
(suite…)Cette semaine, donc, le soleil brûle… Une saison des pluies… sans pluie ni même de « front des pluies ». On est sous un énorme anticyclone, comme en août…
Non, je ne suis pas, je ne serai jamais et ne prétendrai jamais être Nicolas Bouvier.


(suite…)Cette semaine, donc, le soleil brûle… Une saison des pluies… sans pluie ni même de « front des pluies ». On est sous un énorme anticyclone, comme en août…


(suite…)J’adore le chant des cigales jusque dans la moindre ruelle de Tôkyô, comment mon corps se détend au coeur de l’été dans la lumière d’août…

(suite…)Le 1er septembre 1923, à 11 heures 58, un violent séisme a frappé la région du Kantô (la région autours de Tôkyô).

Aujourd’hui, c’est Setsubun, 節分, le dernier jour de l’année ancienne.
Setsubun marque le moment où l’hiver s’efface pour laisser place au printemps qui littéralement se lèvera demain, 立春.
Étonnant, vivre dans un pays qui est parvenu à superposer deux calendriers totalement différents tout en y rajoutant des éléments de son propre calendrier agraire et en plaquant sur le tout son calendrier impérial.
Le Japon vit, depuis 1868, dans le calendrier grégorien. On y utilise exactement les mêmes dates qu’en Europe ou aux USA, avec une année divisée en 12 mois et 52 semaines commençant le 1er janvier et s’achevant le 31 décembre. Rien de bien extraordinaire.
Toutefois, dès que vous remplissez un formulaire, vous avez affaire au calendrier impérial destiné à compter les années de règnes de l’empereur en exercice. Et pour rendre l’exercice un peu plus compliqué, ces années sont comptées de l’ancienne façon, assez peu logiques pour nos esprits rationnels.
Ainsi le nouvel empereur a été intronisé il y a deux ans, le 1er mai 2018. Dès ce moment là, on a été dans la première année appelée l’année d’origine, Gan’nen, 元年. L’ère dans laquelle nous sommes rentrés est appelée Reiwa, 令和, l’ère précédente était Heisei, 平成, celle d’avant était Shôwa, 昭和, précédée de Taishô, 大正 elle même précédée de l’ère qui a vu la restauration de l’empereur ainsi que le transfert de la capitale à Tôkyô, Meiji, 明治.
Le jour de l’intronisation de l’empereur a donc été le 1er mai Reiwa Gan’nen, 令和元年5月1日. Le 1er janvier 2019, on est passés dans la deuxième année, même si finalement il n’y avait que 7 mois. Aujourd’hui, on est donc en Reiwa 03, le 2 février.
Ouf.
S’ajoutent ensuite des bribes de l’ancien calendrier luno-solaire chinois commençant traditionnellement lors de la nouvelle lune fin janvier ou début février. Ces restes se bagarrent à travers le Japon dans les dates de fêtes identiques mais fêtées à des moments différents. La fête des morts a lieu le 7e mois de l’année, ce qui veut dire en juillet pour la région de Tôkyô, mais août pour une majorité d’autres régions.
La décoration traditionnelle du 1er de l’an est une branche de pin, mais on décore également les arrangements floraux avec des branches de muriers en fleurs et cela le fait que non, le 1er janvier, les muriers ne sont pas en fleurs…
Pour finir, le japon est habité par une culture poétique agraire et panthéiste où les phénomènes naturels, les différentes floraisons et les récoltes donnent leur vocabulaire – ce sont eux qui inspirent les haïkus selon des règles très codifiées où telle plante évoquera telle saison. J’ai eu l’occasion d’en parler plusieurs fois, j’adore l’ancien nom des mois et des saisons. Les japonais anciens ne se prenaient pas pour des européens, il n’avaient que faire que le Japon ait « 4 saisons », comme les japonais brainwashés n’arrêtent pas de le dire et le répéter en dépit de tout bon sens. Les Japonais d’avant savaient très bien que le système de saison est complexe, ici, ils avaient donc un vocabulaire incroyablement riche qui inspirait le nom de chaque mois, le changement subtil de saison après le passage de tel vent, de telle pluie ou le changement de couleurs de telle ou telle feuille…
Bien, aujourd’hui, donc, c’est Setsubun. La tradition est de nos jour de jeter des graines de soja sèches en criant « dehors le diable! Le bonheur, dedans! », 鬼は外、福は内! Il parait qu’il faut jeter autant de graines qu’on a d’années, puis les manger après. On fait porter le masque d’un démon aux enfants.
