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  • Billet promenade

    Billet promenade

    …une journee magnifique, traversee de la Sumida, promenade dans Sumida Ku sous la bienveillance tutelaire du Sky Tree, et puis refranchir un pont, aller vers Iriya, puis pousser jusque Yanaka et revenir par Ueno…

    (suite…)

  • Décembre, déjà…

    Lundi soir, je me suis gavé de sushi pour la simple raison que je suis allé au restaurant avec Pierre, un de mes plus anciens lecteurs, qui m’écrit parfois des messages ou des commentaires et dont le vécu japonais est intéressant

    Tokyo, ligne Hanzomon. 13:09, mardi 29 novembre. Ciel gris mais temps radouci. Un mardi comme les autres, au seuil de l’hiver. Si vous n’êtes pas abonnés à ma page Facebook, vous avez peut être manqué les quelques albums photo que j’ai postés récemment. Je vous invite à les regarder (menu déroulant sous le menu “photo”, ils sont comme une marque de ma présence sur ce blog devenu site à part entière, et où donc mon silence ici est compensé par ma présence là. Et puis, il vous reste toujours Debt fiction dont j’ai terminé l’écriture. J’en suis très fier car finalement, c’est d’un roman dont il s’agit car additionné de Mortgage Story, le volume est assez impressionnant et il s’agit d’un récit en contexte. Ça avait toujours été mon rêve, écrire un feuilleton, parce que beaucoup de grands romanciers ont écrit des feuilletons voire n’ont fait que cela. Regardez Balzac. Feuilletoniste. Regardez Zola, feuilletoniste. Et Hugo, feuilletoniste. Ce qui est bien, avec le format du feuilleton, c’est le développement d’une sorte de suspense. C’est une rythmique profonde, totalement absente du roman contemporain à l’allure temporelle lisse, cette qualité particulière de la narration qui conduit de plus en plus de lecteurs à préférer le roman policier.
    Je suis donc heureux d’avoir bouclé un roman d’un type particulier, et qui est un premier coup d’essai de ce que j’essaie de faire autrement dans le roman qui m’occupe. Mais c’est bien, le récit se termine avec une chute, une chute que j’avais décidé bien avant l’écriture des deux parties qui précédent, parce que l’actualité me la révéla comme par une évidence. Très involontairement, en relisant la dernière partie hier soir, j’ai pensé aux faux monnayeurs, de Gide. Si si, ne riez pas. Loin de moi de me comparer à André Gide, rassurez-vous, mais j’avais aimé la fin des Faux monnayeurs parce qu’elle n’était pas une fin, et le roman s’offrait comme une tranche d’existence. Dans Mortgage Story et Debt fiction, il ne peut y avoir de fin, et c’est en fait une opportunité incroyable pour achever le récit avec élégance. Elle m’est venue comme ça, cet été, alors, j’ai informé Didier et Laurent que je l’écrirai à la dernière minute, quand le contexte me permettra de créer un récit autours d’elle, et non tendu vers elle comme les romans faciles le font. Le message principal de cette histoire est dans ses deux dernières pages. Dans la vie qui continue, et dans le fait que malgré tout notre conditionnement consumériste, c’est la seule vérité qui vaille, qu’aucune crise ne viendra casser cette évidence, même si de nos jours, il y a une obligation politique de le rappeler. Alors ce récit, ce n’est pas du Balzac, ce n’est pas du Gide, et Beauvoir est très loin… C’est du Madjid. Je sais bien entendu qu’un travail de réécriture s’imposerait, des corrections, etc mais ce n’est pas à la qualité de son orthographe que l’on reconnaît la qualité d’un récit, ou alors il faudrait jeter l’ensemble de la production littéraire antérieure au 17eme siècle et opérer de sérieuses coupes dans celles qui court jusqu’à la révolution française… (La Nouvelle Éloise et ses 200 pages de trop…) J’espère donc, si vous ne l’avez pas encore lu, que vous aimerez ce récit inscrit dans son temps, délibérément pédagogique sur une matière où nos élites entretiennent le flou afin de cultiver notre ignorance et notre passivité. J’en suis très fier, non pas pour sa qualité intrinsèque, ce n’est pas à moi de la juger, mais parce que j’ai atteint le but que je m’étais fixé au départ. D’un côté, expliquer la crise des subprimes, la crise de la dette, démystifier les mécanismes en expliquant la finance de marché telle qu’elle fonctionne, ses acteurs, mettre en perspective les responsabilité des politiques menées, réhabiliter Keynes et dénoncer Milton Friedman. Et livrer une analyse marxiste de cela: le fait que cette crise est une manifestation de la lutte des classes, dans le mauvais sens, hélas… De l’autre, écrire une histoire avec des gens ordinaires, acteurs de leurs vies ordinaires dans le monde tel qu’il est. Et enfin, malgré toute la complexité de la tâche, quitter ces personnages comme on le fait avec des amis, en les laissant vivre leur vie : ils sont un peu nous.

