Oublier?

Et c’est à 60 ans que je m’en aperçois parce que je comprends que je n’oublierai jamais, parce que je ne le peux pas. J’ai une douleur au dedans de moi, une douleur que j’ai trimballée jusqu’ici et qui finalement s’évanouira avec moi.

Mes soixante ans, c’est une gigantesque boîte de Pandore, un amoncellement d’interrogations sur la vie, sur ma vie, et c’est un état dépressif dans lequel je ne parviens pas vraiment à m’extraire, alors depuis deux semaines, j’ai fait un premier pas. Je me couche plus tôt, et hier soir, c’était même de bonne heure, à 10 heures et demie. Un exploit pour quelqu’un qui a pris l’habitude de se faire durer jusqu’à 1 heure du matin.

La semaine dernière, peut-être l’esprit plus reposé, j’ai repris la lecture et sacrifié YouTube. J’en suis au troisième livre en une semaine, c’est plutôt pas mal.
J’ai lu le dernier livre de Johann Chapoutot, les irresponsables, ainsi que celui de Thibault Lambert, Ce que Grindr a fait de nous. Ce matin, j’ai commencé Pédés, un livre collectif.

Dormir de bonne heure et lire, c’est un bon début, on dira que cela représente un premier, puis un deuxième pas pour laisser passer cette dépression que je me suis pris à contempler durant des mois, allongé sur mon sofa à regarder des vidéos sur YouTube, des shorts chinois ou des vidéos essais notamment.

Oui, je sais. Une dépression, cela peut être cela exactement. Laisser filer le temps, se vider du peu d’énergie que l’on ressent encore, et contempler le tableau. Comprendre que sa mère, et ici en l’occurence la mienne, a cédé à la même maladie. Ma mère, ici, un modèle effrayant, non pas pour elle-même, mais pour les abimes dans lesquelles elle s’est elle-même enfermée tout en s’y débattant, toute empêtrée de la culpabilité de n’y pouvoir rien faire.
D’où cette incapacité à communiquer dans laquelle elle se murait quand on lui posait la moindre question embarrassante et la paralysait.

Ce n’est pas facile, être dépressif et enfant de dépressif. Allez démêler les noeuds…

J’ai pour moi de m’être occupé de cette dépression qui, je n’en doute pas, m’accompagnera jusqu’à la fin de mes jours, mais je possède quelques clefs pour y faire face. Il m’a suffit de comprendre que je reproduisait le schémas maternel pour me dire que ça ne pouvait plus durer et que je devais faire quelque chose.

J’ai d’abord élaboré les impossibles plans auxquels on pense alors, tous plus impossibles et foireux les uns que les autres, de ceux qui offrent autant d’excuses de tout remettre à demain.

Et puis j’ai pensé que je pourrais simplement commencer par me coucher plus tôt, et puis j’ai pensé que j’avais pas mal de lectures en retard, et aujourd’hui, me voici en train de vous parler de moi.

Vous remarquerez certainement que le blog a changé de design. Désormais, je ne publierai plus automatiquement de photo de couverture, ce qui m’enlèvera une de ces excuses pour ne pas écrire. Oui, oui, c’en est une…

Je n’ai donc pas totalement perdu mon temps puisque j’ai quand même fait des choses. Il y a juste que je n’ai pas fait celles qui me tenaient à coeur. Mon site est super optimisé. On a les satisfactions qu’on a, hein…

Hier, j’ai pensé « pour oublier ». C’est qu’à l’heure du bilan, j’en arrive à repenser à toute ma vie, mes choix, mes non choix, les trucs réussis, ceux que j’ai ratés ou pas aboutis… Et il y a cette question lancinante, que je me pose sans trop vouloir me la poser, particulièrement durant les nuits d’insomnies. Pourquoi suis-je donc venu m’installer ici.

Un soir, ce devait être en 2005, j’étais passé au « Dépôt », ce bar à sexe du quartier Réaumur, et j’étais planté dans une allée au sous-sol, en train de regarder tout le monde autours de moi, et un mec passe, s’arrête devant moi, me regarde et il me dit,
« Qu’est-ce qui t’arrive, pourquoi tu fais cette tête? Tu souriais tout le temps, avant? », et puis il me fait une bise sur la joue, et il repart.

