Le métro. Il fait chaud. La nuit, je dors mal, je me retourne, je me réveille et me rendors. J’ai chaud. Le matin, les yeux qui s’ouvrent, il est trop tôt mais c’est trop tard. Je ne me rendors pas. Je reste là, à demi éveillé. Je ne veux pas me lever. J’attends. Je l’attends, mais depuis deux jours elle ne vient pas. La secousse. La nuit je fais des rêves étranges et déconstruits dont j’ai du mal à émerger le matin, j’aimerais ne pas en sortir, ils ont le confort douillet des rêves. Je suis fatigué, je veux dire, vraiment, profondément fatigué. Pas de la fatigue. Un épuisement mental. Quand ça secoue, je reste debout désormais, cela m’amuse presque, et pourtant toujours mon cœur qui bat, et si c.était pour cette fois, qu’il dit, mon cœur qui bat. Des fois, je la sent bien, la secousse, ma tête oscille, mon corps vacille, et puis je regarde la bouteille d’eau, non, ce n’était qu’une illusion. Et c’est comme ça toute la journée. Je suis fatigué au fond, très profondément en moi. Mon goût pour les choses s’évapore, à quoi tout cela sert-il donc, nous allons encore sombrer. Mon Moi bien entendu ne peut penser cela, mais il y a la part enfouie qui est là, qui guète et qui me dit que tout cela est vain.
J’achète de l’eau. J’ai plein de bouteilles d’eau, à la maison. De grosses bouteilles de 2 litres. J’en acheté tous les jours, et puis de l’eau gazeuse, c’est bon l’eau gazeuse, c’est un peu comme du champagne pour les pauvres, ça désaltère différemment quand il n’y a que de l’eau plate, quel luxe. J’en ai une, deux ou trois bouteilles. J’achète de l’eau peut être en vain, mais ça me rassure. Quand on a de l’eau, on est riche, on peut vivre encore un peu par soi-même sans être un mendiant, un de ceux dont nous voyons les visages hagards à la télévision, tendant leur gamelle en plastique, même que je ne regarde plus la télévision. J’achète de l’eau et je me rends compte que le petit bourgeois occidental que je suis en a perdu la valeur, on ouvre le robinet, on gâche, et trouve Brian Kenny terriblement sexy quand il se vide une bouteille de 500 ml sur le visage en revenant de boite. Ça doit être dur, ne pas avoir d’eau. J’achète de l’eau.
Hier, avec mon élève Rie, on a parlé du niveau de radiations dans les légumes, des mensonges gouvernementaux. Alors, pensant la rassurer, je lui ai montré
le site que Jun et moi consultons tous les jours et rapportant les niveaux de contamination. Il est de plus en plus précis, et il y a désormais les aliments. Elle a regardé Chiba, et j’ai senti qu’elle allait pleurer, elle a lâché un timide J’ai mangé des épinards hier soir, et elle était livide. Pas que le niveau était élevé, il correspondait à un tiers du niveau acceptable, mais cumulé avec le reste, et sur des mois, elle est intelligente, le calcul a été vite fait. Et le plus triste est qu’elle achète ses légumes par correspondance, comme beaucoup de gens, à de petits producteurs. Des légumes “bio”. Et voilà que sur cette localité, les épinards dépassaient 800 becquerels quand dans d’autres endroits ils se maintenaient à zéro. J’ai vite changé de sujet, ça devient glauque. Mais en même temps, c’est important qu’il y aie des étrangers qui donnent ces outils sur la situation. Les Japonais méritent de savoir, même si la vérité est douloureuse.
Moi, je regarde d’où viennent mes produits. Je commence à connaitre la géographie du Japon. Quand je ne connais pas le département, sa situation, je sors mon iPhone et je recherche sur Wikipédia. C’est très utile, savoir lire les kanjis. Le paradis peut alors devenir Kumamoto, Kôchi, Myazaki… Et l’enfer est indéniablement Miyagi, Ibaraki. Quelle tristesse pour ces petits producteurs, et ils sont nombreux, qui vont voir les ventes baisser inexorablement. Mais je ne suis pas pour l’empoisonnement solidaire. Le purgatoire, c’est Chiba, où les niveaux ne sont qu’”acceptables”. Et où la rumeur dit que le lait est contaminé. En fait, juste un peu. En Europe, on le vendrait. Au Canada, on le jetterait. Je suis un peu Canadien, j’achète du lait de Hokkaidô. Même si avec le changement de temps, il va falloir faire attention à Hokkaidô…
Je dors mal. La nuit, je suis pris de crises d’angoisses que mon traitement amplifie. J’ai l’impression que la maison bouge alors qu’elle ne bouge pas.
La semaine dernière, la petite Manaka avec qui j’étais quand il y a eu le grand tremblement de terre a organisé sa ferme des animaux. J’ai fait une photo et l’ai envoyée à la maman. Elle m’a répondu hier et m’a remercié pour mes leçons. Le père, lui, m’avait remercié samedi dernier pour m’être si bien occupé de sa fille le jour du séisme.
