Les vérités officielles du Japon, その1

L

Le Japon est un pays où est savamment entretenue l’idée qu’il faut se faire du Japon et de son histoire. Je suis effaré, chez mes élèves, que pourtant j’apprécie, de l’inculture générale au sujet du Japon, son histoire, sa civilisation et sa culture. Je suis sans cesse étonné par l’ignorance du rôle des civilisations voisines dans l’émergence de la civilisation japonaise. Je suis enfin régulièrement agacé par tant de lieux communs savamment distillés ici ou là au sujet d’une supériorité du Japon et de ses habitants, de leur homogénéité et leur profonde originalité. Un séjour au Japon doit à mon avis à tout jamais vacciner d’une quelquonque tentation lepéniste tant on s’apperçoit que le nationalisme érigé en doctrine officielle peut produire de crétinerie. Allons-y :
Les Japonais sont plus propres que les occidentaux.
C’est faux ! Depuis maintenant près de 10 ans, la plupart des Français sont passés à une fréquence de 1 à 2 lavages du corp par jour. Les dents sont lavées régulièrement et le corp désodorisé. Les Français se lavent le matin avant d’aller travailler et prennent parfois un bain le soir pour se laver et se détendre.
Les Japonais sont restés sur leur avance : ils se lavent comme avant, le soir ! Ils prennent un bain, longuement. Ils se contentent de se débarbouiller le matin.
Les Japonais font une mine dégoutée à notre égard car “vous ne prenez pas de bain, vous ne prenez que des douches”. Le fait de leur dire, que, “oui, le matin et le soir, je prends une douche” les interpelle toutefois. Le résultat de ce préjugé : il n’est pas rare que les places à côté de moi soient vides. Moi, je trouve cela écoeurant, ne pas se laver le matin…
En revanche, ce qui est vrai, c’est que les Japonais ont une véritable aversion pour la saleté : les toilettes sont propres, les gares, les restaurants sont très propres.
Les Japonais ont le sens du collectif, le respect de l’autre.
C’est faux, c’est exactement le contraire, les Japonais sont égoïste à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Dans le métro, chacun attend son tour en file, mais quand les portes s’ouvre, c’est la jungle totale, digne de Paris aux heures de pointe, station Les Halles. Quand ils marchent, ils font des têtes de 4 mètres de long. Ils ne se cèdent pas la place. Une fois, je demandais à un élève s’il cédait sa place. Il m’a dit que non, sans complexes, car il était fatigué et qu’il ne s’asseyait jamais aux places réservées. L’autre élève a acquiescé, moi non plus… Je pousserais même plus loin : je me demande si chaque Japonais aime les autres Japonais. En fait, ce respect de l’autre si apparent et guidé par la politesse, c’est d’abord et surtout, comme chez les Anglais, la délimitation d’un périmètre infranchissable au delà duquel on dérange, avec toutes les marques extérieures du dérangement. Mais à la Japonaise. En silence. Une élève a une voisine qu’elle déteste. Celle-ci a des fleurs dont les pétales tombe chez elle. Elle a donc planté des arbres. La voisine n’est visiblement pas contente car les arbres empiètent désormais sur son jardin. Cette guerre s’est déroulé en silence et connaîtra une suite tout aussi cocasse, avec toutes les formules de politesse d’usage. Je vois cela d’ici :
– vos arbres ont bien poussé.
– oui, c’est vrai, ils s’harmonisent parfaitement avec vos fleurs, aux pétales si délicates…
– oui, c’est vrai… Quel feuillage magnifique et généreux, hein… quelle espèce d’arbre c’est ? Je ne connaissais pas…
– Ce sont des xxx, je les ai choisi car ils aiment la délicatesse de vos xxx dont j’ai tant admirées les pétales… C’est vraiment dommage, je ne peux plus voir vos fleurs, je les regrette tant… elles sont si belles…
– Oh, mais elles ne sont pas aussi belles que vos arbres, oh, vraiment, je vous suis infiniment reconnaissante de me faire profiter de cette variété si rare de feuillus que je ne connaissais pas, je vous offrirais presque mon jardin pour le recouvrir de ces arbres aux feuillage prolifique et abondant…
– Oh, je vous remercie de tant de sollicitude…
etc
Les Japonais sont travailleurs.
Si vous pensez qu’être travailleur consiste à faire bêtement ce que l’on vous demande de faire, alors oui, les Japonais sont extrèmement travailleurs. Mais si vous avez en tête des critères de productivité normaux, alors vous doutez, à juste titre, de l’assertion. Ils rient beaucoup de nos 35 heures, “fainéants, les Français”.
Il faudra pourtant qu’ils apprennent bien un jour qu’en France, un cadre, un employé de banque ne passe pas son après midi au café, tous les jours de la semaine. Que les employés Français font en général, tout seul et en 30 secondes ce que les employés Japonais font en 20 minutes, après concertation et mobilisation d’un groupe de 3 à 10 personnes (qui accourent à toute allure car il y va de l’honneur de la société pour bien répondre au téléphone). On le voit ici, c’est très visible, les Japonais ont une productivité extrèmement faible. Cela étant, grace à cela, tout le monde travaille…
Non, au Japon, on obéit. Et avant d’obéir à un chef, on obéit au groupe. On ne part pas en vacances car les autres vont faire la tête, “on a été débordé de travail par ta faute”, on fait des heures supplémentaires car tout le monde en fait, etc etc…
Les Japonais sont polis et raffinés.
Pas plus que les autres et souvent moins. Là, pour le coup, la comparaison avec les Français est édifiante. Ils sont méchant les uns envers les autres : comme la “politesse” japonaise veut que chacun soit serviable envers les autres à son travail, la dernière des vendeuses de 100Yen shop se conduira dans un restaurant comme une princesse qui râle et exige des excuses si par malheur quelque chose ne lui plaisait pas… Saouls, les Japonais sont érotomanes (les hommes) et vômissent dans la rue.
Les Japon est le pays des avant-garde.
Si vous estimez que l’avenir est à une architecture de légos anti-sismiques tous pareils mais personnalisés (genre Swatch), à des cinémas qui ne passent que des productions hollywoodiennes et Disneyiennes, à des programmes de télévision qui font passer TF1 pour une synthèse parfaitement réussie du CNAM, de la BNF, de l’IRCAM et de ARTE, à des femmes au foyer qui dépensent l’argent de leur mari en produits de marque des grandes multinationales de la marque, à des jeunes qui s’habillent comme dans les magazines où des jeunes montrent comment ils s’habillent, alors oui, le Japon est le pays le plus en avance possible.
Sinon, comme moi, vous penserez que lesdites avant-garde ont bien du mérite à persévérer dans un pays qui ne se soucie d’elles que quand elles ont “réussi” à l’étranger.
Car c’est quand même pas un mince paradoxe : les Japonais ne s’intéressent pas au Japon et un grand nombre d’entre eux se rêvent en une espèce d’Amérique japonisée. Les jeunes, surtout les filles, sont plus gros que leurs parents : ils se gavent de coca, de macdo, de gateaux au beurre. Une élève de 15 ans avec qui j’essayais de parler de Chikamatsu après avoir lu un bref résumé du Cid m’a répondu que les jeunes ne s’intéressaient pas à Chikamatsu, qui était juste bon pour les occidentaux… J’étais baba…
Mais alors, Suppaiku, qu’est-ce que tu fais ici ?
Ben moi, je regarde et j’écoute ce que les Japonais (surtout les jeunes) ne savent plus écouter. Les élites japonaises se sont employé à cultiver l’amnsésie historique et culturelle dans le but de préserver leurs intérêts. A un nationalisme échevelé qui fait qu’il est impossible, avec un Japonais moyen, d’aborder certains sujets, répond un désintérêt total pour ce qui fait, vraiment, le Japon. Ce pouvoir nationaliste a cultivé un pays comme on cultive un jardin – à manger, du vin et du spectacle-, mais sans aucun fondement solide, sans idée de “vivre ensemble”. On est Japonais, c’est “comme ça”. Mais pas parce qu’ensemble, on fait le Japon. Quand on va trop loin dans certains sujets, c’est le mutisme. J’imagine, dans leur tête, le “mais de quoi il parle, il n’est pas Japonais…”. Dans un cours de haut niveau, histoire du français. L’élève savait l’origine latine, grecque, germanique et même celtique du français. Je donne un peu de vocabulaire lié au texte support et on commence une discussion : je me dis que cela peut être intéressant de parler de l’histoire du japonais. Pour lui, on avait toujours parlé japonais… C’est un élève cultivé, pourtant… Je lui dis “lecture on (sonorités venues du chinois), lecture kun (origine du Japon)”, il parait étonné, ne comprend pas que, peut être, dans le japonais d’aujourd’hui, il y puisse y avoir tant de vocabulaire venu de Chine (je ne lui ai pas parlé de l’importance de la Corée, là, il ne pouvait visiblement pas concevoir…). Un autre élève a même été étonné quand je lui ai dit qu’il y a moins de 200 ans, ses ancètres ne mangeaient pas de viande…
S’il y a une vraie critique à faire concerant ce parti au pouvoir depuis 54, c’est bien d’avoir produit cela, une acculturation générale de la population.
Mais au hazard des cours, de quelques élèves pourtant sort une intelligence et une culture qui fait oublier toutes les banalités de ces vies sans joie réduite à la consommation et à l’obéissance, au conformisme social et culturel. Apparait des lueurs de cette âme du Japon. Le goût des promenades tranquilles dans le Ginza d’avant la spéculation et des prix chers, la nostalgie de Kyôto et de ses maisons en bois qui inspirent une confiance qu’aucun ne peut m’expliquer, l’amour de formes anciennes de l’intelligence et de la culture, le Kabuki, le rakugo, le sumo ou le shamisen, risés par la majorité mais protégés avec un amour infini teinté de nostalgie par quelques uns…
Comment en vouloir aux Japonais quand chez nous aussi, le grand abêtissement est en marche. Et comment ne pas entendre l’appel désespéré de la culture qui se meurt dans les discours nostalgiques d’un Japon simple et rigolo, qui ne se souciait pas de vouloir rivaliser l’occident mais qui se faisait au jour le jour à travers l’art de ses peintres et de ses conteurs, de ses petits vendeurs et de ses filles de joie joueuses de musique…
Bah, ainsi va le monde…
De Tôkyô,
Suppaiku

À propos de moi

Madjid Ben Chikh
Madjid Ben Chikh

Madjid Ben Chikh, auteur, bloggueur. A Tokyo depuis 2006.
Ce Blog, journal d'un solitaire sociable et moderne de Paris et Londres à Tokyo, depuis aout 2004.

commentaires

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  • vérités officielles je ne sais pas, mais je les partage complètement avec vous.. 🙂
    j’ ai passé 6 mois au japon, et j’ ai eu quelques désillusions de ce genre..
    très bon texte en tous cas!

  • Que les employés Français font en général, tout seul et en 30 secondes ce que les employés Japonais font en 20 minutes, après concertation et mobilisation d’un groupe de 3 à 10 personnes (qui accourent à toute allure car il y va de l’honneur de la société pour bien répondre au téléphone).

    Attention, il y a quand même une forte relation décroissante entre le volume d’heures travaillées et la productivité horaire. C’est normal que le gars qui bosse 10h/jour 6j/semaine soit plus lent que son collègue qui bosse 2 fois moins.
    C’est juste humain.

    J’attends le “deuxièmement” avec impatience…

    次回はスッパイクの誰でも知りたがっているくせにちょっと聞きにくいジャパンのすべてについて教えましょう

  • Salut,

    c’est tres marquant: tu peux remplacer “Tokyo” et “Japon” par “Singapour” et “Singapour” respectivement, ca marche tres bien.
    (sauf en ce qui concerne l’architecture: en effet il a mon avis est assez difficile de faire plus moche en architecture moderne que le Japon qui semble etre reste dans les annees 70)

  • Merci Suppaiku.

    Tu viens de decrire parfaitement ce que je ressens (cruellement parfois) tous les jours depuis 10 mois de Japon.
    J’aime ce pays, car j’y ai rencontre des personnes formidables, mais je suis plus souvent choquee qu’emerveillee.

    J’attends la suite avec impatience.

  • Depuis maintenant 3 ans et demi que j habite et travaille au Japon, des similitudes avec le texte de suppaiku sont vecues dans la vie quotidienne. J aime bien le Japon, mais durant presque un an la plupart des japonais que je frequentais me tapaient sur le systeme. Tellement d illogismes constates que finalement sans etre resigne, j’ai un peu “pitie” pour mes collegues de travail (19 femmes et un garcon…moi), et pas mal de japonais. Bien sur il faut respecter la vie de chacun.
    Par exemple le systeme educatif me parait si contraignant, quasiment trace d avance. Le milieu du travail egalement comporte un planning clair et net, sans devier du but (si il y en a). L improvisation, les idees, le naturel sont des choses pas tres courantes ici. Sans faire de generalites sur un pays que je ne connais pas, la facon de penser “kangaekata” differe entre nippons et etrangers “muko no hito” (lit. gens de l autre cote).

  • Salut l’ami a épines. Je te trouve un peu acide mais bon… Quelques bons points qui méritent toutefois d’être contrebalancés.
    1/ Les japonais sont très peu productifs.. C’est vrai, mais au final un travailleur japonais abattra plus de boulot en une semaine qu’un travailleur francais. Certes, il bossera 70 heures et pas 35, je te l’accorde.
    Deux éléments éclairent cela aussi :
    – Les heures sups sont bien rémunérées, ca n’incite pas a rentrer tot.
    – Certains japonais se sentent plus à l’aise au bureau qu’à la maison.
    Une autre chose, le plus important ici, c’est de montrer qu’on bosse, qu’on y passe du temps, pas de bosser réellement.
    2/ C’est le premier article que je lis dans ton blog, donc je ne veux pas généraliser, mais ils ont quel niveau tes élèves ? Il y a quand meme de gens civilises qui connaissent les rudiments de leur langue. Je te signale qu’en France aussi il y a pas mal d’ignares.
    3/ Si les japonais ne s’assoient pas a cote de toi, ce n’est peut-etre pas (seulement) parce que tu es sales et que tu sens mauvais, c’est aussi parce qu’ils seront terrifies a l’idee de devoir te parler au besoin. Tu es etranger et donc tu parles anglais. Meme si je ne doute pas une seconde que ton japonais soit tres bon.

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