Les guillemets de « Guillaume Dustan »

Bien que célébré voire même traduit, « Guillaume Dustan » n’aura finalement rien laissé si ce n’est un héritage vide et problématique en terme politique à l’image de notre époque toute en simili.

J’ai pris l’habitude de mettre des guillemets quand j’écris le nom de « Guillaume Dustan », et même s’il m’est arrivé de réfréner cette façon de faire, dans mon billet sur les Mémoires de Didier Lestrade, je les ai gardées.
J’ai pensé qu’il me fallait donner quelques explications sous peine d’apparaitre un peu malhonnête. Ce choix peut se discuter mais j’ai mes raisons, et ces raisons sont d’ordre politique.
Je profite de l’occasion pour écrire que quand j’écrivais des articles pour Minorités, Didier, qui les corrigeait, les a toujours retirées, ce qui montre ici son honnêteté.

Pour commencer, je l’ai écrit maintes et maintes fois, j’ai beaucoup aimé Dans ma chambre et Je sors ce soir (Plus fort que moi et encore plus Nicolas Pagès – que je n’ai pas pu terminer tellement c’était gavant et inutile-, c’est l’ère du Dustan Diffusion).

« Guillaume Dustan » a su plus qu’aucun autre écrire un moment, celui où une maladie mortelle est devenue une maladie chronique, ce moment où des morts en sursis vivant leur vie au jour le jour, avec maladies et rémissions, drogue, alcool et sexe, nuit et amitié, musique et clubs, ce moment charnière où ces morts en sursis ont dû tout réapprendre, à commencer par l’idée que, peut-être, finalement, il ne mourraient pas du SIDA.
Il a su raconter ce moment bascule du milieu des années 90 avec humour et autodérision, c’est à dire avec talent, et sans aucun pathos.

Et puis, au détours d’une phrase, perçait le grand tabou, l’inavoué des pratiques au coeur de ce qui paraissait encore être une sentence de mort: le bareback. Non pas le relapse, la fatigue de la capote, mais bien le bareback, c’est à dire la pratique assumée du sexe non protégé.
C’est un des mérites les plus importants de la littérature. Dire.

Pourtant, progressivement, ce qui n’était finalement qu’un dévoilement par la littérature est devenu une posture dans laquelle « Guillaume Dustan » s’enfermera en la poussant jusqu’à l’absurde en la mêlant aux théories queers dont il s’est fait le promoteur médiatique avec un talent très relatif puisqu’à aucun moment il n’a interrogé la pertinence d’un terme qui ne veut absolument rien dire en français. Un snobisme de coterie tout parisien.

Et s’il est vrai qu’au tournant des années 90/2000 le terme « gay » avait perdu toute sa pertinence politique et qu’il convenait de tout remettre à plat, tout comme avec l’arrivée des trithérapies il allait falloir interroger les pratiques sexuelles, avec « Guillaume Dustan », queer est devenu une pose littéraire, un label pour étudiants en sciences sociales, une sorte de nouveau placard pour éviter d’utiliser des mots qui fâchent, homo, gay, gouine, pédé.

Ce n’est pas qu’il ait sciemment décidé qu’il en soit ainsi, mais c’est le résultat,
– Je suis pas gay, je suis queer!
– Ouf, tu m’as fait peur…

Si on voulait être juste avec les études et militants queers américains, il faudrait adopter un terme portant le stigmate, exactement comme c’est le cas en anglais.
Pédale, inverti, dégénéré, tarlouse seraient ainsi bien plus appropriés et pour ma part ce sont des termes que je n’hésite absolument pas à utiliser pour me définir.

De façon très étonnante, et bien que célébré voire même traduit, « Guillaume Dustan » n’aura finalement rien laissé si ce n’est un héritage vide et problématique en terme politique à l’image de notre époque toute en simili.

Alors venons en à LA critique de base.

Je m’appelle Madjid Ben Chikh.
Je répète, je m’appelle Madjid Ben Chikh. Fils de prolo. Scolarisé en banlieue, à Bondy. Père algérien, ouvrier. Mère femme de ménage et femme au foyer. Famille dans la grande pauvreté à partir de 1977 avant de sombrer dans la très très grande pauvreté à partir de 1980. Habillé en vêtements jetés par les autres. Nourri avec ce qui est jeté à la fin des marchés.
Je suis pédé.
J’ai toujours écrit avec mon nom, n’utilisant Suppaiku que comme un pseudo japonais à l’usage du net depuis 2000, en référence au personnage de l’animé Cow Boy BeBop, Spike.
La vache, qu’est ce que j’aimerais être aussi sexy et aussi cool que Spike

« Guillaume Dustan », lui, le « provocateur », celui qui « s’affranchit des limites », le « meilleur d’entre nous » (sic Virginie Despentes), ben en fait, c’est juste un nom de plume, un peu comme Sheila, Karen Sheryl, Leslie du Loft, Diam’s ou Johnny Halliday.
Et puis c’est un fils de psy et d’architecte, il a fait les grandes écoles et l’ENA, comme Jean Castex, son camarade de la promotion Victor Hugo.
Après, il devient magistrat. C’est à ce moment, alors qu’il est en poste à Tahiti, qu’il devient « Guillaume Dustan », puis crée une collection de livres gays grâce à une de ses relations, et puis, comme ladite collection de pastilles de silence Le Rayon Gay ne marche pas, il redevient juge.
William Baranes, c’est son nom (Sheila, c’est Annie Chancel, fille d’une famille d’épiciers, comme Margaret Thatcher, mais là, je m’égare, épicier, faut pas exagérer, c’est quand même moins classe que psy et architecte)

