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  • 2020 moins deux (l’autre)

    2020 moins deux (l’autre)

    Bon, à par ça, c’était une journée maussade, grise avec beaucoup de pluie le matin.

    (suite…)

  • In between

    In between

    Pour tout dire, les jours, les semaines et les mois, l’année à venir ne vont pas être très faciles. J’ai pris de grandes décisions et je vais essayer de les mener de front, avec constance et sans me laisser distraire. Pas facile, les voici, j’y reviendrai dans les jours, les semaines et les mois à venir.

    D’abord, j’ai décidé de quitter le Japon. Ce n’est pas pour demain, mais c’est un départ auquel je vais maintenant me préparer pour que cela se passe bien et que cela représente même un progrès pour moi. Dans un an, deux ans qui sait. Ce sera certainement donc la dernière de ces décisions qui se concrétisera. La destination n’est pas encore très claire et ce n’est pas, à ce stade, ce qui est le plus important. Ce qui compte est d’avoir décidé de quitter ce pays.
    Le Japon me fatigue, je n’y trouve plus aucun plaisir ou plutôt, dans la balance, le plaisir que j’y ressens n’atteint pas le ras-le-bol que j’y éprouve par ailleurs. Le nationalisme qui monte, l’incroyable racisme anti-asiatique en général et anti-coréen en particulier, bâti sur l’amnésie et la falsification de l’histoire, ce sentiment d’être exclus de toute forme de débat alors que ce pays sombre lamentablement dans l’abîme qu’il s’est lui-même construit tout en en rejetant la responsabilité sur les autres, la laideur des villes, cette auto-suffisance chez les gens qui, brainwashés par les médias, pensent vivre dans le meilleur pays de la planète, tout cela m’insupporte au plus haut point.

    Le pays qui m’a attiré est un pays qui n’existe plus, je me suis promené dans ses restes, je les vois maintenant disparaitre sous les pelleteuses après la disparition de leurs habitants, et une immense amnésie faite de laideur les remplace, des hôtels hideux pour touristes accrocs aux clichés du Japon « pop » qui me sort par les trous de nez, des hordes de puceaux de 40 ans gavés aux viandes américaines servies dans des chaines où on « mange » pour 4 euros de quoi tomber malade à 50 ans…

    Il y a pourtant beaucoup de choses que j’aime ici, mais plus assez pour me justifier de vivre loin des gens que j’aime. Vivre en France n’aurait pas empêcher cet ours de faucher Julien, mais cela m’aurait permis de le voir durant toutes ces années et de profiter du temps où il était encore parmi nous. Et vivre en France m’aurait permis de voir encore maman un peu plus, de lui tenir la main, de lui prouver que je l’aimais. On ne change pas le passé, mais pour le moins, je peux en retenir la leçon quant à l’avenir.

    Je repense à Yann, les supermarchés lui sortaient par les trous de nez, eh bien ça a commencé. Il faut dire qu’en mars, quand je suis allé en France, j’ai eu l’occasion d’aller dans un Leclerc et dans un Carrefour et j’ai compris que oui, il m’en manquait, des choses, plein de choses, tant de choses. Fruits et légumes en abondance, fromages et laitages… Ça peut paraître con, réduire sa vie à un supermarché, mais ici, c’est pauvre, grisâtre. Et cher.

    Mais c’est surtout la laideur envahissante que je ne supporte plus, ces immeubles moches, ces espaces publics oubliés et incohérents, ou pire ces hordes de touristes, pas les touristes normaux, non, les geeks boutonneux.

    Je suis persuadé que les touristes accrocs à la Kpop sont mignons, sexy, élégants. Nous, on a les mecs à cheveux gras, 900% hétéros et les filles qui se font une couleur bleue « délire » durant leur voyage ici et qui vont trainer à Akihabara avec une mini-jupe magical girl. J’ai rien contre eux individuellement, je veux dire qu’individuellement, je les connais pas et je ne les fréquente pas, je parle en tant que masse crétine et laide qui parle fort, sent la sueur, s’extasie devant les « maids » qu’ils prennent en photo et bave devant les affiches de jeux vidéos où on voit des gamines de 6 ans avec des seins volumineux assises en laissant voir leur culotte parfois déchirée méga humide moulée sur leur vagin, les yeux suggèrant un « non, arrête » et une espèce de liquide blanchâtre qui lui coule de la bouche, habillée bien entendu en écolière.

    Il y en a des tonnes, et des hordes de geeks plus ou moins puceaux visitent ces temples du manga et du jeu vidéo, les boutons d’acnés en feu et la queue en érection avant de s’envoyer une japonaise rencontrée dans un bar quelconque, faisant de ce voyage un souvenir inoubliable entre sexe, jeu vidéo et clichés divers et variés, « c’est trop cool, le Japon ».

    Chacun son Canigou, hein… Cela vaut-il le coup de vivre loin de mes amis, de ma famille, de celles et ceux que j’aime? Un pays tellement ringard qui croit encore au futur technologique avec des robots.

    Et puis je regarde de plus en plus nos habitudes de blancs avec suspicion. Qu’est-ce que c’est que ce truc qu’on a avec l’expatriation, avec l’envie de « vivre ailleurs ». Je ne parle pas de la migration, qui est la forme la plus respectable, finalement, car on est mu par la faim, par la survie et que cela est la marque de notre espèce, de toute créature vivante. Non, je parle de notre idéologie de confort, de notre moi narcissique qui « choisit » de « partir » et d’aller s’imposer chez les autres comme quelque chose qui irait de soi et même avec l’appui de nos gouvernements pour être sûr que l’on y sera en sécurité malgré les appréhensions voire les résistances de la population locale.

    Comprendre que je dois maintenant me préparer à partir, l’écrire noir sur blanc, c’est un très gros truc pour moi, alors voilà, c’est dit.

    Je suis très ennuyé toutefois, car durant ce long séjour, j’ai rencontré Jun, et Jun est devenu un ami incroyablement proche, intime et que je ne tiens pas à être séparé de cet ami aussi. Nous avons partagé beaucoup, nous nous connaissons trop pour se dire « ciao » comme ça. Dure équation.

    J’ai repris le travail sur ce roman commencé il y a 9 ans. J’ai honte, 9 ans… mais en même temps, j’ai enfin compris que mon ambition était trop haute pour moi, que ce que j’avais en tête me dépassait, et puis que finalement je ne devais faire confiance qu’à moi pour y parvenir, alors je m’y suis remis, je mets au point ma méthode de travail, ça ne va pas être facile du tout.