    Je suis à l’école, maintenant. Mon premier étudiant arrive dans 35 minutes. Je suis au régime depuis trois semaines. Pour la première fois de ma vie, je ne fais pas un truc de malade comme je l’ai longtemps fait. Pas un truc qui exprime un dégoût de mon corps comme il est, un régime produit par le conditionnement des magazines, l’obsession d’être mince. Juste un régime pour me sentir bien et préparer mes 60 ans. Un régime pour me sentir beau, pas parce que je me trouve laid comme je suis, au contraire même : avoir du poids lisse le visage, efface les rides, rempli les joues. Mais je sais aussi que ce remplissage se dégrade avec l’âge, alors autant prendre les devants et évider ces joues et accepter mes rides, je suis souriant par nature, ce ne seront pas de vilaines rides. Il y a aussi quelque chose d’autre, car je ne fais pas un régime amaigrissant normal. Je fais un régime basé sur le plaisir de manger, mon plaisir de manger, car j’adore ça, manger. Au Japon, les légumes sont plus chers qu’en France, et avec les particules qui se trouvent dans ceux du nord du pays, d’un seul coup, les légumes congelés que l’on trouve à Hanamasa et venant de Chine, pour un prix très avantageux, deviennent mangeables. Je ne m’en prive plus, considérant que les petits doutes que l’on peut avoir sur les produits venant de Chine sont finalement équivalents à ceux que j’éprouve en mangeant des produits japonais. Alors, va pour les surgelés chinois. Brocolis, choux-fleurs, haricots verts, lotus. Je cuisine à la japonaise, désormais. Par exemple, dans ma cocotte minute, je mets quelques petites pommes de terres, une ou deux carottes coupées en tranche, une demi patate douce, des tranches de lotus, quelques champignons shiitake et des morceaux de radis blanc. Auparavant, j’ai préparé le bouillon, sauce soja, disons 4 cuillerées à soupe, mirin et saké, disons 1 cuillerée chacun, du sel(une demi cuillérée à café), un demi sachet de dashi bonite/konbu (bouillon à base de poisson bonite séché de la famille du thon et algue rigide konbu) et l’équivalent de deux tiers d’un verre à moutarde d’eau filtrée. Je fais cuire 30 minutes, puis je laisse la température de la cocotte redescendre. La patate douce s’est dissoute, les champignons et le radis blanc sont devenus fondants et chargés du goût du bouillon. J’accompagne cela d’un peu de riz (blanc, mélangé à un peu de riz complet) que je mange avec des algues nori grillées. Une salade avocat, tomate, carotte râpées assaisonnée d’un peu d’huile de tournesol, de vinaigre et de sel. Deux œufs à la poêle (avec un peu d’huile de tournesol, et une giclée de sauce soja au final) ou du saumon grillé arrosé aussi de sauce soja. Et voilà. C’est mon repas du soir en général. Ne dites pas que cela fait trop, je mange ce genre de repas à peu près tous les jours, et j’ai perdu 4 kilos et demi. Il y a juste que je vais manger peu de riz bien sûr, disons un bol à riz mais pas plein, deux pommes de terre seulement, que les légumes ne sont pas pleins de graisse. Et que cette orgie de légume et d’algues satisfait mon appétit et mes papilles. Bref, ni faim, ni nostalgie de goûts. Hier soir, je me suis gavé de sushi. Ce matin, deux cent grammes de moins… Le poids n’est pas une question de nourriture proprement dite. C’est une question de goût, de quantité, de qualité et de satiété.

    Ligne Tozai, mercredi 30 novembre, 12:45. Je continue donc. Ce matin, 400 grammes de plus. C’est comme je l’ai écrit plus haut, je ne fais pas un régime de malade mental, je mange comme mon corps me le demande, ce dont je sais qu’il a besoin et donc, depuis trois semaines que j’ai commencé, je vois parfois la balance remonter un peu, ce qui est en général, je l’ai remarqué, le prélude après plusieurs jours de stagnation d’une nouvelle perte de poids que je ressens sur mon corps avant même de la mesurer. Peut être est-ce le temps aussi pour mon corps de repartir les graisses. Je continue toutefois à mesurer une perte de 4,1 kilos en trois semaines, ce qui est vraiment beaucoup. Hier soir, je me suis refait des légumes à la japonaise, il m’en reste pour ce soir et ils seront encore meilleurs. Lundi soir, je me suis gavé de sushi pour la simple raison que je suis allé au restaurant avec Pierre, un de mes plus anciens lecteurs, qui m’écrit parfois des messages ou des commentaires et dont le vécu japonais est intéressant : il est venu ici en 2001, puis en 2002 avec un working holliday, et puis il a ensuite vécu entre la France et le Japon à coup de visas touristiques comme un baroudeur moderne, finissant par se créer des liens très proches et une activité professionnelle jusqu’à ce que la douane lui fasse comprendre que le visa touristique ne collait pas à toutes ces allées et venues (je ne détaille pas l’histoire). Il vit maintenant à Paris mais continue de venir à Tôkyô. Il parle japonais bien sûr, et son activité professionnelle est en partie liée au Japon puisqu’il travaille avec une société japonaise. Nous avons pas mal bavardé, et je m’aperçois que désormais, quand je parle français, je m’entends parler, comme cela m’arrive quand je parle anglais. C’est un sentiment étrange, je me sens étranger dans ma propre langue. Impression de vertige, impression d’être dans un habit mal taillé, trop grand pour moi. Alors l’espace d’une fraction de seconde, c’est comme si je m’entendais, et je me trouve ridicule. En l’attendant, au carrefour Kyôbashi, j’ai croisé un jeune garçon, il s’est retourné sur moi et s’est arrêté un peu plus loin, attendant peut être que je l’accoste. En presque 6 ans ici, c’est la première fois que ça m’arrive. Je l’ai « laissé à ses regrets » (expression qui aurait pu poindre dans cette  chanson de William Sheller, où il raconte beaucoup de lui à mots très voilés et secrets, mais absolument transparents à mon avis), et Pierre est arrivé. Nous sommes d’abord allés à ce petit café que j’aime beaucoup, vers Higashi Ginza, et puis nous sommes allés à Ueno, dans ce kaiten sushi de Ameyoko, le premier restaurant où je sois allé quand je suis venu à Tôkyô la première fois. Il n’est pas super, c’est une chaîne, il y a peu de choix et ce n’est pas du master sushi, mais cela reste incroyablement supérieur à tout ce que vous pouvez manger à Paris, tendresse du riz, incroyable fraîcheur des poisson, oursins et autres œufs de poissons, et il est incroyablement bon marché, 136 yens l’assiette. Il faut voir, le midi, ce restaurant archi plein, avec tous les marchands, les vendeurs et autres bonimenteurs du quartier qui s’y précipitent pour s’y régaler pour pas beaucoup. Je l’ai déjà dit, écrit, je suis un gosse des quartiers populaires, et à Ueno, je me sens aussi bien, aussi à l’aise que dans mon enfance je me sentais bien à Belleville, quand nous allions voir Donata, une amie de mes parents, et que je jouais dans les rues avec Zozo et Nadia. Ueno n’est pas super propre, c’est vieux, certains restaurants m’inspirent plus la crainte du staphylocoque doré que d’une indigestion, mais j’aime ce quartier où règne une atmosphère chaleureuse totalement absente d’une grande partie de la ville. Ici, on crie, on appelle le client, on lui met les tomates ou le poisson sous le nez, s’il refuse, on baisse le prix: ici, on ne marchande pas, c’est le marchand qui ristourne, comme à Belleville, à Strasbourg Saint Denis ou à Château Rouge. Les odeurs se mélangent, les touristes de classe moyenne regardent tout cela comme un monde exotique alors que certainement chez eux aussi subsiste ce monde populeux, pauvre et pas chiche d’avant le ripolinage social, un monde qu’ils méprisent certainement chez eux, mais qu’ils trouvent ici si « typique », si « japonais », les crétins! Ueno, c’est mon enfance. Ce sont les cageots entassés en bordure du boulevard de Belleville avec les chiens qui mangent les restes, les marchands kabyles et portugais qui vous doublent la quantité quand vous achetez un kilo en vous demandant de rajouter une petite pièce, ce sont ces marchands typiquement français, charcutiers, bouchers et même primeurs qui rigolent en permanence et font remarquer aux jeunes femmes qu’elles sont jolies, la face rosie par le petit ballon de rouge qu’ils s’enfilent chaque matin, vers 5 heures, quand ils arrivent dans le quartier avec leur estafette grise toute pourrie qui a servi pendant 10 ans et qui servira encore 10 ans. Ueno, c’est la même chose. On y travaille dur, on y gagne peu. Certains vendeurs vous signalent le prix du poisson en raclant leur voix au fond de la gorge, « seillèn’ seillèn’ » que vous entendez (1000 yens, 1000 yens), la main pointée vers du saumon encore à demi congelé ou des anguilles sur lesquels sont posés les prix, généralement le double. Car ici, c’est comme à Belleville. Les lève-tôt paient le plus cher, les promeneurs de fin d’après-midi ont droit aux prix de liquidation. Corbeilles de fruits, de légumes, poissons et marrons ou champignons matsutake sont bradés. Quand ce n’est pas la nourriture, ce sont ces montagnes de fringues de fripiers à des prix dérisoires qui feraient de Guérisol un magasin de luxe. Ici, j’ai acheté des baskets d’école (les écoliers mettent des chaussures spéciales dans l’enceinte de l’école, des sortes de baskets en toile blanche années 50) pour 200 yens, je les mets souvent depuis des mois, elles sont encore en très bon état! Des vieilles vestes Adidas des années 70/80, des jeans, tout est bradé à 100, 200 yens quand arrive la grosse liquidation. Un paradis pour l’amoureux de la fripe. On travaille dur, on gagne peu, on voit les visages abîmés par la vie de ces vendeurs pourtant souvent pas très âgés, et le Japon se fait plus humain, plus vrai. C’est quoi, cette idée idiote de vouloir faire du Japon un pays où tout est cher et où tout le monde est riche. Le Japon est un pays incroyablement inégalitaire. Il y a juste qu’une incroyable dignité se manifeste jusque dans ses quartiers pauvres. Les vieilles et leurs pots de fleurs devant leur maison à moitié délabrées dont je vous parle souvent en sont un exemple typique. Je pense que c’est quelque chose que nous avons perdu, par chez nous, en France, et je crains que le Japon lui même ne perde ce goût de la simplicité résignée mais noble. Il n’y a pas de sots métiers, dit le proverbe, mais je crains que chez les jeunes Japonais, il y en ait… Un peu comme chez nous, quoi. La culture de Ueno disparaîtra comme la culture de Belleville a disparu. Et qu’on ne me parle pas des nouveaux endroits cools à l’est de la capitale. Tout sympa qu’ils sont, il n’on rien à voir avec la culture réellement populaire que j’y ai connu enfant, reléguée, elle, dans les ensembles inhumains, froids et sans vie de la banlieue, des lieus où il n’y a rien à faire après 7 heures du soir, si ce n’est s’ennuyer en attendant que la vie se passe.

