Un billet de temps gris

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Temps gris et doux, métro ligne Hanzômon, deux dames en kimono devant moi, il est 12:45, et je suis en route pour le travail. Hier matin, la balance indiquait 12 kilos de moins, ce matin, retour à un plus raisonnable 11,3 de moins. Je dis raisonnable car une baisse équilibrée doit être douce. Je porte un masque sur le nez, comme beaucoup de monde, moins à cause des pollens qui sont encore peu nombreux, mais plutôt à cause de la grippe qui sévit en ce moment. Elle n’est pas très forte cette année, mais je ne suis pas très chaud pour l’attraper.

Beaucoup d’étudiants à l’école, mon emploi du temps est très chargé. Il y a plusieurs étudiants en anglais qui m’ont réclamé, j’assure donc et le français, et l’anglais, et c’est assez fatiguant car les leçons s’enchainent les unes après les autres sans réelle coupure. Cependant, le temps passe très vite et mes étudiants sont très gentils dans l’ensemble.
Température clémentes donc, aujourd’hui, sous un ciel couvert. Je suis allé consulter le Blog de Fukushima, et force est de constater que la situation, stabilisée à l’automne, semble être de nouveau hors contrôle : le gel attaque les canalisations où, associé à la forte pression des immenses quantités d’eau injectées, il provoque des fuites. La radioactivité ne cesse d’augmenter depuis une semaine dans le voisinage de la centrale, et c’est de nouveau l’inquiétude dans le département de Fukushima où on relève des pics 20 à 30 fois supérieurs à ce qu’ils étaient, pourtant déjà élevés, il y a quelques jours. Ironie, il y a une semaine, me promenant avec Jun, nous avons vu une publicité pour le tourisme dans le département de Fukushima. Une affiche où tout était calibré : la vache (le lait est sain…), la petite camionnette de livraison (les fruits et les légumes sont délicieux), une personne en kimonos (un département de fêtes et de traditions), beaucoup de monde autours (un peuple laborieux et courageux), tout ce beau monde dans un champs sous la neige avec des arbres au loin (la nature…). Et comme on est au Japon, la perspective d’un cadeau pour les 10000 premiers visiteurs à y réserver un séjour, dans le cadre d’une « kanpen’ » (campagne publicitaire). Jeu de mot entre chance (fuku) et le nom du département Fukushima). Tout va bien, revenez, les amis, semblaient dire les pauvres bougres gavés de césium, de plutonium et autres saloperies cancérigènes.
En limitant autant que faire ce peu le problème à un tsunami, à un tremblement de terre et en parlant de la catastrophe nucléaire au passé, c’est tout un fantastique mensonge qui se met en place, un mensonge qui ne protégera pourtant pas, à la prochaine alerte grave, d’être évacués jusqu’à plus de 250 kilomètres… La radioactivité est invisible, les cancers se développent sur une durée de 30 ans, alors, pourquoi inquiéter le peuple. Il y aura bien un moment où toutes ces badernes, devenues vieilles et grabataires, devront, face au caméras du monde entier qui rendra hommage au même moment à « l’âme japonaise », s’excuser en courbant l’échine après avoir dit, des sanglots dans la voix, qu’ils ne savaient pas…

Reste que ça craint vraiment à Fukushima. Ah, oui, arrêtez de dire la centrale de Fukushima Daiichi, ça m’énerve. Dites, au choix, Fukushima (genpatsu) dai-ichi, ou bien dites unité (dai) un (ichi) de la centrale nucléaire (genpatsu) de Fukushima. Mais le mélange de deux m’énerve au plus haut point… Comme quand je vois Kyômizudera temple (temple : tera), ou Kamogawa river (river : kawa). Ca m’énerve… Imaginez, Elisabeth deux, the second… Remarquez, les français parlant du Japon ne sont pas à cela près. Traduire « Ken » par « préfecture » comme on le fait en anglais, alors qu’il s’agit d’un département (une préfecture est en français une associée à une ville, appelée chef lieu), montre bien le problème. Alors, de grâce…
Enfin. Ça m’énerve surtout car, l’événement étant celui que l’on sait, ça ajoute un côté mythologie populaire, celui de « l’accident de l’unité un de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi » (avec majuscule à « dai », pourquoi se gêner…). En fait, il faudrait, pour être exact dire l’unité un de la centrale nucléaire du département de Fukushima, et ensuite détailler les réacteurs (il y a 4 réacteurs pour l’unité un, et 2 pour l’unité deux).

Je suis à l’école, il est 1:50 de l’après-midi, ma première élève arrive dans 25 minutes. Une femmes amusante. Elle ne veut pas trop étudier, je lui impose donc des tâches qui nécessitent toutes ses ressources, et un peu plus, ce qui permet de réviser ou étudier un point nouveau. Il y a eu Blanche Neige, et en ce moment, c’est La Belle et la Bête. Elle se débrouille bien. Elle est d’Osaka, elle est sympa. Elle a un curieux dada : elle photographie son nounours, qu’elle habille, à table, dans la rue, en voyage, etc… Je lui ai conseillé de faire un blog.
Ce soir, je termine à 9 heures. Ce ne sont pas les cours, qui me fatiguent, c’est ce très long temps de transport jusqu’à Yokohama, tous les jours, et qui m’oblige à partir à midi pour rentrer souvent le soir vers 11 heures.