    J’ai donc décidé de me hisser à la hauteur de cette ambition, je ne peux pas faire moins, c’est impossible tout simplement, car ce n’est pas ce qui m’a conduit à sortir les quelques 150 pages déjà écrites et qui finalement ne représentent qu’une goutte d’eau dans ce qui en réalité, dans ce que je vois, dans ce qui est en moi, comprend 3 tomes, oui, rien que ça, et cela depuis que l’idée est venue, et je me suis vautré dans le premier tome seulement.

    J’en ai écrit la fin, je veux dire, une sorte d’ébauche bancale, car la fin du premier tome est incroyablement douloureuse à écrire, à tout niveau, tant dans son contenu que dans la technique et dans la forme, je veux dire que c’est quelque chose qui devra in-fine être réécrit d’une traite, comme un sprint, je sais où ça va, je sais ce qui s’y passe, c’est prévu depuis le moment où j’ai couché le premier mot de ce roman, j’en ai mis une sorte de charpente par écrit, mais je veux faire mal, je veux faire du mal, je veux VOUS faire du mal, pas avec méchanceté, mais par amour, pour que vous vous souveniez de ce que vous avez lu, je veux un roman qui vous marque pour toujours et si je n’y parviens pas, c’est raté. It’s just as simple as that.

    Vous voyez ce que je veux dire, par une ambition trop haute pour moi? Moquez-vous. Moi, en attendant, je me fais honte de m’être arrêté.

    J’entends le conseil habituel, tu peux commencer de façon plus sobre, plus simple, et puis bla-bla-bla, bullshit! Je ne peux pas. J’ai un truc à raconter, un truc profond que je veux, que je dois écrire, que je peux écrire et que j’écrirai, et ce n’est pas de ma faute si la seule façon rationnelle pour que cela marche, ce sont trois tomes, et si chaque tome doit faire dans les 400 pages, ce n’est pas de ma faute, c’est comme une mission. I have to do it, I have to do it that way, it has to be that way.

    Pour m’aider, toutefois, et après avoir renoncé à toute aide extérieure tant que je n’aurai pas terminé, j’ai pris la décision de me remettre à ce blog, d’abord et avant tout, et d’avoir écrit que j’avais décidé de quitter le Japon c’est déjà lever un gros sujet tabou, mais aussi d’y écrire les nouvelles, les micro-récits qui souvent me passent par la tête et que j’y garde dans un coin.

    Côté écriture, j’ai en effet beaucoup régressé, Les réseaux sociaux absorbent toute la spontanéité de l’écriture, toute l’énergie, tout le temps passé, et après il n’en reste plus rien, c’est un peu comme de la masturbation, ça prive de l’énergie qu’on a en soi. Je suis presque guéri de Facebook.

    J’ai en projet un truc qui sera très facile à écrire et dont je peux dors et déjà vous livrer le titre, « Classes moyennes, une comédie de moyenne classe », et qui sera en quelque sorte l’épilogue des deux récits que j’avais livrés pour Minorités au sujet de la crise de 2008. Publier régulièrement, mettre en ligne de courts récits, cela sera le moyen de me mettre au point pour garder le cap sur cette fantastique ambition que représente l’écriture et la publication de ce roman laissé en plan et dont je sais qu’il est essentiel, attendu et que moi seul ait la capacité d’écrire.

    Et puis il y a l’Algérie.

    Vous savez, c’est difficile de cumuler tant d’identités contradictoires. Je suis ouvertement homosexuel, non pas parce que je pense qu’être ouvertement homosexuel soit bien, mais parce que j’ai compris à 14 ans que c’était politiquement nécessaire. Mon homosexualité est donc avant tout un engagement politique, et quand j’écris cela je ne parle pas de ce que je fais dans le lit qui ne regarde que moi.

    C’est donc pour cette raison que jamais je n’ai pigé le « Pride », je ne suis pas « fier ». Je comprends l’idée, il s’agit de retourner le stigmate et de redresser la tête, mais non, ce n’est pas comme cela que je me pense. Je ne cherche ni à être aimé, ni à être défendu, je serais plutôt un militant de la banalité. L’objectif politique pour moi, ce n’est pas d’être fier, c’est d’être banal, de raconter un flirt à d’autres personnes sans se poser la question de ce qu’ils en pensent exactement comme ils le font, et qu’importent s’ils n’apprécient pas, c’est eux que ça regarde.

    Affirmer que je suis homosexuel, c’est donc avant tout pour moi une affirmation politique, exactement comme certaines femmes porteront le foulard par conviction religieuse, certes, mais également pour délimiter un espace qui sera l’espace de leur liberté religieuse, une façon d’annoncer la couleur dans un environnement possiblement hostile sans se soucier de ce que les autres penseront, qui m’aime me suive, en quelque sorte.

    Je possède donc ce que l’on définit généralement comme des identités inconciliables, et c’est vrai qu’indépendamment du tabou que représente l’homosexualité en Algérie (et qui n’a rien à voir avec un interdit religieux car l’Islam est beaucoup plus flexible sur le sujet que ce que la brainwashing saoudien et l’hygiéniste bourgeois des colonisateurs français et britanniques ont exporté dans l’ensemble du monde musulman), il reste l’arsenal judiciaire hérité de la colonisation qui expose la vie de chacun à l’arbitraire de l’état policier. Être homosexuel en Algérie, c’est s’attendre à ne pas être défendu par l’état, c’est même être passible de la prison, ce qui est fort pratique quand il s’agit de se débarrasser d’un opposant comme cela arrive dans l’Égypte du général Sissi. Ce type d’arbitraire ne vise pas, bien entendu, les corrompus qui s’envoient tout ce qui bouge, filles et garçons, prostituées et prostitués, au bled ou à l’étranger, avec la même boulimie que les saoudiens qui s’envoient des rasades de whisky et de putes en mini-jupes ras-le-bonbon dès qu’ils sont hors de chez eux.

    Inconciliables, pourtant, pour moi, elles ne le sont pas. Elles ne le sont pas parce que beaucoup, aussi, en moi, réside de choix, pas des choix absolus mais des choix que j’ai été amené à faire pour que justement je puisse vivre sans avoir à vivre avec des choix imposés par d’autres. Et je me vis, pour tout dire, très bien. Je suis une personne souriante et plutôt heureuse, pour tout dire.

    J’écris cela parce que les événements en Algérie m’amènent à prendre parti. Je ne peux pas, je ne peux plus, il m’est impossible de me mettre sur le côté et regarder ce qui arrive en spectateur, et cela bien que je ne sois pas la bas, et cela bien que je n’y sois pas né, et cela bien qu’il me serait facile de ne pas me sentir concerné, de me contenter de penser « bonne chance les gars ». Mon regard politique sur l’homosexualité est un regard politique, comme je vous l’ai écrit non pas parce que j’ai choisi d’être homosexuel, ça ne se choisit pas, mais parce que j’ai compris que le dire et avoir sur la question un regard radicalement homosexuel était un choix, et que ce choix était déterminant non pas tant pour moi que pour les autres et pour la société. J’ai toujours eu l’espoir que nous serions, un jour, terriblement banal. Je pourrais écrire la même chose en ce qui concerne ma séropositivité, d’ailleurs.