Je suis resté en plan, je me suis senti con. C’était quand, « avant »? Et c’est peut-être ce soir là, que j’ai décidé de partir, sans trop y penser, mais au fond de moi, peut-être, il le fallait.

Je devais tirer un trait, ne plus trop y penser. Il me fallait oublier. Tout. J’étais encore relativement jeune, je n’avais pas quarante ans, mais en dedans, j’étais déjà vieux, comme tous ceux de ma génération. On a pas vraiment eu le temps d’être jeunes, on l’a été, mais on a dû aussi vieillir d’un coup, réfléchir à la mort.

Ça a été ce Paris Match de 1983, le premier flip individuel et collectif.

Ça a été ce mec mignon, j’avais encore 17 ans, on va chez lui, il habitait près de Tolbiac, on fume un pétard, on s’embrasse et je le trouve maigre, et tout en moi se fige, le Paris Match dans la tête, et je lui dis que je suis fatigué, et puis après que je veux rentrer chez moi.

Ce soir-là, j’ai pensé que je pouvais mourir. C’est con, c’est nul, et c’est traumatisant. On ne savait pas, on ne savait rien.
17 ans…
Il y avait un virus dont on ignorait tout qui circulait. Une gigantesque armoire normande qui vous tombe dessus.
M’extirper de la dépression de ma mère est une chose. Gérer la mienne en est une autre, et celle-là, c’est un deuil infaisable, un deuil de moi, un deuil de nous.

J’ai écrit ici il y a quelques mois que les gays étaient morts. Que gay, aujourd’hui, c’était une identité zombie. Je hais ce terme, « gay », un terme qui ne veut plus rien dire parce que « gay », c’était une culture, c’était l’innocence d’une époque qui aurait dû mourir de sa belle mort, démodée, tout simplement.
Il a fallu à la place faire face à son propre effondrement, et trouver ce qui restait de nos dernières forces une énergie pour survivre en tant que groupe décimé, et lutter, durer, dire, résister. L’époque s’est effondrée sous le poids des morts du SIDA et de nos vies, tétanisées.
Les gays sont morts avec leur époque, et nous aussi un peu avec.

Pour ceux que j’ai en tête, les plus âgés avaient juste eu le temps de gouter la liberté toute neuve acquise à force de manifester et revendiquer. Les autres étaient jeunes. Ils avaient juste eu le temps de danser sur de la Hi-NRJ dans les clubs gays qui fleurissaient, de se retrouver dans les bars qui apparaissaient après s’être retrouvés au Tuileries ou au bord de la Seine, à Tata Beach.

Tous, ils avaient eu le temps de se mélanger, de s’observer, de se rencontrer, de se parler, de se toucher et-ou s’embrasser dans les buissons des jardins parisiens une fois la nuit venue, tard, au retour de boîte, ou bien de s’essayer dans une de ces backrooms minuscules qui sentaient la sueur et le poppers, au BH, au Broad, à Haute Tension ou ailleurs.

À défaut de former une communauté structurée par des idées, c’était notre mode de vie, open et out, à l’avant garde de la nonchalance que beaucoup vivent plus ou moins de nos jours, cette audace qui nous poussait à faire les folles dans le métro ou nous emballer en faisant la queue au Mélodine du quartier Beaubourg alors que nous savions que les haineux n’étaient jamais loins, c’était tou ça qui faisaient de nous une communauté.

On s’en foutait, on était jeunes, et pédés, et allez vous faire foutre si ça ne vous plait pas! Moi, je passais mon temps au Broad, je n’y aimais pas la musique, mais ce lieu dont les garçons plus âgés que moi (je n’avais pas 18 ans…) m’intimidaient était un lieu qui me connectait à tous, je m’y sentais seul et connecté à la fois, à ma place et bien à la fois, je m’y étais fait des amis d’à peu près mon âge et nous nous y retrouvions.

Nous nous connaissions tous de vue et souvent d’un peu plus.

Le SIDA a commencé à planer sur nos vie, dans nos conversations, et puis petit à petit il s’est fait plus intime.

Ça a été ce mec rencontré une nuit, j’avais 19 ans, on va chez lui, il sort une capote, je ne savais même pas ce que c’était, je lui demande si c’est nécessaire et il me répond, « si tu ne veux pas, c’est toi qui voit », et on n’en a pas mis. Ce devait être durant l’été 1985.