Pour moi, ça a toujours été un NO-NO. Publier sous un nom de plume quand on se veut « subversif », c’est une contradiction, particulièrement dans notre époque où finalement tout peut être exprimé en matière de sexualités. C’est un gag.
Imaginez, Pascal Fressange pour Didier Lestrade. Serge de Merteuil pour Jean Genet. Ou Simone Dupont pour Simone de Beauvoir.
Come on…

Si j’ajoute, arrêter son travail de magistrat, se faire le chantre de la liberté totale pour reprendre son travail de magistrat (je ne m’étendrai pas sur une lecture psychanalytique du truc…) quand ça ne marche pas, quel héroïsme…

Enfin, j’avoue, porter une perruque verte « délire » chez Ardisson (pour rappel et pour comparaison, Nina Hagen a expliqué avec démonstration comment une femme se masturbe en direct à la télévision en 1979…) pour finir peu de temps plus tard par parler homosexualité sur un plateau télé avec une belle brochette de fachos, Alain Soral, Patrick Buisson, Renaud Camus et Pascal Sevran… Un « débat » soporifique, réactionnaire et bourgeois où « Guillaume Dustan » se révèle particulièrement insipide.
Bourgeois…

De fait, la liberté de « Guillaume Dustan » est une liberté sans conséquence, bourgeoise et hédoniste, un libertarianisme où l’individu est totalement débridé, ne doit rien à personne, est débarrassé de toute forme de morale si ce n’est celle qu’il s’est choisie et ne rendant de comptes qu’à lui-même. Du Ayn Rand queer en version française (mais qui l’a lue, cette vieille peau libertarienne, en France, hein…).
À l’époque de la deuxième intifada et de la guerre en Irak, il théorisait les backrooms mixtes.

C’est une forme de (im)posture que seuls les bourgeois peuvent se permettre parce qu’ils ont et les réseaux, et l’aisance. Ils ont fait les bonnes écoles, celles où on rencontre Machin-Truc de Bidule-Chouette, ils ont reçu l’éducation qui va avec leur milieu et ont grandi dans un monde où tout cela est naturel. Ils ont les codes.
On est loin de Sade (que sa famille a fait enfermer et qui dévoilait la réalité sordide de sa classe et de la société d’ordre) ou des « poètes maudis » auxquels on le compare.

Ainsi, « Guillaume Dustan » n’a en rien pas rompu avec son milieu, il en a utilisé tous les privilèges pour construire un personnage peu gênant, collant à l’ère du temps de la gauche blairiste.
William s’est en quelque sorte offert sa « période Guillaume Dustan », un peu comme Stéphanie de Monaco a eu sa période chanteuse avant de redevenir princesse – ce qu’elle n’avait finalement jamais vraiment cessé d’être.
C’est l’appartenance à sa classe qui lui a valu une totale impunité dans le (non)débat sur le bareback où il aura finalement été protégé par le milieu de l’édition, les journalistes et le tout Paris intello, là où les réseaux comptent plus que tout le reste, et là où se cachent tous ces pédés bon teint qui votent Macron que ces histoires de godemichets et de bareback devaient faire frétiller du popotin.

Qu’on ne s’y méprenne pas, je n’éprouve aucune haine à l’égard de William, que je ne connaissais pas, que j’aurais pu croiser ou connaitre et qui fut et reste l’ami d’un ami qui m’est très cher. Je regarde le personnage« Guillaume Dustan ».

J’interroge ici une hype passée et encore présente autours de « Guillaume Dustan » dont le décès précoce a fait un héros romantique, une forme de libertin de notre temps, une expression de l’ennui des privilégiés à une époque où la bourgeoisie n’avait plus rien à dire, avant qu’elle ne commence à convertir son hédonisme chic en égoïsme social. Carla Bruni

Pour paraphraser Rousseau, je conclurai que « Guillaume Dustan » n’existe pas, et que s’il existe, ce sera tant pis pour nous.

Commentaires

3 réponses à “Les guillemets de « Guillaume Dustan »”

  1. […] ça fera 30 ans que « Dans ma Chambre » de Guillaume Dustan est sorti. Et il y a peu de temps, Madjid a pondu un article sur Dustan. Cette synchronicité m’a fait sourire, et encore plus avec ce brûlot qui n’est pas […]

    1. Avatar de Madjid Ben Chikh

      Bonjour, et merci pour le quote, ,Matoo Watoo
      En fait, cette obligation de « choisir » est un truc typique de notre époque désidéologisée. On va s’opposer sur des personnes mais on va pas véritablement discuter les enjeux.
      Ainsi, je n’ai jamais « choisi » Didier Lestrade, j’ai comme d’autres écouté ses arguments et je les ai trouvés sensés. Et ça ne m’a pas empêché d’aimer les deux premiers romans de « Guillaume Dustan ».
      En revanche j’ai toujours trouvé paradoxal qu’un écrivain se voulant totalement libéré écrive sous un pseudo. Il y a une contradiction fondamentale et une sorte de superficialité toute bourgeoise. C’est surtout cela que j’ai pointé.
      Il n’en demeure pas moins que « Guillaume Dustan » appartient à notre histoire et qu’il en a marqué un moment important, celui où il fallait tourner une page. Il nous a invité à retrouver le sens de la fête et du plaisir. Et il fallait que quelqu’un le fasse. Dommage qu’il se soit en ce faisant piégé dans un personnage avant de redevenir un bourgeois en tweed, magistrat et donc gardien de l’ordre carcéral. Il aurait pu critiquer l’institution, il s’est contenté de la rejoindre, prouvant par là que sa liberté était une sorte de crise d’adolescence tardive et totalement vaine politiquement.

  2. […] écrit ici il y a quelques mois que les gays étaient morts. Que gay, aujourd’hui, c’était une identité zombie. Je hais ce terme, « gay », un […]

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