Catégorie : pédé

  • La mue du serpent

    Voilà. C’est la fin de l’année du serpent. On passera à l’année du cheval demain, le 17.

    Dans le zodiaque chinois, les 12 signes se déclinent chacun en l’un des cinq éléments: la terre, le métal, le feu, l’eau et le bois, composant un cycle total en 60 ans, à partir duquel tout recommence.
    Je suis serpent, et j’ai eu 60 ans.

    Chacun sait que le serpent mue, et pour moi, l’année du serpent de bois qui s’achève correspond à la fin d’un cycle.
    Pour tout vous dire, elle a été dure, cette année. Jamais de ma vie je n’ai senti mes forces m’abandonner à ce point. Pas la force physique, mais plutôt la force mentale. Découragement, baisse d’énergie, je savais que je devais faire quelque chose, mais j’étais comme dans un bocal, à tourner en rond.

    60 ans, et je ne me voyais plus aucune perspective. La nuit, je me réveillais et immédiatement je me mettais à angoisser. Je me voyais, couché dans mon lit, vieux, dans un pays qui n’est pas le miens, seul et abandonné, à la merci de la moindre merde. Ne dites pas que c’est l’andropause, ça, c’était il y a plusieurs années, et c’était encore un autre genre…

    Et puis j’ai compris. Je me suis laissé guider par mon intuition, je ne me trompe jamais quand je la suis. Et j’ai donc décidé de quitter le Japon fin 2027. Et ce qui m’effrayait il y a encore quelques mois m’a fait un bien fou.
    Un profond bonheur.
    C’est étrange, car je suis toujours ici, mais tout est changé. L’énergie est revenue, la motivation, tout.

    Un peu comme si le zodiaque chinois voyait juste, je termine ma mue, et tout est totalement bouleversé.
    Je n’ai jamais eu peur de l’âge, je veux dire, avoir 60 ans ne me pose aucun problème. Je suis encore en relativement bon état. Mais comme tout le monde, j’ai ramené de ces 60 années à vivre une montagne de regrets, vous savez, toutes ces choses qu’on voulait dire et qu’on n’a pas dites, toutes ces choses qu’on voulait faire et qu’on n’a pas faites, tout le mal qu’on a fait et celui qu’on a subi, volontairement ou involontairement, tous les échecs, les choses auxquelles on tenait et qu’on a perdues ou oubliées en route.
    Je n’en avais pas vraiment conscience mais dans mes nuits sans sommeils, tout ce bagage s’agitait dans ma tête. La solitude, le désarroi. Le regret. La sensation du temps passé trop vite. Et la certitude de mourir, bientôt.

    J’ai, très jeune, commencé à plonger dans la dépression, et arrivé à 26, 27 ans, vers 1991, 1992, tout s’est effondré dans ma tête, j’ai commencé à avoir des envies de mourir. Je vous ai déjà raconté.
    Pas des crises de « je vais me tuer », non. Des envies de mourir non dites, les vraies. Quand en 1992 j’ai commencé la psychothérapie qui m’a sauvée, je me suis senti comme une toute petite chose réfugiée quelque part dans le plus petit coin possible de mon cerveau, piégé dans un corps et dans une vie qui me faisaient mal.

    On revient d’une dépression, mais on n’en guérit pas. C’est comme le tabac ou l’alcool, on peut s’arrêter, mais c’est très facile d’y retourner. Maintenant je le sais, et j’ai des stratégies.
    L’an dernier, j’ai traversé un de ces épisode, sans que cela ne m’empêche de vivre ou travailler. Il y a juste que je me suis sensiblement coupé des autres, que j’ai passé mes soirées à perdre mon temps à ne rien faire et à manger. Beaucoup manger. À regarder des shorts chinois avec des histoires de renaissance à un moment clé. Ne riez pas, ça a été une excellente thérapie, je vais même en tirer un article de blog!
    C’est en me mettant entre parenthèse que j’ai trouvé la solution à tout ce foutoir. Quitter le Japon.
    Soudain, une autoroute devant moi. Un gigantesque saut dans l’inconnu, une aventure. Du risque. Risque de me retrouver SDF loin de mon confort douillet ici, par exemple.
    Je vous entends, derrière vos écrans, « mais noooon »… Mais oui. C’est facile, de décrocher, mais c’est aussi précisément la conscience de cela qui me rend l’énergie de vivre. J’ai 60 ans, cela veut dire qu’il me reste encore un peu de temps, et c’est incroyablement excitant.
    C’est ici, dans un confort factice, car je sais que mon visa ne sera pas renouvelé indéfiniment, que je risque le plus et surtout, que je meurt à petit feu.

    Je n’ai pas une mentalité de petit vieux. J’ai plein de projets, plein de possibles, et en plus, je vais faire le grand saut!

    J’ai acquis, replié sur moi-même durant cette année, une plus grande lucidité sur la vie, sur ma vie, sur le temps qui est passé, et telle la peau du serpent qui se détache, je crois pouvoir désormais regarder ma vie avec le même sourire attendri qui me venait naguère après avoir évoqué des souvenirs d’enfance, même douloureux, chez Mme Salamon.

    J’ai vécu une vie, j’ai réussi des trucs, j’en ai raté d’autres, et comme je le dis souvent, si les amis qu’on s’est faits en route racontent un peu qui on est, alors je pense pouvoir dire que je plutôt quelqu’un de bien, parce que mes amis sont vraiment des gens bien, et chaque jour, chaque minute qui passe me rappelle à quel point ils me manquent, et à quel point, quelque part, ça a été très égoïste, partir comme je l’ai fait.

    Mais d’un autre côté, je suis devenu « le japonais », et s’il est une chose dont je suis assez fier, c’est d’être parvenu à me construire une vie très stable ici, malgré deux périodes de chômage, un méga tremblement de terre, le COVID… Incroyables et merveilleux, les souvenirs que le Japon m’a offerts. J’ai fait plaisir au petit garçon de 5 ans qui rêvait de ce pays et j’ai pensé ses blessures. Je ne regrette pas, le Japon m’a offert des moments absolument beaux.

    Au sujet du signe du serpent, il y a quelque chose de très intéressant. J’ai commencé à m’éloigner de l’écriture en 2013, c’est à dire que cette année là, j’ai perdu l’énergie que j’avais trouvé durant des années. Je me suis également séparé de Jun, et je suis également retourné en France après plusieurs années.
    C’était, également, l’année du serpent… Bref, c’était un peu comme si ces douze dernières années avaient véritablement marqué une fin de cycle.

    Un cycle de 60 ans s’achève, un nouveau cycle peut enfin démarrer.

    Je vais reprendre de fond en comble le roman dont je vous ai déjà parlé tant et tant de fois mais qui est resté en plan, justement vers 2013/14. J’ai relu tout ce que j’avais écrit avant d’arrêter, c’est extrêmement mauvais.
    Ce n’est pas fondamentalement mauvais, car d’abord, je connais la fin, et je pense vraiment avoir une histoire intéressante, je connais les personnages, j’ai la trame du récit, un titre…
    Mais oui, c’était très mauvais parce que je m’étais enfermé dans le « je vais écrire un roman », et donc dans une écriture qui n’est pas vraiment la mienne, et avec assez peu de substance.Par exemple, raconter un paysage, ce peut être évoquer le bruit des feuillages, les couleurs, un oiseau qui vole, des cris d’enfants qui jouent au loin, un tracteur qui passe avec de la paille qui pend sous le siège du vieux paysan qui le conduit et qui ressemble au papy de la publicité pour cette marque de ravioli qui passaient à la télé…
    Mais ça ne peut pas être un arbre qui semble comme ci et la nature qui est belle… Et pour tout dire, il y a du comme ça. C’est marrant, mais dans mon blog, je parviens à être beaucoup plus cash, direct, et dans la nouvelle sur la crise financière que j’avais écrite pour Minorités, c’était venu très naturellement.

    À 60 ans, je (me le) promets, je ne jouerai plus jamais à « écrire un roman ».

    Non, en réalité, je veux raconter une histoire, et cette histoire, elle est dans ma tête depuis très, très, très longtemps. Il y a juste qu’elle n’est pas aisée à raconter, parce qu’il me faut plusieurs personnages, une trame sur trois quatre ans, il faut que ce soit suffisamment intéressant pour que le lecteur suive les vies des personnages et s’aperçoive finalement en fin de compte que toutes ces histoires n’étaient que des leurres, des prétextes, que peut-être je racontais une autre histoire. Un peu, justement, comme cette nouvelle écrite pour Minorités, il y a plusieurs personnes, mais le fond, c’est la crise financière de 2006/2009.

    Pour revenir à l’écriture, c’est comme pour tout, il faut faire de la gym. De la gym d’écriture. Ce n’est pas évident, j’ai perdu le rythme, la constance. Je dois également lire beaucoup plus. Devant l’ordinateur, durant toutes ces années, j’ai eu des blancs. Devant un livre, des fois, je suis fatigué. Ça ne m’était jamais arrivé avant, mais ça s’est installé petit à petit.

    Alors, j’ai commencé à écrire l’histoire du « boudeur », Kévin. Je vous en ai parlé il y a quelques mois. C’est un très bon exercice. Mon écriture est rouillée mais elle est beaucoup plus libre, beaucoup moins contrainte qu’elle ne l’a jamais été. C’est l’occasion d’expérimenter des styles, et en réalité, il y a des possibilités infinies. Je n’ai plus strictement rien à faire de ce que le lecteur pensera, je suis désormais totalement avec moi, et je suis sûr que certains d’entre vous apprécieront.

    L’écriture devrait être assez rapide, c’est une nouvelle dans un style que je baptise « doraman », c’est à dire calqué sur les « dorama » asiatiques, et notamment des Boys Love, ces mangas écrits par des femmes pour un public féminin et -accessoirement- lus par des pédés.
    Ce sont généralement des histoires un toxiques car les deux amants vivent dans des mondes différents, il y a souvent des différences de statuts, d’âge, de mode de vie et ils se font très souvent du mal sans le vouloir tout en s’aimant, mais en refusant de (se) l’admettre. Et bien entendu, ça finit toujours très bien.

