens, blancs. Les Berbères, notamment. Ils se sédentarisèrent sur les côtes d’abord, repoussant les Bergers plus au Sud. Le désert, agressé à ses bordures par les gigantesques troupeaux de moutons, ne cessa de s’étendre et devint progressivement une véritable barrière entre les deux Afrique. Les bergers de ce temps descendirent plus au Sud. Ce sont les Maliens d’aujourd’hui. Et les Berbères se divisèrent progressivement en trois groupes différents dans leur mode de vie. Les Berbères des côtes, marins et qui allaient rentrer en contact avec les conquérants des mers, ces commerçants infatigables, inventeurs entre autres, de l’alphabet, de la comptabilité et de la monnaie, les Phéniciens (aujourd’hui, Palestiniens). Ils allaient même un temps envisager de coloniser Rome, tous unis derrière l’ambitieuse capitale Berbéro-Phénicienne, Carthage. En échouant, ils allèrent se romaniser, adopter le Christianisme avant Rome, et plus tard allaient se convertir sans trop de difficultés à l’Islam, cette religion écrite dans une langue sémitique, l’Arabe, si proche du Phénicien, une autre langue sémitique, qui avait « fertilisé » leur propre langue.

    Ce groupe, ce sont ceux que l’on appelle « arabes », aujourd’hui, en fait des Berbères arabisés. Il n’y a toutefois aucune homogénéité dans la langue d’une région à l’autre, et le vocabulaire porte la marque de la richesse de leur histoire, phénicienne, romaine, wisigothique, byzantine, vandale, arabe, ottomane, espagnole, française.

    Le deuxième groupe rentra plus loin dans les terres, développa les cultures, peupla les montagnes. Ce sont les Kabyles, les Chaouis. Il suffit de regarder le costume féminin, il semble comme figé dans l’antiquité, avec sa taille basse, ses plissés, ses couleurs vives, les rubans dans les cheveux parés de bijoux. Seule influence de l’islam, un foulard qui vient se rajouter à la chevelure, en l’emballant, quand la femme sort du village pour voyager, et éventuellement un haiek. La délimitation des territoires des hommes et des femmes, parfois très marquée lors des fêtes, porte autant la marque des civilisations méditerranéennes que de l’Islam puisqu’on la retrouve en Sicile ou dans la Grèce ancienne. Ils continuent de parler le Berbère, avec des variantes assez importantes d’une région à l’autre pour eux aussi, au gré des influences.

    Le troisième groupe, ce sont les Berbères du Sud. Comme toujours quand un peuple envahit un territoire, une sorte de zone tampon finit par apparaître. Dans le Maghreb, c’est le Sahara où les Maliens et les Berbères se sont progressivement assimilés les uns aux autres pour donner naissances à divers peuples, dont le peuple Touareg, ces grands commerçants, ces passeurs de civilisations et de richesses, qui mettaient en contact l’Égypte, le Mali, les Arabes et l’Afrique du Nord, et donc l’Europe. La splendide Ghardaya, en pays Mzabite, fit baver Le Corbusier.

    Les Juifs étaient en Algérie depuis longtemps, très longtemps. Parfois plus de 2000 ans. Ils arrivèrent peut-être quand les Phéniciens fondèrent Carthage. Ils étaient là quand les Romains arrivèrent. Ils étaient Juifs de culture Berbère, certains chassés de Jérusalem par les romains, d’autres venus faire du commerce, installés dans la population locale, en adoptant les usages et faisant parfois preuve d’un certain prosélytisme religieux, convertissant des villages Berbères ici et là, ce qui facilita peut-être l’adoption du monothéisme par la suite. Ou bien Séfarades, ils étaient commerçants, médecins, philosophes et musiciens, ils deviendraient le poumon du Maghreb, l’agent pacifique de l’arabisation, venant d’Andalousie, notre paradis perdu qui trouva sa continuation dans le Maroc unifié dès les 17e siècle, et jusqu’à cette fière ville de l’Ouest, Tlemcen. On ne sait trop, d’ailleurs, parmi les grandes familles de Tlemcen, qui était juif et qui ne l’était pas…

    Louis-Philippe et les Anglais

    Un jour, un ministre de Louis-Philippe eu vent que l’Angleterre s’apprêtait à entrer en Afrique du Nord. Et voilà comment fut décidée la colonisation de l’Algérie. Ceux des côtes résistèrent pour le principe, mais ils en avaient vu d’autres. Le grand héros national, Abd El Kader, fini par se rendre lui aussi, après une longue résistance, et avec lui beaucoup de tribus. La Kabylie continua à se battre. Jusqu’en 1857. Et c’est ainsi que cet assemblage de Berbères, que les modes de vie, les langues, l’histoire, les pratiques et les « maîtres » successifs avaient séparés, les interprétation de l’islam et les guerres avaient divisés, se trouvèrent réunis dans une sorte de gros pâté que le colonisateur appela du nom de la ville qui avait fait trembler les marins pendant si longtemps. Algérie.

    Une histoire très ancienne donc, complexe, riche, dont mêmes les « Arabes » sont fiers au fond d’eux. Rome émergeait à peine que déjà, dans le Maghreb, les femmes tissaient les superbes tapis, préparaient l’huile d’olive et des figues séchées, cultivaient les bleds en abondance qui étaient vendus aux commerçants Phéniciens…

    Carnets d’Orient, de Jacques Ferrandez. Une magnifique bande dessinée dont la publication suit son cours, et qui retrace l’histoire de l’Algérie coloniale, du côté pied-noir. Dans le premier tome, il rend merveilleusement compte de ce patchwork coloré, multiculturel, et qui reflètait si bien la richesse de ces 3000 ans d’histoire, cette richesse qui excita les artistes, particulièrement Delacroix (Femmes d’Alger dans leur appartement). On y croise les femmes juives que l’ordre musulman (dhimma) autorisait à circuler sans foulard, parées de bijoux, d’étoffes riches. On peut bien sûr être choqué par la forme que prenait l’islam, avec ces femmes voilées, mais c’était ainsi…

    Après la guerre et les premiers massacres, la France finit par adopter la sage politique Turque : laisser les Algériens s’administrer, et éventuellement, arbitrer les conflits. Ceux-ci se firent à ce nouveau maître. Les soldats se montraient assez coopératifs, et se firent admettre. Les notes des bureaux arabes dans les années 1860 sont très précieuses aujourd’hui pour comprendre l’ancienne société Algérienne, avant son démantèlement. Ils fournissent un très précieux et bien involontaire travail ethnologique.

    Car si ni Louis-Philippe, ni Napoléon III n’avaient que faire de l’Algérie, laissée aux spéculateurs comme l’explique si bien Balzac dans La cousine Bette, la République fraîchement proclamée en 1870 allait, elle, totalement revisiter la politique. Elle allait tout d’abord y envoyer des Communards, puis les Alsaciens dont elle ne savait que faire après les avoir encouragés à quitter leurs terres dorénavant allemandes. Les premières grandes expropriation eurent lieu, scellant le destin des populations françaises d’Algérie, désormais considérées comme intrues. La République, armée de ses valeurs Universelles relégua les populations au rang de main d’oeuvre d’appoint destinée à aider les colons à développer le pays. Pire, alors que Napoléon III avait par décret autorisé les 3 millions « d’indigènes musulmans », les 300.000 « étrangers » (Espagnols, Italiens) et ses 35.000 « indigènes israelites » à demander la nationalité française (décret du 21 avril (!) 1866), les décrets Crémieux (24 octobre 1870) allaient donner aux Juifs l’automaticité de cette nationalité, et en exclure les « indigènes musulmans ». Les Musulmans commencèrent à regarder les Juifs comme des traîtres car jusqu’alors, ils avaient partagé l’histoire du pays. C’est une blessure profonde qui a engendré l’un des pires malentendu de l’histoire Algérienne avec des conséquences jusqu’à nos jours.

    La République

    Quand la République passa enfin entre les mains des Républicains, lors des élections de 1878, les Communards furent graciés, mais la politique Algérienne n’allait, elle, pas changer.

    En 1914, on envoya les « indigènes musulmans », privés de droit de vote, et pour leur grande majorité privés de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire, aux premières lignes aux côtés des Bretons. Il y eut le centenaire de l’Algérie Française en 1932, avec sa nouvelle vague d’expropriations, ses déportements massifs de populations dans l’Ouest du pays, afin de franciser l’Algérie disait-on, mais dont le but était d’enrichir de grands bourgeois qui revendaient au prix fort des produits agricoles, bleds, fruits, légumes, produits à très bas coût Outre-Mer. Il y eut l’appauvrissement sans fin des populations rurales, souvent privées de leurs terres, réduites au travail journalier sur ce qui fut leurs terres, privées du droit de grève et des libertés syndicales.

    Dans les villes, dans les quartiers populaires,  un vague brassage s’opérait malgré tout puisque c’étaient les seuls endroits où des indigènes musulmans pouvaient être scolarisés. La littérature Algérienne y puisa ses premiers grands écrivains modernes, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib [3]Kateb Yacine [4]Assia Djebbar, ceux qui bientôt, dans les années 50, allaient exprimer chacun à leur façon la réalité coloniale dans des oeuvres majeures. Avec une mention spéciale pour Kateb Yacine avec Nedjma, le livre de la génération de l’indépendance. Un livre d’errance, comme privé de racines.

    En France, personne ne s’en souciait. Une grande partie de la population vivait de très peu, et connaissait finalement très mal les départements français d’Algérie. Et cette appellation d’indigènes ou de sujet musulman renvoyait la population à un archaïsme dont la France Républicaine se croyait débarrassée, en créant une division que pourtant la laïcité si souvent invoquée réprouvait : il y avait les Français, et il y avait les Musulmans.

    La laïcité

    Car quand on parle en France de laïcité de nos jours, les deux camps en présence ignorent ou feignent d’ignorer son histoire.

    La « gauche » n’a jamais eu avec la religion une histoire heureuse. Un débat religieux, celui de la Bulle Pontificale Unigenitus, acceptée par Louis XIV en 1713 et portant interdiction du Jansénisme, a empoisonné tout le 18e siècle et est considérée comme une des causes majeures de la Révolution. En obéissant à une politique Pontificale, le Roi fut accusé par les légistes, puis les philosophes, d’obéir à une puissance étrangère, de ne pas avoir discuté cette politique avec ses parlements et d’avoir ainsi transgressé la constitution. La gauche de l’époque s’est donc battue pour le droit des Jansénistes contre l’Église.

    Lors de la Révolution, elle eut sa revanche avec la loi portant Constitution Civile du Clergé. La révolution voulait instituer la liberté de culte et extraire la religion catholique de l’influence d’une puissance étrangère: le Vatican. Le clivage droite catholique rurale / gauche anti-cléricale urbaine date de cette période et Zeev Sternhell y voit même un moment clé qui, avec l’exécution de Louis XVI, donnera naissance à l’extrème-droite française et européenne, le clergé et les monarchistes ayant développé la thèse d’un complot des Juifs, des Protestants et des Franc-maçons, orchestré par une puissance étrangère, l’Angleterre.

    Un siècle plus tard, et après que les milieux anti-républicains aient affûté leurs armes théoriques (on pense à Charles Maurras en particulier), l’affaire Dreyfus fut un nouvel épisode de confrontation et allait obliger la gauche à définir enfin sa position sur la question religieuse, elle qui avait progressivement adopté un athéisme militant, en réponse à l’anti-républicanisme de l’église. Si la droite fit bloc pour accuser Alfred Dreyfus de trahison, la gauche se divisa en deux blocs. L’un parmi lesquels Jean Jaurès, qui estimait qu’il fallait défendre Alfred Dreyfus contre ce qui leur apparaissait comme un complot Catholique et antirépublicain. Et l’autre, autours de Jules Guesdes et des anarchistes, qui considérait que ces histoires étaient des histoires de bourgeois. C’est l’alliance de plus en plus manifeste des catholiques, des antirépublicains, des monarchistes et des bonapartistes, ainsi que l’intelligence de gens comme Émile Zola qui décidèrent Jules Guesdes à défendre Alfred Dreyfus. Aux élections suivantes de 1898, après avoir gagné la bataille de l’opinion en démontrant le complot antirépublicain de la réaction, une majorité de gauche dite radicale (la gauche des républicains), appuyée pour la première fois par l’extrème-gauche (les socialistes), remporta les élections et vota la loi de séparation de l’Église et de l’État, faisant de la France un État laïc.

    Les invocations actuelles à la République et la Laïcité n’ont donc pas grand chose à voir avec loi de séparation de l’Église et de l’État qui cherchait à écarter de la sphère politique les groupes de pressions qui tendait à imposer leur loi pour renverser la République, à moins que l’on suppose que les Musulmans travaillent contre la France et veuillent renverser sa République. Certains récemment on franchi le pas dans ce type de discours.

    Les indigènes musulmans

    Toute égalitaire (à l’exclusion notable des femmes et sans même tenir compte des inégalités sociales) qu’elle était devenue, la nouvelle République laïque s’arrêtait aux indigènes musulmans qu’elle renvoyait à leur religion quand elle prétendait partout ailleurs instituer des hommes libres, des citoyens. Cette même République laïque qui sortirait Jeanne d’Arc en 1914, escortée d’une armée de curés, pour une grande communion laïque où périrent des dizaines de millions de gens.

    Ce statut inégalitaire et la pauvreté allaient pousser de plus en plus d’indigènes musulmans des départements français d’Algérie à venir en Métropole. S’ils craignaient le climat, froid, ils aimaient la jovialité de la population, sa simplicité et son relatif respect envers les étrangers, qui contrastaient avec le sentiment d’exclusion dans la colonie. Certains ouvraient de petits cafés où ceux de leurs villages venaient noyer l’ennui, la solitude, la tristesse. Cette immigration était masculine. On y parlait politique. Il y avait ceux qui rêvaient de restaurer un ordre ancien, où la religion et les clans retrouveraient leur place. Il y avait ceux, comme mon père, qui rêvaient d’une République, avec l’école obligatoire et la liberté politique, comme en France, mais par les Algériens, et pour les Algériens. Ceux-là se considéraient comme laïques, dans le sens de la séparation de la religion et de l’État, tout en étant musulmans. C’était certainement la tendance la plus ambitieuse politiquement car dans leurs rêves, ils plaçaient leur pays à égalité avec la France…

    Quand la Deuxième guerre mondiale survint, les élites françaises eurent enfin leur revanche. On accuse souvent la gauche d’avoir voté les pouvoirs à Pétain : c’est faux. C’est oublier que bien peu de députés et sénateurs étaient présent lors du vote car le pays était complètement désorganisé, les routes et les voies de chemins de fers avaient été bombardées. C’est oublier la tentative de Léon Blum et de Pierre Mendès-France, accompagnés d’autres parlementaires, de partir constituer un gouvernement en exil… à Alger, et qui furent arrêtés en chemin.

    Sur le front, comme l’ont raconté tous les témoins, en se réveillant un matin, les soldats ont constaté que leurs généraux étaient partis en emportant les armes ou les munitions. La République fut trahie par ses élites, des élites qui « préféraient Hitler au Front Populaire » et qui voyaient là une revanche sur la Révolution, la séparation de l’Église et de l’État et les droits syndicaux, une République qu’ils appelaient « la gueuse », tant elle s’identifiait désormais aux luttes sociales, et aux pauvres. Les élites Françaises n’aiment la République que quand elle les sert. Pour ceux que cette idée rebute, ils peuvent toujours lire L’étrange défaite, de Marc Bloch.

    De son côté, de Gaulle constitua sa coalition très patiemment. Réactionnaire Maurassien et antirépublicain, le spectacle de la collaboration le convertit à la République. Par réalisme, il accepta de travailler avec les communistes et les socialistes : la droite était, dans son ensemble, totalement compromise. À Londres, ces communistes, ces socialistes, ces radicaux, et puis aussi de jeunes chrétiens influencés par les doctrines sociales de l’Église, en d’incessants échanges, parfois rudes, constituèrent un Conseil National de la Résistance d’où émergea progressivement le visage d’une France nouvelle, sociale et démocratique. Tout était passé en revue.

    Tout, sauf une chose : les colonies, et au milieu d’elles, l’Algérie. La France nouvelle ne toucherait pas aux puissants intérêts dans les colonies ; peut-être même fallait-il au contraire se les concilier pour gagner la guerre, Alger devenant à partir de 1942 la base avancée de l’Armée Américaine.

    Fin de 1ère partie

    Notes

    [1] Mouloud Feraoun, Le fils du pauvre (un roman décrivant la vie quotidienne dans un village de Kabylie dans les années 50).
    [2] Mouloud Mammeri, La colline oubliée (une histoire en Kabylie pendant la seconde guerre mondiale).
    [3] Mohammed Dib, La grande maison (l’ouest algérien après les grandes expropriations, un très beau roman).
    [4] Kateb Yacine, Nedjma (le roman de l’errance, des êtres privés de racines : LE roman de l’indépendance).

    Pour aller plus loin
    — À voir, une vidéo d’Alger, à la fin du 19eme siècle.
    — Un site à découvrir : Le journal d’un appelé en Algérie, entre 1960 et 1962.
    — 1956, une sale histoire (sur Vodeo, en location)
    — À lire sur Wikipédia: les Berbères, les KabylesTlemcen et Oran.

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    [tab title=”2ème partie”]

    En Algérie, les temps avaient changé, une petite élite instruite avait fini par émerger, frottée aux idéaux républicains, communistes, socialistes. C’est elle qui avait progressivement convaincu la population qu’il y avait intérêt à aider la France pour renégocier après la guerre les termes de la présence Française. Le 8 mai 1945, jour de la fin de la guerre, des manifestations de joie traversèrent le pays. Au milieu de ces cortèges apparut pour la première fois le drapeau Algérien : un policier tua le porteur du drapeau. Il y eu alors des débordements, et la répression fut sanglante. 30.000 à 45.000 Algériens (d’abord un millier, révisé officiellement par la France à 17.000, ce chiffre étant contesté par les historiens) furent massacrés. Si la guerre venait de prendre fin en France, le nouveau gouvernement de la République signifiait au peuple Algérien que le concernant, elle ne faisait en fait que commencer.

    La répression de Sétif et de l’Est Algérien laissa une trace profonde au sein de la jeune génération Algérienne qui comprit alors que la nouvelle République, toute à ses valeurs de liberté et à son universalisme, veillerait au status quo. Instruits, maîtrisant les belles lettres, ils n’en seraient pas moins des sujets, non des citoyens, leurs papiers précisant leur qualité de musulmans.

