Loie Fuller

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En peinture, la couleur explose et inonde la toile, la chanson populaire popularise le vécu des filles faciles et des mauvais garçons des faubourgs. Debussy esquisse et Satie rigole. La réaction est vaincue, les faubourgs triomphent.

C’est souvent au fond du gouffre que la lumière jaillit.
1897, cela fait plusieurs années que la “République d’ordre moral” dirige la France, coalition idéologique de républicains et de catholiques intégristes tous plus ou moins effrayés des changements sociaux et moraux, et cette France de “la réaction” aux solides assises provinciales a décidé de faire sa peau “au juif Dreyfus” qui, juif donc allemand donc “cosmopolite”, ne peut forcément être qu’un traitre à leurs yeux…

1897, “la” Loie Fuller, une américaine installée à Paris, est la nouvelle attraction en vogue sur les boulevards, aux Folies Bergères, avec sa danse serpentine. Un ballet accompagné au piano et éclairé par des ampoules électriques dont la lumière change de couleurs, symboles du “progrès”.
Paris attire de plus en plus de saltimbanques venus d’Europe entière, cirques tziganes et artistes “bohèmes” comme on dit alors. Lautrec, un aristocrate déchu au corps déformé, croque les “femmes légères” et les peintres commencent à saturer les couleurs pendant que le Tchèque Alfons Mucha réinvente les femmes dans des courbes orientales et des contours tout justes sortis des estampes japonaises…
Paris est un fantastique télescopage de classes, de milieux et d’origines, une culture qui se mute et se transmute depuis la Commune qui, bien que morte officiellement, insuffle son esprit guinche et pas chiche, rebelle et rieur à une culture vivante qui contraste de plus en plus avec le caractère guindé d’une Angleterre dirigée par une vieille femme habillée en noir et qui ne veut pas mourir, symbole de cette classe sociale aristocratique et méprisante qui la dirige, mais aussi en France avec un gouvernement rigide et anti-social autant qu’anti-démocratique.
L’esprit des faubourgs, ces quartiers périphériques de la capitale, entre dans la ville et donne le ton. L’esprit bourgeois, synonyme de réaction versaillaise depuis 1870, a rompu tout lien avec la création. Longtemps mis au ban, la poissonnière avec sa voix éraillée, l’hirondelle de faubourg, jeune fille laborieuse mais qui tente toujours de s’arranger avec élégance, la concierge bavarde, l’ouvrier prompt à protester commencent à rentrer dans la littérature et dans la peinture, ils inspirent le temps.
On vient à Paris, on monte à Paris, on n’y rêve pas l’avenir, on y vit au présent.
1897 est une année de changements, elle est la dernière année de la “république d’ordre moral” qui, se croyant trop sûre d’elle même, laisse s’exprimer sa vision de la société réactionnaire, autoritaire, petite et provinciale à l’opposé de cette civilisation urbaine, parisienne, en pleine réinvention, à cette “commune” qui, hier vaincue, redresse la tête. L’affaire Dreyfus est l’occasion d’une offensive démocratique qui mue les “radicaux”, les “socialistes”, les “anarchistes” et les “syndicalistes”, mais aussi les écrivains et les journalistes et conduit à la défaite des républicains et à la victoire radicale. Dreyfus est progressivement innocenté, le complot est révélé.
C’est à cette date que la gauche rompt avec l’appellation de “républicaine” pour se proclamer radicale, ou socialiste, tant il devient évident que la forme de gouvernement ne saurait définir un projet de société.
En peinture, la couleur explose et inonde la toile, la chanson populaire popularise le vécu des filles faciles et des mauvais garçons des faubourgs. Debussy esquisse et Satie rigole. La réaction est vaincue, les faubourgs triomphent. Il y aura des lendemains tristes qui déchantent, un moment tragique où pour faire la guerre les radicaux se réfèreront de nouveau à “la république” et utiliseront Jeanne d’Arc pour symboliser leur nouvelle alliance de classe (en 1940, beaucoup de radicaux finiront dans la collaboration, Laval étant le plus populaire d’entre-eux), mais pour une dizaine d’années une culture nouvelle s’exprime et avance.
La France désormais “radicale” entre alors dans cette “belle époque” dont la Loie Fuller est un des symboles les plus poétiques…

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaire

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  • Bonjour,

    A la lecture de vos différents blogs et articles parus sur Minorités.org, qui n’est plus disponible, je tiens à vous remercier de m’avoir fait découvrir un Japon qu’autrement je n’aurais aperçu qu’à travers le japonisme d’un Proust, c’est-à-dire qui ne serait que le décor ou le vêtement d’une cocotte à la Odette de Crécy. Vous avoir lu m’offre de nouvelles perspectives que j’aimerais développer, en lien par exemple avec cette vision – encore quelque peu européocentrée – d’un Orient qui mélange Asie et contes des Mille et une Nuits, comme dans l’illustration d’Edward Evans tirée des Shilling series, redevable en grande partie à la Salomé de Gustave Moreau. Le cas échéant, auriez des informations sur les collections de peintures impressionnistes au Japon qui présenterait des toiles de Renoir exécutées pendant son séjour en Algérie ? En souhaitant vous avoir transmis ma volonté de débuter une relation épistolaire sur tous les mélanges entre Orient et Occident qui nous fortifient.
    Cordialement.

    Emmanuel Muller

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