    L’histoire du « boudeur » est donc une histoire d’amour entre un jeune homme de 19 ans bien cassé par la vie et en fin de course littéralement, et un homme de mon âge seul par la force des choses car il vient tout juste de rentrer du Japon. Vous voyez, il y a un moi qui n’existe pas dans cette histoire, mais peut être y a-t-il également une part de moi dans le garçon de 19 ans… Mystère…
    J’ai décidé de publier cette nouvelle sur mon blog, gratuitement, au fur et à mesure de l’écriture. Le style risque d’être assez décousu car je veux expérimenter des trucs, et puis je me permettrai des corrections, légères ou importantes.
    Je pourrais faire un Substack pour éventuellement gagner un peu de fric, mais je ne me fais pas assez confiance pour le moment. S’il y a des gens qui paient, il faut être très constant.

    Depuis très longtemps, il y a entre moi et le monde une barrière qui m’empêche d’ouvrir les vannes complètement. Comme je le disais à mon amie Maria à propos des ces deux années où on passait notre temps à sortir, boire, fumer, prendre des acides, aller aux concerts de rock et à des soirées etc, mon seul regret est que nous n’ayons pas été capables d’aller à fond dans la bohème comme certains de nos amis de l’époque le faisaient.
    Transformer mon appartement en atelier, peindre, faire de la musique, écrire des poèmes sans queue ni tête, faire nos fringues, je sais pas…

    Mais voilà, pour les enfants de prolos portugais ou algériens que nous étions, ce mode de vie n’était pas concevable, envisageable.

    Quand on grandit dans une famille prolétaire, avec des parents immigrés, voire même une famille pauvre comme la mienne, on a une sorte de barrière dans la tête, on ne conçoit pas de la franchir, on a peur de tomber. C’est cette barrière qui nous a empêchés tous les deux de tomber dans l’héroïne comme tant d’autres à cette époque – en banlieue, c’était la plaie, cette merde.
    Je revois Aïcha, copine d’école, en tailleur vert vers 1991. Elle est morte, Aïcha…
    Je revois ce copain du cours d’arabe, petit c’était un petit loubard. La dernière fois que je l’ai vu, je savais qu’il était séropo, ce devait être en 88. Tout le monde savait que j’étais pédé dans la cité, et un jour où je visitais mon frère, je le croise avec son frère, on s’assoit dans la rue, on discute, on fume un joint et il me dit « ça va, toi? », et je réponds que oui, et il me repose la question, « mais ça va? », et après on a discuté du VIH. L’héroïne, dans les années 80, ça a été l’hécatombe dans les cités.

    On commence à beaucoup parler du Chemsex parce que ça touche les blancs et les classes moyennes, mais il y a 40 ans, il y a eu une première vague… Ce n’est pas la police qui y a mis fin. Ce sont les grands frères, après plusieurs séjours en prison bien souvent, et avec l’épidémie de SIDA. Ils ont empêché les dealers de crack de s’implanté et cassaient la gueules aux dealers d’héroïnes quand ils zonaient trop près. Ça a été l’âge d’or du shit.

    Bref, Maria et moi, on n’a pas fait le shoot. Entre 84 et 85, on s’est contenté de fumer, de prendre des acides, des dinatels, des champignons… Quand j’y pense, ça me fait vraiment rire. Maria s’est calmée, elle a commencé à danser. Je me suis calmé, j’ai fait de la politique, bref, j’ai fait n’importe quoi, et donc j’ai atterri en psychothérapie.

    Je souris quand je repense à cette époque. Des fois, à l’époque de l’Acid Rendez-vous, la soirée de Nouma Roda-Gil, quand il était encore au Tabou à Saint-Germain, je débarquais à Haute-Tension à 4 heures du matin, chemise à fleurs, coupe au bol et lunettes de soleil rondes pour masquer les yeux.
    Une fois, vers deux heures, Paradis a débarqué au Tabou, complètement déchiré, il a manqué de tomber dans l’escalier super raide qui descendait de l’entrée. C’était sa première fois, il a dû halluciné de nous voir back to 1967, à danser les bras en l’air sur de la musique psychédélique…
    J’ai quitté le Tabou et suis allé à Haute-Tension. Il devait être 4 heures et demie. J’ai eu de la chance, c’était avant le service de café au lait qui circulait pendant la danse du tapis! Haute Tension, c’était re-dou-table, mais sous acide, c’était à se plier de rire… Et là, je re-croise Pacadis complètement déchiré qui me fait un clin d’oeil.

    Je l’aimais bien, Paradis. On ne se connaissait pas, j’étais beaucoup trop jeune, juste vaguement de vue. Mais il était incroyablement simple.
    J’étais ami avec Snuff, « LE » auteur de « crève salope, ta vie vaut pas cent balles » (!!!), chanson du groupe punk Métal Urbain. Quand j’ai rencontré Snuff, qui trainait dans les clubs rock, il était grave toxico, il n’était pas beau à voir. On a essayé de l’aider à décrocher. On allait acheter je ne sais plus quel médicament pour qu’il passe le sevrage. Je l’avais même hébergé. Un soir, je rentre, il était avec une suédoise dans son genre, je lui avait pris la tête, il s’était fait tout petit.
    Quelques temps plus tard, on a tous entendu parler d’une rixe devant le Cithéa, dans le 11e. Un skin head était mort, un autre en fauteuil roulant. On n’a plus revu Snuff dans Paris. J’ai eu de ses nouvelles par la suite. Hells Angel évangélique, comme Daniel Darc. Il est décédé dans les années 90 du VIH.
    Eh bien un jour, je me baladais, je vois Snuff, on bavarde, et voilà Paradis qui passe par là. Et Paca qui lui fait la bise, et les voilà qui se donnent des nouvelles. Il y en a combien qui changeaient de trottoir quand ils voyaient Snuff…
    Bon, je précise, Snuff n’était absolument pas mon genre! Par contre, il était amusant, il était un puit de culture, il avait tout vécu du Paris punk des années 76-80… Son seul problème avait été d’être un fils de prolo. Il n’avait pas pu se reconvertir comme l’avaient fait tous les autres…

    Bref…

    Au dernier jour de l’année du serpent, je regarde ma vie derrière moi, tout ce que je vais laisser, tout ce dont je vais me délester. Et finalement, j’ai beaucoup de bons souvenirs. Et je m’aperçois que parmi tous mes souvenirs, je me souviens de beaucoup de mes amants, qu’ils aient été des amants furtifs, des amants d’un jour ou des amants plus, disons, sérieux.

    Je souffrais d’un réel problème de communication directement lié à ma classe sociale. Je n’avais pas de fric, je n’avais pas les connections pour trouver ces jobs valorisants qu’occupent les enfants de classes moyennes dont ils parlaient en allumant leur Camel ou leur Marlboro. Bref, aller au restaurant, etc, ce n’était pas évident, et rien que d’y penser ça me donnait un énorme complexe d’infériorité.

    Ma première année en fac, je me suis senti un intrus à tous les niveaux. Je n’avais pas leur culture, leur aisance, leurs références. Je ne suis parvenu à aller en université que quand j’avais déjà passé une année en psychothérapie, et surtout quand j’étais parvenu à me faire par moi-même un bagage culturel suffisant, avoir lu des livres et trouvé mon dada: la musique baroque, le 18e siècle, etc
    Je dessinais beaucoup, aussi, à cette époque et ma personnalité avait comme bourgeonné. Mes 28 ans ont été une année fantastique, une véritable renaissance, et avec Spont’Ex, j’étais même devenu une sorte de superstar de Paris 1. J’ai eu presque deux fois 18 ans, mais la deuxième fois, avec la profondeur que donne une certaine maturité.
    J’ai ce truc là, en moi. En fait, si j’abats la barrière, je suis quelqu’un de très amusant capable de faire beaucoup de choses sans se soucier une seule seconde de l’avis des autres.

    Ce problème de communication a été véritablement ce qui m’a empêché de vivre de belles histoires pendant les 10 premières années de ma sexualité. Et j’ai commencé à sortir avec des mecs quand j’étais très très jeune, à 15 ans, et à cet âge là, la pratique du sexe consumériste qui a cours parmi nous a eu un impact assez violent sur mes émotions, et très rapidement, quand un mec me donnait son numéro de téléphone, j’y voyais plus une forme de politesse qu’une réelle invitation à l’appeler. Combien de fois le mecs trouvait un prétexte, voire raccrochait.
    Je pense que vers 17, 18 ans, j’étais déjà bien désabusé, et pourtant je continuait de croire, et je crois toujours d’ailleurs, au grand amour.
    Un véritable gâchis car j’en ai rencontré, des mecs sympa qui voulaient certainement me revoir.

    Si j’ouvre a boîte aux souvenirs…
    Je me souviens ainsi un mec très BCBG avec de jolis cheveux bruns, un étudiant en optique qui par la suite est devenu opticien. On s’était rencontrés au Gay Tea Dance. Il habitait place Monge. J’ai pas osé le rappeler… Il était adorable, pourtant. Il était « trop bien », que je me suis dit. J’étais très bête, hein…

    Il y a eu Denis, forcément. Denis restera pour toujours « celui qui ». Comme je l’ai déjà écrit dans ce blog, il est certainement l’homme qui a le mieux cerné ma personnalité. Il était plus âgé d’une quinzaine d’années. On est sortis ensembles environ 6 mois.
    Je l’aimais beaucoup, mais je n’étais absolument pas mûr. Il vivait avec quelqu’un, il avait un ex très présent, et je ne voyais pas trop la place que j’occupais dans tout ça. Ce n’étais pas ce que je recherchais, mais j’aurais aussi pu accepter la relation comme elle se présentait, car lui s’investissait vraiment beaucoup.
    On faisait plein de trucs ensembles, et même aujourd’hui, quand je prends une photo, il y a un peu de Denis en moi: on prenait pas mal de photos. Oui, il y a un peu de Denis en moi. Il était très sensuel, séduisant, très sexy, même sa façon de s’habiller… Il portait Aramis. Il me plaisait beaucoup.