    Si la gauche officielle, le parti communiste, le parti socialiste SFIO, ne s’occupaient pas de ces Arabes, comme on commençait à les appeler en métropole, là aussi les choses évoluaient, particulièrement autours de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ainsi que leur revue Les Temps Modernes. Jean-Paul Sartre rendait à l’intellectuel la place que lui avait volée la Révolution Française, une position autonome, critique, indépendante et libre, un témoin jeté dans le monde. Les Temps Modernes fut la première revue d’une réinvention de la gauche, on peut y trouver l’origine de cette deuxième gauche qui allait se manifester plus tard au début de la guerre en Algérie. De 1946 à 1949, Jean Genet, Michel Leiris, Franz Fanon, Claude Levy-Strauss, Claude Lanzman, Boris Vian… La revue inventait son époque, brassait les idées, mais que ce soit à travers les chroniques de jazz, les premiers pamphlets de Franz Fanon et les premières pages de Tristes tropiquesles Temps Modernes plaçait la gauche dans l’obligation de penser le monde et de l’écouter, en arrêtant de le penser à partir de critères strictement français.

    Les choix politiques de Jean-Paul Sartre allaient progressivement diviser cette nouvelle gauche en gestation, mais il n’en demeurait pas moins que le pli était désormais pris de penser indépendamment des partis politiques et des poses qu’ils prenaient au gré des remaniements ministériels incessant de la Quatrième République : le boudeur De Gaulle attendant son retour, les communistes assiégés, exclus et repliés sur eux-mêmes, et les ministres interchangeables de l’improbable tandem socialo-centriste. Cette gauche nouvelle multipliait les clubs et les cercles de pensée. Gille Martinet créait France-Observateur, Jean-Jacques Servan-Schreber L’Express. Castoriadis pensait Socialisme ou Barbarie. L’indépendance de penser dans ces groupes qui gravitaient plus ou moins autours de Les Temps Modernes permettait de surpasser les divisions et cette espèce de passage à vide de la première moitié des années 50.

    Pierre Mendès-France

    Quand Pierre Mendès-France, ancien résistant, devenu Président du conseil (premier ministre), réussit à conclure la guerre en Indochine, les plus modérés de cette gauche nouvelle applaudirent, quand les autres éxigèrent que l’on pense enfin à décoloniser. C’est l’époque de Les damnés de la terre, de Franz Fanon. Mais quand le 1er novembre de cette même année 1954, le Front de Libération Nationale (FLN, groupe décidé à se battre pour obtenir l’indépendance) organisa des attaques synchronisées sur tout le territoire Algérien, les espoirs de modération ne firent pas long feu. Pierre Mendès-France fut conduit à démissionner. Pas qu’il fut pour l’indépendance, mais pour le moins il pensait qu’il convenait d’ouvrir un dialogue sur cette nouvelle « question Algérienne ». On connaît la suite, l’engrenage répression / mobilisation / répression, et la propagande aux actualités présentant la Résistance Algérienne comme un groupe de terroristes isolés.

    Les Algériens, à qui on niait le droit d’être Algériens, alternativement terroristes, musulmans, arabes, étaient opposés à des populations locales dépeintes alternativement folkoriquement traditionnelles (femmes voilées, you you à l’arrivée de l’armée), ou intégrées, menacées par de dangereux criminels musulmans manipulés par Moscou et Nasser. La France, mère Patrie civilisatrice, République Laïque et Universelle, terre des droits de l’homme et du citoyen, répandait ses bienfaits et ses vertus émancipatrices, la liberté, les lumières en ces terres arriérées d’où toute Culture était absente, avec le grand C si cher à Alain Finkelkraut.

    Et peu importait s’il n’y avait pas d’écoles. Et peu importait si la population ne pouvait pas voter et se voyait refuser l’accès à l’Universel, à la laïcité, aux droits de l’homme et à la citoyenneté. Et peu importait si lors de l’épidémie de typhus en Kabylie, en 1941, les médecins ne prirent pas la peine de se déplacer dans les villages. Et peu importait si les populations des colonies avaient pris part à l’effort de guerre… La République Française, Laïque et Universelle, était généreuse avec ses enfants à qui elle apportait la civilisation qui leur faisait tant défaut, il fallait juste laisser le temps aux populations indigènes de s’adapter, et donc les rebelles devaient être arrêtés et punis.

    En 1956, alors que la guerre n’était pas encore irréversible, un espoir monta quand les élections furent remportées par une grande coalition réunie autours de la SFIO (l’ancien Parti Socialiste, fondé en 1905), menée par Guy Mollet et à laquelle s’était joint Pierre Mendès-France, qu’on présentait dans la jeune nouvelle gauche comme l’homme de la situation. Le Front Républicain, qui divisa ceux qui osaient y croire et ceux qui ne s’illusionnaient pas, rassemblait sur l’essentiel : agir vite et en profiter pour régler la question coloniale.

    Guy Mollet

    La première déception vint avec la désignation de Guy Mollet, qui était en fait un pur produit de l’appareil socialiste et de sa puissante fédération socialiste du Nord. Sous son aile grandissait Pierre Mauroy. Et puis, il y avait toutes les têtes habituelles de la Quatrième République, parmi lesquelles François Mitterrand (pas encore socialiste, et appartenant à un petit parti centriste et anticommuniste, l’UDSR), à l’Intérieur et qui était sur la question Algérienne un des plus modérés des conservateurs, soucieux d’une certaine forme d’évolution du statut. Il y avait Gaston Deferre. Quelques attentats, une visite lamentable en Algérie où il fut reçu à coup de tomate par les pieds-noirs (les Français) entraînèrent Guy Mollet à prendre la décision de mobiliser le contingent contre le FLN.

    Il décida même l’interdiction de la célébration des fêtes du 14 Juillet. On allait pacifier. Maurice Papon, qui s’était signalé par des déportations de Juifs pendant l’Occupation en tant que Préfet, fut désigné pour s’occuper des Aurès. Et puis on fit détourner un avion de cadres du FLN le 22 octobre 1956, et on les jeta en prison. La France fut condamnée à l’ONU, ce qui fut caché aux Français: l’information était contrôlée, et François Mitterrand veillait au moral des troupes. Le Parti Communiste continuait de demander des négociations, tout en veillant à bien éviter de rentrer dans les détails: il y avait un important électorat pied-noir dans les quartiers populaires. Le PCF milita jusqu’au bout pour des réformes, jamais pour l’indépendance. Et il exclut sauvagement celles et ceux qui aidèrent les Algériens. Alain Krivine et les « Italiens » de l’UNEF ou des Jeunesses Communistes en feraient bientôt l’expérience.

    La désillusion était grande dans ce qui commençait à s’appeler la deuxième gauche : L’Express, France-Observateur, Les Temps Modernes, Libération (le journal d’après-guerre dirigé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, et qui disparut au début des années 60), ainsi des pans entiers de la SFIO qui quittèrent leur parti. Parmi eux, Charles Hernu, Alain Savary, Jean Poperen, mais aussi Gaston Deferre qui, ministre, venait de faire voter une loi accordant, enfin, la citoyenneté aux Algériens, et se désolidarisa du détournement de l’avion du FLN. Ce fut l’époque des clubs, et du PSA (Parti Socialiste Autonome) qui, en 1958 devint le PSU (Unifié), regroupant tous ces clubs et partis ayant refusé la politique de la SFIO et ayant, enfin, clarifié leur position sur la colonisation. Le PSU a été la seule formation politique à réclamer ouvertement l’indépendance sans condition, à dénoncer la torture qui était pratiquée à grande échelle, à aider activement le FLN (porter des valises) et à soutenir les appelés (ces jeunes de 19 ans envoyés faire la guerre lors de leur service militaire de 2 ans) insoumis et déserteurs. Pierre Mendès-France y adhéra.

    Un brillant énarque, qui allait livrer en 1958 le plus violent acte d’accusation contre la guerre faite par la France (démolitions de villages à grande échelle, déportations, exécutions de civiles, terre brûlée, camps de concentrations, mortalité infantile quasiment planifiée, etc) s’apprêtait à en prendre la tête. Michel Rocard.

    De son côté, autour de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, en compagnie de la jeune avocate Gisèle Halimi, on dénonçait la torture à grande échelle, et en particulier l’utilisation du viol comme outil de torture (procès Djamila Boupacha). Henry Jeanson, enfin, organisa de véritables réseaux d’aide aux Algériens et trouva dans L’ExpressFrance-Observateur et Les Temps Modernes des soutiens importants.

    De Gaulle revint au pouvoir le 13 mai 1958, après une mise en scène préparée de longue date par la presse conservatrice (France-Soir en tête) qui martelait depuis des années qu’il était le seul recours possible. Il revint grâce à un coup d’état, la prise du pouvoir du gouvernement local d’Alger par l’armée. Nommé Président du Conseil par le Président René Coty, il alla immédiatement voir ses nouveaux alliés, à Alger, « Je vous ai compris ». Il jouait également un fantastique mensonge à une population pied-noir inquiète, en se gardant bien de leur dire qu’ils devraient accepter une évolution. Au contraire, la propagande officielle mettait en avant leur rôle dans la défense de la France contre le communisme, et la population pieds noire, surtout les plus pauvres, y croyait. Les plus riches, eux, quittaient déjà le navire en rapatriant leur argent. Coincés entre ces Français dont un certain nombre les regardaient avec mépris en les considérant comme des Arabes, et des Algériens aidant désormais de plus en plus la résistance, les Juifs s’accrochaient comme ils pouvaient à cette République leur avait autrefois donné la nationalité.

    Alors que la résistance visait la France uniquement, et pas les Juifs en tant que Juifs, les services secrets Israéliens s’en mêlèrent, accroissant encore un peu plus le fossé avec la population Algérienne. Pris aux piège par les événements et la guerre, par le statut de Français que leur avait accordé le décret Crémieux, mais également par leur choix de choisir la France contre les Algériens dès 1945, les Juifs Algériens savaient que l’indépendance se ferait non plus seulement sans eux, mais aussi contre eux, car dans le monde bipolaire de Yalta, on devait choisir son camp. Et les Arabes étaient avec les Russes, comme Nasser, qui était décidé à en découdre avec Israël, soutenu par les Américains. De leur côté, les Juifs de métropole, Ashkénazes, ne s’intéressaient pas à ce qui se préparait. Beaucoup même étaient contre la guerre. Ils avaient généralement une méconnaissance totale du judaïsme Nord-Africain.

    En 1961, alors qu’en cachette De Gaulle négociait, son premier ministre Michel Debré avait les mains libres pour imposer le couvre-feu aux Français Musulmans : encore un bel exemple de laïcité. La Fédération de France du FLN décida d’une marche pacifiste, le 17 octobre, afin de dénoncer les mesures discriminatoires qui frappaient les Algériens, ainsi que les disparitions qui se multipliaient depuis l’été. Le nouveau préfet de Police, Maurice Papon, qui était responsable de la mort de 200.000 à 400.000 Algériens au cours de la campagne de « pacification » (les chiffres sont incertains, et on découvre encore de nos jours des charniers), fit preuve du même zèle Républicain qu’en Algérie. Sous les caméras de la télévision Belge, de la télévision Américaine et de la BBC, mais en absence de la RTF, 400 Algériens furent assassinés à coup d’armes à feu ou lynchés jusqu’à ce que mort s’ensuive, des milliers furent frappés et blessés, souvent au visage, et emmenés au Vel d’Hiv.

    Massacre. Censure.

    Le lendemain, Le Monde, Libération, l’Express et L’humanité furent censurés. On avait chassé l’Algérien dans le centre de Paris, dans le bois de Boulogne, sur les boulevards. On en exécuta une cinquantaine dans la cour de la Préfecture de Police de Paris, qui furent ensuite jetés derrière Notre Dame. On repêcha des cadavres pendant des semaines. Seules les images des télévisions étrangères nous permettent de saisir l’ampleur de cette répression destinée à défendre la République Française. Les militants du PSU, les jeunes de l’UNEF s’illustrèrent en aidant les manifestants qui fuyaient comme ils pouvaient : la RATP avait en effet sorti ses contrôleurs, empêchant des milliers de manifestants de trouver refuge dans le métro alors qu’ils étaient poursuivis par des forces de l’ordre en furie, chauffées à blanc par des messages radios contradictoires venant de la Préfecture les informant que les manifestants étaient armés. Les bus, comme en 1942 pour les Juifs, transportaient les Algériens au Vel d’Hiv. Mon père m’a raconté les cadavres dans les arbres: les policiers tiraient sur des manifestants terrorisés et réfugiés dans les arbres, comme le révèlent des images des télévisions américaine, belge et britannique.

    Le Parti Communiste organisa une manifestation contre la répression. Il y eu trois morts et une violente répression à Charonne, et c’est ainsi que trois morts Français effacèrent la boucherie du 17 octobre. Je ne dis pas que les uns étaient mieux que les autres. Mais je constate que la mémoire a vite oublié les centaines d’Algériens. Comme toujours.

    Il y eu le coup d’état manqué de l’OAS en 1962, quand il était évident que la partie était perdue. Et les Accords d’Évian. Et le référendum. Désormais, les Français d’Algérie devaient quitter dans la panique. Pas à cause des Algériens, mais à cause de l’OAS (un groupuscule para-militaire d’extrème-droite) qui commétait des attentats destinés à ruiner toutes les chances de réussite de l’indépendance, et tenta même d’assassiner le Président de Gaulle.

    En juillet 1962, enfin, après 8 ans de guerre et plus d’un million d’Algériens et 30.000 Francais tués, il y eu l’indépendance. Et les Algériens, qui jamais n’avaient vécu dans un cadre unifié, en tant qu’Algériens, se retrouvaient libres dans un pays dont une partie des personnes qualifiées venaient de partir.

    De l’autre côté de la Méditerranée, des drames sourds commençaient. Celui des pieds-noirs, arrachés à leur quotidien, au soleil, aux odeurs, aux couleurs. La plupart étaient des gens simples, commerçants, instituteurs, employés de bureaux de petites sociétés de commerce. Leurs grand-parents avaient été envoyés là, et voilà qu’ils refaisaient le chemin en sens inverse, dans un pays qui voulait les ignorer, et qui les méprisait. Ils avaient un drôle d’accent, ils faisaient penser à des Arabes. Ils recevaient des allocations et rappelaient cette guerre que l’on ne nommait pas, l’appelant « événements d’Algérie ».

    Le drame des harkis aussi commença. Certains avaient suivi la France parce qu’ils n’avaient pas eu le choix, d’autres parce que… c’est la vie. Et voilà qu’ils se retrouvaient en France, Français avec des « têtes d’Arabes ». Et haïs des Algériens dont les enfants ne parleraient jamais à leurs enfants. Des Algériens qui, eux, pansaient la douleur de leurs morts et de leurs villages rasés, et devinrent des travailleurs immigrés s’entassant dans des hôtels du 18e ou bien dans les bidonvilles en bordure des grandes villes, leurs pauvres conditions de vie leur donnant rapidement la réputation d’être sales, voleurs et de jouer du couteau.

    Et puis il y eu la douleur sourde, profonde, indélébile, et jamais exprimée des Juifs, arrachés à un pays qui était le leur depuis des siècles. Privés des couleurs, des odeurs, de la langue, avec leurs têtes d’Arabes. Les Ashkénazes qui les regardaient comme les Français regardaient les immigrés Algériens. Vulgaires, sans culture, sans éducation. Eux, qui parlaient dans la langue du Califat de Cordoue. Reinette l’Oranaise, Enrico Macias, ou Lili Boniche le chanteur de Châabi Algérois…

    Les « purifications »

    Dans le ventre des Juifs d’Algérie, Séfarades ou Berbérisés, il y a le lointain échos de la Shoah mêlé au souvenir du paradis dont ils ont été chassés. Avec le départ de ses Juifs, partie intégrante de son patrimoine, sa minorité unifiante, présente partout depuis longtemps sur tout le territoire, porteuse d’une part réelle de notre Arabité mais aussi de notre berbérité, c’est un pays sans saveur, uniformisé, qui s’apprêtait à naître, dirigé par une élite peu instruite et plus ou moins pistonnée.

    La suite de l’histoire de l’Algérie n’est que succession de « purification ». C’est d’abord le président Ben Bellah exilant, dès 1962, Mohammed Boudiaf, un des fondateurs du FLN. C’est l’année suivante la répression qui s’abattit sur les Berbères de Kabylie, accusés de vouloir faire sécession et de travailler pour restaurer le pouvoir colonial (agents de l’impérialisme français), l’accusation perdurant encore de nos jours. Et puis ce fut le coup d’état de Houari Boumedienne destiné à mettre Ben Bellah, fossoyeur de l’Algérie, hors de nuire. Et puis ce fut la quasi interdiction de l’Islam traditionnel, comme celui de ma famille, un Islam qui savait s’arranger avec les hommes tels qu’ils sont (Marabouts). Et puis ce fut le recrutement de professeurs d’Arabes venus d’Égypte, destinés à Arabiser une Algérie Socialiste bien décidée à jouer la carte Pan Arabe avancée par Nasser, pour le coup trop heureux de pouvoir se débarrasser des Frères Musulmans, intégristes financés par l’Arabie Saoudite, c’est à dire, par la CIA.

    Et puis comme ce gouvernement abstrait, dictatorial éclairé, décidé à extirper l’esprit de gourbi (dixit Houari Boumedienne) de la tête du peuple, chercha à expliquer sa politique, il recruta des imams qu’il fonctionnarisa, ceux-ci mélangeant dans leur prêche une interprétation desséchée du Coran, littérale, et fondée sur leur incompréhension des richesses de la langue arabe, et la communication gouvernementale sur les succès de la révolution agraire et du plan quinquennal de développement de l’industrie gazière. Pour le peuple, rien ne changeait. Ou plutôt si. La vie était désormais devenue triste. Il n’y avait pas assez pour tout le monde, et la politique socialiste coupait le pays du reste du monde. Alors qu’à deux heures d’avion, il y avait une importante communauté.

