Vendredi 14 avril 2006

V

Bon, j’allais pas perdre 107 ans pour vous trouver un titre, hein… Alors la date, rien que la date, et puis c’est tout.
Je suis allé visiter hier le site que TB dédie à ses traductions d’articles du journaliste Joe Bageant (lien sur le côté et ici). Froid dans le dos. Comme vous l’aviez remarqué et comme je vous l’ai écrit, je suis en pleine phase aigue de homesickness : principal symptôme, envie de plaquer Jun, pas envie de sortir de chez moi, mal au bide comme à la veille d’un examen, etc… Mercredi soir, je devais retrouver Jun, j’ai annulé. Il m’a répondu que si je ne voulais plus le voir, j’avais qu’à lui dire. Depuis, ça me rajoute le soucis supplémentaire des sentiments que je lui prêtais à mon égart… J’aurais peut être du en profiter, finalement, mais d’un autre côté, pas comme ça, par mail, je me dis, alors on se voit ce soir, on sort un peu et puis on verra demain matin…). Je dois commencer à vivre ici maintenant que je m’y sens dans mes habitudes, que le salaire tombe tous les mois. J’avais l’objectif “mi-avril” comme objectif numéro 1 : nous y sommes. Et ça tombe bien, mon homesickness est parfaitement synchro !
Bref, comme je suis déprimé, mais vraiment déprimé de chez déprimé, j’ai rouvert mes trésors cachés. Je vous en ai offert un hier, ce texte écrit en 2002, à l’écriture (volontairement) pompeuse, “empapaoutée de morve” (Léo Ferré) et de cette suffisance middle classe cultivée incarnée par ce repas de fromages… Le Pen milite et nous mangeons des fromages… Peut être faudrait il, avant d’arroser d’un chateauneuf du Pape 1999 un Chaource, un Rocquefort et Brie de Melun, faire nous aussi une petite prière :
“Nos ancètres, prolétaires, hommes, femmes, enfants, morts dans les mînes, dans les luttes, tombés à Chicago un premier mai et que nous honorons chaque années en une journée de lutte pour que le travail ne soit pas une fatalité mais le moyen de notre réalisation, pour que les hommes, les femmes, un jours ne soient plus les esclaves de conseils d’administration anonymes qui décident de leurs sorts mais les acteurs de leur vie et des citoyens en leur cité, je vous remercie et vous suis reconnaissant. Que ce repas raffiné, l’Etat-Providence et que mes RTT soient le juste retour de vos luttes et que les prochaines produisent elles aussi abondance et confort aux générations futures. Hommage”
Peut-être une telle prière nous ferait la joie plus modeste et rappelerait-elle que notre aisance ne va pas de soi mais qu’elle est une réalisation de longue date, le produit d’une culture, le fruit d’une espérance et le dur labeur de nos luttes passées, que l’oublier c’est déjà régresser et céder la place à ceux qui font d’autres prières…
Ce “plateau de fromages”, je le retrouve en filigramme dans les textes de Joe Bageant et j’en suis gré à TB car je me sens un peu moins seul. Chez Joe Bageant, qui a décidé de nous montrer la réalité d’une Amérique puritaine, voyant le diable (pour de vrai), et croyant à la fin du monde (pas au cinéma, non, bientôt, “tout simplement”), qui va à la messe pour entretenir et développer cette vision du monde, pour qui la mort n’est pas grave et en qui même elle rend un véritable culte car purificatrice, le vrai problème, c’est l’Amérique cultivée, urbaine, qui ne se rend compte de rien et qui pense que de toute façon, les Démocrates reviendront au pouvoir. La même chose qu’ici, le même refus de voir la réalité, c’est à dire que faute d’avoir continué à penser, à raconter, à lutter, à force de nous lover dans les sofas du design, de la liberté sexuelle et du pouvoir d’achat qui ramolit les fesses mais que plus de pouvoir d’achat permet de raffermir à coup de crèmes, de gym et de chirurgie, d’alimentation saine, crétoise ou biologique, végétarienne ou dissociée, eh bien, nous sommes sur le point de perdre l’essentiel : notre liberté. La liberté se restreint d’abord pour l’immigré, pour qui on limite la liberté de mouvements. Limiter la liberté aux seules marchandises est une atteinte fondamentale aux libertés.
Je suis un ultra-libéral. Comme Marx, je suis un libéral conséquent, je constate (pas besoin d’avoir fait de grandes études pour le constater) que le libéralisme économique tue la liberté. Regardez en France, les émeutes de l’automne (dont on ne parle plus… eh bien moi, maintenant, je vais vous en parler, car c’est maintenant qu’elles sont intéressantes). Comment voulez vous que dans pays qui produit 5 millions de chômeurs, vingt millions de salariés au pouvoir d’achat en berne, on convainc des jeunes entourés d’un urbanisme désolant où ne dominent que de gigantesques centres commerciaux gavés de produits de marque qu’il faut avoir pour être quelqu’un comme le martèle une publicité essentiellement ciblée sur ces mêmes jeunes, comment