J’achète à manger. J’ai acheté de ces barquettes de riz que je n’aime pas. Du riz tout prêt qu’il n’y a qu’à réchauffer au bain-marie. Et ça tombe bien, j’ai plein d’eau. J’en ai acheté cinq, déjà, mais je pense en acheter encore un lot de cinq, c’est un peu comme une obsession. J’ai acheté des nouilles aussi, c’est vite prêt. En fait, des choses toutes prêtes qui consomment peu d’énergie. Mince, je dois acheter des petites bouteilles de gaz, pour mon réchaud… À la télévision, il y avait une femme, après le tremblement de terre, elle est allée faire des courses, elle a acheté deux cartons de nouilles, deux cartons de barquettes de riz, une bonne centaine de rouleaux de papier toilette, des caisses d’eau, de thé… Je pense qu’elle pourrait tenir un mois sans trop de problèmes… Elle était toute pimpante. D’autres ont fait comme elle. Et celles et ceux qui, comme moi, à ce moment, marchions à travers la ville, quand nous sommes allés faire les courses, eh bien, il n’y avait plus rien, que de la mayonnaise ou des trucs dans ce genre là, qui ne servent à rien. On vante la grande discipline japonaise, mais cette ruée sur les denrées de survie prouve bien, s’il en était besoin, que les Japonais sont comme tout le monde. C’est humain, tout simplement.
J’ai acheté plein de pommes, et je me suis promis de veiller à en avoir toujours d’avance. Dans les pommes, il y a des minéraux et des vitamines. Elles viennent d’Aomori, quasiment intacte de toute radiation, en gros. Je dis bien quasiment car bien entendu, je sais que tout le pays a été touché. Qu’est-ce que vous voulez.
J’ai beau faire, mon quotidien a beau être totalement identique à ce qu’il était avant, il y a comme quelque chose de sali. Pas une question de tristesse, de grisaille comme j’ai pu le lire ici ou là, avec justesse au demeurant. Mais bel et bien quelque chose de sali. Et s’y rajoute depuis la forte réplique jeudi dernier ainsi que celles qui ont suivi depuis une sorte d’incertitude que je compense en achetant des produits d’urgence. De l’eau surtout. Et il ne faut pas s’y tromper, la centrale de Fukushima n’est pas le soucis principal, je crois plutôt que la centrale est une sorte de décors de fond, car ce qui est plus préoccupant est simplement qu’il est fort probable que ce séisme aie suffisamment déplacé les plaques pour entrainer dans sa foulée d’autres séismes. On reparle ainsi de nouveau du tremblement de terre attendu dans le centre du Japon, dans le Tôkai, entre Shizuoka et Nagoya. Un tremblement de terre qui enverrait l’économie mondiale dans les abysse au même moment où il tuerait des dizaines voire des centaines de milliers de personnes puisque le Tôkai est le cœur économique du Japon avec ses milliers d’usines longeant le Tôkaidô. Toyota. Sharp. Je suis l’activité sismique sur le site de l’Agence de Météorologie Nationale et heureusement, pour l’instant, rien ne donne à penser que nous soyons en danger de ce côté là, en tout cas, à brève échéance. Cela étant, les spécialistes doivent être en train de faire tourner leurs modèles et nous aurons une meilleure idée de l’évolution dans quelques mois. Le tremblement de terre du Tôkai est prévu depuis vingt ans pour être l’événement majeur du 21e siècle. Imaginez. Une côte. Et une fosse gigantesque de 7000 mètres de profondeurs. Le Fuji y culmine ainsi à quelques 10.000 mètres. Selon certains spécialistes, il ne serait pas impossible qu’un séisme violent conduise à un effondrement des côtes d’autre moins plusieurs mètres. Le tremblement de terre du Tôkai sera ressenti jusqu’à Tôkyô où il créera un tremblement de terre de magnitude 7.
Cela étant, ce n’est la à proprement parler le séisme que nous attendons. L’ennemi de Tôkyô est quelque part entre Chiba et Ibaraki, il prend la forme de la péninsule de Boso. Cette péninsule qui ferme la partie est de la Baie de Tôkyô, est poussé par la même plaque qui connait une forte activité depuis un mois et a causé le grand tremblement de terre du 11 mars. Or, dans le voisinage de la péninsule, sous Tôkyô, la complexité sismique est réelle. Des spécialistes ont même mis en évidence que la plaine du Kantô où se trouve Tôkyô est, en elle même, une plaque plus ou moins posé sur trois lignes de fractures. Tôkyô connait ainsi des séismes à intervalle régulier, le dernier est en 1923. La question que se posent les spécialistes est de savoir si le séisme a libéré de la tension, ou si au contraire désormais de la tension est accumulée sous la capitale.
Les répliques s’articulent entre le département de Nagano, loin de l’épicentre et un peu comme “à l’autre bout”, dans des montagnes (ce qui est assez logique…), Miyagi et Fukushima, les deux départements exposés au séisme et au tsunami, et Ibaraki et Chiba, sur Boso, justement.
J’achète de l’eau. Je ne dors pas bien. Je contrôle l’origine des aliments. Je fais des réserves. Je porte une lampe torche à dynamo. Veille à ne pas exposer de chose fragile en hauteur. Et je m’étonne de garder le sourire. J’apprends peut être en quoi l’apparence a au Japon un poids si fort et si particulier, social. Pourquoi on garde tant pour soi.
J’ai re-re-regardé Hana no Ran, mon Ô-oku préféré, à quoi cela sert-il de faire des efforts. Je veux du facile, du simple. Je ne veux pas penser. En tout cas pas penser trop. Tiens, ce serait peut être le moment d’aller à la gym, comme Yann.
Dimanche, Jun et moi faisons un pic-nic si le temps le permet. J’oublierai ma fatigue, comme nous le faisons tous en faisant des réserve de choses utiles. En me demandant jusqu’à quand nous allons tenir comme ça. À attendre une secousse qui ne vient pas, comme vaccinés par celles que nous n’attendions pas et qui, depuis un mois, nous ont rappelé que malgré tous nos efforts pour continuer à vivre normalement, tout ne sera jamais plus comme avant.
De Tôkyô,
Madjid
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