    Cette politique allait marquer l’immigration en France, et dans le débat sur le foulard, la place de l’Islam, on doit l’avoir avec en tête ce fond historique. Un régime dictatorial en place en Algérie masquant son échec économique dans son socialisme, un incroyable besoin de main-d’oeuvre en France: les deux pays allaient tacitement très bien s’entendre. L’Algérie assouplit ses règles d’immigration, créant le billet à prix cassé en vol Air Algérie. La France offrit, elle, toute l’aisance et le confort de ses Foyers Sonacotra où, moyennant un certain prix, on avait droit à une chambre qu’on partagerait, en toute convivialité, avec un de ses congénères, un réchaud, et une vue imprenable sur un parking ou mieux, l’usine où on irait travailler. Dans la France Républicaine et fière de ses principes d’égalité, il était quasiment hors de question, de toute façon, d’espérer un logement décent, autre chose qu’une chambre de bonne, un foyer ou un hôtel au mois. Azzouz Beggag raconte la vie des bidonvilles, les enfants qui courent dans la gadoue… Les Arabes, comme désormais ils étaient labellisés  malgré le fait que la principale communauté venait de Kabylie, avaient la réputation d’être sales, et les femmes d’avoir trop d’enfants, les Français oubliant que leurs parents avaient eux-mêmes eu également des familles nombreuses. Ils commençèrent à s’installer dans les grandes barres de HLM construites à la va vite à la fin des années 60 pour mettre fin à l’habitat indigne, comme on disait, et où les habitants précédents vivaient leur arrivée comme un déclassement. Et quand dans la cité cohabitait un important groupe de Juifs Séfarades, les insultes fusaient, comme à Sarcelles.

    VGE et le regroupement familial

    C’est à ce moment-là que Valéry Giscard d’Estaing encouragea le regroupement familial, aidant l’Algérie du FLN à se débarrasser de trop nombreuses bouches à nourrir et recevoir des devises en ouvrant une deuxième vague d’immigration, celle des femmes, dont il faut rappeler ici que, du fait de la politique raciste de la République Française pendant la colonisation, le gros bataillon était analphabète et ne parlait que sa langue locale (je n’aime pas le terme dialecte, extrêmement irrespectueux). La plupart d’entre elles arrivaient à 30 ans, avec deux ou trois enfants conçus lors des vacances d’été, qui ne s’adaptèrent pour la plupart jamais à ce déracinement.

    Rien n’était prévu pour les aider, les accueillir, leur expliquer. Énormité de l’arrachement, jamais vraiment décidé mais subi, de cette transplantation dans un pays froid, où beaucoup de gens ne vous aiment pas. Impossibilité même de communiquer, lire, échanger.

    Vint le temps des jeunes Algériens nés en France. Les Bereu, puis Beurs, en verlan, comme on commençait à s’appeler entre nous vers 1980. Ceux nés en France, généralement correctement francophones, avec les résultats scolaires qui allaient avec le milieu social, l’environnement (bidonville ou grande barre de « 6000 » voisinant une cité de « 4000 », juste en bordure d’une autoroute et à proximité d’une zone industrielle jouxtant la zone de fret alimentant un grand centre commercial). Et puis ceux nés là-bas, débarqués un jour avec la mère, les frères, les soeurs et 20 litres d’huile d’olive. Ce sont celles et ceux qui eurent bien sûr le plus de problème pour s’adapter, coincés qu’ils furent entre une mère coupée de sa sociabilité habituelle et transplantée dans un environnement hostile où arrivait le chômage de masse. Elles sortaient de chez elles et allaient faire leur course sans être voilées, parce que la pratique s’était perdue, en Algérie, mais tout de même vêtues d’une gandoura et de chaussons, les cheveux roussis au henné.

    Quand en 1995 Khaled Kelkal a été abattu par la police, Le Monde a publié son interview, réalisée par un sociologue allemand un peu auparavant, avant qu’il ne dérape dans le terrorisme. J’ai rarement été aussi ému par un témoignage, car ce qu’il racontait, c’était sa vie, mais c’était aussi la mienne, à une époque où je me bagarrais une fois par semaine chez ma psy pour essayer de reconstituer une personnalité que je ne maîtrisais plus, avec de fortes tendances suicidaires, et où par bribe j’explorais tout ce que la société française, toute à son universalisme et ses principes républicains, nous avait fait subir, à mes parents, à mon frère et à moi, à nous les « bougnoules », les « crouilles », les « melons », les « ratons », les « t’as qu’à rentrer dans ton pays ». Khaled Kelkal expliquait qu’étant brillant élève, il était rentré au lycée où il réussissait parfaitement, mais qu’un jour, il avait pris conscience qu’il était le seul Arabe. Ce fut peut être la partie du témoignage qui me retourna le plus.

    J’avais été délégué de classe de la sixième à la première. Parmi mes supporters en sixième et en cinquième, les « Arabes » et les cancres. En lisant l’interview, donc, je m’apercevais pour la première fois que non seulement je les avais tous vus être orientés, redoubler ou, comme Aicha, fuguer, se droguer, se prostituer et/ou devenir délinquants. En terminale, j’étais le dernier survivant de ce long écrémage. Plus un Arabe. Jusqu’alors, j’avait vécu dans une sorte de cocon, celui que mes parents m’avaient fabriqué en m’interdisant de sortir, en me poussant à étudier malgré la pauvreté dans laquelle nous nous débattions. Car c’est une chose qui aujourd’hui n’est plus du tout discutée, aujourd’hui, la pauvreté des immigrés, ce prolétariat sans défenses, esclave d’un visa, et d’une famille laissée au loin que supportent les mandants envoyés à intervalle régulier. Kelkal mettait le projecteur dessus, et cela me fit terriblement mal.

    Fin de 2ème partie

    [/tab] [tab title=”3ème partie”]

    En 1981, 23 ans après avoir laissé un Général de talent prendre la République (Guy Mollet fut co-rédacteur de la 5e République), 25 ans après avoir enclenché la guerre, la torture et la mécanique des déportations en Algérie, le Parti Socialiste gagnait les élections. Cette victoire n’était pas la victoire du « vieux » parti socialiste SFIO. Le « nouveau » parti socialiste PS s’était construit en opposition à l’ancien. Les textes constitutifs dénonçaient la 3e voix, cette alliance avec le centre, pivot de la Quatrième République, jugée coupable de toutes les abdications. Guy Mollet avait perdu le contrôle : son protégé Pierre Mauroy, fasciné par son intelligence, avait fait allégeance à François Mitterrand.

    Et finalement, la « Deuxième gauche», individuellement d’abord, puis collectivement, avait rejoint ce nouveau parti qui brassait désormais des idées nouvelles et attirait chercheurs et universitaires. Les Rocardiens, comme ils étaient appelés, apportaient une approche plus sociétale (la gauche américaine, disaient les proches de François Mitterrand), et des liens étroits avec la CFDT, les réseaux associatifs environnementaux et beaucoup de groupes de réfugiés politiques d’un peu partout les ouvraient aux questions touchant aux droits des étrangers, au sous-développement. De son côté, Jean-Pierre Chevênement, développait un discours plus traditionnel qui refusait de voir en chaque étranger une histoire, un vécu, mais reprenait au gaullisme une ambition arabe, et particulièrement algérienne auquel il ajoutait une vision de classe où les étrangers maghrébins étaient les prolétaires les plus exploités (cette vision est toujours celle de Jean-Luc Mélanchon, par exemple).

    On avait presque oublié le coup de force d’un maire communiste qui avait envoyé un bulldozer contre un foyer Sonacotra en arguant que sa ville en avait suffisamment comme ça. L’agression d’un groupe de jeunes à Bondy, dont un se fit lacérer le dos à coups de lames de rasoirs (une inscription SS), par le Parti des Forces Nouvelles, passa inaperçue bien qu’elle laissa une trace profonde dans toute la Seine-Saint-Denis. L’attentat de la rue Copernic, enfin, avait focalisé l’attention sur le danger néo-nazi.

    Les premières semaines de l’été 1981 laissaient espérer beaucoup. Il était prévu de donner le droit de vote aux élections locales, et les radios libres envahissaient la FM. Parmi elles, Beur FM, une radio associative. De nos jours, le mot Beur est presque péjoratif, on a oublié que c’est nous qui nous le sommes donnés. Et cette radio était une première dont on ne peut imaginer la portée : pour la première fois, il y avait une radio qui parlait arabe, kabyle, Chlouh, Shaoui, on écoutait Idir et Warda. Un pur produit des enfants des Algériens de France, ce nouveau type de Français.

    La seconde génération

    Parce qu’à cette époque, la Seconde génération relevait la tête, et qu’en son sein, celles et ceux, peu nombreux, qui avaient passé les mailles de l’inégalité scolaire, se préparaient à créer le réseau associatif qui avait manqué à nos parents. L’agression de Bondy, ainsi, donna naissance à Bondy à une association, SOS ça bouge, qui dès 1982, organisait le soutien scolaire des « petits frères », parlait sur Beur FM, et organisait un festival, avec l’un des premiers vrais concerts rai en France et une « Chorba géante ». Le Bondy Blog n’est pas un produit marketing ! A Bondy, il y a une tradition militante très ancienne. Peut-être parce que Bondy, une des villes les plus pauvres de France, est aussi une ancienne bureaucratie socialiste SFIO, que les pieds-noirs y sont nombreux, protégés par une mairie qui accueillait tous les ans toutes les amicales possibles d’anciens d’Algérie, avec une assez importante communauté Juive d’Algérie au milieu. C’est d’ailleurs par leur biais que des liens se tissaient avec cette mairie, teintés certes de paternalisme, mais c’était déjà ça. Le Parti Socialiste Bondynois généra alors son Beur de service. Mais bientôt l’association SOS ça bouge, comme d’autres, allait bientôt avoir à ferrailler avec une grosse structure Séguélo-Élyséenne que vous connaissez tous.

    L’Algérie connut de son côté, une difficile transition après la mort de Houari Boumedienne, quand le Colonel Chadli Bendjeddid devint président. À Alger avaient lieu les premières agressions de femmes en mini-jupes, généralement balafrées avant d’être vitriolées, ce qui provoquait généralement des grèves spontanées de soutien dans les universités où certaines de ces agressions avaient lieu. Curieusement, les grèves étudiantes étaient plus sévèrement réprimées que les Frères Musulmans, comme on commençait à appeler les islamistes.

    En Avril 1980, suite à l’interdiction d’une conférence sur la culture Berbère de Mouloud Mameri, les étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou en Kabylie commencèrent à manifester contre le Parti unique et pour la liberté de parler Berbère, que le parti unique au pouvoir FLN interdisait en forçant à l’arabisation. La répression fut féroce. C’est à cette époque qu’émergea la jeune génération de Berbéristes. Les Kabyles, comptèrent leurs morts, mais rien désormais ne les empêcherait plus d’apprendre leur langue, notamment grâce à l’immigration en France, et aux exilés. Vous connaissez Idir, on peut ajouter Salem Chaker ou Mouloud Mameri. Le gouvernement, lui, conclut la répression par un nouveau tour de vis arabisateur, le français devenant une simple langue étrangère. La piètre qualité des professeurs d’arabe transformait lentement le pays en un gros machin sans histoire, sans culture, sans passé, sans réelle religion, dominé par une clique d’affairistes sans éducation qui se partageaient la manne pétrolière en distribuant les miettes, c’est-à-dire une nourriture pas chère, avec ses colorants chimiques et ses arômes artificiels, mais abondante. C’était fou, toute cette nourriture partout, dans un pays manquant déjà cruellement de tant de logements et d’écoles.

    Car ça ne marchait pas, le pays ne tenait pas sa forte croissance démographique. Pas de travail, pas d’argent, pas de logements, comme s’en amusait Abdelkhader Alloula dans ses pièces de théatre, ou comme le montrait dès 1976 Merzak Allouache dans le film Omar Gatlato. À Alger, on s’entassait à 10, à 15, à 20 dans des appartements minuscules, ce qui n’empêchait pas les journalistes du Monde Diplomatique de s’extasier devant la révolution agraire, la création d’unités sidérurgiques aux technologies soviétiques des années 60 et l’industrie industrialisante (!). Les immigrés, eux, savaient bien que ça ne marchait pas. C’était visible, entre le change au noir toujours plus juteux, 1 Franc pour 2 Dinars, puis 1 pour 3, 1 pour 6…, la corruption visible à l’aéroport Houari Boumedienne où les douaniers vous laissaient passer si vous glissiez 100 francs dans vos papiers, et vous infligeaient un dépeçage en règle des 100 kilos de bagage qu’en bon immigré vous transportiez avec vous.

    Je me souviens d’un type en larmes à l’aéroport, la première fois où j’y suis allé, au bled. Papa était si fier de pouvoir enfin m’emmener (pour certaines raisons qui m’échappent, il était indésirable depuis 1963 jusque vers 1975-1976…), il n’arrêtait pas de me parler. Il était amoureux de son pays, il avait risqué sa vie, lui, le « fils du pauvre » (Mouloud Feraoun), le fils de cette famille de Marabout, lettré mais sans argent, il était sorti de ses montagnes de Grande Kabylie, venu à la métropole, marié à une française que la famille répudia. Et puis là, on était dans un 707, on avait allègrement dépassé la limite de poids des bagages, moi, j’avais peur de me faire enlever (la télé racontait des histoires d’Algériens qui…), et il parlait, il parlait, et l’Algérie comme-ci, et l’Algérie comme ça, toi aussi tu es Algérien, le socialisme Algérien, plus tard ce sera ton pays, etc.

    À l’aéroport, un type qui pleurait, sa femme et leurs enfants en larmes, humiliés jusqu’au trognon, les valises béantes, tous les vêtements, les cafetières expresso, tout déballé, exposé aux regards, et les douaniers qui braillaient, dépêchez vous, vous gênez, bande de saloperie. J’étais effrayé, terrorisé. Mon père me dit de rester calme. J’étais un petit garçon bavard comme mon papa, très souriant. Là, je ne dis rien, j’étais collé à lui. J’ai vu le billet sous les papiers. Hop, un coup de craie sur les bagages, et nous retrouvions tonton Mahfoud, mon oncle, mais surtout le plus grand ami de mon père : ils avaient fait la traversée tous les deux, en 1947, la première fois. Bienvenue en Algérie.

    Je ne me sentais pas en sécurité à Alger, où nous passâmes la journée, mais j’ai tout de suite aimé les paysages de Kabylie. Je passais un mois de vacances fantastique, et puis, de toute façon, au retour, on n’avait pas de bagages.

    Le Roumi…

    Elles avaient toutes des larmes aux yeux en me regardant, les femmes. J’étais un beau petit garçon. Un Roumi… Une vieille dame dont je ne connais trop le lien de parenté, elle vivait à l’écart, seule, m’a regardé fixement. Elle avait des yeux très bleus, très profonds. Elle n’a pas cherché à me parler, comme les autres, elle a bien compris que le Berbère… Elle m’a offert un beignet qu’elle avait fait, croustillant, au miel. Elle a commencé à parler, et les autres femmes ont écouté. Non, elle a bien vu que je n’étais pas vraiment Roumi. J’ai senti qu’elle reconnaissait quelqu’un. J’aimais bien aller la voir. Je n’ai pas connu mes grand-mères. Mais c’est elle, ma grand-mère.

    Je suis retourné 3 fois encore en Algérie. La dernière fois, j’y accompagnais mon père pour son dernier voyage.

    Il y avait en France beaucoup d’espoirs dans la visite de François Mitterrand en Algérie en 1982, et la volonté y était, c’était peut être la seule fois où ça s’est produit. Mais le Président Chadli Bendjeddid avait les yeux ailleurs. Le dollar était cher, le pétrole aussi, les devises coulaient à flot, et pour la première fois, un président Algérien regardait du côté des États-Unis. Quand en 1981, seul, j’ai visité Alger, Oran et Tlemcen, partout, on parlait d’agressions de jeunes femmes par les frères musulmans. Cela inquiétait mon père.

    Depuis 1979, il fréquentait la mosquée du 18e, et souvent, je l’ai entendu parler du travail qu’y faisaient les Frères Musulmans. Leur emprise sur les plus âgés était nulle, mais ils parvenaient à exercer une certaine influence sur les plus jeunes, ceux qui étaient fraîchement débarqués avec le regroupement familial, perdus et sans repères dans ce pays où ils ne trouvaient pas leur place. Un jour, mon père a participé à une éviction des Frères par les fidèles de la Mosquée. Il était hors de lui, il parlait de la CIA, de jeunes qui partaient en Afghanistan s’entraîner. Il disait qu’il avait peur de ce que ça allait donner. L’Iran, paradoxalement, ne lui faisait pas peur. Il n’aimait pas la révolution, mais visiblement, les vicissitudes des chiites ne le concernaient pas. Il en plaisantait même, car c’étaient les Américains qui avaient fabriqué l’Ayatollah Khomeyni après que le Shah eut décidé de s’allier avec l’aile dure de l’OPEP.

    Ce qui l’inquiétait, c’était ce que finançaient l’Arabie Saoudite et la CIA réunis. Plus tard, il commença à animer une de ces petites mosquées sans moyens comme il y en a en banlieue, où il tentait de partager sa culture, son savoir, sa connaissance du Coran, des interprétations, tout ce qu’il avait appris dans son enfance à la medressa et qu’à partir de 1980 il réétudiait. Son ennemi était l’inculture, car il voyait bien l’utilisation politique que certains en faisaient. Un jour, j’étais à Bondy, il y a un jeune qui m’aborda et me demanda si j’étais son fils. J’ai dit que oui. Il m’a présenté ses condoléances, et il m’a dit que mon père était un homme bien, qu’il apprenait l’Arabe aux petits.

    Il y a un terrible besoin de culture dans les cités.

    En Algérie, dans la deuxième moitié des années 80, la jeunesse n’en pouvait plus. À Oran, de plus en plus de jeunes écoutaient du rai, cette ancienne musique des cafés qui raconte l’alcool et l’ennui ou le désir sexuel, et qui connaissait une deuxième jeunesse depuis que des jeunes chanteurs et chanteuses l’avaient électrisé et l’avaient fait sortir de ses cafés. À Alger, le chômage était à son paroxysme et les jeunes passaient leur temps à s’ennuyer dans la rue, adossés aux murs. Le président désirait faire une évolution à l’arabe, un pouvoir ultra-conservateur arabo-islamique (une loi votée en 1985, dite du code de la famille, faisait de la femme une mineure politique privée de droits) et pro-américain. À la veille du Congrès de la fin 1988, sa tendance dans le FLN arrangea, avec des éléments de l’armée, des échauffourées dans Alger qui ne demandait qu’à s’embraser depuis que la chute du dollar et du prix du pétrole avait mis au grand jour l’échec total du régime. Ce fut octobre 88, qui s’étendit à toute l’Algérie.