    L’Algérie, donc. Je n’ai pas choisi d’être algérien. Je suis français certes, mais l’histoire même de l’Algérie m’oblige à être algérien, et cela pas seulement « de coeur » ou de façon nostalgique mais d’une façon politique. La France, le pays où je suis né, a créé une situation dont je suis moi-même le produit, et cette situation se trouve encore là, béante, un peu comme mon roman. Inachevée.

    L’Algérie a besoin de moi comme elle a besoin de toutes celles et tous ceux qui sont conscients de ce que ce mot, « Algérie », signifie.

    Je ne suis pas un « one-two-thriste », ce nationalisme du pauvre que Bouteflika a jeté en pâture à un peuple qu’il avait en même temps privé de son histoire et de toute ambition collective pour mieux le voler et le dominer. Je porte en moi le rêve que mon père m’a transmis, et ce rêve est le rêve de génération d’Algériens qui ambitionnaient leur libération au point de donner leur vie pour qu’elle advienne un jour.

    Quand je pense à l’Algérie, je n’ai que faire de la France, et je n’ai que faire de mon homosexualité. Celle banalité d’être qui m’habite est alors plus forte, et qu’importe si je suis né en France, et qu’importe si mes mœurs gênent. Je suis algérien et j’ai alors une mission politique. C’est comme ce roman en moi, cette éducation que j’ai reçue, cette expérience politique que j’ai acquise en France, cette façon de penser que j’ai développée, je ne peux pas ne pas les partager. Alors qu’importe. C’est une réconciliation en cours en moi, et finalement il n’y a aucun choix à opérer. Je n’ai pas à choisir d’être homosexuel, ni algérien, ni français, ni musulman. C’est ce qui fait ce que je suis. Et tant pis si en me mêlant plus publiquement aux évènements en cours, je me retrouve dans l’impossibilité d’y aller en raison de ma sexualité.

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    Le temps du déchirement est terminé.

    J’ai donc décidé (on me l’a suggéré) de m’adresser directement aux algériens, il y a les outils techniques pour cela, et qu’importe si cela est ridicule. J’accepte d’être artiste aussi, et l’artiste se moque du ridicule. J’ai créé Nedjma il y a 6 ans maintenant… Quand je vois l’espèce d’impasse dans laquelle toute cette belle « révolution » se retrouve perdue, avec, fidèle à ce qu’il est, seulement Rachid Nekkaz qui seul fait le vrai travail à accomplir, ce que je respecte particulièrement chez lui (et j’écris cela en avouant être sidéré par l’indigence de son programme et la mégalomanie de certains de ses messages sur Facebook), je suis obligé. Je pourrais ne pas faire, mais c’est cela, la politique: c’est décider de faire.

    Je suis dans le métro, je posterai ce billet plus tard. Si j’ai du temps, je commencerai à écrire cet épilogue de Mortgage Story et de Debt Fiction, « Classe moyenne, une comédie de moyenne classe ». Ah, et je dois acheter un micro, aussi.
    Bref, c’est enfin la rentrée. Premier bilan dans un mois.

  • Hmmm

    Hmmm

    Déjà le 10 juillet. Les jours raccourcissent insensiblement et bientôt ce sera l’hiver. Chaque année, je ressens cela début juillet d’abord, et puis encore en septembre. Et puis je m’y fait. Parce qu’il faut bien s’y faire.

    Alors quoi de neuf dans ma vie…

    Cette année, je me suis promis durant le mois de Ramadan de garder vivantes ses sensations particulières, de les maintenir en vie en continuant un effort sur moi-même et en tâchant si cela m’était possible de les prolonger, de les amplifier. Réaliser tout le gâchis qu’il y a à se priver puis à revenir à la vie « normale » comme si rien ne s’était passé. Or, pour moi, jeûner a été un acte volontaire et réfléchi, et me limiter à ne pas manger durant un mois est vide de sens si je ne garde pas dans mon quotidien la marque de cet effort pour, qui sait, l’an prochain, approfondir encore quelque chose qui m’est jusqu’ici insoupçonné. Pour moi, il s’est bien passé quelque chose.

    Garder mon cœur ouvert autant que je le peux. Garder cette lucidité sur moi, sur ma vie pour me rappeler constamment à la modestie de mes actions et à la vanité des grands gestes ou des grandes déclarations. Ici et là, j’ai donc modifié des habitudes.

    La première et non la moindre, j’ai repris une activité sportive. Fin mai. Je n’en ai pas parlé jusqu’aujourd’hui car je doutais un peu, mais non, je m’y tiens. Je nage trois fois par semaines. Je me suis inscrit dans un club de sport. Peut-être à terme parviendrai-je à nager tous les jours, qui sait, mais trois fois par semaine, c’est bien. C’est une sorte de domaine secret, un moment à part dans ma journée avant de rentrer chez moi, le soir. La piscine est presque vide et je nage pendant environ 30 minutes, un kilomètre de brasse, et puis deux ou trois cents mètres de crawl. Je me suis donné trois mois pour passer à un niveau supérieur. Lequel, je ne sais pas trop encore, mais si je pouvais passer à un kilomètre de crawl, ce serait bien. On verra.

    J’aime beaucoup ce rendez-vous avec moi-même. Presque deux mois désormais.

    Côté alimentation aussi, j’ai repris le contrôle que j’avais perdu à l’automne dernier. Je m’étais mis à manger n’importe quoi. Désormais, je suis en contrôle, vraiment. Mes courses sont réfléchies, ce que je mange l’est aussi. Ce n’est pas parfait et je suis encore très loin d’être parvenu à l’alimentation à laquelle je tends mais c’est engagé, et d’une façon à mon avis beaucoup plus intelligente que ces dernières années. C’est un processus long, ne pas céder à la cuisine facile. Le résultat est que je dépense moins, et ça paie le club de sport, et même plus. J’aime ce lien invisible entre dépenser moins et se dépenser plus. Et puis faire la cuisine, c’est aussi un moyens de se désintoxiquer de la nourriture industrielle.

    Il reste cette avalanche de plastique ici quand on fait les courses. C’est le Japon. Il reste ces fruits et légumes trop beaux pour être vraiment naturels, mais c’est précisément le fait de me faire à manger qui m’y fait penser. C’est lié.

    Le résultat, c’est que malgré l’abonnement au club de sport je dépense beaucoup moins d’argent.