    Ligne Hanzômon, 21:10. Je lis beaucoup d’articles sur la situation de la pollution nucléaire dans le Tôhoku. C’est vraiment une catastrophe certes, mais c’est surtout un crime perpétré par l’élite Japonaise sur son propre peuple, sacrifié sur l’autel du profit. Mais en quoi cela serait il surprenant, c’est la même chose partout. Il y a juste qu’au Japon, un mouvement comme « Occupy » est fortement impossible. Tout ce qui ressemble à de la protestation étant présenté comme « étranger », et le pire est que la plupart des Japonais le croit. Ce que je lis des saignements de nez chez les enfants, des troubles de la thyroïde, les maladies infectieuses qui se multiplient est un crève-cœur. C’est dégueulasse. Les médias, bien sûr, ne rapportent pas les informations, ou alors, quand il est trop tard. Combien de gens ont mangé, acheté du riz de Fukushima avant que l’on ne « découvre » sa contamination (je mets des guillemets car aussi, il faut être crétin pour croire que le Japon serait différent de Tchernobyl alors que la catastrophe est bien pire à tous les niveaux) et qu’on commence à la retirer de la vente, et encore, avec parcimonie, village par village. Les légumes, eux, sont toujours présents dans le commerce. Plus vraiment ceux de Fukushima, qui ont bien contaminé les gens cet été et cet automne, mais ceux de Ibaraki et de Gunma, qui se sont pris le nuage en pleine poire entre le 15 et le 17, avec des plus éparses pour bien contaminer les sols. Faire les courses revêt aujourd’hui la forme d’un véritable exercice de lecture des kanjis et de connaissance géographique. Parfois, je n’achète pas un produit quand il est étiqueté d’une région alors que celui étiqueté d’une autre région offre un aspect absolument identique, comme récemment des tomates de Kumamoto (sûres, île de Shikoku) et de Ibaraki, même taille, même couleur, même forme. Je n’ai absolument pas confiance dans les les magasins que je soupçonne de vouloir écouler leurs stocks. Seul AEON, la chaîne de supermarchés urbains, a accepté de mesurer les produits en magasin. Tous les autres ont refusé. Au Y’s Mart derrière chez moi, ils mixent les produits dans un même sac : concombres de Ibaraki, Chiba, Gunma et Kôchi (sûr, île de Shikoku). Alors, je ne mange plus de concombres. Je sais bien que je consomme de cette saloperie d’une façon ou d’une autre : tout le monde en consomme. Je limite le risque au strict minimum. J’évite de m’asperger des feuilles mortes qui traînent partout, elles sont fortement contaminées. Mais rien n’est fait, aucune information sur ce sujet, et les gens nettoient leurs jardins à main nues, sans masque. Avec Jun, les promenades ont le goût de l’hiver qui arrive. Je pense déménager. Je suis endetté, j’ai de sérieux problèmes d’argent, et la seule solution est de payer moins cher pour me loger. Il faut également que je commence à penser sérieusement à accroître mes revenus. Les leçons que je donne m’y aident, mais ce n’est pas suffisant : il me faut désormais y mettre un peu plus d’ambition, et infiniment plus de travail. Mais bon, je vous écrit ce long billet, j’ai terminé un récit très long, qui est publié, et j’ai perdu plus de 4 kilos. C’est pas si mal… Mais peut mieux faire! De Tôkyô, Madjid