    Démocratisation

    On commença donc à parler de démocratisation. La presse fusa, comme dans aucun autre pays arabe, chacun voulait faire son journal. Au FLN, la guerre devenait visible entre les diverses tendances, ce qui autorisait, dans la population, des audaces politiques immenses. Les Kabyles ne revendiquaient plus seulement l’usage du Berbère, ils commençaient à l’utiliser librement. À Alger, les Islamistes commençaient à réclamer un pouvoir islamiste, la création d’un Califat d’Algérie. Le président Chadli jouait, lui, avec le feu. Ainsi, malgré l’interdiction constitutionnelle d’instrumentaliser la religion, le premier parti autorisé fut le Front Islamiste du Salut. Je le sais: j’étais à Alger ce jour-là, dans la voiture de mon oncle Madjid, membre éminent du Front des Forces Socialistes (et enseignant en droit), encore interdit, quand l’information est passée à la radio. On suppose que le jeu constituait à manipuler l’opinion et obtenir ainsi, lors des élections, une assemblée ingouvernable, lui permettant d’arbitrer. Il choisit pour opérer cette transition de gouverner avec les jeunes technocrates du FLN qui amorcèrent la libéralisation de l’économie.

    Comme le raconte très bien Rachid Mimouni dans La malédiction, ce jeu pervers du pouvoir Algérien se soldait au quotidien par une poussée de l’islamisme qui apparaissait à bien des jeunes comme la seule alternative valable à un régime qui les avait jusqu’ici méprisés. Pour les autres, ce furent la musique et des comportements inimaginables dans ce pays quelques années auparavant. Concerts en plein air, plages de Bejaia ou de Oran où les amoureux marchaient main dans la main, bikinis, l’Algérie semblait enfin respirer. Dans les centres urbains, les « barbus » et les « bâchées » commençaient à battre le pavé. Le haiek algérien disparaissait au profit de tuniques rigides et sans formes de couleurs sombres que complétaient des foulards noirs, totalement étrangers à la culture du Maghreb. Les hommes, eux, se laissaient pousser la barbe et portaient des vêtements de type Saoudiens. En Kabylie, on disait que le vent du désert soufflait sur l’Algérie. Le ras-le-bol était si grand… Cette populace était conduite par un jeune illuminé, Ali Belhadj, et un ancien cadre du FLN, Abassi Madani. Sûre de sa puissance, elle agressait les institutrices, les femmes seules un peu trop libres ou réputées telles, les communistes. Il accusaient les Kabyles d’être des Juifs, ce qui venant d’eux n’était résolument pas un compliment.

    Aux élections municipales de 1990, le FIS fit un raz-de-marée. En Kabylie, la situation venait de se compliquer un peu plus avec la scission d’un FFS « de l’intérieur », le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd Saadi, très implanté dans le Mouvement Culturel Berbère et dirigé par des militants ayant généralement fait de la prison après les événements de 1980, et le FFS « de l’extérieur », dirigé par son leader historique Hocine Aït Ahmed, revenu de son exil en Suisse où il résidait depuis 1963. À Oran, la nouvelle municipalité se distingua par un édit contrôlant la forme et la longueur des maillots de bains. Les jeunes Oranais partirent passer leur vacances en petite Kabylie. L’abstention avait été importante.

    Le centre d’Alger fut alors livré aux islamistes qui voulaient tout régir comme l’écrivit Rachid Mimouni dans son roman La malédiction. Femmes agressées, médecins interdits d’exercer car ils étaient « mauvais musulmans », écoles occupées par une foule de jeunes venant expliquer ce que devait être une école. Le président Chadli, malgré cela, força la date des élections législatives dont le premier tour se tint en décembre 1991. Le FIS récolta plus de 40%, l’abstention atteignait 45%. Le FLN s’écroulait à 20%, le FFS dominait en Kabylie où le RCD avait boycotté le scrutin. Le lendemain, des associations de la société civile qui s’étaient constituées depuis 1989, groupes féministes, démocrates, syndicats, associations culturelles, Berbères, communistes, militants du RCD, journalistes de la jeune presse indépendante, descendirent dans la rue en demandant une interruption du processus électoral. Le FFS de son côté, isolé car ayant participé au scrutin, organisait une contre-manifestation de démocrates demandant la poursuite du processus et la tenue du second tour; mon oncle Madjid venait d’être élu en Kabylie, dès le premier tour, pour le FFS. Le FIS, lui, se tenait soudainement plus calme.

    L’armée intervint. Elle suspendit les élections et démit le président Chadli de ses fonctions. Elle rappela de son exil marocain Mohammed Boudiaf, qui accepta. Elle espérait trouver en lui une marionnette, ce qu’il ne fut pas. Il se rapprocha des plus jeunes des mouvements issus de la société civile et qui avaient demandé l’arrêt du processus électoral, peu confiant en l’armée et encore moins en les politiques. Il fut abattu en juillet, le même mois qu’eut lieu le premier grand attentat, à l’aéroport d’Alger Houari Boumedienne. Le FIS venait d’être interdit, et la terreur commençait à s’installer. Les intellectuels, les chanteurs, les syndicalistes étaient assassinés les uns après les autres. Bdelkhadder Alloula, Cheb Hasni.

    De la différence à l’insécurité

    En France, à la même époque, c’était un nouveau climat et de nouvelles idées qui s’installaient. Après avoir été tentée un temps par l’approche multi-culturelle (« la France, ça marche au mélange », slogan de la Marche des Beurs, une manifestation partie de Villeurbanne réclamant l’égalité réelle, la visibilité des enfants de la deuxième génération) et parlé de droits à la différence, la gauche fut prise d’assaut par un tir groupé mené par l’extrême-droite ainsi que par la droite qui voyait dans SOS Racisme un germe de « division nationale », et par certains intellectuels. C’est que depuis 1982, la droite avait décidé d’attaquer la gauche sur l’immigration et l’insécurité, concluant des alliances électorales avec le FN, claires (Dreux), tacites (Aulnay-sous-Bois), ou plus souterraines comme dans Magazine-Hebdo, dirigé par Jean-Jacques Aillagon, le MIL, l’UNI, le CNI et Radio-Courtoisie. Le point d’orgue de leur union fut la grande marche pour l’école privée qui rassembla deux millions de personnes. La riposte mitterrandienne fut SOS Racisme, qui affichait clairement la couleur multi-culturelle avec une super star répondant au doux pseudonyme de Harlem Désir et qui ne connaissait des quartiers où s’entassaient les pauvres issus de l’immigration que ce qu’il avait appris dans les formations de la Gauche Socialiste, la tendance néotrostkyste du Parti Socialiste menée par Julien Dray, qui travaillait alors pour l’hôte de Matignon, Laurent Fabius. En 1987 parut La défaite de la pensée, d’Alain Finkelkraut, la plus violente attaque intellectuelle contre les options philosophiques des multi-culturalistes, Claude Levy-Strauss en tête. Alain Finkelkraut y mettait en exergue des valeurs « universelles » et la Culture, avec un grand C, qu’il opposait à une vision rousseauïste, niaise, des culture(s) qui, d’après sa démonstration, conduisaient le monde tout droit à Pol Pot et à Khomeiny.

    La gauche n’était pas prête pour ce débat. La synthèse mitterrandienne avait voulu échapper aux questions qui fâchent: après avoir tenté de récupérer les mouvements qui s’étaient constitués depuis le début des années 80 avec SOS Racisme en reprenant leur discours basé sur l’admission de l’autre, elle se laissa piéger dans le débat sur la différence contre la république. Au passage, SOS Racisme avait fait des dégâts considérables dans le jeune tissu associatif des jeunes de la deuxième génération, des dégâts dont on éprouve de nos jours les conséquences par la difficulté à voir émerger une parole des quartiers ou voir émerger des représentants politiques de qualité issus de ces mêmes quartiers.

    L’affaire du foulard, la première, ce fut vers 1989. Cette première affaire fut d’abord l’occasion d’imposer un autre vocabulaire et une autre perception de l’étranger. Jusqu’en 1986, on disait que la France devait assimiler ses étrangers. L’assimilation transforme généralement celui qui assimile, en fait, l’assimilation est une relation à deux sens. On choisit donc désormais le terme plus ambigu d’intégration, suggérant une obligation pour les étrangers de s’intégrer. Désormais, tout le poids de l’effort devait porter sur l’étranger: ces jeunes filles DEVAIENT retirer leur foulard. Ne pas le retirer était considéré comme un retrait, de fait, de la communauté nationale. Au nom du même universalisme et des mêmes valeurs qui avaient fait de la France un apartheid en Algérie.

    Et puis l’affaire se tassa. Michel Rocard, alors premier ministre, éprouvait un certain malaise à s’exprimer sur cette question car il venait de la gauche sociétale, la deuxième gauche et que, protestant, il mesurait bien la difficile frontière qui sépare la liberté de l’oppression et de la stigmatisation.

    La guerre du Golfe, puis les événements en Algérie, allaient permettre que s’exprime le vrai visage des donneurs de leçon universalistes. Le présentateur Rachid Arab fut suspendu de la présentation du journal télévisé. 95 ans après le Colonel Dreyfus, la France Républicaine et Laïque établissait un crime d’origine. On n’a jamais plus, depuis, discuter de la brillante carrière interrompue par cette expression de l’Universalisme.

    La même année, à Paris, des manifestations de lycéens dégénérèrent. On avait jusqu’ici, à l’initiation de la gauche sociétale, de la gauche communiste et des luttes sociales des années 60/70, parlé des banlieues en terme de mal vivre, de chômage, comme l’illustraient les films Série noireLa smalaTchao Pantin au début des années 80, ce qui avait conduit François Mitterrand à confier à Roland Castro une mission inter-ministérielle sur la ville, puis Michel Rocard à créer un ministère de la ville. Il faut dire que ces politiques cadraient bien avec une certaine vision de la société divisée en classes sociales et elles s’incorporaient bien dans ce qui s’appelait encore socialisme. Là encore, coincée entre le Front National et une droite qui n’hésitaient pas à faire le lien entre immigration et insécurité, une actualité dominée par la première intifada, la guerre dans le Golfe, l’affaire du foulard et le pillage du centre commercial à Montparnasse, la gauche abdiqua sur tous les fronts et commença à distribuer des certificats de bons français en faisant de l’intégration et de la lutte contre l’insécurité une stratégie destinée à éviter une « contagion » du conflit proche oriental et de l’islamisme dans nos cités la nouvelle feuille de route de la politique de la ville. La télévision s’en donnait à coeur-joie, en y ajoutant le rap, une musique encore à l’époque très peu écoutée dans les cités où on lui préférait le funk, mais l’occasion était trop belle de mettre du « nique ta mère » dans les quartiers où on avait entassé les pauvres, et parmi eux les étrangers dont les Algériens composaient la très grande majorité, créant ainsi des sujets de reportages en or pour des médias de plus en plus avides d’audimat. Il n’y a quasiment eu aucun reportage sur la souffrance au quotidien des immigrés assistant impuissants à l’enlisement dans une guerre civile en Algérie.

    Pourtant, ce que vivaient les jeunes et les moins jeunes, en France, en plus du chômage et de la tristesse des cités dortoirs, des reportages les présentant en mauvais français casseurs, c’était aussi cela. La quasi-impossibilité de se rendre là-bas, l’inquiétude, et puis ces flots de cousins, cousines, oncles et tantes cherchant tant bien que mal à fuir l’horreur et débarquant presque sans prévenir, à la recherche de papiers quasiment impossibles à avoir. Une tante, en vacances à Alger, vit le policier à côté d’elle se faire tuer à bout portant, la foule qui rasait les murs dans Alger silencieuse, et puis une explosion, tous ces témoignages que nous recevions de nos proches. La presse libre mais désormais muselée par le climat ambiant, et des forces de sécurité protégeant parfois plus les uns que les autres, et puis, sur les hauteurs d’Alger, le calme relatif des beaux quartiers et de la « chichi » (les jeunes de la classe dominante, arrogants, ayant étudié aux USA ou en Europe) que les habitants haïssaient, auquel s’ajoutait le « Quartier des Pins » où un important dispositif militaire et policier protégeait les politiciens, les journalistes. Le pouvoir.

    L’islamisme fut alors le meilleur allié du régime en prenant la population en tenaille, en semant la terreur au même moment où le pouvoir privatisait à tour de bras, c’est à dire à son seul profit. Le FFS avait choisi la réprobation et l’opposition au pouvoir, son leader Aït Ahmet quitta Alger de nouveau. Mon oncle aussi, allant enseigner à Cergy-Pontoise tout en donnant des conférences avec son ami l’historien Mohammed Harbi, ancien proche de Ahmed Ben Bella, en exil depuis 1971. Le RCD, la cohorte des associations de femmes et beaucoup d’intellectuels berbères choisirent l’autre camp, c’est à dire les militaires comme un moindre mal; il le payèrent au prix fort, se faisant tuer car ils refusaient de quitter le pays. Le chanteur Kabyle Mahtoub Lounès fut de ceux-là. Il se fit enlever une fois en 1995, fut relâché, et se fit assassiner en 1998. Le pouvoir protégeait bien sa progéniture, mais se souciait bien peu des démocrates.

    La stigmatisation du musulman

    En France, les sentiments de la communauté Algérienne (au sens large, deuxième génération comprise) devant cette agonie ne gagna guère les médias. Ceux-ci préférèrent les documentaires faits sur place, ces portraits de personnes menacées, oubliant que ces personnes menacées tentaient le passage en France où elles se heurteraient au resserrement des conditions d’octroi de papiers: clandestines. Car désormais, le temps était à la sécurité et à « la lutte contre l’immigration clandestine », suite au ras-de-marée conservateur aux élections de 1993. La droite et les médias, maintenant, y mettaient le paquet, le lien entre clandestins et délinquance était désormais une banalité du discours. La réforme du code de la Nationalité, en 1994, institutionnalisa la peur de l’immigré en mettant fin au droit du sol strict et en obligeant les jeunes nés en France à demander la nationalité française ainsi qu’à prêter serment. Bien que choquée et s’y opposant, la gauche elle-même commençait à accepter ce type d’idées: il y eu des avis sur la « prestation de serment » que certains trouvaient « républicaine », un « acte citoyen ». Un consensus s’installait sur la nécessité de « choisir » la France, de s’y intégrer et d’accepter ses lois, ce discours devenu banal aujourd’hui mais à l’époque encore très nouveau sur les droits et devoirs. Bref, d’un côté un discours républicain strict, et dans les faits, un ciblage des dispositifs législatifs qui se succédaient désormais chaque année, toujours dans la même direction. Et insensiblement, événements algériens aidant, un début de stigmatisation du musulman.

    Ce glissement allait se renforcer avec le détournement de l’Airbus d’Air France en 1994, puis avec la vague d’attentats du FIS en 1995. Plus le temps passait, plus le discours forçait l’amalgame. Violence dans les banlieues, mosquées secrètes et « tournantes » dans les caves, voiles sur les femmes, « contagion » du conflit au Proche-Orient, rap violent, une immense bouillie où les enfants d’immigrés sont le problème, était et est encore malaxée par les médias, la droite, des intellectuels et la gauche. Il suffit désormais qu’une bande de nouveaux riches du football se conduisent comme des starlettes pour qu’immédiatement on pose ouvertement la question des banlieues, de l’immigration, des capacités à s’adapter. Alain Finkelkraut est allé très loin puisque du comportement de quelques joueurs de football, il a accusé tous les jeunes issus de l’immigration de religion musulmane d’atteindre à la réputation et à l’honneur de la France.

    Le même discours qui autrefois visa le Colonel Alfred Dreyfus.

    Fin de 3ème partie

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    Pourtant, beaucoup de jeunes d’origine algérienne ont plus ou moins réussi leur vie, comme Zinedine Zidane et des centaines de milliers d’autres, employés de bureaux, conducteurs de taxis, serveurs, patrons de café et de restaurants, ouvriers, cadres supérieurs dans la finance et l’assurance. Et même traders, comme Taoufik Zizi, Centralien, un des principaux témoins dans le procès Kerviel. Ou Rachida Dati. Ou bien Azzouz Beggag, sociologue et ancien ministre.

    On lie pourtant désormais couramment délinquance des quartiers pauvres, la violence aux origines de leurs habitants et à l’islam. On reproduit de nouveau en toute liberté, sans être contredit, le discours colonial de jeunes musulmans, manipulés par les groupes étrangers, et étrangers à la civilisation. Ces jeunes ne sont pas vraiment des Français, ils sont les agents avancés de la cinquième colonne islamiste qui a décidé d’abattre la République Française en voilant ses filles. Et qu’importe si 99% des musulmanes de France ne se voilent pas. Ce qui compte, c’est l’idée que l’on se fait des Musulmans. Des Arabes. Tout le monde parle du « problème de l’intégration » des jeunes Musulmans, du « voile » et de « la burqa », de ces quartiers « où règne l’Omerta », du « problème difficile de l’islam en France ». Comme pour les Juifs autrefois, le Musulman, objétisé (défini comme autre, je vous renvoie à l’introduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir), est présenté comme un ennemi de l’intérieur potentiel, à qui on a donné la nationalité française dans une trop grande générosité. Éric Besson a d’ailleurs récemment proposé une modification de la loi afin de pouvoir la retirer. Il s’agit d’une première, et les propos tenus par Alain Finkelkraut dans la foulée du Mondial de Football laissent à penser que cette idée va désormais faire son chemin.

    Pendant ce temps, à gauche, tout le monde y va de son interprétation, et parfois sort « son Arabe ». L’ex-LCR, le NPA, a décidé de réduire les quartiers à une fille voilée que les médias ont bassiné avec son voile quand qu’elle se réclamait du féminisme. On ne l’a pas interrogé sur sa vie, son histoire, pas plus qu’on ne lui a demandé si elle était pour le droit à l’avortement, l’ouverture de toutes les professions aux femmes, le mariage gay : on aurait été bien embêtés si elle avait dit « oui », et le NPA aurait été bien gêné si elle avait dit « non ». Elle m’a fait presque pitié. Après tout, elle a le droit de porter un foulard, tout comme les étudiantes catholiques de droite de Paris IV ont le droit au serre-tête, aux gros sourcils et aux moustaches…

    La vraie question est celle de la visibilité des jeunes issus de l’immigration, Algérienne particulièrement. Je ne parlerais pas des autres, qui ont leur histoire. L’Algérie occupe une place très particulière dans l’histoire de la France en général, dans l’histoire de la République en particulier, et cette dernière est loin d’en sortir grandie. En fait, l’Algérie est dans l’imaginaire collectif conservateur de la France contemporaine ce que fut la Révolution Française dans la France conservatrice du 19e siècle jusqu’à l’occupation. Il suffit de lire Vieille France, de Roger Martin du Gard pour retrouver les mêmes discours, les mêmes peurs et le même esprit petit qui nous conduit, la dernière fois, à suivre Pétain. Tout comme les Francs-Maçons et les Juifs furent accusés d’avoir mis à bas le régime voulu par Dieu et béni par les Saints, et ce faisant imposait le règne de la Canaille, les Algériens portent désormais une sorte de pêcher originel, malgré le fait qu’ils aient été les victimes de la République Française, de 1932 à la guerre, et certainement parce qu’ils ont tout simplement osé dire NON.