Ça a été mon ami Tim qui me dit, on était en route pour le BH, que son test avait été positif, et moi je ne sais pas quoi répondre, je dis cette connerie sans nom, « tu es sûr? ». Vous savez, Lancelot… J’avais 21 ans. Et j’aimais beaucoup Tim. Je m’en veux encore de ne pas avoir entendu ce que Tim venait de me dire. Je crois que j’avais été simplement incapable de tilter.

Ça a été les gay tea dance du nouvel an, avec cette conversation refrain, tu as des nouvelles de machin, ça fait longtemps que…, ah, tu ne savais pas?, non… et ce ne sera pas une nouvelle année, mais la suite de la précédente, en pire.

Ça a été nos pratiques qu’il a fallu adapter. Je me souviens ce bar à sexe de la rue Saint-Maure, Le Vestiaire, un ancien sauna converti en bordel où on pouvait croiser William Sheller et sa cour de gigolos dans une période qu’il veut « oublier », quel idiot… J’y ai un soir rencontré un mec d’une bonne trentaine qui me plaisait, et sans un mot, il m’a appris des façons très simples de s’amuser sans risque. On a été chez lui, on s’est revus, toujours par hasard, et on finissait chez lui.

Ça a été Jacques. Je ne peux pas écrire ce prénom sans avoir envie de pleurer. On était d’abord sortis ensemble, ce devait être vers 1988, et puis il était un peu devenu comme un grand frère. Moi, à cette époque, je commençais mon long naufrage intérieur. Il était drôle, cash. Et puis il a été malade. Des drôles de maladies, des trucs aux yeux, des trucs sur la peau. En fait, quand je me fais des plans dépression, je devrais penser à lui. Je suis vraiment une chochotte…

Il avait une énergie incroyable, malgré la maladie et les médicaments qui le cassaient. Et puis Jacques est parti, et cet été là, j’ai voulu en finir.

On n’a pas le droit de vivre ce qu’on a vécu, à notre âge.

Quand les trithérapies sont arrivées, on a tous dû tout réapprendre, mais entre temps, on s’était pris 10 ans dans la tronche. Ceux qui entre temps s’étaient préparés à mourir ont dû encaisser la nouvelle, réapprendre à ne pas mourir.
Moi, je me débattais comme je pouvais en analyse. J’ai repris des études et je me suis fait une bande d’amis extraordinaires, et quand je repense à ces années 96, 97, il fait beau, il y a du soleil. Enfin. Et je suis, nous sommes devenus des hommes mûrs.

C’est passé comme un coup de vent. Des fois, je me dis que s’il y a un séisme, ce sera pareil. Il faudra tenir, un séisme, ça dure deux minutes, deux interminables minutes, et puis après, c’est fini. Ce sont les deux minutes, qui sont longues.

Et qu’est-ce qu’elles ont été longues, ces 10 années. Et pourtant, elles ont filé d’un seul coup une jeunesse qui n’en a pas vraiment été une.

Alors pour moi, les gays, ils sont morts. Ils ont été, nous avons été engloutis. Et je doute que nous ayons su transmettre la légèreté qui a caractérisé les quelques années qu’a pu s’épanouir notre culture faite de kitsch, d’humour, de dérision, d’audace et de politique. Nos espoirs. Mais je reste aussi persuadé que c’est cette culture que nous faisions tous ensemble qui nous a permis de tenir, tenir coûte que coûte.

C’est à Kyoto que j’ai ressenti pour la première fois un désir de passer à autre chose. De me réconcilier avec le gamin qui aimait le Japon et laisser tout le reste derrière moi.

Et c’est à 60 ans que je m’en aperçois parce que je comprends que je n’oublierai jamais, parce que je ne le peux pas. J’ai une douleur au dedans de moi, une douleur habitée de visages éternellement jeunes souriants qui dansent sur des musiques que je n’aimais pas mais dont le souvenir me donne une nostalgie heureuse teintée de tristesse.

Une douleur que j’ai trimballée jusqu’ici et qui finalement s’évanouira avec moi.

Vous voyez, toute cette histoire, ça fait 40 ans, et je suis encore là à vous en parler. Oublier…?

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *