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Ma vie à l’ère radioactive

Je me censure, excusez-moi… J’avais commencé à écrire un truc, et puis non, ce n’est pas…
Et puis tant pis, je vous le mets en annexe car je n’aime pas me brimer, garder sur le cœur. Et comme ce blog est avant tout mon journal, il faut bien que… Enfin oui, quoi, non! Je ne peux pas me censurer. Combien de billets ai-je écrit, et que je n’ai pas publié, simplement pacte qu’au dernier moment j’ai pensé que ce n’était pas super, et que je ne voulais pas rabâcher, et me répéter, et patati et patata… Mince alors! Ce n’est pas facile d’écrire en transparence, en direct, ne pas avoir honte d’être mal compris, d’être jugé. De paraitre pédant parce que je donne un point de vue sur le monde malgré le très faible poids que je pèse dans ledit monde. Est-ce de ma faute s’il me faut écrire ce qui me passe par la tête, et si je me sens obligé de le partager, non pas parce que je suis le centre du monde, mais simplement parce que c’est le contrat que j’ai passé avec moi même, et passé avec vous. J’aimerais parfois tellement avoir un blog Japon, parler des derniers jeux vidéos, des maids et de la nouvelle variété de thé en bouteille que tout le monde va s’arracher à ce qui se dit à la télévision. Est-ce ma faute si j’en suis simplement incapable?
Rentrer en France. La pensée en a effleuré plus d’un. Rentrer où, me dis-je. Pour quoi faire. Et si demain une des centrales située à proximité de Paris connaissait des problèmes, où donc fuirais-je. Non, rentrer n’est pas une solution. Ici, j’ai mon chez moi, avec mon lit acheté en décembre, et mes espoirs cachés mais bien présents de déménager prochainement dans le quartier de Yanaka ou de Iriya.
Faire du Japonais. J’ai ressorti des livres. Incroyable comme mon japonais s’est appauvri. C’est normal, je ne lis pas. De sérieux efforts à faire. Ça tombe bien, sur D-Addict, il y a tout plein de feuilletons des années 80. Anthropologie bulliaire et immersion totale en perspective, assortie à une replongée dans le Kanji et Kana et dans un de mes livres de grammaire. Terrible nécessité.
« Vous n’êtes pas parti? ». La question de la semaine, égrenée du décompte des français restant et de l’histoire du mail de l’ambassade de France qui a fait le tout du web japonais. Assortie d’une piqure de rappel sur Nicolas Sarkosy et l’histoire du sumo il y a 5 ans, « il faut être stupide pour aimer le sumo« . Les Japonais ont une sacrée mémoire. « Pourquoi les Français n’aiment pas le Japon« . La question qui fait mal.
« Le Japon est un pays fort ». La publicité en boucle à la télévision, avec les SMAP, ou bien des joueurs de football. Je ne la supporte plus. Encore ont ils eu la délicate attention de supprimer le jingle à la fin. Ça donnait envie de balancer la télévision par la fenêtre, et les plaintes ont été très nombreuse. Nippon! Nippon! Le pays blessé panse sa plaie à sa façon.
Le plutonium. C’est le truc du jour. Malgré tout ce qu’ils ont entendu jusqu’ici, les Japonais absorbent la communication gouvernementalo-industrialo-médiatique. C’en est incroyable. Les parents de Jun étaient inquiet… Qu’il soit viré car il s’était absenté du travail 4 jours. Les radiations? Non! Mais le plutonium, visiblement, ça parle plus que césium. En tout cas, ça fait la une des journaux.
Le black out. La tendance du moment, avec moi en fond qui croise les doigts pour qu’on passe enfin à l’heure d’été. Cela ferait baisser la consommation d’électricité de 5%. Or, avec l’arrivée de la chaleur et, pire, de la saison des pluies, avec son air humide et moite, on craint une véritable pénurie d’électricité à cause de la climatisation. Mais les paysans constituent un sacré lobby. Et le gouvernement actuel est de la plus pure fabrique post bulle : une bande d’incapables sans volonté politique. En attendant, les vitrines sont éteintes, le métro est sombre, Ginza est éteinte le soir.
Hoshano, les radiations. Le mot clef. Samedi, en faisant les courses, j’ai vu une magnifique pile de poivrons, 10 yen le poivron. Autant dire que c’est donné, c’est généralement au moins 100 yens les 5 (pour information, les poivrons sont, ici, minuscules). Origine? Ibaraki. Tout s’explique… 10 yens la bonne rassade de césium, c’est vrai que ce n’est pas très cher. En tout vas, ni moi ni personne n’en a voulu, hier, ils y étaient encore. Un peu défraichis.
L’eau. Incroyable comme un truc aussi banal que l’eau peut devenir en un coup de hoshano une denrée rare, bien plus que l’or et les diamants qui continuent de d’exhiber dans les vitrines de Ginza. À priori, c’étaient bien les pluies d’il y a deux semaines qui ont pollué l’eau de Tôkyô, mais tout est semble t’il redevenu normal. En attendant, il est impossible de trouver une seule boutique dans les magasins. Du thé, du jus d’orange, mais pas d’eau.
Le masque. Ne vous moquez pas de moi, ne vous moquez pas de nous. On est nombreux à le porter. On ne sait pas trop si c’est contre les pollens ou contre les hoshaseibushitsu (particules radioactives), peut être un peu les deux…
La télévision. Grande nostalgie des conseils anti-radiation vus sur la NHK il y a deux semaines. Mettre des gants, un anorak et des bottes, une capuche, porter un parapluie et mouiller une serviette puis s’en recouvrir le visage : très efficace contre l’ingestion et l’inspiration des particules. On se demande pourquoi les employées de TEPCO ressemblent à des cosmonautes quand une simple tenue d’alpiniste peut faire l’affaire… Ça passait en boucle. À vous donner envie d’une interdiction universelle de la télévision…
TEPCO. Vous ignoriez quel était le nom de la société à laquelle je payais mon électricité chaque mois. Vous avez donc fait connaissance avec Tôkyô Denryoku KK, 東京電力株式会社, appelé en Anglais Tokyo Electric Power. Le pouvoir électrique de Tôkyô… Encore une société qui se serait passé de faire parler d’elle. Et malgré toutes les fraudes, irrégularités, incompétences, dissimulations, une majorité de Japonais continueront de vous dire qu’au Japon, on travaille bien.
Mon travail. Ras le bol mais, incroyablement, plein de nouveaux élèves. C’est qu’il y a nettement moins de français, et beaucoup d’Américain ou d’Anglais sont partis. Combien d’écoles vont fermer? Pas la nôtre, en tout cas.
Le Kansai. Nouvel eldorado qui va tout faire pour ne pas laisser passer sa chance. Pas tous les jours que Tôkyô est à ce point fragilisé.
La normale. Le truc auquel on pense tous, tout en sachant que ce ne sera jamais plus comme avant. Les coupures de courant et ce côté sombre partout nous le rappelle. Dimanche, à Ginza, plein de gens, peu d’étrangers, mais des magasins pleins. Oublier, faire du shopping? Je ne sais pas. Envie de printemps, peut être…
Les cerisiers ? C’est pour cette semaine.
Ma vie à l’ère radioactive est exactement la même qu’avant. Plus au nord, pourtant…
De Tôkyô,
Madjid