  • Je suis un Français du Japon en colère.

    Je suis un Français du Japon en colère.

    Paru également dans Minorités.org le même jour.
    La presse va vous offrir dans les heures et les jours qui viennent des mines de Français en larme arrivant à Roissy, arborant cette tête des grands malheurs et du jaitouperdu. Et ce sera vrai que pour certains, la tragédie que nous traversons laissera des marques. D’autres encore, que vous avez certainement déjà vu, laisseront derrière eux un travail de trader ou de manager d’une grande banque, d’une grande compagnie d’assurance ou d’une marque de prêt-à-porter. Leur malheur tournera en boucle, ils vous raconteront tous les terribles secousses et puis ce risque radioactif maintenant que l’on sait que des fuites, bien que minimes semble t’il, se sont produites. Le lamento des expatriés à haut salaire dont la plupart ne parlent pas un mot de japonais viendra nourrir ces images déjà vues et revues des jesavaipa en provenance de Cote d’Ivoire, d’Egypte ou d’ailleurs.
    Je ne suis pas membre de ce groupe, comme vous le savez, et ce que je vis est un drame beaucoup plus intime, personnel. Et nous sommes quelques milliers, comme moi, dont vous n’entendrez pas parler car nous sommes le flot anonyme de ceux qui ont fait leur vie au Japon, par choix, par amour du pays, qui ont parfois comme je l’ai fait tout quitté (BNP Paribas, pour moi…) par amour de ce petit bout de pays ou les gens sont chauvins comme des roquets, et parfois gentils comme vous ne pouvez pas en avoir idee sans l’avoir vu. Un petit bout de pays avec l’histoire d’un continent… Un tout petit archipel avec une langue qui peut se faire d’une tendre douceur ou d’une infinie violence, ou la politesse prend la forme de la gentillesse et de l’attention. Ici, on vous laisse parler même si vous dites une abomination, simplement parce que c’est malpoli de dire que l’on est choqué.
    J’en ai appris comme je l’ai pu des rudiments de la langue, de l’écriture, et cela fait longtemps que je prends du plaisir à parler avec ces vieux qui ont parfois tant à raconter. J’ai pris mes petites habitudes, mes promenades du dimanche ou des jours de congés. J’aime le Japon, malgré tout ce nationalisme dans lequel on baigne les gens mais dont on voit qu’il est, face à l’ampleur d’une catastrophe comme celle que nous traversons, bien peu efficace. Quand tout se sera tassé, il faudra sortir l’argent et pour la première fois depuis longtemps, le Japon devra faire face à la crise économique qu’il élude tant bien que mal depuis 20 ans, à ses 220% de dettes qui en font potentiellement un pays pauvre. Pour quelques années au moins.
    Un petit bout d’ile du Pacifique où j’ai rencontré mon ami, un petit bonhomme au caractère japonais, introverti et discret, très poli. Combien sommes nous à être plus ou moins dans cette situation. Ici, avec quelqu’un que nous aimons, mariés ou non. Avec un quotidien, des habitudes inscrites dans des quartiers banals, que ni les touristes ni les expatriés que vous verrez à la télévision ne fréquentent. Qui viendrait à Kasai, si ce n’est un amoureux comme moi des quartiers populaires de l’est ? Celles et ceux qui habitent loin dans l’ouest vers Hachioji, ceux qui habitent Chiba. Celles et ceux qui ont des métiers qu’on veut bien nous donner. J’ai toujours satisfait mes supérieurs à BNP Paribas ou à Lehman, mais quand je cherche, non, pas assez comme ci ou pas assez comme ça. Il faut croire que celles et ceux qui quittent le Japon après y avoir flambé dans les quartiers à étrangers et qui ne connaitrons du Japon qu’une sorte de mélange Cergy-Pontoise / quartier des Halles / Opéra / Champs-Elysees sont plus compétents que moi; ou que mon ami Yann qui, bien que diplômé et avec de l’expérience en marketing et événementiel, et bien que lisant et parlant le japonais, bien qu’ayant fait des traductions de livres sur le Bouddhisme et des interviews de moines, ne parvient pas à satisfaire les exigences des recruteurs qui lui préfèrent les diplômés standards et couteux envoyés par Paris à Tokyo. Ces expatriés qui vous diront à quel point tout est hors de prix, justifiant d’incroyables notes de frais à leur société alors que le Japon est un pays où on mange très bien pour pas cher et où une livre de fraise ne coûte pas forcement 1000 yens (dans mon quartier, en ce moment, c’est entre 250 et 300 yens…). Ces expatriés qui vous parleront de leur appartement à 600.000 yens, payé par leur entreprise, quand en fait on trouve des surfaces identiques et de même qualité pour trois fois moins cher… Ces gens qui ne fréquentent que des étrangers qui, comme eux ne parlent pas ou très peu japonais, et des Japonais qui ne fréquentent que des étrangers, principalement des femmes avides d’un mariage avec un de ces portefeuille ambulant.
    La majorité des Français du Japon sont différents. Il y a les mordus, en vacance-travail, venus ici apprendre ou perfectionner la langue. Il y a les maries, qui supportent, comme je le fais, un travail peu valorisant pour rester ici avec l’être cher. Il y a les passionnés de culture, comme moi, qui aiment être ici, y vivre, y découvrir des lieux différents, les jardins, les temples, et l’incroyable végétation luxuriante, sorte de force vitale sans cesse renaissante, avec ce vert puissant (une secousse un peu forte, à l’instant) pour lequel j’ai tout sacrifie après l’avoir découvert. J’ai proposé à Jun de passer quelques jours à Kyôto, le temps que ça se tasse. Pour moi, le Japon, c’est Fushimi Inari. Je me souviens un collègue à Lehman, un expatrié original, de type “baroudeur”, au CV impressionnant, brillant, et aujourd’hui manager dans une grande banque à Singapour, tombant amoureux de Shikoku. Qui ne tomberait pas amoureux de Shikoku…
    Nous, les Français ordinaires, n’intéresseront pas les médias, sauf si nous mourons, car alors nous alimenterons le moulin à désolation sur la “tragédie japonaise”. A cet égard, 21 sont toujours portes disparus du cote de Sendai et vous imaginez qu’il y a peu de chance de les retrouver vivants car la ville a été dévastée.
    Pourtant, et c’est là que je suis en colère, l’ambassade de France est fermée. Il y a une ligne téléphonique, injoignable. Nous vivons à l’heure du web, et la France, sa représentation, est injoignable. Des touristes, certains certainement pris de panique, trouvent grille fermée quand ils viennent chercher un peu d’écoute, de réconfort. Nous, les expatries pas trop fortunes, incapables d’acheter ces billets d’avion à tarif prohibitifs, ou bien incapables de quitter notre famille, l’être cher, ne trouvons dans notre ambassade, aucune permanence, rien. Au contraire, l’ambassade a livré sa dernière respiration avant de s’évaporer, sous cette forme :
    Debut de citation :“Dimanche 13 mars à 18.00 heures