    Le noeud de trahison a été nourri par les ressentiments des Pieds-Noirs, l’incompréhension des Séfarades d’Algérie et la vieille droite qui a vu dans cette aventure une nouvelle étape de la décadence de la France. La présence des Algériens, puis de leurs enfants sur le sol de France a nourrit ces sentiments de haine chez certains, et la loi sur le droit du sol, qui donne la nationalité aux enfants d’étrangers nés en France a transformé les jeunes de la deuxième génération en ennemis de l’intérieur, exactement comme pour les Juifs autrefois. Le discours raciste direct et frontal étant banni, le tout est, comme au temps de la coloniale, enrobé de principes républicains (autrefois, on apportait la civilisation, maintenant, on doit apprendre aux jeunes les « valeurs de la république »).

    SOS Racisme était une association d’apparence multiculturelle mais, pilotée par le politique, elle imposait sa vision du multiculturalisme, essentiellement du marketing. Un multiculturalisme propret, une France brune et parfumée à l’huile d’olive, avec des filles calibrées pour les magazines de mode (Kookai). Pire, elle a durablement déstructuré un tissu associatif naissant, celui de l’organisation de la parole des enfants de l’immigration par les enfants de l’immigration eux-mêmes. Qui sont Français et portent avec une histoire qui est aussi une partie de l’histoire de France, au même titre que Versailles, la nuit du 4 août ou la traite des Africains, et que la France devra apprendre à regarder, au delà de la honte des massacres, des charniers, mais aussi des mensonges faits aux pieds-noirs et du mépris affiché pour les Juifs d’Algérie, comme sa propre histoire. Les jeunes issus de l’immigration sont des Français qui apportent des saveurs, des sonorités, des odeurs et des formes, des pratiques et des attitudes particulières venues de l’autre côté de la Méditerranée et transmises par leurs parents, au même titre que les Bretons et les Auvergnats. Pour la plupart, ils ne parlent pas arabe, pour la bonne raison qu’ils ne le sont pas.

    Que cela vous ravisse, vous enchante, vous indiffère ou vous fasse vomir, nous sommes Français.

    Les immigrés ne votent pas

    La gauche était parvenue, un temps, avec les luttes pour l’indépendance et dans la suite de mai 68, à intégrer cela, même le PS de François Mitterrand. Mais cela fit long feu quand il fallut récupérer l’électorat perdu suite à l’ampleur des restructurations industrielles des années 83/84. Elle rentra dans le rang : les immigrés ne votent pas, et la deuxième génération votait à gauche, « automatiquement ». Avec la récupération SOS Racisme, cela fut ressenti comme une marque de mépris. Tout discours sur la déshérence de quartiers entiers a quasiment disparu au profit d’une sorte de conformisme de classe moyenne où les pauvres, donc les étrangers, n’ont pas leur place. Pire, le verrouillage du discours par le conservatisme républicain a transformé toute revendication de promotion des jeunes qui ont réussi en communautarisme contraire aux principes républicains. Et c’est ainsi qu’Éric Besson propose désormais de retirer la nationalité Française pour tout ce qui est contraire aux principes républicains.

    Désormais, les plus jeunes ne votent plus; dans la République Française, cette oligarchie où les classes moyennes sont amenées à choisir leurs représentants au sein d’une oligarchie d’énarques, moins il y a de pauvres qui votent, et mieux c’est. Coupés du bloc moyen, qu’ils se révoltent contre l’ordre établi, contre la condition qui leur est faite et l’irrespect des politiques à leur égard, et immédiatement se mettra en route le discours de  stigmatisation de leurs origines, généralement résumée à un problème de l’islam dans les quartiers difficiles où la police ne peut même plus aller car de véritables groupes armés mafieux imposent leur loi et où les filles sont obligées de mettre le voile au risque d’être victimes de tournantes pendant que leurs parents touchent des allocations familiales indues pour cause de polygamie. Une présentation outrancière, qui fait le lien entre islam, délinquance et insécurité et augmente le fossé entre une majorité de la population, moyenne, et l’autre, les pauvres, tout en créant des réflexes de différentiation identitaires avec l’apparition d’un discours petit blanc, saussisson et pinard, que la gauche désormais « comprend » (Caroline Forest, samedi 12 juin 2010, RMC) sans s’apercevoir qu’elle parle à partir du terrain miné par l’adversaire, un peu comme ces missionnaires catholiques apportant la bonne nouvelle en terre d’Afrique avant que les commerçants armés n’arrivent pour conquérir le territoire et récolter des humains pour les commercialiser.

    Le pire, c’est que la gauche y croit, à ce mensonge des principes de la République, à l’Universalisme et aux valeurs de Laïcité.

    Désormais, en France, il est impossible de critiquer cette stigmatisation sans se faire insulter. Par les petits blancs et par les tenants des valeurs républicaines, universelles et laïques. Dans ce débat, qui menace qui, et ou est Dreyfus ? Avec le discours actuel, les mêmes ne diraient-ils pas aujourd’hui que Dreyfus, Juif – et c’est connu, les Juifs n’ont pas de pays -, complote forcément avec d’autres Juifs, à l’étranger et qu’il faut en finir avec les particularismes et les communautés qui mettent à mal l’unicité de la République en menaçant la laïcité. La similitude des discours anti-musulmans et des discours anti-Juifs d’autrefois est frappante. Une simple comparaison entre un documentaire allemand sur le Ghetto de Varsovie en 1941 et un documentaire de TF1 sur les banlieues de Paris laisse apparaître de frappantes similitudes : la propagande s’évertue, dans un cas comme dans l’autre, à déshumaniser le sujet. Ce que disait la propagande Hitlérienne était abominable car après avoir parqué les Juifs, réduit l’eau, coupé les ravitaillements au strict minimum et laissé mourir les malades, les enfants, elle montrait le tableau désolant de la crasse, de la vermine en suggérant que c’était cela, les Juifs. Avant de les ramasser et les emmener vers les chambres à gaz. La même opération est à l’oeuvre, quand on entend les discours sur les cités : comme le dit le Grand corp malade, « si je ne connaissais pas, je n’y promènerais pas mon chien ». La gauche, elle accompagne ce mouvement, de la même façon qu’en 1956 Guy Mollet a préféré les petits blancs d’Algérie. Les petits blancs votent.

    Forteresse

    Après avoir pointé le doigt sur un problème de l’immigration qui n’existait pas, maintenant que le problème est « résolu » grâce à un appareil sécuritaire sans précédent qui a transformé la terre d’asile de la France Éternelle, terre des droits de l’homme en une forteresse verrouillée de toute part, nous sommes entrés dans la phase 2, s’attaquer aux ennemis de l’intérieur, ces Français qui ne qui parviennent pas, qui ne pourront d’ailleurs jamais, on a pourtant tout fait, s’intégrer et leur retirer leur nationalité.

    Mais comment la gauche manque-t-elle incroyablement du courage de reposer les fondamentaux de ce que pourrait être sa politique en se positionnant sur le terrain de l’adversaire ? Pourquoi fabrique-t-elle finalement elle aussi une « France éternelle » dont les principes seraient posés une fois pour toutes, quand le contrat républicain, au sens où la révolution française le définit, fait de la France un pays en devenir et non un territoire, figé par une race, une ethnie, une religion, le lien du sang, et encore moins une histoire monolithique qui ne tiendrait pas compte des apports de populations nouvelles, venues avec leur histoire, leurs pratiques. En s’arc-boutant sur une laïcité, un universalisme et des principes républicains dont l’histoire coloniale et le calendrier de nos fêtes nationales nous démontrent chaque jour à quel point ils ne sont que des leurres et des mensonges, la gauche est aujourd’hui le principal agent de propagande anti-musulmane, car ses discours sont les leurres destinés à cacher une incapacité fondamentale à apporter des réponses à la détresse d’un pays frappé par un chômage réel de plus de 4 millions de personnes, une baisse du niveau de vie réel et une très nette dégradation des conditions de travail. Les musulmans ne sont pas responsables des suicides à France-Telecom, chez Peugeot, chez Renault, et de ceux, quotidiens, qui agrémentent le trajet du parisien, sur les lignes 4 et 2 de la RATP.

    Sages comme des images

    Malgré le fait qu’une très grande majorité des enfants de l’immigration Algérienne sont sages comme des images, ne font pas de politique – celui qui a peu, qui a travaillé dur pour avoir un peu plus est en général enclin à ne pas prendre le risque de tout perdre-, nos gouvernants et nos élites ont peur des conséquences qu’un grand nombre de Musulmans, d’Algériens en particulier, pourraient avoir sur la politique étrangère de la France et la stabilité intérieure. C’est ce que les médias appellent « la contagion » du conflit Proche-Oriental. Ayant accueilli les Algériens et les Juifs d’Algérie, les gouvernements successifs ont, au fil des ans, délayé leur politique Proche Orientale dans des condamnations de principe sans grande conséquence. Car la diaspora Séfarade entretient des liens très étroits avec Israël.

    Les jeunes de la deuxième génération ne comprennent pas une politique de plus en plus alignée sur les USA, dans un pays qui nie leur histoire, n’a toujours pas fait son travail de mémoire ni reconnu le colonialisme comme un crime culturel autant qu’économique, et où les politiciens sont toujours prêts à taxer d’islamisme tout ce qui sort, finalement, du discours dominant. Pour autant, ce sentiment d’injustice n’a jamais trouvé en France une réelle expression politique.

    Les jeunes Séfarades non plus, ne se sentent pas bien, et ils sont nombreux, finalement, à faire leur Aliah, pour fuir un pays, la France, où ils se sentent agressés par des réactions de violence irrationnelle venant de jeunes pour qui l’antisémitisme banal tient lieu de culture, cette culture distillée par la télévision qui leur dit à longueur de journée que les Arabes sont antisémites, ce qu’ils finissent par croire. Les jeunes Juifs grandissent avec la crainte que ça ne recommence. Après tout, l’Algérie, c’était chez eux, grand maman parlait Arabe et Grand papa chantait du Châabi. Eux non plus, on ne leur a pas expliqué, à l’école, le décret Crémieux, et on leur dit en permanence dans le même écran de télévision que de tous les temps les Arabes et les Juifs se sont haïs. Ce qu’ils finissent par croire, eux aussi.

    Et puis il y a le Proche Orient, cette poudrière née avec la création dans la précipitation de l’état d’Israël après que les Juifs d’Europe, si longtemps rassemblés dans des synagogue auxquelles on mettait le feu avant de danser autours (pogroms), longtemps obligés de fuir d’un pays à l’autre, et cette fois, les Européens avaient décidé de moderniser le système en les mettant dans des fours pour se débarrasser des cadavres après les avoir gazés. Un système très efficace, rationnel, avec ses gares de triage, une comptabilité précise et de l’expérimentation médicale, typhus, choléras, greffes d’organes, ablations d’organes assez souvent réalisées sans anesthésies ni asepsie pour mieux comprendre comment ça marche, le coin pour récupérer les dents en or après avoir fait travailler tout ce petit monde jusqu’à peut plus. Six millions qui périrent comme ça, en Europe.

    Il y a deux mille ans de pogroms, dans le ventre des Juifs, et les pogroms Européens, particulièrement le dernier dépassent, en horreur, tout ce que l’imagination aurait pu concevoir, prévoir.

    Dhimi vs pogrom

    En quoi les Musulmans sont-ils coupables : j’ai beau chercher, je ne trouve pas trace d’un tel acharnement chez les Musulmans. Il y avait bien sûr le statut de Dhimi, « protégé », un statut du Juif et du Chrétien en terre musulmane, qui les privait de certain droits, et je ne pense pas qu’aucune personne raisonnable ne défendrait aujourd’hui. Mais comme me le disait mon père, un statut qui punissait le criminel qui avait osé tuer un Juif ou un Chrétien et prévoyait même dans certains cas des réparations. Par ailleurs, ce système, bien qu’injuste, prévoyait que certaines activités, certains crimes au sein de chaque communauté, serait organisés et jugés par la communauté elle-même.

    Les Juifs Séfarades ont donc accueilli l’accès à l’universalisme de la loi Française avec joie, et c’est normal car elle constitue un progrès, mais ce qu’ils ignoraient peut-être était que cet universalisme était un phénomène nouveau et qu’à la même époque, les Juifs d’Europe de l’Est vivaient régulièrement la menace de nouveaux massacres. Les médias de nos jours rappellent à n’en plus pouvoir que le Protocole des Sages de Sion circule dans le monde Arabe; ils seraient bien inspirés toutefois de rappeler qu’il s’agit d’un document produit et fabriqué par la police politique du Tsar dans le but de massacrer et discriminer les Juifs de Russie, à la même époque où les conservateurs Français produisaient le document destiné à attaquer Alfred Dreyfus et, à travers lui, tous les Juifs de France.

    Les Séfarades avaient vécu avec les Musulmans dans un environnement qui ne leur était généralement pas défavorable pendant des centaines d’années, et ils contribuèrent activement à la culture rayonnante de l’Andalousie. Ils vécurent donc, à juste titre, extrêmement mal leur expulsion lors des décolonisations. Se greffa sur cette blessure le conflit Proche-Oriental.

    Israël a pris, pour les Juifs originaires du Maghreb, une importance considérable. Bien plus que pour les Juifs Ashkénazes peut-être. Car les Juifs d’Afrique du Nord vivent avec le sentiment d’être un peuple sans terre, beaucoup plus peut-être que les Juifs d’Europe qui ont participé tout au long du 19e et du 20e siècle aux luttes pour la démocratie et ont, malgré les persécutions, pris part à la naissance de nos démocraties modernes à travers les luttes sociales. Le Sionisme Européen était ainsi principalement socialiste et assez peu confessionnel. À l’idéal d’une terre se joignait un idéal politique, celui d’une citoyenneté universelle. Les Sionistes de ce temps n’étaient pas anti-arabes.

    Quand Israël naquit, dans les conditions que l’on sait, il n’y avait pas d’autre choix que le défendre (je ne tiens pas ici, à juger si c’était bien ou pas, c’est une autre discussion; je me place dans l’optique des fondateurs), et faire la guerre était une contingence et non une idéologie. L’arrivée des Juifs de la diaspora Nord-Africaine en Israël a progressivement changé la donne politique; ceux-ci ont apporté des ressentiments profonds à l’égard des « Arabes » ainsi qu’une conception d’Israël totalement étrangère aux fondateurs, beaucoup plus religieuse et nationaliste. C’est une des principales explications de ce glissement nationaliste de plus en plus marqué dans la politique Israélienne, de son caractère de plus en plus ouvertement anti-arabe. En France, bien sûr, tous les Juifs ne soutiennent pas la politique israélienne. Ainsi Sapho, la chanteuse d’origine marocaine, continue-t-elle de se définir comme propalestinienne tout en assurant de son attachement à Israël. Mais le concert médiatique, pollué par les représentations héritées de l’époque coloniale et particulièrement de ce noeud gordien que constitue la guerre d’Algérie, laisse assez peu de place à l’expression de ces voix Juives Séfarades blessées par l’évolution du conflit au Proche-Orient et bien conscientes qu’une logique de dialogue doit l’emporter, à commencer en France.

    Soral et Dieudonné

    Le Pen a compté les Gaulois, encouragé l’esprit petit blanc, créant des comportements de rejets anti-français à la marge qui n’existaient pas auparavant. Le discours officiel tend de plus en plus souvent à séparer les Juifs de France, désormais victimisés, de ses 4 millions de Français Musulmans, de plus en plus présentés comme des islamistes en puissance et des anti-juifs notoires. Qu’Alain Soral, Dieudonné s’expriment et ça retombe sur les Musulmans. Quel résultats produiront cette propagande ? Déjà, ces paravents médiatiques que sont Le Bloc Identitaire et Résistance Laïque, des groupes d’extrème-droite, tentent une convergence anti-arabe avec des ultras de la cause pro-israélienne.

    Mon esprit rationnel m’invite au pessimisme. Le discours anti-musulman se déroule aujourd’hui de façon quasi-automatique et pollue la pensée sans même que l’on s’en rende compte. Même cette candidate voilée du NPA a été ressentie par beaucoup comme une insulte qui nous était faite, une réduction aléatoire à un fait médiatique. Chacun fait son beurre sur le dos des Beurs. Il y a ceux qui nous critiquent et nous caricaturent, veulent voir en nous des ennemis de l’intérieur. Et il y a ceux qui aiment nous défendre, nous posant en victimes.

    Malgré le brain-washing de ces intellectuels républicains proclamés inconsistants et sans saveur dont Alain Finkelkraut est certainement la caricature la plus achevée et la plus aboutie, avec leur tentative permanente de représenter les jeunes de la deuxième génération en terroristes sans valeurs, en voyous sanguinaires réduisant des quartiers entiers à la guerre civile et à l’omerta, transformant les caves en salles de viols où on fait sa prière après avoir fini la comptabilité des trafics de drogues et d’objets électroniques volés dans un français approximatif fait de charabia, de verlan et d’arabe mélangé que personne ne peut comprendre, malgré tout cela, nous ne sommes pas des victimes. La réalité de la deuxième génération d’Algériens, musulmans, dément chaque jour les représentations criminogènes et apitoyées, et chacun peut le constater à son bureau. Nous sommes Français, et nous sommes partout. C’est peut être cela qui gène le plus ceux qui ne nous aiment pas.

    Je suis pessimiste

    Je suis pessimiste car beaucoup de préjugés sont désormais des réalités admises, comme ce mensonge d’une guerre de mille ans entre Musulmans et Juifs, quand l’anti-judaïsme a été une permanence de l’histoire Européenne. Je suis pessimiste parce qu’à force de pousser les jeunes des quartiers pauvres, à force de les dépeindre d’une certaine façon, ces jeunes ayant été scolarisés dans des écoles où l’Éducation Nationale envoie ses moins bons éléments au milieu de villes sans âme où tout est fermé après sept heures du soir et où les taux de chômages dépassent souvent les 20%, on finit par avoir ce qu’on cherche, le repli sur soi dans les quartiers populaires, et un rejet de l’ensemble de la société pour ces quartiers populaires.