La vie au temps du nucléaire (billet que je ne voulais pas publier)
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=LkohFjWHF-Y]
Grand soleil sur la ville, enfin. Partout, les bourgeons de cerisiers sont énormes, comme prêts à exploser des milliers de fleurs en retard cette année d’une bonne dizaine de jours. Grand soleil et puissant soleil, enfin. Enfin, enfin, enfin. Le temps si beau depuis le début de l’année est devenu si triste depuis le séisme. Nous accueillons ce temps qui réchauffe les coeurs, encore un peu lourds. Plus au nord, la catastrophe continue, les ravitaillements sont encore rares, difficile, les manques importants malgré la très généreuse aide internationale que la bureaucratie bloque des quatre fers. Du riz a été refusé, des médicaments retournés dans leur pays, des couvertures dédaignées. Les prétendues élites préfèrent une population affamée, éventuellement secourue par des yakuzas, à une aide internationale, trop comme-ci et pas assez comme-ça. Mon étudiante Marie me confiait hier son mépris pour ces élites qui sacrifient les gens et enferme le pays sur lui-même, voyant dans tout ce qui vient de l’étranger comme mal venu, suspect. Lamentable.
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=boS0ciB7Mc4]
À la télévision, ici, on continue de compter les morts, moins de 10.000 et les disparus, plus de 15.000, alors que tout le monde sait désormais que le bilan définitif avoisinera bel et bien la somme des deux. À la télévision, de toute façon, tout est désormais redevenu normal. Le feuilleton nucléaire et des reportages sur les lieux sinistrés dominent l’actualité, en alternance avec les conseils pour limiter la consommation d’énergie. Mais encore cette couverture des deux catastrophes, la civile et la nucléaire, est elle partielle, incomplète et frise parfois le ridicule. Ainsi, certains journalistes ont encouragé la consommation d’algues pour éviter la contamination à l’iode 131. D’autres ont rappelé avec sérieux que les légumes n’étaient pas trop dangereux, mais que leur interdiction avait été guidée par l’esprit de précaution. Tonalité toutefois différente sur la NHK, plus grave et plus sérieuse : la chaîne publique ne vit pas de la publicité, celle, notamment, de TEPCO. Et puis surtout, depuis le début de la catastrophe, le NEW YORK TIMES diffuse des informations qui sortent au Japon avec un retard étonnant. Il y a bien le black out de l’électricité, mais il y a également le black-out de l’information. Car les intérêts croisés sont nombreux. Le gouvernement couvre TEPCO pour protéger le puissant syndicat de l’électricité. 
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=Y77pEQLV9c4]
C’est seulement par hasard qu’on découvre, ainsi, que certains des travailleurs, sur le site, ne sont pas des salariés de TEPCO, mais de sous-traitants. Alors je me pose la question : et si cela se passait en France, cela serait-il différent? Et ma réponse est venue très naturellement : non. Avec une différence de poids, toutefois. En France, nous avons des organisation non gouvernementales, des associations, voire des mouvements politiques plus vivants, insérés dans des organisations internationales qui contrebalanceraient des informations officielles. Au Japon, l’information indépendante a du mal à percer et elle est souvent présentée comme « étrangère », ce qui est, au Japon, l’argument massue, entretenu par le lavage de cerveau opéré très tôt à l’école et ventant l’exception japonaise. J’ai adoré, dans le Yomiuri, un argument d’un officiel au sujet du refus d’accepter du riz thaïlandais, « bien souvent, quand ils ont le choix, les réfugiés préfèrent les produits japonais ». Ouais, même quand on meurt de faim, n’est-ce-pas…
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=nnltXhWpCsw]
Je pensais que le Parti Démocrate mettrait fin à cette idéologie chauvine, je m’aperçois qu’ils sont pareils que le Parti Libéral-Démocrate. Leur idée du Japon passe avant les Japonais.
Imaginez, TEPCO a perdu une semaine car ils voulaient protéger les réacteurs pour pouvoir les utiliser de nouveau par la suite.
Imaginez, le Premier ministre a été quasiment invisible pendant 10 jours, ce qui lui a valu une sérieuse attaque ce matin à l’assemblée nationale.
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=5HaOZze93qs]
Imaginez, l’armée et les pompiers de différentes régions interviennent sur place, mais agissent sous les ordres de TEPCO, une entreprise privée, dont nous constatons depuis deux semaines l’incompétence après avoir eu les révélations des dissimulations et fraudes à la sécurité sur le site de Fukushima.
Imaginez, TEPCO au bord de la faillite, qui reçoit des crédits garantis par l’état, pour plusieurs milliards, à des taux bonifiés, alors que la société, dont les multiples fraudes sont avérées, reste privée, ses principaux actionnaires intouchables.
[youtube http://www.youtube.com/watch?v=MGmK_Gu8ARQ]
Cela fait froid dans le dos… Et donc, désormais, nous vivons avec le nucléaire. Je veux dire par là, avec les radiations. Mon vocabulaire s’est incroyablement enrichi. 放射能 , radiation, 放射性, radioactif, 放射性物質, particule radioactive, 爆弾, explosion, 原発, centrale atomique, ヨウ, iode, セジウム, césium…
Tôkyô 2011, une aventure moderne.
Note : j’alterne avec les publicites AC qui rythment les programmes de television, en boucle, depuis 2 semaines et demi)