    1. Pertes humaines
    Nouveau bilan provisoire : au moins 10.000 morts (source : police de Miyagi)


    2. Points ressortissants :
    Sur les 137 ressortissants français présents dans la région Nord-Est, la
    plus touchée par le séisme, 116 ont pu être contactés et sont indemnes. La
    cellule de crise de l’Ambassade met tout en œuvre pour rentrer en contact
    avec les 21 dont on reste aujourd’hui sans nouvelle.
    Miyagi : 77 personnes sur 93 recensées
    Iwate : 5 personnes sur 10 recensées
    Fukushima : 19/19
    Aomori : 15 personnes sur 15 recensées
    La France envoie en ce moment une équipe de plus d’une centaine de personnes
    de la Sécurité civile au Japon, afin de prêter main forte aux autorités
    japonaises et de les aider dans leur travail de secours.


    3. Point nucléaire :
    Deux scénarios sont actuellement possibles :
    – Une mise sous contrôle des centrales défectueuses : dans ce cas le
    risque reste celui d’une contamination résiduelle liée au relâchement
    contrôlé de gaz radioactifs, avec un risque négligeable pour
    l’agglomération de Tokyo. Ce scénario est actuellement privilégié par les
    autorités japonaises et par un grand nombre de scientifiques.
    – Ou au contraire l’explosion d’un réacteur avec dégagement d’un
    panache radioactif. Ce panache peut être sur Tokyo dans un délai de quelques
    heures, en fonction du sens et de la vitesse du vent. Le risque est celui
    d’une contamination.
    La période critique sera les trois à quatre jours à venir.
    En raison de la mise à l’arrêt d’une partie du parc nucléaire, des
    coupures d’électricité sont annoncées, notamment dès cette fin de
    journée.
    L’Agence Météorologique japonaise vient de faire état de la probabilité
    d’un nouveau séisme de force 7 localisé dans le nord Kantô. Cette
    probabilité est de 70% dans un délai de trois jours et de 50% dans les jours
    suivants.


    4. Recommandations :
    Compte tenu de ce qui précède (le risque d’un fort tremblement de terre et
    l’incertitude sur la question nucléaire), il paraît raisonnable de
    conseiller à ceux qui n’ont pas une raison particulière de rester sur la
    région de Tokyo de s’éloigner de la région du Kantô pour quelques jours.
    Nous déconseillons fortement à nos ressortissants de se rendre au Japon et
    nous recommandons fortement de reporter tout voyage prévu.
    Le lycée sera fermé pour trois jours jusqu’à mercredi inclus, pour
    permettre une inspection des locaux suite au tremblement de terre.
    L’Ambassade continue de suivre de très près l’évolution de la situation,
    en contact à la fois avec Paris et avec les autorités japonaises.
    Nous recommandons à nos ressortissants de suivre en toutes circonstances les
    consignes des autorités japonaises. Il est notamment conseillé à nos
    ressortissants vivant dans les zones à proximité des centrales de se
    calfeutrer dans leur domicile (il faut couper les systèmes d’aération), et
    de faire quand ils le peuvent des provisions de bouteilles d’eau potable et
    de nourriture pour plusieurs heures. En cas de sortie indispensable, il est
    nécessaire de porter un masque respiratoire.
    Nous rappelons que l’absorption de capsules d’iode n’est pas un acte
    anodin. Un usage répété à l’excès peut être dangereux pour la santé.
    Il est donc très important de choisir le bon moment pour en absorber lorsque
    cela devient nécessaire. Là encore, il conviendra de suivre les conseils des
    autorités japonaises et nos propres consignes que nous vous communiquerons
    L’Ambassade ne manquera pas d’informer ses compatriotes si de nouvelles
    consignes devenaient nécessaires.” Fin de citation.