S’est ajoutée la « tradition » du Ehômaki, venue de la région du Kansai. Le Ehômaki, 恵方巻 est un rouleau de riz enveloppé dans une algue et fourré de différents ingrédients colorés: concombre, omelette, champignons shiitake en marinade, etc C’est très bon! On doit les manger dans la direction de l’année qui est, en 2021, sud-sud-ouest. Ne me demandez pas qui décide de ça, je n’en sais rien…
J’ai mis des guillemets à « tradition » car il n’est pas sûr que ce soit si ancien. J’ai entendu dire plusieurs fois que ce sont les supérettes qui ont lancé la « tradition » dans les années 90, même s’il semble bien qu’en effet on mangeait bien des Ehômaki à Osaka.
Si aujourd’hui l’hiver s’achève, c’est que demain commence le printemps, 立春. Oui, le 3 février…
C’est ça, vivre dans un autre pays, un pays dont la culture est à ce point éloignée de celle dans laquelle on a grandi.
Là aussi, c’est un reste du calendrier chinois et cette date est célébrée dans toute l’Asie car elle annonce le début des travaux des champs même si dans la plupart de ces pays on soit encore dans le froid. On commence à regarder les premières fleurs dans les arbres, les camélias, et le vocabulaire des saisons est plein de ces mots qui disent que tel jour est le jour où tel insecte sort de terre, tel vent est le premier vent du printemps, 春一番, entendre par là le premier vent venu du sud, plus doux.
Ce pays est devenu d’une laideur difficilement descriptible. Tout, les immeubles, les maisons, les espèces de raccommodages urbains qui défigurent le paysage comme une grosse balafre, tout est véritablement laid, et de façon inattendue, c’est le vocabulaire agraire des saisons qui évoque un temps pas si lointain où la nature ici devait être d’une beauté rare, lumineuse.
On en voit des traces quand on quitte Tôkyô. Le Shinkansen traverse des paysages extrêmement touchants, vers shizuoka on voit ces champs de thé en plateau, et des fois on aperçoit des hommes et des femmes qui récoltent leurs feuilles d’un vert incroyablement… vert.
Quand vient Setsubun, et le lendemain Risshun, j’appréhende le mois qui s’annonce, et qui est le plus long de l’année. Partout la nature se réveille, les petits oiseaux vert mejiro picorent le pollen des fleurs de muriers et le vent n’en est pas moins glacé, la nuit incroyablement froide et les journées encore relativement courtes.
C’est un mois très long, et qui va jusqu’à la fête des filles, le 3 mars. Alors, seulement alors, les températures commencent à monter un peu plus. Les kawazu-zakura, des cerisiers précoces, sont en fleurs alors que les pêcher sont en pleine floraison. Malgré le froid, on commence à compter les jours qui nous séparent des fleurs de sumeyoshi-sakura, ces cerisiers qui fleurissent avec l’équinoxe.
Patience…

Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier. Et pourtant c’est sur ses pas que je vais tenter de m’aventurer, parfaitement conscient que jamais je n’égalerai celui qu’il convient bien d’appeler un modèle indépassable. Il est un maître, et si hier je vous parlais de respect que je voue à certaines personnes, un respect que je ne distribue qu’avec parcimonie je le reconnais, eh bien il me faudrait mettre Nicolas Bouvier parmi eux.
Son destin n’a rien d’un destin politiquement comme-ci, il n’a pas même été un auteur de romans, non, Bouvier, c’est sa vie et c’est l’oeuvre littéraire qu’il en a faite, c’est l’oeuvre « totale » qu’il a su créer puisque non content d’écrire, Nicolas Bouvier a également su dessiner et photographier.
On ne peut pas avoir à un quelconque moment de sa vie aimé le Japon sans s’être intéressé à lui, à son lien intime, profond, avec ce pays ainsi qu’avec sa population. Bouvier était un baroudeur, un voyageur comme la première moitié du vingtième siècle en a fait quelques uns, un destin de hasard qui au bout d’un long périple à travers l’Asie a fini par échouer en rade de Yokohama, sans argent ni projet, commençant une vie d’errance qui le mènera à Asakusa, dans mon quartier, encore balafré par la guerre, rongé par la pauvreté et de quasi-bidonvilles. Là, il va se lier avec des sans rien avec qui il va partager la même errance dans un pays secoué par le double poids de sa défaite militaire et d’une destruction qu’on a peine à imaginer aujourd’hui tant tout est pimpant, propre, riche.