La peur des cerisiers…

Le dimanche qui suivit le tremblement de terre fut une belle journée. Il faisait grand soleil, alors Jun et moi allâmes nous promener dans Kôto-ku avec un peu d’appréhension, car la terre n’arrêtait pas de bouger, et qu’en plus un premier réacteur à Fukushima venait d’exploser. Mais pour cet après-midi, nous voulûmes nous sortir la tête des images de la télévision, oublier les secousses, les possibles répliques, plus ou moins violentes, ainsi qu’une possible catastrophe. Cela faisait deux jours que je ne parvenais quasiment pas à dormir, angoisses, secousses, incertitudes et traitement mêlés. Il faisait beau sur Kôtô-ku, un grand soleil, et cette lumière d’un avril de France ajoutait à ce semi-printemps que coloraient les fleurs de pruniers.
Deux semaines aujourd’hui ont passé depuis le tremblement de terre. Et ce matin, pour la première fois, j’ai enfin fait un peu de ménage, je veux dire, du vrai. J’ai rangé les livres que j’avais entassé à la va-vite quand j’étais rentré vers minuit et demi après, comme tout le monde ici, avoir fait 30 kilomètres dont la moitié à pied, épuisé, avec mes amis, connectés à Facebook, qui m’encourageaient, me permettant de ne pas abandonner cette terrible et longue traversée, accomplie un temps à contre sens, donc avec personne à mes côtés, incroyablement seul. Rentré épuisé, j’ai découvert mon étagère à côté de mon bureau, avec ses livres et la grosse imprimante, déplacée de 50 centimètres au moins. Mon appareil photo était par terre mais, par miracle, l’ordinateur, quoi qu’à une place différente, n’était pas tombée. Tout était comme déplacé, peu, mais suffisamment pour donner l’impression qu’un visiteur était passé là, en recherchant quelque chose qu’il n’était finalement pas parvenu à trouver. Dans ma cuisine, mon micro-onde avait bien bougé de 20 centimètres, il en avait fallu de peu pour qu’il tombe. Ma carafe Brita s’en était sortie, je ne comprends toujours pas comment. Le gaz était coupé, il me fallu le ré-enclencher, dehors. C’est seulement à ce moment là que je découvris le désastre dans le Tôhoku. Les secousses continuaient. Je passai sous la douche, me brossai les dents et me couchai vers deux heures, mais ne parvinssent pas à trouver le sommeil. Mes jambes étaient lourdes de cette marche, de ma station debout dans le bus que je parvins à trouver enfin, et qui n’avançait pas, et puis cette foule qui marchait et que je finis par rejoindre car rester dans ce bus où il faisait si chaud m’épuisait. Mon traitement, enfin, ajouta à la sensation de malaise, amplifia les secousses qui ne cessèrent pas. Le samedi matin, je partis travailler, épuisé, mais il fallait bien. Le métro était complètement désorganisé, j’arrivai avec 15 minutes de retard. J’enchainai 5 leçons, quittai à 16 heures. Je ne parvins pas mieux à trouver le sommeil la nuit suivante, mes rêves étaient étranges. C’est le médicament qui fait cela, je le sais, mais ils laissaient une emprunte très forte au réveil, un peu comme s’ils recelaient quelque message secret. Cette promenade dans Kôtô-ku fut un délice. L’après-midi du tremblement de terre, le temps qui était au soleil le matin vira au gris, nous eûmes même de la neige fondue, du vent glacial. Et si le dimanche après fut ensoleillé, dès le lundi, nous entrâmes dans un temps gris, froid voire glacé, qui ne nous a vraiment quitté que ce matin. À Kyôto, nous avons eu de la neige. Ce temps ajoute à la désolation à Tôkyô, et renforce la détresse des gens du nord.
En sortant de chez moi, tout à l’heure, j’ai regardé le soleil, le ciel bleu. Monté sur mon vélo, j’ai vu les fleurs violettes devant la maison d’une voisine briller à la lumière, leur couleur était éclatante et donnait à cette maison des allures de printemps. J’ai alors vu le Sky Tree qui vient enfin d’atteindre ses 634 mètres. Et soudain, je n’ai pas pu m’empêcher de penser, « et après? ». Comme si ce printemps était quelque chose qui nous était refusé cette année, et que tout ce qui s’était passé ici depuis deux semaines était le signe annonciateur d’une autre catastrophe, encore plus grande. À Tôkyô, nous apprenons à gérer la crainte. Les rues sont vides le soir. L’eau, dans les magasins, est dévalisée dès le matin. En discutant avec mes élèves, il y a une sorte d’inquiétude qui est là, diffuse. Pas spécialement la centrale. Quelque chose de plus complexe et que je résumerait ainsi : est-ce que c’est fini, ou pas?
Concernant la centrale atomique et ses dégagements toxiques, on s’y habitue. Pour le moment, le risque est assez limité, le MOX relâche ses particules lourdes dans les quelques kilomètres qui entourent la centrale, les gens ne pourront pas rentrer chez eux. À Tôkyô, les produits venant des alentours sont boudés, on leur préfère les produits de Kanagawa, de Shizuoka. Le drame des agriculteurs du nord, même dans les coins où les radiations restent très infimes, ne fait que commencer. La solidarité des Japonais aura une limite exprimée en becquerels. La pollution de l’eau, assez inquiétant il y a trois jours, semble avoir été causée par le temps pourri et les pluies du weekend. On est revenu à des doses plus correcte. Personne n’est en danger, même si l’exposition reste 4 fois supérieure à ce qu’elle était en temps normal avant l’accident, à Tôkyô. Plus au nord, il faut vraiment souhaiter que tout cela s’arrête vite car je doute que de tels niveau, pendant un an, soient très bons pour la santé (voir liens à gauche). La mer, également, est désormais belle et bien polluée. Et comme toujours, le réacteur numéro 3 est toujours aussi difficile à maitriser.
Un étudiant, hier, qui m’a parlé pendant 40 minutes du séisme, m’a dit en me quittant que cette année, personne ne parle des fleurs de cerisiers. Oui, peut être est-on superstitieux, on ne veut pas en parler, de peur qu’une autre catastrophe ne vienne ruiner notre tentative de reconstruire notre bonheur après cette catastrophe.
Je suis d’un naturel souriant, et optimiste. J’ai lu deux articles vraiment revigorant que vous pourrez consulter en visitant mes twits d’hier et mon activité sur Tumblr. L’un, dans The Economist, voit dans cette catastrophe la possibilité d’un renouveau du Japon, d’une chance de clore définitivement le cycle amorcé en 1990 avec la chute de la bulle. Je suis parfaitement d’accord avec lui, et je rajouterais que le Japon va enfin se libérer de l’angoisse d’un grand tremblement de terre à Tôkyô, attendu depuis plus de 15 ans. Ça y est, peut être peut on nous considérer débarrassés pour 50 ans. Cet état d’esprit va certainement prévaloir dans les mois qui viennent. Il y aura un avant, et il y aura un après. Il ne manque plus qu’une chose, mais la pudeur m’empêche de dire quel événement marquera définitivement l’entrée dans un cycle nouveau. Si vous connaissez le Japon, vous savez de qui et de quoi je veux parler.
Le deuxième est un article de Ryu Murakami, paru dans le New York Times et traduit par Courrier International. C’est la première fois que cet écrivain emploi le terme d’espoir, et c’est à noter. Et moi aussi, je veux espérer. Pas seulement « m’accrocher », comme nous y invitent ces insupportables publicités AC à la télévision, dégoulinantes de solidarité et de gentillesses médiatiques et suintant le nationalisme misérabiliste, « on s’en sortira », tournant en boucle et renforçant le sentiment de pays à l’arrêt. Mais vraiment espérer, comme le dit l’écrivain. Qu’enfin ce pays tourne la page d’un passé mort depuis longtemps et se donne les moyens de regarder devant, et de profiter de la reconstruction du nord, dévasté, pour se réinventer, comme il a su déjà, dans son histoire, le faire si bien.
Les cerisiers auront, cette année, la couleur de cette attente, la saveur de cet espoir.
De Tôkyô,
Madjid

De Pays, d’hommes et de femmes

Namazu, le gros poisson chat qui dort sous le Japon et se réveille parfois très brutalement.

J’avais commencé à écrire, sur le Japon. Vous savez, ce truc à la mode que tout le monde aura oublié dans 15 jours, au profit de la guerre en Libye, d’un remaniement ministériel ou d’un nouveau film en 3D. Je ne le reproche à personne, c’est la vie qui est comme ça, et à Kyôto, si partout on pouvait croiser des moines ou des volontaires demandant un peu d’argent en solidarité avec les victimes du tsunami, la vie autours avait quelque chose de presque indécent. Les magasins regorgeaient de gâteaux à la crème comme les japonais en raffolent, je veux dire, avec plein de crème fraiche et des fraises. Les supermarchés, les vitrines frôlaient l’indigestion de trop de tout, de réclames et de clients difficiles, regardants et parfois méprisants, c’est trop comme-ci et pas assez comme ça. Les jeunes filles revêtaient les kimonos que l’on porte pour les cérémonies de diplômes dont la saison battait son plein, on en voyait partout, et le soir on les retrouvait dans les restaurants où ils riaient à gorge déployée.
J’ai pensé que ce doit être un peu chacun son tour. En 1995, Kôbe pleurait ses morts, on devait continuer à vivre dans le Kantô. Je crois que les Japonais acceptent la vie comme elle est, la nature a façonné un esprit d’acceptation. Après tout, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre… Je lis ici et là qu’ils sont courageux, non, ils vivent ici, et il n’y a pas d’autre solution. Quand le gros poisson qui est sous le Kantô bouge, eh bien, il n’y a rien à faire. Murakami Haruki s’est une fois, dans un rêve, battu avec le gros poisson, lui a réglé son compte, mais ça n’a pas suffit. Le gros poisson s’est réveillé et a du se taper la tête sur la grande plaque qui longe, au nord, et il a sursauté. Il a du avoir peur, car après il n’a pas arrêté de se débattre. Il a livré les hommes à sa détresse.
Seul, face à ces gigantesques statues venues d’un autre âge et représentant la Kannon, j’ai prié pour ces gens. Je sais, ça ne sert à rien. Mais quand on les regarde, à la télévision, raconter leurs doutes, leurs pertes, le froid, avec la résignation dans la voix, et par moment une larme qui pointe, ô oui que c’est injuste. Voilà une région rurale, ils avaient tout fait comme il faut pour se concilier les Dieux.