    L’incompétence, c’est cela. C’est quand quelqu’un recopie une dépêche, ne l’analyse pas, et la livre, brute.  Et s’en va, laissant les gens à leur solitude, à des choix difficiles, impossibles. Que font mes anciens collègues, petits salaires, mariés, après un tel mail ? On le sait que le Japon est un pays à fort risque, on y vit. Pourquoi ne pas avoir écrit simplement des conseils de vigilance, avoir un peu décortiqué la dépêche de l’agence Kyodo News. Pourquoi avoir fermé l’ambassade ? Et que sont devenus ces “ilotiers” qui étaient sensés nous contacter en cas de crise ? Pas un mail, pas un contact. Rien. Le silence. La solitude. J’etais avec Jun, hier, nous avions fait une belle promenade, il faisait beau, regardez…

    Le mail brutal de l’ambassade, sans aucune pédagogie m’a tué, retourné, torturé. On fait quoi, quand on reçoit ça. Longue conversation avec Jun. Yann, de son coté, traversait la même situation avec son ami Sho. Et je crois sans me tromper pouvoir affirmer que les personnels qui pondent ce genre de dépêche n’ont pas leur place au Japon. Car la réponse de Jun a été extrêmement logique : tu ne savais pas qu’il peut y avoir un tremblement de terre, à Tokyo ? Les Japonais vivent avec le risque. Pendant 5 ans, j’ai moi-même vécu avec, et l’ambassade m’a renvoyé à mon état de Français qui “découvre”. Ce matin, j’avais retrouvé un certain calme. Ben oui, au Japon, particulièrement à Tokyo, ça peut arriver. Si j’avais eu la responsabilité d’un tel message, j’aurais pondéré sans dissimuler la gravité. Plutôt que reprendre bruts ces pourcentages, j’aurais rappelé que la situation particulière de Tokyo ainsi que la force du tremblement de terre de Miyagi rendaient le risque d’une forte réplique quasiment inévitable (et là, j’aurais donné les pourcentages). Ca peut vous paraitre du chipotage, mais pour nous, les Français du Japon, nous naviguons entre deux psychologie et généralement, avec le temps, pour les séismes, c’est la psychologie Japonaise qui l’emporte. Ce n’est pas une question d’enrobage, c’est nous rappeler ce que nous savons. Et j’aurais rappelé les principales précautions à observer en cas de séisme, tout en invitant ceux qui le pouvaient à reporter leur voyage où à visiter leur famille en province. On aurait compris ce que l’on savait déjà, car depuis vendredi ça n’arrête pas de secouer, mais cela aurait été dit comme une piqure de rappel. Pas comme un avis officiel invitant à fuir. Et ainsi, concernant le risque nucléaire, j’aurais juste délayé en une phrase, expliquant que le risque est, compte tenu de la force du tremblement de terre, inconnu, mais est situé (autre secousse à l’instant) entre minime et critique. J’aurais rappelé les précautions à prendre, la proximité de la centrale et la nécessité de suivre les informations. Là encore, c’est peut être du chipotage, mais nous sommes des adultes et nous pouvons comprendre, nuancer et nous organiser. Et non paniquer.
    Et j’en reviens à l’ambassade fermée, aux ilotiers absents. Pourquoi lesdits ilotiers n’auraient pas pu prévoir des regroupements de Français, pour rompre notre solitude, casser ce cycle de rumeurs, ces mails affolés venant de nos proches en France. On aurait pu s’organiser pour se retrouver les uns chez les autres, tranquillement, dès samedi. Pour libérer du stress. Les couples mixtes auraient pu recevoir, donnant ainsi un sentiment de Fraternités. Aujourd’hui, ces ilotiers, l’ambassade auraient pu créer un groupe Google Group, animer un forum. Non. Ils ont fui. Ils nous ont laissé avec un quotidien, nos attaches. Et l’ambassade fermée, c’est la France absente. Les commandants autrefois gardaient le navire. Nous sommes aujourd’hui livres au sauve qui peu thatcherien, chacun pour sa gueule. Vous êtes blessés ? On vous avait prévenu, on a envoyé le mail, vous n’aviez qu’a fuir, nous, on a applique le principe de précaution. Je me demande qui ils joindront, les survivants de Sendai, s’il en est. Ils ne trouveront personne, qu’une ligne téléphonique occupée.
    Quand la presse vous parlera de l’impréparation du gouvernement japonais, pensez donc a notre ambassade fermée et à ce message en forme de sauve qui peu indigne de la France, à ces “îlotiers” sensés  nous aider, nous contacter, et qui sont introuvables. Et pensez bien que ces mines défraîchies à Roissy ne représentent en rien le déchirement, la tragédie silencieuse de la communauté française du Japon, amoureuse de ce pays et abandonnée à son sort.