    Il y a eu ce motard dont je vous ai déjà parlé.
    Il y a eu cet allemand qui s’appelait Andréas, que je rencontrais souvent au Palace dans les années 80 et qui m’aimait bien. Il avait un sourire magique.
    Il y a eu cet autre allemand, rencontré en 98, juste quelques jours avant qu’il quitte la France après y avoir habité plusieurs année. Et le lendemain, bam, je me casse un ménisque. « genoux / je nous » que je m’entends dire chez ma psy.
    Cet allemand, ça a été une tragédie intérieure. Il était très beau et le sexe avait été fantastique. Après, on avait écouté le nouvel album de Madonna, Ray of Light, on avait longuement bavardé, et puis je m’étais rhabillé, on s’était beaucoup embrassé, et puis il m’avait raccompagné à la porte, et puis on s’était embrassés, et puis finalement on était retournés dans sa chambre… Quand je suis parti, je n’ai pas pensé à lui demander un contact en Allemagne. On s’est quittés un peu triste et une fois dans la rue, je me suis transformé en une gigantesque montagne de regrets…
    Mais une jolie rencontre, un très beau souvenir, très tendre, dans un appartement déjà vide de l’absence. And I miss you, like the deserts miss the rain.

    Il y a eu Tim. Tim, ça a été très bizarre, pour tout dire. Mon esprit rationnel ne croit pas du tout ni aux signes chinois, ni aux vies antérieures. Mais des fois… un peu, si. Tim, ça a été un peu comme si je l’avais reconnu.
    J’avais passé la soirée avec mon ami Olivier, on avait fait le circuit classique, c’est à dire Limelight et Haute Tension, peut-être le Broad s’il était encore ouvert – c’était en juin 1984. On a fini au BH. J’étais monté visiter la backroom que je n’avais jamais vue. C’était une espèce de cage à barreaux, j’avais trouvé drôle, mais les mecs qui étaient là l’étaient beaucoup moins, drôles.
    Je redescends l’escalier, et je n’ai vu que lui qui se détachait dans la foule. Il venait de prendre son verre au très long comptoir, et il se dirigeait dans ma direction. Il portait un Barbour. Tim était mieux que beau: il était séduisant, il était une démarche. On s’est croisés, et on a passé la nuit ensembles.
    Au réveil, il était parti. Il avait laissé un mot sur la table avec son numéro de téléphone et ajoutait qu’il serait au concert de Cure le soir. J’ai hésité à appeler, pour les raisons que je vous ai expliqué plus haut.
    Je n’ai donc pas revu Tim avant un moment. On n’est jamais ressortis ensembles, je ne sais pas trop pourquoi car il me plaisait toujours, mais on est devenus amis. En m’enfonçant dans ma dépression, j’ai traversé des périodes d’isolement de plus en plus fréquentes et on s’est moins vus, et moins on se voyait, plus je culpabilisait, et plus je culpabilisait, moins on se voyait. J’ai longtemps trimballé un gros regret envers Tim car c’est quelqu’un que j’ai beaucoup aimé et que j’aime toujours beaucoup. Il n’est pas mort malgré de nombreuses hospitalisations, il est marié et tous les deux sont très beaux à voir. Je suis très heureux de le savoir vivre sa vie.

    Il y a eu « les canards », dont je vous ai déjà parlé, un plan cul magique entre 5 heures et 8 heures du matin sur un quai de Seine, le 14 juillet, après le bal du Quai des Tournelles. Je n’oublierai jamais, j’arrive au square Sully, je descends les marches, il y a deux trois mecs moches, je m’assois et je regarde les canards endormis, parfois, il y a des vagues et j’adore ce son, alors je m’allonge et décide de savourer du calme de ce petit matin. Il fait bon, et les spaces cakes chez PAB ont été redoutablement efficaces.
    Et puis, alors que je suis à demi assoupi, je sens qu’on caresse mon front, j’ouvre les yeux, et il me plait tout de suite. Mes tétons ont mis plusieurs jours à se remettre de cette rencontre. Et un mec qui sait me faire les tétons…
    Lui, je l’ai finalement rappelé. Ma psy travaillait vraiment bien, et cette année là, ce devait être vers 1995, j’étais plus solide. On s’est revus, et ça a été le flop du siècle car je crois qu’il avait trop filmé depuis notre rencontre sur les quai. Il a voulu me faire faire des trucs, on va dire. Ça aurait pu marcher, je suis ouvert à pas mal de choses, mais il a forcé la marche, et, euh, non.
    En y repensant par la suite, j’ai fini par me souvenir qu’on avait déjà baisé au moins deux fois dans les buissons du parc des Buttes Chaumont, et que chaque fois, c’était lui qui m’avait branché. Et que son regard quand il me suçait débordait d’amour. Je suis sûr que certains voient ce que je veux dire. Un mec qui baise bien, pour moi, c’est un mec qui sait aimer pendant, qui se donne vraiment, même dans sa tête. Moi, il parait que je souris, et plusieurs mecs m’ont dit que ça leur faisait un gros truc…

    Un soir, dix ans plus tôt, je devais avoir 17 ans, j’étais allé draguer aux Tuileries avant de rentrer chez moi. Il devait être 9 heures du soir. Et là, un mec à tomber qui passe. Pas très grand (j’ai un faible pour les mecs plus petits que moi), cheveux noirs un peu longs devant, courts derrières, hâlé, les yeux noirs, un nez busqué. Un très beau mecs, peut-être 25 ans. On discute, on va chez lui.
    Je me suis réveillé, il y avait du Barbara sur la chaine, dehors il pleuvait, il a préparé un petit déjeuner. Il avait un mec mais il était en vacances. Il m’a raconté ça très simplement. Il était incroyablement doux, gentil. Charmant.

    J’ai eu cet amant de 40 ans qui habitait dans le 17eme quand j’avais 16 ans, un mec assez simple mais très doux, très câlin, et là aussi, le petit déjeuner. Ça se faisait beaucoup. En fait, la baise sans petit déjeuner, c’était globalement la baise en backroom. C’était pas mon truc. À la maison, en générale, on passait la nuit.

    Ce serait amusant de faire la liste la plus exhaustive possible, mais ce serait une perte de temps, quelque part. Continuons, après tout, si le serpent veux définitivement quitter sa vieille peau autant contempler ce dont je me déleste avant de le ranger dans la boîte à souvenirs.

    Il y a eu Jacques. Allez, je donne son nom entier car il n’est plus là, et lui, je veux le nommer. Jacques Cristinet. Il habitait avec un homme beaucoup plus âgé que lui, un homme adorable et très subtilement amusant, Jean-Pierre, son ex devenu ami.
    Ah, Jacques. On est sortis ensemble un mois, peut être un peu plus, puis on est devenus amis. Jacques était un peu un grand frère, pour moi. Il y a un peu de Jacques, en moi. Jacques avait le don de savoir tourner le meuble le plus simple en une pièce unique. Leur appartement à Gambetta était typique des années 80, celui de Strasbourg Saint Denis annonçait les années 90. Il était drôle, caustique et cash.
    On allait beaucoup en boîtes, dans des soirées, ils faisaient des soirées et avaient tous les deux une bande d’amis vraiment très bien.

    Et puis, « Jacques nous a quittés », m’annonçait le petit mot sur ma porte. On savait que c’était proche, il ne voulait plus voir personne, seulement Jean-Pierre. Jacques est parti, et un mois plus tard j’ai compris que j’étais en phase finale avant le suicide. C’était juillet 92. J’étais défoncé en permanence, je dormais le jour, je zonais la nuit, je baisais avec n’importe qui, n’importe où et n’importe comment, je fumais et buvais. Le jour, je restais enfermé chez moi. Je ne travaillais pas, j’avais tout vendu, mon appartement était vide. Le départ de Jacques a été le truc en trop dans le long processus. C’était fini.

    Dans le genre rencontre dont je me souviens à cette époque, une baise rapide quai de Jemmapes, où il m’arrivait d’aller car j’avais un ami qui habitait pas loin. J’y avais quelques copains qui y passaient, Guillaume, Philippe…
    Un soir, je passe par là. Un mec tout maigre comme on en voyait alors parfois, cheveux ultra courts presque rasés, bombers et jean’s. Il me regarde, on se croise, on se retourne. Il était encore beau, ses yeux surtout. Il avait dû être très beau. On a baisé dans un endroit sombre.
    Il a été très direct, il s’est retourné, a baissé son froc. Pour tout dire, je n’ai jamais bandé à la commande, j’appartiens à la catégorie « on s’embrasse d’abord ». Alors je l’ai attrapé, j’ai remonté son tee shirt et j’ai commencé à lui caresser le torse, les tétons, puis je lui ai attrapé la tête – il était toujours de dos- je l’ai tournée vers moi et je l’ai embrassé. On s’est embrassés comme ça quelques minutes, et puis je l’ai finalement baisé en continuant à l’embrasser et à le caresser.
    Il m’arrive d’y repenser, parfois. J’aurais peut-être pas dû, et en même temps, il avait envie, j’avais envie. C’est un souvenir étrange fortement teinté de tristesse, et paradoxalement, c’est un beau souvenir. Il embrassait très bien.