voulez vous que ça ne pète pas ? Comment voulez vous que dans une société qui glorifie la marchandise au point de réserver aux salariés le sort de vieilles chaussettes usées (de plus en plus même : on recycle les compétences des chômeurs ET les chaussettes usées), où les gagnants ont de l’argent, passent à la TV, portent de plus en plus souvent les signes d’une richesse ostentatoire à forte valeur sexuelle ajoutée (abdominaux, seins et lèvres refaits, etc…), où les programmes de télé-réalité vantent les mérites du chacun pour soi, comment voulez vous avoir de “jeunes citoyens matures et raisonnés, aptes à faire des choix conscient, à agir avec tact, diplômatie, civilité, à revendiquer avec méthode si le besoin est, à réfléchir et formuler des propositions, négocier”… ???
Je vous parle de ces émeutes produites par le société capitaliste libérale et qui ne seraient jamais produites dans nos bonnes vieilles social-démocraties d’autrefois, non pour vous parler de ces émeutes mais pour vous parler de liberté. Leur principal résultat a été l’application d’un couvre feu, donc d’une restriction permanente des libertés, qui n’a guère soulevé d’opposition. Je constate donc, et Marx a fait ce constat là il y a bien longtemps, que pour sauvegarder la liberté des marchandises, on réduit la liberté des hommes.
Qui donc osera soutenir que le libéralisme économique est le garant des libertés politiques ? Pour divers raisons de prédominance sociale, l’un et l’autre ont connu un progrès concomitant : il fallait sortir d’un ancien régime qui accordait peu de place à l’enrichissement individuel, il fallait sortir de la société de l’honneur, de la vertue pour pouvoir spéculer, spolier, accumuler ET avoir le pouvoir politique qui autorise tout cela. En France, cela fut le rôle de la Révolution et plus encore des grands brassages successifs que furent l’Empire et la Révolution (je vous renvoie à Balzac, il raconte tout cela mieux que moi). Mais maintenant que le pouvoir est réellement détenu par les possédants (tout est privatisé, partout, et en France quelques grandes familles concentrent la propriété, comme avant la dernière guerre, avant qu’elles ne collaborent toutes avec Hitler, Mussolini, Franco, Salazar par peur du péril rouge…), quel besoin de défendre la liberté ? En Italie, c’est Berlusconi et les néo-fascistes qui s’appellent Casa del’ Liberta ! Il n’a cessé de casser le pouvoir de la Justice, de la télévision publique, il a changé la loi électorale en une mixture proprement liberticide et amnistié mafieux et financiers véreux : est-ce cela, une maison des libertés ? Georges Bush n’a d’autre mot à la bouche que “liberté”, mais n’a de cesse de violer les droits civiques, ceux là même qui fondent l’Amérique depuis 1776 ! Est-ce cela la liberté ?
Leur liberté est une liberté de l’économie, une jungle sociale dans laquelle l’homme se débat comme il peut, avec les miettes qu’on veut bien lui concéder. La liberté économique est l’ennemi de la liberté individuelle.
Les textes de Joe Bageant reposent ce postulat de manière simple. Pour faire vivre une démocratie, il faut une école qui forme des citoyens, il faut une exigence morale publique forte, il faut une ambition politique qui ne soit pas celle des puissants mais celle de la raison. Il ne faut pas avoir peur de heurter les puissants. Je me sens, en tant que libéral politique, en parfaite harmonie avec sa crainte. Crainte de voir les puissants, les riches propriétaires, manipuler les masses, les monter les unes contres les autres, aux Etats-Unis à l’aide du fondamentalisme, ici à l’aide de la peur de l’autre et, qui sait demain, à l’aide du fondamentalisme aussi. Dans le monde Arabe, les puissants et les riches d’Arabie Saoudite ont déjà bien avancé sur cette voie.
Et je déplore avec lui que nous, pendant ce temps là, nous n’ayons d’autre ambition que gagner du temps, ou jouer les baba cool à Porto-Alègre. Et d’autre horizon que des plateaux de fromage qui, à chaque nouvelle capitulation en rase campagne, prennent un goût toujours plus amer, acre.
“Nos ancètres, prolétaires, hommes, femmes, enfants, morts dans les mînes, dans les luttes, tombés à Chicago un premier mai et que nous honorons chaque années en une journée de lutte pour que le travail ne soit pas une fatalité mais le moyen de notre réalisation, pour que les hommes, les femmes, un jours ne soient plus les esclaves de conseils d’administration anonymes qui décident de leurs sorts mais les acteurs de leur vie et des citoyens en leur cité, je vous remercie et vous suis reconnaissant. Que ce repas raffiné, l’Etat-Providence et que mes RTT soient le juste retour de vos luttes et que les prochaines produisent elles aussi abondance et confort aux générations futures. Pardon”
Dehors, Tôkyô,
Suppaiku