    C’est une question importante car je suis très endetté. Depuis des années et aussi à cause de mes achats débiles durant des années. J’ai toutefois liquidé une dette et j’utilise cela comme une opportunité pour accélérer le remboursement d’une seconde. Le fait de dépenser beaucoup moins va rendre cela plus aisé. J’espère en venir à bout le plus rapidement possible. Aussi, contrôler mon alimentation, manger mieux et me dépenser au lieu de dépenser, c’est lié, et cela devient une question de contrôle de soi.

    Et cela, c’est une expérience que je retiens de ce mois de jeûne. On la ressens en soi, en dedans et on apprend à en faire un quotidien vivable durant un mois, le plaisir instantané se trouve remplacé par un bonheur à venir, un bonheur mérité. On oublie cela dans notre civilisation et le mois de Ramadan nous donne l’opportunité fantastique de s’en souvenir. Il y a quelque chose de fantastique dans la frugalité. J’en suis encore très loin, mais c’est la route que j’ai choisi.

    Le sillon est profond. Je peux m’en détourner, je m’en détournerai certainement, mais je tente de garder en moi la régularité de l’effort et la mémoire du mois de jeûne. Alors j’y reviens. D’ailleurs, ce sillon profond, il a toujours été là et il m’a protégé bien souvent. C’est une éducation d’abord, quelques principes forts, et puis ce sont des rencontres avec des livres, avec des amis, avec des personnes qui chaque fois m’ont rendu plus stable.

     

    © Reuter

    J’en ai mis, du temps, à trouver une certaine forme de paix intérieure. Je crois toutefois que le séisme en 2011 a été le tournant le plus important de toute mon existence, quelque chose qui a ouvert mes yeux sur l’incroyable fragilité de tout ce qui nous entoure. Je garde au fond de moi l’image de cette jeune fille au milieu de son quotidien ravagé après le tsunami. Je ne peux m’empêcher de la voir un jour plus tôt, avec son téléphone dernier cri, après être allée chez le coiffeur pour se faire onduler les cheveux, avec des vêtements à la mode, riant avec ses copines. Il n’a fallu que quelques minutes pour emporter toute cette futilité et la ramener à l’évidence, que tout ce qui nous entoure est périssable, précaire et n’est en rien ni éternel, ni donné. Quelle tristesse…
    Ça ne veut pas dire que je suis opposé à l’art, à la futilité, au contraire. Mais cela veut dire que j’ai compris profondément que l’art ou la futilité n’étaient pas la vie, qu’ils n’étaient qu’un emballage, qu’un petit quelque chose en plus. Et que ces objets du quotidiens qui nous envahissent et sont sensés faciliter notre vie ne sont que l’ultime forme de la futilité, de celle qui nous détourne de la réalité de la vie, et qu’un rien peut nous en priver.

    Alors autant être modeste et regarder le monde sans les artifices. Je garde dans mon coeur ces millions d’étoiles qui m’entouraient durant mon incroyable marche de nuit sur les petites routes de la Sarthe, en mars. Cette marche, elle était tout, sauf futile. Elle était essentielle. J’étais une part du néant qui nous entoure et ce néant trouvait sous mes yeux toute sa vérité, toute son intensité. Et maman qui venait de partir trouvait soudain toute sa place puisque je ne devais ce spectacle magnifique d’un ciel clair qu’a son ultime départ.

    Ce ciel, il m’a procuré bien plus de plaisir qu’aucun téléphone portable, qu’aucune pâtisserie. Et pourtant la route était longue, imaginez, 14 kilomètres en rase campagne, dans le noir, une lampe torche à la main pour ne pas me faire écraser par les rares voitures qui roulaient parfois à toute vitesse, et même des camions. Une route qui n’en finissait pas et que je ne connaissais pas car j’avais voulu essayer un raccourcis, quel idiot!

    Mal aux pieds, j’avais déjà fait 13 kilomètres le midi dans le sens inverse, sous le beau soleil, et ça m’avait paru rapide, j’avais fait plein de photos. Mal aux pieds, fatigue, mes courses au supermarché qui à chaque pas me semblaient plus lourdes, virages trompeurs que je semblais reconnaitre et qui s’avéraient des mirages donnant sur des chemins inconnus, et quand j’arrive enfin à un endroit connu, après avoir traversé une forêt, des champs, une nationale, une zone industrielle, je m’aperçois que mon raccourci m’avait rallongé de cinq kilomètres.

    Fatigue et lassitude, découragement aussi. Et par moments de grands fou rire, tout seul sur la route, des chansons que je hurle à tue tête,

    Je frappe au numéro un, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté… Je frappe au numéro deux, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté… Je frappe au numéro trois, je demande Mam’zelle Angèle, la concierge me répond, mais quel métier fait-elle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des gilets de flanelle, elle fait des pantalons, des jupes et des jupons, et des bonnets de coton, ah ah ah, je ne connais pas, ce genre de métier, allez voir à côté…

    Je ris, je danse aussi, et au dessus de moi des millions et des millions d’étoiles que je contemple reconnaissant de ce spectacle magnifique, et je continue ma marche. Elles me rassurent, les étoiles, et je les trouve superbe, elle me donnent leur énergie, ou disons plutôt l’énergie pour continuer à marcher. Je sais que je suis en train de vivre un moment fort, et beau, et amusant à la fois. Je m’amuse de moi, de cette marche, de cette idée de raccourci. Un moment unique, une bêtise de gosse.
    Il est toujours là, et il m’a modifié, il m’a encore plus ouvert à ce qui m’entoure. Il est infiniment plus beau que toutes les choses. Et avec lui le mois de Ramadan est lui-aussi en moi.

    Quand je nage, et malgré toute l’absurdité qu’il y a nager dans de l’eau chorée au dessus d’une gare centrale, je mène une sorte de bataille en moi pour mieux bouger mes bras, pour mieux respirer, pour mieux bouger mes jambes, pour finir ce kilomètre que je me suis fixé d’avance comme une distance minimum, même quand après la première longueur je suis tenté d’en faire moins. Quand je me fais à manger, c’est la même chose, et quand je fais la vaisselle sans attendre, c’est la même chose, et quand je range ce qui doit l’être c’est la même chose.

    Et là, en écrivant, c’est la même chose.

    J’ai recommencé à lire « projet X » (on va l’appeler comme ça) et cette fois, je sais exactement ce qu’il me reste à faire, et je vais le faire.

    Plus ouvert sur les autres et sur ce qui m’entoure, le spectacle du monde et de la politique m’effondre. J’écris spectacle car c’est comme la mise en scène d’un récit écrit d’avance par des auteurs fous, et nous y sommes réduits à l’état de braillards débiles assis derrière nos claviers ou pire, sur place, reporter, militant ou humanitaire, nous confrontant tel Sisyphe à la reproduction d’un même se détériorant chaque jour un peu plus dans l’apathie médiatique de nos démocratie confortables.