    Je suis pessimiste parce que la façon dont on aborde la place de la religion parmi les musulmans les transforme en ennemis de l’intérieur à qui désormais on envisage de retirer la nationalité. Je suis pessimiste parce que cette attaque en règle contre ceux que l’on ne désigne plus que par une religion et des quartiers réputés violents, est une attaque synchronisée dans la plupart des pays développés. Le Tea Party, ce mouvement réactionnaire qui domine depuis un peu plus d’un an le Parti Républicain, n’accuse-t-il pas le Président Obama d’être un Musulman, de ne pas être Américain, et de comploter contre les USA ? Et ce type d’information, qui peut prêter à sourire tant on la trouve ridicule, n’est-elle pas relayée régulièrement sur la chaîne d’information Fox News ? La loi interdisant les minarets participe de la même logique.

    Je suis pessimiste enfin, et certainement surtout, car contrairement aux mouvements des femmes et aux mouvements homosexuels, les jeunes de la deuxième génération n’ont pas pu, pour les raisons que j’ai expliquer plus haut, créer le tissus associatif qui aurait permis de peser et faire avancer l’égalité réelle. SOS racisme a fait perdre dix précieuses années à ce milieu associatif, juste le temps nécessaire pour que l’extrème-droite, c’est à dire la vieille droite, revienne du coup de massue que les défaites de Pétain, de Dien Bien Fu, d’Algérie et de mai 68 leur avaient infligées. 10 ans, juste le temps d’utiliser la machine médiatique pour que chaque fait divers ou soubresaut en Algérie devienne l’occasion de mettre le projecteur sur l’échec de l’intégration et l’insécurité, puis la menace des sans papiers et enfin, le péril vert.

    Je suis pessimiste parce que désormais la gauche a adopté le même discours, incapable qu’elle est de repenser la République et la Laïcité dans l’économie mondialisée auxquelles elle a pourtant allègrement contribué. Elle y montre bien plus de zèle qu’à condamner les conditions de vies désormais odieuses de pans entiers de la population, désormais réduite à la survivance de revenus de transferts, de précarité. Peut-être est-ce parce qu’en son sein sont les immigrés, qui ne votent pas, et des Beurs, qui ne votent plus.

    J’ai été un militant socialiste, comme beaucoup dans ma génération. Pas parce que c’était bien, mais parce qu’il n’y avait que ça. D’autres choisissaient l’associatif, mais entre nous le courant passait. On discutait politique. On haïssait SOS racisme, que nous ressentions comme un grand patronage des français de gauche destiné à protéger les gentils beurs et les jolies beurettes grâce à une petite main et des jolies affiches. Parce que nous voulions le faire nous mêmes, pour nous. SOS a mis le PS là où il n’avait pas à être car le PS avait déserté les lieux où il devait être.

    Apparatchiks dociles

    En tant que “Beur”, je préfère de mille fois Rachida Dati à ces apparatchiks sélectionnés par l’appareil pour leur docilité. Je n’ai pas fait carrière parce que je n’étais pas né dans ce moule : je n’ai jamais aimé qu’on me dise ce que je devais penser. J’ai bien entendu quitté le Parti Socialiste, et puis j’y suis revenu, et j’ai même créé une section, la Section Montesquieu, à la Sorbonne, en 1995. Vers 1998, les événements en Algérie me torturaient, je me suis donc rapproché de ceux qui étaient les plus proches de moi culturellement, à savoir ceux qui avaient opté pour le soutien à l’armée. Oui, l’armée contre l’Islamisme. L’autre tendance de l’opposition choisissait les islamistes contre l’Armée dans ce qui s’appelait les « Accords de Rome », un truc concocté par l’église. Mon oncle et son ami Mohammed Harbi donnaient des conférences à ce sujet. Mohammed Harbi avait élaboré une théorie, la régression féconde, voulant qu’après avoir vécu un temps dans un régime islamiste, la population recréerait quelque chose de nouveau. Je n’acceptais pas ce genre d’arguments, et n’approuvais pas les articles signés par mon oncle Madjid, Mohammed Harbi et Bourdieu. Pour autant, je n’approuvais pas vraiment les « éradicateurs », comme ils se faisaient appeler. Je réagissais en Berbère avant tout. Le PS avait une commission internationale très active à Paris, mais le PS français soutenait le parti frère Algérien, le FFS de Ait Ahmed, le parti de mon oncle. Pour moi, c’était simple. Le vrai problème était l’impossibilité pour les démocrates à s’entendre, pris au piège par une situation absurde : avoir à choisir entre les barbus et la mafia militaire.

    J’ai rencontré des gens incroyables. Simon Blumental, ancien porteur de valises, Le docteur Hasani, aujourd’hui député de l’immigration, Said Saadi, président du RCD, et des tas d’autres. Je dialoguais à baton rompus avec les militants du FFS et je m’apercevais qu’au delà des luttes des deux partis, ils étaient las, eux aussi, et ne voulaient qu’une seule chose : que ça cesse. Je me suis même retrouvé dans le groupe d’organisation de Un soir pour l’Algérie, une de ces grosses machines post-mitterrandiennes, mais là, très vite, on m’a fait comprendre que je gênais. Nous étions deux Beurs. La seconde, Nadia Amiri, était d’accord avec moi la première fois, espérait que ce serait l’occasion d’apporter un regard plus complexe que ce message d’un vilain gouvernement qui égorge (le message du FFS), quelque chose qui donnerait aussi sa place à ceux qui étaient restés sur place, comme Maatoub Lounès, avaient réclamé la suspension des éléctions, tout en continuant leur combat pour la démocratie. Pourtant, lors de la réunion suivante du comité Un soir pour l’Algérie, elle avait totalement changé d’opinion. La gauche aime bien les Beurettes, mais une Beurette de service n’a pas à penser par elle-même.

    Le PS soutenait en effet la ligne du FFS : les crimes sont le fait de l’armée, et pas des islamistes. Mes questions, mon envie d’ouvrir la discussion avec tout le spectre politique démocrate insupportaient la présidente de la commission internationale du PS, Geneviève Berdue. L’Internationale Socialiste était bien parvenue à faire dialoguer l’OLP et le Parti Travailliste Israélien… Pourquoi n’aurait-on pas pu essayer de rapprocher ces deux tendances séparées par les circonstances mais qui, à la base, partageaient les mêmes sentiments? J’ai quitté le PS, avec haine, et pour toujours, parce que Geneviève Berdu m’a demandé de préciser si je parlais en tant que membre du PS ou en tant qu’invité Algérien.

    Fin de 4ème partie

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    Dans ma vie, j’avais entendu beaucoup, j’avais vécu le racisme à petite gouttes, les trucs de petits blancs, notamment dans la famille de ma mère. Mon père m’avait appris que c’est plus de la bêtise que du vrai racisme, j’avais appris à laisser couler. Mais venant d’une camarade (oui, je suis vieux jeu), cela m’a estomaqué. Vanné, cassé. Et m’en a appris très long sur la gauche et son rapport avec les étrangers. Quand il s’agit de convoquer un spécialiste, c’est toujours le Français d’origine – ceux qui me connaissent savent à quel point ça peut me gêner de parler comme ça – qui a la parole. Jamais nous, ou alors si, si nous c’est avec leurs mots que nous nous exprimons.

    Toujours, quand nous parlons, on à le sentiment que c’est en tant que Beurs que nous sommes écoutés. Jamais nous ne sommes écoutés pour ce que nous sommes. Le drame d’une minorité, c’est la transformation en objet. Dans une dictature, cela est terrible. Dans une démocratie, c’est tragique, car c’est un peu comme si cette situation d’être renvoyé à ses origines démasquait en soi l’illusion Républicaine et la Laïcité.

    Nous sommes comme les Français car nous sommes Français. L’histoire de nos parents est différente, mais ceux qui ont un réel problème d’identité sont les Français, qui ignorent ou feignent d’ignorer que notre histoire est aussi la leur, comme j’ai tenté de vous le montrer. Notre région est au-delà des mers, on n’y parle des langues qui ne sont pas des langues latines, mais il n’empêche que ce sont nos ancêtres qui vous ont appris Aristote, l’Algèbre, la Chimie, Platon, la médecine moderne, le compas et l’irrigation que Rome ne vous avait pas transmis. Nous avons même été Chrétiens avant vous, et nous n’avons jamais mis de Juifs dans des fours : nous les invitions à venir chanter dans nos fêtes.

    Clivés mais consensuels

    Nous sommes Français, mais notre histoire nous dicte des comportements différents. Nous sommes clivés mais nous sommes consensuels. Pour beaucoup, nous n’aimons pas ces filles voilées dont l’actualité se repaît. Mais si nous avions la charge de ces questions, si nous avions le tissu associatif puissant, reconnu en tant qu’interlocuteur, nous saurions gérer cette question car les familles nous feraient bien plus confiance qu’à ces hordes de journalistes et de politiques, et la France ferait son entrée dans la démocratie : je suis un ringard, rescapé de la deuxième gauche, faisant confiance à la société, aux associations, à la proximité.

    Nous sommes Français et ne nous sentons pas du tout coupables des crimes de la collaboration. Au contraire, nous aussi, nous avons été victimes de Maurice Papon. Pour nous, Juif n’est pas un gros mot. On dit Le Juif comme vous dites tous les jours, « n’oublie pas de passer chez l’Arabe, y’a plus de pain ». Mon père, des fois, le dimanche, rentrait très tard à l’heure du déjeuner. C’est qu’il avait été « chez les Juifs », la boucherie Cacher, dont il ne cessait de me donner les enfants en exemple. Il y achetait de la viande, égorgée et bénie, donc Hallal (permise) et bavardait. Rien ne m’énerve plus que cette image d’antijudaïsme qui nous est attribuée, avec laquelle les nationalistes Israéliens jouent, ainsi que les intellectuels patentés et les journalistes analphabètes qui ont lu la Torah en 1 heure et le Qoran en 30 minutes, avec un stabilo, quand ils étaient étudiants en école de journalisme ou à Sciences-Po. Je l’ai déjà écrit deux fois, je le répète : nous n’avons ni déporté, ni gazé, ni cuit les Juifs dans des fours, ni ne les avons transportés pendant des mois dans le froid de l’hiver dans des wagons plombés. Les Européens, oui. Je suis Français, et je veux bien porter le poids de cette histoire douloureuse pour laquelle je ne cesserais jamais d’avoir honte, et même en Algérie, un oncle de mon père cacha des Juifs pourchassés par le gouverneur de la France Libre, l’Amiral Giraud.

    Nous sommes Français et la façon dont la France utilise le mot Juif avec une sorte de honte rentrée qui remonte au Moyen Age, quand Saint-Louis inventait l’Étoile Jaune, nous empêche de travailler à réparer ce que nos pères, à cause du décret Crémieux, ont cassé. Parce qu’en France, il est désormais impossible d’appeler un Juif un Juif, nous ne pouvons discuter publiquement des choix qui ont été faits par les Juifs Algériens entre 1945 et 1962. Qu’un jeune d’origine Algérienne prononce le mot Juif à la télévision, et c’est immédiatement la gêne. Pour être vraiment Français, faut-il donc préférer israélite ? Ou encore Les gens du Judaïsme ? Je me souviens une fois, quelqu’un qui ne parvenait pas à trouver son mot, et qui était arrivée à Judaïque… Nous, on dit Juif parce ce n’est pas un gros mot. Finkelkraut me fait toujours rire quand il prononce « judaïsme » sur France Culture. Il s’évertue à donner un aspect poli, sophistiqué à un mot somme toute assez banal, prouvant par là à quel point il a parfaitement intériorisé les préjugés antisémites de la plupart de ses amis. Pauvre Anna Arendt.

    Nous sommes Français et nous nous sentons limités dans la parole dans l’espace public, qui nous renvoit à nos origines. Quoi qu’on dise, c’est comme si c’était décidé d’avance. Alors, pour la plupart, les enfants de la seconde génération évitent la politique, et même l’associatif. Juste histoire d’éviter que ça leur retombe dessus. On aimerait bien pouvoir dire qu’Israël conduit une politique de déshumanisation et que l’enchaînement logique de sa politique fera qu’un jour ils vont se poser la question du renvoi par la mer des habitants de Gaza (ça a l’air délirant, mais c’était en gros la proposition de l’immigré Russe, l’ancien videur de discothèque Libermann, dont le parti est sorti troisième lors des dernières élections).

    On était heureux avec Oslo

    On aimerait dire aux Juifs de se calmer, qu’ils sont dans une logique qu’ils devraient plus que tout autre peuple comprendre et renverser. On aimerait leur dire qu’on était heureux, quand Arafat et Rabin ont signé les accords d’Oslo parce que pour une grande majorité, nous, les Maghrébins, on aime bien les Juifs, quand même. Malgré le fait qu’on ait désappris à communiquer, on se comprend. Ma collègue Sonia, Juive de Tunisie, souhaitait envoyer une bombe atomique sur les territoires, en 2000. Il y avait eu un attentat la vieille. Je ne l’ai pas traitée de fasciste. Ma collègue Djamila et moi, on s’est regardés, on l’a laissée se calmer, et puis Sonia s’est calmée, et elle nous a regardée, un peu con, et elle a rajouté que ce n’était pas ça qu’elle voulait dire. Nous, on le savait bien. Sa famille avait du quitter la Tunisie en 1967, elle avait tout perdu. Il ne lui restait plus qu’Israël pour rêver qu’elle avait encore un chez elle, c’est-à-dire un bout de terre.

    Nous sommes des Français qui comprenons les Juifs, parce que nous avons appris à vivre avec eux pendant des siècles. En bouclant l’expression des enfants de l’immigration par la barrière instituée de fait dans la politique, la presse et la télévision, et en pointant de plus en plus du doigt les enfants nés de l’immigration Algérienne, la société française se prive du seul avenir qui pourrait éventuellement lui rester dans le monde complexe dans lequel nous rentrons. Être polyglotte culturellement. C’est ce dont ses élites, encore une fois, ont terriblement peur. Très bientôt, elles préfèreront Marine à qui la gauche se donnera. Et la gauche se vautrera encore une fois.

    J’ai écrit cet article à la suite d’un échange un peu « carré » avec Didier Lestrade au sujet des « arabes ». J’ai constaté la semaine dernière que l’association H2M l’avait un peu étonné par la très grande modération, ce qui moi ne m’a pas surpris, ayant pris part moi-même à la création de Amal il y a déjà 12 ans. Je ne sais pas si ces longues pages mènent vraiment quelque part. Je vis au Japon et par moment, en lisant des articles sur le net, je ne reconnais plus bien le pays que j’ai laissé. Tout semble figé dans des conflits que l’actualité médiatisée organise et qui changent d’un jour à l’autre, laissant en bruit de fond comme une amertume et une couleur sombre caractéristiques des périodes pré-révolutionnaires, et où revient toujours cet espèce de refrain, arabes, arabes, arabes, arabes. J’ai lu beaucoup de littérature algérienne francophone, incroyablement riche. J’ai aimé, il y a une quinzaine d’années, lire des livres d’histoire sur ce pays : je suis historien, plutôt spécialisé en histoire de France d’ancien régime. Vous raconter l’histoire de l’Algérie en la liant à l’actualité, c’est une invitation à nous regarder autrement. Nous avons une histoire, extrêmement riche, et beaucoup d’entre nous le savons, et nous en sommes fiers.

    Nos opinions politiques épousent les vôtres, et notre pratique de l’Islam aussi. Il y a juste que les moustachues de Paris IV, chez nous, elles portent un foulard. En France, l’extrémisme donne Le Pen ou le fondamentalisme catholique. Chez nous, ça donne un peu les mêmes, à part que la femme disparaît sous une sorte de truc compact noir qu’en Algérie on appelait 404 bâchée. Nous sommes exactement comme les Juifs : nous sommes Français, et il y a une petite part de nous qui rêve un peu d’ailleurs. Est-ce mal ?

    Mais peut-être avais-je au fond de moi envie de dire une chose, dont je suis persuadé. Nous sommes dans le même bateau que les Juifs Séfarades, avec qui nous devons réapprendre à parler, à nous disputer, mais aussi à nous respecter en parlant des sujets qui fâchent : l’Algérie et la Palestine.

    Si nous coulons, ils couleront avec nous.

    Fin

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  • Minorités 15 | Ouganda, ou le vrai visage du militantisme gay

    Minorités 15 | Ouganda, ou le vrai visage du militantisme gay

    (paru dans la revue Minorites.org le Dimanche 13 décembre 2009)
    Avril 2009. Après la visite d’un groupe d’Américains ultraconservateurs en Ouganda, le gouvernement de ce pays décide de faire passer une législation interdisant l’homosexualité et bannissant les séropositifs, prévoyant des peines allant jusqu’à la mort pour celles et ceux, je « résume » l’argument, qui persévèreraient dans ces pratiques débauchées, autorisées en Occident sous la pression de lobbies homosexuels et « liberals ». 

    L’Ouganda, terre placée sous la protection de Dieu, ne pourrait tolérer l’importation de ces mœurs dépravées. En la matière, la nouvelle législation ne faisait que durcir une législation déjà bien homophobe puisque l’homosexualité y est déjà passible de prison depuis les années 50. Ce qui était nouveau, c’était, outre le durcissement de la peine jusqu’à la peine de mort, l’étendue de la législation aux séropositifs, mais aussi la création d’un crime de non dénonciation et d’extraterritorialité.

    Pendant quelques jours, on a cru que la plus extrême des dispositions, la condamnation à mort, fut désormais retirée du projet de loi, remplacée par des séances de conversion à l’hétérosexualité… Mais il n’en est rien, et la loi est en train d’être discutée au Parlement ougandais. Il est donc très urgent de se manifester. Des milliers de personnes à travers le monde envoient des messages à la présidence de l’Ouganda pour que ces loies ne soient pas adoptées. Entretemps, le Rwanda est en train de discuter à l’instant même une loi qui condamnerait les homosexuels. Une pétition menée par une ONG locale rente de rassembler des signatures. Nous vous encourageons à vous manifester auprès d’elles.

    Laboratoire de l’ultra conservatisme

    En effet, l’introduction de cette loi fait suite à la visite d’une « mission » ultraconservatrice américaine au début de l’année, comme révélée par Rachel Maddow sur MSNBC, et comme on en trouve la trace sur le site tetu.com à la même période. Cette visite n’était pas une première. Comme le remarque Rachel Maddow, en pointe dans la dénonciation de ce projet aux USA, l’Ouganda est devenu le laboratoire de l’ultra conservatisme et de l’offensive évangéliste américaine en Afrique. Très tôt et très fortement touchée par l’épidémie de VIH dès les années 80, l’Ouganda est parvenu à freiner sa progression dans les années 90 grâce à une politique de prévention et de promotion du préservatif très bien menée, avec l’aide des ONG. La victoire de George Bush changea la donne car désormais les aides furent conditionnées à la promotion de l’abstinence. Progressivement, livré à une offensive religieuse sans précédent, l’Ouganda a inversé sa politique et a cessé de promouvoir le préservatif, pour ne promouvoir que l’abstinence. L’évolution vers une « éradication » de l’homosexualité est donc la suite logique de cette conversion à l’intégrisme évangéliste.