Beautés d’Akita, 秋田小町
Ils étaient allés au sanctuaire pour le nouvel an, après avoir bien fait le grand ménage à la fin de l’année. Ils avaient chassé le démon de chez eux et accueilli la chance au début de février, 鬼は外、福は中. Ils avaient porté haut et fort le mikoshi de leur sanctuaire, やっしゃいやっしゃい, chanté les anciennes chansons du Tôhoku, min’yô, et bu du saké tous ensemble en honneur à la communauté.
Les Divinités du Japon aiment boire et chanter.

Ils avaient accueilli les âmes des morts en juillet, et leur avaient demandé de bien vouloir rentrer peu après. Ils étaient allés rendre visite dans les temples vers chez eux. Ils avaient planté le riz, cueilli les kakis, les pommes et les nashi. Ils attendaient le printemps en regardant les fleurs de prunier comme je le fais moi-même. Ils avaient la gentillesse même des gens de pays (je vous l’ai déja dit, je hais la province et les provinciaux, ce réservoir à classes moyenne, j’aime les pays), beaucoup de simplicité, une petite maison, des pêchers et la rizière. Ils votaient à droite pas parce que c’est mieux, mais parce qu’ils ne veulent pas que le temps aille trop vite et bouscule tout. Ils allaient parfois au patchinko, et les hommes, parfois, fréquentaient les filles devant la gare, ou le petit snack vers chez eux. Ils y côtoyaient la Mama-san, une vieille femme à la voix éraillée par l’alcool et une jeunesse de patachon, ou une okama, une vieille travestie qui donnait à manger aux chatx du quartier dans la journée. Ils avaient un quotidien au ralenti, fait de proximité, avec le fils et la fille partis au loin, à Tôkyô, étudier ou travailler. Ici, c’était la campagne.

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Célèbre chanson de pêcheur du Tohoku, du département de Miyagi, très durement frappée vendredi 11 mars

Quand le gros poisson a commencé à bouger, ils ont éteint le gaz, ouvert la porte, se sont réfugiés sous la table, sous le bureau. Le sol les a secoué, les a fait tomber, ils ont prié les Dieux, ils ont eu peur, ils ont distrait leur esprit comme ils ont pu pour ne pas penser à la mort. Et puis ça s’est calmé. Beaucoup étaient sortis. Les maisons avaient tenu, ils étaient en vie. Il y a eu une nouvelle secousse très forte, et cette fois la peur a du les saisir. Mais ils ont tenu bon, le poisson finit toujours par se rendormir, on lui offrira du mochi au sanctuaire à côté, ça le calmera. Tenir. Les alertes au tsunamis ont commencé à sortir dans les villes, en bord de mer, mais les ont ils entendu, dans les terres, plus loin. Qui pouvait imaginer. 10 mètres. 20 mètres. 30 mètres. Sur 1, 2, 3 et jusqu’à 5 kilomètres. Les photos du mariage de Shige, le scooter de Tarô, les chats et Mama-san, le snack et les fleurs devant, la station service des Yamada et la voiture neuve de Yuriko, la maison de madame Sawada et les photos de ses enfants et ses petits enfants, l’imprimante couleur et l’appareil Nikon achetés la semaine dernière sur Roppingu par le vieux Kenta, tout, tout a été emporté, noyé, effacé, avec les rizières, les kakis et les arbres à nashi, les bateaux de pêche. Tout. Et des milliers d’êtres avec, effacés, pas encore retrouvés. Tout. Tout a disparu. Balayé.
À la télévision, on voit ces images de familles errantes au milieu de débris au formes absurdes, voiture écrasée au troisième étage d’un immeuble à moitié entrée par une fenêtre, ou perchée sur un arbre, toiture renversée au dessus d’une montagne de bouts de n’importe quoi, bateau rivé à une voie de chemins de fer aux rails étrangement tordus… Le spectacle du week end dernier était encore plus étrange, recouvert de neige qui tombait à gros flocon et faisant ressembler cet apocalypse en une immense prairie blanche avec des trucs bizarres qui dépassaient, et des êtres errants au milieu, en survêtement, une couverture sur les épaules et les cheveux hirsutes.
Dans ce monde arrêté, des gens entassés dans des écoles, des militaires et des sauveteurs dépassés par l’ampleur de la dévastation, des routes impraticables gênant l’arrivée de la nourriture, de l’eau, de secours. Au début une ration de biscuit par jour, et depuis deux trois jours, trois repas à faire rêver les candidats au régime Mayo, mais avec, quel progrès, enfin un peu de repas chaud, des nouilles déshydratées. Le riz ne poussera pas cette année, et le sanctuaire a disparu. Le froid gerce les mains et fait craquer les lèvres. Une vieille femme interrogée ne peut rien dire d’autre. J’ai froid, et c’est long. Silence. Une autre a le regard perdu. Une troisième raconte son bonheur de pouvoir enfin boire du thé chaud, et de ne pas être seule. Sur une autre chaine, une femme lave sa maison, ouvre les fenêtres. Il ne reste plus rien, les murs sont dégueulasses, mais elle ne cache pas son émotion. Je n’ai pas tout perdu. En zappant, on voit poindre la peur d’une épidémie de grippe. Beaucoup de gens sont âgés.
À tout cela s’ajoute les déplacement de ceux qui vivaient dans le périmètre autours de la centrale où la catastrophe nucléaire est en cours. Celles et ceux qui avaient survécu se voient désormais menacés par un mal invisible qui les empêchera, plus tard, de revoir leur chez eux, reconstruire le sanctuaire, visiter les morts et laver leur tombe. Un avenir fait de déracinement et de mobilome se profile, et encore cet avenir appartient-il à un futur que l’on devine encore assez lointain.
Mais si Tôkyô est touchée par une sorte de black-out doux fait de magasins à demi éteints, d’escaliers roulants arrêtés, donnant à la ville un aspect endormi très étrange qui met mal à l’aise car parallèlement la vie y continue, dans des rues et des restaurant déserts, rappelant que quelque chose de grave s’est passé, la vie à Kyôto est insouciante, légère, souriante. Les gens n’en pensent pas moins, mais ils le gardent pour eux. Le Japon continue. J’ai éprouvé une sorte de mal être pendant ces 5 jours, me demandant ce que je faisais la, et Jun aussi, et toutes celles et tous ceux qui se sont éloignés aussi. J’ai rapidement eu envie d’être chez moi. Yann m’a vite confié le même sentiment.
Malgre ce fort malaise pendant une semaine, cette visite a Kyoto a été un ravissement. Kyoto est ma seconde ville natale. Pierre, un lecteur de mon blog, m’écrivait une fois qu’il était re-né dans l’arrondissement de Sumida, vers Mukojima. Moi, c’est dans un petit sanctuaire. On était en aout 2003 et depuis ma contamination, je n’avait pas eu le temps de me poser, j’avais été animé par le seul désir d’avancer. Je m’étais alors épanché sur le renard, déplorant au fond de moi le froid de cette statue qui ne pouvait m’écouter, et je m’étais mis à pleurer. Ce sanctuaire était si calme, il y avait des mousses, j’entendais les insectes de l’été chanter. La même émotion très forte m’avait ressaisi plusieurs fois dans la ville, un sentiment de trop de beauté, de trop de choses à voir, à découvrir.  Pour toujours, le fils de travailleurs immigre Algérien, le fils du pauvre, la misère, les humiliations vécues par mon père, la cuirasse de ma mère pour assumer cette incroyable dégringolade sociale, tout cela en moi se dissipa. Mon père était si fier quand j’eu mon bac. Je me mis à pleurer en pensant à lui, à ma mère. Leur fils était au Japon. Il avait réussi cela. J’étais libéré, et ce sentiment depuis ne m’a pas quitté. Kyoto est ma seconde ville natale, j’y ai peut être séjourné en tout un total de 6 mois, c’est peu, mais j’y circule comme chez moi. Et j’y ai des habitudes. Cette semaine m’a donc ressourcé. A la fin de l’année dernière, ma sinusite me donnait de terrible maux de tête, d’accès de fièvre. Je n’avais pu finir la promenade à Fushimi. Là, ça a été un vrai bonheur…
Bientôt, les cerisiers vont refleurir. J’ai hier enseigné malgré un sentiment très étrange. Mais je me sentais incroyablement proche de mes élèves. L’une d’elle est allée à Ôsaka, avec son mari, dans sa famille. Cette histoire de centrale finira bien par s’arrêter. J’aurai alors en moi mes énergies de Kyôto. Et encore plus envie de gouter à cette incroyable culture des terres du nord dont je ne connais, hélas, que la musique.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=kTrGw5NRdyM]

Musique du departement de Fukushima, où se trouve la centrale atomique polluant les départements alentours.

De Tokyo,
Madjid

Avant. Et après.

Tres vite pour commencer, et avec beaucoup d’impatience, le commentaire que j’avais censure et qui est reapparu ailleurs. Vous voyez, la censure ne sert a rien. Alors comme cet internaute qui lache sa colere contre moi, mon blog, mon ecriture s’est donne le mal de reposter son commentaire ailleurs, allons-y, en voici le lien sur Orserie.fr, il se pseudonomme Blaguy et a poste son message le 18 mars a 9 heures 10. Voila, c’est honnete pour lui et pour vous. Me concernant, comme disait Barbara, « Moi, j’m’en balance… »
Aussi quelques commentaires prenant parti contre moi et pour l’ambassade. Qu’on ne s’y meprenne pas, je n’ai jamais critique les personnes, j’ai juste exprime ma colere apres avoir recu mail exprimant un sauve qui peut, suivi d’une fermeture de ladite ambassade pendant deux jours. Enfin, certains m’avisent que concernant la radioactivite, je regarde trop la television francaise. Mon probleme est que je ne la regarde pas. J’ai donc mis les sources me permettant de me faire une idee. Il y a eu un tres bon billet ce blog. Excellent car il a reveille l’historien en moi, ou le « fouille merde » que l’on est quand on travaille en Back Office sur produits derives, et que l’on travaille bien. « investigation », qu’on appelle ca. Le billet est tres interessant car son auteur, Alex, y relate la reunion d’information organisee a l’ambassade de France en milieu de semaine derniere.
L’ambassadeur, un representant d’Areva et un membre de l’IRSN. On y apprend pas mal de choses. Le principe de precaution qui aurait dicte le mail dont je rapportais la teneur et qui a fait fuir des milliers de Francais sur les 9000 qui residaient au Japon. Que certains services sont relocalises a Osaka « par mesure de precaution ». Et que l’ambassadeur fait confiance aux autorites japonaises. La tonalite de la reunion etait a l’appaisement, a la relativisation de la menace. En gros, ce n’est pas un nouveau Tchernobyl, et la responsabilite incombe aux journalistes qui ont dramatise la situation a outrance, obligeant le gouvernement francais et l’ambassade a ajuster une strategie pour ne pas etre accuses de ne rien faire. Inciter les gens a partir. Distribuer des pilules d’iode. Mais en fait, meme en cas de deterioration de la situation, nous ne courerions aucun risque a Tokyo.
Ce billet, principalement inspire par le contenu de la reunion, a au moins l’aventage de concourir a calmer les esprits. Jun et moi sommes partis a Kyoto mardi 15 en comptant rentrer lundi 21, histoire d’avoir le recul, a savoir si ca empirait ou pas. Car si ca empirait, en fait, il y aurait certainement eu l’etat d’urgence. Moi, cela m’a laisse le temps de me documenter. Et d’arriver a une conclusion sensiblement differente de nos amis de l’ambassade, et qu’un « fait divers » en cours me confirme.
La structure meme de la centrale interdit en effet un scenario de type Tchernobyl. Ni les materiaux, ni la structure meme ne le permet. Plutot un scenario a la Three Miles Island. Voila qui est rassurant, et qui va dans le sens du discours de l’ambassade. La ou il y a un hic, c’est qu’il y a une difference entre Three Miles Island et Fukushima. Hormi le fait que cette centrale soit vetuste, que les USA ont demande a plusieurs reprises depuis 2001 son demantelement a cause de fissures maquilles et de rapports falcifies (ayant entraine des demissions importantes a TEPCO entre 2003 et 2005), cette centrale utilise depuis fevrier 2011 un combustible particulier, compose d’uranium recycle (retraite) et de plutonium, hautement instable (d’ou de tres hautes performances), le MOX. Un combustible produit par une societe Francaise, AREVA, qui en produit 95% de la quantite mondiale dans son usine MELOX. Ce combustible a la particularite de monter tres vite en temperature et de mettre beaucoup plus de temps a refroidir. Il est aussi hautement radioactif du fait de sa tres haute instabilite. A l’ambassade , il y avait un responsable AREVA dans la salle, a t’il parle de l’utilisation de MOX a Fukushima? D’ailleurs, on pourrait se poser la question : que vient faire un responsable d’AREVA dans une communication de crise ? Et savez vous que le principal souci dans cette centrale est le reacteur numero 3, le reacteur contenant 30% de MOX, que TEPCO ne parvient toujours pas a maitriser ? En parcourant le net, je me suis appercu que quand il s’est agit de poser la question a l’assemblee nationale, ce ne sont pas des experts, qui ont fait une declaration sur l’accident, mais la presidente d’AREVA elle-meme. Curieux melange ou le suspect se trouve egalement juge et partie, et expert.
Le nouveau discours dominant consiste a pointer l’incompetence des journalistes. Soit, ils ont exagerer, mais peut on leur reprocher d’avoir eu a l’esprit les deux grands accidents de l’histoire, a savoir Three Miles Island et Tchernobyl ? Depuis quand la diplomatie se calque t’elle sur l’opinion publique : si l’evacuation des ressortissants francais obeissait a une pure logique de « marketing politique » comme cela est suggere dans ce blog, c’est une honte ! Venant d’un gouvernement soit disant gaulliste, nous nous retrouvons dans la liquidations des restes politiques du president, a savoir une certaine idee de la France et de sa grandeur, en offrant aux Japonais une vision pas tres heroique de ses ressortissants. A moins que…
Je vous parlais d’un fait divers : en ce moment, le bras de fer entre la France et le Japon continue au sujet des sauveteurs. Le Japon les veut a 80 kilometres, a Sendai. La France les veut a 350 kilometres.
Et la, ca me pose un probleme. Soit ce n’est pas « plus dangereux qu’un vol Paris New York », et dans ce cas, la France fait des simagres. Soit la France a de veritables raisons de vouloir envoyer ses sauveteurs a 350 kilometres, et tout le discours rassurant tenu lors de cette reunion sort fragilise. Pour information, Tokyo est a 220 kilometres.
Mon sentiment reste le meme et n’a pas change depuis la semaine derniere. Je reste d’abord pour rester avec mon ami. La France ne reconnait pas le mariage, il ne pourrait beneficier d’un rapatriement. Partir a Kyoto etait aussi un moyen d’etre ensemble au cas ou la situation avait empire. Ensuite, je reste a Tokyo (revenu depuis lundi) non pas parce que c’est « moins radioactif que l’Italie », mais parce que je ne peux pas partir d’un pays ni d’une ville qui m’a accueilli a la premiere difficulte. C’est malpoli. Je suis parfaitement conscient, pourtant, que TEPCO ne parvient toujours pas a stabiliser le reacteur 3, gave d’un produit que mon pays, la France, a vendu le mois dernier a TEPCO, avant de vider le pays de ses ressortissants a la premiere fuite. Je me sens solidaire, et je me sens aussi un peu responsable. Et parfaitement conscient que le vrai risque n’est pas Tchernobyl -ce que je sais depuis presque le debut. Non. Mais autre chose. Une grosse salete. Des degagements radioactifs pendant des semaines. A chaque fois, les communiques de presse diront que c’est tres peu, et AREVA vous le martelera, comme elle le fait deja sur son site remodele en site solidaire (le site de BP avait pris le meme type de couleurs au moments ou ils ont salope le Golfe du Mexique l’an dernier). Rachel Maddow avait montre comment les entreprises adoptent des strategies de communications d’absorption en cas de pepin, destinees a guider le vocabulaire utilise : ainsi, vous apprendrez, avec AREVA, a parler de « crise nucleaire », et non de « catastrophe ». Et tous les gens « contamines » par cette communication utiliseront ces termes, et mettront en exergue la catastrophe humanitaire engendree par le tsunami. En ne faisant pas le lien, bien entendu, entre ces gens qui ont deja souffert d’avoir eu leur vie balayee en deux secondes par la nature et qui plus tard ne pourront pas retourner vivre dans des terres radioactives polluees par la main des hommes. Le Tohoku sera ainsi victime de deux catastrophes humanitaires. Oui, une grosse salete qui va contaminer les cultures, grosses consommatrices d’eau, comme le riz a Akita ou a Ibaraki ou l’on a deja note de fortes contaminations. On vous dira que c’est peu, mais faites donc le compte. Manger un Paris New York arrose d’une sauce rayon X trois fois par jours, sur 10 ans, ca fera beaucoup, et c’est precisemment ce risque que les vrais experts, eux redoutent.
Alors bien sur, nous n’en sommes pas la. Peut etre tout le MOX ne s’evaporera pas et TEPCO parviendra a le refroidir avant de le refroidir plus fortement, voir de pieger dans un sarcophage. Je reste assez optimiste, c’est ma nature. Mais realiste.
La communication concernant ne doit pas passer entre les mains d’un groupe industriel. Les Japonais se mefient, en toute discression, de la communication du gouvernement, de la presse, et de TEPCO. Je n’accorde pas plus de confiance a la communication de la France ou les interets industriels se melent a une politique qui, comme ailleurs, est d’abord faite de gesticulation.
Ceux qui me connaissent seront surpris par ce que je vais ecrire, mais en cette histoire, je n’ai confiance qu’en Dieu. Et au passage, dans divers rapports americains qui pointaient le danger de cette centrale a qui AREVA n’a pas hesite, tout en ayant connaissance de ces rapports, a vendre un combustible hautement instable qui inquiete le Quai d’Orsay au point d’avoir conduit a une evacuation de la quasi totalite des Francais du Japon et a une crise diplomatique au sujet des sauveteurs.
Je vous livrerai de magnifiques photos de Kyoto un peu plus tard.
De Tokyo, sous la grisaille et des pluies (tres faiblement, dixit NHK) radioactives,
Madjid

Le temps, ralenti, et les décisions à prendre

Positives sûrement, parfois négatives, vos réactions à mon billet m’ont touché. Comme je l’ai dit avant hier, je j’écrivais pas pour etre lu à ce point là. J’ai publié tous les commentaires à l’exception d’un seul. Son auteur, non content de me traiter d’adolescent attardé qui pleurniche sur son sort alors que lui, courageusement, brave la situation à Tokyo, me rajoute que s’il aime critiquer les fonctionnaires, il trouve ma critique de l’ambassade puérile et inconsistante. Enfin, c’est à mon style d’écriture qu’il s’en est pris. Hormi le fait qu’en effet je n’ai ni le talent littéraire d’un Delerme, ni la fougue et le brio intellectuel de Bernard Henry Lévy, ni même le talent polémique de Jean Pierre Foucault, je rappelle à ceux qui découvre ce blog que j’écris depuis près de 7 ans, qu’il est une continuation de mon journal intime, sur cahier, écrit depuis 1992, et avec des bouts sauvés d’une inondation remontant à 1982. J’y livre ma pensée, en liberté, sans jamais me relire ni me corriger. Quelqu’un a écrit que c’est un journal extime. C’est possible, je ne connais pas trop les termes à employer. Bref, on peut tout critiquer, et au milieu des commentaires il y a maintes critiques, que j’entends et auxquelles je réfléchis, et pour lesquelles je respecte leurs auteurs car meme si certains paraissaient en colère, il y avait une explication, un motif, et j’aime cet effort. En revanche, je n’admettrais jamais que l’on critique mon style car ma facon d’ecrire ne garde que moi. À 46 ans, je n’ai à ce sujet aucune leçon à recevoir de qui que ce soit, et je conseille à l’auteur qui peut etre se reconnaitra, de bien vouloir faire l’effort de pousser « l’extimité » aussi loin qu’il m’est arrivé de le faire. J’ai donc supprimé ce message, le considérant hors sujet. Je m’en fait l’échos, renvoyant son auteur à son anonymat, lui évitant la honte. Pour les autres, je les publie comme ils sont venus. Sachez que tous, vous m’avez touché car meme dans vos critique j’ai lu l’amour que vous portez à ce pays, votre considération, vos inquiétude et surtout votre incroyable désarroi. J’ai aussi lu ceux qui comme moi vivent à leur facon, le meme déchirement. Certains en restant à Tôkyô coute que coute. D’autres en s’étant repliés en province quelques jours, comme moi. Des ilôtiers me confiant leur désarrois. J’ai appris qu’un ami d’un ami travaille à l’ambassade, et qu’ils sont en effectifs réduits, ce qui confirme cette espèce de mal-communication, cette impossibilité à les joindre que plusieurs d’entre vous ont rapporté. Qu’ils sachent que nous sommes avec eux, admiratifs du travail qu’ils font malgré le fait que l’ambassade aie été désertée.
Et puis comment passer sous silence la réactivation de l’ambassade qui est peut etre en passe de réussir désormais bien mieux que d’autres ambassades. Visiblement, mon cri de colère, mais d’autres, comme ceux qui sur Flickr ou Picasa ont publié des photos de la devanture de l’ambassade « fermée pour cause de tremblement de terre », les plaintes des parents, le désarrois des plus jeunes, tout cela a ouvert les yeux du gouvernement Francais qui commence à voir la situation telle qu’elle est. En fait, je pense que jusque lundi, les responsables du quai d’Orsay regardaient l’expatriation au Japon comme dans les annees 50 et communiquaient avec les moyens techniques des annees 80. Il est impératif que cette catastrophe en cours changent cette facon de parler de l’expatriation. Ici, nous sommes des couples mixtes, mariés ou non, hétérosexuels et homosexuel(le)s, étudiants, salariés, détachés ou en statut local. Nous ne sommes plus cette poignée d’hommes d’affaires et d’esthètes des années 50 à qui on pouvait dire de rentrer en France comme quelque chose de normal. Nous sommes un grand nombres à nous inscrire dans la durée, ici. C’est en quoi le mail de l’ambassade et sa communication ont inspiré un véritable vent de panique chez beaucoup d’expatriés. Il faudra réfléchir à ce changement profond qui va dans le sens de l’accroissement de la mobilité à travers le monde. Nous sommes des immigrès francais en terre japonaise, et non un groupe de francais représentant la France quand tout va bien et pratiquant le sauf qui peut quand ça va mal. Le monde a changé. Il faudra aussi que l’ambassade travaille à « activer » des réseaux via les médias sociaux afin d’être réactive. twitter ne demande pas un tres gros investissement en temps puisque chacun nourrit une feed que les autres peuvent consulter et nourrir à leur tour. Un site internet de type interactif peut alors relayer une information triée, cela s’appelle le 2.0. En cas de crise majeur, la France aurait alors une plateforme collaborative extrêmement souple qui ferait le lien avec tous. Des messages d’appel au calme, des rendez vous, des cellules de soutien pourraient se mettre en place et l’information etre communiquée en temps réelle. Cela au passage soulagerait l’angoisse de ceux qui, en ambassade, gèrent avec des moyens archaïques une communication d’urgence les épuisant, et s’ajoutant au stress de la situation qu’ils ont à gérer, et les visant eux meme. Quel désarrois aussi… À trois pour une cellule de crise de cette envergure, je vous salue et nous sommes des milliers à vous remercier de faire, malgré tout la permanence. Enfin depuis deux jours, des distributions d’iode sont faites à l’ambassade, des ilotiers restés sur place appellent les gens. Cela ne compense pas ceux qui sont partis en France à la va vite ou à Osaka en coupant leur téléphone, mais c’est un bon début. Des avions, enfin, commencent à etre réorientés sur le Japon afin d’évacuer les plus fragiles, les enfants en particulier. Je tenais à faire cette mise au point introductive par honnêteté car mon coup de colère n’a de valeur que si je sais reconnaitre une évolution positive. Peut etre mon article y a t’il contribué.
Je rappelle enfin qu’un blog, plus encore qu’un article de presse, s’inscrit dans l’instant de son écriture. Et que par ailleurs, à la différence d’un article de presse, il exprime une subjectivité que dans mon cas je tempère par ma seule honnêteté. Ainsi lundi, au stress de l’événement, s’ajoutait le silence d’un ilotier et des appels d’amis m’informant des portes closes à l’ambassade. La situation est aujourd’hui semble t’il redressée.

Alors maintenant, nous sommes jeudi. Depuis deux jours je suis à Kyôto. Un immense soulagement m’a traversé après notre longue promenade à Fushimi. Fushimi est un lieu particulier, un lieu où je me suis fait la promesse un jour de venir habiter dans ce pays, un lieu où en priant je l’ai demandé tres profondément à je ne sais quelle divinité. Une escalade longue tres longue, fatigante, sentiment qu’elle ne s’arrêtera jamais et qui, comme toutes les rudes collines que l’on arpente, vous donne la force de continuer à vivre. Je me souviens ma première fois, perdu car je m’étais trompé de route, et puis finalement, l’arrivée. Et en 2004, triste car je partais le lendemain et parce que mes résultats d’analyses sanguines, avant mon départ, m’inquiétaient : à l’arrivée, je m’étais senti protégé, la montagne m’avait donné sa force. Et enfin, en 2005, et après chaque année. Seule la promenade de l’hiver dernier, le 28, m’avait inquiété. Je n’étais parvenu à en faire qu’un quart. Épuisé. J’ai compris le message, et j’ai depuis repris un traitement, celui que j’avais interrompu il y a deux ans et demi pour raison économique. Au Japon, la trithérapie n’est pas à 100%… Avant hier, je me suis surpris à presque courir malgré la rude pente. De cette force, j’ai tiré le courage de prier pour les gens du Kantô, la famille de Jun, pourqu’ils s’en sortent. J’ai demandé cela au renard, je ne sais qui a écouté ma prière, cela n’a aucune importance. Je dis courage, car en fait je ne crois pas à tout cela, mais je me dis que cela aussi doit etre fait. Et si mon père a naguère prié pour moi, j’ai demandé qu’une part de ses prières aillent pour ces gens dans le nord, morts, ou pire en ce moment, survivants, piégés par le froid, l’impréparation, le risque nucléaire et, cela semble incroyable pour le Japon, par la faim. Car les vivre parviennent, mais l’isolement des petits groupes de survivant, les routes ébranlées rendent difficile leur acheminement. Les images à la télévision sont un véritable crève cœur. Fushimi est mon Solutré, un lieu ou je communique avec moi-même, où je prends les forces nécessaires pour prendre de grandes décisions.
Avant Fushimi, nous sommes retournés au Tôhukuji. Et là, surprise, le temple était ouvert pour nous permettre d’admirer une grande tenture du bouddha mort pleuré par ses disciples et tous les animaux. Plus que la toile immense, c’est le message qui est beau et tombait à point nommé en ces circonstances. Le bouddha atteint en effet la vrai vie. Nous, nous ne sommes que des survivant, loin de la délivrance, et nous pleurons ceux qui nous manquent. La grande Sanmon aussi était ouverte, nous y sommes montés.
Pendant tout ce temps, je consultais vos messages, je consultais les informations. Nous ne sommes allés à Kyôto que pour voir venir, sortir de la torpeur. Mon école est fermée, je tournais en rond. Et puis peut etre aussi avais-je besoin de ressentir l’envie de rester. Non pas d’une facon bornée, « je reste parce que je reste », mais aussi parce que ça vaut le coup. N’aimant guère Tôkyô et lui préférant Tôkyô, ce voyage est un peu comme un retour aux sources, à un pays natal que je n’ai pas en ce pays si ce n’est, justement, ici (il vous faudra beaucoup chercher pourquoi dans ce blog, je l’ai déja raconté, je ne me répèterais donc pas, mais Kyôto et moi, c’est depuis 1970…). Kyôto est mon autre ville, avec Paris, à égalité. Et avant Londres qui occupe une place tres spéciale.
On est rentré. Bien sûr, le midi nous avons mangé dans le meme petit restaurant où nous allons vers le Tôhukuji. Nishin soba… J’adore le hareng (nishin)…
Je suis ici en suspension. Je reçois des messages privés sur Facebook, certains sont désespères. Couples mixtes dont le conjoint Japonais a peur pour son travail. Comme Jun. Déchirements intimes dus à cette culture caporalisée depuis Meiji et qui trouve toute son expression ridicule dans le 頑張る (ganbaru, s’accrocher). La mentalité provinciale ignore le ganbaru, elle tourne plutôt à une sorte de résignation qui elle me convient bien car je suis un peu pareil. Durant les violentes secousses, comme je vous l’ai dit, je n’ai pas eu peur, j’ai fait ce que j’avais à faire et, entre autre, cela consistait à faire rire une petite fille de 4 ans, mon élève, et ainsi décontracter sa maman qui avait, il y a 16 ans, vécu le drame de Kôbe. Aucune peur. Seulement après en réalisant l’ampleur du drame. Bref, la résignation est pour moi ce qui accompagne mon choix, mes choix. Je suis existentialistes. Comme Beauvoir et Sartre. Je choisis ma vie, en tout cas ses grandes options, et après, eh bien, j’assume. Venir au Japon, c’est assumer un big one. C’est s’y préparer et je m’aperçois à mon comportement où mes gestes ont ete guidés par une sorte d’automatisme que je m’y étais bien préparé. La résignation à un événement, oui. En revanche, l’obstination désespérée est quelque chose qui m’est étranger, meme si j’avoue que c’est tentant. Le piège obscond, comme on dit en philosophie, la négation de la réalité. Et c’est là que ce départ à Kyôto est important. Mon école est fermée, c’est une chance. Jun m’a suivi, c’est courageux. J’ai retrouvé Yann (en tout cas au téléphone), Martin (en fait cet après-midi) et Christophe, par hasard lors de notre promenade à Nijô-jo pour admirer les fleurs de prunier. Au passage, vraiment magnifiques. De discussions en discussion, c’est intéressant de voir que Kyôto a été pour nous quatre le moyen de prendre du recul et décider. Martin va rentrer avec sa femme. Sa femme, enceinte, ne peut pas prendre de risque et l’ambassade évacue les enfants et les femmes enceintes à partir d’Ôsaka demain. Christophe ne sait pas encore. Sa femme, Japonaise, n’a pas pris son passeport et est inquiète car elle manque le travail. Encaporalement des gens, lavage de cerveaux qui commence vers l’âge de 12/13 ans avec des activités extra-scolaires de groupe qui coupent les enfants de leur famille et les conditionnent à n’agit qu’en conformité avec groupe. Et qu’on ne me dise pas que c’est traditionnel, le travail des champs s’effectuait autrefois en famille et la cellule familiale était autrefois un bloc solide, aujourd’hui dissout et remplacé par l’obéissance à l’entreprise et à des obligations sociales (qui depuis 10 ans volent en éclat avec l’enfoncement du pays dans sa crise économique). Jun aussi, en tiraillé. Il a peur de ce qui se passe, de ce qui peut se passer, et en meme temps, il pense à son travail…