    Vers 1997, j’ai rencontré un mec très sympa qui habitait dans le XXe vers Gambetta, à l’époque où j’étais à Pelleport avec Julien. Le matin, on a pris le petit-déjeuner et il a été la première personne avec qui j’ai parlé de Guillaume Dustan. Je venais de lire Dans ma chambre. J’avais beaucoup ri. Et on a longuement parlé des trithérapies. Il m’a parlé de son traitement, je crois que les jeunes ne pourront jamais imaginer ce que les mecs devaient avaler chaque jours, et à heure fixe en plus. Il était employé du Crédit Lyonnais.

    Si je retourne en arrière, il y a eu ce mecs qui m’appelait « Magic nounours », vers 1989, qui travaillait pour une banque d’investissement, habitait un hôtel particulier dans le Marais avec un chat sans poils, était proche de la cinquantaine – je devais avoir 23 ans – et qui m’a un peu couru après. Mais je crois en avoir déjà parlé, je savais qu’il sortait avec un autre mec qui était ami avec un copain. Oui, je sais, j’étais assez bête. Quelle idée, céder sa place, hein…

    Je me souviens ce mec rencontré sur le minitel en 1986. Il avait environ 35 ans. J’en avais même pas 21. Je commençais à m’éloigner du rock et je venais d’acheter les concertos pour 3 et 4 clavecins de Bach d’après Vivaldi. L’orchestre Saint Martin in the Field. C’était sur la platine quand le mec est arrivé.
    Bon, le mec ne me plaisait pas du tout mais je suis un garçon poli. Café, bla-bla-bla. Et là, il commence à me snober genre c’est nul, ton disque. Et il me fait un coup au moins aussi snob qu’un poseur parisien en 1981 dégommant Cabaret Voltaire parce que trop commercial et préférant Einsturstende Neunbauten. Bon, c’est une discussion quasiment impossible à mon avis, mais ça m’a fait cet effet là.
    Je l’ai dégagé, mais la conversation m’avait fait un effet. Il y avait donc des musiciens qui jouaient la musique baroque sur des instruments anciens, et visiblement c’était la guerre avec ceux qui utilisaient les instruments modernes.
    Sans le savoir, ce mec a véritablement changé ma vie. J’ai découvert les orchestres baroques, et en effet, après, on ne peut plus revenir en arrière. Hogwood et Kirkby, Gardiner, Christie, Deller, Malgoire, Parrott, Scott Ross, Pinnock et tous les autres, tous ces musiciens qui se faisaient parfois descendre par la critique qui ne parvenait pas à comprendre certains choix. De nos jours, c’est acquis…
    Si je devais me choisir un mec idéal, je choisirais le claveciniste Jean Rondeau, avec ses cheveux ébouriffés et sa barbe rousse-châtain volumineuse. Quand il joue, il est d’une beauté…

    Bien sûr, il y a eu, il y a Jun, ici.

    J’ai depuis 4 ans un régulier de 27 ans, Riyosuke. Adorable comme tout.
    La liste serait longue, comme je l’ai dit, mais même s’il y a eu des rencontres bancales, j’ai fait de très belles rencontres. Je n’ai pas été capable de faire vivre des relations pour des raison variées mais tenant à des problèmes de personnalité que je ne suis parvenu à maitriser que trop tard.

    À 60 ans, toutefois, ça va, tout cela appartient au passé, le meilleur, le bon et le moins bon. La peau s’est fissurée pendant plus d’un an, me laissant dans un désarroi profond, je ne savais plus que faire pour ramasser les morceaux de regrets et cet immense sentiment d’emprisonnement dans ma propre vie qui me faisaient des nuit si longues où je me voyais piégé dans mon propre lit, misérable, mortel, et vieux.
    C’est comme si le bilan était fait. Je n’ai plus de regrets, seulement des souvenirs. C’est comme si j’avais rajeuni en dedans.

    C’est fini. La peau se déchire et je me sens plus libre. J’ai 60 ans, et c’est une toute nouvelle étape de ma vie.
    Je regarde les jeunes dans le métro, et je les trouve drôles, vivants. Ils sont un miroir lointain, et je leur souhaite tout plein de bonnes choses. Je suis pessimiste pour eux, mais c’est la marche du monde.

    J’ai fait ma paix avec moi même une nouvelle fois. J’ai brisé l’armure et foncé quand j’ai eu 14 ans, toute l’école a su que j’étais pédé. Je n’avais jamais eu de mec mais je le savais. Je n’ai pas eu peur une seule fois. Au lycée, j’étais le seul pédé visible. Je suis allé à la marche d’avril 1981, et je suis même sorti avec un jeune mec étudiant à Normale Sup qui habitait dans le 17ème. Cependant, il n’était pas mon premier mec. Mon premier mec, ça a été en décembre 1980, complètement par hasard. Je l’ai rencontré dans le métro.

    J’ai passé mon été 1981 aux Tuileries et je m’y suis fait des amis, j’y ai rencontré des mecs, des sympas et des nuls, mais j’y retournais. Je reste persuadé que ce sont principalement ces lieux de sociabilité ouverte, et notamment les parcs où nous nous rencontrions, qui nous ont permis de faire face à l’épidémie: nous nous connaissions tous de vue. Nous étions une communauté.
    J’y ai rencontré des militants avec qui je m’entendais bien, et des mecs de mon âge avec qui j’explorais la vie devant nous. Un soir, je suis allé au Dupleix, et alors j’y suis retourné. J’y étais seul mais j’aimais bien. La musique était super, au Dupleix (je vous mets Flash and the Pan en lien, ça passait beaucoup là-bas à cette époque).
    Je tenais le détail de mes sorties dans mes agendas – je les ai perdus dans un dégât des eaux, avec beaucoup d’autres choses auxquelles je tenais… dont une carte de visite.
    Et puis je suis allé une fois au Scaramouche, avec la certitude que ce n’était pas pour moi. Et puis enfin je suis allé au Broad, et c’est là que l’homosexualité ne m’est plus apparue comme un truc misérabiliste.
    Le Broad n’était pas une boîte pédé: c’était un club « gay. » On y était heureux, on s’y assumait, on s’y retrouvait, on y riait. Le Broad est devenu un peu ma maison, ma famille.

    J’appartenais à la branche « ingrate » de la famille: je n’aimais pas la musique des clubs, mais la programmation était incroyablement éclectique, jusqu’à l’électro-pop anglaise qui commençait à s’imposer et que l’on qualifiait encore improprement de « New Wave ».
    Il m’arrivait de danser, pour la forme, pour éviter de m’ennuyer.

    Et puis là aussi j’ai commencé à me faire des amis. L’été 83, après le Broad, on est allés à 3 à la piscine Deligny. J’ai été très stupide, je me suis brûlé par le soleil et j’ai été victime d’un début d’insolation. Je me suis évanoui deux fois dans les transports… Tout ça parce que j’avais envie de sortir avec le mec, mais comme on avait globalement le même âge, je crois qu’on ne savait pas trop comment entreprendre. Les mecs un peu plus âgés savaient vraiment comment s’y prendre…

    J’ai appris les petits matins entre amis à cette époque, et il y en avait souvent.

    Côté mecs, à 18 ans, j’avais comme vous l’avez noté un certain kilométrage mais j’appartenais au groupe de ceux qui se faisaient peu de mecs. Un ou deux mecs par semaine, à cette époque, c’était très peu. Et puis fin 84, je suis rentré dans mon hiver sexuel. Je n’ai quasiment rien fait pendant un an et demi. En gros, jusque ma rencontre avec Denis. Le SIDA nous terrifiait.
    La dépression m’a rattrapé à l’été 92, et je suis mort, et je suis re-né. Il a fallu trois séances avant de véritablement ré-émerger.

    Ma contamination a été un coup de massue, et puis il y a eu le Japon. Je suis mort, et je suis re-né. Cette mort, ça a été la nécessité d’accepter un truc que je refusais d’accepter, ce « pas moi » qui s’incruste parce que les merdes, forcément, ça n’arrive qu’aux autres. Le Japon, ça a été non seulement la renaissance, mais aussi la réconciliation avec le petit garçon un peu triste au fond de moi. J’ai réalisé son rêve.

    Mardi, donc, nous quitterons le serpent, et ma mue est terminée. Je regarde la vie déjà longue et bien vécue. J’ai fait ma paix avec mon père il y a bien longtemps, et la paix avec ma mère.
    Je sais que j’ai été, que je suis toujours très égoïste et que sitôt mes 15 ans passés, j’ai pour ainsi dire utilisé le fait d’être pédé pour fuir la maison, la pauvreté, les silences de mes parents, ma mère qui s’enfermait pendant des heures à ruminer ses regrets et sa dépression, mon père assis dans le salon à lire et chanter le Coran à voix basse.
    Je n’ai pas été là. Et quelque part, je ne l’ai pas été car très tôt, et mon père, et ma mère ont tout fait pour me tenir à l’écart.
    J’ai trimballé ce poids jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’était eux, qui l’avaient porté. Mes parents m’ont donné beaucoup d’amour, à leur façon, maladroitement. On ne se disait pas de mots gentils, jamais de « je t’aime », mais ils ont tout fait pour me protéger de leur échouage.
    Mon frère n’a pas eu cette chance.
    Je n’ai pas toujours été un bon frère, d’ailleurs, mais il reste quelqu’un que j’aime beaucoup, et je sais qu’il m’aime aussi.

    J’ai des amis merveilleux, je me suis éloigné, ils ont déménagé eux aussi. Stéphane habite à Bordeaux, Maria à Lisbonne. Nicolas et Alain sont restés en région parisienne. J’ai perdu mon grand copain Olivier de vue, on dira plutôt que c’est lui qui progressivement s’est perdu de vue. J’ai gagné un autre Olivier qui est entré dans ma vie du temps de Montesquieu, Olivier Hadouchi. J’espère qu’une fois rentré en France nous aurons le temps d’avoir ces conversations que j’aime avoir avec lui, et peut-être aussi celui d’aboutir un projet qu’il me propose depuis des années.
    Il y a Freddie, bien sûr, ma Freddie, ma grande soeur en amitié. C’est elle qui m’a bousculé, en quatrième. Elle m’a réveillé. J’ai tombé le masque grâce à elle.
    Ce sont des amis du passé, mais ils sont également dans mon avenir, en tout cas je l’espère. Le temps aura passé et ce sera difficile car chacun a sa vie, mais ils seront là. Je rajouterai Didier Lestrade, que j’espère pouvoir aller déranger dans sa maison.

