Je comprends maintenant. C’est donc ça, le secret de la vie, cette sagesse qu’on prêtait autrefois aux anciens. Il n’y a rien à faire contre le temps qui passe et cet horizon tout au bout. La mort.
Lundi soir, vers minuit, alors que je m’apprêtais à aller au lit et réalisais qu’il était déjà très tard, un ami m’a envoyé un message pour me faire part du décès d’un homme qu’il avait aimé et qu’il aimait encore certainement, de cet amour que l’on garde longtemps après, parce que la personne fait un peu partie de soi, bien plus qu’un simple souvenir.
Très bref échange.
Et encore ce mot de « tristesse » qui me vient à l’esprit.
La nuit, je n’ai pas bien dormi. Je regarde les mesures du sommeil sur mon téléphone et ma montre n’est pas parvenue à les relever. Un premier réveil vers une heure et demie, une accélération du rythme cardiaque. Ça, c’est moi ressassant la nouvelle. Il avait 73 ans, un cancer. Il est mort à l’hôpital après avoir vécu dans un EHPAD.
J’ai dû passer trente minutes à me tourner et me retourner. Pensées qui se tortillent et se mettent en boule avant de se raidir et de m’exploser à la figure, non, Madjid, ne pense pas à ça…
La solitude des lieux, la maladie, la souffrance.
Et puis, il y a longtemps, la jeunesse, l’énergie et les espoirs de la vie à vivre. J’ai pensé à l’ami qui m’a envoyé le message. Je ne voudrais pas apprendre sa disparition alors que je suis loin, j’ai déjà tellement, tellement manqué. Idées qui s’entortillent…
J’ai pensé à tous mes amis, vivant leur vie mais tous déjà bien engagés sur la pente inexorable vers la fin, même si, heureusement, ils en sont encore éloignés. Au temps qui passe. À moi. Treize années me séparent de l’âge auquel il est parti. J’ai pensé à Julien…
Je me suis finalement rendormi, mais mon sommeil a été troublé. Rêves étranges, lieux distordus. Le matin, dans le métro, je me suis dit, c’est donc cela, vivre et mourir, c’est donc cela, l’avenir? Collectionner les départs…? Et je me suis dit que pour les pédés de ma génération, cela va ressembler à une farce cruelle puisque nous allons vivre cela pour la deuxième fois, et cette fois-ci, il n’y a aucun espoir de traitement en vue ni moyen de se protéger.
C’est triste, finalement, la vie. Jeune, on ne le perçoit pas vraiment, on regarde les « vieux » comme des « vieux », on perçoit mal la vie qui est passée en eux, et puis ils partent, et on trouve ça normal. Et c’est vrai que ça l’est, mais à leur échelle, à la nôtre, à la mienne, c’est une tristesse à laquelle on doit se résigner et avec laquelle il faut vivre.
Soixante treize ans, pour moi, c’est très proche. Y penser, ça ouvre la question: vais-je partir l’année prochaine ou dans trente ans, et dans quel état? Et devrais-je vivre avec un entourage dépeuplé? Il y a une révolte sourde et absurde en moi qui veut crier, qui veut hurler.
NON
J’écris ce « non » et il ne crie pas, il s’étale platement, alors je te demande de l’entendre, le cri sourd du vieillard en toi, du vieillard en moi, celui qui refuse l’absurdité de la condition humaine.
Seul dans mon lit, j’ai repensé à lui. C’est triste, finir dans un EHPAD avant de partir dans un hôpital. Tel le chat, il a presque cessé de communiquer avec mon ami quand il a compris que le moment approchait.
Je comprends maintenant. C’est donc ça, le secret de la vie, cette sagesse qu’on prêtait autrefois aux anciens. Il n’y a rien à faire contre le temps qui passe et cet horizon tout au bout. La mort. On n’en prend conscience que très tard, trop tard. Quelle tristesse, la solitude ultime au moment du départ… On ne nous apprend pas la mort, et ce faisant, on ne nous apprend qu’une face incomplète de la vie…
Il y avait encore tant à voir, à dire, à écouter, tant à faire, à défaire, à refaire.
J’ai écrit ce billet hier, en fait, et puis je ne l’ai pas mis en ligne, et j’ai bien fait. Je viens d’en élaguer une bonne moitié. Vous avez là sa forme concentrée, le reste n’était qu’un bavardage.
Quand je suis allé au lit, hier soir, j’ai pensé « oh non, surtout, n’y repense pas », et finalement, j’ai bien dormi.
Kevin
Depuis un mois, dans mes songes, j’ai donné naissance à Kevin, un jeune tapin de 19 ans amoché par la vie. Non, je ne me branle pas en pensant à lui.
Je lui ai donné naissance et, au fil des jours, il a grandi, il a pris de la consistance. C’est d’ailleurs lui qui m’a ramené sur ce blog. Parce que si je veux le mettre au monde, je dois recommencer à travailler, à écrire.
Je me suis endormi en pensant à lui prenant conscience de moi. Ce serait trop compliqué à vous expliquer sur un coin de blog, je vais devoir écrire, vous comprendrez, mais disons qu’il a vraiment pas eu une belle vie, Kevin, et qu’il ne connait pas vraiment les limites qu’imposent la vraie liberté, bref, à 19 ans, il fait sa crise d’adolescence, et il m’égratigne au passage.
C’est que je l’aime, Kevin, et je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose de mal. Je ne veux pas qu’il meurt, en tout cas pas avant moi…
J’ai très bien dormi, finalement. Je me suis réveillé reposé ce matin. Et puis je me suis assis et j’ai corrigé puis complété ce billet où sans trop y avoir réfléchi, je vous parle de Kevin. C’est la première fois que je vous parle de ce que je « travaille ».
J’espère vivre encore suffisamment longtemps pour vous raconter Kevin. Et puis j’ai une autre histoire à vous raconter, je vous en parlerai une autre fois. Celle-là, ce sera la véritable affaire de ma vie. Si je n’écris pas, au moment de partit, je serai également une montagne de regrets…
Et puis aussi, je crois avoir pris une décision. Le « je crois » est une figure de style pour exprimer que je n’en reviens pas. Je vous en parlerai une autre fois. Chaque chose en son temps.
Une pensée pour cet ami. Et un souvenir attendri à celui qui est parti. Je les revois, tous deux, dans les bras l’un de l’autre sur la terrasse rue Tiquetonne. Je les photographie, puis je le photographie alors qu’il parle à cet ami. Et puis il prend mon appareil photo et m’observe dans le viseur.
La vie s’éteint, il reste quelques photos, et des souvenirs qui un jour s’éteindront pour l’éternité.
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