Hier, c’était giboulées entre neige et éclaircies. Il faisait tres tres froid. Nous avons pris un vélo et avons sillons la ville, Kitano Tenmangu, Nijô-jo, ainsi que le Hôkyôji où il y a une tres belle exposition de poupées japonaises. Le soir, notre habituel restaurant de tonkatsu à Teramachi, et une tarte portugaise que nous avons mangé à l’hôtel. Des coups de fils à mes amis, et ces nouvelles en provenance de Fukushima, pires de jour en jour. Un mail de l’ambassade tres clair sur l’évolution des événements mais offrant cette fois des moyens importants : des vols vers la France, des pastilles d’iode, etc j’ai vu que Francois Fillon s’était exprimé. Les écologistes, eux, dénoncent le nucléaire. Je me permet juste de dire que, farouche opposant au nucléaire moi-meme, j’aimerais toutefois un peu de pondération dans la polémique à ce sujet, car il s’agit d’un drame en cours. Oui, il faudra un referendum de sortie, oui, il faudra reconvertir nos économies, mais en ce moment, l’urgence devrait etre d’organiser des réseaux de solidarité et, éventuellement, réclamer l’assouplissement des règles concernant les visas pour permettre l’hebergement temporaire de Japonais. Non pas aujourd’hui, juste au cas où d’une catastrophe tragique, nous entrions dans le domaine inconnue de la tragédie absolue. On aura tout le temps, après, de « sortir du nucléaire », et vous me trouverez de la bataille, mais en ce moment, l’urgence est aider, aider, informer.
Car ce n’est pas un débat que nous avons, ici. C’est la réalité d’une centrale atomique composée de deux groupes ayant au total 6 réacteurs, construits par General Electric, dans une technologie des annees 60 interdite aux USA depuis 1972 car présentant des risques de rupture des circuits de refroidissement, et par ailleurs ne répondant à aucun des critères minimum requis pour résister à des tremblements de terre. Rien que pour savoir ça, il faut glaner sur le net car au Japon, ce type d’information est tres filtrée. Il faut savoir également que le combustible employé est vendu par une société française, Areva, dont toutes les équipes de Tôkyô ont ete déplacées à Ôsaka (à côté de Kyôto). Il faut aussi savoir que les premiers signes de faiblesse d’un réacteur sont apparus samedi et que la technique employée a été celle de la dernière chance. Et que ça a marché. Que le problème s’est reproduit une deuxième fois, avec un début de fusion (Tchernobyl) et que la meme technique a marché. Dans les deux cas, la noyade du noyeau dans l’eau de mer a refroidi le réacteur et évité une catastrophe, avec pour contrepartie une explosion du mur extérieur et une spectaculaire fumée blanche finalement faiblement radio-active. J’avoue que ce scénario me suffisait… Il semblerait que pour le 3eme rêacteur, ils aient forcé ce scénario. À la télévision, ce qui était une opération de la dernière chance samedi a étê présenté comme un truc tres banal mardi matin. Il y avait meme de la publicité pendant le journal. On s’habitue à l’horreur, je vous dis, et puis peut etre fallait il rassurer les marchés boursiers, restés ouverts… Et c’est là que ça a raté. Non seulement le mur a explosé comme prévu, mais l’explosion a decouvet le réacteur lui-meme et a touché le 4eme réacteur qui lui était normalement désactivé car en contrôle technique. Un incendie a tres rapidement commencé à se déclaré sous l’effet de la montée de la température du 4eme réacteur. Mercredi matin, le technicien de Tepco, la société d’électricité privée de Tôkyô répondait, quand on lui demandait d’où venait la fumée, qu’il ne savait pas. Nous avons donc, à présent, une unité alternant accalmie et incendie, dont le cœur est entré en fusion, officiellement reconnu, un autre endommagé et rejetant des fumées, deux coeurs refroidis partiellement. Et enfin, deux autres, ceux d’une autre unité, dont la température monte sensiblement. La télévision noie le public dans une débauche de graphiques et d’explication. Le plus incroyable, c’est dire au gens qui habitent entre 20 et 30 kilomètres de ne sortir qu’avec un lasque en coton mouillé et des vêtements en nylon et de tout laisser à l’entrée de chez soi. Pourquoi ne pas les évacuer, et si un masque en coton est si sûr, pourquoi voit on ces hommes en tenue hermétique… L’armée américaine, elle a décidé de ne plus intervenir à moins de 80 kilomètre et distribue de l’iode aux hommes situés entre 80 et 112 kilomètres. Il y a donc désinformation quelque part, et l’inquiétude est donc justifiée. Heureusement toutefois, les vents soufflent sur l’océan et non sur les terres : les autorités reconnaissent qu’il y a eu des pics de radioactivité mortelle. Enfin, malgré tout cela, sachez que Tôkyô, malgré quelques pics, reste à une distance raisonnable, et cela meme si la situation se détériorait encore. Seul un scénario catastrophique total, l’explosion en chaine des sic réacteurs, entrainerait la formation d’un nuage menaçant Tôkyô dans les heures qui suivraient. Je pense que le silence relatif du gouvernement tient au fait que celui ci est en train de préparer en silence une évacuation à grande échelle, laissant à Tepco le soin de tenter quelques opérations à tout hasard. Largage d’eau pour gagner du temps, réparation des circuits de refroidissement. Si cela marchait, on pourrait envisager un bétonnage du site. Si cela ne marchait pas, seul l’état d’urgence serait alors une option. Je compile ici des informations divers lues dans le New York Times, sur le Yomiuri, etc et je tache de garder un regard nuancé. Ce n’est pas encore l’apocalypse et si vous avez des amis à Tôkyô, pour l’instant, ça va. Ils manquent de pain, de riz et de PQ, mais à part cela, ça va. Par ailleurs, les répliques sismiques s’espacent, réduisant le risque d’un deuxième tremblement de terre. Si tout évolue dans le bon sens, avec une stabilisation réelle à Fukushima, confirmée par l’AIEA, je pense etre en mesure de rentrer à Tôkyô lundi, avec Jun.
Ici, il fait tres froid, il neige. Je pense retrouver Martin cet après-midi.
Le nucléaire est une saloperie, surtout quand il n’y a pas de réelle sécurité et quand il n’y a pas de transparence. À cet égard, le Japon s’obstine, comme toujours, à tout faire tout seul à sa facon, à l’image du discours, pathétique, de l’empereur (réfugié à Kyôto), hier. L’inquiétude est pourtant réelle, grandissante chez les Japonais. Ce matin,à l’hôtel, un petit vieux m’a demandé où ça en était. Il a fuit Tôkyô. Les autres obéissent mais n’en pensent pas moins. Je souhaite de tout cœur que les opérations en cours réussissent car dans le cas contraire, la panique serait inévitable.
Si vous avez des amis à Tôkyô, s’il vous plait, modérez vos messages, ne les pressez pas de rentrer, essayez de comprendre que cet événement fait, aussi, parti de la vie.
Pour le nucléaire, on lui réglera son sort le moment venu. En France, bien sûr, mais au Japon aussi.
De Kyôto,
Madjid

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