    Je suis plus léger, donc. En écrivant sur ces quelques mecs croisés au cours de ma vie, j’ai repensé à d’autres, et encore d’autres. Comme le Petit Poucet, rencontré à l’époque de Asnières. Je rentrais de l’anniversaire d’une amie, Joelle, j’étais dans le métro, et je me suis assoupi. J’ai ouvert les yeux, il était devant moi et me souriait. Il avait 20 ans, j’en avais 33. On s’est vus quelques fois.
    Toutes ces rencontres m’ont fait. J’ai eu la chance de ne pas trop en faire de mauvaises.

    Socialement, j’ai été RMiste entre 92 et 97, époque où je me suis reconstruit d’abord avant de reprendre des études et finalement retrouver une vie sociale. Mes années 93/99, avant mon départ pour Londres, ont été des années très riches, une sorte de seconde jeunesse malgré ma trentaine, une vie un peu bohème sur les bords. J’ai commencé à baisser la garde, le monde a commencé à s’ouvrir après des années terriblement sombres. La colocation avec Julien a été quelque chose de riche, avec nos soirées et moi en DJ, soirée 100% raï ou 100% disco, c’était au feeling. L’une d’elle, on ne savait pas où les gens allaient se loger, ça arrivait en flux constant dans notre appartement. C’était amusant.
    Et puis Asnières. Et puis Strasbourg Saint Denis, mon vrai quartier, là où je suis venu au monde.
    Et depuis 2006, Tokyo. Une vie au calme. Trop calme, je crois, mais c’était quelque chose dont j’avais besoin, et avec Jun, j’ai trouvé quelqu’un de très complémentaire dans le tempérament.

    Si je n’ai plus aucun regret et si, contre toute attente, je vis la perspective de mon retour comme la chose la plus excitante depuis ma reprise d’études en 93, rien que ça, il reste une chose, ou plutôt une personne dont le souvenir continue de me troubler.

    J’ai souvent pensé à lui au cours des décennies passées. En 2011, quand je me suis sérieusement lancé dans l’écriture de ce roman fantôme dont je vous ai régulièrement parlé, le démarrage s’est effectué d’une façon incroyablement facile. L’histoire est dans ma tête. Le résultat n’est pas bon, ça j’en ai conscience. Je m’y étais très, trop mal pris. D’une façon très différente de celle qui me fait écrire, là, maintenant, sans trop m’intéresser au style mais en allant droit au but.
    Ce sont environ 150 pages qui sont sorties en quelques semaines. Et puis il y a eu le séisme en 2011, et puis des problèmes de fric après, et puis le doute, ce truc contre lequel je dois batailler, héritage de mon milieu social. J’ai envoyé une partie de ce premier jet non terminé à plusieurs personnes. Globalement, j’attends toujours les retour… ça m’a découragé. C’est devenu un tabou.

    Le tabou est levé. J’ai repris le tout en main, j’ai relu. Tout est à refaire. Il y a des idées, mais non… Ce n’est pas grave.
    Dans ces quatre chapitres, il y en a un qui est de nature différente et, pour tout dire, bien que très mal écrit, bien que très lourd, il est le mieux construit puisqu’il raconte deux moments différents d’une façon très bien amenée. Il est totalement à reprendre, mais la structure, elle, est impeccable. Une partie est une vraie composition. L’autre est, de tout ce que j’ai écrit, un récit totalement biographique. C’est une histoire vraie. Une rencontre. Une banale rencontre. Et je me souviens très bien l’avoir écrit en pleurant.

    Aucun souvenir de mec ne me fait pleurer. J’ai des souvenirs tristes, oui. J’ai des souvenirs amers. De bons souvenirs. Des souvenirs qui me font rire, comme ce mec mignon rencontré un soir sur les quais de Seine, un boulanger tout mignon, on bavarde et je lui dit que j’écoute de la musique baroque, Vivaldi, par exemple, et il s’illumine et me répond très sérieusement qu’il aime le violon rythmique. Je n’ai pas osé y croire.
    Il aimait Rondo Venezziano. On a un peu continué à bavarder, il me plaisait bien, mais je n’avais plus du tout envie. Ça me fait rire rien que d’y penser.

    Le garçon de ce chapitre, ce n’est pas une question de regret. Ce n’est pas une question de ceci ou cela. C’est… je ne sais pas.

    J’ai écrit le récit en pleurant de larmes qui aujourd’hui encore m’étonnent, elles sont un mystère que je voudrais percer mais qui s’est évanoui dans le gouffre du temps. Pour lui seul je serais prêt à retourner en arrière, pour comprendre ce qui, ce que, ce dont, ce pourquoi. Vous savez, les shorts chinois… C’était en 2011, j’étais bien avec Jun, je vivais au Japon, ça n’avais rien à voir. Non, les larmes avaient coulé sans que j’en saisisse la raison.
    Le plus marquant, c’est que chaque fois que je relis ce texte, de nouveau des larmes. Je ne peux pas contrôler. Je sais, c’est idiot. C’est bête.

    Je suis lucide, c’est idiot de trainer ce genre de regrets alors qu’une quelconque relation a 99% de chances de foirer, surtout quand l’un des deux trimballe une dépression pas encore bien déclarée, moi, et que l’autre… Allez…

    Il se faisait appeler Speedy. Je raconte la rencontre, et pour tout dire, alors que je suis bien décidé à réécrire le tout pour venir à bout de ce travail, je rajouterai des détails. Je lui épargnerai juste de le nommer. Mais ce sera lui.
    Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà une bonne expérience de ma sexualité. Il n’a donc pas été un Prince Charmant, « le premier ». Non. Je m’étais déjà amouraché de mecs. J’avais subi des échecs, des mecs qui m’avaient envoyé balader quand je les rappelais, bref, je connaissais bien le consumérisme sexuel dans lequel tous, moi compris, nous nous enfermions. Larry Krammer a écrit un livre très caustique à ce sujet. Faggot! Pas traduit en français, mais je vous conseille.

    Je n’avais toutefois jamais rencontré de mec méchant et hormis à mes débuts aux Tuileries où j’étais tombé sur des mecs qui avaient abusé de moi, je menais ma barque assez bien. Speedy n’avait donc rien d’original en soi, donc.
    Le souvenir marquant que j’ai de lui, c’est une tendresse que je n’avais jamais rencontrée. Il a été doux sans être lourd comme aucun mec que j’avais rencontré. J’écris sans être lourd parce que je suis un chat et j’ai des problèmes avec les chiens. Il était malin, pas collant.
    Non, dès le moment où il m’a parlé, parce que c’est lui qui m’a abordé, il a été incroyablement tendre, doux. C’était au Broad, et il m’a trainé jusqu’à l’entrée en me tenant par la main, et ça aussi, surtout au Broad, c’était très inhabituel. Il m’a littéralement enlevé! Il m’a fait attendre 3 minutes, a récupéré son blouson puis est revenu. J’ai pas bien réalisé, en fait.
    On a pris un taxi, on a un peu parlé, il avait la tête sur mes épaules, il caressait ma main, puis m’embrassait. C’était assez inhabituel. Peut-être était-ce sa façon, et ça l’était certainement, mais c’était incroyablement neuf pour moi, un garçon aussi vraiment avec moi, et pour moi.
    Son look était parfait, une touche un peu rétro, un chapeau, sa mèche sur le front, son regard avait quelque chose de sombre, mais aussi un joli sourire. On a fait l’amour, et on s’est endormis dans les bras l’un de l’autre. Le miracle, c’est qu’au réveil nous n’avions pas du tout bougé, on était encore dans les bras l’un de l’autre. On a refait l’amour, on s’est beaucoup embrassés.
    Peu avant que je parte – j’avais mes cours en début d’après-midi-, il m’a servi un café et du pain grillé. Des petits déjeuners, j’en avais partagé déjà pas mal, mais celui-là, je le revois encore. On s’est embrassés, et puis il m’a donné la carte de visite du bar où il était serveur. Il m’a dit de passer. Et je suis parti.

    Je ne suis pas passé. L’explication est assez simple.
    Un billet d’opéra coûte 10 euros, mais il y a des tas de gens qui n’oseront pas y aller. Le moi de maintenant, ouh, j’y serais allé le lendemain soir, et le surlendemain. J’ai appris l’incrustation discrète, et je suis très relaxe. Je suis bien partout. Mais à cette époque… Alors adieu Speedy. J’ai pensé à lui pendant un moment, espérant simplement le recroiser…
    On s’est recroisés, et toujours il a été gentil avec moi. Il m’avait invité pour l’ouverture du Limelight. Il m’avait dit qu’on pourrait se voir, mais quand je suis arrivé, il ressemblait plus à un marin du Titanic en train de colmater les brèches qu’à l’employé du vestiaire qu’il était sensé être: il y avait un monde, mais un monde… Il était débordé. Je me suis fait monumentalement chier. Et on s’est pas causés, bien entendu. On s’est pas revu, et puis on s’est recroisés.
    Je me souviens un matin, il était venu chez moi et quelques amis en fin de soirée. Il y avait Olivier, le « petit » Philippe et encore un ou deux autres. Christopher, peut-être, je ne sais plus trop. Et Speedy, donc.
    Il me dit « j’aime pas ton copain ». Il parlait d’Olivier, qui non plus ne l’aimait pas. Plus tard, le « petit » Philippe m’a dit la même chose. Speedy a passé la nuit, ou plutôt le jour chez moi. Vers midi, ma mère est passée, elle avait une brioche. Elle a vu un pantalon de petite taille et des mocassins. Elle a compris qu’on dormait, elle est partie.
    Et puis Speedy aussi… C’est la dernière nuit qu’on a passée ensemble.