Le redoux aujourd’hui va peut être permettre aux fleurs de pruniers, mais aussi aux camélias, de commencer, enfin, à fleurir. Tout est si en retard, cette année. Comme vous pouvez le voir dans les galeries, les feuilles des arbres d’hiver, elles, tournent au jaune, au brun, et semblent se recroqueviller, privées d’eau et desséchées par le vent. La teinte dominante se fait donc bleue (le ciel), verdâtre (les feuilles de certains arbres) et brunes (d’autres feuilles), le tout sous la lumière jaune/blanche du soleil. C’est triste et beau à la fois. Mais on rêve d’y voir enfin apparaître les premières touches de couleur de l’année.
Jun m’a appris que le gouvernement japonais avait introduit l’enseignement des arts martiaux obligatoires dans les écoles japonaises, sous prétexte que s’y reflète l’esprit du Japon. Un pas de plus dans le nationalisme et le militarisme. En effet, pourquoi n’a t’il pas choisi l’art des fleurs, l’art du thé, l’art de la poésie, le kabuki et le noh… C’eût été bien plus riche. Toujours cette manipulation de la psyché nationale visant à faire des japonais un peuple de guerriers samurai, quand cette classe représentait, comme dans l’Europe médiévale, pas même un pour cent de la population.
À cet égard, une récente étude a révélé que les habitants d’Edo étaient fortement sous alimentés. Eh oui, toute la production agricole était accaparée par la classe dominante : le Japon était, et reste, un pays incroyablement inégalitaire. Tous ces jeunes qui mangent des nouilles déshydratées une fois par jour, à Yoshinoya l’autre fois, avalent une bouteilles de vitamines, un café en conserve et un sandwich bourré de sucre et de graisse Yamasaki sous plastique acheté au convenience store pour le petit déjeuner laisseront certainement des squelettes qui révéleront aux archéologues du futurs les mêmes carences en calcium, protéines et minéraux que leurs ancêtres. Seules les traces de mutations liées à l’exposition à des matériaux radioactifs apporteront leur lot d’originalité… Alors, le « pays des samurai ». Imaginez, en France, si on introduisait les arts chevaleresques dès l’école primaire car on serait le « pays de Jeanne d’Arc et des chevaliers ». Jolie construction idéologique du nationalisme…

Voilà. J’ai un article que mon ami Thomas attend à corriger. J’ai à écrire ce que m’a inspiré le dernier livre de Didier Lestrade. Et un autre article qu’il me semble judicieux, éventuellement, de fondre avec mes considérations sur le livre de Didier.
Je passe de plus en plus de temps à apprendre à manipuler Photoshop, Lightroom et Sigma Photo Pro. C’est un vrai travail, et je doit me pencher sur ma façon de travailler. Et puis, j’ai mon roman, que je souhaite terminer ce printemps. Quel travail…

De Tôkyô,

Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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    • Bonjour,
      Ca faisait longtemps que je n’avais pas visite ton site. Desole. Gros repli sur moi meme depuis le seisme, en fait. J’ecris mais me cultive et m’enrichis peu, tout recroqueville. Enfin, depuis quelques semaines, je remets l’esprit dehors. Ton commentaire comme une invitation a aller regarder.
      Alors comme ca, tu nous a quitte ? Chepa pourquoi, ca m’a file le bourdon. Photographies, bla et miettes comme ultime trace…
      Je n’ai pas une grande activite. Je sors d’une veritable hibernation, je me bagarre contre moi-meme depuis des mois : j’ai le coeur qui palpite a la moindre secousse. Je reve parfois de seismes. Et Fukushima n’est pas loin… Ce n’est pas une obsession, juste une presence sourde. Je ne fais donc que recommencer a ecrire, ne fais que recommencer a lire, a m’interesser. Cet hiver, j’ai utilise le net comme un enfant, butinant les couleurs et les formes comme on consulte un grand livre d’images.
      Bon ben, bonne journee au froid pays de la Freebox,
      Madjid

  • Merci pour les jolies choses que tu écris dans le billet suivant, ça fait plaisir de savoir que quelqu’un dont on apprécie ce qu’il fait, apprécie aussi, incidemment, ce que je fais (ou essaie de faire). Si, j’admire ton activité (même dans l’hibernation), l’écriture, les photos, le dire-franc et le dénudé (qui est aussi un vêtement), et toutes ces choses qui sortent au-delà de la sphère immédiate, les articles, Minorités, l’engagement.
    “De retour”, oui. Ce fut un retour actif-passif, un partir un peu à contre-cœur (j’avais commencé de construire des choses, de fait abandonnées comme on décide de s’amputer d’un membre), un changement peut-être bienvenu, que je m’accepte aussi parce qu’il est déjà là (et puis on refait un nid, d’instinct). Le spectre d’un grand tremblement s’est dissipé, et cela, c’est une crainte pesante et omniprésente qui disparaît du fond du cerveau et du corps, celui que d’un moment à l’autre tout peut disparaître. Bref, retrouvé des conforts et inconforts, physiques et psychologiques, variés, dont je me ressouviens, ou que je découvre (le contraste aide à la définition). C’est un retour qui est aussi un aller, avec lequel est venu un sentiment accru d’étrangeté, d’aliénation ; mais ce n’est pas nouveau (l’incroyable de tous ces gens qui vaquent comme si de rien n’était, l’incroyable quotidien) et ce n’est pas non plus désagréable.
    En tout cas de peu continue : invite-y toi de temps en temps ! Allez, le samedi c’est boulot.

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