Billet de fatigue

B

Ligne Tôzai, 12:25, en route pour le travail, ciel gris, vent glacé.
Hier, commentaire de N, dont vous trouverez au bas de cette page un lien vers le blog, De peu pour faire un monde. Un blog dont j’admire véritablement la constance, la lente emprunte profonde et l’originalité : les photos s’y mixent avec de courts textes qui dépassent l’humeur et frôlent souvent la poésie, quand ils ne sont pas, simplement, des poésies bercées d’images. C’est rare, quand j’admire un blog. Il y en a tellement, et l’exercice est tellement individuel que parler des autres blogs est assez casse-gueule. Et pourtant, celui-ci le mérite vraiment car il marque le net francophone-Japon de son emprunte particulière terriblement sensible. Jetez un coup d’oeil aux photographies. Ces ciels à l’infini qui alternent avec ces noirs et blancs crus comme des croquis jetés à la va-vite au fusain, ne retenant que l’essentiel : une forme, un contraste, une ombre ou une lumière crue. Comme le ciel, quoi. Un blog que je suis comme cet autre blog, Eclectic Gipsyland. Deux styles différents, puisque Cécile, elle, présente son travail tout en fil et en couleur. Mais pour moi, comme deux livres d’images quand mon esprit trop fatigué, lassé de lire les nouvelles ou d’argumenter sur Facebook, de travailler, ne peut plus rien ingurgiter; ils sont des havres de paix. L’un, inondé de couleurs et de formes m’invite au rêve (je ne me remets toujours pas des somptueuses roulottes), l’autre me berce d’une mélancolie du quotidien, pas triste, mais juste un peu fragile parfois.
Ces derniers mois, je n’étais pas retourné sur le site de N. Suite à son très bref commentaire, hier, j’y suis allé, et j’ai découvert qu’il était rentré en France, qu’il nous avait quitté.
Étrange sensation.
Le voile qui se soulève sur le tabou que cache chaque Français du bout du monde et auquel il ne veut pas songer : il y a donc un « après »? La simple lecture d’un billet où N explique qu’il lui faut se réhabituer jusqu’aux visages m’a donné un étrange, très étrange sentiment. Une forme de tristesse profonde, un sentiment d’arrachement. En face de moi, une jeune japonaise, d’horribles chaussures à semelles compensées en velours rouge comme les imposent les dernières collections, ses cheveux châtains, son keitai décoré de brillants, je la regarde, et j’imagine soudain une française en jeans, mal peignée, des chaussures quelconques, elle tire la tronche, et cette idée que j’avais oublié, ce décompte fatal en moi qui me revenait toujours et qui ressurgit, là, comme si j’étais en France, « une chance sur 5 qu’elle vote Front National. »

On ne quitte jamais son pays par hasard. Il y a toujours un mélange de curiosité, d’envie d’ailleurs et d’attrait pour une autre culture (n’en déplaise à Alain Finkelkraut et aux tenants du monoculturalisme, je m’autorise à penser un pluriel au mot « culture »). Mais il y a toujours, aussi, quelque raison secrète, une fuite, quelque part, cette envie de « se casser » sans laquelle il n’y aurait pas de départ. Ces jeunes français excédés par le chômages dans les années 90 et qui partirent pour Londres. Ceux qui se sentent étouffer dans une France qui clame l’universel et se recroqueville sur ses propres auteurs, ses propres débats, ses propres tronches, et qui partent pour la vaste Allemagne, ce poumon de l’Europe, pour l’aventureuse Espagne ou l’imprévisible Amérique.
Moi, en France, je ne pouvais plus. Se sentir étranger dans son propre pays m’était devenu ingérable. C’était pourtant un sentiment qui me rattrapait toujours. Au hasard d’une élection, « les Arabes » de Le Pen, les « plombier polonais » d’une gauche xénophobe, les « salaires de roumains »… S’y rajoutait cette injonction à choisir son camps sur « la laïcité » et le foulard. Ben oui, que je trouve ça débile, ce foulard! Mais que je dise qu’une loi n’est pas nécessaire fait-il de moi un terroriste ? Un exploiteur des femmes ? Que je dise que plutôt que se focaliser sur cette question, on ferait mieux de reparler de luttes de classes, où on s’apercevrait de tous les intérêts convergents de ces jeunes femmes voilées et de celles qui ne le sont pas en terme de salaires, d’image dans la publicité, de représentation politique, d’accès à l’avortement et à toutes formes de prévention des maladies, des grossesses non désirées, fait il de moi un « partisan », que l’on regarde de travers avec en coin cette arrière pensée non formulée « tu penses comme ça parce que tu es arabe »… Combien de fois l’ai-je entendu, si fort, ce sous entendu non exprimé. Cette connasse qui balance « tu mens » quand je fais mon exposé sur le 17 octobre 1961 en licence, et la prof, cette burne, qui se lance dans une explication méthodologique sur les problèmes de l’« histoire récente » et concluant qu’elle aurait du me mettre en garde, « particulièrement vous, si c’est un sujet qui vous tiens à cœur ». Connasse !
Non, la France, ce n’était plus possible. Ici, je tempête souvent contre la xénophobie ambiante, mais j’y ai une secrète satisfaction : ici, les « nègres », ce sont tous les etrangers. Tous dans le même sac, he he he! Et ce n’est pas mon pays : je sais que je suis étranger, ici, ça me blesse finalement assez peu, et je sais que mon père a vécu bien pire, et ma mère avec lui. Mais en France, mon pays, ma langue, mes paysages, mes souvenirs et mes amis, son « époque moderne » dont la musique, les mots, la sensibilité, les vêtements m’illuminent chaque fois que je les retrouve, non, ce n’était plus possible…
Voilà le voile qui se lève sur mon tabou intime. J’adore la France. Vraiment. Et je me considère vraiment amoureusement français. Je n’aurais jamais fait de politique si je n’avais pas eu au fond de moi l’envie de l’améliorer, de la faire plus belle et plus proche de ce qui constitue une part profonde de son rêve (la France est un pays de diversités unifiées, depuis des temps très anciens…). Mais j’étais fatigué. Je m’aperçois à la lecture du blog de N que je le suis encore un peu. Même si, curieusement, le fait d’en parler aussi facilement démontre que j’ai avancé, aussi, sur ce sujet…
Visitez donc son blog, il le mérite… Des photos, des pensées intimes, des pensées furtives. C’est léger en sachant, parfois, être profond. J’aime l’intimité partagée.
Au contact de l’intime partagé, je me dis, tiens, il/elle pense comme ça, tiens, ben oui, il y a des gens qui voient les choses sous cet angle là. Et pourquoi pas ? Et il m’arrive d’être jaloux quand c’est joliment dit…