  • Mon premier vrai tremblement de terre

    Mon premier vrai tremblement de terre

    C’est samedi matin. À Tôkyô, le calvaire est terminé. Plus au nord du Japon, ça continue. Je suis dans le métro, je suis fatigué par l’interminable randonnée d’hier soir, et je crois que je n’ai pas encore eu le temps de réaliser. Je crois que c’est comme ça après chaque grand choc.
    Comme tous les vendredis, je me suis levé plus tard que d’habitude car je pars très tôt le samedi. Une sorte de grasse matinée préventive. J’ai défait mon lit, mis les draps dans la machine, passé l’aspirateur et fait les poussières, dehors le ciel était bleu. J’ai préparé mon petit déjeuner, du thé et du pain, du beurre et de la confiture. Bonne maman, bien entendu. On en trouve pour pas très cher dans le Tokyu de Tama Plaza où je travaille. fraise, framboise, abricot et cassis. La mûre est introuvable. C’est ma confiture préférée…
    J’ai consulté mes mails, j’ai un peu trainé, suis passé sous la douche et voilà, c’était déjà l’heure de partir. J’ai mis mes draps à sécher dans la machine. J’ai constaté que mon vélo était recouvert de cette fine poussière brune de la saison des pollens de cyprès. J’ai mis mon masque, ça en élimine pas mal et le nez coule moins. Je suis allé jusqu’à la gare, j’ai garé mon vélo. Je vous raconte tout cela car ce sont des gestes du quotidien, et une catastrophe s’inscrit dans le quotidien : je suis sûr qu’à Sendai, une grande ville au nord fortement touchée, il y a au moins une personne qui a accompli les mêmes gestes même s’il aura mangé de la confiture Meiji-ya. Le trajet est long, jusqu’à Tama Plaza. J’habite dans l’est de Tôkyô, et j’ai beau me dire que mon coin est une véritable banlieue, ce n’en est pas une, c’est vraiment Tôkyô. On y voit le Fuji, la tour de Tôkyô, Sky Tree, et surtout on y voit la mer. La lumière y est très belle en hiver, le ciel vaste. J’ai regardé Fuji hier, et comme je pouvais le voir, j’ai pensé que j’avais de la chance car en cette saison, l’humidité comme les pollens le rendent généralement invisible. Vers chez moi, il y a deux cent ans, on péchait et on acheminait le poisson par les nombreuses rivières jusqu’à Nihonbashi. Kasai.
    J’ai lu le livre que je lis en ce moment, Zombie economics, un de ces livres qui me rendent optimistes sur l’avenir de l’humanité ou, pour le moins, l’avenir des USA. Si la gauche y est en effet complètement ratatinée idéologiquement, la nouvelle trace son sillon avec patience, sans gauchisme mais de facon brillante : elle déconstruit les mythes, se réapproprie des concepts et forge son vocabulaire. Ainsi, pour décrire le système idéologique de notre temps a t’elle forgée le très simple “libéralisme de marché”. J’aime l’expression que j’emploie maintenant sur dans mes commentaires sur FB, car c’est aussi avec le vocabulaire que l’on fait la guerre. Zombie economics, ou comment des idéologies littéralement tuées par les faits, reviennent comme des zombies car tout le monde, à commencer par les médias, continue de les véhiculer. Ainsi, cette obsession de réduire l’état, baisser les impôts, mettre les taux à zéro, qui revient de plus belle et nous entraine vers une nouvelle catastrophe où comme toujours, ce seront les plus pauvres qui passeront à la caisse… Oui, jusqu’à Tama Plaza, j’étais dans ce livre. En anglais, bien sûr. Qui en France va traduire un des ces très nombreux livres américains qui montrent la vitalité intellectuelle de ce pays, en profondeur ?
    Vous, vous avez vos trucs sur l’islam… Bande de ringards !
    Je suis allé à la boulangerie Kobe-ya, j’ai acheté une baguette pour mon petit déjeuner du samedi (on était vendredi), un sandwich. Et une tarte au pomme que je prévoyais de manger avec Jun samedi. J’ai dit bonjour aux vendeuses qui me connaissent bien, aux vendeurs. Il y en a un, il a dans les 40 ans, il est très séduisant, ce qui est rare chez les Japonais de cet âge qui souvent, à cause de leur travail et de leur vie de couple, affichent des mines dévastées par le stress. Et puis je suis allé à l’école. Là, j’ai fait la connaissance de la nouvelle secrétaire. Jeunes, jolie, pimpante. Et puis j’ai préparé ma leçon pour Manaka, une petite fille de 4 ans qui a vécu un an en Belgique et parle un peu le français. La leçon à peine commencée, il devait être 2 heures 40, on a senti un très léger flottement. J’ai vu la plante verte bouger un peu. On s’y habitue vite, je ne me suis pas inquiété, mais le mouvement a continué en s’intensifiant. J’ai demandé à la secrétaire d’ouvrir la porte, plus pour rassurer la maman qui commençait à s’inquiéter que pour autre chose. Mais le flottement s’est fait de plus en plus brutal, et puis l’électricité a été coupée. J’ai dit “on doit sortir, c’est plus prudent”, car je voyais la mère se préparer à partir. En fait, ce n’est pas bon de sortir, mais je ne voulais pas que quiconque sorte séparément. L’immeuble est un petit immeuble assez moderne. J’ai dit à Manaka d’aller voir sa maman, tout en souriant et en essayant de la faire rire, ce en quoi je pense avoir bien réussi. J’ai attrapé mes affaires, mon sac, ma baguette, n’ai pas pris mon blouson car il était rangé dans une autre pièce.
    On a dévalé l’escalier à toute vitesse. Je crois que c’est pour cela que je n’ai pas trop ressenti la violence des secousses, mais je sentais bien en posant mes pieds que ça tanguait et, à plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment de flotter : le sol était plus bas que mon cerveau avait calculé qu’il serait. Dehors, c’était un bruit effroyable, indescriptible, comme des gigantesques grincements, très forts. J’ai vu les pilonnes électriques qui faisaient des oscillations de, je ne sais pas, en haut ça devait faire un mètre, mais c’était surtout à la base que c’était le plus étonnant, car c’était le sol qui bougeait, comme du schewing-gum. On est vite arrivé en bas, dans la rue, il y avait beaucoup de gens. Le Patchinko à coté s’était vidé et on pouvait voir sa structure se secouer dans tous les sens comme de l’élastique, avec une amplitude d’au moins 1 à deux mètres, c’était fou. La route elle même tanguait très fort, et je me suis dit “c’est pour ça que ça se déchire, des fois”. Une idée idiote, le truc appris à l’école qui remonte. La rue donnait en effet se tordait de façon aléatoire et non homogène, ce qui me donnait cette impression de malaxage des poteaux électriques. La petite Manaka était avec sa maman, de plus en plus inquiète tandis que sa fille continuait de rire. À un moment, on s’est assis, j’ai pris mon iPad et on a regardé des vidéos sur YouTube, Manaka et moi, pendant que la secrétaire et la maman essayaient, en vain, de téléphoner : les lignes étaient coupées. Mais pas le réseau. Manaka a chanté La sourie verte, et Le Pont d’Avignon. Il y a une une deuxième découse que j’ai vite senti car j’étais assis. Ça s’est remis à grincer, j’ai vu de nouveau les poteaux onduler et la salle de Patchinko se secouer dans tous les sens. Mes yeux ne quittaient pas les poteaux : que l’un d’eux tombe… Ou bien les panneaux des bâtiments : que l’un d’eux tombe. Des gens s’asseyaient par terre, et c’est vrai qu’on avait du mal à tenir debout, impression de vertige.