    La dernière fois que je l’ai croisé, c’était au Palace en 87, une soirée de la Nicole ou de Jean-Claude Lagrèze. J’étais avec Tim et d’autres amis, et je sortais avec un garçon qui s’appelait Fabrice, un Garçon adorable mais, disons, problématique.
    Je vois Speedy et je suis incroyablement heureux, on s’embrasse puis il fait un geste dont je ne me souviens plus. Et il a rejoint les deux types avec qui il était arrivé. C’est un souvenir bizarre, car je l’ai complètement refoulé. Et puis la soirée a continué.

    Ce ne sont pas des regrets, que je porte, quand je pense à lui. C’est plus profond. C’est autre chose. Beaucoup plus intime. Tous ces souvenirs ont refait surface car depuis deux mois, je sors de ma longue léthargie de plus de 10 ans, et je ressors tout. Cartes postales achetés dans les musées (des centaines et des centaines), notes, cahiers, écrits sur l’ordinateur, tout. Et j’ai relu ce chapitre. Et des questions me travaillent.

    Qui était Speedy? Pourquoi lui et pas un autre? Pourquoi je suis triste? Je n’ai aucune réponse rationnelle. Comme je vous dis, j’ai eu une vie, et j’ai fait de belles rencontres, souvent même plus intenses, plus profondes. Alors pourquoi Speedy?

    Je n’ai, et je n’aurai je crois jamais la réponse. Peut-être la réponse est à trouver dans le déficit de tendresse dont nous nous rendons coupables, nous les pédés. Et de façon très étonnante, Speedy qui, à ce que j’ai cru comprendre, trainait ses propres problèmes, a été, justement, d’une infinie tendresse.

    Il a planté en moi une graine de tendresse et d’amour, volontairement ou involontairement, qui n’a pas germé au bon moment et m’a pris par défaut quand je ne m’y attendais pas. Quand je n’y étais pas prêt.

    Je ne prétends pas que j’aurais vécu une histoire d’amour, ce n’est pas le point, ou peut être ça l’est, j’avoue, tout cela est un grand mystère pour moi. Peut-être en écrivant me suis-je aperçu que j’avais eu un véritable et terriblement profond coup de foudre.
    Mais la graine d’amour, la graine de tendresse, elle a germé. Seule, et loin de lui. Et elle pousse.

    À Speedy, je ne peux plus rien offrir. Tim, qui l’a connu, m’a dit une fois qu’il était décédé en 91. Il n’est plus sûr de m’avoir dit cela. Ce n’est pas très important. La graine a fleuri. Je n’ai plus peur, je n’aurai jamais plus peur de confier mes sentiments ni de sourire s’ils ne sont pas réciproque. Je n’ai plus de carapace.

    Il y a presqu’un an, j’ai fait une très belles rencontre qui n’aura pas de véritables lendemains puisqu’il vit à Singapour. Il est beau, il a 37 ans, il est intelligent et il aime des choses que j’aime. C’est un banquier, et il a même travaillé pour BNP Paribas, comme moi. Bon, on est aussi très très différents, et on le sait. Mais ça a été une de mes rencontres de hasard les plus intéressantes depuis un moment.
    J’ai constaté que je me confie beaucoup plus et que je n’ai plus aucune peur d’être rejeté. On reste en contact, de temps en temps, on tchatte. Il passera à Tokyo au printemps. On verra.

    Ma mue est terminée. J’ai vraiment 60 ans. Plus de nostalgie de jeunesse, tout n’est plus que souvenirs. J’ai des perspectives, des choses à faire, des amis, et d’autres rencontres à venir je l’espère. J’ai des tas de choses à raconter, et à mon âge, j’ai des tas de choses à apporter et à partager.
    Ma mue est passée, et mes regrets sont désormais des souvenirs, heureux ou tristes.

    Il n’en est qu’un que je vais garder en moi, bien au chaud. C’est le souvenir de cette rencontre, ma rencontre avec ce garçon qui se faisait appeler Speedy.
    Je vais garder en moi cette part de souffrance et de tristesse car en réalité s’y cache une part de cet amour que je parvenais pas à vivre, à communiquer. Aimer ce souvenir de lui, et pourquoi pas l’aimer, c’est également me pardonner de n’avoir pas su, de n’avoir pas pu. C’est comme venir au Japon, c’est une réconciliation avec un moi d’avant. C’est être désolé pour moi, ou pour lui je ne sais pas, ou pour nous deux, de ne pas être passé dans ce bar comme je le ferais aujourd’hui sans problème, « tu vois, je suis passé ».

    La fleur de lotus est l’un des symboles du bouddhisme. Il ne fleurit pas dans la terre fertile, ni dans les champs. Le lotus fleurit dans les eaux fétides, putrides.
    Peut-être à 43 ans de distance, je laisse enfin fleurir en moi ce lotus que j’appellerai Speedy avec toute la tendresse qu’il mérite.

    Et que tout le reste ne soit plus que souvenirs.

    Écrit à Tôkyô, à mon bureau, dans la soirée du samedi 14 février, puis dans la soirée du 15 février 2026. Corrigé dans la soirée du 16 février 2026.

    PS: merci à Pascal C., et toutes mes excuses pour t’avoir dérangé avec mes questions.

  • Rolf, son héros

    Rolf, son héros

    Je vous confiais l’autre jour qu’un soir, peu avant de me coucher, un ami m’avait confié qu’il venait d’apprendre la mort de quelqu’un qui avait compté pour lui, et qu’il avait aimé.
    La mort, c’est quelque chose de très intime, et dans ce billet je n’avais pas voulu dire de qui il s’agissait.
    Aujourd’hui, finalement, je peux les nommer car cet ami a posté sur Facebook un post d’une incroyable beauté, de ces posts qui ne sont pas des posts, mais sont des paroles qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas s’évanouir dans le néant des algorithmes de Méta.
    Cet ami, c’était Tim, et cet homme, c’était Rolf.
    J’ai demandé à Tim si je pouvais mettre ce billet en ligne sur mon site, et il a accepté.
    Tim tient une place très particulière dans ma vie, et le savoir triste me rend terriblement triste.
    Je m’efface maintenant, et je vous invite à lire ces quelques lignes qui vous toucheront certainement autant qu’elles m’ont touché.

    Madjid

    Rolf Held, mon héros (1952-2025)

    L’autre jour, le 1er décembre, je me rendais à ma consultation psy et comme d’hab avant de monter les étages, je prenais un café au bar du coin. A une table du bar d’en face (quand il y a un bar, il a nécessairement un bar d’en face) j’aperçus un mec, genre mon âge dont la tête m’était familière, au point de me dire « tiens, ça fait longtemps que je l’ai vu, comment il s’appelle déjà… ».

    Immédiatement je me rendis compte que cela ne pouvait être lui, il était mort depuis longtemps, du sida évidemment, jeune évidemment. Je l’avais identifié comme s’il avait vieilli. C’est fréquent, en prenant de l’âge, de croiser un caractère physique qui nous semble connu, parce qu’il nous rappelle  quelqu’un/e que nous avons fréquenté/e.

    Parfois je croise un jeune gars et je suis au bord de l’interpeller « Hey Alex ! » avant de me souvenir que mon Alex est mort depuis longtemps, jeune évidemment, du sida évidemment. Notre mémoire nous joue des tours, c’est son moyen de résister. J’en suis à comprendre que les faux souvenirs, les erronés, les improbables, les déformés mais qui restent précis et ancrés dans notre esprit sont les plus justes et les plus importants. 

    Ce 1er décembre, donc, un fantôme oublié s’est manifesté à travers la présence distante d’un inconnu, dans la rue où, jeune homme, j’avais découvert mon premier bar gay avec sa terrible backroom, le BH – je n’ai jamais su si cela signifiait Bar des Halles, vestige du passé du quartier démantelé en 1970, ou Bar Homosexuel, une façon discrète de s’insinuer dans une ville encore hostile en 1980, c’est comme si la mémoire collective se construisait en superposant différentes histoires sur des mêmes lieux en des temps successifs, et chacun de nous en est une charnière, il  a de jolis textes là-dessus. 

    C’est avec Rolf que j’étais allé pour la première fois au BH, genre en 1983/84.
    Rolf, Je l’avais rencontré une nuit d’errance aux Tuileries quelques semaines avant, j’avais 19 ans, il en avait 32, je suis tombé amoureux, lui pas forcément mais il m’a accepté dans son monde, un monde qui existait au même endroit exactement que celui dont j’étais issu, mais complètement différent, les villes permettent ça, deux mondes l’un sur l’autre qui se croisent par des passages comme ces hypothétiques trous de ver  dans l’univers.

    Rolf m’a montré un monde gay à deux pas de mon adolescence malheureuse, ce monde gay des Halles et du Marais naissant sur la disparition du ventre de Paris, à la destruction duquel j’avais assisté, enfant, fasciné. Rolf m’a montré, au même endroit mais quelques années plus tard, un monde où j’ai pu me trouver bien et heureux, avec des sensations nouvelles, une autre façon de le voir, ce monde, un monde plein de mondes jusqu’à’alors inconnus de moi. 

    Je suis devenu adulte avec Rolf, et ses amis, Trevor, Charoline, Stéphane, Christine, Dominique… C’est devenue ma famille gay des années 80’, puis mon socle des années 90’, au temps du sida, et ça aurait pu continuer comme ça des décennies, mais …

    Trevor est mort en 2003, des suites du sida, les autres se sont éparpillé/es ailleurs qu’à Paris au fil des années, Paris trop cher, Paris trop compliqué, et mon Rolf aussi, réfugié en ermite dans le Lubéron, avec ses souvenirs, tous ses souvenirs, seulement ses souvenirs, coupant petit à petit le contact avec nous, avec moi, no internet, no téléphone fixe, no smart phone… au point que depuis deux ans, presque plus de nouvelles, sinon lointaines, partielles et malheureuses. 