Il va apprendre la langue, les habitudes, les gestes, dans un quasi-dénuement tout juste pondéré par la possession de l’appareil photo par la grâce duquel il va se faire connaitre. Il se promène à Ueno et son regard est attiré par une sorte de trace sur un mur, celle-ci semble avoir été tracée par les piétons. Quelques mois plus tard, le journal Asahi lui propose de photographier la ville, ses habitants, et c’est comme cela que nait le Nicolas Bouvier que nous avons découvert, nous, les amoureux du Japon. Sa connaissance non seulement de la langue, mais également de la langue populaire, des habitudes et de la culture vont l’amener à aller là où aucun étranger n’avait jamais été, à rencontrer des artistes de rue, des gens de peu, des vieillards, des artisans, des paysans. Son appareil fixe un pays en pleine transformation mais où le poids du passé n’a pas encore été effacé par son rapide développement économique, la société de consommation et la déferlante du baby-boom.
À cet incroyable talent de photographe qui fait de lui un incroyable humaniste au sens le plus pur du terme, celui qui aime l’humain tel qu’il est, sans aucun jugement moral ni aucune supériorité s’est très vite ajouté une plume incroyable, drôle et mélancolique, tendre et acide. Il s’emporte ici contre tel trait de caractère ici avant de s’émerveiller d’un geste ou d’une marque de gentillesse. Honnête, son écriture raconte le pays à travers ses yeux de suisse. Jamais il ne remet en cause la centralisé occidentale de son regard et en cela il nous permet de percer ce que peuvent être de vrais universels. Il ne veut en rien que les japonais changent, mais il s’agace de tel ou tel trait de leur caractère parce que précisément il est occidental. Ce qui l’attendrit, ce qui le surprend n’en trouve alors que plus de force car on y devine le suisse confronté à ce mieux que l’Occident qu’apporte le regard honnête sur une autre culture, une autre civilisation.
En nait un dialogue réel qui font de ses livres de véritables trésors pour celles et ceux qui veulent découvrir ce pays tout en comprenant que ce n’est pas à nous de changer le Japon, mais que peut-être nous pouvons, nous, accepter que le Japon nous change un peu.
Moi, c’est cela que je tire de Nicolas Bouvier. C’est bien simple, il est tout ce que jamais Caroline Fourest ou Alain Finkelkraut ne seront, il est leur contraire total. Il est un pur produit de cette époque, l’après-guerre, qui a vu fleurir des auteurs et des penseurs tournés vers l’autre, il est le contemporain de Leiris et Jean Rouch dévoilant l’Afrique débarrassée du prisme colonial, de Levi-Strauss qui fait de peuples océaniens des humains à part entière dotés d’une culture tout aussi respectable que la nôtre, de Beauvoir racontant le Brésil et troublée par cette rencontre d’une culture qui l’interroge sur ses certitudes, il est un contemporain de cette époque façonnée par l’expérience de l’échouage totalitaire et raciste de la civilisation occidentale.
Son oeuvre n’est en rien politique au sens de volontairement politique. Il n’est qu’un voyageur dévoilant les peuples et les paysages rencontrés, en Afghanistan, en Inde, en Chine, en Corée ou au Japon, avec un oeil honnête « centré-décentré ». Il reste un suisse, un occidental, portant un regard sur des peuples qu’il met au centre de sa narration, de ses photographies, pour nous présenter leurs gestes, leurs visages. L’autre n’est alors plus ce japonais sur la photo, mais c’est le photographe, sorte d’invité par effraction et tentant de s’effacer pour nous livrer une vérité autre.
Je ne suis pas, je ne serai jamais Nicolas Bouvier, mais il y a une chose qu’avec lui je partage. J’ai appris à ne pas me penser comme le centre de tout, et chaque jour je me trouve être un invité, agacé par ce statut qui fait de moi un autre, et en même temps cette position, je l’ai choisie en venant ici. Il y a juste que je n’en mesurais ni le poids, ni la difficulté.