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • Tu fais des repas de fromage au Japon ? P’tain, t’as les moyens ! (^o^)

    J’aimerais tant pouvoir me désintéresser totalement de la politique. Être un consommateur priapique, blâmer les pauvres, les bronzés et les fonctionnaires pour toutes mes aigreurs, ne lire que l’Équipe et m’abonner à Eurosport. Cela semble si confortable la connerie. Au lieu de cela j’ai pris ma carte au PS figure-toi ! Je n’en attends rien, je suis juste curieux de voir à quoi cela ressemble de l’intérieur. Déjà, j’ai trouvé des motifs d’amusement : ils sont débordés par les inscriptions. Si, si.

    « Avant 1914 la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes gens, quand je leur raconte qu’avant 1914 j’avais voyagé dans l’Inde et en Amérique sans posséder un passeport, sans même en avoir jamais vu un. » — Stefan Sweig

  • Tu as le vrai spleen de la France.

    Tu veux qu’on t’envoi un bout de Sarko pour oublier ta nostalgie ?

    Je te donne mon remède : re-goûte pour comprendre comme cela etait mauvais. Quand il m'arrive de me plaindre de mon quartier de boulot, HOP, je retourne à Barbes. Je suis vite guéris. Certes, c'est moins facile pour toi. Mais il te reste les journaux & TV5 pour garder un mauvais goût de France dans la bouche.

    De Paris une fin de vendredi de Paques.

    Biz Beau Reste.

  • Le homesick, c’est difficile a empecher. Normallement, quelques semaines après l’arrivée en terrain non conquit (sans doute parce que le corps se rends soudain compte que c’était par que pour quelques jours de vacances), et peut-être aussi après quelques années, quand, bien occupé et comblé par sa vie japonaise, on s’apercoit que petit à petit on s’est déphasé par rapport à sa vie precedente, et qu’on a le cul entre 2 modes de vie. Pas à l’aise en rentrant en France, mais toujours un gaijin au Japon …
    Puis après ca passe ^^;

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