    J’ai appris le 12 novembre qu’il était mort à son tour, mon Rolf qui a été mon premier amour, qui m’a appris à être amoureux sans être jaloux, à prendre le sexe au sérieux mais pas trop, que j’ai quitté parce qu’il faut toujours quitter son premier amour, parce qu’on change, parce qu’à 25 ans on n’est plus le même qu’à 18 ans, précisément parce qu’on a rencontré un Rolf qui nous a transformé, et qu’on aimera toujours mais plus de la même façon. Toujours et pas de la même façon.

  • D’un 1er décembre à l’autre…

    D’un 1er décembre à l’autre…

    « Les pédés dans la rue, pas dans les bars ».
    Ce 1er décembre, ACT UP, ce n’était pas une institution, c’était un cri de survie. BOUGE TOI!

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  • Vivre et mourir

    Vivre et mourir

    Je comprends maintenant. C’est donc ça, le secret de la vie, cette sagesse qu’on prêtait autrefois aux anciens. Il n’y a rien à faire contre le temps qui passe et cet horizon tout au bout. La mort.

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  • Oublier?

    Oublier?

    Et c’est à 60 ans que je m’en aperçois parce que je comprends que je n’oublierai jamais, parce que je ne le peux pas. J’ai une douleur au dedans de moi, une douleur que j’ai trimballée jusqu’ici et qui finalement s’évanouira avec moi.

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  • Les guillemets de « Guillaume Dustan »

    Les guillemets de « Guillaume Dustan »

    Bien que célébré voire même traduit, « Guillaume Dustan » n’aura finalement rien laissé si ce n’est un héritage vide et problématique en terme politique à l’image de notre époque toute en simili.

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  • Didier Lestrade Mémoires

    Didier Lestrade Mémoires

    TESTAMENT DU DERNIER GAY

    Il m’a fallu un peu de temps pour m’arrêter sur un sous titre à ce billet. L’idée de testament s’imposait, mais c’est sur le « de qui » que j’ai plus hésité. J’avais d’abord pensé au « Testament d’un enfant du 20e siècle », cherchant à trouver à tout prix une équivalence aux « mémoires d’une jeune fille rangé », mais non… Et puis il me semble bien que c’était déjà pris… Ni Didier Lestrade, ni ces Mémoires 1958-2024 ne s’en rapprochent. Il fallait autre chose.

    J’ai alors pensé à Testament d’un pédé du 20e siècle, là, on s’en rapprochait. Mais pour tout dire, je ne parviens pas à coller le terme de « pédé » à Didier. Didier n’est pas « pédé », ça, ce sera pour ma génération et la génération venue un peu plus tard.

    Alors je me suis arrêté à « Gay », parce que Didier appartient à cette génération pour qui être gay représentait non seulement la sortie du placard, mais aussi un espoir et l’affirmation haut et fort d’une identité, d’une culture, celle-là même qu’il tentera d’explorer entre 1980 et 1987 à travers ce magazine devenu culte, MAGAZINE.

    Restait à choisir le bon article. J’aurais pu titrer « testament d’un gay », mais j’ai alors repensé à son avant-dernier livre, I LOVE PORN. À plusieurs reprises, j’avais surligné dans la marge « le » gay.
    L’article défini souligne l’idée d’archétype, de modèle standard, et pour tout dire, cela fait près de 15 ans que j’ai « décidé » qu’avec l’épidémie de VIH, c’est tout un pan de notre histoire et de notre culture qui, avec la disparition de milliers et de milliers d’entre nous dans la force créative et la force de leur âge, s’était évaporé. Non, pas évaporé. Effondré.

    Pour moi, « les gays » sont morts quelque part dans les années 80, et tout ce qui en subsiste est une culture zombie. Ce n’est pas étonnant que « les gays » votent Le Pen voire même qu’ils militent au Rassemblement National.
    Ce n’est pas étonnant non plus que l’usage de drogues chimiques aux effets dévastateurs se répande dans le silence d’une communauté qui n’en est plus une.
    Il n’y a aucune surprise au fait que les « gays » d’aujourd’hui se fondent dans le consensus néo-libéral et consumériste, qu’ils aiment Macron ou Le Pen autant que l’ordre, et qu’ils regardent les arabes et jusqu’aux trans avec suspicion.

    Les gays sont morts et il ne reste plus que des zombies qui chaque jour pillent la mémoire des fantômes de ceux partis trop tôt dans le silence étourdissant de la société. Ce silence qu’ACT UP a brisé à coup de zaps, de die-in et de cornes de brumes.

    Alors, si je saisis une sorte d’archétype du gay… De gauche et progressiste. Qui comprends sans qu’on lui fasse un dessin le lien entre anti-racisme et affirmation sexuelle. Se mobilise quand il le faut en de gigantesques marches malgré l’homophobie ambiante. Qui affirme sa masculinité en allant à la gym, non pas parce qu’il est masculiniste comme le sont de nos jours les « gays zombies » transphobes, mais parce que leur corps renvoie sur le carreau le stigmate homophobe de la « tantouze efféminée ». Qui parle de lui et de ses « copines » au féminin.
    Oui, si je repense à ce qu’était l’archétype « du » gay, alors, Didier en est le dernier, et oui, ses mémoires sont le testament d’un gay de sa génération.

    La singularité du parcours achève de m’en convaincre et c’est sans hésitation que je me suis arrêté au « testament du dernier gay ». Je suis persuadé que tous les vieux « gays » comprendront ce que je veux dire et qu’ils reconnaitront dans ces « mémoires » une partie de leur propre existence.

    Didier est « le » gay. Il en a partagé la culture et les espoirs à l’orée des années 80, il a été aux premières loges du véritable tsunami qu’a été l’épidémie de SIDA, il vit les désillusions de notre époque et tente avant de partir de défricher une voie nouvelle.

    Pour ce faire, Didier nous invite à un récit déconstruit-reconstruit autours de quelques thèmes qui sont ceux qui ont jalonné sa vie. Il l’écrit, d’ailleurs, il ne fait jamais quelque chose plus de 5 ans. MAGAZINE, 5 ans, ACT UP 5 ans, TÊTU 5 ans…

    Mais rapidement apparaissent des constantes.
    La musique, d’abord et plus que tout, même et surtout au temps d’ACT UP. Elle est le fil conducteur du livre, du début à la fin. Ces mémoires sont une véritable playlist – comme l’était aussi I Love Porn!
    Le vrai truc de Didier, c’est la musique, il a une culture musicale incroyable, particulièrement des musiques noires américaines, le tout complété d’une culture plus vaste puisqu’il a plongé dans la pop dès son enfance, sous l’influence de ses « grands frères » qui fournissent l’autre trame du livre. La famille est là, du début à la fin.

    Il y a le récit de l’enfance, l’Algérie et le Lot, le divorce des parents, et une description du monde rural et agricole des années 60 qui parlera aux gens de nos âges.
    Moi, c’est la Sarthe que j’ai retrouvée, cette campagne d’avant le « démembrement » et la « modernisation » de l’agriculture. J’ai revu ces haies qui entouraient les champs, plus petits, là où on allait cueillir des mûres en été et ramasser les noisettes en automne, un paysage qui a totalement disparu.

    Viennent les interrogations sur la sexualité, Robert Conrad (ça, je pense qu’on est 100% de pédés de notre génération à avoir fantasmé sur son torse et son pantalon ajusté dans Les Mystères de l’Ouest), la « crise de follitude », et puis le départ de la maison familiale, et puis Paris, et surtout son frère Lala Jean-Pierre, véritable boussole du jeune Didier, et puis le punk, et puis la new wave et puis le disco et puis les GLH et puis…

    Didier, un jeune boomer venu de sa province, va s’épanouir à Paris à la fin des années 70 et faire partie de celles et ceux qui ont fait les années 80 (que je place entre 1977 et 1987). Il les rencontre toutes et tous, et cela lui servira à faire MAGAZINE.
    En cette décennie post-moderne qui voulait que tout se télescope, se mélange et soit nouveau, Didier se révèle un défricheur du temps, exactement comme il le sera dans les années 2010 avec Minorités.

    Et bien sûr, rapidement, il est Impossible dans de telles mémoires de ne pas mentionner ACT UP, même si tout a déjà été raconté dans ACT UP, une histoire.

    Et c’est là que réside, précisément, la différence avec ses autres livres.
    En fait, Didier a déjà tout dit, tout raconté. Ces mémoires sont donc autre chose. À 67 ans, il n’a plus rien à perdre et il n’espère plus grand chose, si ce n’est transmettre et raconter. Il n’a plus peur de personne ni de rien.

    Didier parle désormais des autres et de ses relations avec eux sans fausse pudeur, tel qu’il le sent. Il ne dégomme pas, il ne règle aucun compte, il le dit juste comme il le sent. Il se replace et les replace dans leur contexte. Et alors par moment, on pense fortement aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

    Didier, comme Rousseau, est un mec de son temps, et comme lui, il est une sorte d’erreur de casting. Didier n’a même pas son bac et va évoluer dans des cercles où le cursus universitaire valide vos ambitions.
    Comme Rousseau, il en a traversé les illusions et s’est inséré dans les groupes, bandes et coteries des cercles artistiques et journalistiques puis militants, dans ce qui fait le véritable système de cour de la distinction élitaire française, mais sans en avoir ni vraiment les codes ni les prétentions. Comme Rousseau, il s’y est donc progressivement cassé les dents, jusqu’à se faire virer de TÊTU, le magazine qu’il avait imaginé et contribué à faire naitre… Et à essaimer des inimitiés et rancoeurs qui le poursuivent jusqu’aujourd’hui.