Elle m’apporte ses lots d’agacement, de colères rentrées, de frustrations, mais également ses moments magiques où je perce quelque chose chez l’autre, et ici cet autre est forcément japonais.
J’ai eu l’idée de ces chroniques de ma vie au Japon il y a quelques jours. J’avais besoin d’un sujet d’écriture pour me re-familiariser avec ce travail, d’un joujoux en quelque sorte, et voilà que le sujet est tout trouvé. Mes 15 ans au Japon sont une incroyable source de récits. Je ne vous raconterai pas au jour le jour, non, j’ai plutôt envie de vous parler de ce que j’ai vu, appris, regardé, aimé, haïs, adoré, ce qui m’a retourné, troublé, agacé ou émerveillé. Je ne sais pas photographier les gens, je me sens gêné, et puis il y a tout un côté légal maintenant, le droit à l’image, mais je pense être capable de les raconter. Et il y en a, à raconter.
Oui, j’ai eu l’idée de ces chroniques il y a quelques jours. J’étais à la poste, j’envoyais à mes trois étudiantes de Kawasaki les petits cadeaux que j’avais achetés pour elles à Kyoto, cadeaux que je n’ai pas pu leur offrir à cause de la suspension de leur classe pour cause de covid. La première employée a été très normale, polie comme les sont les employés de la poste, mais la seconde, quand j’ai eu fini de remplir ma boîte et d’y écrire l’adresse, elle a été plus que polie. Elle a été souriante, elle ne m’a pas dit que je parlais bien japonais, ce truc qui m’agace à un point vous ne pouvez pas vous imaginer, non, elle m’a expliqué tout très simplement, avec un sourire très simple que je pouvais deviner malgré le masque dans le plissé des yeux, et puis une fois que tout à été fini, elle s’est inclinée comme on le fait ici et je me suis senti moi-même m’incliner légèrement en répétant mes remerciements.
Et là, soudain, j’ai compris que je devais raconter cela, parce qu’au delà des agacements, les moments d’enchantement ne manquent pas et surtout je mesure à quel point le Japon m’a changé, a changé mon regard, mes attitudes, ma perception du monde. C’est ce contact permanent avec ce pays qui me fait tel que je suis aujourd’hui, et je pense avoir beaucoup à partager, avec l’espoir aussi que cela aiguisera mon regard sur cette expérience.
Je n’ai aucun regret d’être venu ici. Et que demain je revienne en France, cette part de Japon est maintenant profondément inscrite en moi, elle ne tardera pas à créer les mêmes agacements et les mêmes émerveillements sur la France, des sensations que je n’aurais certainement jamais été amené à ressentir si je n’avais choisi, voulu, avec force et obstination, de venir ici.
Je ne suis pas Nicolas Bouvier, et je n’ai absolument pas le désir de le devenir. Je suis Madjid Ben Chikh, un solitaire sociable et moderne qui a fait sa vie au Japon.
Et ainsi s’achève ce premier billet de chroniques, ce sera notre contrat, avec moi, avec vous, et avec ce pays et ses habitants.

C’est samedi matin. À Tôkyô, le calvaire est terminé. Plus au nord du Japon, ça continue. Je suis dans le métro, je suis fatigué par l’interminable randonnée d’hier soir, et je crois que je n’ai pas encore eu le temps de réaliser. Je crois que c’est comme ça après chaque grand choc.