Un billet de fatigue. On croit que se reposer, je veux dire, se retirer du monde, se mettre en retrait, se lever plus tard comme je le fais, fureter sans trop se concentrer procure du repos. Détrompez vous. Ce qui est valable pour les uns ne l’est pas pour tout le monde. Je suis un actif, et même un hyper actif dans l’âme, je ne tiens pas en place, parfois. Mais j’ai parfois besoin de laisser passer, de mettre une pose. Cette fois-ci, j’en ai profité pour perdre du poids, ce qui est une première. J’ai passé ces trois derniers mois à me recentrer sur moi. J’ai tout fait en dilettante, mais j’ai toutefois fait pas mal de choses. J’ai passé sur ce site des heures et des heures à tester des changements, cela peut paraître futile, cela m’a paru fondamental : je veux tout à la même place, qu’importe si c’est trop volumineux, je ne veux plus d’éparpillement, cette caractéristique de ma vie depuis l’âge de 7 ans, quand mes parents sont partis vivre ici, et que moi je suis parti vivre là, pendant un an. Je veux être où je suis, en entier. Blog, écrits futiles, nouvelles, articles, albums photo, pensées furtives que sais-je, tout doit se retrouver sur le même site, accessible : ma personnalité doit s’épanouir dans sa complexité et avec ses contradictions, une robe de Dior avec un article d’économie et une référence à Sartre. C’est moi, et mon site doit être à mon image. J’en ai fini avec la tentation des sites multiples reflets d’un Madjid aux facettes multiples.
Car je n’ai rien, rien du tout à cacher… Désormais, ici, je vous montrerai tout.

De Tokyo,

Madjid

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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    • Ce que tu dis est la marque du travail bien fait! Ton site respire le calme parce que tu nous presente ton travail termine. Nous sommes de dilettantes inspecteurs et inspectrices de travaux finis. Tout le plaisir est pour nous. D’ou ce calme et ce repose devant des couleurs, des formes, ton univers quoi!
      Ma mere avait la passion de la couture, je sais combien se cache de travail a chercher les bons fils, a les essayer, ces mailles que l’on manque pour un moment d’inattention et le rang qu’il faut reprendre, le montage a l’envers dont on ne s’apercoit qu’a la derniere minute, et puis les magasins qui n’ont pas la couleur recherchee, passer commande et attendre… Je sais aussi la passion devorante dans les yeux devant un patron d’une robe, d’un patchwork. Ma mere devorait les poupees de Modes et Travaux, son reve eut ete d’en avoir une collection. Je trouvais cela ridicule, et avec l’age, je m’apercois que ce qui est ridicule est de ne rien faire avec ses mains, mais il m’a fallu entierement me de-reconditionner. Je considere l’ecriture comme un travail manuel avant d’etre cerebral car il y a parfois une lutte a accomplir avec soi meme : mon esprit est plus rapide, et je doit controler et mon esprit, et mes doigts quand ils tapent. Et puis je me suis mis a cuisiner comme jamais auparavant, et mon reve est desormais, un jour, de retour en France, d’ouvrir des chambre d’hotes, 4 ou 5. Je sais faire le menage, j’adore cuisiner et je peux le faire pour quelques personnes. Et je suis bavard. Peut etre pour cela que tes roulottes m’ont fait rever, car elles caressent un reve qui est en train de germer, et qui me permettra, si je le concretise un jour, de payer mes vieux jours… Je sais le travail que cela represente en terme de menage, de decoration et de jardinage, de courses et de cuisine. Mais cela est la partie qui doit rester cachee. Comme pour ton site, le visiteur doit juste se laisser glisser dans des draps frais et savourer, au matin, son petit dejeuner en ecoutant les oiseaux.
      Bises de Tokyo,
      Madjid

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