    Je ne suis pas triste, mais si j’ai quelque talent pour écrire, alors, si je n’écris pas, oui, alors, je deviens un salaud. Et je ne doute pas un instant que je le suis, un salaud. Mon seul salut, là où je suis, c’est écrire. Raconter. Raconter la commune humanité sous la voute étoilée malgré les bombes au Yemen ou en Palestine occupée, malgré la maigre pitance quand on vit avec 1000 euros par mois dans la sixième puissance mondiale, raconter le SIDA comme il nous a fauchés, raconter la solitude d’être vieux, d’être isolé, de perdre son emploi et de se faire remettre à l’ordre par une employée de Pôle Emploi inculte et crétine qui appelle les vigiles à la moindre question insistante, raconter la détresse quand il pleut et qu’on n’a qu’une couverture mouillée pour se protéger du froid quelque part du côté de La Chapelle après avoir traversé à pieds ou dans un camion frigorifique surchauffé avec des dizaines d’autres des milliers de kilomètres en espérant trouver autre chose, raconter les algériens qui meurent noyés sur une barque dans la Méditerranée après avoir assisté pendant des années à l’absurdité profonde de leur vie sans sens et sans avenir, et raconter les espoirs aussi. L’espoir dans la barque, l’espoir dans le wagon frigorifique où on étouffe, raconter l’espoir d’un coup de chance le corps recroquevillé dans la couverture mouillée. Raconter n’importe quoi, le monde est un spectacle tragique qui doit être dit pour ne pas se transformer en une farce absurde.

    L’absurdité, c’est le mec qui habite chez mon voisin depuis trois mois. Un vlogueur américain qui appartient à la catégorie des glandeurs qui bavardent sur Youtube, toujours des mêmes histoires à la con, le Japon réduit à une entité particulière à scruter, lui, venant de sa centralité blanche de la première puissance mondiale, lui, demandant de lui donner de l’argent sur toutes les plateformes de dons, avec ses sponsors commerciaux. Il ne peut pas s’empêcher de ponctuer chaque phrase d’un fuck, d’un fuckin’, d’un mother fucker, d’un anyway, pour raconter des banalités confondantes qui lui assurent ses fins de mois. Les Vlogs, des fois, c’est le triomphe de tout ce qu’il y avait pire dans Le Loft, une sorte de voyeurisme vulgaire cool où n’importe quel crétin sans culture assure ses «15 minutes de célébrité », c’est Loana et Jean-Edouard sans la scène de cul de la piscine. Tous ces touristes occidentaux blancs qui voyagent un peu partout en Asie et font la manche pour se payer leur voyage ou bien font des cagnottes sur Tipee et se baladent avec des GoPro à la con. La version internet des blancs à jumbe en dreadlocks. Des fois, je voudrais que les bourses dégueulent de 90% histoire d’être sûr qu’aucun n’en réchappe. Je les hais.

    Mais bon, « il ne faut pas souhaiter le malheur des gens ». Je me contenterai de les ignorer. Lui, c’est quand même difficile de l’ignorer quand il passe son temps à parler et à dire fuck ou anyway en permanence…  J’ai regardé une de ses vidéos et c’est simplement affligeant.

    J’en parle là en passant, mais bon, ce n’est pas grave. En fait, il n’habite là que depuis que mon (vrai) voisin a été arrêté pour un truc qu’il n’avait pas fait. Ça, ce n’est pas juste. Mais bon, mon voisin ou un autre m’ont affirmé que le système judiciaire japonais ne fonctionnait pas, et là, venant d’américains blancs, ça a failli me faire rire, ce genre de réflexion, parce qu’aux USA, quand on est noir, on se fait carrément buter et si ça n’arrive pas, après s’être fait tabasser, on atterrit dans une prison privée où on doit payer le moindre bout de savon. Et bien entendu comme les prisons sont privées, on a tendance à les remplir de gens qu’ont rien fait… Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce gamin noir buté par des policiers devant chez lui alors qu’il jouait, les voisins avaient appelé pour se plaindre. Ou cette gamine qui avait invité ses amis de l’école et la police avait raflé tous les gamins parce que bien sûr, des noirs qui se rassemblent, c’est forcément des dealers… Alors les white tears sur le système judiciaire japonais, j’avais envie de rire. Et cela malgré le fait, ou plutôt à cause du caractère absolument arbitraire de cette arrestation. Quand à un de ses amis allemands, il m’a dit que « tu vis dans une bulle » parce que je lui faisais remarquer qu’il n’y a pas qu’au Japon et qu’en France également on arrête les gens de façon parfois un peu arbitraire malgré la présomption d’innocence, et je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour aider mon voisin (dont il est super copain, et moi, ben quelque part, j’en ai pas grand chose à faire), là, je l’ai regardé et je lui ai dit « ciao, je retourne dans ma bulle », provoquant chez lui une colère incroyable, il m’a insulté, traité de lâche… Un joli feu d’artifice de straight male middle class white tears qui découvre l’injustice du monde…

    Côté vie privée, j’ai fait une jolie rencontre il y a quelques semaines, il a 27 ans mais il ne reste pas au Japon. Il a quitté Tokyo il y a deux semaines pour Aomori, il y reste jusque mi-août avant de partir pour l’Angleterre. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de crush réel, entendre par là me dire que j’aimerais bien faire quelque chose avec quelqu’un.
    Bon, il m’a vite dit qu’il partait, bref, j’ai compris que c’était pas possible, mais j’ai continué à chatter avec lui, je ne sais pas, le futur est toujours ouvert, et puis je trouvais ça gentil, on n’est pas des sauvages, hein. Hier soir, on chattait, et puis il me dit que son goal est de trouver un boyfriend là-bas. Je n’ai pas répondu, je ne répondrai plus: quand on s’est rencontré, il m’a demandé si j’avais un copain, j’ai répondu que non, et il m’a dit que si ça avait été oui, ce n’était pas possible. Eh bien ça m’a fait comme une sorte de retour sur ses propres mots, entendre que son goal était d’avoir là-bas un boyfriend.
    Le sujet est arrivé comme ça, alors qu’il me demandait mon avis sur un boulot qu’il avait peut être trouvé. Dans le Kent, en pleine campagne. Je lui ai recommandé d’être prudent, que si le boulot ne lui convenait pas, il serait coincé au milieu de nulle part. Il m’a demandé si je pensais qu’il lui serait possible de rencontrer un mec dans le Kent. J’ai répondu, ironique, que je n’étais pas un match-maker et que ma remarque ne concernait que le travail. Et je lui ai donc demandé si finalement il n’allait au UK que pour se marier.
    Qu’il se trouve un mec au UK, je ne suis pas débile, c’est la vie, et c’est tant mieux pour lui. Mais c’est la façon dont il l’a dit, ça a été comme si le naturel sortait, ça a cassé tout le charme. « That is my goal ». Merci pour moi, j’ai pensé.