    Rachel Maddow sur MSNBC, a mené des enquêtes, informé et débattu de cette question. Gordon Brown et le premier ministre Canadien, Stephen Harper, ont soulevé la question lors du dernier sommet du Commonwealth.
    Une autre pétition tente de soutenir cette initiative. Vous pouvez la signer ici.
    Du côté gay, une pétition américaine cible depuis une semaine un sénateur anti-gay lié à l’Ouganda. Des manifestations de 40 à 50 personnes ont eu lieu devant le siège de l’ONU à New York.
    En France, une dépêche du CLGBT.
    On allait exterminer les gays, les séropositifs dans un pays, la vague produite fut bien modeste… Une dépêche…

    L’émission de Rachel Maddow, en marquant le lien entre les milieux anti-gays américains et ce projet de loi, a conduit l’ultra droite américaine à condamner cette loi et faire pression sur l’Ouganda qui a fini par l’ « adoucir » . Il n’y aura donc pas eu de mobilisation gay, contre la planification d’une des pires tentatives de génocide depuis le Cambodge et la Serbie.

    Cette situation devrait tous nous interpeller. Très gravement, car elle fournit un portrait instantané de notre communauté, de son embourgeoisement, mais aussi de sa très grande vulnérabilité. De l’obsolescence de ses associations, définitivement coupées de l’essentiel. Alerter. Défendre le droit des gens. Ici, défendre le droit de vivre.

    Électrochocs

    Beaucoup de pays à travers le monde nourrissent à l’égard de l’homosexualité des législations discriminatoires et parfois même violentes. À certaines époques, dans certains états, nous nous sommes vus infliger des électrochocs, des enfermements psychiatriques destinés à « redresser » notre comportement déviant. Ainsi, les pays dits avancés n’ont adouci les lois que très récemment, et uniquement sous la pression du militantisme gay des années 70, puis des luttes contre le sida qui ont mis en évidence l’existence de couples gays, conduisant à la reconnaissance d’unions, de formes variables.

    Comme dans les années 80 après la grande vague de « visibilité »  des années 70 associée au coming out, le militantisme gay, comme le militantisme VIH, semble en panne. Après tout, pour beaucoup de gays, la situation est relativement satisfaisante et ne justifie pas les grandes mobilisations du passé. Les associations, quant à elles, privées de cet élan et d’énergie d’une base désormais inexistante, tournent en rond, ne touchant plus qu’un petit cercle restreint, fonctionnarisé par les pouvoirs publics et de généreux sponsors. Les militants gays, comme dans les années 80, déplorent le manque d’intérêt pour le mariage gay ou le sida.

    Elles se sont accaparées du mariage uniquement après que la loi sur le PACS soit passée, histoire d’avoir quelque chose à revendiquer. Sans le placer dans un projet forcément plus vaste et ne touchant pas uniquement les homosexuels puisque la question que soulève le mariage gay est la question de la liberté, pointant du doigt l’inhabilité du militantisme à se dépasser et à établir des convergences.

    Mort du militantisme

    Quant à la lutte contre le sida, devenu avec le temps une activité subventionnée et ayant ses rendez-vous annuels, la Gay Pride et le 1er décembre, en proie également à des luttes internes pour accéder à une manne financière qui se tarit, elle n’a plus grand-chose à voir avec une « lutte ».

    Au contraire, à la clarté des positions il y a 20 ans, une clarté qui valut aux homosexuels un certain respect dans la société qui n’est pas pour rien dans les avancées en matière de droit et de visibilité, a succédé le flou artistique des positions de l’âge des trithérapies. On ne sait plus trop si le préservatif est nécessaire, et désormais, ce qui compte n’est plus se protéger, mais « d’en parler », se traiter préventivement et éventuellement avoir recours à un traitement d’urgence. Celles et ceux qui continuent de réclamer la prévention sans concession au relâchement ambiant sont accusés d’intégrisme, et d’être coupés de la réalité des pratiques.

    Il est très clair qu’à ce rythme, nous assisterons dans les années à venir à la mort lente du militantisme homosexuel permanentisé ainsi qu’à une offensive en règle des pouvoirs publics quand la réalité des chiffres des contaminations révèlera l’approche irresponsable des politiques de réduction des risques. Le silence de la plupart des associations à cet égard sera regardé comme un acquiescement. Le prétexte sera trop beau. L’Etat, premier coupable dans son incapacité à adopter une politique depuis plus de 20 ans, aura là un bouc émissaire idéal. En attendant, malgré ses concessions, le milieu sida mobilise désormais pour le 1er décembre plus de journalistes que de pédés…

    L’impasse

    La question Ougandaise soulève mieux qu’aucune autre l’impasse dans laquelle nous sommes et nous suggère également des pistes. Comment avons-nous été incapables de soulever des foules face à ce qui constitue, si la législation passe, la première législation génocidaire du 21e siècle ? Le fait qu’une association subventionnée, comme le CLGBT, n’ait proposé qu’un communiqué, le 1er décembre, en dit long. En fait, désormais, nous confions notre destin aux hétérosexuels, chef d’Etats, sponsors, politiques, journalistes, pour qu’ils veuillent bien s’occuper de nous. Notre espace de revendication est réduit à une Gay Pride vidée de son sens.

    Nous devrions peut-être nous replonger dans l’époque qui vit naître Act-Up. Que nous disaient les militants Américains, en 1987 ?. Ils nous disaient que le silence entourant le sida trouvait sa source dans les minorités affectées. Les homosexuels, bien sûr, les prostitué(e)s, les drogués, mais aussi cette minorité silencieuse de la société capitaliste, le Tiers Monde, les sans voix d’Afrique, les damnés de la terre de Franz Fanon. Le peuple noir.

    Si c’est notre silence et notre inaction qui se sont révélés face au gouvernement Ougandais, c’est d’abord parce que c’est en Afrique que ça se passe, et que les gays occidentaux réagissent d’abord en occidentaux. Nous ne pensons pas que cette législation vise des hommes et des femmes qui auraient très bien pu être nos amis, nos amies, nos amants, nos maîtresses. Nous avons montré un égoïsme incroyable en nous montrant incapables de nous manifester, de nous opposer. Le gouvernement Ougandais se propose en effet d’ajouter la peine de mort à la maladie…
    Ce n’est pas un hasard, finalement. Africains, gays, séropositifs. Oui, silence = mort.

    Silence = Mort, vraiment

    Sans rire, il faut avouer que l’indifférence associative et son incapacité à manifester, même à dix personnes, doit nous amener à nous interroger sur ce qui concerne l’avenir des transgenres ou du mariage…

    Le militantisme, comme dans les années 80, a cessé de militer pour se contenter de gérer ce qui lui semble être des acquis, mais qui, quand la question d’un génocide visant les homosexuel(le)s et les séropositifs ainsi que leur entourage se pose, se révèle n’être plus qu’une immense force d’inaction au service de sa conservation.

    Minorités s’interrogeait récemment sur la nécessité pour Act Up de disparaître pour que quelque chose de neuf naisse enfin. Peut-être pourrions-nous considérer que l’incapacité des associations à faire, ou en tout cas à tenter de faire, est en soi comme un acte de disparition effective, à défaut d’être réel.

    Qu’aurions-nous pu faire ? C’est certainement là que se situe l’espoir de recommencer à peser vraiment. Il y a 10 ans, 20 ans et plus, quel militant, gay ou pas, n’a pas rêvé d’un outil qui connecterait les gens en temps réel et permettrait de mobiliser, mais aussi faire circuler des informations ? Les étudiants Iraniens, privés de l’accès à la parole, nous dament le pion, et avec quel aplomb. Il faut croire aussi que leurs espoirs et leurs ressentiments sont autrement plus forts que notre aspiration à nous marier ou adopter…Eux utilisent Facebook, Twitter, YouTube…

    C’est une toute nouvelle pratique militante qui doit émerger. Nous n’avons finalement pas besoin de toutes ces associations, avec leurs banderoles, leurs locaux, si finalement tout cela ne sert à rien le moment venu. Mais nous pouvons compter sur nous. Les médias sociaux sont un outil incroyable de circulation de l’information. Ce que nous aurions pu faire, ce que nous aurions dû faire face à une loi génocidaire, c’était de la circulation d’information, du buzz. Parce qu’un buzz autour de cette affaire aurait conduit la presse à en parler, et aurait peut-être donné l’envie à des « gamins » d’aller manifester spontanément devant l’ambassade, spammer son email et saturer son fax après avoir créé une page sur FB, sur Skyblog et le compte Skype associé. Nos militants fatigués sont incapables de comprendre que ce qui compte est, pour nous tous, de reprendre la gestion de nos affaires. Nosaffaires de gays. Nos affaires de séropos, toutes ces affaires que nous sous-traitons à d’autres avec ce résultat déplorable.

    Nouveaux outils à s’approprier

    Nous avons manqué l’occasion de soulever la question des conditions de vie des gays et des séropositifs dans le monde. Cette occasion manquée nous révèle tels que nous sommes.

    Nous ne gagnerons pas le droit au mariage, mais pas parce que les hétéros ne le veulent pas.

    Nous ne gagnerons pas car nous sommes incapables de nous penser tels que nous sommes, à la merci des démagogues homophobes, défendus par des associations qui ne défendent qu’elles-mêmes et comptant sur la bienveillance de la majorité hétéros.

    Minoritaires.

    Nous avons de nouveaux outils pour nous sortir de cette impasse. À nous de nous les approprier. Buzzer, faire circuler l’information, et ne pas hésiter à être spontané. Organiser un rassemblement. Nous n’avons pas besoin d’association pour manifester et exprimer notre indignation. Ça ne coûte rien, juste quelques clics. Ça ne vous fait rien, que cette loi n’ait pas fait la une du 20 heures ? Qu’avons-nous fait pour que cela fasse la une du 20 heures ? Gays, séropositifs et Africains, dans un régime totalitaire, qui s’en soucie? C’est à nous de faire jaillir cette actualité.

    Nous n’échapperons pas à cette révision avec un militantisme plus instantané, plaçant les organisations devant le fait accompli, les forçant à évoluer, ou à périr. Et aussi plus souple, moins contraignant. Aujourd’hui, nous pouvons militer, ou en tout cas faire notre travail de militant, aussi facilement qu’on vote pour la Star Academy. Alors?

    Aujourd’hui, nous pouvons militer et signer des pétitions. Quelques heures, quelques jours avant que les lois ne soient votés en Ouganda ou au Rwanda. Un groupe FB vient de se créer. Vous y trouverez tous les liens pour exprimer votre demande : que ces lois ne soient pas votées.

    Merci à Rachel Maddow, la seule personne qui se soit soulevée contre cette loi dans son émission, tous les jours, pendant des semaines.

    Madjid Ben Chikh
  • Minorités 13 | Le regard d’un Gaijin

    Minorités 13 | Le regard d’un Gaijin

    (paru dans la revue Minorites.org le Samedi 28 novembre 2009)
    Déf.: Gaijin, «personne étrangère», ou encore Gaikokujin, «personne d’un autre pays». Autrefois, kaigainin, celui d’au-delà des mers. Paie ses impôts en silence et porte une carte d’alien. Enseigne très souvent les langues étrangères, l’anglais particulièrement. Très présent dans les publicités où il incarne le bon goût. Attention, cet article aussi regorge d’unicode [1].

    Mon père a quitté l’Algérie pour la France en 1947. Ouvrier, il a combattu pour l’indépendance, a milité syndicalement, avant d’être licencié en 1978. Alors j’ai poursuivi le chemin qu’il a emprunté, les bagages, les «au revoir». Je suis allé dans le pays de mes rêves de petit garçon. Je pense à lui quand je me sens incompris, exclu. La société japonaise est fermée. Je ne peux qu’observer, mon avis ne compte pas, car les gaijin ne peuvent pas, paraît-il, comprendre. Le fait d’être gay me prive de la possibilité du mariage, cette entrouverture toute relative. Mais je ne me tais pas, et je n’accepte pas tout. Enseignant le français et l’anglais à des adultes, j’apprends beaucoup sur la vie de mes concitoyens (qu’ils le veulent ou non), et je tente, par petites touches, d’ouvrir leurs yeux sur leur propre société et, au-delà, sur la possibilité d’un regard différent, individuel [2].

    Le matin, métro à l’heure de pointe est peut-être un lieu idéal pour commencer un récit sur le Japon de Tôkyô. On a souvent à l’esprit ces employés gantés poussant les usagers dans les wagons. En voiture! Voici des corps emboîtés les uns dans les autres dans un pays qui abhorre la promiscuité physique. Costumes noirs, plus ou moins les mêmes, pour les hommes. Femmes elles-mêmes dans ce type d’uniforme jupe ou pantalon. Voilà un lieu rempli aux limites du supportable et où règne un silence incroyable, pas un mot, pas une parole, une indifférence muette. Parisien, mon premier sentiment fut un réel malaise. Parfois, une main appuie votre sexe, un sexe se frotte sur votre flan sans que vous ne puissiez savoir s’il s’agit du hasard ou d’un acte volontaire. Un des remèdes offert par le métro est un wagon spécialement réservé aux femmes, petites fleurs roses sur le quai à sa hauteur, de 7 heures à 9 heures.

    Des lieux très étranges, le métro ou le train, le matin. Vous arrivez enfin à une station où tout le monde (minna 皆) descend. Ah, ce «tout le monde», au Japon, c’est un truc avec lequel vous apprenez très vite à vivre, ici, on ne fait rien seul. L’individualisme est certainement la vertu la moins partagée au Japon où l’on a toujours besoin du consentement des autres. Si vous aviez besoin de comprendre la différence entre l’égoïsme et l’individualisme, vous êtes au bon endroit. Sitôt ouvertes les portes, c’est chacun pour soi, et qu’importe si quelqu’un tombe, il n’avait qu’à faire attention ! Nul ne lui portera assistance. J’ai même vu de la haine sur les visages de certains passagers qu’une telle chute retardait… Ça bouscule : le principal, c’est sortir.

    Bien sûr, si vous voyagez comme je l’ai souvent fait dans le Kansai, la région plus à l’Ouest, où sont Kyôto, Nara et Osaka, le cœur culturel du pays, ou plus modestement, si vous aimez comme moi déambuler au hasard des rues des quartiers à l’Est de Tôkyô, les quartiers populaires de la shitamachi (下町, littéralement ville basse, les quartiers populaires), vous serez frappés par le contraste. On peut en effet y retrouver la politesse qui fit la réputation du pays en Europe au XVIe siècle. Une politesse visiblement mise à mal par l’urbanisation rapide et désordonnée de la mégapole, au cours d’un XXe. Ici habitent, mangent, dorment, s’amusent plus de 30 millions de personnes dont en fait la majorité ne se sent pas d’ici.

    Mes élèves me disent très souvent qu’ils planifient un voyage dans la famille, dans leur région, le furusato (故郷), ce «pays natal» chanté jusqu’à plus soif par les Mireille Matthieu locales, ces chanteuses et chanteurs de enka (演歌), chansons sentimentales chantant l’éloignement et reprises au karaoké par des salariés plus trop jeunes dans de petits bars, Snack (スナック), que l’on trouve un peu partout, avec leurs comptoirs de trois mètres, leurs alignements de bouteilles, leur lumière tamisée, trois tabourets, un nom aguicheur et une patronne assortie plus très jeune, mais maquillée brushée, mama-san (ママさん), qui parfois peut s’avérer être un homme, ça n’a pas bien d’importance.

    Je trouvais autrefois dans ce furusato quelque chose de touchant, j’ai appris à nuancer : il participe à l’endoctrinement du Japonais en le renvoyant à une terre natale qui ferait son identité. L’étranger, avant de venir d’un autre pays, est une personne qui ne participe pas à cet enracinement. Je suis toujours frappé de voir que les plus jeunes continuent de se rattacher à ces racines fictives, un peu comme les jeunes beurs parlent d’un bled dont ils ne connaissent quasiment rien. Au Japon, c’est un peu le même phénomène, mais avec une nuance : il est célébré, encensé à la télévision, dans le monde du travail (il vaut mieux avoir un furusato lors d’un entretien d’embauche), et chez les hommes, gage de sincérité et de dévouement. Ça a un quelque chose de maurassien qui me révulse.

    Rizières, chemins de fer, vieux

    Tôkyô se présente donc comme une grande ville de gens plus ou moins déracinés qui sont venus y trouver ce que l’organisation économique et administrative du pays n’a pas offert à leurs régions respectives. Tôkyô et le désert Japonais tant, sitôt sorti de la mégalopole, on est frappé par l’aspect parfois quasi sous-développé qui fait rêver le touriste, alors conforté dans sa vision d’un «pays double», entre tradition et modernité. Mais quand on y regarde de plus près, on y voit des vieillards dans des maisons faites de bois, de plastique et de taules rouillée, vivant pour la plupart d’une allocation de 60.000 yens environ, à laquelle on déduira les 16.000 pour la sécurité sociale, et que l’on complètera par les revenus de la culture d’un potager et d’une rizière.

    On y voit des terrains vagues, un espace public à l’abandon et gagné par les mauvaises herbes, et partout ces autoroutes, qui déchirent un paysage magnifique, ces voies de chemins de fer jetées là un peu au hasard, ces ponts qui mènent vers nulle part et qui sont la marque du clientélisme et de la corruption qui gangrènent la société entière… Dans certains coins, jusqu’au cœur de Tôkyô, ça sent fort la misère et des quartiers entiers semblent abandonnés à leur sort comme vers Minami senjû. Ces quartiers seront rasés, m’a-t-on dit. Les hommes, eux, mourront.

    Revenons donc dans notre métro. On les a vus vider les lieux, chacun pour soi. Il y a désormais de la place sur les banquettes et vous vous asseyez. Le wagon se remplit au gré des stations, mais vous constatez que les autres banquettes se remplissent plus vite que la vôtre, à côté de vous. Vous allez peut-être même voir un(e) passager(e) se précipiter vers la place vide, une aubaine, puis stopper et rester debout, en regardant nulle part, non non! je ne t’ai pas vu… 関係ない (kankei nai), «ça ne me regarde pas / nous ne sommes pas liés». C’est certainement ce que pensent, par exemple, les passagers qui veulent sortir du train et que l’un(e) d’entre eux tombe, 関係ない, «ça ne me regarde pas». Les Japonais ont horreur de s’occuper de ce qui ne les regarde pas, comme une bagarre, une chute, ou un étranger assis sur la banquette. Un étudiant handicapé moteur me racontait qu’il avait été surpris par la gentillesse des Français qui l’aidaient quand il tombait, lors de ses vacances: ça ne lui arrivait quasiment jamais à Tôkyô. Une fois, il est allé à l’hôpital tout seul alors qu’il s’était ouvert la paupière et qu’il pissait le sang… Tous les étrangers à Tôkyô ont vécu le siège vide à côté d’eux dans le wagon à moitié plein, mais on s’y fait. S’il y a des crétins qui préfèrent rester debout…

    Si vous restez à Tôkyô un certain temps pour vos vacances, évitez le métro, achetez un vélo. La ville devient immédiatement plus plaisante, humaine, et vous y découvrirez de vrais trésors. Moi, c’est l’Est de la ville, les quartiers populaires, 下町, là où j’habite… J’y savoure ces petites rues bordées de plantes vertes, les chats qui se font tranquillement bronzer en été, les vieilles qui causent, et qui vous racontent des trucs marrants si vous leur dites trois mots en Japonais, des trucs ponctués de ね (ne), littéralement hein, forme d’acquiescement tacite, mais prononcé à toute vitesse chez les gens de cette génération, respiration du langage. Les fleurs, qu’elles arrangent avec passion et qui débordent sur le trottoir, leur chien, leur jeunesse, que sais-je, et croyez-moi, impossible de s’en dépêtrer…

    Étant étranger et me débrouillant assez bien en Japonais, je suis quelqu’un à qui l’on peut raconter des choses qui n’intéressent pas les jeunes. Comme le grand tremblement de terre du Kantô en 1923. Ou plus simplement, un endroit à voir dans le coin, une pierre, un jardin. Ils en ont à raconter, les vieux. Chez eux, l’étranger d’un autre pays ne pose qu’un problème, essentiellement pratique : il ne parle pas la même langue. Alors gare à vous si vous baragouinez trois mots malheureux ね, vous libérerez un flot de parole intarissable, ね. Le Tokyoïteね, Eddoko (江戸っ子), enfant de Tôkyôね, de ses quartiers de l’Estね, la shitamachiね, ressemble énormément au Parigotね,, bavardね, pas chiche et « pas bégueule »ね, il/elle aime son quartierね et n’est pas loin de regarder les provinciaux des classes moyennes qui peuplent l’ouest comme de vrais étrangers, des 成金, narikinね, nouveaux riches compliqués et prétentieux qui ne comprennent rienね. Les 江戸っ子 ne connaissent pas l’étranger, mais フランス? パリ? La France? Paris? そんなに日本が好きなんですか? Vous aimez le Japon à ce point-là? J’ai souvent vu les yeux de petits vieux ou de petites vieilles pétiller à la simple évocation du nom de Paris.

    La famille…

    Nous sommes maintenant sortis, le métro est derrière nous. Et ça sent la bouffe des chaînes de restaurants pour célibataires, les Yoshinoya/Ten’ya/Meshiya. Le soir, si vous passez à côté, vous y verrez une clientèle à dominante, pour ne pas dire exclusivement, masculine. Une enquête publiée il y a trois ans nous avait fait bien rire, au travail. Près de 35% des hommes de moins de 35 ans ne se marieront jamais. Pas par choix, non, mais par obligation. Là, pour le coup, cette analyse des hommes «herbivores» et des femmes «carnivores» trouve tout son sens.

    Les obligations pesant sur les épaules des hommes sont énormes, car les attentes des femmes à leur égard sont démesurées. Je parle bien sûr des classes moyennes urbaines. À la campagne, la question est vite réglée, il n’y a plus personne, et dans les classes populaires, comme c’est toujours le cas, les attentes sont moins hautes. Les hommes doivent être beaux, イケメン (ikemen) ET avoir un bon travail. Car, si un jour Madame consent à avoir un enfant (comprendre, un rapport sexuel, ou l’inverse), Monsieur devra payer l’école privée, la juku (塾), école du soir privée, les cours de musique, de sport, puis le lycée privé pour aboutir coûte que coûte à une université qui coûtera au moins 500.000 yens si elle est publique, soit 3.500 euros, au minimum.

    Dans de nombreux cas, le mariage aura été plus ou moins arrangé, ne cherchez donc pas d’amour dans cette histoire. Le mariage aura rassemblé une centaine de personnes, dont les collègues du jeune marié et les anciennes collègues de la jeune mariée, dans une des «usines à mariages» de la capitale, avec leurs salles de banquet, leur fausse église (le Japon n’est pas chrétien, mais IL FAUT une église, avec des cloches généralement enregistrées, à la fin de la cérémonie – la première fois, ça surprend).

    L’homme vivra donc, de son côté, une vie solitaire au travail jusqu’à plus d’heure, vous le croiserez parfois dans le métro, le soir, éméché et le teint rougi, revenant du karaoké auquel il n’aura pas pu échapper (皆, tout le monde…). La femme, elle, vivra une vie solitaire à la maison, où elle s’enfermera parfois dans une sorte de dépression maladive, se surinvestissant dans l’éducation de son/ses enfant(s) et des passe-temps, shumi (趣味), chant, piano, anglais ou français, serbo-croate, et vous la croiserez souvent devant l’école de son enfant unique, bavardant pendant des heures avec les autres femmes. On pourrait penser que je caricature, c’est aussi ce que j’avais pensé en lisant l’enquête de Murielle Jolivet, Homo Japonicus (Picquier). J’ai ici été très rapidement frappé par les grimaces ou les fous rires des femmes quand elles parlaient de leur mari, en cours…

    Toutefois, avec la crise que traverse le Japon, ce modèle de la femme au foyer se craquelle, et de plus en plus de femmes prennent des emplois à mi-temps car le salaire du mari ne parvient pas à couvrir des frais d’éducation toujours plus prohibitifs. Ces femmes, ce sont celles que vous verrez sous la lumière crue et blafarde des magasins de bentô (弁当), plats à emporter, ou aux caisses des konbini(コンビニ), convenient store, ou dans ces restaurants pour célibataires. Elles y travaillent parfois la nuit entière puisque ces magasins ne ferment pas, pour des salaires de misère.

    Une vie déréglée, livrant très vite le couple à une cohabitation de deux êtres qui ne se connaissent pas. Bien sûr, ce n’est pas la règle commune, mais travaillant dans l’enseignement pour adultes, je peux vous assurer que c’est tout de même un groupe très important.

    Résultat visible, ces bars à hôtesses que vous apercevrez très vite à côté de la gare. Ou les bars à Host, cette version new-look du yakuza, donnant de sa personne pour des femmes au foyer désoeuvrées. Vous en croiserez dans les quartiers de Shinjuku ou Shibuya, avec leurs cheveux mi-longs blondis, leur teint bronzé, des bagues, des colliers, un costume noir sur une chemise ouverte à mi-torse. Vous verrez dans le même coin les «Love Hotels», havre de paix de l’adultère ou de la misère sexuelle… Vous pourrez, dans le même coin devant la gare, apercevoir cette  machine à laver le cerveau et soutirer de l’argent au populo: le patchinko (パチンコ).

    Dans L’empire des signes, Barthes s’extasiait devant cette invention sensée représenter une sorte de vacuité. Pour ma part, je suis halluciné qu’une telle escroquerie puisse devenir aussi puissante. Des gens y dépensent des fortunes, dans ces flippers immobiles où la règle consiste à regarder une bille tomber. Je n’ai pas croisé un seul visage souriant sortant de ces endroits où règnent un bruit incroyable et une odeur de backroom qui inonde le trottoir dès qu’une porte s’ouvre, mais plutôt des têtes de chiens battus, la queue entre les jambes. Une véritable industrie de la misère…

    Mais d’où vient donc cette industrie prospère du jeu et du sexe? Bien sûr, il y a d’abord l’héritage de ces «mondes flottants» où n’habite ni la loi, ni la religion, le bouddhisme. Mais si c’est dans ce fond culturel que se trouve tant de tolérance, un peu d’histoire explique comment des mondes flottants on est passé à un secteur économique dominant du Japon contemporain.

    Un pays qu’il a fallu reconstruire

    Le Japon d’après guerre était un pays défait, entièrement à reconstruire. Ses élites, toutes à leur anti-communisme et leur nationalisme, avaient fait allégeance à un régime dictatorial et militaire qui non seulement envahit l’Asie et attaqua les Etats-unis après s’être allié à l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, mais également s’y livra à des crimes contre l’humanité envers les populations civiles qui furent jugées par le Tribunal de Tôkyô en 1946. Comme le racontent David Kaplan et Alec Dubro  dans Yakuza paru en 1990 chez Picquier, cette économie de guerre, comme livrée à elle-même, désorganisée et sans véritable mouvement, vit s’étendre l’emprise de deux tendances opposées. Le syndicalisme, à gauche, radical et souvent prosoviétique d’un côté et la mafia, groupes de petites frappes, anciens soldats démobilisés, gosses des rues, rois du marché noir de l’autre.

    Les USA ne furent pas très longs à choisir leur camp et dès 1947 utilisèrent les uns – politiciens mêlés à l’aventure nationalistes, petites frappes – contre les autres – communistes, syndicalistes. La mafia commença donc à prospérer, notamment grâce au patchinko, et ne tarda pas à opérer sa fusion avec l’extrême droite, sous l’œil bienveillant du pouvoir, et des Etats-Unis qui purent ainsi utiliser le Japon comme base arrière lors des deux grands conflits de l’époque, guerre de Corée puis guerre du Vietnam.

    Il est, même aujourd’hui, extrêmement difficile d’aborder l’histoire de la seconde guerre mondiale au Japon. Leaders politiques et historiens sont régulièrement intimidés par des groupes mafio-nationalistes quand ils ne sont pas simplement assassinés, comme ce fut le cas récemment avec le maire de Nagasaki. Gare si vous doutez de la version officielle du conflit, et encore plus si vous envisagez la responsabilité de l’Empereur de l’époque, l’Empereur Shôwa. Les élites au pouvoir ont utilisé cette pression qu’ils ont favorisée pour imposer l’hymne ultranationaliste, kimigayo (君が代), et d’incessantes révisions des manuels scolaires tendant à présenter la guerre comme un conflit regrettable, éludant les crimes de masse à l’extérieur, le régime dictatorial à l’intérieur.

    Quand vous parlez de l’histoire du Japon avec un jeune, il ne connaît rien, ne comprenant pas la controverse et l’indignation en Asie quand le Premier ministre de 2001 à 2007, Koizumi Yasujirô, se recueillit à plusieurs reprise au sanctuaire Yasukuni où sont conservés des restes de criminels de guerre de classe A. Des noms, des batailles, l’imprécision est énorme. Je me souviens avoir une fois parlé de l’époque «avant le Japon» avec une amie Japonaise. L’idée l’avait choquée, indignée, et pourtant, il fut bien une époque où les Japonais, comme tout autre peuple, ne se pensaient pas «Japonais». Et elle n’est pas si ancienne…

    Les Japonais ignorent leur histoire, et cela rend possible tous les endoctrinements. Parmi les bêtises que vous entendrez ici, «l’homogénéité» du peuple japonais, «l’ancienneté de la langue japonaise», la température du corps qui est «plus basse», les fruits «meilleurs qu’ailleurs», la famille impériale «la plus vieille du monde», «l’harmonie», les grèves «qui ne sont pas dans la culture japonaise», etc.  La contestation, radicale dans les années 1950, a été laminée et la société civile, anéantie. Je comprends l’amour de l’extrême droite pour ce pays. La réalisation d’un rêve…

    De fait, le Japon s’est reconstruit à toute allure, avec des capitaux américains et sous la férule d’une élite totalitaire ayant concédé la démocratie comme une offrande aux vainqueurs. Les luttes sociales furent vives, violentes, mais ces élites sont parvenues à les mâter en bâtissant le fameux «modèle japonais», un système corporatiste où l’entreprise couvre l’ensemble des besoins de ses membres et garantit l’avancement dans la carrière. Ce modèle atteint son apogée dans les années 80, avec ce qui est appelé baburu (バブル), la «bulle». Le Nikkei à plus de 37.000 points (il n’a jamais depuis dépassé les 18.000 et oscille en ce moment entre 9000 et 10.000, avec un minimum à 7000…), dopé par une abondance de crédit, l’immobilier qui doublait tous les six mois, l’endettement hypothécaire généralisé, et puis la chute vers 1990. Cette époque de nouveaux riches a donné naissance à une mentalité d’enfants pourris gâtés, celle des plateaux de télévision dans des émissions d’une stupidité et d’une vacuité si confondante que vous en regretteriez TF1.

    Devant la gare… Toute la vie dans la majorité de la ville se concentre dans devant cette gare, eki mae(駅前), par quartiers strictement délimités. Plaisir par ici, commerces par là. En fait, les villes et les quartiers ont été construits et développés par les compagnies de chemin de fer privées. À l’ouest, par exemple, règne Tôkyû (東急), Lignes Tokyu, Grands magasins Tokyu (à Shibuya, Tokyu, et puis 109 qui se lit 10-9, c’est-à-dire to-kyu), Tokyu groupe immobilier (東急不動産), et aussi Livable (リバイブル), l’agence immobilière, et puis Store Food (東急), Tokyu construction…

    Ils achètent des terres, construisent une ville autour d’une gare avec des magasins devant et enfin, relient au réseau. En dehors de l’est de Tôkyô, toute la ville obéit à ce principe. Tout le pays. Le réseau privé a développé le Japon entier, de façon anarchique, au gré d’opérations immobilières. Sans à un seul moment se préoccuper du coût humain, du déracinement, de la déshumanisation de ce cadre de vie anarchique qui continue de se développer grâce à l’absence de toute manifestation d’une société civile muselée. J’y vois une des origines de cette violence ressentie dans le métro.

    Précarité

    Devant la gare, la crise est visible. Elle n’a rien de nouveau, elle ronge la société depuis près de vingt ans, depuis la fin de la baburu, justement. L’emploi à vie de la période de croissance a laissé la place à une période de précarité et dont on voit les signes un peu partout, à la devanture des restaurants pour célibataires par exemple: baito (バイト), «taf». Pour 800 yens, 900 yens, parfois 1000 ou même 1100 yens de l’heure, sans sécurité sociale, sans sécurité de l’emploi, avec des horaires à la discrétion de l’employeur. Voilà le profil du nouveau travail au Japon, celui qui ronge la classe moyenne et prive d’avenir un contingent de plus en plus nombreux de jeunes. Les voilà, nos herbivores. Rien de choisi dans ce phénomène, plutôt un abattement face à une société qui n’a pas besoin de jeunes, dominés par des quadragénaires capricieux et riches. Leurs parents sont aussi chapeautés par des vieux qui ne comprennent rien au monde contemporain. Des vieux, nombreux, très très très nombreux.

    Cette année, la situation a atteint son paroxysme. Notamment quand 30.000 intérimaires ont été licenciés du jour au lendemain par Toyota. Privés d’emploi, mais également du logement fourni par l’employeur, un de ces apaato (アパート), condominiums préfabriqués de deux étages, alignements de studios, véritables nids de célibataires et donnant au paysage une sorte d’allure désolée, ressemblant à des prisons dès lors qu’ils ont plus de dix ans d’âge.

    Puis en avril, ce furent les jeunes diplômés perdant l’emploi qu’ils s’apprêtaient à prendre. L’organisateur de cette fantastique faillite, le Parti Démocrate Libéral, a finalement perdu le pouvoir après 60 ans de règne. Le Parti Démocrate du Japon, vainqueur de centre gauche, avec des personnalités parfois originales, comme la benjamine du groupe, véritable porte-parole des transfusés victimes du VIH ou de l’hépatite C et qui a battu un vieux briscard de droite, hérite d’un cadeau empoisonné que résume une dette publique de 200%, donnée à 270% à 2 ans d’ici. Vers la banqueroute ?

    Baisse des salaires, précarité, solitude généralisée, père absent et mère dépressive, sentiment de désolation dans des quartiers entiers, comme abandonnés bien qu’habités, et que seul cet esprit, pour le coup, authentiquement japonais, des fleurs, des plantes vertes qui débordent de partout, en habillent la tristesse d’une sorte de dignité incroyable, le Japon contemporain offre le spectacle d’un pays usé, comme épuisé d’avoir livré une guerre économique au monde entier.

    Les plus jeunes se réfugient dans leurs quartiers, Harajuku, Shibuya, Shimokitaza, dépensant leur argent dans du Made in China de pauvre. Plus âgés, ils choisissent Akihabara, geeks à la puissance dix mille ayant remplacé le sexe par les mondes virtuels des consoles de jeux. On en voit, de ces gamins vieillis de 35 ans, la génération perdue d’après la bulle, à Akihabara. Dans les restaurants pour célibataires… Une dégaine, un téléphone mobile customisé par des babioles ou des incrustations de simili diamants. Des jeunes qui se fichent de l’avenir parce qu’ils n’en ont aucun. Les quadras ont déjà tout bouffé.

    Au milieu de ce pays comme tétanisé dans sa propre chute, l’étranger reste un être à part, non-inclus. Il amuse parfois, comme dans les publicités, il attire – beaucoup de filles ou de gars ne couchent qu’avec des étrangers, gaisen (外線) – ou il révulse – le siège dans le métro. Il peut choisir de rester entre soi, comme tous ces expatriés vivant dans l’ouest de la ville, et profiter du bonheur des classes moyennes expatriées, des sushis et de l’appartement luxueux, sans même avoir besoin de parler la langue. Il peut aussi se marier et, avec la caution de son beau-père, créer un business, une école de langue, par exemple, et faire partie du «tout Tôkyô» des expatriés, goûter le succès et la réussite, les secrétaires pas chères, baito. Il peut aussi, et c’est ce que je fais, choisir de se promener dans une ville qui, au milieu d’une telle catastrophe en cours, recèle de véritables bijoux d’architecture et de gentillesse qui ne s’offrent pas, mais qui se méritent quand on part à leur recherche.

    Qui sait, ce seront peut-être les quelques étrangers curieux de cette ville qui, après l’effondrement économique, après le grand tremblement de terre à venir, redonneront du sens à cette ville qui en manque cruellement.

    Madjid Ben Chikh

    Notes

    [1] Si vous êtes sur un PC équipé de Windows, il se peut que certains caractères ne soient pas visibles. Il faut alors installer une police de caractère japonaise. Une aide en ligne existe. Les lecteurs sous Mac ou Linux ne devraient pas avoir de problème.

    [2] Qu’on me permette de penser à Nicolas Bouvier, ce raconteur d’un Japon ordinaire et quotidien, à la mémoire de qui je dédie ces quelques lignes.