Comme tous les vendredis, je me suis levé plus tard que d’habitude car je pars très tôt le samedi. Une sorte de grasse matinée préventive. J’ai défait mon lit, mis les draps dans la machine, passé l’aspirateur et fait les poussières, dehors le ciel était bleu. J’ai préparé mon petit déjeuner, du thé et du pain, du beurre et de la confiture. Bonne maman, bien entendu. On en trouve pour pas très cher dans le Tokyu de Tama Plaza où je travaille. fraise, framboise, abricot et cassis. La mûre est introuvable. C’est ma confiture préférée…
J’ai consulté mes mails, j’ai un peu trainé, suis passé sous la douche et voilà, c’était déjà l’heure de partir. J’ai mis mes draps à sécher dans la machine. J’ai constaté que mon vélo était recouvert de cette fine poussière brune de la saison des pollens de cyprès. J’ai mis mon masque, ça en élimine pas mal et le nez coule moins. Je suis allé jusqu’à la gare, j’ai garé mon vélo. Je vous raconte tout cela car ce sont des gestes du quotidien, et une catastrophe s’inscrit dans le quotidien : je suis sûr qu’à Sendai, une grande ville au nord fortement touchée, il y a au moins une personne qui a accompli les mêmes gestes même s’il aura mangé de la confiture Meiji-ya. Le trajet est long, jusqu’à Tama Plaza. J’habite dans l’est de Tôkyô, et j’ai beau me dire que mon coin est une véritable banlieue, ce n’en est pas une, c’est vraiment Tôkyô. On y voit le Fuji, la tour de Tôkyô, Sky Tree, et surtout on y voit la mer. La lumière y est très belle en hiver, le ciel vaste. J’ai regardé Fuji hier, et comme je pouvais le voir, j’ai pensé que j’avais de la chance car en cette saison, l’humidité comme les pollens le rendent généralement invisible. Vers chez moi, il y a deux cent ans, on péchait et on acheminait le poisson par les nombreuses rivières jusqu’à Nihonbashi. Kasai.
J’ai lu le livre que je lis en ce moment, Zombie economics, un de ces livres qui me rendent optimistes sur l’avenir de l’humanité ou, pour le moins, l’avenir des USA. Si la gauche y est en effet complètement ratatinée idéologiquement, la nouvelle trace son sillon avec patience, sans gauchisme mais de facon brillante : elle déconstruit les mythes, se réapproprie des concepts et forge son vocabulaire. Ainsi, pour décrire le système idéologique de notre temps a t’elle forgée le très simple “libéralisme de marché”. J’aime l’expression que j’emploie maintenant sur dans mes commentaires sur FB, car c’est aussi avec le vocabulaire que l’on fait la guerre. Zombie economics, ou comment des idéologies littéralement tuées par les faits, reviennent comme des zombies car tout le monde, à commencer par les médias, continue de les véhiculer. Ainsi, cette obsession de réduire l’état, baisser les impôts, mettre les taux à zéro, qui revient de plus belle et nous entraine vers une nouvelle catastrophe où comme toujours, ce seront les plus pauvres qui passeront à la caisse… Oui, jusqu’à Tama Plaza, j’étais dans ce livre. En anglais, bien sûr. Qui en France va traduire un des ces très nombreux livres américains qui montrent la vitalité intellectuelle de ce pays, en profondeur ?
Vous, vous avez vos trucs sur l’islam… Bande de ringards !
Je suis allé à la boulangerie Kobe-ya, j’ai acheté une baguette pour mon petit déjeuner du samedi (on était vendredi), un sandwich. Et une tarte au pomme que je prévoyais de manger avec Jun samedi. J’ai dit bonjour aux vendeuses qui me connaissent bien, aux vendeurs. Il y en a un, il a dans les 40 ans, il est très séduisant, ce qui est rare chez les Japonais de cet âge qui souvent, à cause de leur travail et de leur vie de couple, affichent des mines dévastées par le stress. Et puis je suis allé à l’école. Là, j’ai fait la connaissance de la nouvelle secrétaire. Jeunes, jolie, pimpante. Et puis j’ai préparé ma leçon pour Manaka, une petite fille de 4 ans qui a vécu un an en Belgique et parle un peu le français. La leçon à peine commencée, il devait être 2 heures 40, on a senti un très léger flottement. J’ai vu la plante verte bouger un peu. On s’y habitue vite, je ne me suis pas inquiété, mais le mouvement a continué en s’intensifiant. J’ai demandé à la secrétaire d’ouvrir la porte, plus pour rassurer la maman qui commençait à s’inquiéter que pour autre chose. Mais le flottement s’est fait de plus en plus brutal, et puis l’électricité a été coupée. J’ai dit “on doit sortir, c’est plus prudent”, car je voyais la mère se préparer à partir. En fait, ce n’est pas bon de sortir, mais je ne voulais pas que quiconque sorte séparément. L’immeuble est un petit immeuble assez moderne. J’ai dit à Manaka d’aller voir sa maman, tout en souriant et en essayant de la faire rire, ce en quoi je pense avoir bien réussi. J’ai attrapé mes affaires, mon sac, ma baguette, n’ai pas pris mon blouson car il était rangé dans une autre pièce.
On a dévalé l’escalier à toute vitesse. Je crois que c’est pour cela que je n’ai pas trop ressenti la violence des secousses, mais je sentais bien en posant mes pieds que ça tanguait et, à plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment de flotter : le sol était plus bas que mon cerveau avait calculé qu’il serait. Dehors, c’était un bruit effroyable, indescriptible, comme des gigantesques grincements, très forts. J’ai vu les pilonnes électriques qui faisaient des oscillations de, je ne sais pas, en haut ça devait faire un mètre, mais c’était surtout à la base que c’était le plus étonnant, car c’était le sol qui bougeait, comme du schewing-gum. On est vite arrivé en bas, dans la rue, il y avait beaucoup de gens. Le Patchinko à coté s’était vidé et on pouvait voir sa structure se secouer dans tous les sens comme de l’élastique, avec une amplitude d’au moins 1 à deux mètres, c’était fou. La route elle même tanguait très fort, et je me suis dit “c’est pour ça que ça se déchire, des fois”. Une idée idiote, le truc appris à l’école qui remonte. La rue donnait en effet se tordait de façon aléatoire et non homogène, ce qui me donnait cette impression de malaxage des poteaux électriques. La petite Manaka était avec sa maman, de plus en plus inquiète tandis que sa fille continuait de rire. À un moment, on s’est assis, j’ai pris mon iPad et on a regardé des vidéos sur YouTube, Manaka et moi, pendant que la secrétaire et la maman essayaient, en vain, de téléphoner : les lignes étaient coupées. Mais pas le réseau. Manaka a chanté La sourie verte, et Le Pont d’Avignon. Il y a une une deuxième découse que j’ai vite senti car j’étais assis. Ça s’est remis à grincer, j’ai vu de nouveau les poteaux onduler et la salle de Patchinko se secouer dans tous les sens. Mes yeux ne quittaient pas les poteaux : que l’un d’eux tombe… Ou bien les panneaux des bâtiments : que l’un d’eux tombe. Des gens s’asseyaient par terre, et c’est vrai qu’on avait du mal à tenir debout, impression de vertige.
Et nous voilà après-midi. Grand soleil du printemps qui arrive, à la lumière si différente de la lumière de l’hiver. 5 classes, dont l’une d’un autre professeur. Avec ma nuit dernière, je suis fatigué. Nous avons ainsi essuyé trois vagues, dont la troisième fut comparable à la première. Ce bruit, ce bruit… Manaka et sa maman sont parties, j’ai bavardé avec mon ami Yann. Lui, dans Tôkyô, avait été fortement secoué. Il commença à me raconter la réalité de la situation à 400 kilomètres au nord, au delà de Sendai. On ne peut pas dire que j’ai eu peur. C’est un sentiment différent de la peur. C’est plutôt du doute : on ne sait pas ce qui va se passer après. Et puis la nouvelle de ce tsunami terrible, avec sa vague de 10 mètres. Comment survit-on à un déchainement pareil, après avoir tenté de survivre aux secousses ? Nous avons décidé de fermer l’école. Parce qu’il n’y avait plus d’électricité, et que je voulais rentrer chez moi. Parler à ma mère que je ne parvenais pas à joindre. J’ai parlé avec Stéphane, avec Nicolas. Et je découvrais l’ampleur de la catastrophe avec le regard extérieur de mes amis, en France, retenus par cette actualité qui touchait de près un de leurs amis, qui me touchait. Véronique, l’épouse de Stephane, qui me dit que ce fut la première chose qui soit sortie du radio-réveil. J’ai quitté la secrétaire et j’ai un peu tourné en rond à Tama-Plaza, espérant que quelque train n’en parte. 30 kilomètres, ça fait loin. Notre monde abolit les distance, elles n’en paraissent que plus immenses quand la technicité disparait. J’ai repensé à Braudel, expliquant ce qu’est réellement la Méditerranée : un territoire vaste, violent, dangereux. Bien entendu, rien de cela pour nous, mais pour nos ancêtres autrefois, que de courage il fallait pour circuler dans ce que les avions ont transformé en une sorte de gigantesque flaque d’eau… Je me suis résigné à mon sort, j’ai sorti mon iPhone, ouvert l’application Plan, compas hybride de l’homme moderne, et j’ai marché. Il faisait froid. Le soleil avait cédé la place à une sorte de brume neigeuse frigorifiante. J’ai marché, et il m’a fallu plusieurs fois monter car cette partie de Kanagawa est vallonnée, et il m’a fallu supporter ce paysage de banlieue proprête qui alterne avec le traditionnel paysage de routes nationales bordées de boutiques de fringues et autre vend-bouffe. Saginuma. Mizonoguchi. Par moment, je me suis senti perdu, la 3G passait mal et le GPS était perdu, comme cela arriva vers Futago-Tamagawa. Il faisait nuit désormais, et il était près de 19 heures. J’arrivais à Futago après avoir traversé un pont immense et aperçu ce qui m’a semblé etre un gigantesque incendie, mais je ne sais pas. Futago est un de ces centres urbains qui ont poussé au milieu du néant, moches et anonymes tout en étant aussi courus que les Champs Elysées. Il y a meme une boutique Chanel. Y en a t’il une à Cergy-Pontoise ? Je pensais y trouver un bus, mais nous étions bien 2 à 3000 à avoir eu la même idée. J’ai croisé une collègue, une américaine, en compagnie d’une amie à elle, japonaise.
On a bavardé, tenté d’attendre dans la queue mais aucun bus n’arrivait : j’ai découvert plus tard qu’ils etaient coincés dans les embouteillages monstres. C’est alors que, après avoir pourtant traversé des quartiers sans lumière ni feu de circulation, j’ai compris que toute la ville était désorganisée. J’ai vu tous ces gens qui marchaient partout. J’ai essayé la gare. Mais c’était un spectacle désolant de gens assis par terre et de longues queues aux cabines téléphonique : les lignes de téléphones portables étaient toujours coupées. J’ai rebroussé chemin, aperçu ma collègue et l’ai zappé. Shibuya était à 8 kilomètres. J’avais donc marché de 4 heures 30 à 7 heures et fait seulement 11 kilomètres. Je marchais. Mon pied gauche commençait à me faire mal. J’ai mangé alors un morceau de ma baguette. Et continué. Plus loin, peut être une heure après, vers 8 heures et demi, un bus est passé, et je l’ai pris. Il avançait lentement, mais j’ai pu m’y reposer de cette longue marche, debout. Je suis arrivé à Shibuya vers 10 heures. Je suis descendu avant le terminus, car les embouteillages étaient monstrueux. J’ai encore marché 15 minutes sur la Dongenzaka jusqu’à Hachicko. Par chance, la ligne Tôzai reprenait. Enfin, il y avait un train qui allait partir. À 10 heures 15, nous quittions la gare. Nous avons fait une pause de 5 minutes à la stations suivante. On était serrés comme en semaine aux heures de pointes. À la station suivante, le chauffeur a annoncé que la ligne Ôedo fonctionnait. J’ai pensé que je pourrais aller jusque Monzen Nakachô et de la prendre un taxi. Il a fallu attendre jusque 11 heures 10 pour que le métro arrive. J’étais à Monzen à 11 heures 30. Miracle, j’ai pu enfin m’assoir. Le trains était plus que bondé. Arrivé a Monzen, autre miracle, un train de la ligne Tôzai arrivait, presque vide. Je suis arrivé à Kasai vers minuit. En sueur. Mon vélo était bien entendu au sol. J’ai roulé jusque chez moi en m’arrêtant pour m’acheter un bentô. Chez moi, tout semblait en ordre et pourtant il y avait quelque chose d’étrange. En regardant, j’ai vu que mon four à micro-onde avait bougé de 20 centimètres, mes étagères de 30 centimètres (malgré le poids des livres), mon appareil photo était sur la moquette. Une lampe était allumée : en se renversant, elle avait ouvert l’interrupteur. Mon bureau était en place mais les choses dessus semblaient pas à leur place. Mon iMac était tourné vers la gauche, mais n’était pas tombé. Dans mon “loft”, pas mal de livres étaient tombés. Mes draps étaient quasiment secs. J’ai mis la télé et constaté les dégâts dans le nord. J’ai pris une douche, remis de l’ordre. Puis j’ai mangé mon bentô. J’ai appelé mon frère, puis ma mère. Toute la journée, j’ai reçu des messages sur Facebook. Je vous remercie tous. La nuit, il y a eu des répliques qui ont perturbé mon sommeil. Et je suis fatigué.