    Comme 90% des japonais qui partent comme lui, il rentrera au Japon dans deux ou trois ans, la queue entre les jambes, après avoir eu sa dose de queues de blancs, après avoir eu quelques boyfriends, des ruptures, découvert les dépression d’hiver et la vie chère, les amis qui manquent. On en rencontre plein sur les applications de drague, de ces japonais qui ont voulu aller à Gaijinland et qui rentrent passés 30 ans, après plusieurs séparations, des expériences de travail pas toujours marrantes, et qui passent leur temps de mecs en mecs, désillusionnés, voulant repartir mais n’en ayant plus trop l’énergie, reléguant leurs rencontres à des pédés blancs interchangeables. J’en ai rencontré et c’est précisément pour cette raison que je me suis toujours méfié du gaisen (japonais qui ne rencontre que des blancs) moyen. Incroyablement désabusés.

    Je ne leur en veux pas, quand on quitte son pays, c’est toujours avec une bonne dose d’illusion, et je n’échappe pas à la règle. Me concernant, j’ai eu l’incroyable chance de ne pas venir au Japon pour me taper des mecs. J’avais eu ma dose. Je les plains. Pour un heureux, il y en a pas mal qui vivent des trucs pas marrants. J’avais rencontré un gars de 28 ans, une fois, très gentil. Il revenais d’Australie où il était parti après avoir tout quitté pour retrouver son mec… qui l’avait plaqué après deux semaines. J’ai eu l’impression d’être une petite cuiller. Un autre, qui avait rencontré un mec à Tokyo, s’était marié avec lui après avoir quitté le Japon et qui était rentré au Japon après avoir divorcé, et s’être aperçu qu’il n’avait rien à voir avec le type. Un autre, très sympa que je rencontre de temps en temps, il est parti deux ans en Australie et n’a rien rencontré d’autres que des mecs d’un soir. Lui, il s’en sort assez bien, il est encore jeune, mais…

    Dans le quartier de Nichome, le quartier gay le plus populaire, les bars ouverts aux étrangers sont remplis de ces garçons qui ne veulent rencontrer que des étrangers. Et d’étrangers qui acceptent ce statut. Une fois où j’y passais, je me suis fait l’impression d’être entouré de mecs qui avaient tous couché ensemble, j’ai trouvé ça dégoutant et très peu flatteur puisque c’est uniquement la couleur de peau et la nouveauté qui fait le travail. Autant dire que je n’y vais pas.

    En attendant, cette rencontre était très gentille et je suis heureux d’avoir encore en moi la capacité d’aimer, de m’attendrir mais aussi de ne rien sacrifier à moi-même ni à ce sillon que je tente d’approfondir. Ce sera mieux la prochaine fois, et si ce n’est pas le cas, tant pis. Ce n’est pas grave.

    Cette rencontre me ramène à la question de mon avenir ici. Et je crois avoir enfin la réponse. Et je pense que vous savez parfaitement laquelle elle est. J’ai plusieurs choses à boucler, parmi lesquelles ces dettes dont je vous ai parlé, mais il se rapproche, le moment où finalement je vais quitter ce pays. Et sans trop m’avancer, cela peut être plus proche que je ne le prévoyais.

    En attendant, j’ai beaucoup de travail.

  • Cela me fait toujours sourire…

    Cela me fait toujours sourire…

    Cela faisait un certain temps que j’avais envie d’écrire au sujet de réflexions entendues durant les classes et qui traduisent une certaine façon de penser des japonais, mais aussi plus généralement, des êtres humains quels qu’ils soient. Je les rassemblerai sous forme de dialogues, un peu comme je les ai entendues, je les arrangerai aussi pour ne pas avoir la redondance caractéristique de l’exercice. Je veux dire par là que très souvent ces réflexions sont apparues dans des conversations sur un même sujet, alors je vais créer une étudiante Lambda standard, avec le retour des mêmes questions, des mêmes remarques, toutes produites par le même système de pensée auto-centré, le même système éducatif qui au fil des années m’ont amené à réfléchir sur ma propre façon de penser, sur ma propre représentation du monde à partir de ce petit microcosme appelé la France.
    Je vous les livre donc et je suis sûr que vous vous en amuserez, mais aussi que certains y trouveront à se poser la question des bêtises qu’eux même peuvent sortir sur d’autres cultures, d’autres civilisations… Mieux vaut en rire.

    Mon étudiante me dévisage. Je viens de dessiner un soleil sur un morceau de papier et j’ai utilisé un crayon jaune. Et j’écris « jaune. »
    – 違う, qu’elle dit, « tu te trompes », elle n’emploie aucune forme de politesse.
    – Euh… Jaune. Le soleil est jaune!
    – 嘘!
    Je comprends le japonais, je sais qu’elle vient de dire « n’importe quoi ».
    – 赤でしょう!
    Elle me dit que le soleil est rouge. Je lui dit en japonais que les enfants, en France, dessinent le soleil en jaune. Elle s’explose de rire!
    – バカ!
    C’est des idiots, qu’elle répond en s’explosant de rire.
    Je pense que ma tension artérielle vient de monter au plafond, elle a passé son temps à rire et à glousser. Une étudiante débutante, une femme au foyer qui joue du violoncelle trente minutes par semaine.
    Moi, je comprends que notre perception des couleurs pouvait être différente… Le drapeau japonais représente un soleil. J’apprends aussi qu’ils ne sont pas si polis et qu’en position de force, ils peuvent être de vraies peaux de vache.

    – Quand je marchais dans les rues de New-York, il y avait plein d’étrangers.
    – De quel pays?
    – ?
    Elle me dévisage bizarrement.
    – Des étrangers. J’étais à New-York…
    – Des chinois? Des français? Des japonais?
    Elle beugue, elle me regarde encore plus bizarrement.
    – Non, des étrangers. Des américains.
    – Mais les américains ne sont pas des étrangers, à New-York. Les chinois, les japonais ou les français sont des étrangers.
    Elle me dévisage bizarrement.
    – Quand vous êtes entrée aux USA, vous aviez votre passeport, n’est-ce pas? Pourquoi?
    – Parce que je suis japonaise.
    – Voilà, parce que vous êtes étrangère. Les américains, eux, n’ont pas besoin de passeport. Moi, au Japon, je suis étranger, n’est-ce pas?
    – Oui…
    – Eh bien quand je vais en France, le contrôle de mon passeport prend deux ou trois secondes, et vous, vous avez besoin d’un visa.
    – Non!
    – Vous ne faites pas la queue et on ne vous tamponne pas votre passeport?
    – Si!
    – Le tampon, c’est votre visa, vous pouvez rester trois mois en France. Si vous restez plus longtemps, vous avez des problèmes avec la police.
    – Mais que je suis allée en France, et après je suis allée en Italie et je n’ai pas eu de contrôle…
    – Parce que la France vous a donné un visa, et après, c’est l’UE. Moi, je n’ai pas besoin de passeport pour voyager en UE. Vous, si.
    – Donc, dans un autre pays, je suis étrangère?
    – Oui.
    – …
    Elle me regarde bizarrement mais visiblement, elle commence à piger.