    Et nous voilà après-midi. Grand soleil du printemps qui arrive, à la lumière si différente de la lumière de l’hiver. 5 classes, dont l’une d’un autre professeur. Avec ma nuit dernière, je suis fatigué. Nous avons ainsi essuyé trois vagues, dont la troisième fut comparable à la première. Ce bruit, ce bruit… Manaka et sa maman sont parties, j’ai bavardé avec mon ami Yann. Lui, dans Tôkyô, avait été fortement secoué. Il commença à me raconter la réalité de la situation à 400 kilomètres au nord, au delà de Sendai. On ne peut pas dire que j’ai eu peur. C’est un sentiment différent de la peur. C’est plutôt du doute : on ne sait pas ce qui va se passer après. Et puis la nouvelle de ce tsunami terrible, avec sa vague de 10 mètres. Comment survit-on à un déchainement pareil, après avoir tenté de survivre aux secousses ? Nous avons décidé de fermer l’école. Parce qu’il n’y avait plus d’électricité, et que je voulais rentrer chez moi. Parler à ma mère que je ne parvenais pas à joindre. J’ai parlé avec Stéphane, avec Nicolas. Et je découvrais l’ampleur de la catastrophe avec le regard extérieur de mes amis, en France, retenus par cette actualité qui touchait de près un de leurs amis, qui me touchait. Véronique, l’épouse de Stephane, qui me dit que ce fut la première chose qui soit sortie du radio-réveil. J’ai quitté la secrétaire et j’ai un peu tourné en rond à Tama-Plaza, espérant que quelque train n’en parte. 30 kilomètres, ça fait loin. Notre monde abolit les distance, elles n’en paraissent que plus immenses quand la technicité disparait. J’ai repensé à Braudel, expliquant ce qu’est réellement la Méditerranée : un territoire vaste, violent, dangereux. Bien entendu, rien de cela pour nous, mais pour nos ancêtres autrefois, que de courage il fallait pour circuler dans ce que les avions ont transformé en une sorte de gigantesque flaque d’eau… Je me suis résigné à mon sort, j’ai sorti mon iPhone, ouvert l’application Plan, compas hybride de l’homme moderne, et j’ai marché. Il faisait froid. Le soleil avait cédé la place à une sorte de brume neigeuse frigorifiante. J’ai marché, et il m’a fallu plusieurs fois monter car cette partie de Kanagawa est vallonnée, et il m’a fallu supporter ce paysage de banlieue proprête qui alterne avec le traditionnel paysage de routes nationales bordées de boutiques de fringues et autre vend-bouffe. Saginuma. Mizonoguchi. Par moment, je me suis senti perdu, la 3G passait mal et le GPS était perdu, comme cela arriva vers Futago-Tamagawa. Il faisait nuit désormais, et il était près de 19 heures. J’arrivais à Futago après avoir traversé un pont immense et aperçu ce qui m’a semblé etre un gigantesque incendie, mais je ne sais pas. Futago est un de ces centres urbains qui ont poussé au milieu du néant, moches et anonymes tout en étant aussi courus que les Champs Elysées. Il y a meme une boutique Chanel. Y en a t’il une à Cergy-Pontoise ? Je pensais y trouver un bus, mais nous étions bien 2 à 3000 à avoir eu la même idée. J’ai croisé une collègue, une américaine, en compagnie d’une amie à elle, japonaise.
    On a bavardé, tenté d’attendre dans la queue mais aucun bus n’arrivait : j’ai découvert plus tard qu’ils etaient coincés dans les embouteillages monstres. C’est alors que, après avoir pourtant traversé des quartiers sans lumière ni feu de circulation, j’ai compris que toute la ville était désorganisée. J’ai vu tous ces gens qui marchaient partout. J’ai essayé la gare. Mais c’était un spectacle désolant de gens assis par terre et de longues queues aux cabines téléphonique : les lignes de téléphones portables étaient toujours coupées. J’ai rebroussé chemin, aperçu ma collègue et l’ai zappé. Shibuya était à 8 kilomètres. J’avais donc marché de 4 heures 30 à 7 heures et fait seulement 11 kilomètres. Je marchais. Mon pied gauche commençait à me faire mal. J’ai mangé alors un morceau de ma baguette. Et continué. Plus loin, peut être une heure après, vers 8 heures et demi, un bus est passé, et je l’ai pris. Il avançait lentement, mais j’ai pu m’y reposer de cette longue marche, debout. Je suis arrivé à Shibuya vers 10 heures. Je suis descendu avant le terminus, car les embouteillages étaient monstrueux. J’ai encore marché 15 minutes sur la Dongenzaka jusqu’à Hachicko. Par chance, la ligne Tôzai reprenait. Enfin, il y avait un train qui allait partir. À 10 heures 15, nous quittions la gare. Nous avons fait une pause de 5 minutes à la stations suivante. On était serrés comme en semaine aux heures de pointes. À la station suivante, le chauffeur a annoncé que la ligne Ôedo fonctionnait. J’ai pensé que je pourrais aller jusque Monzen Nakachô et de la prendre un taxi. Il a fallu attendre jusque 11 heures 10 pour que le métro arrive. J’étais à Monzen à 11 heures 30. Miracle, j’ai pu enfin m’assoir. Le trains était plus que bondé. Arrivé a Monzen, autre miracle, un train de la ligne Tôzai arrivait, presque vide. Je suis arrivé à Kasai vers minuit. En sueur. Mon vélo était bien entendu au sol. J’ai roulé jusque chez moi en m’arrêtant pour m’acheter un bentô. Chez moi, tout semblait en ordre et pourtant il y avait quelque chose d’étrange. En regardant, j’ai vu que mon four à micro-onde avait bougé de 20 centimètres, mes étagères de 30 centimètres (malgré le poids des livres), mon appareil photo était sur la moquette. Une lampe était allumée : en se renversant, elle avait ouvert l’interrupteur. Mon bureau était en place mais les choses dessus semblaient pas à leur place. Mon iMac était tourné vers la gauche, mais n’était pas tombé. Dans mon “loft”, pas mal de livres étaient tombés. Mes draps étaient quasiment secs. J’ai mis la télé et constaté les dégâts dans le nord. J’ai pris une douche, remis de l’ordre. Puis j’ai mangé mon bentô. J’ai appelé mon frère, puis ma mère. Toute la journée, j’ai reçu des messages sur Facebook. Je vous remercie tous. La nuit, il y a eu des répliques qui ont perturbé mon sommeil. Et je suis fatigué.

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