    Et finalement, comme Rousseau, c’est dans la nature qu’il voit le ressourcement nécessaire contre la corruption de la société et le dérèglement climatique.
    Bien souvent, on pense la corruption comme des histoires de pot-de vin et d’argent sale. Mais la corruption, ce peut être aussi négocier un rabibochage politique contraire à certains principes, comme le faisait la petite coterie de D’Holbach et Diderot, ce qui les conduira à littéralement excommunier Rousseau avant de le disqualifier et le critiquer à longueur de temps.
    C’est que Rousseau a « osé » ne pas se compromettre, ni composer… Au passage, un bel arriviste, Diderot, tiens…

    Didier, finalement, refusera les allégeances et surtout, lors de la querelle sur le bareback, plus encore qu’il accusera « Guillaume Dustan », il pointera la responsabilité de l’ensemble des responsables d’associations, refusant de se mouiller et prendre partie par peur d’aller dans le sens contraire de la hype représentée par « Guillaume Dustan » et sa coterie (je repense ici aux gigantesques piles de livres Le Rayon, neufs et surtout d’occasion, chez Joseph Gibert. Des pilules de silence, comme l’écrivait Sartre aux sujet d’une certaine littérature prétendument subversive dans l’entre-deux guerres…).

    Didier manie l’art de nous raconter sa vie dans l’époque et pour son époque. Une personnalité se dessine, celle d’un garçon qui a fait ce qu’il voulait faire avant de faire ce qu’il pensait devoir faire. Tout cela avant de prendre la décision incroyable, 25 ans après avoir quitté la province pour monter à Paris, de faire le chemin inverse et de tout recommencer à zéro.
    C’est l’époque où il quitte ACT UP, déçu, avant de se faire virer de TÉTU. C’est l’époque où il co-organise les soirées KABP / Otra-Otra – où il va se faire un plaisir de refuser l’entrée à « Guillaume Dustan » et sa coterie. Je rapporte la chose car il est clair que Didier, dans ses mémoires, n’attend plus les fleurs de quiconque et veut raconter les choses comme elles se sont passées, en tout cas de son point de vue. Et qu’importe si ça fâche…

    Je n’aurais pas fini de parler du livre sans dire à quel point les hommes ont compté dans sa vie. Les hommes sont partout, qu’ils aient été amants, acteurs de films porno ou rêvés.

    C’est bel et bien la vie d’un gay, du dernier des gays, tentant de ne pas se trahir et de rester fidèle à une époque dont il ne reste qu’une nostalgie mal digérée. Il n’échappe pas à des idées et des représentations assez typiques du boomer qu’il est, mais fidèle à ce qu’il a toujours été, Didier préfère nous le lire comme il le pense plutôt que d’arrondir les angles en applaudissant au rouleau compresseur du « Queer diffusion ».

    S’il rappelle ses choix politiques fondamentaux avec une insistance parfois un peu maladroite, que ce soit la Palestine ou l’antiracisme, c’est parce que l’époque l’exige et qu’ils ne sont plus nombreux, les homosexuels qui s’engagent vraiment sur ces causes politiques.
    Si par moment, exactement comme dans I Love Porn, on peut être gêné par sa façon de parler de son adoration du corps noir, si on a lu ses livres précédents on sait que c’est d’abord d’une véritable adoration pour le corps masculin en générale, pour la beauté masculine, dont il s’agit.
    C’est également sa façon d’envoyer chier les gays qui évoluent dans des cercles exclusivement blancs. Ou les racistes.
    Et puis il y a l’écriture. Ce n’est pas de la belle écriture, c’est une langue directe qui très vite se fait conversation au coin du feu, c’est Didier qui nous parle. Ce sont ses Confessions.

    Depuis la sortie du livre, un étrange silence radio s’est installé. La critique est aux abonnés absents alors qu’un militant de cette pointure, cela devrait faire parler.
    Taire, dans les cercles de l’édition et les cercles intellectuels, c’est le meilleur moyen de tuer.
    Et peut-être aussi chez certains, tout faire pour que ce serpent de mer des archives de la mémoire LGBT échappe au seul qui parmi nous aurait la légitimité de le piloter, ou même ne serait ce que le co-piloter…

    Mais quand Didier ne sera plus, alors là, ils l’encenseront, ils écriront des tartines et puis qui sait, de la même façon que les socialistes parisiens ont donné à une promenade le nom de Clews Vellay sans que ledit parti n’aie une seule fois présenté de véritables excuses pour l’affaire du sang contaminé ni même reconnu sa défaillance face à l’épidémie, on donnera son nom aux archives de la mémoire LGBT et on reconnaitra le talent de défricheur culturel, de militant hors norme, de jardinier et amoureux des plantes, de chroniqueur musical rare.

    Les coteries et courtisans de toute sortes n’aiment le talent et le génie que quand ils ne les éclaboussent pas, c’est à dire quand ils sont morts, quand ils peuvent écrire des biographies insipides et passer à la télévision.

    En attendant ce moment, ces mémoires sont une invitation à découvrir ou redécouvrir un parcours hors norme, unique, et au delà à relire Didier Lestrade dont toute la vie pourrait se résumer en quelques mots: il a beaucoup fait et beaucoup donné.

    Merci Didier.

    Didier Lestrade, Mémoires 1958-2024, Stock ed., 2025

  • 120 battements, un commentaire

    120 battements, un commentaire

    Matoo, le président des pédés himself, a laissé un commentaire au sujet de mon billet sur 120 battements par minutes.
    J’ai visité son blog où il avait publié un billet au sujet du film en 2017, et j’y ai laissé un commentaire.
    Dans la plus grande tradition de mon blog, je mets en ligne cet échange car de son côté, lors de la sortie, il avait apprécié le film malgré ses faiblesses.

    Voici le commentaire qu’il a laissé:

    Tu sais bien que c’est impossible d’apprécier un film qui parle d’un truc qu’on connaît trop bien. On trouvera toujours pas ça à la hauteur de sa propre perception. Donc je ne suis pas étonné de ton opinion très étayée là-dessus.

    Le truc, selon moi, c’est que le film n’est pas du tout un documentaire, et pas non plus un film totalement fictionnel, et pas non plus une allégorie complètement abstraite, et c’est là où le bât blesse, à mon sens, il a le cul entre plusieurs chaises. Et même si je lui trouve plein de qualités formelles, et au moins le mérite d’évoquer ces sujets importants, bah j’ai aussi été un brin déçu (alors que je ne connais en rien ACT-UP de mon côté).

    J’aurais aussi adoré un vrai rappel de la vibe LGBT de l’époque (fringues, danses, musiques, bars), mais encore une fois le film est à la croisée des chemins dans sa forme, et c’est son défaut. Mais c’est aussi peut-être ce qui en fait un *bon* film, pas ouf, mais correct pour instiller des éléments pertinents et une bonne histoire, sans verser dans la peinture hyper précise, le documentaire ou la biographie d’une asso.

    J’avais écrit à ce propos également. ^^

    Et voici ce que j’ai répondu:

    Bonjour Matoo Watoo,

    Tous ces commentaires, cet article, datent de 2017, et il est fort possible que je me serais laissé happer par le film si je l’avais vu à cette époque, mais il m’a été totalement impossible de le voir. Je pouvais pas.
    Au fond de moi, il y a eu une résistance, une envie d’oublier ces années où il faisait gris tous les jours, même quand il faisait beau. Ces années glauques qui me laissent la sensation d’avoir sombré avec le Titanic. L’insouciance et la légèreté, l’innocence des années 80, tous ces bars, ces boîtes et ces lieux, et il y en avait plein, nos amitiés, tous ces garçons amants d’un soir, d’un jour ou d’une vie, jeunes, tout sourire, avec nos looks et nos musiques, et puis tout se retrouve emporté avant même qu’on s’en aperçoive, exactement comme le Titanic, certains parmi nous tentant encore de s’amuser comme ils le peuvent avant que le bateau ne sombre et qu’il ne reste que… ACT UP pour hurler, et nos larmes pour pleurer.

    Et puis un jour, les trithérapies arrivent, voilà, la lame est passée, et on a pris dix ans. Même à trente ans, au fond de nous, on en a quarante et même soixante.
    Personne ne veut revivre un tel naufrage.

    En 2017, je n’étais pas prêt à affronter ces souvenirs.

    Vu pour la première fois il y a un mois, donc, je n’ai pas aimé du tout, le film est mal construit – ou peut-être porte-t-il la marque d’un certain “cinéma d’auteur” dans sa pire acception. Les personnages n’ont aucune profondeur, il n’y a aucune temporalité, et il ne fait aucun doute que les jeunes qui ont adhéré à ACT UP après avoir vu le film ont dû être terriblement déçu parce que pour obtenir les résultats d’ACT UP, il a fallu des années et un boulot monumental, ce que le film ne narre pas puisque le temps y est totalement inexistant, narrant l’histoire d’une association imaginaire faisant un zap après l’autre… Comme si…

    Je n’ai pas aimé It’s a sin, mais la série m’a beaucoup plus touché car pour le coup, Davies a essayé de retranscrire l’époque. Le résultat est très maladroit car, comme je l’écris plus haut, il est très difficile de vraiment investir nos propres souvenirs sans raviver une douleur profonde, mais les personnages “racontent” quelque chose qui les dépasse, quelque chose que nous avons toustes vécu.

    Bises

    Voilà qui complètera le billet de jeudi dernier.

  • 120 battements par minute: un navet ?

    120 battements par minute: un navet ?

    Il y en aura d’autres, de films, de récits et d’évocations, ce moment resurgira de l’ombre dans laquelle les trithérapies et l’envie de tout oublier l’ont enseveli. 120 battements par minutes sera alors le premier jalon d’une mémoire qu’il faudra reconstruire, un film fondateur malgré son incroyable imperfection.

    (suite…)