    – Je suis allée à Kyôto, il y a beaucoup trop de touristes.
    – Oui, j’ai entendu que les habitants ont des problèmes pour prendre le bus.
    – Oui… Il y a beaucoup trop de touristes au Japon.
    – Ah bon? Il y en a beaucoup un peu partout dans le monde, maintenant…
    – Oui, mais au Japon, c’est vraiment trop!
    – Combien de touristes il y a eu l’an dernier?
    – Plus de trente millions! C’est vraiment trop!
    – Vous savez combien il y en a eu en France?
    – Non…
    – 90 millions…
    – …
    – C’est vraiment beaucoup, non?
    – Oui… Mais au Japon il y en a de trop. Il y a beaucoup de chinois.
    – C’est bon pour l’économie, non?
    – Je ne sais pas, mais il y en a de trop.
    – C’est comme ça, tout le monde veut voyager. Une amie habite au Portugal, elle m’a dit ça aussi, qu’il y a beaucoup de touristes et qu’à cause de ça les restaurants et les loyers sont de plus en plus chers…
    – Oh, votre amie habite au Portugal? C’est joli! Je vais y aller le mois prochain!

    – Oui, les sacs en plastique sont un gros problème.
    – On peut utiliser des sacs en plastique au Japon?
    – Oui, mais le gouvernement a décidé de changer la loi, il faudra payer à partir de l’année prochaine parce qu’il y a les Jeux Olympiques.
    – À cause des Jeux Olympiques?
    – Oui, les touristes étrangers n’aiment pas les sacs plastiques, alors on doit changer.
    – Ah d’accord… Le gouvernement va les interdire? En France et en Europe, c’est interdit depuis plusieurs années.
    – Ah bon? Non, il faudra payer. C’est pour l’environnement, il parait.
    – Quel est le problème?
    – Il y a beaucoup de plastique dans l’océan, ce n’est pas bon pour les poissons et les oiseaux, ils les mangent et ils meurent.
    – En effet! Vous trouvez ça bien, alors, la nouvelle loi, alors?
    – Oui, c’est bien.
    – Vous n’utilisez pas de sac plastique, alors?
    – Ça dépend…
    – Ça dépend de quoi?
    – C’est pratique!

    – Il parait que les français ne se lavent pas… Vous ne vous lavez pas le soir?
    – Euh si, en général, je prends une douche le soir avant de me coucher, et puis je prends une douche le matin avant de sortir.
    – Vous prenez une douche le matin?
    – Oui… Surtout l’été. Pas vous?
    – …

    – Vous aimez les sushis?
    Elle prend des leçons avec moi depuis des années.
    – Euh, oui…
    – 凄い (incroyable)
    – Et le nattô? (sorte de pâte de soja fermenté qui n’a absolument aucun goût ni aucune odeur, vaguement gluante et qui ressemble à un truc en train de moisir)
    – Non, pas vraiment…
    – 確かに (je m’en doutais)! Les étrangers n’aiment pas le nattô!
    – Et vous, vous aimez le nattô?
    – Non!
    – Vous n’êtes pas japonaise?
    – Hein?
    – Je blaguais! Vous mangez du pain?
    – Oui, j’adore ça!
    – Wow, incroyable!
    Elle me regarde, et puis d’un seul coup elle rit, elle a compris le second degré.

    – Pour devenir japonais, qu’est-ce qu’il faut faire?
    – Vous ne pouvez pas devenir japonais!
    – On imagine, c’est pour pratiquer…
    – Ah, on imagine, hein… (petit sourire)
    – Oui!
    – Il faut porter un kimono! Et puis, il faut manger du nattô. ええと (euh), il faut regarder la télévision japonaise, il faut porter le mikoshi pendant le matsuri, il faut apprendre le japonais.
    – D’accord… Vous ne portez pas de kimono, vous!
    – Non, mais je suis japonais!
    – Ah, oui!

    – Si j’étais française, ce que je ferais?
    – Oui…
    – ええと… J’habiterais à Paris… Je mangerais des gâteaux… Je serais une マダム (madame, vision japonaise de la femme élégante)… Je me marierais avec un français (elle rit)… J’irais chez Angelina… J’achèterais des vêtements Chanel…
    – Vous viendriez passer vos vacances au Japon?
    – Non! J’irais en Italie (elle explose de rire)

    – Vous préférez la France ou le Japon?
    – Le Japon!
    – Pourquoi?
    – Parce que je suis japonaise.
    – Oui, je sais, mais c’est pour pratiquer un peu…
    – Je préfère le Japon parce que je suis japonaise.
    – Le Japon, c’est mieux?
    – Oui!
    – Qu’est-ce qui est mieux?
    – Tout!
    – C’est intéressant, moi aussi j’aime beaucoup le Japon. Qu’est ce qui est mieux, par exemple?
    – La cuisine japonaise est meilleure.
    – Par exemple.
    – Le pain.
    – Le pain, c’est français…
    – Oui, mais le pain japonais est meilleur.
    – Ah d’accord. Mais ce n’est pas vraiment la cuisine japonaise. Qu’est-ce que vous aimez dans la cuisine japonaise.
    – Tout… parce que je suis japonaise.

    – Qu’est-ce que vous avez fait pendant les vacances?
    – Avec mes enfants, on a fêté Noël.
    – Oh, c’est sympa, qu’est-ce que vous avez fait?
    – On a mangé du poulet et un gâteau.
    – C’est bien!
    – Et vous? Il y a Noël dans votre pays?
    – En France?
    – Oui!
    – …

    – Vous aimez le beurre?
    – Euh, oui, je suis français. On mange beaucoup de beurre, en France!
    – Ah bon? Comme au Japon?

    – La France est très dangereuse!
    – Pourquoi?
    – Il y a des pickpockets, et puis il y a des テロ.
    – Des terroristes?
    – Euh… Oui (j’écris le mot terroriste, elle prends note)
    – Et au Japon?
    – Il n’y a pas de terroristes et il n’y a pas de pickpockets.
    – Ça c’est vrai.
    – Oui, le Japon est très sûr.
    – C’est vrai, mais en France il n’y a pas de tremblements de terre ni de typhons.
    – Ah bon? Il n’y a pas de typhons?
    – Non!
    – Et pas de tremblements de terre?
    – Non!
    – Ah, c’est bien… Vous avez combien de saisons?
    – Ben il y a quatre saisons, en France!
    – C’est vrai?
    – Oui!
    – Mais il y a beaucoup de… (elle baisse la voix)… des noirs…
    – Oui! Et…?
    – Ah…

    – Non, le Japon n’est pas asiatique.
    -… Ah bon…
    – Le Japon est très différent de la Corée ou de la Chine.
    – Bien sûr…
    – Il y a quatre saison! Le Japon est comme l’Europe.
    – Mais en Europe on n’écrit pas en Kanji, on ne mange pas de riz et on n’est pas bouddhistes.
    – Oui, au Japon on mange du riz et on est bouddhiste.
    – Ça, c’est l’Asie, non?
    – Non, le Japon n’est pas asiatique.

    Les japonais ont une représentation du Japon totalement auto-centrée et schizophrénique à la fois… Un désir d’être totalement occidentaux, et en même temps de se distinguer radicalement. Une curiosité insatiable pour l’étranger et en même temps des préjugés ramassés on ne sait pas trop où et mêlés à une ignorance naïve. J’ai souvent été surpris par le peu d’utilisation d’internet pour collecter des informations sur les pays étrangers, de la part de mes étudiants.
    Je vous livre ici un petit florilège de ces conversations qui il y a longtemps m’agaçaient mais qui maintenant me font sourire parce que finalement je suis persuadé que les français en sortiraient de belles aussi.
    Mais quand même elles me révèlent  de gros problèmes d’estime de soi dans cette obsession à ne pas être asiatiques…

    Je vous livre le plus sympathique pour la fin. C’était un pilote ANA.
    – Qu’est-ce que nous feriez si vous étiez français?
    – Je me marierais avec une italienne.
    J’ai explosé de rire parce que cette réponse, je ne l’attendais pas du tout, et j’ai pensé que quitte à s’imaginer une vie pour pratiquer le conditionnel présent, il avait bien raison.

  • Juin…

    Juin…

    Nous voici donc au mois de juin. Déjà. Le temps est passé très vite et ce mois de Ramadan n’a pas été moins rapide que celui de l’an dernier, bien qu’il fut cette fois très diffèrent. J’ai été pris cette année dans un mouvement intérieur d’introspection, de solitude avec un puit de tendresse incroyable dans mon cœur, je veux dire vraiment, un peu comme un gamin de quinze ans qui découvre le monde et l’amour. Saurais-je garder mon cœur ouvert? Je n’en sais rien. Je ne célèbre pas la fin du mois de Ramadan, je veux méditer dessus, je veux l’utiliser comme une arme intérieure pour être plus fort et marcher droit sur ma route sans dévier, exactement comme je l’ai fait durant ces trente jours en cuisinant chaque soir, en prenant le temps, en ne cédant jamais à la facilité d’un grignotage ni en découvrant que la faim était en partie une illusion née de l’habitude qu’on en a. J’ai déjeuné ce matin mais j’ai réduit les quantités, je n’ai pas, en revanche, hésité à boire beaucoup, énormément d’eau. La soif est quelque chose de très vicieux, on ne la ressent pas, mais on la ressent quand même, très profondément. J’ai perdu 3/4 kilos.

    Et puis cette fin de Ramadan, confuse, entre une quasi-unanimité à interrompre le jeûne mardi, et la Malaisie qui décide pour mercredi. Je me suis aligné sur la Malaisie. Quand on fait quelque chose volontairement, on ne peut pas tricher, je ne pouvais pas célébrer l’Aïd le mardi car c’eut été un peu comme me débarrasser du Ramadan puisque le lundi soir, ici, il était certain que ce serait mercredi. Confusion certes autours de moi, mais pour moi, en moi, un roc.

    J’ai mercredi matin fait un grand ménage sur ce site, supprimé plein de plug-in que je n’utilisais pas ou qui ne marchaient plus et ralentissaient mon site. J’ai aussi mis à jour le mois, et voici donc ce site parfaitement au point. En fait, j’ai passé un mois à revoir mes priorités dans ce que je fais et dans comment je le fais. Mon appartement est ainsi bien mieux rangé, bien plus propre. Pas qu’il ne le fut pas avant, mais j’ai jeté des choses inutiles et tout est bien plus accessible et pratique qu’avant. Je crois que c’est aussi cela, ce mois. En donnant de l’importance à un mois en particulier, on apprend à regarder sa vie, ce qui nous entoure, comment on vit. Il y a eu une semaine remplie de regrets, où je me suis jugé très sévèrement, et puis vient le moment des solutions pratiques. J’ai en un mois beaucoup avancé.

    Alors voilà le mois de juin, les températures sont désormais très agréables et nous entrons dans le 梅雨, la saison humide (je vous ai déjà expliqué pourquoi je n’aime pas le terme de « saison des pluies » qui ne colle pas du tout au Japon). On en ressent déjà les premiers effets mais visiblement, la pluie est arrivée.

    J’arrête ici ce billet qui sera donc très court, je voulais juste dire bonjour et célébrer avec retard, d’une façon très modeste et très discrète l’Eid el Fitr. Car comme je vous le disais, je suis désormais dans la perspective de reprendre tout de zéro. Pas recommencer, pas supprimer. Non, reprendre de zéro en utilisant tout ce chemin parcouru, tout ce qui a été construit, sur ce blog et dans ma vie. Quelle plus belle occasion que cette nouvelle journée après un mois de jeûne et d’introspection que de reprendre une route, modestement, sans clinquant. Mais solidement. (billet écrit mercredi matin, légèrement retouché)

    Bonne journée.

  • Promenade de juillet

    Promenade de juillet

    Shinjuku Gyoen 9

    Soleil, chaleur de juillet, la saison humide est passée, voici venue la saison du soleil brûlant, des matsuris, du vert qui explose de partout…

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  • Quotidien

    Quotidien

    Beaucoup de gens sont hantés par la mort, avec les ans, moi, j’aurais envie de dire que c’est par la vie, que je suis hanté. Ça va si vite, une vie.

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  • Dé-hibernation

    Dé-hibernation

    J’attend la pleine lune de demain pour sortir de mon hiver. J’ai passé ces quinze derniers jours à penser à ce que je vais faire, alors. C’est cela, ma nouvelle année à moi.

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  • C’était il y a douze ans…

    C’était il y a douze ans…

    – Merde… T’as fait une grosse connerie, là, tu ne peux plus revenir en arrière… T’as pas l’air con…

    (suite…)